Dominique Reynié: « Le front républicain est de plus en plus fragile »

Loris Boichot | 05 juin 2021

D’élection en élection, il estime que cette stratégie accrédite l’idée d’une complicité entre les partis.

LE FIGARO. – Pourquoi le front républicain face au Rassemblement national (RN) semble-t-il montrer des signes de faiblesse?

Dominique REYNIÉ. – L’appel au front républicain n’est efficace que s’il est exceptionnel. Or, il se répète. De plus, son efficacité dépend des causes de la crise politique. Lors du second tour de la présidentielle de 2002, il reposait sur le constat d’un accident électoral. De fait, Jean-Marie Le Pen en était lui-même surpris. Il s’est trouvé propulsé au second tour à l’évidence de manière non-intentionnelle, à la suite d’une abstention et d’une dispersion électorale plus nuisibles à la gauche. En 2022, ce sera très différent. À ce jour, Marine Le Pen est assurée d’être au second tour. Si elle est battue, ce ne sera pas parce que les électeurs dresseront un « barrage » contre elle, mais parce qu’ils choisiront un autre projet que le sien.

Les brèches dans ce « barrage » sont-elles suffisantes pour que Le Pen l’emporte dans le cas d’un second tour face à Macron?

Marine Le Pen peut être élue en 2022, soit en raison d’un accident électoral type 2002, dû à des abstentionnistes et à des votes blancs trop nombreux, soit en raison d’un vote de rupture, c’est-à-dire d’une volonté majoritaire de la voir triompher. L’hypothèse est certes encore improbable, mais déjà une part significative des électeurs probables de Jean-Luc Mélenchon (23 %) et de Xavier Bertrand (32 %) au premier tour disent être « certains » ou avoir « de fortes chances » de voter pour Le Pen au second, face à Macron. Pour cette gauche, il s’agirait d’une volonté de rupture – n’oublions pas que Jean-Luc Mélenchon a refusé d’appeler à voter Macron dans l’entre-deux tours de 2017. À droite, ce sont des électeurs qui n’accepteraient pas une nouvelle absence de leur camp au second tour de la présidentielle et se rallieraient à Marine Le Pen.

La « dédiabolisation » revendiquée par la présidente du RN a-t-elle fonctionné ?

Le front républicain suppose que les électeurs perçoivent le danger. Quelle est son efficacité face à une candidate qui ne veut plus sortir de l’euro ni de l’Union européenne et annonce vouloir rembourser la dette? Marine Le Pen entend profiter de l’espace à droite laissé par Les Républicains (LR) en mal de chef et de projet. Candidate d’une droite de l’autorité, populaire et populiste, son nouveau positionnement rendra plus difficile la stratégie du barrage.

« Tout se passe comme s’il n’existait pas le droit de voter pour un parti qui n’est pas interdit »
– Dominique Reynié

Le front républicain n’est plus opérant à vos yeux, mais est-il souhaitable ?

Un des problèmes de cette stratégie est qu’en volant au secours de la démocratie, d’élection en élection, elle finit par donner le sentiment de s’en prendre au principe de l’élection. Tout se passe comme s’il n’existait pas le droit de voter pour un parti qui n’est pourtant pas interdit. Le jeu est périlleux. D’autant qu’il accrédite l’idée d’une complicité entre les partis: on voit des adversaires qui soudain s’entendent pour «faire barrage» à un concurrent commun, ce qui alimente le procès contre « le système ».

Le rejet de Macron par une partie de ses électeurs de 2017, qui préféreraient s’abstenir en 2022, peut-il se révéler décisif dans un second tour face à Le Pen ?

Oui, car ce mécanisme-là, résultant de l’usure inévitable d’un président sortant, peut aboutir à un retrait d’électeurs modérés. Il peut les pousser dans l’abstention et le vote blanc, lesquels ont atteint des sommets en 2017 (25,4 % d’abstention, 11,5 % de vote blanc). Et, bien sûr, nous ne savons rien du contexte dans lequel se déroulera l’élection en 2022. Serons-nous vraiment débarrassés de la pandémie? L’activité économique aura-t-elle rebondi? Un contexte négatif démobilisera les électeurs modérés mais encouragera les protestataires.

Les consignes de vote sont-elles encore suivies par les électeurs?

La parole publique est trop dévalorisée pour être assurée de convaincre les Français de se rallier à un front républicain: nous montrons que 80 % des électeurs n’ont pas confiance dans les partis, que 70 % estiment que les responsables politiques parlent de sujets qui ne les concernent pas, et que 61 % pensent la même chose des médias… Les émetteurs seront d’autant plus à la peine que ces appels au «barrage», loin d’être exceptionnels, sont devenus fréquents.

Les chaînes d’information, plébiscitées dans votre enquête, sont parfois accusées de contribuer à la droitisation de l’opinion publique. Est-ce un procès légitime ?

Les chaînes d’information en continu, dont CNews, où l’immigration et l’insécurité sont des thèmes plus présents qu’ailleurs, ne « fabriquent » pas une société de droite. C’est la société qui se droitise. L’offre rencontre la demande. Après internet, ces médias viennent répondre à une demande jusqu’alors insatisfaite. Mais ne réduisons pas les téléspectateurs de ces chaînes à un public de droite: 34 % d’entre eux disent pouvoir voter pour un candidat La République en marche (LREM) en 2022. Ce serait une lourde erreur d’imaginer qu’il suffit d’éteindre l’émetteur pour faire disparaître des problèmes qui préoccupent les Français. On n’efface pas la réalité. Les réseaux sociaux, beaucoup plus protestataires, en tireraient un plus grand profit, la crise de la représentation politique et médiatique en serait aggravée, et le risque d’un accident électoral en 2022 en serait accru.

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