Résumé

Introduction

I.

Saisie les enjeux de l’Ă©conomie française

1.

Le caractĂšre cyclique de l’activitĂ© Ă©conomique

2.

Rejeter l’inflation comme solution au dĂ©ficit

3.

Les consĂ©quences d’une politique d’austĂ©ritĂ© sur la croissance

4.

Distinguer les enjeux de dette publique et ceux du dĂ©sĂ©quilibre extĂ©rieur de l’économie

II.

Dette publique et déficits : stock et flux

1.

Dette publique : de quoi parlons-nous ?

2.

Déficit conjoncturel, déficit structurel : un équilibre complexe

3.

Des rĂšgles institutionnelles claires

III.

Applications Ă  la France

1.

Quelles leçons immédiates pour la France ?

Conclusion

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Résumé

La situation des finances publiques de la France n’a cessĂ© de se dĂ©grader au cours des derniĂšres annĂ©es. MalgrĂ© une conjoncture Ă©conomique particuliĂšrement difficile, il est erronĂ© d’affirmer que l’augmentation du dĂ©ficit Ă©tait inĂ©vitable. Il est en effet possible de rĂ©duire la dette mais cela suppose d’avoir une vision d’ensemble de l’économie et notamment de prendre en compte sa dimension cyclique.

L’introduction de cette notion de cycle permet de dissocier le dĂ©ficit   en deux composantes. D’une part un dĂ©ficit conjoncturel, liĂ© au contexte Ă©conomique et, d’autre part, un dĂ©ficit structurel correspondant Ă  une dĂ©gradation Ă  long terme des finances publiques. Si le dĂ©ficit conjoncturel est acceptable, voire inĂ©vitable, la composante structurelle est  beau-  coup plus prĂ©occupante, dans la mesure oĂč il s’agit d’un dĂ©sĂ©quilibre indĂ©pendant des phases d’expansion ou de contraction de l’Ă©conomie. C’est donc cette part du dĂ©ficit qu’il faut progressivement Ă©liminer. Pour atteindre cet objectif, deux mĂ©canismes sont gĂ©nĂ©ralement prĂ©conisĂ©s : l’augmentation des impĂŽts et le recours Ă  l’inflation. Pourtant, ces deux stratĂ©gies ne font que dĂ©caler le problĂšme. À l’inverse, les politiques Ă©conomiques publiques les plus profitables sont celles qui arrivent Ă  coupler la rĂ©duction de la part des dĂ©penses publiques dans le PIB avec   la croissance Ă©conomique.

En effet, si jusqu’à prĂ©sent la France n’a pas Ă©tĂ© capable de rĂ©duire    son dĂ©ficit structurel, d’autres États ont rĂ©ussi l’assainissement de leurs finances. Il faudrait s’inspirer de leurs rĂ©formes et notamment de celles  de la SuĂšde et du Canada. Ces deux États ont conduit une politique d’austĂ©ritĂ© tout en stimulant leur croissance, principalement grĂące Ă  la reprise de l’investissement privĂ©. À la suite de l’instauration de rĂšgles institutionnelles prĂ©cises, la politique budgĂ©taire de ces pays a Ă©tĂ© perçue comme crĂ©dible et cohĂ©rente.

Ces deux exemples montrent les chemins Ă  suivre pour rĂ©ussir l’assainissement budgĂ©taire de la France. Pour cela, des rĂšgles claires et Ă©conomiquement efficaces doivent ĂȘtre adoptĂ©es au niveau national et europĂ©en. De plus, l’État-providence doit ĂȘtre adapté  aux  Ă©volutions  de la sociĂ©tĂ©. MĂȘme si l’objectif de ces mesures est moins la rĂ©duction de la dette que la rĂ©duction du dĂ©ficit structurel, elles conduiront immanquablement Ă  sa diminution.

Jean-Marc Daniel,

Économiste, professeur Ă  ESCP Europe, chargĂ© de cours Ă  l'École des mines

Notes

1.

« Des finances publiques au service de notre avenir – Rompre avec la facilitĂ© de la dette publique pour renforcer notre croissance Ă©conomique et de notre cohĂ©sion sociale », rapport de la commission prĂ©sidĂ©e par Michel PĂ©bereau, 14 dĂ©cembre 2005, http://www.minefi.gouv.fr/notes_bleues/nbb/nbb301/pebereau.pdf.

+ -

2.

Les trois critĂšres de Maastricht sont les suivants : la stabilitĂ© des prix, c’est-Ă -dire que le taux d’inflation d’un État membre donnĂ© ne doit pas dĂ©passer de plus de 1,5 point celui des trois États membres prĂ©sentant les meilleurs rĂ©sultats en matiĂšre de stabilitĂ© des prix ; la santĂ© des finances publiques, autrement dit les États ont interdiction d’avoir un dĂ©ficit public annuel supĂ©rieur Ă  3 % du PIB et une dette publique supĂ©rieure Ă  60 % du PIB ; enfin, les taux d’intĂ©rĂȘt Ă  long terme ne doivent pas excĂ©der de plus de 2 % ceux des trois États membres prĂ©sentant les meilleurs rĂ©sultats en matiĂšre de stabilitĂ© des prix.

+ -

3.

DonnĂ©es Insee : l’Insee publie sur son site Internet, http://www.insee.fr/fr/default.asp, un Ă©tat statistique trimestriel de la dette publique.

+ -

En dĂ©cembre 2005, Michel PĂ©bereau remettait Ă  Thierry Breton, alors ministre de l’Économie et des Finances, le rapport de la commission qu’il avait prĂ©sidĂ©e sur la dette publique en France. À l’époque, l’attention du ministre avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© attirĂ©e sur la situation particuliĂšrement dĂ©licate des finances publiques françaises et le rapport avançait une liste de 20 propositions afin de corriger la dĂ©rive constatĂ©e. La premiĂšre des recommandations, celle qui dĂ©finissait le cadre gĂ©nĂ©ral de la dĂ©marche du rapport, s’énonçait comme suit : « Revenir Ă  l’équilibre en cinq ans au maximum en stabilisant les dĂ©penses en euros courants et en modulant l’intensitĂ© de l’effort en fonction de la conjoncture1. ».

Quatre ans plus tard, en 2009, le dĂ©ficit public, que les statisticiens appellent le besoin de financement des administrations publiques, loin de se rĂ©duire, avait augmentĂ© jusqu’à atteindre 144  milliards d’euros, soit 7,5% du PIB. Ainsi, Ă  la fin  de  l’annĂ©e  2010, la  dette  publique au sens de Maastricht2 reprĂ©sentait 1591 milliards d’euros, soit 82,3% du PIB3. Les recommandations du rapport PĂ©bereau n’ont donc guĂšre Ă©tĂ© suivies d’effets. La donnĂ©e essentielle dans le libellĂ© de la recommandation Ă©tait l’affirmation de la nĂ©cessitĂ© de moduler l’effort en fonction de la conjoncture Ă©conomique. Si les autoritĂ©s politiques, qui ne se rĂ©fĂšrent plus guĂšre au rapport PĂ©bereau, soutiennent que la dĂ©tĂ©rioration de la situation financiĂšre de l’État ne peut leur ĂȘtre imputĂ©e, c’est parce que la conjoncture de la pĂ©riode qui nous sĂ©pare de la remise du rapport a Ă©tĂ© tellement dĂ©favorable qu’il Ă©tait impossible que les finances ne subissent pas une importante dĂ©gradation.

 

I Partie

Saisie les enjeux de l’Ă©conomie française

Cette Ă©tude a pour objectif de faire des propositions de politique budgĂ©taire inspirĂ©es d’expĂ©riences concrĂštes d’assainissement budgĂ©taire. Mais notre approche diffĂšre cependant de celles gĂ©nĂ©ralement prĂŽnĂ©es pour rĂ©soudre ce problĂšme. Nous inscrivons notre dĂ©marche dans cette idĂ©e que la gestion des finances publiques, en particulier leur redressement, ne peut se faire indĂ©pendamment de la situation conjoncturelle de l’économie. Nous dĂ©velopperons ainsi notre analyse et nos propositions selon une vision Ă©conomique d’ensemble plaçant au centre de la rĂ©flexion et des pro- positions de politique Ă©conomique le fait que l’économie est cyclique. De façon plus gĂ©nĂ©rale, nous considĂ©rerons que, pour agir de façon efficace,    il faut accepter quatre caractĂ©ristiques fondamentales de notre situation.

1

Le caractĂšre cyclique de l’activitĂ© Ă©conomique

Notes

4.

Un cycle Kondratiev est un cycle Ă©conomique de l’ordre de 40 Ă  60 ans, aussi appelĂ© cycle de longue durĂ©e. Mis en Ă©vidence dĂšs 1926 par l’économiste Nikolai Kondratiev dans son ouvrage Les Vagues longues de la conjoncture, ces cycles prĂ©sentent deux phases distinctes : une phase ascendante et une phase Rappelons que le principe de ces cycles longs, dĂ©fendu notamment par Joseph Schumpeter, a Ă©tĂ© qualifiĂ© par Paul Samuelson d’« introduction de la science-fiction en Ă©conomie ».

+ -

5.

Ce type de cycle est appelĂ© en gĂ©nĂ©ral cycle de Il a Ă©tĂ© dĂ©crit avec prĂ©cision par Keynes dans le chapitre XXII de la ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale et a Ă©tĂ© formalisĂ© dans l’oscillateur de Hansen-Samuelson. Les descriptions thĂ©oriques faites par Keynes, Hansen et Samuelson d’une crise rĂ©currente qui se traduit par un enchaĂźnement de dĂ©stockage et de dĂ©sinvestissement, phase suivie par une reprise liĂ©e au restockage puis au retour de l’investissement, ont Ă©tĂ© de nouveau confirmĂ©es par la crise de 2008-2009.

+ -

6.

On peut considĂ©rer que le principe de l’annualitĂ© budgĂ©taire est nĂ© de l’adaptation des finances publiques au cycle Ă©conomique d’origine. En effet, ce cycle est agricole et correspond au rythme de la rĂ©colte, qui est Le calendrier budgĂ©taire d’origine, en Angleterre, se cale sur les rĂ©coltes. Le Parlement se rĂ©unit quand on connaĂźt la rĂ©colte d’une annĂ©e; il fixe Ă  partir de cette connaissance un montant de recette pour le Roi, dont les reprĂ©sentants reviennent ensuite devant le Parlement pour dĂ©crire la façon d’utiliser cette recette.

+ -

7.

Le Japon, Ă  force de financer par l’accumulation de dette des investissements publics inutiles, a fini par enfermer son Ă©conomie dans une spirale de croissance molle, dont on sent bien que les consĂ©quences risquent Ă  court terme d’ĂȘtre calamiteuses.

+ -

8.

