Résumé

Liste des abréviations des partis ou mouvements politiques utilisées dans cette note

Introduction

I.

La dynamique frontiste et le plafond de verre

1.

Le FN a continué de progresser en duel mais moins fortement que par le passé

2.

En triangulaire, l’Ă©volution dru score du fin entre les deux tours a dĂ©fendu de son ordre d’arrivĂ©e au premier tour

3.

Un enracinement dans les milieux populaires

II.

Un effet domino

1.

A la suite des municipales, un effet domino favorable Ă  la droite

2.

Les gauches ont Ă©galement bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un effet d’entraĂźnement dans certaines villes

3.

Le FN a poursuivi son implantation locale

III.

L’effet sortant

1.

Un taux de réélection élevé

2.

De l’importance de la composition des binĂŽmes

Annexe

Voir le sommaire complet Replier le sommaire

Résumé

À l’occasion du second tour des Ă©lections dĂ©partementales qui s’est tenu le 29 mars 2015, cette note dĂ©crypte les rĂ©sultats du vote pour endĂ©terminer les principaux enseignements. Elle revient ainsi sur la fissuration du « plafond de verre » limitant les rĂ©sultats du Front national eten prĂ©cise les ressorts sociaux et politiques.

Les auteurs mettent ensuite au jour un « effet domino » dans le vote des Ă©lecteurs entre les rĂ©sultats des derniĂšres Ă©lections municipales etce vote dĂ©partemental, et ils dĂ©taillent les contours gĂ©ographiques de l’influence de l’ancrage territorial des candidats, dimension clĂ© de ce scrutin. Dans ce cadre, ils analysent le phĂ©nomĂšne qualifiĂ© d’« effet sortant », c’est-Ă -dire l’avantage dĂ©tenu par les candidats sortants par rapport Ă  leurs concurrents, dont l’ampleur est plus large que ce que l’on pourrait croire.

JérÎme Fourquet,

Directeur du dĂ©partement Opinion et StratĂ©gies d’entreprise de l’Ifop.

Sylvain Manternach,

GĂ©ographe-carthographe, formĂ© Ă  l’Institut français de gĂ©opolitique.

Liste des abréviations des partis ou mouvements politiques utilisées dans cette note

CPNT : Chasse, pĂȘche, nature et traditions

DVD : divers droite

DVG : divers gauche

EELV : Europe Écologie-Les Verts

EXD : ExtrĂȘme droite

EXG : ExtrĂȘme gauche

FdG : Front de gauche

FN : Front national

Modem : Mouvement démocrate

PCF : Parti communiste français

PG : Parti de gauche

PRG : Parti radical de gauche

PS : Parti socialiste

UD : Union de la droite

UDI : Union des démocrates et indépendants

UG : Union de la gauche

UMP : Union pour un mouvement populaire. Depuis le 30 mai 2015, l’UMP a changĂ© de nom et s’appelle dĂ©sormais Les RĂ©publicains.

Les 22 et 29 mars 2015, les Français ont Ă©tĂ© appelĂ©s aux urnes pour Ă©lire leurs conseillers dĂ©partementaux. Suite Ă  la loi du 17 mai 2013, ces derniers remplacent les conseillers gĂ©nĂ©raux, tandis que les conseils gĂ©nĂ©raux deviennent des conseils dĂ©partementaux. En cette annĂ©e 2015, l’ensemble des assemblĂ©es dĂ©partementales ont Ă©tĂ© renouvelĂ©es et, dorĂ©navant, elles le seront intĂ©gralement tous les six ans. La nouveautĂ© rĂ©side dans ce renouvellement intĂ©gral (les conseils gĂ©nĂ©raux Ă©taient jusqu’ici renouvelĂ©s par moitiĂ©, ce qui avait pour consĂ©quence d’attĂ©nuer les effets de bascule), mais aussi et surtout dans l’instauration d’un scrutin binominal et paritaire, puisqu’à partir de cette Ă©lection les Ă©lecteurs devront dĂ©signer un binĂŽme homme-femme au suffrage majoritaire Ă  deux tours. Ce passage au scrutin binominal a imposĂ© le redĂ©coupage des cantons afin de diviser leur nombre par deux et de permettre un rééquilibrage dĂ©mographique des cantons. Paris, la mĂ©tropole de Lyon, la Guyane et la Martinique n’étaient pas concernĂ©s par ce scrutin.

Ce scrutin intermĂ©diaire Ă©tait trĂšs attendu aprĂšs les revers enregistrĂ©s par la gauche aux Ă©lections municipales et europĂ©ennes de 2014 et du fait de la dynamique du Front national observĂ©e depuis 2012. La prĂ©sence de candidats du FN dans presque tous les cantons laissait augurer d’un rĂ©sultat historique pour ce parti, mais le grand vainqueur de cette Ă©lection est finalement et incontestablement la droite. La stratĂ©gie de rassemblement de cette derniĂšre a trĂšs bien fonctionnĂ© puisque, au lendemain de ces Ă©lections, elle a conquis 27 dĂ©partements et n’en a perdu qu’un seul. À l’inverse, le grand perdant est la gauche qui perd 27 dĂ©partements et n’en dirige plus que 30, victime d’une vĂ©ritable vague bleue. Le FN, quant Ă  lui, rĂ©alise un bon score et se maintient Ă  unniveau Ă©levĂ© mais il ne poursuit pas sa dynamique et s’avĂšre incapable, car trop isolĂ©, de remporter un seul dĂ©partement.

La prĂ©sente analyse se propose d’éclairer les principaux rĂ©sultats de cette Ă©lection Ă  partir de donnĂ©es d’enquĂȘtes et d’une analyse de gĂ©ographie Ă©lectorale menĂ©e Ă  diffĂ©rentes Ă©chelles.

I Partie

La dynamique frontiste et le plafond de verre

Notes

1.

Dont 4 dĂšs le premier tour.

+ -

2.

La liste de ces cantons figure en annexe.

+ -

PrĂ©sent dans 1.105 cantons au second tour, le Front national ne l’a emportĂ© que dans 31 cantons1, ce qui est assez peu, mais il convient de souligner que le parti lepĂ©niste ne disposait pas d’alliĂ©s et qu’il devait de surcroĂźt faire face au «front rĂ©publicain», pratique qui ne s’applique que contre lui. Dans  ces conditions, il Ă©tait trĂšs difficile au FN de franchir le fameux «plafond de verre» et de l’emporter largement. MĂȘme si la moisson est modeste avec ces 31 cantons conquis, le FN a marquĂ© des points et poursuivi son implantation locale. On notera par ailleurs que ses candidats atteignent entre 45 et 49,9% dans 99 autres cantons, dont 28 oĂč leur score se situe entre 48 et 49,99% 2. Il s’en est donc fallu de peu pour que FN l’emporte dans prĂšs de 60 cantons et qu’il double ainsi son nombre de cantons remportĂ©s. Rappelons qu’aux cantonales de 2011, scrutin qui avait signĂ© le retour du FN aprĂšs les Ă©checs enregistrĂ©s au dĂ©but du quinquennat de Nicolas Sarkozy, la formation lepĂ©niste n’avait remportĂ© que 2 cantons sur les 400 oĂč elle Ă©tait qualifiĂ©e au second tour. Le FN se heurte donc encore Ă  un plafond de verre, mais ce scrutin dĂ©partemental marque nĂ©anmoins une nouvelle Ă©tape dans l’enracinement du parti et dans l’élargissement de son assise Ă©lectorale.

1

Le FN a continué de progresser en duel mais moins fortement que par le passé

Si, Ă  l’aune du critĂšre du nombre de cantons remportĂ©s au second tour, le succĂšs du FN apparaĂźt en demi-teinte, on constate Ă  la lecture du tableau 1 qu’en configuration de duels, les candidats frontistes progressent dans l’entre- deux-tours alors mĂȘme qu’ils partent d’un niveau dĂ©jĂ  Ă©levĂ© au premier tour (plus de 30%). Cela renseigne sur leur capacitĂ© Ă  fidĂ©liser leur Ă©lectorat de premier tour, Ă  mobiliser des abstentionnistes et Ă  capter une partie des voix s’étant portĂ©es sur d’autres candidats au premier tour.

Comme lors d’autres scrutins, le score se tasse en revanche quelque peu dans les triangulaires, sous l’effet du vote utile, et nous aborderons ce point un peu plus loin.

Tableau 1 : Évolution entre les deux tours du score du FN aux dĂ©partementales de 2015 dans les cantons oĂč il pouvait se maintenir

 

Ces chiffres montrent Ă©galement une progression nettement plus importante dans les duels face Ă  la gauche (+ 9,5 points) que dans ceux l’opposant à   la droite (+ 5,4 points seulement). Ceci peut s’expliquer tout d’abord par l’ampleur du « front rĂ©publicain » grĂące auquel les candidats de droite ont bĂ©nĂ©ficiĂ© d’importants reports de la gauche, ce qui a freinĂ© d’autant la dynamique frontiste dans les duels droite-FN. Ainsi, dans toute une sĂ©rie de cantons oĂč avaient lieu des duels droite-FN, les candidats frontistes ont Ă©tĂ© soumis Ă  un vĂ©ritable « tir de barrage » au second tour.Ayant enregistrĂ© des scores flatteurs au premier tour et bien placĂ©s pour l’emporter, ils n’ont quasiment pas progressĂ© au second tour quand, sous l’effet d’un puissant report des voix de gauche, les candidats de droite, pourtant souvent distancĂ©s au premier tour, voyaient eux leur score littĂ©ralement dĂ©coller, ce qui leur a permis de terrasser nettement leurs adversaires comme le montrent les quelques exemples du tableau 2.

