Face au djihad mondial, changer de stratégie

Luc de Barochez | 27 avril 2021

Le retrait des soldats américains d'Afghanistan achève un cycle stérile de vingt ans. La lutte antiislamiste doit être idéologique plus que militaire.

Lancée il y a vingt ans par l’Amérique, la guerre mondiale contre le terrorisme ( « Global War on Terror » ) est en train de s’achever sur un bilan amer. Les islamistes ne l’ont certes pas gagnée, mais les Occidentaux non plus. Déclarée par le président George W. Bush dans la foulée des attentats d’Al-Qaïda qui firent 3 000 morts le 11 septembre 2001 à New York et Washington, le conflit mené sur de multiples théâtres a engendré un coût politique, financier et humain devenu insupportable.

Le retrait d’ Afghanistan, ordonné par le président Joe Biden d’ici au 11 septembre prochain, marque la fin d’un cycle. L’armée américaine plie bagage alors même que ses adversaires talibans contrôlent la majeure partie du pays. Les GI les avaient chassés du gouvernement en 2001 parce qu’ils avaient donné asile au chef d’Al-Qaïda, Oussama ben Laden. Ces islamistes réactionnaires sont désormais bien placés pour reconquérir le pouvoir à Kaboul.

Au Sahel – notre Afghanistan –, l’armée française n’a que des mauvaises options : partir, au risque de sembler vaincue, ou rester, dans un bourbier sans issue qui se prolonge depuis huit ans. L’opération Barkhane vient de subir un grave revers avec la mort au combat, le 19 avril, du président tchadien Idriss Déby, pièce maîtresse de la lutte antiterroriste dans la région. L’islamisme africain prospère sur d’ancestraux conflits locaux, comme au Mali, et étend son champ d’action, en direction notamment du golfe de Guinée ou du Mozambique.

Le radicalisme sunnite violent ne cesse de renaître de ses cendres

On ne défait pas une idéologie mortifère à coups de missiles. C’est la leçon de l’Afghanistan et du Mali, mais aussi celle de l’Irak, du Yémen, de la Somalie ou de la Libye. Les commandos américains ont tué Ben Laden en 2011 au Pakistan ; les militaires français ont éliminé plusieurs chefs terroristes, et non des moindres, au Sahel ; l’État islamique a été vaincu au Proche-Orient ; Al-Qaïda a perdu d’innombrables cadres. Et pourtant, le radicalisme sunnite violent ne cesse de renaître de ses cendres. Il progresse, même, à travers l’essentiel du Moyen-Orient, de l’Afrique musulmane et de l’Asie du Sud. Selon le Center for Strategic and International Studies (CSIS) de Washington, le nombre de militants islamistes armés a quadruplé depuis vingt ans. Leur violence s’intensifie. Le cercle de réflexion français Fondation pour l’innovation politique, qui recense tous les attentats dans son étude Les attentats islamistes dans le monde 1979-2019 (Fondation pour l’innovation politique, novembre 2019), a établi qu’à partir de 2013 l’islamisme est devenu la cause principale (près des deux tiers) des morts par terrorisme dans le monde. Les victimes sont, dans leur grande majorité (90 %), musulmanes. En Europe, la France est de loin le pays le plus touché.

Erreurs stratégiques et bavures

La riposte militaire au terrorisme islamiste a trouvé ses limites, pour plusieurs raisons. D’abord, parce que telle qu’elle était conçue, elle était ingagnable : le terrorisme est un mode d’action, pas un ennemi. Ensuite, parce que des erreurs stratégiques ont été commises, comme l’intervention américaine de 2003 en Irak, qui a nourri l’insurrection. Enfin, parce que la multiplication des bavures et « victimes collatérales » du conflit l’alimente. L’armée américaine et ses alliés ont tué depuis vingt ans plusieurs centaines de milliers de civils, notamment en Irak. Encore en janvier dernier au Mali, l’armée française a tué 19 civils lors d’un bombardement effectué dans des conditions controversées.

Et puis le terrorisme lui-même a changé. En Europe, il est devenu endémique. La plupart des attentats islamistes y sont désormais perpétrés par des nationaux, ou par des immigrés qui semblent intégrés dans la société, comme le Tunisien qui a assassiné une fonctionnaire de police le 23 avril à Rambouillet. Pourquoi faudrait-il s’en aller combattre le terrorisme à l’étranger, quand il émane de notre sol ? Pour autant qu’on le sache, jamais aucun attentat commis en France n’a été fomenté au Sahel.

 

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Dominique Reynié (dir.), Les attentats islamistes dans le monde 1979-2019, (Fondation pour l’innovation politique, novembre 2019).

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