Richard Musgrave, The Theory of Public A Study in Public Economy, New York, 1959.

+ -

La notion de cycle Ă©conomique recouvre diffĂ©rents mĂ©canismes et peut   se traduire par des rĂ©fĂ©rences Ă  des pĂ©riodes de durĂ©e variable. Dans notre Ă©tude, nous Ă©cartons les visions plus ou moins rĂ©alistes sur les cycles longs de type Kondratiev4. Depuis la fin de la phase de reconstruction de l’aprĂšs-guerre, c’est-Ă -dire Ă  peu prĂšs au dĂ©but des annĂ©es 1960, l’économie française a connu un enchaĂźnement de cycles conjoncturels d’une durĂ©e de sept Ă  neuf ans5. Le problĂšme que posent aujourd’hui ces cycles de moyen terme pour les politiques Ă©conomiques des pays dĂ©veloppĂ©s tient moins Ă  la  phase  de  rĂ©cession  qu’à  la  phase  d’expansion. En effet, durant cette phase d’expansion, le niveau de croissance atteint est, de cycle en cycle, chaque fois plus bas. Dans les annĂ©es 1960, la croissance moyenne sur le cycle Ă©tait en France de 5%, dans les annĂ©es 1970 de 4%, dans les annĂ©es 1980 de 3%, dans les annĂ©es 1990 de 2% et, depuis 2000, de 1%. En se plaçant dans cette logique de cycle, c’est moins le dĂ©ficit de la pĂ©riode de rĂ©cession que l’absence d’excĂ©dent de la pĂ©riode faste qui est problĂ©matique pour les finances publiques.

L’introduction de la notion de cycle dans notre analyse va nous conduire Ă  interprĂ©ter systĂ©matiquement les dĂ©ficits publics comme Ă©tant la somme d’un dĂ©ficit conjoncturel – correspondant  à  l’évolution  du cycle – et d’un dĂ©ficit structurel – correspondant Ă  la dĂ©tĂ©rioration objective et de long terme de la situation des finances publiques. L’objectif, selon nous, que doit se donner une politique budgĂ©taire est de maintenir l’équilibre structurel des finances publiques, en d’autres termes de faire en sorte que le dĂ©ficit structurel  soit nul. Sur un plan institutionnel, les engagements doivent ĂȘtre construits sur une base cyclique. Cette prise en compte s’applique aussi bien au niveau europĂ©en – en ce qui concerne le Pacte de stabilitĂ© et de croissance (PSC) et, dans les annĂ©es qui viennent, le pacte de compĂ©titivitĂ© – qu’au niveau national, Ă  propos de la discussion sur la « rĂšgle d’or » et une Ă©ventuelle modification de la Constitution6. Ils doivent donc se traduire par l’acceptation de rĂšgles  qui reconnaissent peu ou prou la nĂ©cessitĂ© de rĂ©tablir puis de consolider l’équilibre structurel. Par consĂ©quent, nous centrerons notre analyse moins sur la dette publique, qui reprĂ©sente la somme des dĂ©ficits passĂ©s et qui est un stock, que sur le dĂ©ficit, qui est le dĂ©sĂ©quilibre de l’annĂ©e       et constitue un flux. Si nous faisons clairement dans notre analyse le distinguo entre un « bon dĂ©ficit » (le dĂ©ficit conjoncturel) et un « mauvais dĂ©ficit » (le dĂ©ficit structurel) nous Ă©cartons en revanche l’idĂ©e qu’il puisse y avoir une « bonne dette » et une «  mauvaise  dette  ».  Selon  nous, il existe un dĂ©ficit nĂ©cessaire (le dĂ©ficit conjoncturel) et un dĂ©fi-      cit Ă  supprimer (le dĂ©ficit structurel), mais la politique Ă©conomique ne doit pas s’inscrire dans des querelles sans fin sur la nature des dĂ©penses.

Le partage entre une « bonne dette » (celle qui finance les investissements) et une mauvaise (celle qui finance le fonctionnement) est souvent Ă©voquĂ© mais n’a aucun sens. Ce partage repose sur un tropisme courant consistant Ă  vouloir analyser l’État comme une entreprise. Cette conception ignore la substance mĂȘme de la dĂ©pense publique. Elle suppose que les dĂ©penses d’investissement prĂ©parent l’avenir, tandis que celles de fonctionnement le sacrifient plus ou moins au prĂ©sent. Or il est facile de voir que le salaire d’un chercheur qui prĂ©pare la croissance correspond Ă  du fonctionnement, alors que la construction d’un pont sur une route ne menant nulle part est comptabilisĂ©e en investissement7.

Vouloir identifier l’État Ă  une entreprise conduit Ă  une double mĂ©prise. L’entreprise est diffĂ©rente de l’État, car elle est Ă  mĂȘme de mesurer les moments oĂč elle se trompe dans ses investissements, par exemple quand ses concurrents, par l’adoption de  nouveaux  procĂ©dĂ©s  de  production,  lui prennent des parts de marchĂ© et l’acculent Ă  la faillite. L’État, quant       Ă  lui, n’est jamais dans cette situation. Par ailleurs, assimiler l’État Ă  l’entreprise conduit Ă  ne pas comprendre que l’État possĂšde un rĂŽle Ă©conomique assez clairement identifiĂ©, fort bien dĂ©crit par l’économiste amĂ©ricain Richard Musgrave8. Ce rĂŽle est multiple. L’État doit rĂ©pondre aux attentes sociales de la population en termes de rĂ©partition des revenus, gĂ©rer les externalitĂ©s – expression gĂ©nĂ©rique dĂ©signant tous les mĂ©canismes que les entreprises privĂ©es ne sont pas Ă  mĂȘme d’assumer – et rĂ©guler la croissance en lissant les consĂ©quences du cycle Ă©conomique. Comme nous retenons cette approche, nous Ă©vacuerons les discours sur les « dĂ©penses d’avenir » que l’endettement pourrait prendre Ă  sa charge. Ainsi,  lorsqu’il  a  Ă©té  demandé  à  Alain  Juppé  et  Michel  Rocard,  dans  le cadre de la commission du grand emprunt, de dĂ©finir des dĂ©penses utiles et non renouvelables Ă  financer par le grand emprunt, cela sous- entendait une chose trĂšs Ă©trange, Ă  savoir que l’impĂŽt, non soumis Ă  la sagacitĂ© de ces deux anciens Premiers ministres, avait vocation Ă  financer n’importe quoi, et que les impĂŽts Ă©taient lĂ  pour  ĂȘtre  gaspillĂ©s, tandis  que seuls les emprunts seraient rationnellement utilisĂ©s. Une des thĂ©ories de ce mĂȘme corpus est l’idĂ©e, notamment en vigueur en Grande-Bretagne et en Allemagne, que l’État doit financer par l’impĂŽt les dĂ©penses rĂ©currentes et peut s’endetter pour faire face Ă  des dĂ©penses ponctuelles.

Selon nous, le mode de financement naturel de l’État dans son entier  est l’impĂŽt. Toute dĂ©pense publique a vocation Ă  ĂȘtre financĂ©e par l’impĂŽt. Pour autant, comme expliqué  par  Richard  Musgrave  et  par  l’idĂ©e de la nĂ©cessaire rĂ©gulation  conjoncturelle,  c’est-Ă -dire  de  l’adaptation  de la politique Ă©conomique au cycle, il ne peut y avoir parfaite simultanĂ©itĂ© entre la perception de l’impĂŽt et la rĂ©alisation des dĂ©penses. Les rĂšgles institutionnelles en vigueur, hĂ©ritĂ©es des dĂ©buts de la dĂ©mocratie, tablent sur l’annualitĂ© budgĂ©taire. Toutefois, si ce temps  juridique  Ă©tait en conformitĂ© avec la rĂ©alitĂ© des Ă©conomies agricoles (voir note 6), il ne correspond plus Ă  la rĂ©alitĂ© Ă©conomique d’aujourd’hui, si bien qu’il est nĂ©cessaire d’adapter progressivement les rĂšgles juridiques Ă  la tempora- litĂ© Ă©conomique. Ainsi le dĂ©ficit conjoncturel, qui correspond en quelque sorte Ă  un dĂ©couvert de trĂ©sorerie pendant la pĂ©riode difficile du cycle,  est acceptable. En revanche, le dĂ©ficit structurel, qui correspond à  un Ă©cart durable entre le montant des impĂŽts perçus et celui des dĂ©penses publiques, est lui, inacceptable. Il s’agit donc de chiffrer ce dĂ©ficit, car il  est tout l’enjeu de l’assainissement budgĂ©taire.

Quand on regarde le graphique 1, issu des travaux de l’Insee et des comptes nationaux, on distingue parfaitement les cycles Ă©conomiques.

Les annĂ©es difficiles sont 1967, 1975, 1983, 1993, 2003 et 2009. La relance de 1981 a donnĂ© Ă  l’annĂ©e 1982 un caractĂšre aberrant. En outre, les annĂ©es fastes, qui auraient dĂ» connaĂźtre un excĂ©dent budgĂ©taire, sont celles de la fin des annĂ©es 1980 et de la fin des annĂ©es 1990. La diffĂ©rence entre la courbe claire (Ă©volution en valeur) et la courbe foncĂ©e (Ă©volution en volume) correspond Ă  l’inflation. On voit donc que l’économie française s’est dĂ©barrassĂ©e de l’inflation dans les annĂ©es 1980. Au moment   oĂč l’État s’est remis Ă  s’endetter, il a simultanĂ©ment mis un terme Ă  l’inflation qui avait rĂ©duit la dette nĂ©e de la Seconde Guerre mondiale.

Graphique 1 : Évolution de la croissance française depuis 1950

Source : Insee, comptes nationaux – base 2005

Notes

9.

L’Union europĂ©enne des paiements (UEP) Ă©tait un mĂ©canisme de compensation des dĂ©ficits extĂ©rieurs mis en place en 1950 en Europe et gĂ©rĂ© par la Banque des rĂšglements Elle a disparu en dĂ©cembre 1958.

+ -

Depuis 1960, annĂ©e oĂč la fin de l’Union europĂ©enne des paiements (UEP)9 rendit Ă  la France sa libertĂ© de politique Ă©conomique, la situation budgĂ©taire n’a cessĂ© de se dĂ©tĂ©riorer. Les annĂ©es les plus inquiĂ©tantes en la matiĂšre ne sont pas celles de fort dĂ©ficit comme 1975, 1983, 1993 ou 2009, car elles correspondent Ă  la pĂ©riode de rĂ©cession du cycle et sont donc marquĂ©es par un fort dĂ©ficit conjoncturel. À l’inverse, les annĂ©es qui posent problĂšme sont les annĂ©es oĂč la croissance n’a pas Ă©tĂ© mise  Ă  profit pour reconstituer les marges de manƓuvre de la politique budgĂ©taire. La comparaison avec le graphique 1, portant sur l’évolution de la croissance en France depuis 1950, indique qu’il s’agit des annĂ©es de 1988 Ă  1990, ou encore des annĂ©es de 1998 Ă  2002.

