Le "passage à l'Europe" couronné au Parlement

Fondapol | 06 décembre 2012

 [1].

Le 6ème prix du livre européen dans la catégorie « essai » a été décerné hier, 5 décembre, dans l’enceinte du Parlement européen et sous la présidence de Pascal Lamy, à Luuk van Middelaar pour son Passage à l’Europe (traduction Gallimard, 2012). Ce prix prestigieux créé en 2007 par l’association Esprit d’Europe avec le soutien de Jacques Delors couronne chaque année un essai et un roman. Les amis de la Fondapol et les lecteurs du blog trop-libre.fr se souviendront que Luuk van Middelaar a été l’invité de la Fondation lors de la parution de son livre en français en janvier 2012. Trop-libre.fr republie à l’ occasion de ce prix le compte-rendu de ce livre qui propose une relecture radicale de la construction européenne.

Publié à Amsterdam il y a deux ans à partir d’une thèse de doctorat, le Passage à l’Europe a déjà connu aux Pays-Bas un grand retentissement qui lui a valu le prix Socrate du meilleur livre de philosophie en 2010. Gageons que sa sortie chez nous dans la prestigieuse « Bibliothèque des Idées » sera aussi très remarquée ; d’autant que la remarquable traduction de Daniel Cunin et Olivier Vanwersch-Cot rend parfaitement l’élégance de l’original, que l’auteur a remanié et actualisé (jusqu’à la crise en cours de l’eurozone !) pour l’édition française, qui -fait peu commun- est la première dans une grande langue internationale [2].

Disons-le d’emblée : pour tout ceux, qu’ils soient europhiles ou eurosceptiques, qui déplorent l’abstraction et/ou la partialité d’ouvrages parfois décevants sur cet irritant « objet politique non identifié » (J. Delors) qu’est l’Europe, voici l’antidote si longtemps attendu.

Un propos ambitieux et réussi

Par sa dimension résolument interdisciplinaire et internationale d’abord : Luuk Van Middelaar manie, avec érudition et virtuosité, références juridiques et philosophiques, invoque politologues et historiens, de toute époque et de toute nationalité, de Machiavel à Habermas, de Montesquieu à Stanley Hoffman.

Par l’ampleur de sujets traités ensuite : rien moins que les 60 années de construction communautaire : non seulement les grandes étapes mais aussi le secret des négociations de la CECA à celles du Traité de Lisbonne, les péripéties autour des symboles européens (drapeau, hymne et monnaie) mais encore l’histoire de l’eurobaromètre… : le tout replacé dans le cadre de la politique internationale, de la guerre froide au post-11 septembre, et articulé, de manière très novatrice, avec la longue durée de l’idée européenne.

Les mots et les choses

C’est en effet par son approche d’ensemble du phénomène européen que l’auteur affirme sa plus grande originalité : au lieu de sombrer comme tant d’autres dans une nouvelle discussion sur le sexe des anges (l’Europe est-elle une réalité « ancienne » ? « contemporaine » ? « intergouvernementale » ? « supranationale » ? « fédérale » ? « économique » ? « géographique » ? « politique » ? « technocratique » ? démocratique » ? « chrétienne » ? « laïque » ? ), Van Middelaar précise d’entrée, dans une démarche inspirée expressément de Michel Foucault, son angle d’attaque : prendre tous ces mots au sérieux, non comme des tentatives de description mais comme des éléments de stratégies opposant des pays, des milieux, des intérêts : bref, comme autant d’enjeux de pouvoir.

Cette attention constante au langage, Luuk Van Middelaar  l’applique d’abord à lui-même: on ne trouvera pas le moindre sigle ni acronyme dans ce livre de 475 pages sur la construction européenne ! Choix décisif qui la rend enfin lisible, condition première pour la rendre compréhensible à son public : les citoyens européens. Remédier au fameux « éloignement de l’Europe » ne commence-t-il pas par là ?

