Pour Emmanuel Macron, la hantise de voir l’extrême droite lui succéder

Ivanne Trippenbach | 22 septembre 2022

Le camp présidentiel observe d’un œil inquiet la victoire de l’extrême droite en Suède et celle, annoncée, de Giorgia Meloni en Italie. Pour que la France ne tombe pas à son tour, la majorité mise sur l’effet de réformes à même de « changer la vie ». Davantage que sur les valeurs.

La silhouette d’une cheffe de gouvernement d’extrême droite n’est peut-être plus une fiction. L’élection potentielle de Giorgia Meloni en Italie, donnée favorite aux législatives du 25 septembre, qui fait suite à la victoire du bloc de droite et d’extrême droite en Suède, travaille le camp présidentiel, cinq mois après la réélection d’Emmanuel Macron face à Marine Le Pen. « Sur l’essentiel des sujets, nous sommes plus ou moins alignés avec Giorgia Meloni », se rassure-t-on dans l’équipe de Laurence Boone, secrétaire d’Etat chargée de l’Europe, en référence à la Russie – moins à l’immigration et à l’ultraconservatisme sociétal. Mais l’éventuelle entrée au cœur de l’Union européenne d’une leader qui a admiré Mussolini percute le macronisme de plein fouet.

Elle rappelle aussi, selon un ex-conseiller du chef de l’Etat, que la menace de l’extrême droite rythmera le second quinquennat comme une tragédie antique. Alors que M. Macron devra quitter l’Elysée en 2027, ministres, parlementaires et conseillers savent que l’histoire sera réécrite comme une réussite ou un échec à l’aune du dénouement. Laurent Marcangeli, patron des députés Horizons, s’en émeut devant ses compagnons : « L’extrême droite au pouvoir, ce serait une trace de merde. »

A l’Elysée, on surveille le bouillonnement des colères comme le lait sur le feu. Le chef de l’Etat a retenu de la dernière étude de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) un chiffre préoccupant : plus de 75 % des électeurs aux législatives ont eu un comportement « protestataire ». Le directeur général de la Fondapol, Dominique Reynié, a été invité à l’Elysée, le 8 septembre, pour le détailler. « On peut faire l’hypothèse heureuse que ça va s’arrêter, mais c’est du wishful thinking [un vœu pieux], a-t-il exposé. L’inflation, si elle dure, est un propulseur extraordinaire pour les populistes. Elle s’ajoute aux questions liées à l’immigration, aux conflits interculturels, à l’absence de consensus sur la laïcité… » Marine Le Pen est passée de 17 % à 42 % en dix ans ; le parti nationaliste des Démocrates de Suède, de 1 % à 20 % en vingt ans : une dynamique qui, selon lui, serait la conséquence du fait qu’« on n’a pas voulu tenir compte de l’érosion du vote populaire à gauche et de la demande de régulation de l’immigration ».

« Sans l’unité, les extrêmes l’emporteront »

Les partisans de M. Macron formulent deux réponses : le dépassement politique et l’action gouvernementale. Le noyau dur réactive la rhétorique du rempart. Il ne s’agit plus d’affirmer que le locataire de l’Elysée freine l’avènement d’une France « lepénisée ». Il s’agit de perpétuer le macronisme comme bouclier à cette ascension. « Sans l’unité, les extrêmes l’emporteront », a averti le président de la République dans un discours diffusé au congrès de Renaissance, le 17 septembre. Le délégué général du parti, Stéphane Séjourné, martèle le même leitmotiv « pour ne jamais laisser les clés de notre pays aux extrêmes ».

Le macronisme est né du combat contre l’extrême droite, rembobine le ministre Clément Beaune : « L’idée était de fonder un centre social-démocrate d’ouverture face au repli. En 2017, on a évité le Brexit français qu’aurait été Le Pen. » D’où les grandes manœuvres : faut-il conserver ce vaste espace central ? Ou bien reconstituer un centre gauche et un centre droit ? « Aujourd’hui, le centre se trouve entre deux murs que poussent Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Comment faire grossir ce centre pour ne pas être écrasés ? », poursuit M. Beaune. Certains, dont Bruno Le Maire, rêvent d’élargir l’espace macronien. D’autres, comme l’ex-premier ministre Edouard Philippe ou le porte-parole du gouvernement, Olivier Véran, croient au retour à la droite modérée ou à la social-démocratie.

M. Macron martèle l’autre argument, celui de « l’efficacité » ponctuée d’un « enthousiasme de chaque matin », convaincu que la compétence reste la principale arme face au populisme. Au débat d’entre-deux-tours d’avril, il avait fixé Marine Le Pen durant deux minutes, sans ciller. « C’était voulu. L’effet des yeux bleu acier, c’était pour déstabiliser et dire : “Qu’est-ce que vous faites là ?” », relate l’un des conseillers dans la confidence.

« Il faut des repères clairs »

Le chef de l’Etat répète à l’envi qu’il souhaite rendre « visible » et « concret » l’effet de réformes à même de « changer la vie ». Devant les préfets, le 15 septembre, il décrivait un Conseil national de la refondation, qui paraît presque un malentendu : François Bayrou souhaite y mener de « grandes réflexions sur l’avenir du pays » ; M. Macron y voit un outil d’application de politiques publiques, vite et bien, « sans procrastiner ». « C’est le seul moyen de ne pas sombrer dans la conjuration des peurs et des violences », dramatise-t-il.

Comme au lendemain de la crise des « gilets jaunes », le chef de l’Etat veut s’attaquer à un sentiment de « dépossession » des classes moyennes, identifié à l’Elysée, notamment par un nouveau projet de loi sur l’immigration. « On ne peut pas rester le pôle faible d’un monde dur », a affirmé M. Macron devant des patrons d’administration, en privé, pour parler du modèle social français. Devant les préfets, il a déclaré à l’Elysée : « Nous avons un système d’aide monétaire, médicale et sociale beaucoup plus généreux que chez tous nos voisins. »

A tous les étages de la Macronie, il est question d’efficacité ou de tectonique électorale. Moins de valeurs. « La charte des valeurs de Renaissance, ça ne fait pas vibrer », a fait remarquer le sénateur (Renaissance) de Côte-d’Or François Patriat au chef de l’Etat. Le 12 septembre, devant l’Association de la presse présidentielle, M. Macron a dépeint une ascension irrépressible, comme un phénomène exogène et « quasi anthropologique ». « Nous sommes tous confrontés, dans notre pays et en Europe, à la montée des extrêmes. Pourquoi l’extrême droite monte ? Peut-être que dans nos débats publics, nous avons relativisé ce qui séparait l’extrême droite du reste du champ politique, partout en Europe, partout dans les démocraties occidentales. »

Ce relativisme a pourtant nourri les critiques contre M. Macron lui-même, lorsqu’il envoyait des signaux à la droite nationaliste lors de son premier mandat, ou que ses troupes ont, au soir du premier tour des législatives, renvoyé dos à dos la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) et le Rassemblement national (RN). Depuis, la première ministre, Elisabeth Borne, distingue la Nupes, dont elle critique l’attitude, et le RN, dont elle souligne la nature. « L’extrême droite, même avec une cravate, cela reste l’extrême droite », a-t-elle discouru le 17 septembre. « Il faut des repères clairs. Ne jamais mettre de signe égal entre les extrêmes », réitère Clément Beaune, en constatant que Marine Le Pen est, déjà, assise sur un score équivalent à deux fois celui de l’extrême droite suédoise.

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