Présidentielle - « Voter ? Ça ne changera rien... » : au cœur de la ZUP des Champs-Plaisants, le Sens de l’abstention

Nicolas Faucon | 22 novembre 2021

« Abyssale », « abstention de dingue », « désastre civique » : la classe politique a dans son ensemble déploré l’abstention record enregistrée en juin dernier lors des élections régionales et départementales. À Sens, ville de quelque 26.000 habitants dans l’Yonne, ils ont été près de 75 % (73,5 %) à ignorer les urnes, soit huit points de plus que la moyenne nationale.

Ce mercredi 10 novembre, au marché du quartier des Champs-Plaisants, la ZUP de Sens, le ciel a la couleur du ciment. Au bar de la Corniche, qui jouxte les étals, Kassi Maouchi, le patron, sert café sur café. D’autant que, chez lui, pas de mauvaise surprise à l’addition. « Je prends garde à ne pas augmenter les prix. Ben oui, les gens font attention : pour beaucoup, la fin de mois arrive le 15 et non plus le 25. Je connais beaucoup de personnes dont le salaire couvre seulement le découvert ».

La présidentielle ? « Je ne suis pas encore dedans, avoue le commerçant de 48 ans. Mais pour l’instant, je ne vois pas de candidat sérieux pour sortir Macron, qui a “arrosé” tout le monde pendant la crise. Et comme les gens votent surtout en fonction de ce qu’il leur reste dans les poches à la fin du mois… »

Le 10 avril prochain, il glissera l’enveloppe dans l’urne. « Parce que j’ai toujours voté, mes parents m’ont toujours appris ça. »

Comme Pauline, par exemple. Infirmière puéricultrice de 22 ans, la Sénonaise n’a jamais mis les pieds dans un isoloir. « Voter ? Pour quoi faire ? Ça ne changera rien. Et que ce soit la droite ou la gauche, c’est pareil. Et puis, ça ne m’intéresse pas, la politique. » La précampagne actuelle la laisse donc de marbre. « On entend tellement de choses… Trop, d’ailleurs. » De nationalité congolaise, son époux, Damien, 29 ans, ne pourra pas voter aux prochaines présidentielles. Il aurait bien aimé. Même si, dit-il, « le niveau, pour l’instant, ça ne vaut rien… »

Dans les travées du marché des Champs-Plaisants, ce matin-là, les motivations sont extrêmement diverses pour expliquer le refus de se rendre aux urnes. Colère, ressentiment, incompréhension, fragilités personnelles…

Dans une étude qui vient d’être remise au président de l’Assemblée nationale, la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) souligne des causes profondes comme « la lassitude de l’électorat à l’encontre des alternances politiques et la diminution de la croyance dans la capacité du pouvoir à agir ». Par ailleurs, ne pas se rendre aux urnes offrirait « la possibilité de manifester un refus de participer à un système dans lequel on ne croit plus.»

Sarah en est l’illustration. À 31 ans, elle semble désabusée. « Ici, on ne se sent pas intégré dans un projet social, et ce, déjà à l’échelle municipale. Alors, je ne vous dis pas sur le plan national. »

Françoise, 52 ans, ira voter. « C’est important. Sinon, après, on ne peut pas venir se plaindre », clame celle qui, en 2017, a glissé dans l’urne un bulletin Dupont-Aignan lors du premier tour, avant de voter blanc au second. Là, « je n’ai pas encore fait mon choix ». Gérard, son beau-père de 92 ans, penche à droite, comme toujours. Mais lequel des candidats LR a sa préférence ? Mystère. « Ils se battent tous. C’est qu’elle doit être bonne, la place. » Au premier tour de la présidentielle de 2017, François Fillon s’était imposé dans la ville au premier tour.

Voilà Régine et Marcel. Ils habitent dans un immeuble, face au marché. Fonctionnaire à Paris, Marcel dit tirer le diable par la queue pour boucler les fins de mois. « Mon indice n’a pas bougé depuis des années. » Et puis, il y a « une frontière entre le centre-ville et la ZUP: eux, ils ont tout. Et nous, on n’a rien. La Poste, ça fait trois ans qu’elle a brulé. Comment ils font, les anciens ? »

La maire (LR) Marie-Louise Fort conteste ce soi-disant délaissement. « Dans le cadre du programme de rénovation urbaine, le centre social va être reconstruit, la place du marché revisitée, il y a beaucoup de projets… Moi, je crois qu’il faut surtout mettre en place une pédagogique du civisme, afin que les plus jeunes, notamment, se rendent compte que c’est une chance de vivre ici. Il faut leur redonner foi dans ce pays. »

Mais même les anciens semblent envahis par l’amertume. Régine dit appartenir à cette France des oubliés. « Je touche 1.000 euros de retraite. Avec ça, le 16 du mois, vous êtes à découvert. J’ai entendu Macron à la télé qui disait que la pauvreté avait reculé. Ce n’est pas vrai. Venez voir la queue aux Restos du coeur. » Marcel appuie : « Ils nous ont mis le président des riches. » Régine conclut : « Si les jeunes ne votent pas, c’est parce qu’on ne fait rien pour eux. »

Ce n’est pas Marie Akkari qui dira le contraire. La responsable de l’association solidaire Le Palais des saveurs, qui propose des cours de cuisine aux personnes âgées, se désole de voir que sur ses 7 enfants « de 40 à 20 ans, un seul vote. Ils ne veulent même pas en entendre parler. Ils me disent : “À quoi ça sert ?” »

« Notre démocratie est malade avec des structures politiques de militantisme qui n’existent quasi plus, soupire la maire de Sens, Marie-Louise Fort. Or, la politique du tweet et de Facebook n’est pas une bonne politique, mais ça plaît beaucoup, car c’est plus simple que de perdre du temps à aller rencontrer les gens.  »

Pour le député (LR) Xavier Breton, président de la mission d’information parlementaire chargée de se pencher sur la crise de la participation, Sens souffrirait, comme d’autres villes moyennes, d’être un « territoire intermédiaire, dans une problématique pas complètement urbaine ni totalement rurale, où l’intérêt du citoyen dans le débat politique s’est perdu ».

Selon la Fondation pour l’innovation politique, 30 % de ceux qui envisagent de s’abstenir à la prochaine présidentielle disent  « avoir le sentiment que c’est la même politique qui est menée, quel que soit le parti au pouvoir. »

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