Emmanuel Macron, un président zombie ?

Mathilde Siraud, Nathalie Schuck | 16 novembre 2022

ENQUÊTE. Bientôt à court de 49.3, le président se voit contraint de repenser son dispositif politique pour désembourber son quinquennat. Vers un pacte avec LR ?

Palais de l’Élysée, 15 juin 2022, date du pacte de non-agression. Emmanuel Macron a passé la nuit à décortiquer les résultats du premier tour des législatives. Croit-il aux chimères de ses courtisans, qui jurent qu’une majorité absolue est encore possible ? A-t-il compris que les Français qui viennent de le réélire veulent l’empêcher de gouverner à sa guise en lui tenant la bride courte ? En ces temps troublés, le chef de l’État a besoin de réassurance, de repères. C’est vers le président du Sénat qu’il se tourne. Gérard Larcher, incontournable à droite, est reçu en fin d’après-midi. Le début d’une nouvelle ère entre le premier et le deuxième personnage de l’État. Et l’une des clés de ce second quinquennat, puisque, au cours de ce rendez-vous, la hache de guerre est enterrée après cinq ans de rapports tumultueux. Depuis, Emmanuel Macron et Gérard Larcher s’entretiennent une fois par mois en tête-à-tête. « La relation est devenue normale. Lors des cinq dernières années, c’était beaucoup plus erratique », apprécie-t-on au palais du Luxembourg. « Gérard Larcher est plus rond. Les échanges sont désormais utiles et constructifs avec la droite sénatoriale », se satisfait un conseiller élyséen.

Et pour cause. Avec une Assemblée peuplée majoritairement d’élus qui veulent sa peau , le président, tout jupitérien qu’il soit, doit trouver de nouveaux alliés. Les sénateurs n’ont-ils pas davantage la culture du compromis ? Y a-t-il meilleur partenaire qu’un parlementaire de la Chambre haute à l’approche des sénatoriales ? Emmanuel Macron a compris qu’il pouvait compter sur l’institution pilotée par Gérard Larcher. Les sénateurs ont ainsi eu la primeur de l’examen du texte de loi d’orientation et de programmation du ministère de l’Intérieur ( Lopmi ) et de celui sur les énergies renouvelables, adoptés largement. La loi sur l’immigration, à partir de janvier, passera aussi d’abord par le Sénat. La manœuvre permet au gouvernement de mettre la pression sur les élus du Palais-Bourbon, en particulier à droite : comment un député LR pourrait-il s’opposer à des mesures validées par ses homologues du Sénat ? « Ici, on joue l’intérêt général. On aurait envie de cogner sur l’exécutif, mais on ne tape pas », confie, malicieux, un haut gradé proche de Larcher.

« Pur fantasme ». Emmanuel Macron nourrit un goût certain pour la tactique. Les socialistes étant alliés au très radical Jean-Luc Mélenchon au sein de la Nupes, c’est dans le bataillon des 62 députés LR qu’il escompte récupérer des voix. « Le pays est à droite. Le nombre de députés LR fait que ce sont eux qui font la bascule », tranche le député Renaissance Charles Sitzenstuhl. Depuis la rentrée, l’agenda politique du président est donc tout entier pensé pour charmer le dernier quarteron de la droite dite de gouvernement qu’il n’a pas encore conquise. Assurance-chômage, sécurité, retraites, nucléaire : tout y est. Y compris le sujet sensible de l’immigration, qui s’ouvre à grand fracas après l’accueil du navire « Ocean Viking » (lire encadré) et des 234 migrants à son bord. « On fait tout pour piéger les LR », reconnaît, perfide, un conseiller gouvernemental. Dernier exemple en date, le vote de concert du groupe Renaissance et des députés de droite d’une proposition de loi antisquat. Au moment même où le parti de Nicolas Sarkozy se choisit un chef, le président tend ouvertement la main, fidèle à sa stratégie de fracturation. « Emmanuel Macron va vouloir nous déstabiliser jusqu’au bout. On se retrouve coincés ! La Lopmi, par exemple, nous va bien. Il y a beaucoup de fric mobilisé pour les forces de l’ordre. Mais est-ce qu’on peut la voter ? On ne va pas soutenir quelque chose du gouvernement avant le congrès du parti ! » se désespère l’un des candidats en lice. Début décembre, les adhérents doivent en effet déterminer qui, d’Éric Ciotti, de Bruno Retailleau ou d’Aurélien Pradié ( Aurélien Pradié, le « bébé Chirac » qui secoue LR ), reprendra les rênes de la Rue de Vaugirard. Trois personnalités résolument anti-Macron.