Tableau 2 : Évolution entre les deux tours du score du FN et de la droite aux dĂ©partementales de 2015 dans certains cantons soumis Ă  des duels droite-FN

Notes

3.

Les reports de l’électorat de droite sur le FN avaient Ă©tĂ© beaucoup plus Ă©levĂ©s dans le cadre del’élection lĂ©gislative partielle dans la 4e circonscription du Doubs qui avait eu lieu quelques semainesauparavant et qui avait Ă©tĂ© abondamment commentĂ©e du fait de la trĂšs forte progression du FN entreles deux D’aprĂšs les calculs de l’Ifop, un tiers des Ă©lecteurs de droite du premier tour de cettecirconscription avaient basculĂ© sur le FN au second tour, soit un taux de report de 20 points supĂ©rieur Ă ce que nous avons mesurĂ© en moyenne pour les dĂ©partementales. Ce dĂ©calage explique sans doute enpartie une dynamique frontiste moins forte qu’attendue face Ă  la gauche au second tour. Les prises deposition trĂšs hostiles au FN de diffĂ©rents leaders de l’UMP, dont Nicolas Sarkozy, dans la derniĂšre lignedroite de la campagne ont vraisemblablement eu comme effet de limiter l’ampleur de ces reports.

+ -

La meilleure fortune des reprĂ©sentants frontistes dans les duels gauche-FN s’explique par des reports sur le FN plus significatifs en provenance de la droite, qui a moins pratiquĂ© le « front rĂ©publicain ». Les donnĂ©es d’enquĂȘte de l’Ifop donnent en effet les taux de reports suivants : en cas de duels gauche-FN, les Ă©lecteurs UMP-UDI du premier tour ont votĂ© Ă  34% pour la gauche et Ă  13% pour le FN, tandis que 53% ont optĂ© pour l’abstention ou le vote blanc3, alors que dans le cas de duels droite-FN, les Ă©lecteurs PS du premier tour ont votĂ© Ă  49% pour la droite (soit un taux de « report rĂ©publicain » de 15 points supĂ©rieur Ă  celui  constaté  chez  les Ă©lecteurs  de droite) et 4% pour le FN (soit 9 points de moins que les reports en provenance de la droite dans la configuration de duels gauche-FN), et 56% se sont abstenus ou ont votĂ© blanc. Dans ce contexte, assez logiquement, les 27 victoires acquises par le FN au second tour l’ont Ă©tĂ© quasiment toutes dans des situations de duels face Ă  la gauche (20) et beaucoup plus marginalement face Ă  la droite (3 cas : Villers-CotterĂȘts, BĂ©ziers-2 et Saint- Dizier-1 4) ou en triangulaire (4 cas : Berre-l’Étang, Vitry-le-François, Saint- Mihiel et Lillers 5).Le cas du Var est Ă  ce propos des plus Ă©loquents : sur les 22 cantons encore en jeu pour le second tour dans ce dĂ©partement, le FN a perdu ses 20 duels avec la droite mais a, en revanche, gagnĂ© dans les deux seuls cantons oĂč il affrontait la gauche, Ă  La Seyne-1 et Ă  GarĂ©oult.

Dans les deux configurations de duels, on observe par ailleurs que la capacitĂ© du FN Ă  progresser entre les deux tours s’inscrit en nette baisse par rapport aux scrutins antĂ©rieurs. (voir tableau 3) Ainsi, face Ă  la droite, le FN gagnait en gĂ©nĂ©ral autour de 10 points, et mĂȘme 16 points lors des derniĂšres lĂ©gislatives, contre seulement 5 pointscette annĂ©e. La chute est en revanche quasi nulle dans les duels face Ă  la gauche si onprend comme base de comparaison les cantonales de 2004 et celles de 2011, mais nĂ©anmoins rĂ©elle si l’on se rĂ©fĂšre aux lĂ©gislatives de 2012.

Tableau 3 : La progression du FN entre les deux tours en cas de duel lors desdifférents scrutins

Notes

6.

Selon le sondage Jour du vote, rĂ©alisĂ© par l’Ifop et Fiducial pour iTĂ©lĂ©, Paris-Match et Sud Radio, Ă  l’occasion du premier tour, 59% des Ă©lecteurs de Marine Le Pen de la prĂ©sidentielle auraient participĂ© au premier tour, contre « seulement » 50% de l’ensemble des inscrits.

+ -

Cette moindre progression dans l’entre-deux-tours s’explique-t-elle par l’existence de moindres rĂ©serves ? Cette hypothĂšse semble assez vraisemblable dans la mesure oĂč, comme le montre le tableau 3, le niveau atteint par le FN cette annĂ©e au premier tour est sensiblement supĂ©rieur Ă  ce qu’il Ă©tait historiquement. L’électorat frontiste se serait particuliĂšrement mobilisĂ© dĂšs le premier tour, rĂ©duisant d’autant les rĂ©serves disponibles pour le second tour6.

Dans le cas des duels face Ă  la droite, on peut penser par ailleurs que, sous l’effet de la montĂ©e largement mĂ©diatisĂ©e du FN ces derniers mois et du discours trĂšs offensif duPremier ministre appelant Ă  y faire barrage, le « front rĂ©publicain » a Ă©tĂ© plus pratiquĂ© par l’électorat de gauche cette annĂ©e.

 

2

En triangulaire, l’Ă©volution dru score du fin entre les deux tours a dĂ©fendu de son ordre d’arrivĂ©e au premier tour

Comme on l’a vu prĂ©cĂ©demment, la configuration en triangulaire est la moins favorable au FN, qui voit son score se tasser entre les deux tours en moyenne de 2,1 points dans les 254 cantons concernĂ©s. On observait dĂ©jĂ  une tendance similaire lors des Ă©lections cantonales de 2004 (voir tableau 4, nous n’avons pas pu comparer avec d’autres scrutins plus rĂ©cents car le nombre de triangulaires Ă©tait trop rĂ©duit).

Tableau 4 : Évolution du score du FN aux cantonales de 2004 et 2015 dans les cantons oĂč il pouvait se maintenir en triangulaire au second tour

En 2004, le recul au second tour Ă©tait Ă©galement proche de 2 points, mais le niveau moyen atteint au premier tour Ă©tait, comme pour les duels, beaucoup moins Ă©levĂ© (20,4%) qu’aujourd’hui (29,3%). Sous  l’effet  du vote utile, le FN voit donc toujours son score s’éroder dans les triangulaires, mais sa capacitĂ© de fidĂ©lisation devient plus importante puisqu’il perd en moyenne 2,1 points sur un score de 29,3% au premier tour contre 1,7 point de perdu sur 20,4% en 2004.

L’érosion du score du FN dans les triangulaires varie Ă©galement selon la configuration issue du premier tour, et principalement selon sa position. Dans les 37 cantons oĂč leparti frontiste est arrivĂ© en tĂȘte des trois candidats qualifiĂ©s, il a vu son score rester stableau second tour (– 0,2 point). La baisse est un peu plus sensible dans les 96 cantons oĂč le FN Ă©tait arrivĂ© second  (–1,5 point) et atteint 3,3 points en moyenne dans les 121 cantons oĂč le FN n’était que troisiĂšme Ă  l’issue du premier tour. Une partie de l’électorat frontiste adopte donc un comportement stratĂšge et arbitre au second tour entre maintenir son vote au FN si « cela vaut le coup » (c’est-Ă -dire si le FN est bien placĂ© et a des chances de l’emporter) ou voter utile si le FN, arrivĂ© troisiĂšme, a peu de probabilitĂ©s de gagner. Cette attitude stratĂ©gique d’une frange de l’électorat frontiste s’illustre aussi dans le fait que dans les cantons oĂč le FN s’est classĂ© en seconde position, le recul entre les deux tours atteint 2 points dans le cas oĂč c’est la droite qui est arrivĂ©e en tĂȘte au premier tour et seulement 0,8 point lorsque c’est la gauche.

Si l’évolution du score du FN varie en fonction des configurations de second tour, constate-t-on des disparitĂ©s territoriales ? La comparaison de la variation du rĂ©sultat du FN entre les deux tours entre ses bastions du quart nord-est et du littoral mĂ©diterranĂ©enne fait ressortir quasiment aucun Ă©cart (voir tableau 5). Tout se passe comme si les mouvements avaient Ă©tĂ© trĂšs homogĂšnes sur l’ensemble du territoire.

Tableau 5 : Évolution du score du FN entre les deux tours des dĂ©partementales selon les rĂ©gions et les configurations

On constate juste une progression un peu plus forte du FN face Ă  la gauche dans le Sud que dans le Nord (+ 9,5 points contre + 8,6 points), ce qui semblerait indiquer de meilleurs reports de la droite sur le FN dans les dĂ©partements mĂ©diterranĂ©ens, signe d’une porositĂ© entre droite et FN un peu plus forte au Sud qu’au Nord. Cette porositĂ© se manifeste Ă©galement plus fortement dans le Bassin parisien (Île-de-France, Eure-et-Loir, Yonne, Loiret, Aube et Marne) et dans le Sud-Ouest, mais moins dans le Grand Ouest. Et, signe que l’implantation du FN demeure plus rĂ©cente et plus fragile dans ses terres de mission, on observe que c’est sur la façade ouest et dans le Bassin parisien que le tassement au second tour dans le cadre de triangulaires est le plus marquĂ©.