Graphique 2 : Évolution du dĂ©ficit public en France depuis 1960 en pourcentage du PIB

Source : Insee, comptes nationaux.

2

Rejeter l’inflation comme solution au dĂ©ficit

Notes

10.

Olivier Blanchard, Giovanni Dell’Ariccia et Paolo Mauro, « Rethinking Macroeconomic Policy », in IMF Staff Position Note, 12 fĂ©vrier 2010, SPN/10/03, disponible sur http://www.imf.org/external/pubs/ft/spn/2010/spn1003.pdf.

+ -

Selon les Ă©tudes rĂ©centes et les exemples de rĂ©duction du dĂ©ficit (donc de la dette publique), les politiques optimales sur le plan Ă©conomique sont celles qui sont fondĂ©es sur une combinaison entre la baisse de la part des dĂ©penses dans le PIB et un accroissement rapide du PIB. Cette augmentation pouvant s’obtenir en valeur, la tentation naturelle des gouvernements est de chercher dans l’inflation un remĂšde Ă  leur endettement.

Dans l’histoire rĂ©cente de la France, l’annĂ©e oĂč le dĂ©ficit budgĂ©taire a Ă©tĂ© le plus Ă©levĂ© est 1943. Pour autant que l’on puisse Ă©valuer le PIB et le dĂ©ficit de cette annĂ©e trĂšs particuliĂšre, ce dernier reprĂ©sentait entre 40 et 45 % du PIB. Un tel dĂ©ficit, se traduisant immĂ©diatement par de la dette,    a Ă©tĂ© effacĂ© en trĂšs peu de temps par l’inflation, Ă  l’époque considĂ©rable, puisque les prix de 1946 ont Ă©tĂ© 17 fois supĂ©rieurs Ă  ceux de 1938.

Nous devrions donc nous interroger de façon plus spĂ©cifique sur le  rĂŽle de l’inflation. En effet, l’inflation a historiquement effacĂ© les dettes nĂ©es de la Seconde Guerre mondiale. Par ailleurs, Olivier Blanchard, dans un working paper10 du FMI de fĂ©vrier 2010, a suggĂ©rĂ© que les banques centrales et les autoritĂ©s monĂ©taires acceptent momentanĂ©ment de laisser filer l’inflation jusqu’à un taux de 4 % pour rĂ©soudre le problĂšme d’endettement public. NĂ©anmoins, nous ne nous engagerons pas sur  cette voie, et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que les banques centrales, dĂ©sormais indĂ©pendantes, ont les moyens d’empĂȘcher tout retour significatif de l’inflation. Mais cette voie nous semble Ă©galement fermĂ©e, car les nostalgiques de l’inflation refusent de voir qu’aprĂšs avoir Ă©tĂ© une solution au problĂšme de la dette dans les annĂ©es 1950 et 1960, elle est devenue une bombe Ă  retardement dans les annĂ©es 1970, bombe qui a explosĂ© dans les annĂ©es 1980. En effet, pour s’en dĂ©barrasser, les gouvernements des annĂ©es 1980 ont menĂ© des politiques restrictives freinant la croissance et recrĂ©ant un dĂ©sĂ©quilibre des finances publiques. Cela a rĂ©alimentĂ© le mĂ©canisme d’accumulation de la dette publique. Le dernier quart du xxe siĂšcle a montrĂ© que l’inflation  nous  dĂ©fait  de  la dette d’aujourd’hui en prĂ©parant la dette de demain. C’est d’ailleurs probablement parce qu’ils sont conscients de cela que les EuropĂ©ens sont si nettement attachĂ©s Ă  l’idĂ©e que l’inflation n’est pas une possibilitĂ© ouverte. C’est Ă©galement pour cette raison que nous l’avons Ă©cartĂ©e ici de notre analyse comme moyen de rĂ©duire l’endettement public.

En choisissant comme solution la croissance ou la baisse des dĂ©penses, nous considĂ©rons implicitement que la voie de la hausse des impĂŽts, Ă  l’instar de celle de l’inflation, est  fermĂ©e. En  effet, au  regard  du  niveau de prĂ©lĂšvements obligatoires – 44 % de façon tendancielle –, nous estimons qu’un alourdissement serait dĂ©licat. NĂ©anmoins, si cela s’avĂ©rait indispensable, il faudrait Ă©valuer comment procĂ©der afin d’handicaper le moins possible la croissance Ă©conomique.

 

3

Les consĂ©quences d’une politique d’austĂ©ritĂ© sur la croissance

Notes

11.

David Ricardo, Principes de l’économie politique et de l’impĂŽt, 1821.

+ -

12.

D’oĂč le nom d’équivalence De nos jours, on parle plus prĂ©cisĂ©ment d’équivalence nĂ©oricardienne.

+ -

13.

Robert Barro, « Are Government Bonds Net Wealth? », Journal of Political Economy, 1974, n° 82, p.1095-1117.

+ -

14.

  1. Afin de produire plus de monnaie.

+ -

Sur le plan de la thĂ©orie Ă©conomique, il s’agit de rĂ©flĂ©chir  à  un  arbitrage entre des effets keynĂ©siens et ce que les Ă©conomistes appellent l’équivalence ricardienne11. On estime que la politique Ă©conomique se traduit par un effet keynĂ©sien si une rĂ©duction de la dĂ©pense publique entraĂźne une contraction de la demande globale, qui elle-mĂȘme conduit     Ă  un ralentissement de la croissance. SymĂ©triquement, il y a Ă©quivalence ricardienne quand il y a un effet d’éviction en matiĂšre budgĂ©taire. Cela signifie que chaque fois que l’État augmente ses dĂ©penses, les agents privĂ©s sont obligĂ©s de diminuer les leurs. En cas d’équivalence ricardienne, tout accroissement de la demande publique a pour pendant une diminution de la demande privĂ©e.

L’équivalence ricardienne s’intĂ©resse principalement au comporte- ment d’épargne des mĂ©nages. Selon cette thĂšse, l’État, pour financer ses dĂ©penses, augmente les impĂŽts donc il ponctionne de façon Ă©vidente les agents privĂ©s qui, ayant moins Ă  leur disposition, dĂ©penseront moins. Si l’État se met en dĂ©ficit et emprunte, les agents privĂ©s vont acheter ces emprunts, ce qui diminuera lĂ  encore leurs dĂ©penses. Ricardo est le pre- mier Ă  avoir soutenu cette idĂ©e selon laquelle ce que l’agent privĂ© fournit Ă  l’État ne sera pas dĂ©pensĂ© par lui, qu’il apporte ces moyens Ă  l’État par l’impĂŽt ou par l’emprunt12. Certains Ă©conomistes, notamment l’AmĂ©ricain Robert Barro13 ont prolongĂ© la thĂšse de Ricardo.

Supposons que l’État ne se finance ni par l’impĂŽt ni par l’emprunt auprĂšs de ses ressortissants, mais qu’il fasse appel Ă  des financements externes ou qu’il fasse marcher la « planche Ă  billets14  » en demandant  aux banques d’acheter sa dette. L’anticipation des  remboursements futurs nĂ©s de l’accumulation de dette publique conduit, selon Robert Barro, les mĂ©nages Ă  augmenter leur taux d’épargne. ConcrĂštement, ils achĂštent des actifs dont les prix se mettent Ă  flamber, ils se prĂ©cipitent vers des appartements qui changent sans cesse de propriĂ©taires sans que cela augmente la production. Cette notion d’équivalence ricardienne se retourne positivement dans le cas oĂč l’État n’accroĂźt pas son dĂ©ficit mais  le rĂ©duit. En effet, dans cette Ă©ventualitĂ©, l’équivalence ricardienne, qui postule que le dĂ©ficit augmente l’épargne, conduit Ă  constater que les politiques de rigueur faisant baisser le dĂ©ficit impliquent une rĂ©duction de l’épargne, par consĂ©quent un accroissement, directement de la consommation, ou indirectement de l’investissement. Nous constaterons Ă  partir d’exemples rĂ©cents que les politiques d’assainissement budgĂ©taire favorisent la croissance, donc que les effets nĂ©oricardiens l’emportent sur les effets keynĂ©siens.

4

Distinguer les enjeux de dette publique et ceux du dĂ©sĂ©quilibre extĂ©rieur de l’économie

Notes

15.

X – M, soit le dĂ©ficit de balance des paiements courants, Ă©quivalait en 2010 Ă  2 % du PIB.

+ -

Au cours de la crise grecque, certains ont proposĂ© que la GrĂšce quitte la zone euro afin de pouvoir dĂ©valuer sa monnaie. Cette idĂ©e repose sur une confusion entre la dette publique et la dette extĂ©rieure. La dette publique est la dette de l’État, ce n’est pas la dette du pays, un pays Ă©tant Ă©conomiquement parlant une zone rendue homogĂšne par l’usage de la mĂȘme monnaie. Il s’agit d’une zone ayant une balance des paiements courants qui retrace ses Ă©changes avec les autres pays. Quand un pays est en dĂ©fi- cit, les acteurs qui opĂšrent sur son territoire empruntent de la monnaie mondiale pour solder ce dĂ©ficit. En pratique, un pays en dĂ©ficit a besoin   de dollars. Or les États ne gĂšrent pas des dollars, ils gĂšrent leur monnaie nationale : les impĂŽts sont payĂ©s en monnaie nationale et les dĂ©penses sont Ă©galement effectuĂ©es en monnaie nationale. Le systĂšme bancaire, singuliĂšrement la Banque centrale, est le gestionnaire des dollars, donc des devises Ă©trangĂšres, et un pays fait dĂ©faut lorsque, sur le marchĂ© des changes, sa Banque centrale se trouve dans l’incapacitĂ© de fournir les devises qu’on lui rĂ©clame.

La France, comme la GrĂšce, ne se confond pas avec l’État français ou, plus largement, le systĂšme public français sur lequel porte cette Ă©tude. L’État français, tout comme l’État grec, s’endette en euros, et son problĂšme de retour Ă  l’équilibre repose sur sa capacitĂ© Ă  rĂ©duire ses dĂ©penses en euros et Ă  obtenir de sa population des recettes en euros.

