Le boycott, des luttes d’hier au quotidien de demain
22 novembre 2011
Généalogie du Capitaine Boycott
Le mouvement contre le capitaine Charles Cunningham Boycott en 1880 ouvre une enquête historique restreinte dans l’ouvrage, qui ne se veut pas œuvre d’historien. Mené par la ligue agraire irlandaise de Charles Parnell pour lutter contre les conditions très dures qu’imposait le Capitaine, intendant d’un landlord anglais, aux paysans locaux, ce mouvement est resté comme le premier exemple moderne de « boycott », auquel il a donné son nom.
Nous voyons également défiler l’ostracisme athénien, certains produits refusés par les syndicats (comme cette Bourse du travail du Mans qui « met à l’index un commerçant voisin dont les agissements sont contraires aux intérêts des ouvriers »). Ces évocations du passé viennent en renfort de l’éclairage du présent. La démarche de l’auteur est en effet avant tout contemporaine, et vise à une compréhension des réalités multiples du boycott aujourd’hui. Il insiste ainsi sur l’explosion récente du procédé. De ce balayage chronologique, la pluralité difficilement réductible du boycott ressort avec évidence. Le mérite de ce livre est de donner des grilles d’analyse et de compréhension plus que convaincantes.
La leçon d’anatomie du professeur Drillech
Avec rigueur, l’auteur éclaire des mécanismes complexes qui régissent les relations entre consommateurs, entreprises, médias, Organisations non-gouvernementales, etc. Son propos est guidée par la maîtrise des théories majeures du boycott, selon une polarisation très américaine (Civil disobedience de Thoreau, libertarianisme ou encore l’œuvre méconnue de Monroe Friedman, juriste spécialiste de la question). L’auteur use aussi d’une vaste érudition pour mettre à nu acteurs, enjeux, de mouvements souvent bien éloignés en analysant, par exemple, les boycotts des Jeux Olympiques de Berlin en 1936, de Moscou en 1980 ou celui de Benetton et même celui de la fourrure.
Cette érudition est mise à profit par un souci constant d’élaboration systématique, qui cherche à retracer toutes les composantes entrant dans le processus du boycott, qu’elles soient éthiques, juridiques, politiques, etc. La référence américaine offre à ce titre un contrepoint fécond, et permet d’éclairer les spécificités locales du boycott dans le cadre d’un phénomène désormais globalisé : l’analyse du vide juridique caractérisant le droit français en la matière en est un exemple remarquable.
Extension du domaine du boycott ?
Mais l’objectif de l’auteur est bien de se servir du boycott comme un outil de compréhension privilégié des métamorphoses sociétales actuelles : mondialisation, évolution des comportements à travers les réseaux sociaux et plus généralement Internet (on remarque que la bibliographie très « numérique » de Marc Drillech témoigne qu’il a pris acte des transformations qu’il décrit)[1]. Il fait l’hypothèse d’une systématisation et d’une banalisation du boycott comme mode d’action consumériste et citoyen, illustré dès aujourd’hui par les milliers d’appels au boycott que l’on peut trouver sur certains réseaux sociaux populaires.
On regrette que cette hypothèse s’accompagne souvent d’une définition floue de ce qu’est le boycott, qui fait parfois perdre au propos sa clarté. A marteler que le boycott est partout, ne risque-t-il pas d’être nulle part ? Il est même possible de déceler une forme de contradiction entre une première définition qui fait du boycott un outil rare, disposant ainsi d’un capital symbolique important – à ce propos, l’analyse du boycott comme manifestation de la théorie du bouc émissaire, telle que l’a mise en avant René Girard, est particulièrement stimulante et invite à reconsidérer le boycott des commerçants juifs dans l’Allemagne nazie de 1933 -, et une deuxième définition qui insiste davantage sur une pratique du boycott comme vécu quotidien. En soi cette banalisation n’a rien d’étonnant mais elle tend à donner à tout comportement rationnel de protestation des citoyens et consommateurs le nom de boycott, qu’il serait peut être souhaitable de voir davantage restreint.
Au miroir du boycott
Le boycott devient le modus operandi d’une réflexion plus large sur des renouvellements de pratiques sociétales parfois insaisissables, qui rappelle par endroits les thèses de Michel Maffesoli sur le nouveau paradigme social. Le boycott devient une nouvelle forme de sociabilité.
La grille de lecture qu’il propose est ainsi pertinente pour décrire certains aspects, à défaut de le circonscrire, du mouvement des indignés. En effet, il analyse leur mouvement, entre autres, comme le « vaste boycott d’une société », proposant de l’expérience qu’ils sont en train de vivre une lecture « dyonisiaque ». Le boycott est d’abord une forme de résistance, une manière radicale – ou qui se veut comme telle – de dire non ; mais parce qu’il vise aussi des objectifs concrets, parce qu’il sait utiliser, avec le plus grand professionnalisme, réseaux sociaux et medias, il apparaît comme le modèle même du combat citoyen rationnel, guidé avant tout par une recherche de résultats.
Un projet de boycott perpétuel?
Le pari de Marc Drillech semble largement réussi. Mais en démontrant la banalisation extrême du boycott, Marc Drillech ne met-il pas en exergue la dilution de celui-ci au sein des mutations actuelles ou à venir, dont il offre par ailleurs une analyse de grande qualité et à bien des égards neuve?
Comment en effet mettre sous le même nom la campagne de « Boycott, Désinvestissement, Sanctions » (qui appelle à boycotter les biens produits en Israël), le mouvement des indignés ou le boycott de Nestlé ? Le boycott et donc à la fois une arme politique et une option économique. Le refus de trancher entre ces deux acceptions tend à diminuer la pertinence du propos. Il n’en demeure pas moins qu’en analysant la liberté de choisir, c’est l’essence même de la liberté que Marc Drillech questionne. Son ouvrage consiste au fond en un appel à explorer une terra – plus ou moins – incognita des rapports, au sein d’un libéralisme en mutation, entre des pratiques citoyennes protéiformes et le boycott.
Pertinax
[1] Le site internet de Marc Drillech éclaire et approfondit des thématiques ou des exemples de boycott que le livre ne fait parfois qu’effleurer.
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