3

Un enracinement dans les milieux populaires

Notes

7.

Tous ces territoires sont caractĂ©risĂ©s par la prĂ©sence actuelle ou passĂ©e d’activitĂ©s de constructions navales civiles ou militaires.

 

+ -

8.

Armand Colin, 1913.

+ -

Les donnĂ©es d’enquĂȘte concernant le premier tour des Ă©lections dĂ©partementales ont confirmĂ© l’emprise frontiste sur les milieux populaires, avec 49% parmi les ouvriers (parmi ceux Ă©tant allĂ©s voter) et 38% auprĂšs des employĂ©s, soit une moyenne de 43% dans les catĂ©gories populaires, contre seulement 30 % pour l’ensemble des gauches et 24% pour la droite et le centre. Cette progression dans ces milieux s’est manifestĂ©e de façon spectaculaire sur le plan gĂ©ographique au second tour. Dans le Nord-Est, le FN atteint des niveaux sans prĂ©cĂ©dent dans les terres industrielles, comme en Moselle, avec des scores de 45,3% dans le canton de Hayange, 43% dans celui de Freyming-Merlebach ou bien encore de 42 % dans celui de Stiring- Wendel. La poussĂ©e est encore plus forte dans le Pas-de-Calais, puisque le FN est parvenu Ă  conquĂ©rir 6 cantons sur la gauche dans le cƓur du bassin minier, avec notamment les deux cantons d’HĂ©nin-Beaumont, celui de Harnes, bastion communiste, et celui de Lens, symbole de la culture et de l’histoire ouvriĂšres de cette rĂ©gion s’il en est. Nous reviendrons unpeu plus loin plus en dĂ©tail sur la situation dans le bassin minier du Pas-de-Calais.

Mais, parallĂšlement Ă  cette conquĂȘte des terres industrielles du Nord-Est, processus dĂ©jĂ  bien engagĂ© depuis plusieurs annĂ©es, les Ă©lections dĂ©partementales ont Ă©tĂ© marquĂ©es par une poussĂ©e sans prĂ©cĂ©dent du FN dans les communes ouvriĂšres de l’Ouest, notamment en Bretagne, jusqu’ici assez peu concernĂ©e. Des candidats frontistes ont ainsi atteint au second tour 27,1% dans le canton de Lanester, 29,4% dans  celui  de  Brest -4, 31,7% dans celui de Saint-Nazaire-2 ou 33 % dans celui de Lorient-17. On retrouve le mĂȘme phĂ©nomĂšne dans le Massif central, autre rĂ©gion jusqu’alors peu exposĂ©e, avec des scores impressionnants dans les quartiers ouvriers de Clermont-Ferrand (34,5% dans le canton de Clermont-1) et de Limoges (39,9% dans celui de Limoges-4) ou bien encore dans d’autres villes de    la façade Ouest, comme dans les quartiers populaires du Mans (36,3% dans le canton du Mans-5) ou de ChĂątellerault (36,7% dans le canton de ChĂątellerault-2).

Mais, sur cette large moitiĂ© ouest du pays, la poussĂ©e frontiste ne concerne pas que les citĂ©s industrielles ou portuaires. On enregistre en effet des rĂ©sultats Ă©galement trĂšs Ă©levĂ©s dans les campagnes modestes de la Sarthe (36,4% dans le canton d’Écommoy , 36,1% dans celui de La Suze-sur-Sarthe ou bien encore 33,7% dans celui du Lude) ou en VendĂ©e. Dans ce dernier dĂ©partement, le canton de Talmont-Saint-Hilaire avait retenu l’attention d’AndrĂ© Siegfried. Dans son magistral Tableau politique de la France de l’Ouest8, il avait montrĂ©, en s’appuyant sur l’exemple de ce canton, en quoi la gĂ©ologie, trĂšs contrastĂ©e sur ce petit territoire, avait conditionnĂ© le mode de culture mais aussi de peuplement (habitat groupĂ© ou dispersĂ©) et comment in fine ces conditions socio-Ă©conomiques et culturelles avaient dĂ©bouchĂ© sur des comportements Ă©lectoraux trĂšs tranchĂ©s Ă  quelques kilomĂštres d’écart. Le canton de Talmont-Saint-Hilaire est restĂ© pendant des dĂ©cennies coupĂ© en deux avec, au nord, des communes au sol granitique acquises Ă  la droite et, au sud, des communes au sol calcaire  votant  Ă  gauche. La sociologie  de cescommunes, Ă  l’époque essentiellement agricoles, a bien Ă©videmment considĂ©rablement changĂ© depuis, mais cette opposition gauche-droite a longtemps perdurĂ©. Or il est intĂ©ressant de constater que le vote frontiste au second tour (le FN s’étant qualifiĂ© dans ce canton) a fait fi de cette frontiĂšre historique, ce qui dĂ©montre la puissance de sa dynamique et son caractĂšre tout terrain (voir carte 1).

Carte 1 : Score du binĂŽme Front national au 2e tour de l’élection dĂ©partementale2015 dans l’ancien canton de Talmont-Saint-Hilaire (en % des exprimĂ©s)

Notes

9.

Les scores du FN au second tour sont Ă©galement impressionnants dans d’autres fiefs historiques de On citera par exemple les 42,2% obtenus dans le canton de TrĂ©viĂšres (zone correspondant Ă  la baie d’Isigny, dans le Calvados) ou bien encore dans la baie de Somme, avec 41,3% dans le canton de Friville-Escarbotin et 43,7% dans celui de Rue.

+ -

10.

Voir JérÎme Fourquet et Alain Mergier, Janvier 2015 : le catalyseur, Fondation Jean-JaurÚs, mai 2015.

+ -

11.

EnquĂȘte Ifop pour Sud-Ouest Dimanche, rĂ©alisĂ©e du 11 au 13 mars 2015 auprĂšs d’un Ă©chantillon national reprĂ©sentatif de 1.206 personnes.

+ -

Un autre exemple de la forte plasticitĂ© du vote FN est donnĂ© par les scores de ce parti dans les territoires marquĂ©s par l’empreinte de la chasse et des chasseurs. Ainsi, sur le pourtour de l’estuaire de la Gironde, le FN a obtenu 41,6% dans le canton de Marennes, situĂ© en Charente-Maritime, et en Gironde il a atteint pas moins  de 45% dans le canton  de Nord-Gironde  et a surtout remportĂ© le canton voisin, celui deNord-MĂ©doc, avec 50,5% des voix. En dĂ©pit du fort ancrage local du binĂŽme socialiste, composĂ© de Bernard Guiraud, maire de Lesparre-MĂ©doc, et de Michelle Saintout, maire de Saint-EstĂšphe (avec comme supplĂ©ant Alain Bouchon, maire de Grayan-et-l’HĂŽpital), le FN s’est imposĂ© dans ce bastion du CPNT – Francis Magenties, conseiller gĂ©nĂ©ral du canton de Lesparre (canton ayant Ă©tĂ© intĂ©grĂ© dans ce nouveau canton) et qui ne se reprĂ©sentait pas cette annĂ©e, Ă©tait apparentĂ© PS, aprĂšs avoir Ă©tĂ© Ă©lu sous l’étiquette CPNT et avoir Ă©tĂ© l’un des seuls conseillers gĂ©nĂ©raux de ce mouvement9. Au total, mĂȘme dans la partie ouest de la France, c’est dĂ©sormaisl’ensemble des mondes populaires dans leur diversitĂ© qui penche progressivement vers le FN.

Cet ancrage dans les milieux populaires s’explique principalement par l’emprise idĂ©ologique et culturelle qu’y exerce le FN, mais aussi par une  certaine proximitĂ©. Cela passe par ce qu’on a appelé  avec Alain  Mergier  l’«empathie de point de vue10», et cette dimension est trĂšs importante puisque le fait que « le FN soit le seul parti qui se soucie des gens comme vous» est, avec 30% de citations, la quatriĂšme motivation la plus Ă©voquĂ©e, Ă  Ă©galitĂ© avec l’adhĂ©sion aux solutions sur l’immigration et l’intĂ©gration (33%), par les Ă©lecteurs frontistes pour les Ă©lections dĂ©partementales. Mais cette proximitĂ© passe aussi par la capacitĂ© du FN Ă  prĂ©senter des candidats issus des catĂ©gories populaires, ce que ne parviennent plus Ă  faire les autres formations politiques, comme nous l’avons vu prĂ©cĂ©demment.

