Idées : à droite, rien de nouveau

Laetitia Strauch-Bonart | 04 juin 2021

Si certaines personnalités travaillent avec des cercles de réflexion en vue de la présidentielle, aucune vision cohérente n'émerge d'un LR asséché et divisé.

« Tout arrive par les idées, elles produisent les faits, qui ne leur servent que d’enveloppe », a écrit Chateaubriand . Il faut croire que la droite française a oublié la conviction de son illustre ancêtre. Des personnalités de cette mouvance s’activent certes pour ébaucher des programmes en vue de la prochaine élection présidentielle, mais rien de majeur ne s’en dégage. Une analyse que partagent la plupart des grands think tanks ou « laboratoires d’idées » français, souvent sollicités par des responsables politiques, et auxquels nous nous sommes adressés.

« Depuis 2012, l’ UMP puis LR n’ont pas construit de projet » , estime Dominique Reynié , directeur général de la Fondapol. « Mon constat est celui d’une immense pauvreté intellectuelle de LR » , avance Erwan Le Noan, consultant et membre du conseil scientifique du même organisme. « Si l’on attend des idées nouvelles, on sera déçu », renchérit Maxime Sbaihi, directeur général de GenerationLibre (GL). On remarque bien quelques propositions, comme la baisse des impôts de production, la réforme des institutions et celle de la décentralisation, mais, poursuit Le Noan, « elles ne marquent pas les esprits car LR ne sait pas les rendre cohérentes. Cela bouillonne en surface, mais en bas c’est bien gelé ! »

Aucun travail substantiel

À quoi ressemble ce bouillonnement ? Chacun travaille de son côté, en dehors du parti , soit qu’il n’ait pas confiance en celui-ci, soit qu’il ne partage pas ses orientations : Xavier Bertrand s’appuie sur un groupe informel mais structuré fondé en 2012, La Manufacture. Valérie Pécresse a son propre mouvement, Libres ! Bruno Retailleau et David Lisnard , sans doute les plus intellectuels de tous, ont aussi leurs cercles. Un ensemble de députés dénommé « Les Hussards », emmené par Jean-Louis Thiériot et Nicolas Forissier, organise de son côté des rencontres avec des experts. Mais rien qui semble produire des travaux substantiels, si l’on se fie à ce qui émerge dans le débat public .

La plupart des think tanks français dont les propositions sont susceptibles d’intéresser la droite interagissent avec elle, tout comme les instituts de sondage. Mais ils ne lui réservent pas leurs travaux. « Nous échangeons avec tous les candidats intéressés par les enjeux économiques », explique Cécile Philippe , présidente de l’Institut économique Molinari (IEM), dont les deux propositions phares, la baisse des impôts de production et la réforme des retraites, attirent l’attention à droite. « Comme la France tend à légiférer sous le coup de l’émotion ou pour l’affichage, et que l’évaluation des politiques publiques y est très en retard, nous estimons indispensable de nous investir dès la préparation des programmes », ajoute Nicolas Marques, directeur général de l’IEM.

GL cultive des liens de longue date avec certains responsables de LR comme avec d’autres partis. « Nos échanges sont informels, nous leur envoyons nos travaux, explique Sbaihi. Mais sans préparer encore de programme. » Reynié, à la Fondapol, répond favorablement aux invitations d’élus de la droite, du centre ou de la gauche. « C’est pour moi une obligation liée à notre statut de fondation reconnue d’utilité publique. Mais nous n’avons pas de lien organique ou financier avec un parti, de gauche ou de droite. » Même si la Fondapol a été créée à l’initiative de Jérôme Monod, un proche de Jacques Chirac , les divergences de vues entre son fondateur et Nicolas Sarkozy l’ont fait évoluer vers un organisme apartisan.