La compétition ne déchaîne pas les passions, certes, mais le résultat sera déterminant pour l’avenir des Républicains. Favori et longtemps tenant d’une ligne droitière, Éric Ciotti, patron de la puissante fédération des Alpes-Maritimes, n’entend pas pactiser avec Macron, mais, au contraire, tout faire pour que Laurent Wauquiez le remplace en 2027 . Le préalable à une nouvelle séparation des eaux à droite, voire à des rapprochements vers la majorité ? « Si c’est Ciotti, il faut s’attendre à des scissions au sein de LR. On verra comment ceux qui quittent le parti se fédèrent. Certains pensent à la suite et ont envie de gouverner, de participer », observe, attentif, un habitué de l’Élysée. « Le parti n’exploserait pas, c’est un pur fantasme. Tous ceux qui devaient partir l’ont déjà fait », temporise un responsable LR.

Lignes de fracture. Dans ce jeu de poker menteur entre les LR et le pouvoir, certains autour du chef de l’État décèlent l’opportunité de solidifier un partenariat. C’est le scénario de la fusion, l’option maximaliste, bruyamment défendue par le dernier président LR, Nicolas Sarkozy, et celui qui se voit comme son fils spirituel, Gérald Darmanin. Bruno Le Maire, le patron de Bercy, y est évidemment favorable. Il n’a pas échappé à Emmanuel Macron que les LR à l’Assemblée était les seuls – avec les centristes de Liot – à ne pas voter les motions de censure de la Nupes et du RN pour renverser le gouvernement. Il a donc formellement appelé à une « alliance » sur France 2, le 26 octobre, se posant comme le défenseur de l’« ordre » et du « mérite », valeurs chères aux électeurs de droite. Trois jours plus tôt, Nicolas Sarkozy l’avait justement enjoint dans Le Journal du dimanche à « franchir le Rubicon » . L’ancien chef de l’État, qui a refusé de soutenir Valérie Pécresse, candidate de son parti, défend depuis longtemps l’idée d’un rapprochement entre LR et le gouvernement. Plus encore, il rêve d’être l’artisan de cet accord, quitte à surestimer son influence auprès des députés LR, en perte de vitesse.

Dans la foulée des législatives, la Première ministre Élisabeth Borne avait bien proposé à la droite et à la gauche républicaines un pacte de gouvernement, un accord global sur quelques réformes. Niet. Depuis l’échec de cette tentative de coalition, l’exécutif a improvisé une stratégie du cas par cas, négociant voix par voix chaque texte. Une méthode précaire, éprouvante et surtout intenable dans la durée, qui revient à « faire voter des lois moins-disantes », regrette un membre du gouvernement. « L’exécutif fait passer des textes de gestion sans point clivant, pour éviter de devoir trouver une solution de long terme », persifle un sénateur roué. « On arrive au bout d’un système, on ne trouve pas la martingale », se lamente une figure du groupe Renaissance.

Une fois la série de textes budgétaires passée, Constitution oblige, il ne restera dans la botte du président qu’un seul article 49.3 jusqu’à la fin de la session parlementaire cet été pour faire passer une loi sans la soumettre au vote. Le dégainera-t-il pour les retraites ? Pour l’immigration ? Le spectre d’un printemps gelé sur le plan des réformes hante le gouvernement. Seul moyen de sortir de l’impasse, pensent Nicolas Sarkozy et ses supporteurs : réussir à arrimer la droite, soit tout ou partie des LR, pour constituer des majorités communes à l’Assemblée. « À un moment donné, les LR vont devoir sortir de l’ambiguïté : voter la motion de censure ou voter les textes. Si c’est voter les textes, autant faire un accord ! » presse le sénateur UDI Hervé Marseille. « Les petites boules vont toujours vers la grosse », sourit un ministre, paraphrasant Nicolas Sarkozy.

Cette fusion peut prendre forme le jour où le gouvernement Borne tombe sur une motion de censure. Dans ce cas de figure, Emmanuel Macron peut préférer proposer un pacte de gouvernement avec LR, plutôt que de prendre le risque de dissoudre. Sa dernière carte. « Le président peut nous piéger en disant : « Vous votez la motion de censure ? Entendu, alors à vous de choisir le gouvernement ! » imagine un cadre du parti de droite. Aujourd’hui, si on pose les conditions, je suis sûr qu’il les accepte ! Car s’allier avec la droite, c’est sa survie politique. Si c’est une cohabitation, pas de problème pour nous ! Macron s’occupe des commémorations et nous laisse gérer la France. S’il veut rentrer dans l’Histoire, il doit faire des choses et ne pas rester dans l’immobilisme, donc ça compte pour lui. » 

