Présidentielle 2022 : les quatre ressorts de l'irruption d'Éric Zemmour… et leurs limites

Pierre-Alain Furbury | 08 octobre 2021

Le polémiste est pour la première fois donné devant Marine Le Pen et le candidat de droite dans un sondage. Son irruption soudaine, qui puise ses racines dans un contexte de crise politique profonde, reste fragile.

Il est à son tour, pour reprendre une ancienne formule de Jean-Marie Le Pen, « la petite bête qui monte, qui monte, qui monte… ». À six mois de la présidentielle, Éric Zemmour n’en finit pas d’affoler le baromètre politique. 5 %, 8 %, 10 %, 13 %, 15 % et désormais 17 à 18 % d’intentions de vote dans un sondage Harris-Interactive pour « Challenges » publié ce mercredi.

Pour la première fois, il devance Marine Le Pen et le candidat de droite, quel qu’il soit. Le tout sans avoir annoncé sa candidature. Les ressorts de sa soudaine popularité sont multiples. Mais ils ne sont pas sans faiblesses.

1. Un style qui détonne

Comme il le dit lui-même, Éric Zemmour parle « sans fard ». Il casse les codes et ose tout, sans aucun tabou . Qu’importent, pour l’instant, les outrances et les provocations. « Rien de ce que je dis ne m’apparaît choquant. J’ai au contraire l’impression de dire des banalités », feint le polémiste. « Si je disais 10 % de ce qu’il raconte, je finirais à un croc de boucher – et avec raison », s’étrangle un député LR.

« Dans un contexte de lassitude à l’égard des formules toutes faites, de l’euphémisation des discours et du marketing politique, Éric Zemmour se démarque. Il refait des discours politiques à l’ancienne. Ça tranche et ça imprime davantage », analyse le politologue Olivier Rouquan. « Même ceux qui ne sont pas d’accord avec lui peuvent être séduits par le fait qu’il ne débite pas des éléments de langage. »

« Alors que les politiques ont beaucoup varié, Éric Zemmour dit la même chose depuis 20 ans. Ce qu’il dit sur Pétain , il le disait en 2014 dans « Suicide français ». Mais ce qui fait aujourd’hui sa principale force est aussi sa faiblesse », observe Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à Assas et docteur en science politique à l’Ecole Normale Supérieure de Paris-Saclay : « Ses provocations et sa radicalité lui permettent de mobiliser un électorat qui ne se mobiliserait pas sans lui, qui était réfugié dans l’abstention. Mais elles suscitent un effet de barrage et lui aliènent une partie de l’électorat dont il aurait besoin qu’il s’abstienne ensuite dans un éventuel second tour ». Éric Zemmour est la personnalité politique qui suscite le plus de « rejet », selon un récent sondage Odoxa : 59 % contre 9 % de « soutien » et 10 % de « sympathie ».

2. Les déboires de Marine Le Pen

Dans les sondages, l’effet de vase communicant saute aux yeux : Éric Zemmour progresse au fur et à mesure que Marine Le Pen chute , ce qui est le cas depuis son échec cinglant aux régionales et départementales. Un revers qui ne s’est pas soldé par une inflexion de sa stratégie, alors que la « normalisation » déçoit une partie de ses troupes attachées à la radicalité. La situation est telle que, pour sa troisième campagne présidentielle, Marine Le Pen se retrouve à son tour victime d’une forme d’usure, bien qu’elle n’ait jamais exercé le pouvoir.

La messe est-elle dite pour autant ? Sans appareil ni élus, Éric Zemmour va devoir batailler pour obtenir les 500 parrainages nécessaires pour participer à la course. Il va aussi lui falloir élargir son discours, aujourd’hui focalisé sur l’ immigration et l’islamisme qui menaceraient « l’existence du peuple français ». « Son électorat, c’est le noyau dur de François Fillon et celui de Jean-Marie Le Pen », explique Benjamin Morel : « La carte qu’il reste à Marine Le Pen, c’est l’électorat populaire, que le discours radical et surtout libéral d’Éric Zemmour a, pour l’instant, du mal à charmer. Ça lui met une sorte de plafond de verre ».