Une part trĂšs importante des milieux populaires se tourne dĂ©sormais vers le FN qui a su, de surcroĂźt, cultiver dans le discours et dans  le choix de ses candidats une empathie de point de vue avec ces catĂ©gories. C’est assurĂ©ment une force, car les ouvriers et employĂ©s reprĂ©sentent encore 45% des actifs. Ce socle ainsi constituĂ© s’est affermi idĂ©ologiquement et s’exprime Ă©lectoralement avec plus ou moins d’intensitĂ© selon la nature des scrutins. Il y a en effet, selon nous, une distinction Ă  opĂ©rer entre le score obtenu dans les urnes et l’audience acquise dans la sociĂ©tĂ©. Cette influence est certes rĂ©elle, mais elle constitue un potentiel Ă©lectoral qui ne se traduit pas toujours pleinement dans le scrutin, comme on l’a vraisemblablement vu lors des élections dĂ©partementales du fait de l’abstention d’une partie de l’électorat frontiste. Toute une frange des milieux populaires est aujourd’hui proche du FN mais oscille entre la rĂ©signation (et donc l’abstention) et le vote pour le FN qui, pour reprendre l’expression de CĂ©line Braconnier, « redonne du sens au vote » mais parvient Ă  le faire surtout lors d’élections Ă  forts enjeux, comme lors de l’élection prĂ©sidentielle. Ainsi, selon une enquĂȘte menĂ©e Ă  l’occasion des dĂ©partementales11 , on constatait que l’item « parce que ces Ă©lections ne changeront rien Ă  votre situation », qui arrivait en tĂȘte des raisons invoquĂ©es par les personnes comptant s’abstenir, Ă©tait encore bien plus citĂ© par les Ă©lecteurs de Marine Le Pen de 2012 comptant s’abstenir : 54% de citations, contre 38% pour la moyenne des abstentionnistes.

II Partie

Un effet domino

Bien qu’il s’agisse d’un scrutin local, la large victoire de la droite et du centre aux Ă©lections dĂ©partementales a Ă©tĂ© analysĂ©e comme la rĂ©sultante d’un puissant vote sanction contre la politique menĂ©e par François Hollande. La dimension nationale de ce scrutin a certes Ă©tĂ© dĂ©terminante, comme dans toute Ă©lection intermĂ©diaire, mais on peut aussi se demander si, localement, la dĂ©faite de la gauche n’a pas Ă©tĂ© encore amplifiĂ©e par un effet domino consĂ©cutif Ă  la perte de nombreuses mairies il y a un an.

1

A la suite des municipales, un effet domino favorable Ă  la droite

Quand on analyse les rĂ©sultats commune par commune, on constate, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, que la gauche est parvenue Ă  conserver une majoritĂ© de cantons dans les villes qu’elle avait gardĂ©es aux derniĂšres Ă©lections municipales et, inversement, que les victoires de la droite obtenues dans certaines villes en mars 2014 ont Ă©tĂ© suivies par d’autres victoires aux dĂ©partementales. Ce double phĂ©nomĂšne se retrouve notamment dans le Grand Ouest oĂč la gauche avait bien rĂ©sistĂ© aux municipales. Comme le montre le tableau 6, le bilan de la droite est extrĂȘmement maigre avec, au mieux, un canton gagnĂ© dans les bastions de gauche que restent Le Mans, Nantes, Rennes, Brest ou Poitiers.

 

Tableau 6 : Grand Ouest : nombre de cantons remportés par la droite dans différentes villes

Notes

12.

Et le troisiĂšme canton, celui d’AngoulĂȘme-2, n’a Ă©tĂ© sauvĂ© par la gauche qu’avec 70 voix d’avance.

+ -

À Nantes et au Mans, oĂč 7 cantons Ă©taient en jeu, la droite n’en remporte qu’un seul, au Mans. La trĂšs bonne rĂ©sistance de Nantes, et plus largement de son agglomĂ©ration, a d’ailleurs permis Ă  la gauche de sauver de justesse le conseil gĂ©nĂ©ral de Loire-Atlantique (Ă  un canton prĂšs), quand la droite raflait quasiment tous les cantons ruraux et pĂ©riurbains. Mais, toujours dans cette rĂ©gion, la droite a Ă  l’inverse poussĂ© son avantage et remportĂ© de nombreux cantons dans les villes conquises l’an dernier : 3 sur 3 Ă  Évreux, 3 sur 4 Ă  Tours, 2 sur 3 Ă  Laval (Guillaume Garot, l’ancien maire, s’imposant Ă  Laval-3 avec 55,9  des voix) et, avec un ratio un peu moins bon, Ă  Angers, 3 sur 7.

On retrouve le mĂȘme phĂ©nomĂšne dans le Grand Sud-Ouest (voir tableau 7), avec une moisson trĂšs consistante pour la droite et le centre Ă  Pau, conquise par François Bayrou l’an dernier (3 cantons sur 4), Ă  AngoulĂȘme (2 sur 3)12 ou bien encore Ă  Niort, qui avait basculĂ© Ă  droite dĂšs le premier tour  Ă  la surprise gĂ©nĂ©rale  et qui confirme ce basculement  un an aprĂšs  avec  2 cantons sur 3 pour l’alliance Modem-UDI-UMP. À l’inverse, Poitiers, qui Ă©tait demeurĂ©e fidĂšle Ă  la gauche aux municipales, rĂ©siste de nouveau Ă  la vague bleue avec seulement 1 cantonsur 5 Ă  droite. Toulouse, quant Ă  elle, se trouve dans une situation intermĂ©diaire avec seulement 3 cantons sur 11 Ă  droite.

Tableau 7 : Grand Sud-Ouest : nombre de cantons remportés par la droite dans différentes villes

On observe un phĂ©nomĂšne similaire Ă  Amiens qui, bien qu’ayant basculĂ© Ă  droite, n’a offert que 2 de ses 7 cantons Ă  la droite et au centre. Mais  Amiens fait figure d’exception dans le Grand Nord-Est (voir tableau 8), car on constate dans toutes les autres grandes villes une correspondance trĂšs nette entre le rĂ©sultat des municipales etle ratio de cantons remportĂ©s par la droite cette annĂ©e.

Tableau 8 : Grand Nord-Est : nombre de cantons remportés par la droite dansdifférentes villes

Le cas du dĂ©partement du Nord, oĂč la droite avait conquis de nombreuses villes moyennes ou petites, est Ă©galement intĂ©ressant Ă  analyser dans le dĂ©tail et valide aussi Ă  cette Ă©chelle l’effet domino. Les deux cantons de Tourcoing ainsi que celui de Bailleul et d’Hazebrouck sont Ă  droite. C’est le cas Ă©galement de celui de Maubeuge,oĂč le nouveau maire, Arnaud Decagny, Ă©tait candidat aux dĂ©partementales, et dans celui de Fourmies, oĂč le maire MickaĂ«l Hiraux Ă©tait aussi candidat, et d’un des deux cantons de Roubaix. L’existence d’un effet domino consĂ©cutif aux municipales semble seconfirmer Ă©galement lorsque l’on observe le vaste agrĂ©gat Bourgogne-Auvergne-RhĂŽne- Alpes (voir tableau 9). Certes, Clermont-Ferrand maintient sa fidĂ©litĂ© Ă  la gauche, comme aux municipales, en ne concĂ©dant aucun de ses 6 cantons Ă  la droite, mais cette derniĂšre a continuĂ© sur sa lancĂ©e de l’annĂ©e derniĂšre en remportant une majoritĂ© de cantons (ou la quasi-majoritĂ© dans le cas Limoges) dans les autres villes qu’elle avait conquises aux municipales.

Tableau 9 : Bourgogne, Auvergne, Limousin, RhÎne-Alpes : nombre de cantonsremportés par la droite dans différentes villes

Notes

13.

Et plus au sud, à Ajaccio, conquise en 2014, scrutin confirmé ensuite par une élection partielle, la droite remporte les cinq cantons.

+ -

À Valence, la droite remporte 3 cantons sur 4, et Nicolas Daragon, le nouveau maire UMP, s’impose avec 73% des voix dans le canton de Valence-3. À ChambĂ©ry, ladroite rate de peu le grand chelem, puisque Thierry Repentin, figure locale du PS, ne sauve le canton de ChambĂ©ry-1 qu’avec 9 voix d’avance, les deux autres cantons Ă©tant gagnĂ©s par la droite13.

 

 

2

Les gauches ont Ă©galement bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un effet d’entraĂźnement dans certaines villes

MĂ©caniquement, l’effet domino a essentiellement profitĂ© Ă  la droite aux dĂ©partementales, puisque c’est elle qui avait remportĂ© haut la main les municipales de l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente. Mais il est intĂ©ressant de constater que les gauches en ont aussibĂ©nĂ©ficiĂ© dans les villes qu’elles avaient conquises ou dans lesquelles des listes dissidentes avaient Ă©vincĂ© le PS.

Ainsi, Ă  Avignon, quasiment seule grande ville ayant basculĂ© de droite Ă  gauche au printemps dernier, les gauches rassemblĂ©es remportent les trois cantons de la ville. Il s’agit certes de victoires en duel face au FN, sans doute obtenues grĂące Ă  l’apport d’une frange des voix de droite, mais force est de constater que la gauche avignonnaise, dans un contexte national trĂšs difficile, a su devancer la droite au premier tour et ainsi pu confirmer la dynamique enclenchĂ©e aux municipales. La large union pratiquĂ©e dĂšs le premier tour (PS, FdG et EELV partant ensemble dans les trois cantons) face Ă  une droite trĂšs divisĂ©e a manifestement contribuĂ© Ă  cette victoire d’une gauche arc-en- ciel. Le PS a gagnĂ© le canton d’Avignon-1, EELV celui d’Avignon-2 et le FdG celui d’Avignon-3.

