La liberté, notre combat

RÉMI GODEAU | 13 mai 2022

Obsolète, la liberté ? Depuis le 24 février, la question dépasse la rhétorique d’un paranoïaque ou le propos de symposium philosophique. Depuis sa création, l’Opinion n’a cessé de soutenir la liberté dans toutes ses déclinaisons (responsabilité, propriété, délibération, séparation des pouvoirs, initiative, concurrence, pluralisme, risque, etc.). Pour fêter son neuvième anniversaire, comme un hommage à l’honneur ukrainien, le média « libéral sans complexe » a demandé à des personnalités de revenir sur cet impensé de la politique française. Sujet unique: la liberté, notre combat.

Est français celui pour qui la liberté est un idéal indépassable, écrit Emmanuel Macron. Le second tour approche, ce 19 avril, et le Président-candidat a pris la plume dans Le Figaro pour décrire « sa France ». Une France qu’il croit solide dans l’épreuve. Après les attentats de 2015, avec la crise pandémique de 2020, le pays a vécu l’état d’urgence, puis subi les régimes d’exception.

La France du chef de l’Etat est pour le moins fantasmée car les citoyens ont mal à cette « liberté chérie » que l’hymne national fait rimer avec patrie. A chaque fois, l’équilibre entre liberté et sécurité a divisé la société. Et l’efficacité discutée d’un Etat prompt à dénier à chacun le droit de décider par lui-même a fracturé la population.

« Nous, Français, savons combien la liberté est fragile », écrit encore le Président. Pourtant, à l’issue de cette séquence hors norme où le terrorisme et un virus ont mis à rude épreuve nos valeurs, jamais la classe politique n’en a fait un cheval de bataille. Au contraire. L’obsession de la protection a supplanté l’espoir d’émancipation.

Puis vint l’offensive russe en Ukraine… Vladimir Poutine soumet l’Europe à un double choc. Alors que partout en Occident la poutre du populisme travaille, il acte la supériorité des régimes autoritaires : dès juin 2019, le quasi tsar déclare dans le Financial Times l’idée libérale « obsolète ». Parce qu’elle serait « en conflit avec les intérêts de l’immense majorité de la population ». En France, les populistes applaudissent.

Illusion. Pas très longtemps. Fort de ce diagnostic et au-delà des mots, Moscou propulse l’Union européenne dans l’impensable : la guerre à ses frontières. C’est le second choc. Amplifié par la résistance, le sacrifice, le courage incroyables des Ukrainiens qui nous renvoient à notre propre déni. « L’idée que la liberté nous est donnée pour toujours résulte de l’habitude que nous avons prise d’en jouir, alerte Dominique Reynié, le directeur général de la Fondapol. Cette idée est une illusion propre aux sociétés qui jouissent de la liberté. »

Cette illusion, Volodymyr Zelensky tente de la dissiper. Le 23 mars, en visioconférence, pour sensibiliser députés et sénateurs français au prix de la liberté, il évoque Marioupol « qui rappelle les ruines de Verdun », reprend la devise de la République « pour mettre fin à cette guerre contre la liberté, contre l’égalité et contre la fraternité ».

Héros malgré lui du monde libre, le président ukrainien connaît toutefois les réticences des Français et de leurs partenaires européens à s’engager davantage. Les condamnations unanimes, les sanctions graduées, l’aide militaire indirecte, bien sûr. Mais mourir pour Kharkiv, qui plus est « au nom de la liberté », une référence moribonde ? Zelensky doute, Poutine n’y croit pas.

Obsolète, la liberté ? Depuis le 24 février, la question dépasse la rhétorique d’un paranoïaque ou le propos de symposium philosophique. En France, la tyrannie aux portes de l’Otan percute l’élection présidentielle. De façon concrète. Pour avoir déclaré dans le studio de l’Opinion, en septembre 2018, qu’il « rêvait d’un Poutine français », Eric Zemmour est discrédité – il ne se remettra pas de sa défense d’un autoritarisme heureux. Caricatural. Aux extrêmes se joue une bataille plus subtile.

Illibéral. A droite, Marine Le Pen se fait héraut de la démocratie illibérale : un pouvoir plus efficace au détriment des droits et des libertés. C’est le référendum contre la Constitution. A gauche, Jean-Luc Mélenchon aspire à une démocratie radicale : un pouvoir dilué par la primauté des droits et identités individuels sur l’intérêt général. C’est la désobéissance comme force suprême.

Dans Le Point, le philosophe Pierre-Henri Tavoillot résume l’alternative, modèle slave et modèle bolivarien : « Pour Marine Le Pen, le peuple est supérieur au droit ; pour Jean-Luc Mélenchon, il est supérieur au pouvoir. »

Dans les deux cas, l’Etat de droit est l’ennemi à abattre en ce que les juges du Conseil constitutionnel ou du Conseil d’Etat brideraient la souveraineté populaire. « Au nom de la liberté du peuple, mais contre les libertés des citoyens », déplore Laurent Fabius, dans l’Opinion. Et le président du Conseil constitutionnel de rappeler « combien les libertés et l’Etat de droit (qu’il ne faut pas confondre avec l’état, toujours modifiable, du droit) sont les piliers inséparables de la démocratie. »

L’avocat académicien François Sureau complète : cet Etat de droit « a été conçu pour que ni les désirs du gouvernement, ni les craintes des peuples n’emportent sur leur passage les fondements de l’ordre politique, et d’abord la liberté. »

Au jeu dangereux des plus radicaux s’ajoute la désertion des partis républicains. Dans Sans la liberté, le même Sureau accuse la gauche d’avoir abandonné la liberté comme projet, la droite de l’avoir négligée comme tradition : « Le premier camp réclame des droits “sociétaux” comme on dit aujourd’hui, dans un long bêlement progressiste, le deuxième réclame des devoirs dans un grand bêlement sécuritaire. »

Contre la tentation des petits accommodements de nos dirigeants, contre la mollesse des citoyens, contre la manipulation des démocratures, il est temps de reprendre le goût de la liberté, de défendre la liberté pour sa valeur en soi, de se battre pour que le prix de la liberté ne se décrète pas d’en haut. En somme, de se persuader que la liberté est la solution.

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