Nous n’aborderons donc pas ici le problĂšme de la paritĂ©, ou de la compĂ©titivitĂ© de l’économie. Ceci prĂ©cisĂ©, il convient de rappeler que  la situation extĂ©rieure d’un pays est liĂ©e de façon comptable Ă  celle des finances publiques. Chaque Ă©conomie  respecte  l’identité  comptable (S – I) + (T – G) = X – M, oĂč S est l’épargne, I l’investissement, T les impĂŽts, G la dĂ©pense publique et X – M le dĂ©ficit de balance des paiements courants. En effet, il existe en Ă©conomie une savante alchimie entre le dĂ©ficit de l’État, la situation d’épargne des mĂ©nages et le dĂ©ficit extĂ©rieur. Nous Ă©voquerons donc incidemment les consĂ©quences de cette Ă©quation sur la politique fiscale française. Ainsi la France est-elle persuadĂ©e, du fait du discours de ses dirigeants, d’ĂȘtre un pays trĂšs Ă©pargnant alors qu’en fait, elle manque d’épargne puisque X – M y est nĂ©gatif15.

II Partie

Dette publique et déficits : stock et flux

1

Dette publique : de quoi parlons-nous ?

Notes

16.

AdoptĂ© au Conseil europĂ©en d’Amsterdam de juin 1997, le Pacte de stabilitĂ© et de croissance est dĂ©crit sur le site de la Commission europĂ©enne.

+ -

Pour analyser l’endettement public il faut commencer par prĂ©ciser ce que l’on entend par public, c’est-Ă -dire la sphĂšre des entitĂ©s que l’on prend    en compte quand on aborde ce problĂšme. À l’origine, on assimilait dette publique Ă  dette de l’État. Ce qui fait la particularitĂ© de cette dette, c’est    le rapport de l’État au temps, puisque l’État est supposĂ© Ă©ternel. De ce  fait, tout agent Ă©conomique doit rembourser  ses  dettes  au  moment  de sa disparition, mais l’État ne doit jamais rembourser ce qu’il doit. Ce raisonnement a fait naĂźtre ce que naguĂšre on appelait des rentes perpĂ©tuelles, c’est-Ă -dire des titres publics qui donnaient le droit au versement d’un intĂ©rĂȘt Ă  l’infini. En France, de tels titres ont existĂ© jusqu’au passage Ă   l’euro, l’État  ayant  dĂ»  à  cette  occasion  racheter  des  dettes  remontant au xviiie  siĂšcle.

La dette publique est donc celle des entitĂ©s qui directement, comme l’État ou les collectivitĂ©s locales, ou indirectement, du fait de leur lien  avec les prĂ©cĂ©dentes, ne peuvent ĂȘtre mises en faillite. Ce principe de l’impossibilitĂ© de mettre une entitĂ© publique en faillite, en particulier l’État, inspire notamment les rĂšgles prudentielles imposĂ©es aux banques et aux compagnies d’assurance. Le fly to quality selon lequel ces organismes doivent dĂ©tenir des actifs financiers sĂ»rs a pour consĂ©quence de leur recommander de possĂ©der des titres publics qui, quoi qu’il arrive, sont automatiquement refinancĂ©s par la Banque centrale.

À la suite des difficultĂ©s des finances publiques grecques et portugaises, les agences de notation ont affirmĂ© que les titres publics n’offraient pas de  garantie  absolue.  Cette  rupture  avec  la  tradition  financiĂšre  nĂ©e  au xixe   siĂšcle  autour  de  la  crĂ©ation  du  prĂȘteur  en  dernier  ressort  qu’est  la Banque  centrale  paraĂźt  une  rĂ©gression  intellectuelle.  Nous  considĂ©rons que  la  caractĂ©ristique  économique  des  agents  publics  est  qu’ils  ne  font pas  dĂ©faut,  ce  qui  explique  que  nous  ayons  exclu  cette  hypothĂšse  des possibilitĂ©s offertes pour rĂ©duire la dette publique.

En Europe, les signataires des traitĂ©s de Maastricht et d’Amsterdam  ont adoptĂ© une dĂ©finition assez  prĂ©cise  de  la  dette  publique.  Au  sens du Pacte de stabilitĂ© et de croissance, la dette publique mesure « l’en- semble des engagements financiers bruts des administrations publiques,  Ă  l’exception des crĂ©dits commerciaux et des dĂ©calages comptables16 ». MesurĂ©e en valeur nominale et non en valeur de marchĂ©, cette dette est consolidĂ©e, ce qui signifie qu’elle exclut les dettes contractĂ©es entre administrations publiques, comme par exemple en France les dĂ©pĂŽts faits par les collectivitĂ©s locales auprĂšs du TrĂ©sor public.

Cette dĂ©finition suppose un accord sur la conception de l’administration publique. Outre l’État, les collectivitĂ©s locales et les rĂ©gimes de sĂ©curitĂ© sociale, les administrations publiques regroupent ce que les comptables nationaux appellent  les  organismes  divers  d’administration centrale (Odac) ou locale (Odal). Il s’agit de plusieurs centaines d’établissements, allant du PĂŽle emploi ou de la Caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades) aux grandes Ă©coles  ou  aux  musĂ©es.  Le  critĂšre de classement d’un organisme est moins son statut juridique que la structure de ses comptes, les recettes marchandes devant financer plus de la moitiĂ© des dĂ©penses courantes pour l’exclure du champ des Odac  ou des Odal. Dans toute cette note nous nous appuierons sur cette dĂ©finition, sauf prĂ©cision spĂ©cifique.

En termes de mĂ©thode, il est fondamental de distinguer le dĂ©ficit  public, qui est le flux donc la diffĂ©rence sur une annĂ©e entre les recettes et les dĂ©penses des entitĂ©s publiques, de la dette publique, qui est le stock, c’est-Ă -dire la somme des dĂ©ficits accumulĂ©s au fil du temps. Chaque dĂ©ficit augmente le stock de dette publique, chaque excĂ©dent le rĂ©duit. Pour faire une analyse Ă©conomique  des  finances  publiques,  on  utilise  en gĂ©nĂ©ral deux ratios : celui du dĂ©ficit au PIB, donc le ratio du dĂ©ficit         à la production, et celui de la dette au PIB. L’idĂ©e est que la situation financiĂšre d’un État dĂ©pend de sa capacitĂ© Ă  lever des impĂŽts, elle-mĂȘme consĂ©quence de la richesse du pays.

Si l’État, qui est Ă©ternel, se permet de ne pas inscrire dans ses budgets des crĂ©dits pour le remboursement de la dette (ce qu’on appelle l’amortissement), il est obligĂ© de prĂ©voir de quoi verser des intĂ©rĂȘts. Plus le volume de dette est important et plus hauts sont les taux d’intĂ©rĂȘt, plus    le montant de ces intĂ©rĂȘts est Ă©levĂ©, donc plus le volume des dĂ©penses    est significatif. Or il existe un plafond de dĂ©penses pour l’État qui est fonction de ses ressources, donc du PIB qui les alimente. Par consĂ©quent, il existe un niveau du ratio dette/PIB au-delĂ  duquel l’État ne peut aller. NĂ©anmoins, il est impossible de le dĂ©terminer de façon incontestable.

La seule chose que peut dire l’économiste, c’est comment stabiliser le ratio dette/PIB. Ce ratio reste constant si le taux de croissance du PIB est Ă©gal Ă  celui de la dette. Le taux de croissance de la dette est Ă©gal Ă  son augmentation divisĂ©e par son volume. L’augmentation de la dette est, par dĂ©finition, le dĂ©ficit budgĂ©taire. L’égalitĂ© des recettes et des dĂ©penses de l’État s’écrit : impĂŽts + dĂ©ficit = dĂ©penses courantes + dĂ©penses d’intĂ©rĂȘt.

La diffĂ©rence entre  les  impĂŽts  et  les  dĂ©penses  hors  rĂ©munĂ©ration  de  la dette constitue ce que l’on appelle le solde primaire du budget. Par ailleurs, les dĂ©penses d’intĂ©rĂȘt sont Ă©gales Ă  la dette multipliĂ©e par le taux d’intĂ©rĂȘt, soit encore : taux d’intĂ©rĂȘt = dĂ©penses d’intĂ©rĂȘt/dette.

À partir de ces considĂ©rations, on obtient la rĂšgle de stabilitĂ© de la dette publique :

taux de croissance de l’économie = taux de croissance de la dette

taux de croissance de la dette = dĂ©ficit / dette = solde primaire + dĂ©penses d’intĂ©rĂȘt / dette = solde primaire / dette + taux d’intĂ©rĂȘt.

Quand le solde primaire est nul, la rĂšgle de stabilitĂ© indique que le stock de dette garde son poids dans le PIB si le taux d’intĂ©rĂȘt est Ă©gal au taux   de croissance.

Un certain nombre d’études sur l’évolution de la dette se centrent sur l’évolution du solde primaire. Ayant dĂ©cidĂ© de nous focaliser sur la dynamique cyclique de l’économie, nous n’attachons qu’une importance trĂšs relative aux analyses en termes de solde primaire pour nous focaliser sur la distinction entre le solde conjoncturel et le solde structurel.

2

Déficit conjoncturel, déficit structurel : un équilibre complexe

Notes

17.

Le taux voulu d’inflation en zone euro est de 2 %.

+ -

18.

Entretien au journal Le Monde, 17 octobre 2002.

+ -

La premiĂšre question Ă  se poser est celle de la mesure du dĂ©ficit structurel en France. Il s’agit du dĂ©ficit qui subsiste lorsque le niveau de la produc- tion est Ă  son optimum, en d’autres  termes  quand  toute  augmentation de la production suppose une accĂ©lĂ©ration de l’inflation conduisant Ă  un dĂ©passement de son taux voulu17. Cette production  optimale,  qualifiĂ©e par les Ă©conomistes de PIB potentiel, n’est pas la production maximale. Elle peut ĂȘtre dĂ©passĂ©e si le gouvernement accepte une inflation supĂ©rieure Ă  2 %. Si cette notion est sĂ©duisante sur le plan intellectuel et pratique pour porter un diagnostic relativement neutre sur la rĂ©alitĂ© Ă©co- nomique d’un pays, elle est sujette Ă  caution dans sa mesure prĂ©cise. Les travaux des statisticiens abondent sur le sujet et la dĂ©termination du PIB potentiel peut susciter des dĂ©bats.

En dĂ©pit des controverses et des Ă©carts d’évaluation d’un service statistique Ă  un autre – notamment, pour la France, entre les chiffres de l’Insee, ceux de l’OCDE et ceux du FMI –, on peut retenir de notre tableau 1 que l’enjeu de l’effort Ă  accomplir en France pour supprimer le dĂ©ficit structurel est de l’ordre de 4,5 points de PIB, soit environ 90 milliards d’euros. Le gouvernement actuel a d’ailleurs entrepris une politique qui affiche comme objectif, par rapport Ă  2010, une rĂ©duction du dĂ©ficit de 90 mil- liards d’euros. On pourrait donc penser qu’il s’inscrit dans notre logique.