La  « Table du Conseil »

Quel est le coeur de ce grand récit ? Luuk van Middelaar raconte l’émergence progressive d’une véritable réalité européenne, imprévue au départ, et qui, peu à peu, invente son propre discours (l’« Union ») et son propre organe (le « Conseil européen ») : c’est dans ce cadre que se rassemblent en permanence autour d’une même « table » (métonymie qui traverse le livre), les Etats-membres et où ils agissent comme co-responsables de l’entreprise commune. Et l’auteur de retracer, dans la meilleure veine foucaldienne, les moments de rupture où s’affirme peu à peu comme pratique dominante, avant d’être consacrée comme règle de droit (à Maastricht), la prééminence de cette nouvelle « sphère intermédiaire » située entre la « sphère externe » de la diplomatie classique et la « sphère interne » des institutions communautaires. Les événements actuels et le traitement de la crise de l’eurozone à coup de sommets répétés démontrent la pertinence et la productivité de l’approche.

« L’Europe et son public »

C’est dans la même optique novatrice et avec le même brio que le livre aborde dans sa dernière partie la question, ô combien rebattue,  du « déficit démocratique » d’une Europe « à la recherche de son public ». Pour la resituer là encore dans la compétition des discours tenus, tout en lui donnant une véritable ancrage dans la longue durée : car il s’agit de la concurrence et du mélange de trois modèles qui puisent loin dans notre culture politique : stratégie « allemande » mettant l’accent sur la thématique de l’identité (culture et symboles), stratégie « romaine » misant sur le thème de l’utilité, au risque d’un  « clientélisme » intéressé des politiques communes (de la PAC à la PESC), stratégie « grecque » enfin portant haut les valeurs de  la citoyenneté (« pétition », « parlement », « constitution » etc.).

Le sel de la vie

Tous les poncifs des manuels reprennent ainsi fraîcheur et chair sous la plume alerte et l’humour quasi-voltairien de Luuk van Middelaar, qui transforme en autant de tragi-comédies captivantes les épisodes les plus austères de la construction européenne. Vitalité qui doit beaucoup à son expérience directe du quotidien communautaire, au cabinet de Frits Bolkestein puis au Parlement néerlandais, enfin  aujourd’hui au cabinet de Herman van Rompuy. Expérience qui lui donne le sens de l’événement et de l’imprévu, du poids des affinités et des personnalités, des agendas cachés et de l’imbrication croissante des enjeux nationaux et européens. On sent enfin, dans ce livre, le pouls de l’Europe !

Pour les esprits chagrins…

Tout compte-rendu qui se respecte doit évidemment relever quelques points négatifs : certains lecteurs pourraient ainsi se lasser du langage métaphorique de l’ouvrage (« le pont », « le saut », l’ « enjambement », le « fleuve du temps »…) ; d’autres, inversement, reculeront devant les savantes élaborations conceptuelles sur le « pouvoir constituant » ou « le fait institutionnel » ; les europhiles protesteront contre la fréquente ironie de l’auteur à l’égard du rêve fédéraliste et des rites du petit monde bruxellois ; les eurosceptiques, eux, ne trouveront pas leur compte dans un livre qui reste finalement optimiste sur la solidité de la construction européenne, dont l’effondrement n’est jamais envisagé, malgré l’importance accordée aux caprices de « Dame Fortune » par Luuk van Middelaar.

Mais justement, ces critiques contradictoires ne sont-elles pas le meilleur signe de la richesse et de l’équilibre de l’ensemble?

Christophe de Voogd

Crédit photo: Ala z


[1]Luuk Van Middelaar a été l’invité de la Fondapol lors d’une table-ronde autour de son livre, avec Marcel Gauchet, Jean-Louis Bourlanges, Dominique Reynié et Christophe de Voogd le 18 janvier.

[2] On regrettera seulement la disparition des passionnantes notes bibliographiques de l’édition néerlandaise.

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