Marche contre l’antisémitisme: « Mélenchon laisse le RN se faire le premier défenseur des juifs »

Antoine Oberdoff | 08 novembre 2023

Juif et libéral, Rafaël Amselem témoigne du désarroi au sein de sa propre communauté, confrontée à l’explosion des actes antisémites. Pour lui, « ni LFI, ni le RN n’ont leur place dans une marche contre l’antisémitisme »

Rafaël Amselem est chargé d’études pour GenerationLibre, le think tank libéral fondé par Gaspard Kœnig.

Comment avez-vous accueilli l’initiative commune de Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher  ?

Que deux des plus hauts représentants de l’Etat puissent envoyer un message d’unité et appeler à une grande manifestation face à l’explosion de l’antisémitisme est salutaire. Il faut prendre la mesure de la peur qui gagne les Français de confession juive : il y a les actes antisémites contre les personnes, il y a les menaces d’attentat destinées à « terroriser les juifs ». Et puis, il y a l’impossibilité de porter la kippa dans la rue, des épiceries casher contraintes d’engager des compagnies de sécurité, des synagogues qui se barricadent. La solidarité nationale doit pouvoir s’exprimer par-delà les frontières de la communauté juive.

Y a-t-il des limites à l’expression de cette solidarité  ?

Ni LFI, ni le RN n’ont leur place dans la lutte contre l’antisémitisme. Ces deux limites auraient dû être posées dès le départ. Au sein de la communauté juive, j’ai longtemps plaidé pour maintenir le dialogue avec Jean-Luc Mélenchon et ses sympathisants. Car, s’il y avait des dérapages antisémites, ils ne faisaient pas partie d’une doctrine. Là, je suis obligé de tirer les conclusions de leurs déclarations depuis l’attaque du Hamas sur Israël, le 7 octobre. Consciemment ou non, les insoumis n’ont cessé d’aligner des tropes antisémites. Jean-Luc Mélenchon avait déjà ressuscité le mythe du peuple déicide, en déclarant que Jésus aurait été mis sur la croix par « ses compatriotes ». Désormais, il parle de la double allégeance de Yaël Braun-Pivet, en opposant son « campement à Tel-Aviv » et le « peuple français ». Une rhétorique qui rappelle celle de l’extrême droite lorsqu’elle disait « Pierre-Mendès-Jerusalem » ou « Jérusalem Désir ».

L’extrême droite, justement, peut-elle légitimement prétendre être un « bouclier protecteur » pour les juifs ?

A Marine Le Pen et Jordan Bardella, nous disons que nous ne sommes pas dupes. Le philosémitisme du RN n’est qu’une façon de taper sur les musulmans sur fond de choc des civilisations. Quand les héritiers de Jean-Marie Le Pen auront fini de prendre les musulmans pour cibles, ils s’attaqueront aux juifs pour ce qu’ils ont toujours été aux yeux de l’extrême droite : un agent étranger.

Etes-vous inquiet d’un repli identitaire de la communauté juive, au détriment des plus libéraux  ?

Les juifs de gauche existent encore, mais ils n’ont plus voix au chapitre. On assiste à un durcissement de la voix juive qui n’arrive plus à trouver des relais crédibles pour considérer sa situation d’insécurité. Cette tenaille identitaire est d’autant plus préoccupante que Jean-Luc Mélenchon est en train de laisser le RN se faire le premier défenseur des juifs. Dans sa stratégie de dédiabolisation, le RN récupère et instrumentalise une frustration existante dans la communauté juive. Or, il est devenu facile de diaboliser LFI. En refusant de voir et de nommer la réalité de l’antisémitisme, LFI participe insidieusement à sa diffusion.

Comment affirmer cela  ?

Cela passe par deux biais rhétoriques. D’une part, la rhétorique antiraciste fait du juif un dominant parmi les blancs. D’autre part, une vision simpliste du conflit israélo-palestinien qui désigne Israël comme la représentation absolue de l’impérialisme colonisateur. C’est pourquoi on ne peut pas dissocier l’antisionisme de l’antisémitisme. Les événements qui ont cours au Proche-Orient ont un impact immédiat sur la vie des juifs en Europe et ailleurs.

Pourtant, n’y a-t-il pas un risque à importer les termes du conflit qui oppose le Hamas à l’armée israélienne en France ?

Il n’y a pas à conditionner la lutte contre l’antisémitisme à une quelconque position sur le conflit au Proche-Orient. L’idée que les juifs utiliseraient l’antisémitisme comme un « rayon paralysant » pour faire taire les critiques contre le gouvernement israélien est dangereuse. Comme si cette marche servait les intérêts de ceux que Jean-Luc Mélenchon et ses proches surnomment les « apologistes du soutien inconditionnel » à Israël. Le tout pour « couvrir un massacre ». C’est ignoble. Le relativisme n’est pas permis : il y a d’un côté, une démocratie imparfaite et, de l’autre, un organe fasciste qui a pour projet d’éradiquer les juifs.

Croyez-vous à l’existence d’un « nouvel antisémitisme » qui serait le produit d’un islamisme rigoriste  ?

Il faut traiter ce sujet de la façon la plus dépassionnée possible. L’antisémitisme musulman est quantifiable : une étude annuelle de la Fondapol avec l’American Jewish Committee (AJC) démontre qu’il y a une prégnance des clichés antisémites dans la population de confession musulmane. Mais gare à l’essentialisation : on ne peut absolument pas se servir de cette tendance pour alimenter des discours islamophobes. Faire des Français de confession musulmane des terroristes en puissance ou des antisémites notoires n’aurait pour conséquence que d’exacerber des conflits intercommunautaires.

Quid de l’antisémitisme d’extrême droite hérité de Maurras et Drumont  ?

Prétendre que l’antisémitisme d’extrême droite est résiduel, c’est faux. L’antisémitisme a ceci de particulier qu’il ne supporte pas le confinement. Les imaginaires se diffusent : le « privilège juif » à l’extrême gauche, « l’anti-France » à l’extrême droite. Alain Soral s’adresse autant aux membres d’un groupuscule d’extrême droite comme le GUD qu’à certains militants pro-palestiniens. Les antivax trouvaient une audience à l’extrême droite et à l’extrême gauche, tout comme certaines franges radicales parmi les Gilets jaunes. Ils ont en partage cette fibre antisémite qui fait du juif l’agent d’un lobby sioniste.

Retrouvez l’article sur lopinion.fr

 

François Legrand, Simone Rodan-Benzaquen, Anne-Sophie Sebban-Bécache, Dominique Reynié (dir.), Radiographie de l’antisémitisme en France – édition 2022, (Ifop, Fondation pour l’innovation pour l’innovation politique, American Jewish Committee, janvier 2022).

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