C’est ce que vend Gérald Darmanin en coulisse. Pour remettre sur les rails ce quinquennat qui s’embourbe et aller de l’avant, suggère-t-il, Emmanuel Macron n’a qu’à le nommer à Matignon pour négocier et traiter officiellement avec LR. Bruno Le Maire s’y verrait bien aussi. « Sauf que Gérald Darmanin ou Bruno Le Maire à Matignon pour attirer des LR, ça ne marche pas, prévient un jeune parlementaire de droite. Ils ne font pas partie des émissaires, ce sont des macronistes. » 

Va-tout. Et qui pour occuper des postes de premier plan dans un gouvernement d’alliance entre la majorité et la droite ? La logique de débauchage a montré ses limites, la valeur des recrutements est de plus en plus faible. « Macron veut que les gens viennent à la séduction, cèdent à un plat de lentilles. Mais le ralliement des bourgeois de Calais, c’est valable seulement si tu es au firmament ! Il surestime son charme, il n’a pas compris qu’il brille désormais comme un astre mort », étrille un ancien compagnon de route du président. Il y aurait bien deux ou trois élus volontaires pour prendre du galon, mais à la condition de définir un projet. Une pointure de la droite sénatoriale cite quelques marqueurs. « Macron 1 n’avait pas de bilan. Donc, si on peut l’aider à changer les choses sur l’immigration, la décentralisation, la démocratie participative…, il peut avoir des résultats », égrène-t-il. Privée de chef, la droite est aussi confrontée à un problème culturel. Le parti n’a plus de doctrine idéologique claire, les élus sont traversés par de profondes lignes de fracture, ne sont même plus d’accord entre eux sur la question des retraites ( Retraites : le trou de souris ). Pour justifier un rejet du texte du gouvernement, le groupe fait d’ailleurs monter les enchères sur les carrières longues ou la retraite des femmes, alors que le recul de l’âge légal à 65 ans figurait dans le programme de François Fillon, comme dans celui de Valérie Pécresse. « Si on additionne les députés de la majorité et ceux de LR, il y a une majorité pour voter la réforme des retraites », presse le ministre Gabriel Attal.

Et si Emmanuel Macron joue son va-tout et dissout l’Assemblée nationale ? Olivier Marleix, patron des députés LR, a beau se targuer en privé d’avoir le pouvoir d’actionner l’arme fatale puisque son groupe est pivot pour voter la censure, la perspective de voir ses troupes réduites de moitié après un nouveau scrutin législatif refrène quelque peu ses ardeurs rebelles. « Le vrai risque de fracture pour la droite, ce n’est pas l’élection d’Éric Ciotti, c’est de savoir si LR doit déposer sa propre motion de censure et ce que le parti devra faire quand Macron sera acculé, à savoir le rallier ou pas, décrypte un poids lourd des LR. C’est ça, le danger. » Voilà donc le scénario dit « de la contrainte », mortifère pour la centrale de Vaugirard : le président dissout ; sa majorité relative se renforce ; les LR se font ratiboiser et sont obligés d’accepter, la mort dans l’âme, une coalition. Gare, toutefois, car une dissolution pourrait aussi se solder par une catastrophe pour le camp du président. « Macron aurait intérêt à dissoudre, car les LR seraient ratatinés et Le Pen progresserait en siphonnant la frange droite. Les LR iraient alors à l’Élysée avec le caleçon sur les genoux et le drapeau blanc ! » se prend à espérer, hilare, un baron de la droite.

Reste à désigner un négociateur pour aller décrocher cet accord. Le président n’a pas une pléthore d’agents traitants dans son jeu. Au ministère des Relations avec le Parlement, il a placé un élu qui sait comment fonctionne un député de droite pour avoir été l’un d’entre eux : Franck Riester, lui aussi favorable à un accord de gouvernement avec LR. Thierry Solère, transfuge de la droite en macronie, continue de jouer l’entremetteur. Le camp Macron a déjà établi une radiographie précise du groupe LR pour identifier les députés compatibles, selon une note que Le Point a pu consulter. Les 62 élus y sont divisés en trois catégories : « les opposants », par essence réfractaires à toute discussion, « le marais », soit le ventre mou qui fluctue, et « les constructifs ». C’est ce sous-groupe, une dizaine d’élus menés par le député du Rhône Alexandre Vincendet, qui constitue le terrain de chasse de l’exécutif. Si les scénarios de fusion semblent encore prématurés, l’option intermédiaire d’une scission des députés LR et de la création d’un groupe dissident autonome plus proche de la majorité est sérieusement à l’étude en macronie. « Ils sauraient voter avec nous ou s’abstenir quand il le faut, se délecte-t-on du côté d’Emmanuel Macron, où l’on veille à ce que l’opération ne vienne surtout pas donner davantage de poids à Édouard Philippe. Il ne faudrait pas qu’Horizons soit le réceptacle des LR qui veulent quitter le navire. » 

