Front Républicain : la gauche et la droite traditionnelle n’ont pas su laisser d’autre choix aux catégories populaires qu’entre le mutisme complet et le vote contestataire

Dominique Reynié | 30 avril 2022

Les principaux leaders à gauche ont appelé à faire barrage au Rassemblement National et à Marine Le Pen lors du second tour de l'élection présidentielle. Les électeurs du Rassemblement National considèrent-ils le Front Républicain comme un affaiblissement de la démocratie ?

Atlantico : Que le RN ait un fort passif politique qui lui donne une position marginale dans le champ de la représentation républicaine justifie-t-il encore que les votes des électeurs de la France dite périphérique soient traités comme des dangers pour la République et que ces votants soient considérés comme des parias ?

Dominique Reynié : Il me semble que cette élection présidentielle a montré l’épuisement de la référence au champ républicain et une incapacité à justifier la mobilisation des ressources politiques, symboliques, culturelles et sociales pour appuyer l’idée d’une impossibilité d’accepter la présence du Rassemblement National dans le jeu démocratique.

Depuis qu’on exhibe les références au Front Républicain, une incohérence n’a jamais été réglée. Il s’agit de savoir si le RN, ses idées, ses militants, ses dirigeants sont effectivement considérés comme un danger pour la démocratie. Dans ce cas, le parti ne devrait pas être autorisé à concourir aux élections. Or ce n’est pas le cas. Par définition, le Rassemblement National est reconnu comme se trouvant à l’intérieur du champ politique. Il bénéficie donc du financement public, son accès aux médias est protégé… C’est un parti qui a remporté les élections européennes en 2019 et qui est consulté par nos présidents. François Hollande l’a reçu plusieurs fois à l’Elysée dans le cadre de consultations. Par conséquent, tout ceci confirme que le Rassemblement National est considéré comme partie intégrante du jeu démocratique. Ce qui affaiblit l’idée du Front Républicain, c’est qu’il y aurait un présupposé non-écrit selon lequel le RN est autorisé à concourir, à condition de ne pas gagner des élections. Son droit de participer à la compétition électorale serait donc conditionné par une interdiction non-écrite de gagner des élections.

En réalité, le Front Républicain n’a plus lieu d’être. Une autre dimension de ce problème est que même si on pouvait comprendre que des partis soient autorisés à concourir mais interdits de victoire, on pourrait admettre qu’il y ait à un moment donné, en raison d’un danger particulier, une forme de marqueur du caractère unique de cet appel au Front Républicain. Or, c’est devenu un appel récurrent maintes fois évoqué à partir des législatives de 1986 mais aussi pour des élections municipales ou régionales. Cet appel est aujourd’hui systématisé pour tous les types d’élections. Il révèle l’utilité du mécanisme pour des formations politiques qui sont en difficulté pour maintenir leur position électorale. Le Front Républicain alimente l’idée d’un système qui est l’un des matériaux utilisés par des partis populistes pour mobiliser ses électeurs.

Les électeurs du Rassemblement National peuvent-ils donc voir dans le Front Républicain un affaiblissement de la démocratie ?

On peut retrouver cette pensée du côté des électeurs du Rassemblement National. Dans le cadre des élections présidentielles, comment pouvons-nous contester le score de Marine Le Pen dans les départements et région d’Outre-Mer ? Elle a fait 61% en Guadeloupe, 60% en Martinique… Elle est majoritaire partout et de manière massive. Si on regarde l’Hexagone et la Corse, les reports de voix montrent que 17% des électeurs de Mélenchon ont voté pour Marine Le Pen au second tour. En ce qui concerne les électeurs de Valérie Pécresse, 18% d’entre eux ont voté pour le Rassemblement National. On ne peut donc pas comprendre pourquoi ces électeurs sont acceptés lorsqu’ils votent pour Jean-Luc Mélenchon et ne le seraient plus lorsqu’ils votent pour Marine Le Pen. On peut également se demander, et  c’est un défaut fondamental du champ républicain, pourquoi y a-t-il une telle asymétrie entre le RN et La France Insoumise. Jean-Luc Mélenchon et LFI seraient-ils déclarés comme ne présentant aucun danger pour la République ? Il y a bien des raisons de penser que c’est le cas. Étonnement, le Parti Socialiste, qui était très engagé contre le Rassemblement National, propose une alliance avec La France Insoumise alors que le RN ne bénéficie pas d’un tel traitement. On remarque même que des candidats Insoumis qui pourraient être investis aux législatives ont été condamnés pour des injures à caractère raciste. L’asymétrie entre les deux partis est tout à fait étonnante, d’autant plus qu’il y a une circulation entre les électorats de ces deux partis, ce qui démontre une certaine proximité.

Peut-on penser que le concept de Front Républicain s’exprime tout particulièrement pour freiner les possibilités du Rassemblement National ?

Le Front Républicain est, dès 1986 lorsque François Mitterrand a adopté la proportionnelle en étant certain de perdre les législatives face au RPR, utilisé pour empêcher la droite de gouvernement de devenir trop puissante, ce qui a fonctionné. Le Front Républicain est donc d’abord une arme utilisée par François Mitterrand pour brimer la représentation de la droite. Quoi qu’on en pense, la notion de Front Républicain sous la Vème République est tuée dans l’œuf par cet usage politicien. Ironie de l’histoire, la gauche en a été victime le 21 avril 2002 puisqu’au fond, Jacques Chirac a été élu grâce au Front Républicain. Le caractère systématique de l’usage signe l’entrée du Front Républicain dans la panoplie des outils tactiques utilisables. Cette utilisation divise la droite ou l’empêche de réussir électoralement, ce qui peut susciter chez beaucoup d’électeurs le sentiment d’une certaine insincérité. La seule justification du Front Républicain pourrait être morale. Ce qui apparaît comme moral est en réalité civique et constitue une rupture entre les citoyens et leur classe politique.

Dans une enquête Ipsos, on remarque que 57% des employés, 67% des ouvriers ou 64% des chômeurs ont voté pour Marine Le Pen. On voit bien que l’effet du Front Républicain peut être interprété comme une assignation aux marges et à une forme de silence politique de catégories sociales qui sont objectivement dans une situation de faiblesse. Elles se considèrent elles-mêmes comme oubliées des préoccupations publiques. Dans la mythologie politique française, ce sont les classes populaires qui ont fait l’histoire des gauches française et du Gaullisme. Nous sommes donc à un point ou les grandes traditions de gauche organisent un barrage contre les électorats populaires qui ont fait leur tradition et pour lesquels ces gauches se sont construites. Il en est de même pour les droites Gaullistes qui sont populaires et qui se retrouvent à participer à ce barrage contre son propre corps électoral historique. Cela laisse aux ouvriers et aux employés le choix entre le mutisme complet et le vote contestataire, ce qui mine la démocratie mais aussi l’unité sociale du pays.

 

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