Alain Juppé : l’art du contrepied

Romain Millard | 24 février 2015

ajAlain Juppé : l’art du contrepied

Par @Romain Millard, étudiant en Master Droit Economique à Sciences Po Paris, conseiller municipal

Alain Juppé serait-il un rebelle ? En multipliant les prises de position à contre-courant de son parti, en voulant rassembler de la droite jusqu’au centre-gauche, en adoptant une méthode participative pour élaborer son programme, le candidat aux primaires de l’alternance prend un soin méticuleux – et un malin plaisir – à être là où on ne l’attend pas.

De nombreux observateurs ont pu voir dans les sifflets essuyés au Conseil national de l’UMP du 7 février dernier un camouflet pour le maire de Bordeaux. Ces adversaires se rassurent en y voyant un symptôme de « balladurisation »  de sa candidature, à l’image de celle d’Edouard Balladur en 1995, qui avait eu pour lui la popularité mais pas le parti et qui, au final, aura eu Matignon mais pas l’Elysée. Pourtant, ces sifflets renforcent l’image volontairement iconoclaste d’Alain Juppé et sont la conséquence prévue d’une stratégie finement préparée.

L’âge, ce boulet doré

Alain Juppé le sait : son pire ennemi, c’est son âge. Pas une seule interview ne peut se dérouler sans que le sujet ne soit abordé. Pas un seul journaliste n’omet de lui demander s’il ira « jusqu’au bout ». L’ancien Premier ministre fait donc pour transformer ce lourd handicap en atout et surtout le compenser par une image d’homme politique moderne.

Faire de son âge un atout, cela consiste pour lui à prouver qu’il a appris de ses erreurs, qu’il est enrichi de sa longue expérience, se construisant en miroir d’un Nicolas Sarkozy qui persiste à balayer les critiques sur son quinquennat. Le cuir tanné par un passage difficile à Matignon, une condamnation et une défaite aux législatives, auréolé par la réussite de sa gestion de Bordeaux, il se montre aujourd’hui comme un homme n’ayant plus rien à prouver, au-dessus de la frivolité médiatique. Quand on est dans le paysage depuis tant d’années, on n’a plus à courir au-devant de chaque micro pour exister.

Alain Juppé peut donc dire ce qu’il pense vraiment. Arrivé à son âge, il n’a plus rien à perdre : s’il parvient à l’Elysée, il ne fera qu’un seul mandat jusqu’en 2022 ; au pire, il finira en douceur son mandat de Maire de Bordeaux en 2020. Il ne risque plus grand-chose à jouer carte sur table, 2017 sera sa dernière bataille.

Pour autant, Alain Juppé ne peut se contenter de cette image de vieux sage désintéressé qui sied davantage à un ancien Président qu’à un futur. Il doit donc la compenser par une fraîcheur, une jeunesse, un souffle innovant dans les autres domaines.

Le pari de la transgression libérale

Depuis quelques mois, celui à qui l’on reprochait jadis d’être « droit dans ses bottes », froid et distant, prend un malin plaisir à casser cette image. Cela passe par des petites choses : une bière prise au bar avec des étudiants de l’ESSEC après une conférence le 20 janvier[1] ;  une arrivée au Conseil national de l’UMP sans cravate, avec la chemise rose et l’écharpe bleue destinées à trancher avec les costumes-cravates sombres de ses « compagnons »… Toutefois, celui qui part favori chez les Français dans la course à la primaire[2] ne pourra se contenter d’un simple changement d’image.

Il joue les iconoclastes en secouant à dessein les tabous de droite. Là où son camp vomit François Bayrou, il plaide pour une alliance avec le centre, y compris le Modem. Là où son parti vote pour le « ni FN, ni PS », il pose les jalons d’une union nationale allant jusqu’aux sociaux-démocrates. Là où l’UMP persiste dans le clivage classique gauche-droite, il assume l’affrontement entre partis de gouvernement pro-européens et les partis populistes d’extrême droite et d’extrême gauche.

