Wokisme, la nouvelle stratégie des islamistes occidentaux ?

Anna Bonalume | 12 juin 2022

Un rapport de la Fondapol décrit le recours des islamistes à des thèmes – race, religion, décolonisation – qui recoupent les préoccupations des woke.

Certains militants des Frères musulmans ont établi une présence stable en Occident. Comment exercent-ils aujourd’hui leur influence ? Pour Lorenzo Vidino, directeur du programme sur l’extrémisme à l’université́ américaine George-Washington, c’est par un mariage entre islamisme et wokisme. Sa thèse, à première vue contre-intuitive, est présentée dans une étude intéressante publiée par la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol). Ce mariage assumerait différentes formes.

D’abord, souligne Vidino, contrairement à la première génération d’islamistes arrivée du Moyen-Orient, la nouvelle génération est plus au fait des sensibilités culturelles occidentales, et notamment du wokisme (du terme anglais « woke », qui signifie être éveillé face aux discriminations). Les raisons ? Elle est née en Occident et a été formée principalement en sciences sociales, en sciences humaines et en communication, alors que la plupart des militants de la première génération ont eu tendance à se former dans des disciplines telles que l’ingénierie et la médecine. L’islamisme, fort d’alliances préalables et ponctuelles entre ses organisations et certains partis de gauche occidentaux, a-t-il trouvé dans le wokisme un terrain fertile ?

L’islamisme dans le monde occidental remonte à l’arrivée des premiers membres des Frères musulmans en Europe et en Amérique du Nord dans les années 1950 et 1960. Rappelons que les Frères musulmans sont une confrérie fondée en 1928 en Égypte, à Ismaïlia, au nord-est du Caire, sur les rives du canal de Suez, par le cheikh Hassan al-Banna. Ces premiers membres installés en Europe étaient des étudiants poursuivant des études supérieures dans des universités occidentales ou de hauts responsables fuyant les persécutions dans leur pays – l’Égypte, la Syrie, le Liban ou le Maroc. Depuis lors, écrit Vidino, des militants liés à diverses branches des Frères musulmans (du monde arabe, du sous-continent indien, de Turquie) appartenant à la grande famille de l’islam politique ont établi une présence stable en Occident.

Adaptation d’une stratégie

Au cours des vingt dernières années, plusieurs alliances avec des islamistes ont eu lieu dans les milieux plus traditionnels de la gauche dans divers pays occidentaux. C’est le cas de la coalition Stop the War (STWC), gérée par le Socialist Workers Party et le Communist Party of Britain, et de la Muslim Association of Britain (MAB), fondée et dirigée par d’éminents militants des Frères musulmans établis au Royaume-Uni, en 2003.

« Au fil des ans, les membres occidentaux du mouvement islamiste, qui se caractérise par sa souplesse et son pragmatisme, ont compris que plusieurs aspects de leur matrice politique devaient être adaptés », écrit l’auteur de l’étude. L’adaptation concerne leurs objectifs et tactiques, il est essentiel pour eux de cibler deux types de groupes : les communautés musulmanes occidentales et les institutions occidentales, soit les acteurs gouvernementaux, les médias et la société civile.

« Si l’adoption du wokisme a pu être spontanée, il existe de nombreuses preuves que les structures islamistes cherchent à l’encourager », poursuit Vidino, reprenant l’exemple d’AJ+. Ce média numérique lancé en 2014, appartenant au groupe Al-Jazira Media Network et diffusé en anglais, espagnol, arabe et français sur Facebook, YouTube (1,18 million d’inscrits) et Twitter (plus de 147 000 abonnés en France), vise un public plus jeune par rapport à celui de la maison mère. Plusieurs reportages accusent les sociétés occidentales de proposer un modèle d’injustice à l’égard de minorités religieuses, ethniques ou LGBTQ.

 

Il suffit d’ouvrir le compte Twitter français ou YouTube anglais pour s’en apercevoir. Des titres comme « Americans smile for camera while fencing up Palestinian family’s home » ou « Deux lycéens exilés menacés d’expulsion en France pendant leur bac » visent à diaboliser la relation entre les Occidentaux et les non-Occidentaux. AJ+ français a notamment promu le hashtag #BlackHogwarts pour dénoncer le fait que les personnes de couleur étaient sous-représentées dans la série des Harry Potter. Des contenus avec un sujet « islam » se mêlent à des revendications identitaires plus générales.

Des couvertures décoloniales

À cela s’ajoutent d’autres exemples, comme l’adhésion récente des islamistes occidentaux aux appels à la « décolonisation » des programmes scolaires : celle-ci correspondrait à la nature anticoloniale inhérente à l’idéologie woke, mais elle est formulée en adoptant le langage utilisé dans les cercles de gauche dits progressistes. Les islamistes occidentaux auraient conclu des alliances avec des structures de lutte contre le racisme, des médias grand public, des agences gouvernementales finançant la lutte contre la discrimination et la diversité. Pour Vidino, « la proximité même avec ces environnements les protège partiellement des accusations d’islamisme formulées par les critiques ».

Vidino cite l’exemple du Femyso, Forum européen des organisations musulmanes de jeunes et d’étudiants, une organisation d’étudiants et de jeunes basée à Bruxelles, fondée par les principaux dirigeants des Frères musulmans en Occident et dirigée historiquement par des descendants d’éminents dirigeants de la confrérie et des responsables de groupes d’étudiants liés aux Frères musulmans dans toute l’Europe. Le Forum aurait reçu d’importants financements de l’Union européenne pour mener des campagnes anti-islamophobie et pro-hidjab.

Des auteurs et des activistes affichent leurs inquiétudes face à ce phénomène, qui reste pour l’instant limité à la pointe avancée des Frères musulmans. Pour l’auteur franco-tunisien Naëm Bestandji, les islamistes occidentaux visent à transformer la religion en race, par un détournement de la lutte contre le racisme. Pour l’activiste libanais basé en Belgique Abou Jahjah, « il est préférable qu’une grande partie des islamistes embrasse aujourd’hui une politique ultraprogressiste plutôt que le fascisme djihadiste. Néanmoins, l’attaque contre la modernité et la plupart de ses valeurs, y compris la laïcité, est menée de manière plus raffinée et plus efficace, et au sein d’une large alliance dotée d’un sérieux potentiel de mobilisation. Cette stratégie ne vise pas à créer un État islamique, mais elle peut conduire à une fragmentation de la société selon des lignes identitaires afin que chacun puisse “être soi-même” ».

Une simple occidentalisation de l’islamisme ?

S’il s’avère que la nouvelle génération d’islamistes fait clairement appel au langage et aux codes de l’idéologie woke, Vidino invite à la prudence quant aux objectifs de cette évolution. « Une autre façon d’interpréter cette superposition race-religion, et donc racisme-islamophobie, est de l’interpréter non pas comme un stratagème calculé, mais comme un véritable phénomène qui serait l’occidentalisation de l’islamisme. » Une stratégie pour obtenir des résultats politiques ou une conviction authentique ? « La réponse n’est pas univoque, puisque l’islamisme n’est pas un monde homogène », confie Vidino au Point.

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