Si le PS a perdu de trĂšs nombreuses communes au profit de la droite en mars 2014, deux grandes villes, Montpellier et Grenoble, lui ont Ă©tĂ© aussi ravies par des listes de gauche concurrentes. Le divers gauche Philippe Saurel s’est ainsi emparĂ© de la capitale languedocienne sur fond de rivalitĂ©s post frĂȘchistes et, Ă  Grenoble, Éric Piolle, Ă  la tĂȘte d’une coalition mĂȘlant Ă©cologistes, membres du  Parti  de  gauche,  associatifs  et  reprĂ©sentants de collectifs citoyens, s’est imposĂ© face au PS. Or, dans ces deux cas, ces tremblements de terre locaux ont connu une rĂ©plique un an aprĂšs, lors des Ă©lections dĂ©partementales.

À Montpellier, soucieux d’affirmer son emprise sur son territoire et de peser au conseil gĂ©nĂ©ral, Philippe Saurel a prĂ©sentĂ© face Ă  la gauche « officielle » des binĂŽmes dans 5 des 6 cantons (voir tableau 10). Fort de la dynamique enclenchĂ©e lors des municipales et des faiblesses d’un appareil socialiste ayant du mal Ă  se renouveler aprĂšs l’ùre FrĂȘche, 4 de ces 5 binĂŽmes sont parvenus au premier tour Ă  coiffer au poteau lesbinĂŽmes socialistes dans les cantons de Montpellier-1, Montpellier-3 et Montpellier-4,ou Ă  arriver en tĂȘte de la gauche Ă  Montpellier-5, oĂč le PS, le FdG et EELV partaient chacun sous leurs couleurs. Et dans le canton de Montpellier-2, le binĂŽme saurĂ©lien a ratĂ© de peu la qualification, avec 20% contre 23,4% pour le PS.

 

 

 

Tableau 10 : Score des binĂŽmes soutenus par Philippe Saurel Ă  Montpellier

Notes

14.

Le Rassemblement a fait en revanche l’impasse sur toute la partie nord du dĂ©partement (Bourgoin-Jallieu, La Tour-du-Pin), oĂč le vote FN est trĂšs Ă©levĂ©.

+ -

Cette pole position au sein de la gauche dans 4 cantons sur 5 au premier tour a permisaux candidats soutenus par le maire d’accĂ©der au second tour oĂč, comme Ă  Avignon, la gauche qu’ils reprĂ©sentaient l’a ensuite largement emportĂ© contre le FN.

À Grenoble, la victoire de la coalition rouge-verte aux municipales avait nourri de nombreux espoirs Ă  la « gauche de la gauche », qui entendait renouveler cet exploit aux dĂ©partementales et l’amplifier Ă  l’échelle du dĂ©partement. À cette fin, le Rassemblement (regroupant les mĂȘmes forces qu’aux municipales) prĂ©senta des binĂŽmes dans pas moins de 23 cantons isĂ©riens sur 29 et, bien Ă©videmment, dans les 4 cantons grenoblois14 (voir tableau 11). Et, ici aussi, l’effet domino a en partie fonctionnĂ© dans la mesure oĂč le Rassemblement a devancĂ© l’Union de la gauche (PS +PCF) au premier tour dans les cantons de Grenoble-1 et Grenoble-3 (il en va de mĂȘme dans la partie grenobloise du canton de Grenoble-2, le Rassemblement y obtenant 33,3% contre 25,3% pour l’Union de la gauche, cette derniĂšre reprenant l’ascendant dans les autres communes intĂ©grĂ©es dans ce canton) et s’est qualifiĂ© pour le second tour face Ă  la gauche dans le canton de Grenoble-4.

Tableau 11 : Score des binĂŽmes du Rassemblement Ă  Grenoble

Notes

15.

De la mĂȘme façon, alors que certains responsables Ă©cologistes et du FdG avaient fait de Lille un autre laboratoire qui devait prouver que l’alliance rouge-verte pouvait devancer le PS, ce scĂ©nario ne s’est pas produit : Ă  Lille-5, le PS a obtenu 37,6%, contre 19,2 % aux rouges-verts ; Ă  Lille-4, le rapport de force s’est Ă©tabli Ă  37,2% contre 9,6% ; Ă  Lille-3, Ă  32,8% contre 21,5% ; et Ă  Lille-1, Ă  20,1% contre 13%.

+ -

Au second tour, le Rassemblement l’a emportĂ© face Ă  la gauche « officielle » dans les cantons de Grenoble-1 et Grenoble-3, et a Ă©chouĂ© de peu dans celui de Grenoble-4. L’effet domino a donc partiellement fonctionnĂ© Ă  Grenoble et la gauche « alternative » y a consolidĂ© ses positions. En revanche, il est intĂ©ressant de constater que cette dynamique a vu ses effets s’arrĂȘter aux portes de la ville puisque, sur les 23 cantons oĂč le Rassemblement Ă©tait engagĂ©, il n’a devancĂ© la gauche « officielle » que dans 2 cantons (tous situĂ©s Ă  Grenoble15). Ce mouvement  ne s’est donc  pas propagé comme le souhaitaient ses promoteurs, mĂȘme si des scores significatifs ont Ă©tĂ© enregistrĂ©s dans l’agglomĂ©ration grenobloise et dans le sud du dĂ©partement : 16% Ă  Matheysine-TriĂšves, 15,7% Ă  Échirolles-Eybens ou bien encore 15,5% et 15,3% dans les 2 cantons du Moyen- et du Haut-GrĂ©sivaudan. À Marseille, le PS ne faisait pas face Ă  une alliance rouge-verte, mais Ă  la dissidence de Jean-NoĂ«l GuĂ©rini, prĂ©sident du conseil gĂ©nĂ©ral, sur fond d’affaires judiciaires et de luttes intestines. Les socialistes marseillais Ă©taient profondĂ©ment divisĂ©s, et Jean-NoĂ«l GuĂ©rini avait dĂ©cidĂ© de jouer sa propre carte pour se maintenir au pouvoir. Lors des municipales, il avait, dans son fief du 2e secteur de Marseille, orchestrĂ© le ralliement d’une de ses proches, Lisette Narducci, aux listes Gaudin dans l’entre-deux-tours, ce qui avait contribuĂ© Ă  parachever la lourde dĂ©faite de la liste officielle du PS emmenĂ©e par Patrick Mennucci. Aux Ă©lections sĂ©natoriales, en septembre 2014, du fait de l’appui de nombreux Ă©lus locaux sensibles aux confortables subventions que le conseil gĂ©nĂ©ral distribue dans de nombreuses communes, Jean-NoĂ«l GuĂ©rini Ă©tait parvenu, Ă  la surprise gĂ©nĂ©rale, Ă  faire Ă©lire 3 sĂ©nateurs sous ses propres couleurs en prenant des voix Ă  la droite mais aussi et d’abord au PS. Six mois aprĂšs, Ă  l’occasion des Ă©lections dĂ©partementales, Jean-NoĂ«l GuĂ©rini a tentĂ© de rééditer cet exploit en prĂ©sentant des binĂŽmes est ampillĂ©s La Force du 13, formation qu’il venait de crĂ©er. Or, contrairement  à  ce que nous avons observĂ© pour d’autres communes, l’effet domino n’a pas fonctionnĂ©. Il s’est certes qualifiĂ© pour le second tour (qu’il a remportĂ©) en battant au premier tour le binĂŽme socialiste dans son fief de Marseille-2, canton dans lequel il se prĂ©sentait en binĂŽme avec Lisette Narducci, mais, comme le montre le tableau 12, dans tous les autres cas ses candidats ont Ă©tĂ© sĂ©vĂšrement distancĂ©s par les binĂŽmes socialistes.

 

Tableau 12 : Les scores des binĂŽmes de La Force du 13 et du PS Ă  Marseille

Contrairement Ă  ce qui s’est passĂ© dans d’autres villes, ce fameux effet domino n’a pas fonctionnĂ© ici, car Jean-NoĂ«l GuĂ©rini n’avait pas remportĂ© les Ă©lections municipales mais seulement obtenu un trĂšs bon rĂ©sultat aux sĂ©natoriales, oĂč seuls les grands Ă©lecteurs votaient. Et si son statut de  prĂ©sident du conseil gĂ©nĂ©ral lui permettait d’avoir une vraie influence sur ce corps Ă©lectoral particulier, son assise politique dans l’ensemble du corps Ă©lectoral Ă©tait bien moindre, hormis dans son fiefhistorique que constitue le 2e secteur de Marseille.

 

3

Le FN a poursuivi son implantation locale

Lors des municipales, le FN Ă©tait parvenu Ă  conquĂ©rir 10 villes importantes (dont BĂ©ziers, remportĂ© par Robert MĂ©nard, soutenu par le FN). Ces conquĂȘtes marquaient la volontĂ© d’implantation locale manifestĂ©e par Marine Le Pen. Les Ă©lections dĂ©partementales constituaient donc pour le parti frontiste une nouvelle occasion de consolider et de dĂ©velopper son maillage territorial. Dans ce contexte, il est intĂ©ressant d’observer les performances des candidats frontistes dans les villes que ce parti avait conquises un an plus tĂŽt. MĂȘme si le bilan est contrastĂ©, on constate, comme le montre le tableau 13, que dans 6 cas sur 10 le FN a fait basculer Ă  son profit le ou les cantons qui englobaient les communes conquises.