En fait, il n’en est rien puisqu’il compte en partie sur  la  croissance pour y parvenir, alors que nous considĂ©rons qu’une partie de cette croissance doit servir Ă  absorber le  dĂ©ficit  conjoncturel. En  outre, l’objectif  du gouvernement est de revenir dans les clous du Pacte de stabilitĂ© et de croissance, donc d’atteindre un dĂ©ficit infĂ©rieur Ă  3 % du PIB, tandis que nous estimons que cet objectif n’a pas de sens car il ne s’inscrit pas dans une logique cyclique. Romano Prodi l’avait soulignĂ© de façon  brutale  alors qu’il Ă©tait prĂ©sident de la Commission europĂ©enne : en adoptant   une formulation purement statique, le Pacte de stabilitĂ© et de croissance « est stupide18 ». Sans ĂȘtre aussi radical, nous pensons que 3% de dĂ©ficit conjoncturel sont plus acceptables que 2% de dĂ©ficit structurel, ce que le Pacte de stabilitĂ© ne stipule pas.

Le tableau 1 montre que, depuis 1980, derniĂšre annĂ©e oĂč les finances publiques ont Ă©tĂ© Ă©quilibrĂ©es, le dĂ©ficit structurel a Ă©tĂ© rĂ©guliĂšrement accru notamment par des mesures dites discrĂ©tionnaires, en d’autres termes des dĂ©cisions volontaristes prises par les gouvernements en place indĂ©pendamment de la situation Ă©conomique. En pratique, les gouvernements de gauche ont plutĂŽt eu tendance Ă  accroĂźtre les dĂ©penses publiques – ce fut le cas avec la relance de 1981-1982 –, alors que les gouvernements de droite ont plutĂŽt baissĂ© les impĂŽts. Les pĂ©riodes oĂč le dĂ©ficit structurel s’est nettement creusĂ© sont le second septennat de François Mitterrand (1988-1995) et la pĂ©riode 2000-2003, donc les gouvernements de Lionel Jospin puis de Jean-Pierre Raffarin.

La seule pĂ©riode durant laquelle la tendance au creusement du dĂ©ficit structurel s’est inversĂ©e est la pĂ©riode du plan JuppĂ©, en 1995. Celui-ci a permis un redressement de 3 points de PIB du dĂ©ficit structurel entre 1995 et 1997. Mais force est de constater que ce fut au prix d’un mouvement social sĂ©vĂšre et d’une dĂ©faite Ă©lectorale du promoteur de la politique d’austĂ©ritĂ© et de son parti.

IndĂ©pendamment de la dimension politique, la mise en Ɠuvre de la rĂ©duction du dĂ©ficit structurel peut, suivant les mesures prises, conduire  Ă  une politique budgĂ©taire par nature restrictive, qui risque donc de devenir pĂ©nalisante pour la croissance. Ainsi elle peut conduire, Ă  moyen terme, Ă  une baisse du PIB potentiel et, Ă  court terme, Ă  une baisse du PIB rĂ©el en amplifiant le mouvement cyclique. En consĂ©quence, une partie de ce que gagne l’État en termes de rĂ©duction du dĂ©ficit structurel est annihilĂ©e par le creusement du dĂ©ficit conjoncturel.

Tableau 1 : Historique du déficit public et de ses composantes en France
Notes

19.

À la diffĂ©rence des politiques de relance de la pĂ©riode dĂ©mocrate, la relance Reagan reposait essentiellement sur une baisse massive des impĂŽts. La politique Ă©conomique amĂ©ricaine est restĂ©e et reste, par-delĂ  les discours sur le « nĂ©olibĂ©ralisme » des annĂ©es Reagan, fondamentalement keynĂ©sienne. Le keynĂ©sianisme dĂ©mocrate est plutĂŽt dĂ©pensier, celui des rĂ©publicains est anti-impĂŽts.

+ -

Si nous nous reportons au graphique 1, nous voyons bien qu’une des consĂ©quences du plan JuppĂ© a Ă©tĂ© de casser la reprise, avant que la croissance reprenne sa tendance en 1998. De ce fait, le dĂ©ficit conjoncturel, qui Ă©tait passĂ© de 1,2 point de PIB en 1993 Ă  0,4 point en 1995, est remontĂ© Ă  0,8 point en 1996 et 1997. Ce rĂ©sultat est le coĂ»t Ă©conomique de l’effort d’assainissement. Un des enjeux majeurs des politiques d’austĂ©ritĂ© est d’en limiter l’ampleur. En 1979, au Sommet de Tokyo, les pays du G7 ont dĂ©cidĂ© de mettre au centre de leur politique Ă©conomique la lutte contre l’inflation par un double renversement, Ă  savoir un durcissement de la politique monĂ©taire et un abandon des politiques de relance qui avaient suivi le premier choc pĂ©trolier. Ce changement d’orientation s’est fait malgrĂ© la montĂ©e en puissance du second choc pĂ©trolier. Cette politique    a Ă©tĂ© menĂ©e de façon effective jusqu’en 1982, annĂ©e oĂč le gouvernement Reagan a clairement repris une logique de relance budgĂ©taire19. D’aprĂšs l’OCDE, entre 1979 et 1982, les pays du G7 ont connu une amĂ©lioration   de leur solde structurel de 1,1 point, mais une dĂ©tĂ©rioration globale de leur situation budgĂ©taire de 2,3 points de PIB due Ă  un dĂ©ficit conjoncturel de 3,4 points, la situation Ă©conomique de court terme s’étant trĂšs nettement dĂ©gradĂ©e en Grande-Bretagne et aux États-Unis.

La question qui se pose donc pour la France est de savoir comment procĂ©der pour rĂ©aliser un effort structurel de 4,5 points de PIB sans perturber les perspectives de croissance Ă  long terme et sans briser l’élan de la reprise, sachant par ailleurs que, jusqu’à prĂ©sent, elle s’est montrĂ©e incapable d’accomplir un tel effort.

L’effort  budgĂ©taire le plus significatif a Ă©tĂ© accompli par les pays du  sud de l’Europe. En effet, les comptes publics de ces pays Ă©taient particuliĂšrement dĂ©tĂ©riorĂ©s. Leur entrĂ©e dans la zone euro leur a permis, grĂące Ă  des niveaux de taux d’intĂ©rĂȘt bas, de relĂącher leur effort, sauf en Espagne, oĂč sont apparus des problĂšmes non pas d’endettement public mais d’endettement privĂ©. Par ailleurs, deux pays n’ont pas utilisĂ© la baisse des dĂ©penses pour assurer leur convergence vers les objectifs de la monnaie unique : la France et le Portugal.

Nous avons précédemment affirmé que la meilleure modalité de réduction du déficit est la baisse des dépenses, préférable à la hausse des impÎts. Pour illustrer cette thÚse, nous allons revenir sur deux cas sou- vent mis en avant : la SuÚde et le Canada.

Tableau 2 : L’ effort d’assainissement des budgets europĂ©ens – la baisse du solde primaire structurel public entre 1990 et 1997

Notes

20.

Le taux d’ouverture de l’économie, c’est-Ă -dire le rapport entre la demi-somme des importations et des exportations et le PIB, est passĂ© en dix ans, entre 1994 et 2004, de 25 Ă  45 %.

+ -

21.

M. Reinhart et K.S. Rogoff, Cette fois c’est diffĂ©rent. Huit siĂšcles de folie financiĂšre, Pearson, 2010.

+ -

22.

  1. Perspectives économiques, n° 76, décembre 2004.

+ -

23.

Assainissement budgétaire : besoins, calendriers, instruments et cadre institutionnel, disponible sur http://www.oecd.org/dataoecd/0/5/46435763.pdf.

+ -

24.

La GrĂšce devait rĂ©duire son dĂ©ficit budgĂ©taire de 6 points de PIB entre 2009 et 2011 – ce dĂ©ficit passant de 13,7 Ă  7,6 % du Mais, simultanĂ©ment, on a assistĂ© sur ces trois annĂ©es (2009, 2010 et 2011) non Ă  une reprise, mais Ă  une chute de l’investissement privĂ© de 30 %, due en particulier Ă  des niveaux de taux d’intĂ©rĂȘt usuraires. Par consĂ©quent, la croissance ne devrait repartir dans ce pays qu’en 2012.

+ -

25.

Réforme de la procédure budgétaire adoptée par le parlement suédois en 1996 et appliquée à compter du budget 1997.

+ -

26.

Rappelons que cette durĂ©e de neuf ans est dĂ©jĂ  celle qu’avait identifiĂ©e Joseph ClĂ©ment Juglar au milieu du xixe siĂšcle.

+ -

La SuĂšde

Entre 1991 et 1994, la SuĂšde a connu une crise Ă©conomique trĂšs violente, avec notamment un PIB en 1993  infĂ©rieur  de  5 %  à  celui  de 1991. Cette crise a conduit le parti social-dĂ©mocrate, parti dominant Ă  l’époque, Ă  revoir ses rĂ©fĂ©rences idĂ©ologiques. Depuis les annĂ©es 1930, ce qui Ă©tait qualifiĂ© de modĂšle suĂ©dois reposait sur une gestion keynĂ©sienne de l’économie, caractĂ©risĂ©e par une relativement faible ouverture sur l’extĂ©rieur, un rĂ©glage de l’emploi par la gestion de la politique budgĂ©taire et l ’existence d’un  État-providence  trĂšs  gĂ©nĂ©reux. En  1994, face  Ă  la crise, une rupture profonde intervient dans les principes suivis. Les nouveaux axes de la politique Ă©conomique suĂ©doise deviennent une ouverture accrue vers l’extĂ©rieur20, une politique monĂ©taire de lutte contre l’inflation et d’apprĂ©ciation permanente du taux de change de la couronne pour amĂ©liorer les termes de l’échange, donc in fine le pouvoir d’achat. Mais la rĂ©vision la plus nette et la plus tranchĂ©e porte sur la politique budgĂ©taire. Constatant que le creusement du dĂ©ficit budgĂ©taire ne parvient pas Ă  ramener la croissance, les sociaux-dĂ©mocrates suĂ©dois promeuvent une politique budgĂ©taire fondĂ©e sur l’adaptation au cycle et la baisse du poids de la dette publique dans le PIB.