Dynamiter. La conquête de la droite est d’autant plus compliquée pour le chef de l’Etat qu’il reste tenu par son aile gauche, qui prévient qu’elle n’acceptera aucune fusion avec LR. « Je ne suis pas choqué par la logique d’une alliance avec la droite, c’est le sens du dépassement des clivages et de l’élargissement voulus par Emmanuel Macron, convient Stéphane Travert, historique de la macronie et ex-socialiste. Mais un pacte ou un accord avec LR, ce n’est plus du dépassement. Ce ne serait plus le même projet politique, on serait pris en otage par LR. On ne va pas se lier les mains. » 

Macron campe sur une vision arithmétique et opportuniste vis-à-vis de la droite partisane. En 2022, selon l’enquête de la Fondation pour l’innovation politique, près d’un électeur sur deux qui a voté pour lui au premier tour de la présidentielle se positionne à droite. Les trois quarts des votants pour un candidat de la majorité présidentielle au premier tour des législatives aspirent à une alliance avec LR. « En cinq ans, il y a eu une droitisation importante du macronisme électoral. Nous sommes passés de un électeur sur deux à deux électeurs sur trois d’Emmanuel Macron qui se dit attaché à une droite culturelle ou politique, dans une France qui s’est droitisée, sur fond de poussée de la droite populiste, analyse Dominique Reynié, politologue et directeur général de la FondapolLe risque d’une alliance avec la droite sans droitisation de la politique, c’est qu’une proportion importante des électeurs LR se reportent sur le RN. »

« Mais la droite, c’est nous ! » ironise en privé Thierry Solère, « LRologue » du président, démontrant, chiffres à l’appui, la dévitalisation progressive de LR dans les urnes, à l’Assemblée, mais aussi du côté des élus locaux depuis dix ans. Jean-Luc Moudenc, maire de Toulouse, vient de claquer la porte du parti. Sa ville était l’un des derniers bastions LR. « Macron, ça l’amuse d’aller jusqu’au bout de l’explosion des LR, avec son allié Sarkozy. Il se dit : « Je vais les détricoter ! » Il y a quelque chose de jouissif dans cette affaire », observe un familier du Palais. Le chef de l’État peut-il être le premier président à dynamiter le système au point d’aboutir à une coalition à l’allemande avec un pan de l’échiquier aujourd’hui dans l’antimacronisme ? Celui qui se voit comme le champion de la recomposition restera-t-il prisonnier du « en même temps » ? « Emmanuel Macron n’a pas d’idéologie. C’est un avantage, mais aussi un inconvénient », conclut, las, une ministre du précédent quinquennat.

L’accueil du navire humanitaire à Toulon va-t-il tendre les débats sur la loi immigration ? Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur, a eu beau fustiger, à la demande d’Emmanuel Macron, l’attitude « non professionnelle » de l’Italie et la menaçant de représailles, « Ocean Viking est devenu un symbole de la faiblesse gouvernementale en la matière », déplore un proche du chef de l’État. RN et Reconquête ! ont, de fait, aussitôt chargé l’exécutif. Éric Ciotti a dénoncé « une faute très lourde », tandis que Bruno Retailleau y voit « l’ouverture de la boîte de Pandore ». Des députés de la majorité ont été durement interpellés sur ce sujet. « Après avoir porté un discours offensif sur le régalien et la lutte contre l’immigration illégale, Ocean Viking relance le soupçon d’angélisme et de décalage entre le discours et les actes. Cela risque d’être vu comme un appel d’air et donc un changement de pied dans la politique menée », décrypte Frédéric Dabi, directeur général opinion de l’Ifop. « Ça peut être, après l’affaire Lola, la goutte de trop, redoute un ministre. La difficulté, c’est de faire en sorte qu’il n’y ait pas d’autres bateaux. » Le texte de loi annoncé pour début 2023 vise à faciliter les reconduites à la frontière et à créer un titre de séjour « métiers en tension » à destination des travailleurs clandestins. Des mesures « équilibrées », vante Darmanin, tandis que les LR critiquent une régularisation massive déguisée. Le gouvernement mise pourtant sur la bienveillance de la droite pour faire passer sa loi.

 

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