Tableau 13 : Les performances du FN dans les cantons oĂč le FN a gagnĂ© unecommune lors des municipales

 

Dans les quatre autres  cas, le FN ne remporte pas le canton, mais  il est  en tĂȘte au second tour dans la commune, Ă  Hayange, Ă  Cogolin  et  au Luc. Il n’y a qu’à Mantes-la-Ville, ville conquise de justesse et Ă  la faveur d’une quadrangulaire aux municipales, que le binĂŽme frontiste, composĂ© notamment du maire Cyril Nauth, est battu.

L’effet domino a donc Ă©galement fonctionnĂ© pour  le  FN  qui,  à  l’instar des autres partis, peut capitaliser sur la « notabilisation » de ses Ă©lus et la dynamique créée par une victoire pour asseoir sa domination sur des villes, voire sur des territoires plus vastes. On constate en effet que le FN arrive non seulement en tĂȘte dans le chef-lieu de canton mais aussi dans de nombreuses communes voisines. Hormis le chef-lieu de canton, il est ainsi en tĂȘte au second tour dans 6 communes  sur 6 du canton de Beaucaire, dans 4 sur 4 de celui du Pontet, dans 14 sur 15 des cantons de BĂ©ziers et dans 35 des 75 petites communes que compte le canton de Villers-CotterĂȘts.

À partir d’HĂ©nin-Beaumont, dont la mairie a Ă©tĂ© remportĂ©e au premier tour en mars 2014, le FN a poursuivi sa stratĂ©gie de conquĂȘte de l’ensemble du bassin minier. Dans le dĂ©partement du Pas-de-Calais, ce ne sont pas moins de 6 cantons qui ont Ă©tĂ© gagnĂ©s : les 2 cantons d’HĂ©nin, mais aussi celui de Wingles, de Harnes, de Lens, tous limitrophes des cantons hĂ©ninois, et celui, un peu plus excentrĂ©, de Lillers. L’effet domino a donc fonctionnĂ© Ă  plein ici, et il s’est mĂȘme agi d’une vĂ©ritable contagion Ă partir de l’épicentre hĂ©ninois puisqu’à ces cantons tombĂ©s dans l’escarcelle frontiste sesont ajoutĂ©s d’autres cantons miniers oĂč les candidats lepĂ©nistes, ici aussi en duel face Ă la gauche (socialiste ou communiste), ont atteint des rĂ©sultats impressionnants et, parfois, frĂŽlĂ© la victoire.

Carte 2 : Score des binĂŽmes de gauche et du Front national au 2e tour de l’élection dĂ©partementale 2015 dans le bassin minier du Pas-de-Calais (en % des exprimĂ©s)

Comme le montre la carte 2, la gauche a mieux rĂ©sistĂ© dans la partie sud- ouest du bassin minier, mĂȘme si le FN approche les 50% dans de nombreuses communes. L’autre Ă©lĂ©ment qui frappe Ă  la lecture de cette carte, c’est que les communes dont le maire n’était pas candidat aux dĂ©partementales ont pour une bonne partie d’entre elles accordĂ© la majoritĂ© de leurs suffrages au FN. À l’inverse, les villes dont le premier Ă©dile figurait dans un binĂŽme de gauche ont quasiment toujours enregistrĂ© les moins bonnes performances pour le FN. Autrement dit, dans le bassin minier du Pas-de-Calais, la puissante dynamique frontiste n’a pu, pour l’essentiel, ĂȘtre contrĂ©e que par l’ancrage local d’élus candidats aux dĂ©partementales qui ont captĂ© sur leur nom une part de l’électorat qui, sinon, aurait votĂ© pour le FN. Sans doute conscients que la pression serait trĂšs forte, le PS et le PCF avaient choisi d’accorder la part belle aux Ă©lus locaux (maires et adjoints) lors de la composition des binĂŽmes. AprĂšs recension des mandats des candidats de gauche dans les 10 cantons du bassin minier du Pas-de-Calais 16, il apparaĂźt que cette stratĂ©gie a Ă©tĂ© payante puisqu’en moyenne le FN franchit trĂšs nettement la barre des 50% dans les communes dont les Ă©lus n’étaient pas candidats, alors qu’il se situe en dessous dans les communes dont les Ă©lus se prĂ©sentaient. Mais il ressort Ă©galement de ces calculs que la puissance de la vague frontiste a Ă©tĂ© telle qu’elle n’a pu ĂȘtre vĂ©ritablement endiguĂ©e que lorsque c’est le maire en personne qui est montĂ© en premiĂšre ligne, la prĂ©sence d’adjoints contenant certes un peu le vote FN qui atteint cependant en moyenne presque 50% dans les communes concernĂ©es.

Graphique 1 : Score du FN au second tour face Ă  la gauche dans les communes dubassin minier du Pas-de-Calais selon le profil de la commune

Cette « prime au maire » a non seulement permis de faire baisser le score du FN dans les communes concernĂ©es, mais elle a Ă©galement parfois fourni au binĂŽme de gauchele matelas de voix nĂ©cessaire pour gagner le canton. Il en est ainsi par exemple ducanton de Carvin. Au second tour, le FN se retrouve en tĂȘte dans 2 des 3 communes du canton (51,6% Ă  Carvin et 50,05% Ă  CourriĂšres), mais il est trĂšs nettement distancĂ© Ă  Libercourt, oĂč il n’atteint que 39,8%, cette commune optant pour son  maire,  Daniel Maciejasz,  qui, en tant que conseiller gĂ©nĂ©ral sortant, se reprĂ©sentait. DistancĂ© de 183 voix sur l’ensemble des deux autres communes, il inversera la vapeur en engrangeant dans sa ville une avance de 580 voix qui lui offrirent la victoire par 397 voix d’avance dans ce canton. Dans le dĂ©partement voisin du Nord, mais toujours dans le bassin minier, la « prime au maire » aussi a Ă©tĂ© dĂ©cisive pour barrer la route au FN dans le canton de Denain. Ce parti arrive en tĂȘte dans 12 communes sur les 18 que compte le canton mais, comme le montre le graphique 2, les 3 communes oĂč le FN est le plus bas sont prĂ©cisĂ©ment les communes dont les Ă©lus municipaux seprĂ©sentaient aux Ă©lections dĂ©partementales.

Graphique 2 : Score du FN au second tour dans les différentes communes du cantonde Denain

Michel Lefebvre, maire de Douchy-les-Mines, Ă©tait candidat, et son collĂšgue, Pascal Jean, maire de Neuville-sur-Escaut, son supplĂ©ant. Sur l’ensemble du canton, le binĂŽme du FdG ne bĂ©nĂ©ficie que de 558 voix d’avance sur le FN (voir tableau 14). Or ces deux communes, qui ne pĂšsent que 20% de l’ensemble des inscrits du canton, ontfourni 545 voix d’avance, soit la quasi- totalitĂ© de l’avance. Sans cet ancrage et le choixde prĂ©senter des maires aux dĂ©partementales, le canton aurait sans doute Ă©tĂ© remportĂ© par le FN.

Tableau 14 : Canton de Denain : l’avance du Front de gauche s’est construite dansles deux fiefs du binîme

III Partie

L’effet sortant

Nous avons vu que les Ă©lections dĂ©partementales avaient Ă©tĂ© marquĂ©es par l’effet domino postmunicipales. Un autre phĂ©nomĂšne s’observe dans des proportions encore plus importantes : c’est l’effet « sortant ». Bien  que l’on soit passĂ© d’un systĂšme uninominal Ă  un systĂšme binominal et que le pĂ©rimĂštre des cantons a souvent Ă©tĂ© largement modifiĂ©, on constate en effet que les sortants ont apparemment bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un avantage certain dans la mesure oĂč leur taux de victoire a Ă©tĂ© Ă©levĂ©.

 

1

Un taux de réélection élevé

Notes

17.

Ce taux est encore plus Ă©levĂ© et atteint 85% parmi les 72 binĂŽmes comptant un prĂ©sident sortant deconseil gĂ©nĂ©ral. Quasiment tous les prĂ©sidents sortants de droite ont Ă©tĂ© réélus (96,5%), leurs homologues de gauche Ă©tant un peu plus bousculĂ©s avec 77% de réélus, 10 d’entre eux seront dĂ©faits.Cela sera le cas par exemple dans l’Eure pour Jean-Louis Destans, battu dĂšs le premier tour dans son canton de Brionne, d’Alain Cottalorda dans l’IsĂšre, Ă©galement battu dĂšs le premier tour dans le canton de Bourgoin-Jallieu ou bien de RĂ©mi Chaintron, prĂ©sident sortant du conseil gĂ©nĂ©ral de SaĂŽne-et-Loire, sĂ©vĂšrement battu au second tour dans le canton de Louhans avec 33,7% contre 66,3% pour le binĂŽme UMP.