Surtout, Alain Juppé travaille le fond. Dans sa contribution « L’identité heureuse »[3], en réponse au best-seller d’Alain Finkielkraut, il abandonne le principe d’assimilation qu’il juge dépassé et aliénant au profit d’un modèle d’intégration qui prend en compte la proximité avec le pays d’origine rendue possible par les nouvelles technologies. Il publie sur son blog de longs billets sur l’éducation[4], la nouvelle croissance[5] qui laissent entrevoir sa vision de la France de demain. Il s’inspire de la nouvelle génération d’économistes, tel Robin Rivaton, auteur à 27 ans de La France est prête qui plaide pour des réformes libérales d’ampleur et développe une réflexion très poussée sur l’économie de la robotique[6].

A travers ces réflexions personnelles, Alain Juppé s’engage dans un chemin politique à rebours de la « zemmourisation » qui guette une partie de la droite française. Héritier implicite du penseur libéral Raymond Aron, il entend réconcilier la vision gaullienne de la grandeur de la France avec le fédéralisme européen. Il veut prouver que le meilleur moyen d’améliorer la situation des plus fragiles passe par un souffle libéral dans l’économie plutôt que par l’édification de barrières protectionnistes. Respectueux de la puissance de l’Etat, il souhaite pour autant faire davantage confiance à la société civile.

Le candidat de la société civile contre le candidat d’un parti ?

Alain Juppé compte s’appuyer ostensiblement sur les acteurs économiques et associatifs pour bâtir son programme et espère que les quelques grandes réformes qui y seront inscrites seront d’autant plus réalisables qu’elles seront venues des Français eux-mêmes. A chacune de ses interventions, il vante les groupes de travail qui l’entourent, son site participatif Agis Pour la France dont son lieutenant Hervé Gaymard, député de Savoie, a la charge de faire la synthèse des contributions. Il compte, comme son mentor Jacques Chirac en son temps, faire de nombreux déplacements à l’abri des caméras et s’immerger dans un dialogue direct avec les Français.

S’agissant de l’UMP, il ne compte la prendre ni « par la gauche » ni « par la droite », mais « de haut ». Il parie que le dédain des électeurs pour les partis et l’avènement des primaires valideront sa stratégie de rassembleur au-delà de sa famille d’origine. Son espoir : apparaître comme le « candidat des Français », dans la pure tradition gaulliste, face à un Nicolas Sarkozy à la posture d’apparatchik recroquevillé sur des militants motivés mais peu représentatifs.

Comme il le reconnaît lui-même, seule une forte participation aux primaires de 2016 des électeurs extérieurs à la seule UMP pourra lui rendre la victoire envisageable[7]. Il a dix-neuf mois pour prendre à contrepied l’Histoire en faisant triompher le modèle girondin sur les immuables réflexes jacobins qui continuent d’agiter la France dans son déclin.

Crédit photo : Max PPP

[1] « Alain Juppé en opération séduction auprès de la jeunesse à l’Essec », Le Figaro, http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2015/01/21/25001-20150121ARTFIG00064-juppe-operation-seduction-de-la-jeunesse-a-l-essec.php

[2] « Le candidat UMP préféré pour l’élection présidentielle de 2017 », Sondage BVA, 7 février 2015,  http://www.bva.fr/fr/sondages/le_candidat_ump_prefere_pour_l_election_presidentielle_de_2017.html

[3] Benoist Apparu (dir), Les Douze Travaux de l’Opposition, Flammarion, 2014

[4] http://www.al1jup.com/dialoguer-comprendre-agir-ensemble/

[5] http://www.al1jup.com/nouvelle-croissance/

[6] http://www.lepoint.fr/politique/l-economiste-qui-inspire-juppe-01-01-2015-1893386_20.php

[7] http://www.sudouest.fr/2015/02/12/alain-juppe-nous-n-arrivons-pas-a-endiguer-ce-flux-du-fn-1828864-4705.php

Commentaires (0)
Commenter

Aucun commentaire.