Régionales : pourquoi Marine Le Pen a échoué à mobiliser ses électeurs

Pierre-Alain Furbury | 28 juin 2021

Comme au premier tour, 70 % des électeurs de Marine Le Pen à la présidentielle de 2017 ont boudé les urnes dimanche. A l'approche de la fin du quinquennat, son équation se complique.

Cela s’appelle prêcher dans le désert. Dans l’entre-deux-tours des régionales, Marine Le Pen n’a eu de cesse d’appeler ses électeurs à aller aux urnes, quitte à les houspiller. « Les électeurs m’aiment et me font confiance parce que je leur dis les choses franchement. Et je leur dis : regardez ce qu’ils font en votre absence et allez voter ! », lançait-elle encore au dernier jour de la campagne. En vain. Cela n’a pas produit le moindre effet en termes de mobilisation.

Selon l’institut OpinionWay, 70 % des Français qui avaient voté pour la patronne du RN à la présidentielle ont boudé les isoloirs au second tour des régionales. Exactement comme au premier. C’est le niveau le plus élevé des quatre grands électorats de 2017. Et sept sur dix, parmi ceux qui se sont déplacés, ont mis, les deux dimanches, un bulletin du Rassemblement national dans l’urne. Trop peu pour décrocher la moindre région. Ou le moindre département.

« Pression dégagiste »

« C’est extrêmement inquiétant pour le RN. Son électorat est tellement opposé au système qu’il considère désormais le RN comme un parti comme les autres, partie intégrante du système », observe le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite. En 2015, à peine le tiers des électeurs de Marine Le Pen à la présidentielle de 2012 s’étaient abstenus aux régionales et neuf sur dix étaient allés voter pour ses listes.

« Il est temps de réoxygéner la démocratie française, au risque quelle devienne une démocratie sans électeur ! », a mis en garde Marine Le Pen ce lundi, appelant à « résister aux injonctions de Bruxelles », à instaurer le référendum d’initiative citoyenne et à « mettre en place la proportionnelle ». Les responsables du RN, eux, tentent de se rassurer en rappelant que la présidentielle n’est pas les régionales : le mode de scrutin est très différent, l’abstention y est toujours plus faible (22,2 % en 2017) et la dramaturgie comme la personnalisation y sont bien plus fortes.

Un risque de coup de frein

Mais ces régionales, après des municipales compliquées, marquent un risque de coup de frein dans l’ascension de Marine Le Pen, qui semblait inéluctable. « Ce qui s’est passé la fragilise, au sein du RN et au-delà. 2022 est pour elle moins établi que ne l’était 2017 à la même époque », explique le politologue Olivier Rouquan .

« Il y a un rejet très fort de la classe politique auquel le RN n’échappe plus, frappé, comme Jean-Luc Mélenchon, par une forme de lassitude de la part de sa propre clientèle électorale », renchérit Dominique Reynié, le directeur général de la Fondation pour l’innovation politique : « Les dégagistes sont sous la pression des dégagistes. »

Pour élargir son socle et briser le plafond de verre, Marine Le Pen s’est efforcée, après sa défaite face à Emmanuel Macron dans la foulée de son débat télévisé raté, à polir son image et à élaguer son programme, changeant de pied sur l’euro et sur la dette . Mais en cherchant à rassurer les uns, elle a déçu les autres. « Une partie de son électorat a besoin qu’elle tape sur les immigrés, sur les corrompus, sur le système », relève Dominique Reynié, qui se demande, en citant le romancier Lewis Caroll (dans Alice au pays des merveilles), « à quoi ressemble la flamme d’une bougie une fois que la bougie est éteinte » ?

« Mémoire courte »

D’où une interrogation sur la ligne, d’autant plus compliquée à gérer que Xavier Bertrand s’emploie à installer sa candidature à droite sur une ligne dure, s’agissant des questions sécuritaires. Dans l’entre-deux-tours des régionales, Marine Le Pen a maintenu sa stratégie. Mais maintenant ? « Il y a pour elle une vraie difficulté. Continuer de se recentrer, c’est prendre le risque, outre celui de susciter d’éventuelles candidatures de type Zemmour, de déstabiliser son électorat traditionnel. Mais remobiliser cet électorat-là, c’est effrayer la personne âgée de centre droit. C’est la quadrature du cercle », résume le politologue Benjamin Morel.

La prudence s’impose toutefois quant à l’impact de ce revers sur 2022. Depuis le début du quinquennat, aucune enquête d’opinion n’a encore jamais donné Marine Le Pen privée de second tour à la présidentielle , la plupart la plaçant même en tête des suffrages au premier. « Le RN surfe sur un vote sanction contre le gouvernement au niveau national. Aux régionales, vu la faiblesse d’En marche, c’était loin d’être évident pour ses électeurs », poursuit Benjamin Morel, rappelant aussi une réalité de la vie politique : « L’électorat a la mémoire courte. »

 

Lisez l’article sur lesechos.fr.

Dominique Reynié (dir.), Protestation électorale en 2021 ? (Fondation pour l’innovation politique, juin 2021).

Dominique Reynié (dir.), 2022 le risque populiste en France (Fondation pour l’innovation politique, juin 2021).

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