Si les thèmes de l’immigration et de la sécurité sont centraux pour la « France de droite », celui du pouvoir d’achat reste la première préoccupation des Français dans le baromètre PrésiTrack OpinionWay- « Les Echos » , et plus encore des ouvriers et employés. Ce n’est pas un hasard si Marine Le Pen a promis mercredi soir de baisser à 5,5 % la TVA sur l’essence, le gaz, et l’électricité. Soit « 340 à 350 euros par an restitués aux Français », a souligné la candidate du RN, promettant de formuler d’autres propositions pour aboutir à « un choc de pouvoir d’achat ».

3. Le « vide » à droite

Dans l’opposition depuis presque dix ans, la droite n’a ni candidat naturel ni homme fort. Éric Zemmour prospère sur ce « vide », selon le mot de Nicolas Sarkozy, même si rien ne dit que la droite ne parviendra pas à se qualifier, Éric Zemmour ayant aussi l’avantage de faire baisser le seuil de qualification au second tour. L’essayiste, qui fut longtemps chroniqueur au « Figaro », accuse les Républicains d’être des « chochottes », un « parti de notables centristes » et d’avoir « trahi le général de Gaulle ».

Comme autant d’appels du pied à un électorat LR qui, de l’aveu des élus de droite, le juge parfois plus fréquentable qu’une Marine Le Pen. « Zemmour, c’est la droite dure sans l’épouvantail du RN », résume un maire du sud de la France. Mais l’incarnation n’est pas seule en cause. Pour Olivier Rouquan, la ligne apparaît aussi brouillée : « la faiblesse de la structuration des idées et du corpus à droite laisse le champ libre à la polarisation portée par Éric Zemmour, pointe-t-il. Et ce d’autant plus que lui se réfère à un champ idéologique radical mais clair ».

4. Un dégagisme puissant

Dénonçant plus qu’il ne propose, Éric Zemmour le répète en bouche : « La classe politique ne maîtrise plus rien depuis trente ans » et lui ne deviendra « jamais » un « homme politique » comme les autres. Manière de surfer sur le rejet du « système », toujours très fort. Selon la dernière enquête de la Fondation pour l’innovation politique sur « le risque populiste », 70 % et 61 % des électeurs jugent que les responsables politiques et les médias, respectivement, parlent de sujets qui ne les « concernent pas ». « Éric Zemmour n’est pas un déclencheur ; il bénéficie d’un contexte, celui d’une double crise de la représentation. Et c’est d’autant plus spectaculaire que quand il est stigmatisé, c’est porté à son crédit », relève Dominique Reynié, le directeur général de la Fondation pour l’innovation politique.
« Je me fiche de la diabolisation ! », a d’ailleurs lancé l’intéressé qui, aux yeux d’une partie des Français, fait figure d’homme neuf. Il n’a jamais été élu, n’est pas du sérail et n’a pas exercé de fonction dans l’appareil d’État. « Il est plus le reflet d’une offre politique un peu usée qu’autre chose. Sa force, c’est sa capacité à incarner le dégagisme – or la présidentielle ne devient plus que ça – dans un contexte de profonde droitisation de l’opinion publique », dissèque le politologue Pascal Perrineau.

Mais c’est aussi une fragilité. « Éric Zemmour n’a rien géré et, d’un coup, il aurait à gérer l’État. Au moment de voter, l’électeur se demande toujours si l’homme correspond à la fonction. C’est la différence entre les intentions de vote et l’acte de vote », prévient Olivier Rouquan, appelant à la prudence. « Zemmour a la fragilité des ascensions rapides et inattendues », renchérit Dominique Reynié. À six mois de la présidentielle de 2017 , le grand favori des sondages pour l’Élysée s’appelait… Alain Juppé.

 

Lire l’article sur lesechos.fr.

Dominique Reynié (dir), 2022, le risque populiste en France (vague 4), (Fondation pour l’innovation politique, juin 2021).

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