Malgré les efforts intellectuels de certains élus, il manque indubitablement à la droite française une vision d’ensemble. Pour Le Noan, « la question n’est pas de savoir de quel pourcentage vous ferez varier tel ou tel taux, mais d’avoir une vision. Les Républicains ne donnent pas de sens à leur action politique ». Reynié est à l’unisson : « Dans une France qui se droitise, ce parti n’a pas le concept de son propre mouvement. Or il appartiendrait à LR, par exemple, d’avoir un grand projet de réduction du rôle de l’État, sinon qui d’autre ? ». Une analyse que partage Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos, pour qui « LR devrait clarifier sa ligne économique dont on ne sait plus si elle est libérale, proentreprises et proeuropéenne ou avant tout sociale, souverainiste et critique sur l’Europe. Du coup, les électeurs de droite libérale passés chez Macron y restent. Le tournant s’est opéré en 2010, quand, sous l’influence de Patrick Buisson, la droite a décidé de faire campagne davantage sur une ligne identitaire que sur un programme économique » .

On peine en effet à comprendre pourquoi, entre un président de la République faussement libéral et une extrême droite illibérale, la droite classique ne cherche pas à occuper le terrain de la liberté. « Je remarque ainsi une absence de réflexion sur la jeunesse du point de vue libéral, note le directeur de GL, et il n’y a rien sur la liberté politique. La droite insiste bien plus sur la protection et la sécurité des Français, dans une version d’ailleurs assez fantasmée, que sur la liberté. » Qu’il semble loin le temps où Emmanuelle Mignon, cette conseillère emblématique de Nicolas Sarkozy, avait été la cheville ouvrière du programme du candidat en 2007. « Cette élection a été exceptionnelle d’un point de vue intellectuel, constate Reynié. Ensuite, l’affaissement a été spectaculaire. »

Pour expliquer celui-ci, on est prompt à accuser notre droite d’être « la plus bête du monde » , selon la formule assassine de Guy Mollet. Ce serait faire abstraction de la situation d’ensemble des partis de tous bords, dont le déclin suscite le rétrécissement des financements et un court-termisme électoral. « Puisqu’il n’y a plus de production d’idées dans les partis, ceux-ci l’externalisent, notamment aux think tanks » , explique Cécile Philippe. Or l’écosystème français des laboratoires d’idées indépendants reste modeste. « Les responsables politiques se tournent alors vers leurs proches conseillers, explique Sbaihi. Ce système n’étant pas assez structuré, il mène à sélectionner non pas ce qui fonctionne mais ce qui trouvera la plus forte résonance médiatique. »

On ne saurait néanmoins exonérer LR de ses responsabilités dans ce qui s’apparente à un véritable gâchis. Le morcellement idéologique que la droite a vécu ces dernières années y est pour beaucoup. Une saine émulation à l’intérieur d’un parti bien dirigé serait pertinente, mais cette balkanisation épuise les ressources et pousse le parti à « tout miser sur le choix des personnes et non des idées », regrette le directeur général de GL. La cause de l’échec semble essentiellement résider dans un mélange de paresse et de déni. Au lieu d’analyser leur défaite en 2012, Les Républicains se sont convaincus qu’ils reviendraient naturellement en 2017.

Ensuite, remarque Le Noan, « depuis 2017, ils n’ont pas fait le travail de clarification idéologique nécessaire. Sonnés par le succès de Macron, ils ont préféré l’opposition systématique au travail de fond. Ceux qui travaillent, ce sont les extrêmes ».

L’anti-intellectualisme, ADN de la droite ?

Reynié, plus sévère, critique l’incapacité foncière de la droite à innover intellectuellement. « Ils habitent un monde encore plus apeuré que celui de leurs concitoyens. » Ils ne sauraient pas lire l’époque à la fois parce qu’ils manquent de capteurs concrets et qu’ils ne prennent pas le temps de réfléchir. Ainsi, ils n’ont pas su réagir à l’ émergence du Mouvement des pigeons en 2012 ou des Bonnets rouges en 2013 , une France de droite, antifiscale et entrepreneuriale qui annonçait celle des Gilets jaunes. « Ils n’ont pas non plus réussi à intégrer le monde universitaire à leur réflexion. Le savoir profond, les données leur manquent. Et on ne les voit pas lire comme ils le devraient en ces temps de rupture . Je généralise, bien sûr, il y a toujours des exceptions. »

Faut-il rappeler que l’anti-intellectualisme est dans la nature même de la droite, et qu’Edmund Burke, père du conservatisme britannique, parlait avec dédain d’une « Révolution philosophique » à propos de la Révolution française ? Cependant, Burke lui-même chérissait les idées. On ne peut en dire autant de ceux qui à droite comptent se présenter à notre suffrage.

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