L’Europe, terre d’accueil pour le revenu de base ?
Sébastien Shulz | 09 octobre 2015
L’Europe, terre d’accueil pour le revenu de base ?
Par Sébastien Shulz
Membre du MFRB (Mouvement Français pour un Revenu de Base)
Le 26 juin 2014, Delphine Granier livrait à Trop Libre une chronique sur le LIBER, une des formes que pourrait prendre un revenu de base[1]. Elle finissait son article par un appel plein d’espoir : « L’intérêt et la faisabilité technique du LIBER démontrés, l’opportunité politique demeure. Disruptif dans sa forme, le LIBER doit d’abord mobiliser l’opinion pour ensuite se transformer en projet politique. N’attendons plus… mobilisons-nous ! ». Après un an, marqué en Europe par les récentes victoires électorales de mouvements sociaux comme Syriza en Grèce et Podemos en Espagne, qu’en est-il de la mobilisation européenne pour un revenu de base ?
Le revenu de base, une idée transpartisane
Rappelons brièvement pour commencer la définition qu’en donne le MFRB (Mouvement Français pour un Revenu de Base) : « Le revenu de base est un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement ». En résumé : une somme perçue par chaque citoyen pour la simple et bonne raison d’être citoyen. Les intérêts d’un tel revenu, tant individuels que sociaux, ont été argumentés par des penseurs et hommes politiques de tous bords.
Comme le suggérait Martin Luther King dans son dernier livre, un revenu de base serait une manière de partager les fruits de notre démocratie de façon plus morale et humaine[2]. Jeremy Rifkin y voit une réponse sociale au chômage de masse et la pauvreté, conséquences selon lui inéluctables d’une automatisation qui a déjà détruit et risque de détruire encore des millions d’emplois dans les vingt prochaines années.[3] Ce cas de figure avait d’ailleurs été anticipé par Karl Marx dans ses Grundrisse qui souhaitait un monde où les machines se chargeraient du travail en laissant aux hommes la possibilité d’être réellement libres de disposer d’eux même. Bien que portant des valeurs diamétralement opposées, certains libéraux, comme le prix Nobel d’économie Milton Friedman, défendent également une forme de revenu de base pour réduire la pauvreté.[4] Matt Zwolinski, professeur de droit et de philosophie à l’université de San Diégo a d’ailleurs publié un article clair explicitant les arguments libéraux pour sa mise en place[5]. Le psychologue humaniste américain Erich Fromm y voit une sécurité matérielle nécessaire pour permettre à chaque individu de se réaliser pleinement et d’être libre de ses choix. Bref, la liste est longue.
D’accord, l’idée d’un revenu de base a été et continue d’être soutenue par de nombreux intellectuels et spécialistes. Mais comme le souhaitait Delphine Granier l’année dernière, nous sommes-nous, européens, mobilisés ? Petit tour d’horizon.
L’actualité européenne du revenu de base
En Espagne tout d’abord, avec les résultats de deux femmes soutenues par Podemos aux scrutins municipaux de Barcelone et Madrid. Bien que dans la capitale le PP reste en tête à un siège près[6], le score du parti Podemos est une démonstration de force après seulement un peu plus d’un an d’existence. Or Podemos soutient depuis sa création l’instauration d’un revenu de base. Bien que ce revenu ne figure dans aucune des 215 mesures que vient de sortir Pablo Iglesias, leader du parti, l’accent reste mis sur le « sauvetage citoyen ». Ces mesures étant destinées au scrutin régional, il faudra rester attentif aux propositions que le parti avancera pour les élections législatives de la fin d’année. Avec d’autres formations comme EQUO, Bildu ou Izquierda Plural, pas moins de 15 eurodéputés espagnols seraient favorables à un revenu de base[7].
En Finlande, à l’élection parlementaire qui a eu lieu le 19 avril dernier, plus de 65% des candidats s’étaient portés favorables à l’instauration d’un revenu de base. Ce chiffre reflète l’opinion publique. Une enquête d’opinion[8] précédant l’élection montrait que 79% des finlandais soutiendraient une politique de revenu de base si celle-ci « garantissait le minimum vital, réduisait la bureaucratie et encourageait le travail et l’entrepreneuriat ». Et les finlandais l’ont effectivement soutenue. C’est le parti du Centre, pro-revenu de base qui a remporté les éléctions avec 21% des suffrages. “Notre position au Centre, c’est que la mise en service du revenu de base doit être étudiée sérieusement et qu’il faut tester localement la fonctionnalité d’un revenu de base. » Voilà ce que souhaite Juha Sipilä, fraichement nommé premier ministre du pays.
Du côté des suisses, une initiative populaire fédérale lancée il y a trois ans va aboutir en 2016 à un référendum. Le conseil fédéral s’est exprimé contre ce projet. Mais le dernier mot reviendra à nos voisins qui devront décider si un revenu de 2.500 francs par mois – somme établie pour répondre à l’exigence de vivre « décemment » dans ce pays – sera versé ou non à chaque citoyen.
En Angleterre, ce sont surtout les verts qui soutiennent l’idée. “Ce que le revenu de base apporte est un sentiment de sécurité. Personne n’a besoin de vivre dans la peur » déclarait Natalie Bennett, chef de file des verts, à la BBC 1 en janvier[9]. N’ayant obtenu qu’un siège aux élections parlementaires de mai dernier, le parti a néanmoins contribué à faire avancer l’idée, ne serait-ce que dans la tête du million d’anglais qui leur a accordé leur vote.
