Réformer le financement de la dépendance
Fondapol | 17 octobre 2014
Emmanuel Thibault, professeur d’économie à l’Université de Perpignan et membre de l’Ecole d’Economie de Toulouse (TSE) répond aux questions de Trop Libre.
Cette interview fait suite à l’article « La santé des baby-boomers vieillissants » que Emmanuel Thibault a publié dans TSEmag à l’été 2014.
Trop Libre : Pourquoi faut-il tenir compte des interactions entre l’État, les familles et le marché pour envisager une réforme profonde des soins de longue durée ?
Emmanuel Thibault : A la lumière des récentes évolutions démographiques, sociétales et financières, la demande de services formels d’aide aux dépendants est en rapide et constante augmentation. Elle peut être fournie et financée par trois institutions: la famille, le marché et l’Etat. Cependant, la majorité des dépendants aidés à domicile le sont actuellement gratuitement par des membres de leur famille. En effet, 4.3 millions de personnes aident un proche dépendant; la majorité y consacre six heures, en moyenne, par jour. Une situation de moins en moins soutenable qui nécessite que le marché et l’État offrent un substitut et/ou un complément à ce que la famille peut faire.
Dans un contexte réaliste où l’Etat se doit d’interagir avec les familles et le marché, il est d’abord indispensable de comprendre ce qui motive la solidarité familiale et la façon dont elle est influencée par l’existence de programmes (publics ou privés) d’assurances. Ces derniers doivent ensuite recevoir une attention particulière puisqu’ils ont un impact indéniable sur la nature des recommandations qui incombent au décideur public.
S’assurer de manière privée est-il bénéfique à la croissance économique ?
J’ai récemment proposé une étude théorique qui intègre les informations pertinentes permettant d’aider les décideurs à définir les conséquences réelles (aussi bien micro-économiques que macro-économiques) de différents scénarios de réforme du financement de la dépendance. Le cadre étudié a l’avantage de prendre en compte pêle-mêle les multiples canaux de financement de la perte d’autonomie (assurance publique par répartition et privée par capitalisation, aide familiale et épargne de précaution) dans leur interdépendance, le rôle de la reproduction familiale pour l’aidant, le biais psychologique du dépendant en faveur de l’aide familiale, l’aspect dynamique intergénérationnel du problème et le rôle des prix (salaires et taux d’intérêt).
Si la présence d’une aide familiale et/ou d’une assurance publique modifie les comportements individuels et la dynamique d’accumulation de richesse d’un pays, le principal message de cette étude peut paraître surprenant: en présence d’aide familiale, les individus choisissent de s’assurer de manière privée si l’assurance publique est suffisamment généreuse; et plus cette dernière l’est, plus la croissance économique est au rendez-vous. Ainsi, même si le vieillissement de la population conduit à la mise en place d’une aide publique, il incite également à s’assurer de manière privée. Cette complémentarité entre les assurances publiques et privées est alors clairement bénéfique pour la croissance économique.
Quels sont les différentes pistes de réforme du financement de la dépendance ?
Avant d’aborder la question du financement, il est primordial de changer le regard que l’on porte sur la dépendance afin de mettre en place des mesures qui permettent de favoriser le bien vieillir. Outre, évidemment, des politiques de prévention, il est, par exemple, important d’adapter les logements des personnes âgées. Si les besoins sont ici clairement identifiés, les moyens pour financer ces adaptations ne suivent pas!
Un effort considérable doit aussi être fait pour renforcer la politique d’aide aux aidants. Des mesures fortes de soutien sont en effet indispensables afin de leur permette de concilier au mieux leurs activités (aussi bien professionnelles que familiales) avec l’accompagnement de leur proche. L’enjeu est de taille et dépasse le simple cadre l’économie: dans les 3 années qui suivent le début de la maladie de leur proche, il existe par exemple un risque de surmortalité de plus de 60% chez les aidants naturels auprès de personnes atteintes d’Alzheimer!
Concernant le financement du risque de dépendance, des partenariats public-privé doivent être envisagés et encouragés. Envisagés, car les déficits des comptes publics ne permettent décemment pas à l’Etat d’assumer une telle charge financière. Encouragés, car le recours à l’assurance privée, nous venons de l’évoquer, peut aussi être synonyme de croissance économique supplémentaire. Pour des raisons d’équité, l’Etat pourrait alors prendre en charge le coût de l’assurance des plus pauvres et rendre son aide dégressive en fonction des revenus des autres individus.
Crédits photo : Francisco Osorio
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