+ -

Si l’on considĂšre les 1.353 cantons oĂč se prĂ©sentait un binĂŽme composĂ© d’un ou de deux sortants, 115 de ces binĂŽmes ont Ă©tĂ© Ă©lus dĂšs le premier tour. Au second tour, dans les 881 cantons oĂč un binĂŽme avec au moins un sortant Ă©tait prĂ©sent en configuration de duel « classique » (gauche-droite, droite-FN, gauche-FN), 742 cantons ont vu le binĂŽme sortant l’emporter, soit un taux de victoire au second tour de 84%. Ce score impressionnant s’explique certes en partie par le nombre Ă©levĂ© de duels face au FN, configuration qui s’est, la plupart du temps, soldĂ©e par la dĂ©faite du FN et la victoire du sortant qu’il soit de droite ou de gauche, mais ce taux Ă©levĂ© manifeste bien aussi l’existence d’une prime aux sortants qui les a favorisĂ©s. On prĂ©cisera, au regard du contexte national dans lequel s’inscrivait cette Ă©lection, que les sortants de droite en ont davantage profitĂ© que ceux de gauche, qui reprĂ©sentent 129 des 139 binĂŽmes sortants battus en duel au second tour.

Si l’on observe toujours les 1.353 cantons oĂč se prĂ©sentait un binĂŽme avec un ou deux sortants, dans 159 cas le second tour a pris la forme d’une triangulaire gauche-droite-FN. Dans 116 de ces cantons, le sortant l’a emportĂ©, soit un taux de victoire au second tour de 73%. Et, Ă  nouveau, cette prime aux sortants a moins bĂ©nĂ©ficiĂ© Ă  la gauche, qui s’est retrouvĂ©e avec 40 des 43 binĂŽmes sortants battus au second tour deces triangulaires. Au total, parmi les 1.353 cantons oĂč un binĂŽme avec au moins un sortant se prĂ©sentait, 1.019 ont réélu un sortant, soit 75% de sortants victorieux17.

Le taux de victoire est nettement moins Ă©levĂ© quand deux binĂŽmes avec au moins un sortant se prĂ©sentaient au premier tour, puisque dans ce cadre-lĂ  la prime au sortant de l’un Ă©tait partiellement ou fortement contrebattue par l’ancrage de l’autre sortant. Parmi les 596 binĂŽmes de sortants qui en affrontaient un autre (configuration ayant prĂ©valu dans 298 cantons), la probabilitĂ© de l’emporter pour un sortant face Ă  un autre sortant n’est plus que de 45% contre 75% quand il n’avait pas de sortants face Ă  lui. Ce diffĂ©rentiel est Ă©levĂ©, mais il ne doit pas masquer une autre rĂ©alitĂ© : la prĂ©sence de deux binĂŽmes sortants a certes mĂ©caniquement fait chuter leurs chances respectives de l’emporter mais elle a aussi trĂšs massivement bloquĂ© le jeu. Dans 91% de ces 298 cantons, c’est un sortant qui s’est imposĂ©. Autrement dit, parmi les 596 binĂŽmes sortant se prĂ©sentant dans ces cantons, 45% l’ont emportĂ©, alors que la victoire n’a concernĂ© que 4% des 1.327 binĂŽmes non sortants qui se prĂ©sentaient face Ă  eux.

Du fait du redĂ©coupage des cantons et, la plupart du temps, de leur regroupement, lescrutin dĂ©partemental de 2015 a donc parfois opposĂ© deux sortants sur une mĂȘmecirconscription Ă©lectorale, ce qui est exceptionnel. Si en tant que sortants, ils avaient, on l’a vu, une plus forte probabilitĂ© d’ĂȘtre Ă©lus, ils affrontaient d’autres sortants aussi potentiellement bien placĂ©s qu’eux pour l’emporter. Au travers des quelques exemples qui vont suivre, on constatera que la capacitĂ© Ă  maximiser son avance dans son fief et Ă  trouver des points d’appui dans les autres anciens cantons nouvellement agrĂ©gĂ©s dans le nouveau pĂ©rimĂštre en prenant comme binĂŽme ou supplĂ©ant tel ou tel maire s’est rĂ©vĂ©lĂ©e dĂ©cisive pour l’emporter sur le sortant adverse.

2

De l’importance de la composition des binĂŽmes

Notes

18.

Commune appartenant Ă  l’ancien canton de PlĂ©neuf-Val-AndrĂ©.

+ -

Dans les CĂŽtes-d’Armor, dans le canton de PlĂ©neuf-Val-AndrĂ© (composé  des anciens cantons de PlĂ©neuf et de Matignon), Yannick Morin, conseiller gĂ©nĂ©ral sortant UMP, a trĂšs nettement devancĂ© dans son ancien canton de PlĂ©neuf-Val-AndrĂ© la conseillĂšre gĂ©nĂ©rale socialiste sortante du canton de Matignon, Marie-Reine Tillon, avec un score au second tour de 58,2% contre 41,8% (voir carte 3). Cette avance de plus de 1.100 voix s’explique sans doute en partie par le fait que la droite a « bĂ©tonnĂ© » ses positions en alignant, en plus de Yannick Morin, sortant et adjoint au maire d’Erquy18, Jean-Yves Le Bas, maire de PlĂ©neuf-Val-AndrĂ© et supplĂ©ant du binĂŽme. Dans l’ancien canton de Matignon, Marie-Reine Tillon, conseillĂšre en place depuis 1992, s’est certes appuyĂ©e sur son mandat de maire de Matignon, mais elle ne comptait pas d’autres maires dans son binĂŽme et parmi ses supplĂ©ants.Elle arrive certes en tĂȘte dans le pĂ©rimĂštre de son ancien canton (50,9% contre 49,1%), mais avec une avance de 110 voix seulement, ce qui est totalement insuffisant pour combler le retard enregistrĂ© dans l’ex- canton de PlĂ©neuf-Val-AndrĂ©.

Carte 3 : Score des binĂŽmes de gauche et de droite au 2e tour de l’électiondĂ©partementale 2015 dans le canton de PlĂ©neuf-Val-AndrĂ© (en % des exprimĂ©s)

Notes

19.

Sur la seule commune de Machecoul, la droite est en tĂȘte avec 53,1% des voix, mais elle est seconde dans les cinq autres communes du canton.

+ -

Un peu plus au sud, en Loire-Atlantique, le nouveau canton de Machecoul (reprenant l’ancien canton de Machecoul plus ceux de Bourgneuf-en-Retz et du Pellerin) voyait s’opposer Jean-Raymond Audion, conseiller sortant UMP de Bourgneuf, et Jean Charrier, conseiller DVG sortant du canton de Machecoul (voir carte 4). Ce dernier, Ă©galement maire de Saint-Mars-de- Coutais, a engrangĂ© une large avance dans son ancien canton de Machecoul avec un score de 56,4% contre 43,6%, soit 640 voix d’avance. Le binĂŽme de droite avait certes choisi comme supplĂ©ant, Didier Favreau, maire de Machecoul, mais cet appui n’a pas permis d’inverser la tendance dans l’ancien canton de Machecoul19. ParallĂšlement Ă  cet Ă©chec, le binĂŽme de droite ne l’emporte que d’une courte tĂȘte (50,6% contre 49,4%) dans l’ancien canton de Bourgneuf, ce faible score associĂ© Ă  l’amputation de l’ancien canton de Bourgneuf de deux  communes  rattachĂ©es  au canton  de Pornic (commune de La Bernerie et des Moutiers-en-Retz) aboutissant Ă  rĂ©duire l’avance de la droite Ă  seulement 32 voix dans  l’ancien  canton de son sortant. Enfin, dans la troisiĂšme partie du canton, correspondant Ă  l’ancien canton du Pellerin, la gauche en s’appuyant sur la prĂ©sence,en tant que supplĂ©ant, de Bernard Morilleau, maire de Sainte-Pazanne, l’emporte largement par un score de 56,4% contre 43,6% pour la droite, qui ne bĂ©nĂ©ficiait pas de relais sur ce territoire. Au total, la gauche a enregistrĂ© 667 voix d’avance dans cetancien canton, auxquelles s’ajoutent les 640 voix de l’ancien canton de Machecoul, fief du candidat sortant de gauche, quand la droite ne parvenait Ă  surclasser la gauche que de 32 voix dans l’ancien canton de Bourgneuf-en-Retz, terre d’élection de Jean-Raymond Audion. Ce dernier accuse ainsi au total 1.275 voix de retard sur son rival sur l’ensemble du nouveau canton de Machecoul. Le « basculement » Ă  gauche du canton de Machecoul a contribuĂ©, avec la victoire Ă  l’arrachĂ© de la gauche dans le canton de Blain (regroupant tout ou partie des anciens cantons de Saint- Étienne-de-Montluc et de Savenay) avec 51,6% et 501 voix d’avance, au maintien Ă  gauche de la Loire-Atlantique, la majoritĂ© sortante ne bĂ©nĂ©ficiant au soir du second tour que d’un canton d’avance sur les 31 que compte ce dĂ©partement.

 

Carte 4 : Score des binĂŽmes de gauche et de droite au 2e tour de l’électiondĂ©partementale 2015 dans le canton de Machecoul (en % des exprimĂ©s)

Notes

20.

GĂ©rard DĂ©riot Ă©tait Ă©galement adjoint au maire de CĂ©rilly et tĂȘte de liste dĂ©partementale pour la droite et le centre.

+ -

21.

Soit un total de 45 voix (on rappelle que la droite a remportĂ© le canton avec 48 voix d’avance).