Dans un premier temps, entre 1994 et 1999, les finances publiques sont ramenĂ©es Ă  l’équilibre. Pour y parvenir, les pouvoirs publics ont agi essentiellement sur les dĂ©penses (voir tableau 2). Entre 1994 et 1999, la dĂ©pense publique est passĂ©e en SuĂšde de 67 Ă  53 % du PIB. Quel a Ă©tĂ© le rĂ©sultat de cette baisse drastique? En 1993, le dĂ©ficit budgĂ©taire est de 10 % du PIB; en 1994, annĂ©e du retour au pouvoir des sociaux-dĂ©mocrates et de la rupture avec le modĂšle suĂ©dois tel que conçu dans les Trente Glorieuses, ce dĂ©ficit est encore de 9,2 %. En 2000, l’excĂ©dent a Ă©tĂ© portĂ© Ă  5 % du PIB : la SuĂšde a consenti sur six ans un effort budgĂ©taire sur ses dĂ©penses de 14 points de PIB, principalement concentrĂ© sur les dĂ©penses de fonctionnement de l’État et sur les prestations sociales. Le gouvernement suĂ©dois a nĂ©gociĂ© avec les syndicats une baisse des prestations traditionnelles de l’État-providence. Ainsi, la politique de l’emploi, qui absorbait 3 % du PIB en 1994, ne coĂ»tait plus que 1,5 % du PIB en 1999. Durant la mĂȘme pĂ©riode, l’ensemble des prestations sociales est passĂ© de 27 % du PIB Ă  19 %.

 

Le Canada

Au Canada, la situation est Ă©galement trĂšs dĂ©licate au milieu des annĂ©es 1990. En effet, en 1995, la dette  publique  atteint  100 % du PIB. En 1992,   la dĂ©pense publique reprĂ©sente 53 %  du  PIB  et  le  dĂ©ficit  budgĂ©taire,  Ă  9,2 % du PIB, est maximal, du fait de la conjugaison d’un dĂ©ficit structurel important et d’un dĂ©ficit conjoncturel significatif. L’assainissement commence dĂšs 1993. Il porte lĂ  encore sur deux postes majeurs : les prestations sociales et les dĂ©penses de fonctionnement de l’État. À la diffĂ©rence de la SuĂšde, l’effort le plus significatif porte sur la fonction publique. L’emploi public est diminuĂ© de 15 %, par les dĂ©parts Ă  la retraite, mais Ă©galement  par des licenciements, rendus acceptables par de fortes indemnitĂ©s de dĂ©part versĂ©es aux intĂ©ressĂ©s. Les salaires de la fonction  publique  sont gelĂ©s durant trois ans. Le budget fĂ©dĂ©ral canadien recule de 4 points de PIB entre 1993 et 1997. Aujourd’hui, la masse salariale des administrations publiques reprĂ©sente au Canada encore 12 % du PIB, contre 12,7 % en France et 15 % en SuĂšde. En consĂ©quence, avant la crise de 2008-2009, les finances publiques dĂ©gageaient au Canada un excĂ©dent de 1,7 % du PIB.

Cet effort a certes Ă©tĂ© facilitĂ© par la croissance Ă©conomique de la pĂ©riode qui a Ă©tĂ© en moyenne de 3 % par an entre 1993 et 2007 (5 % en valeur), croissance due Ă  la fois Ă  la vigueur de l’économie amĂ©ricaine voisine et    Ă  la montĂ©e en puissance du secteur pĂ©trolier. Mais si cette croissance a jouĂ© un rĂŽle facilitateur, elle n’était pas Ă  des niveaux tels qu’elle ait pu dispenser le Canada d’un effort discrĂ©tionnaire sur ses finances publiques.

 

Quid de la croissance ?

Pour complĂ©ter l’analyse de ces deux exemples, il faut tenter d’évaluer dans quelle mesure l’austĂ©ritĂ© budgĂ©taire a affectĂ© l’évolution de la croissance. Dans les schĂ©mas keynĂ©siens, les politiques de redressement des finances publiques, en contractant la demande publique, provoquent une rĂ©cession qui les rend plus prĂ©judiciables que le mal qu’elles prĂ©tendent soigner. Selon ces schĂ©mas, le gain de la rĂ©duction du dĂ©ficit structurel se perd en augmentation du dĂ©ficit conjoncturel. En revanche, toujours dans cette optique, la dette rembourse la dette : l’augmentation du dĂ©ficit se traduit en effet, grĂące Ă  l’effet multiplicateur, en une augmentation du PIB qui dĂ©bouche sur une baisse du ratio dette/PIB. À l’inverse, la thĂšse de l’équi- valence nĂ©oricardienne postule que l’augmentation du dĂ©ficit conduit Ă  une contraction simultanĂ©e de la demande privĂ©e et, in fine, du PIB.

Que constate-t-on sur le terrain ? L’économie rĂ©agit-elle Ă  l’assainis- sement de façon keynĂ©sienne ou de façon nĂ©oricardienne ? Les travaux rĂ©cents de Carmen M. Reinhart et Kenneth S. Rogoff21 indiquent que, lorsque l’endettement dĂ©passe les 80 % du PIB, les effets ricardiens l’em- portent indubitablement. Cela signifie en particulier que les politiques d’austĂ©ritĂ© favorisent la croissance.

L’OCDE  a menĂ© une Ă©tude22   sur seize pays sur la pĂ©riode 1970-2002.    Il ressort de cette Ă©tude que si, en gĂ©nĂ©ral, l’assainissement ralentit la croissance, celle-ci se redresse assez vite. Deux cas sont mis en avant : le Danemark, entre 1983 et 1986, et l’Irlande, en 1987, pour lesquels l’assainissement s’est accompagnĂ© d’une  accĂ©lĂ©ration  de  la  croissance  et d’une baisse simultanĂ©e des dĂ©ficits structurel et conjoncturel. En  outre, l’OCDE indique a  contrario  que  la  SuĂšde  a  changé  radicalement sa politique budgĂ©taire en 1994, car le dĂ©ficit pĂ©nalisait la croissance. Dans une autre Ă©tude de 201023, l’OCDE, reprenant l’analyse sur longue pĂ©riode des politiques budgĂ©taires, constate, pour les pays de la zone OCDE, l’existence Ă  court terme d’un effet keynĂ©sien, donc d’un effet de contraction de l’activitĂ© de 0,7 %. Cela signifie que toute rĂ©duction du dĂ©ficit budgĂ©taire d’un point de PIB conduit en moyenne Ă  une rĂ©cession de 0,7%. Mais cet effet sur la croissance est effacĂ© au bout de deux ans,    et les pays qui reviennent Ă  l’équilibre budgĂ©taire ont en cinq ans un PIB plus Ă©levĂ© que s’ils avaient maintenu leur dĂ©ficit public.

Si nous revenons au cas particulier de la SuĂšde, l’assainissement budgĂ©taire a conduit Ă  un redressement de la croissance dĂšs la fin de 1994. Sur la durĂ©e du cycle Ă©conomique concomitant Ă  cet assainissement, le  PIB par tĂȘte en SuĂšde s’est accru de 2,8% par an. Le taux de chĂŽmage,   qui Ă©tait montĂ© Ă  8,5% en 1993, est redescendu lorsque l’on a atteint le sommet du cycle, en 2000, Ă  4%.

Une des raisons de cette bonne tenue de l’économie suĂ©doise correspond Ă  une condition quasiment sine qua non de rĂ©ussite de la politique d’austĂ©ritĂ© stipulant que l’investissement privĂ© doit prendre le relais de la dĂ©pense publique. Or en SuĂšde, comme d’ailleurs  au  Canada, la reprise de l’investissement privĂ© liĂ©e Ă  l’assainissement a eu deux effets positifs. À court terme, elle a donnĂ© la demande nĂ©cessaire Ă  la croissance, et Ă  long terme elle a fourni les moyens permettant aux entreprises de produire davantage. De ce fait, la reprise de l’investissement a accru le PIB potentiel. Cet effet de substitution positive de l’investissement privĂ© Ă  la dĂ©pense publique fonctionne Ă  trois conditions. Tout d’abord, la politique d’as- sainissement ne doit pas pĂ©naliser les entreprises, ce qui impose  que leurs impĂŽts n’augmentent pas. Ensuite, les mĂ©nages doivent maintenir leur demande, et donc, lĂ  encore, ne pas ĂȘtre pĂ©nalisĂ©s par des impĂŽts supplĂ©mentaires allant au-delĂ  de leur capacitĂ© et de leur volontĂ© de dĂ©sĂ©pargne. Enfin, la visibilitĂ© de la politique Ă©conomique doit ĂȘtre suffisamment claire pour que la dynamique de l’investissement fonctionne parfaitement. Cette visibilitĂ©, dans les cas de rĂ©ussite de la politique d’austĂ©ritĂ©, se traduit en gĂ©nĂ©ral par une baisse des taux d’intĂ©rĂȘt.

À la diffĂ©rence des redressements suĂ©dois ou canadien, l’assainissement grec actuel est menĂ© dans de telles conditions, notamment au niveau europĂ©en, que sa crĂ©dibilitĂ© n’est pas suffisamment assise pour que les taux d’intĂ©rĂȘt baissent. DĂšs lors, la contraction de la demande publique ne trouve pas encore de compensation dans une reprise nette de l’investissement privĂ©, si bien que l’économie grecque s’enfonce dans  la crise : le dĂ©ficit structurel se rĂ©duit, mais le dĂ©ficit conjoncturel s’accroĂźt24. La SuĂšde n’a pas connu de situation semblable Ă  celle de la GrĂšce, car sa dĂ©marche Ă©tait considĂ©rĂ©e comme crĂ©dible, perception renforcĂ©e par des rĂ©formes institutionnelles.

Sur le plan juridique, le principe de base de la politique budgétaire suédoise est désormais de « dégager sur la durée du cycle un excédent de 2 %25 », ce qui, dans la terminologie adoptée dans cette étude, signifie que le but de la politique budgétaire suédoise est un excédent structurel des finances publiques de 2 % du PIB.

Une fois l’effort initial consenti, la SuĂšde a maintenu ce principe de l’excĂ©dent structurel de 2 % sur la durĂ©e du cycle. Le cycle Ă©conomique qui a suivi la phase de redressement et prĂ©cĂ©dĂ© la crise de 2009 s’étend pour l’économie suĂ©doise entre 2000, annĂ©e la plus favorable, et 2008, nouvelle annĂ©e la plus favorable avant la rĂ©cession. Il dure neuf ans, comme le cycle de la plupart des Ă©conomies dĂ©veloppĂ©es26.

La SuĂšde a maintenu ce principe pour le cycle en cours. En 2009, le dĂ©ficit public a Ă©tĂ© de 1,2 % du PIB. Ce dĂ©ficit se dĂ©compose en 2,5 % de dĂ©ficit conjoncturel et 1,3 % d’excĂ©dent structurel.

Tableau 3 : Évolution des finances publiques suĂ©doises dans le cadre du cycle Ă©conomique

3

Des rĂšgles institutionnelles claires

Notes

27.

VolontĂ© politique qui est Ă  l’opposĂ© de la logique du discours dit de la « cagnotte » de Jacques Chirac pendant la cohabitation, discours refusant d’admettre l’urgence de la rĂ©duction du dĂ©ficit public.