Ce sont également les verts qui défendent l’idée en Hongrie. C’est ce qu’a annoncé le parti Párbeszéd Magyarországért (« Dialogue pour la Hongrie ») le 15 février dernier dans un communiqué de presse.[10] Ils n’ont qu’un siège au parlement national et européen. Mais ils restent déterminés : le coprésident Karácsony, maire du 14ème arrondissement de Budapest, souhaite d’ici peu mettre en place un modèle de revenu minimum sur conditions de ressources.
Et qu’en est-il en France ? D’après un récent sondage réalisé par l’Ifop, plus de 60% des français seraient favorables à l’instauration d’un revenu universel.[11] L’année dernière, huit listes électorales pour les européennes avaient intégré — chacune à leur manière — le revenu de base dans leur programme. De ces listes (Nouvelle Donne, Force Vie, Europe Citoyenne, Est-Décroissance, le Parti Pirate, le Mouvement Socialiste Européen et le Parti Fédéraliste Européen), seule EELV a obtenu un siège au parlement. Concernant le PS, lors du Congrès de Poitier qui s’est tenu au début du mois de juin, pas moins de cinq contributions générales et quatre contributions thématiques évoquaient le revenu de base, plus ou moins en détail. Timidement, mais surement, l’idée avance vers les hémicycles. Le 19 mai, un colloque intitulé : “Le revenu de base : un levier de transformation sociale pour l’économie de demain” se tenait au sénat, à l’initiative de Gaëtan Gorce, sénateur et maire socialiste. Le sénateur écologiste Jean Desessard était également présent. Des économistes comme Romain Lucazeau, associé au Cabinet Roland Berger ou encore Michel Bauwens de P2P Foundation se sont alternés pour analyser ce que pourrait être l’économie de demain et les réponses que fournirait la mise en place d’un revenu de base (pour un compte rendu complet, voir ici ). Enfin, une initiative sur le site parlement & citoyen a été lancée et a récolté près de 2000 voix, ce qui en fait l’initiative la plus soutenue sur ce site à ce jour.
Utopie … réaliste ?
Nous le voyons, l’idée fait son chemin en Europe. Pourtant, les barrières à l’instauration d’un tel revenu sont multiples. L’élection de Syriza en Grêce n’a pas abouti à la mise en place des mesures sociales promises lors de la campagne, loin de là. Podemos ne mentionne pas le revenu de base dans les 215 propositions que Pablo Iglesias qualifie de « réalistes », terme qui était plutôt absent de son vocabulaire jusqu’alors. Le réalisme économique semble rappeler à l’ordre la plupart des mouvements citoyens qui souhaitent proposer des alternatives sociales substantielles aux crises systémiques.
Et si le revenu de base était une mesure économiquement et politiquement … réaliste ? Dix-neuf économistes, dont des professeurs de Oxford et de la London School of Economics, se sont adressés à la BCE à travers une lettre ouverte au Financial Times afin de tabler sur le « QE for the people »[12]. L’idée de donner de l’argent directement aux citoyens sans passer par les banques privées semble-t-il donc non seulement réaliste mais également souhaitable ? Le blocage politique qui faisait dire à Laurent Fabius que le revenu de base était « l’utopie des utopies » serait-il en train de se lever, comme semble l’indiquer les récents sondages d’opinions ? Si l’Europe tarde à appliquer concrètement la mesure, elle a déjà été devancée par l’Inde[13], la Namibie[14], L’Alaska et même le Canada[15] il y a une vingtaine d’année, qui chacun à leur façon, ont mis en place dans leur pays un système similaire à celui d’un revenu de base. Les résultats ont tous été concluants. Si chaque pays membre de l’union devra réfléchir à la meilleure façon d’adapter l’idée en fonction de son contexte socio-économique, il n’en reste pas moins que l’Europe se doit de soutenir des initiatives aptes à endiguer la pauvreté croissante, à l’heure où près de 25% de ses citoyens sont menacés par la paupérisation et l’exclusion sociale[16].
[1]http://www.trop-libre.fr/croissance-2/liber-un-revenu-de-libert%C3%A9-pour-tous
[4] M. FRIEDMAN, Capitalisme et liberté, 1962, Chap. 9
[5]http://www.libertarianism.org/columns/libertarian-case-basic-income#.jalvcj:3cP6
[6] Resultats des éléctions municipales. Consulter ici : http://www.elmundo.es/elecciones/elecciones-municipales/resultados/
[7]http://revenudebase.info/2014/05/31/elections-europeennes-resultats/
[8]menée par e2, le think tank du parti centriste finlandais en partenariat avec la société d’étude de marchés Taloustutkimus.
[9]http://www.theguardian.com/politics/2015/jan/18/green-party-citizens-income-natalie-bennett-benefit
[10]https://parbeszedmagyarorszagert.hu/hir/pm-az-alapjovedelem-bevezeteset-javasolja
[11]http://www.ifop.com/media/poll/3031-1-study_file.pdf
[12]http://www.basicincome.org/news/2015/03/europe-quantitative-easing-for-people/
[13]http://www.monde-diplomatique.fr/2013/05/FERNANDEZ/49068
[14]http://www.bastamag.net/Revenu-garanti-pour-tous-quand-la
[15]http://www.dominionpaper.ca/articles/4100
[16]http://appsso.eurostat.ec.europa.eu/nui/show.do?dataset=ilc_peps05&lang=fr
crédit photo : flickr BockoPix
À noter: les points de vue exprimés par les auteurs dans leurs papiers ne reflètent pas nécessairement les positions de la Fondation pour l’innovation politique et ne peuvent en aucun cas lui être systématiquement attribués.
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