+ -

Inversement, le basculement Ă  droite du conseil gĂ©nĂ©ral de l’Allier, prĂ©cĂ©demment dirigĂ© par les communistes, a Ă©tĂ© abondamment commentĂ© et Ă©rigĂ© en symbole de la vague bleue et des difficultĂ©s rencontrĂ©es par la gauche et le PCF Ă  maintenir leurs positions. Pour spectaculaire qu’il soit, ce basculement n’a pas pour autant Ă©tĂ© engendrĂ©par un mouvement massif. Le changement de majoritĂ© s’est jouĂ© Ă  un canton prĂšs, et lecanton qui a permis la bascule, celui de Bourbon-l’Archambault, n’a Ă©tĂ© conquis par ladroite sur le PCF qu’avec 48 voix d’avance (voir tableau 15). Dans ce nouveau canton issu du regroupement des anciens cantons de Bourbon-l’Archambault, Lurcy- LĂ©vis etCĂ©rilly, on assistait Ă©galement, comme dans les exemples prĂ©cĂ©dents Ă  un affrontemententre deux sortants. La droite Ă©tait reprĂ©sentĂ©e par GĂ©rard DĂ©riot, sĂ©nateur, ancien conseiller gĂ©nĂ©ral du canton de CĂ©rilly20 ayant rĂ©cemment dĂ©missionnĂ© de son mandat au profit de Corinne Trebosc, qui n’était autre que son binĂŽme pour cette Ă©lection. Face Ă  eux, le PCF alignait dans ces campagnes rouges du Bourbonnais, Nicolas Thollet, conseiller gĂ©nĂ©ral sortant du canton de Lurcy-LĂ©vis et maire de la commune dePouzy- MĂ©sangy. Mais ni son binĂŽme ni ses supplĂ©ants n’avaient de mandats locaux significatifs, et son collĂšgue, Gilles Mazuel, conseiller gĂ©nĂ©ral communiste sortant ducanton de Bourbon-l’Archambault, ne se reprĂ©sentait pas. Face Ă  ce dispositif assez parcellaire, le binĂŽme de droite disposait, quant Ă  lui, d’un relais Ă  l’extĂ©rieur de son fief de CĂ©rilly, en la personne de Claude Vanneau, supplĂ©ant du binĂŽme et maire de Lurcy-LĂ©vis, commune situĂ©e dans l’ancien canton du candidat communiste ĂȘtre prĂ©sentant le quart du corps Ă©lectoral du canton. Au second tour, dans cettecommune, la droite a virĂ© en tĂȘte avec 51,7%, soit une avance de 27 voix, auxquelles on peut ajouter les 18 voix d’avance fournies par la petite commune voisine de Neure21. Ces points d’appui de la droite dans le canton de l’adversaire ont contribuĂ© Ă minimiser l’avance prise par le PCF dans le fief de son candidat, qui y obtient 53,2% des voix, soit seulement 132 voix d’avance.

Carte 5 : Score des binĂŽmes de gauche et de droite au 2e tour de l’élection dĂ©partementale 2015 dans le canton de Bourbon-l’Archambault (en % des exprimĂ©s)

Le binĂŽme de droite, Ă  l’inverse, a, comme on peut le voir dans le tableau 15, maximisĂ©son avance dans son fief de CĂ©rilly. Les 566 voix d’avance acquises ici ont permis decompenser le retard de 386 voix enregistrĂ©es dans l’ancien canton de Bourbon-l’Archambault, bastion du communisme rural, et le moindre retard qu’attendu dans l’ancien canton de Lurcy-LĂ©vis. Cette combinaison d’un fort rendement Ă©lectoral dans son fief et de la capacitĂ© Ă  trouver des relais dans le bastion adverse a permis Ă  ladroite de l’emporter d’une courte tĂȘte dans ce nouveau canton de Bourbon-l’Archambault, victoire provoquant ensuite le basculement du conseil gĂ©nĂ©ral del’Allier.

 

Tableau 15 : Nombre de voix obtenues par la droite et le PCF au second tour dansles trois anciens cantons du canton de Bourbon-l’Archambault

Le canton de Sin-le-Noble dans le Nord est, lui aussi, une nouvelle crĂ©ation qui regroupe 12 communes sur 13 de l’ancien canton de Marchiennes et 3 communes de l’ancien canton de Douai Nord. Il constitue lui aussi  un  cas intĂ©ressant Ă  Ă©tudier car, alors que les deux anciens cantons Ă©taient solidement dĂ©tenus  par le PCF 22, le PS y a devancĂ© le Front  de gauche  au premier tour. L’avance Ă©tait certes limitĂ©e (25% contre 22,1%), mais suffisante pour permettre au PS d’accĂ©der au second tour qu’il gagnera face au FN et, surtout, exceptionnelle dans la mesure oĂč dans tous les autres bastions communistes du Nord, le Front de gauche est parvenu Ă  l’emporter sur le PS au premier tour comme le montre le graphique 3.

 

Graphique 3 : Le Front de gauche parvient généralement à devancer le PS dans ses bastions historiques du département du Nord

On peut dĂšs lors se demander si cette exception n’est  pas due Ă  un effet du redĂ©coupage, mais l’analyse des rĂ©sultats commune par commune ne semble pasvraiment valider cette hypothĂšse. Cette inversion du rapport de force interne Ă  lagauche paraĂźt en revanche rĂ©sulter des choix stratĂ©giques effectuĂ©s par les deux partis. Le PS a investi FrĂ©dĂ©ric Delannoy, maire de Hornaing et prĂ©sident de la communautĂ© de communes CƓur d’Ostrevent. L’effet notable a jouĂ© Ă  plein, puisqu’il a obtenu 63,6% au premier tour dans sa commune, soit 970 voix, contre 4,7% et 72 voix pour le PCF, c’est- Ă -dire 898 voix d’avance. À cet atout s’est ajoutĂ© le fait que son binĂŽme Ă©tait Josyane Bridoux, figure communiste bien connue sur le territoire et conseillĂšre municipale Ă  Sin-Le-Noble. Dans cette commune, l’une des plus importantes du canton, ce ticket ainsi constituĂ© arrive Ă©galement en tĂȘte avec 24,6% contre 16,8%pour le PCF et 324 voix d’avance.

En face, le dispositif communiste Ă©tait trĂšs fragilisĂ©, car les deux conseillers gĂ©nĂ©raux sortants, Jean-Claude Quennesson, conseiller gĂ©nĂ©ral sortant du canton de Marchiennes (dont il est maire de la commune depuis 1977), et Jacques Michon, conseiller sortant du canton de Douai Nord et maire de Waziers, ne se reprĂ©sentaient pas. Pour pallier l’absence de ces deux piliers trĂšs importants, le PCF avait fait le choix, rĂ©trospectivement hasardeux, de prĂ©senter Alain Brunel, lui aussi figure implantĂ©e mais hors du canton. Il est en effet maire de Lewarde et conseiller gĂ©nĂ©ral sortant du canton d’Aniche, limitrophe du canton de Sin-le-Noble, mais son ancrage local et sa « prime personnelle » (c’est-Ă -dire les voix qu’il pouvait drainer sur son nom propre au-delĂ  de son Ă©lectorat idĂ©ologiquement proche) n’ont pas pu ĂȘtre mobilisĂ©s dans cette bataille. NĂ©anmoins, sa colistiĂšre, MichelleBlanquet, maire adjointe de Somain, et leurs supplĂ©ants, Jacky Notot, premier adjoint Ă  Marchiennes, et Claudine Parnetzki, maire adjointe Ă  Waziers, ont pu «tirer» le score du PCF dans leurs communes respectives. Le binĂŽme communiste a ainsi obtenu 30,9% Ă  Somain (contre 17,2% pour le PS), 23% Ă  Marchiennes (contre 16,5%) et 38,2% Ă  Waziers (contre 13,6%), mais dans ces deux derniĂšres communes, le fait que les deux maires (conseillers gĂ©nĂ©raux sortants) ne se reprĂ©sentent pas et que le PCF aligne pour les remplacer des adjoints a sans doute Ă©tĂ© moins efficace Ă©lectoralement. La « prime personnelle » des adjoints a vraisemblablement Ă©tĂ© moins Ă©levĂ©e que celles des maires dans ces deux communes et dans les communes limitrophes. Au total, le PS est en tĂȘte de la gauche dans 10 communes, le PCF ne le surclassant que dans 5, la perte du poids de deux maires conseillers gĂ©nĂ©raux sortants n’ayant pas pu ĂȘtre compensĂ©e par le fait d’aligner un sortant extĂ©rieur au canton, mĂȘme flanquĂ© de trois adjoints au maire. Si l’on compare les rĂ©sultats du FdG avec ceux des candidatscommunistes lors des cantonales de 2008 (voir tableau 16), on s’aperçoit en effet que l’effondrement est gĂ©nĂ©ralisĂ©, mais que les pertes sont particuliĂšrement sĂ©vĂšres Ă  Somain (– 39,2 points) et Ă  Waziers (– 21,4 points), oĂč les deux maires ne se sont pas reprĂ©sentĂ©s aux dĂ©partementales cette annĂ©e.

Tableau 16 : Score comparé du PCF en 2008 et du Front de gauche en 2015 aupremier tour dans les communes du nouveau canton de Sin-le-Noble

Cantons oĂč le FN a Ă©tĂ© battu, mais oĂč il a rĂ©alisĂ© plus de 48% des voix

Nos derniÚres études
Commentaires (0)
Commentaires (0)
Commenter

Aucun commentaire.