+ -

Les cas suĂ©dois et canadien sont intĂ©ressants, car la visibilitĂ© et la crĂ©dibilitĂ© de la politique budgĂ©taire reposent sur l’adoption de nouvelles rĂšgles institutionnelles. Sans porter atteinte au pouvoir budgĂ©taire du parlement, fondement de la dĂ©mocratie, ces deux pays ont mis en place des processus d’élaboration du budget qui permettent de garantir les objectifs de long terme de la politique budgĂ©taire.

La procĂ©dure budgĂ©taire suĂ©doise se construit de façon Ă  respecter cette sorte de pacte de stabilitĂ© et de croissance interne qui impose un excĂ©dent structurel moyen de 2 % du PIB. À ce stade, on peut retenir qu’une rĂšgle de gestion budgĂ©taire, dont l’objectif est d’éviter l’explosion de l’endettement public, doit s’inscrire dans le cadre de la gestion cyclique de l’économie. La grande faiblesse du Pacte de stabilitĂ© europĂ©en est d’ĂȘtre, dans son expression, purement statique et de ne pas faire de distinction entre les objectifs structurels et les nĂ©cessaires adaptations Ă  la situation conjoncturelle. De mĂȘme, introduire dans la Constitution une « rĂšgle d’or » suppose de la mettre en cohĂ©rence avec la logique du cycle. En effet, Ă  notre sens, pour que cette rĂšgle soit efficace, elle devrait ĂȘtre formulĂ©e en termes d’équilibre structurel des finances publiques. Il ne faut pas ignorer la difficultĂ©, car la notion d’équilibre structurel, bien que trĂšs claire sur le plan intellectuel, est difficile Ă  cerner sur le plan strictement statistique.

Eu Ă©gard aux dĂ©rives constatĂ©es dans la gestion des finances publiques, il faut des engagements symboliques forts pour entamer le redressement. Ainsi, il faut acter le principe gĂ©nĂ©ral au niveau europĂ©en, mais le gĂ©rer ensuite de façon  à  la  fois  pragmatique  et  contraignante.  Par  exemple, il devrait ĂȘtre possible de crĂ©er dans chaque pays des instances indĂ©pendantes, fournissant une Ă©valuation de la rĂ©alitĂ© conjoncturelle Ă  destination du gouvernement en charge de prĂ©parer le budget, soumis au parlement. Cette Ă©valuation servirait de fondement  Ă   la  dĂ©termination du dĂ©ficit acceptable,  limité  par  dĂ©finition  au  dĂ©ficit conjoncturel. Mais il faut avoir conscience que cet organisme, travaillant en liaison avec des Ă©quipes de conjoncturistes dont l’indĂ©pendance garantirait la neutralitĂ© des rĂ©sultats, ne pourrait jamais fournir une Ă©valuation suffisamment prĂ©cise du dĂ©ficit acceptable pour en faire un Ă©lĂ©ment de droit opposable. Enfin, la façon la plus  simple  d’éviter  les  polĂ©miques  sur  le  niveau  de ce dĂ©ficit acceptable est d’adopter une rĂšgle de gestion des finances publiques en stabilisateurs automatiques. Il s’agit concrĂštement de faire Ă©voluer les dĂ©penses publiques comme le PIB potentiel et d’adopter une fiscalitĂ© qui, par son contenu, Ă©volue comme le PIB rĂ©el.  Dans  un  tel mode de gestion des finances publiques, la  phase  d’expansion  dĂ©gage des excĂ©dents conjoncturels, et celle de rĂ©cession produit des dĂ©ficits, sachant que le dĂ©ficit structurel reste Ă©gal Ă  zĂ©ro.

Ces quelques remarques soulignent le fait que le redressement des finances publiques, comme l’ont montrĂ© des exemples Ă©trangers, tels que le Canada ou la SuĂšde, ne peut ĂȘtre durable que s’il s’appuie sur des rĂ©formes institutionnelles qui traduisent une rĂ©elle volontĂ© politique27.

 

III Partie

Applications Ă  la France

1

Quelles leçons immédiates pour la France ?

Notes

28.

En ce sens, le plan Juppé, en se focalisant sur les problÚmes de finances sociales, notamment de retraites par la refonte des régimes spéciaux, répondait parfaitement à la réalité de la situation budgétaire.

+ -

29.

Document de travail du dĂ©partement des affaires Ă©conomiques de l’OCDE n° 858.

+ -

Le premier diagnostic concernant la France consiste Ă  affirmer la nĂ©cessitĂ© de rĂ©sorber le dĂ©ficit structurel qui s’établit entre 4,5 et 5 % du PIB. Pour parvenir Ă  cette rĂ©sorption, la solution de facilitĂ© est de procĂ©der Ă  des hausses d’impĂŽts. En effet, 5 points de PIB correspondent environ Ă  7 points de CSG (contribution sociale gĂ©nĂ©ralisĂ©e). Toutefois, politique- ment, une telle dĂ©cision serait difficile Ă  assumer, singuliĂšrement dans un pays oĂč le taux de prĂ©lĂšvement obligatoire est dĂ©jĂ  de 44 %. Il convient donc de rĂ©duire en prioritĂ© les dĂ©penses publiques, car l’effort souhaitable de 5 % du PIB a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© accompli, comme nous l’avons montrĂ©,  dans d’autres pays avec succĂšs.

Quel est le contenu des dĂ©penses publiques en France ? Le tableau 4 montre que, depuis  les  annĂ©es  d’équilibre  budgĂ©taire,  ces  dĂ©penses  ont principalement augmentĂ© dans le secteur social. Le creusement du dĂ©ficit structurel correspond, en rĂ©alitĂ©, au refus par  la  sociĂ©té  française de prendre en charge l’alourdissement du poids constituĂ© par son État-providence28.

Dans la logique keynĂ©sienne, pour savoir quel type  de  dĂ©pense rĂ©duire, il faut regarder celles dont la rĂ©duction a le plus d’impact nĂ©gatif  sur  la  croissance.  D’aprĂšs  les  calculs  de  l’OCDE29,  une  baisse  de  1 point de PIB de l’investissement public dĂ©bouche sur un ralentissement de la croissance de 1 %, alors que ce rĂ©sultat est de 0,8 %  pour  une  baisse Ă©quivalente des dĂ©penses de fonctionnement et de 0,6 % pour les dĂ©penses de prestations sociales.

Il s’agit d’une tendance, car l’Insee, dans ses derniers calculs, considĂšre que l’impact sur la croissance d’une rĂ©duction des dĂ©penses publiques est plus faible que le rĂ©sultat prĂ©cĂ©dent. Il Ă©value en effet les consĂ©quences  de la politique d’austĂ©ritĂ© sur les comptes publics en partant du principe que cette politique, en abaissant la croissance, rĂ©duit les rentrĂ©es fiscales. D’aprĂšs ses calculs, un point d’économie budgĂ©taire  rĂ©duit  en  fin de compte de 0,2 point les recettes fiscales, rĂ©duction qui s’est nettement amenuisĂ©e depuis 20 ans.

En rĂ©sumĂ©, la France doit rĂ©aliser un  effort  budgĂ©taire  de  5 %  de  son PIB et doit faire porter  cet  effort  sur  le  fonctionnement  public  et les prestations sociales ; elle en retirera dĂšs le dĂ©part une disparition de son dĂ©ficit structurel, avec toutefois, Ă  court  terme,  une  augmentation d’1 point de son dĂ©ficit conjoncturel.

De façon plus prĂ©cise, trois pistes s’ouvrent pour rĂ©aliser l’assainissement budgĂ©taire.

Tableau 4 : Tableau comparatif des dépenses publiques en France entre 1978 et 2011

Notes

30.

Il ne s’agit pas ici de remettre en cause le droit Ă  la retraite, mais d’affirmer qu’il faut le dĂ©finir en fonction des rĂ©alitĂ©s Ă©conomiques de la sociĂ©tĂ©.

+ -

31.

Loi du 21 aoĂ»t 2007, dite loi « Travail, Emploi, Pouvoir d’achat », rĂ©formant la fiscalitĂ©, notamment en dĂ©fiscalisant les heures supplĂ©mentaires.

+ -

32.

Ibid.

+ -

33.

Ibid.

+ -

34.

Ibid.

+ -

Une refonte complùte de l’État-providence

Tout le monde en est convaincu, le vieillissement de la population,  à  rĂšgles du jeu inchangĂ©es, va alourdir les prestations sociales, alors mĂȘme que le systĂšme est dĂ©jĂ  en dĂ©ficit. Dans tous les pays qui ont rĂ©ussi leur ajustement budgĂ©taire, celui-ci s’est accompagnĂ© d’une rĂ©flexion sur les prestations sociales, et singuliĂšrement sur l’ñge de dĂ©part Ă  la retraite.  Les mesures prises pour allĂ©ger le poids des retraites dans des pays europĂ©ens en crise comme la GrĂšce ou l’Espagne, ainsi que les propos rĂ©currents, par exemple de la chanceliĂšre allemande Angela Merkel, sur   la nĂ©cessitĂ© d’augmenter d’une façon ou d’une autre la durĂ©e du temps    de travail en Europe, vont dans le mĂȘme sens : il s’agit d’allĂ©ger les dĂ©penses de transferts consacrĂ©es Ă  rĂ©munĂ©rer une certaine forme d’oisivetĂ©, quelle que soit la lĂ©gitimitĂ© de  cette  oisivetĂ©30.  Dans  la  rĂ©flexion sur les dĂ©penses sociales, on n’échappera pas Ă  l’interrogation sur les exonĂ©rations de charges sociales liĂ©es en particulier aux 35 heures. En 2011, les rĂ©ductions de charges patronales reprĂ©sentent un coĂ»t pour les finances publiques de 21 milliards d’euros. SimultanĂ©ment, le coĂ»t du dispositif sur les heures supplĂ©mentaires introduit par la loi Tepa31 reprĂ©sente 5 milliards d’euros. Ces deux Ă©lĂ©ments expliquent, Ă  eux seuls, un tiers du dĂ©ficit structurel.

Réduire la fonction publique française

Cette deuxiĂšme piste part du constat selon lequel, bien que la masse salariale de la fonction publique ne se soit guĂšre accrue en poids de PIB depuis 1978, la fonction publique française est une des plus importantes de l’OCDE32,  soit  9,8 %.  Ainsi,  elle  reprĂ©sente  23 %  de  l’emploi  total  et ses effectifs  n’ont  vraiment  commencé  à  baisser  qu’en  2003.  Or  si  la part des salaires de la fonction publique Ă©tait Ă©gale Ă  la moyenne de l’OCDE33, on Ă©conomiserait l’équivalent de 3 points de PIB, soit plus de     la moitiĂ© de l’effort Ă  consentir.

Les recettes

Alors que le dĂ©bat fiscal est en passe de devenir central dans la prĂ©paration des Ă©lections prĂ©sidentielles, une piste Ă  suivre est celle de la fiscalitĂ© environnementale. Dans les missions de l’État Ă©noncĂ©es par l’économiste Richard Musgrave, figure la gestion  des  externalitĂ©s.  L’externalité  la  plus menaçante Ă  l’heure actuelle est celle qui concerne la dĂ©fense de l’environnement. La France est un des pays  dĂ©veloppĂ©s  dont  la  fiscalitĂ© environnementale est la moins importante. Elle reprĂ©sente, en effet,    Ă  peine 2 % du PIB. Si des mesures fiscales devaient ĂȘtre prises pour concourir au  redressement  budgĂ©taire,  il  est  clair  qu’elles  devraient  en prioritĂ© se centrer sur les problĂšmes d’environnement, et singuliĂšrement sur la dĂ©finition d’une fiscalitĂ© carbone efficace. La piste de la fiscalitĂ© environnementale peut ĂȘtre suivie non seulement pour accroĂźtre les recettes nettes de l’État, mais aussi, Ă©ventuellement, pour en  modifier, Ă  rendement constant, le contenu. Les rĂ©formes engagĂ©es par David Cameron en Grande-Bretagne pour rĂ©duire le dĂ©ficit budgĂ©taire s’appuient sur l’idĂ©e de renforcer Ă©galement la croissance, plus prĂ©cisĂ©ment  la croissance du PIB potentiel. La croissance reposant sur la dynamique des entreprises, le gouvernement anglais a dĂ©cidĂ© de baisser l’impĂŽt sur les sociĂ©tĂ©s, actuellement de 28 %, et de compenser cette baisse par une augmentation de  la  TVA. Une  telle  orientation  pourrait  ĂȘtre  adoptĂ©e  en France, oĂč l’impĂŽt sur les sociĂ©tĂ©s est l’un des plus Ă©levĂ©s d’Europe. ParallĂšlement, afin de compenser cette baisse, la montĂ©e en puissance d’une taxe carbone pourrait ĂȘtre envisagĂ©e. Quant au recours Ă  la TVA française, elle pourrait ĂȘtre majorĂ©e dans la mesure oĂč son taux est infĂ©rieur Ă  25 %, chiffre pratiquĂ© au Danemark. Mais toute majoration des impĂŽts indirects, y compris d’ailleurs la crĂ©ation d’une taxe carbone, doit s’accompagner au prĂ©alable d’une rĂ©flexion sur les indexations de revenus. En effet, les personnes dont les revenus sont indexĂ©s sur les prix Ă©chappent aux consĂ©quences d’une majoration de l’imposition indirecte, ce qui pose des problĂšmes de justice sociale et d’équitĂ© fiscale.

Retour sur la dette

Annuler le dĂ©ficit structurel conduit immanquablement Ă  rĂ©duire la dette mĂȘme s’il ne s’agit pas dans notre raisonnement d’un objectif en soi. Toutefois, Ă  la suite de la  disparition  du  dĂ©ficit  structurel,  l’ensemble  du dĂ©ficit revient au dĂ©ficit conjoncturel. Nous avons prĂ©cĂ©demment dĂ©montrĂ© que la rĂ©duction sur longue pĂ©riode du poids de la dette dans   le PIB suppose que le solde primaire, en d’autres termes le dĂ©ficit hors versements d’intĂ©rĂȘt, doit ĂȘtre positif. ParallĂšlement, notre tableau 1 indique que le dĂ©ficit conjoncturel envisageable, mĂȘme dans les pires moments, comme en 2009 lorsqu’il a atteint 2,5 points de PIB, reste infĂ©rieur Ă  la charge d’intĂ©rĂȘt. La disparition du dĂ©ficit  structurel  permet donc, mĂȘme en pĂ©riode de basse conjoncture, que le solde primaire reste positif. Autrement dit, l’objectif de disparition du dĂ©ficit structurel est conforme Ă  la volontĂ© de  rĂ©duction  du  poids  de  la  dette publique. La vitesse Ă  laquelle cette rĂ©duction intervient dĂ©pend des hypothĂšses macroĂ©conomiques que l’on peut faire.

D’aprĂšs les calculs de l’OCDE34, sur la base d’une croissance de 2 %, d’une inflation de 1,8 % et d’un taux d’intĂ©rĂȘt moyen sur la dette de 4 %, pour arriver Ă  retrouver un endettement de 60 % du PIB en 2020, il faudrait se montrer plus ambitieux que la simple recherche de l’équilibre structurel et dĂ©gager un excĂ©dent structurel de 1,5 %, soit un effort budgĂ©taire par rapport Ă  la situation actuelle de 6 points de PIB.

Notes

35.

Dans la phase de redressement, il est Ă©vident que les dĂ©penses doivent Ă©voluer moins vite que le PIB Le rapport PĂ©bereau, par exemple, proposait que les dĂ©penses soient gelĂ©es en euros courants jusqu’au rĂ©tablissement de la situation, suggestion qui signifiait bien une Ă©volution de la dĂ©pense infĂ©rieure Ă  celle du PIB potentiel.

+ -

Le discours sur la crise de 2008-2009, prĂ©sentĂ©e comme la plus grave crise depuis les annĂ©es 1930, ou l’annonce d’un dĂ©faut public inĂ©vitable en Europe, masquent la rĂ©alitĂ© de la situation. Les systĂšmes financiers mis en place au xixe siĂšcle autour des Banques centrales, qui sont les systĂšmes dans lesquels nous vivons, reposent sur l’existence d’un titre financier sĂ»r, car toujours remboursĂ© ou rachetĂ©, qui est la dette publique. PrĂȘteur en dernier ressort du systĂšme, la Banque centrale est lĂ  pour acheter, quoi qu’il arrive, la dette  publique et fournir aux Ă©pargnants la garantie que le placement en dette publique est sĂ»r. Toutefois, cette sĂ»retĂ© n’a de sens que si les États s’imposent des limites Ă  leur propre endettement. Sans ces bornes, l’achat par la Banque centrale et par le systĂšme bancaire des dettes publiques devient une source de crĂ©ation de monnaie, sans crĂ©ation de richesse en regard, et donc in fine une source d’inflation. Or l’un des acquis de la gestion Ă©conomique est que, tout en restant le prĂȘteur en dernier ressort du systĂšme, la Banque centrale est Ă©galement devenue le garant de l’absence d’inflation, donc d’une certaine limite Ă  la monĂ©tisation de la dette.

La confusion sur cette limite est entretenue par la crise de la dette publique europĂ©enne et par certains acteurs qui jouent des jeux parfois ni trĂšs clairs ni trĂšs responsables. Pour autant, elle montre que cette limite, si elle est difficile Ă  identifier, est en voie d’ĂȘtre atteinte.

Un des enjeux de l’élection prĂ©sidentielle Ă  venir est donc d’inverser la tendance Ă  l’endettement public. Cela n’implique pas de nier tout rĂŽle de la politique budgĂ©taire. Cependant, depuis  1967, l’économie  française est cyclique, et la politique budgĂ©taire menĂ©e en France ne s’est pas adaptĂ©e Ă  cette rĂ©alitĂ© cyclique. Elle n’est pas la seule, puisque les rĂšgles europĂ©ennes, dĂ©finies par le Pacte de stabilitĂ© et de croissance, ont Ă©galement comme handicap de ne pas s’inscrire dans la logique du cycle. La bonne façon d’apprĂ©hender la situation est donc d’engager une rupture forte avec les pratiques prĂ©cĂ©dentes, sur la base d’une rĂ©fĂ©rence cyclique. L’enjeu doit ĂȘtre le retour le plus rapide possible Ă  l’équilibre structurel des finances publiques et non le respect des critĂšres du Pacte de stabilitĂ©, dont la pertinence Ă©conomique est fragile.  ConcrĂštement, cet enjeu pour l’économie française est de 5% de PIB, soit 90 milliards d’euros, somme qui doit ĂȘtre obtenue indĂ©pendamment de l’évolution de la conjoncture Ă©conomique qui fluctue au grĂ© du cycle.

Afin de rĂ©aliser les Ă©conomies nĂ©cessaires, l’expĂ©rience nous enseigne quatre Ă©lĂ©ments fondamentaux. Une politique d’assainissement rĂ©ussit si l’effort porte en prioritĂ© sur les dĂ©penses publiques, plus particuliĂšrement sur les transferts sociaux et la masse salariale publique. La deuxiĂšme condition de la rĂ©ussite est d’obtenir le consentement de la population. Or cette derniĂšre n’adhĂšre Ă  l’effort que si elle a la conviction qu’il est partagĂ©. De plus, la consolidation est effective Ă  long terme si des mesures institutionnelles en pĂ©rennisent les principes. Le fondement de la politique budgĂ©taire prĂ©conisĂ©e est de retenir le principe d’un dĂ©ficit structurel nul, voire positif, pour baisser le poids de la dette. Ce principe du dĂ©ficit structurel nul doit donc devenir la base du nouveau pacte de stabilitĂ© europĂ©en. Si ce n’est pas le cas, il doit ĂȘtre acceptĂ© en France comme la rĂšgle prĂ©sidant dĂ©sormais Ă  la prĂ©paration des budgets non seulement par l’État, mais Ă©galement par les autres entitĂ©s publiques. En particulier, au niveau de l’État, toute rĂ©forme fiscale doit  s’inspirer  de  la logique des stabilisateurs automatiques, autrement dit d’une fiscalité  en rĂ©sonance avec le cycle. De mĂȘme, tous les dĂ©cideurs publics doivent accepter l’idĂ©e qu’il est essentiel que les dĂ©penses Ă©voluent en vitesse de croisiĂšre comme le PIB potentiel35.

Enfin, il est plus facile de rĂ©duire le dĂ©ficit structurel si le PIB potentiel s’accroĂźt. Une politique d’assainissement est bien Ă©videmment  facilitĂ©e par la croissance Ă©conomique. En ce sens, une refonte de la fiscalitĂ© doit s’évaluer non seulement en termes de rendement financier immĂ©diat  pour l’État, mais Ă©galement en termes de consĂ©quence sur la croissance. En France, aujourd’hui, la politique d’assainissement sera d’autant plus efficace et supportable que l’investissement repartira significativement. Baisser les impĂŽts des entreprises, qui sont par nature Ă  l’origine de l’investissement, en compensant par les impĂŽts des mĂ©nages n’alourdit pas normalement les prĂ©lĂšvements mais favorise la rĂ©duction de la dette publique en suscitant de la croissance.

Au final, notre ultime conclusion est que le gouvernement qui sera portĂ© aux affaires en 2012 devra demander Ă  la population un effort de 90 milliards d’euros, dont l’essentiel reposera sur l’équivalent d’un nouveau plan JuppĂ©. Il devra faire en sorte que cela se passe mieux qu’en 1995.

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