La contestation animaliste radicale
Les vĂ©gans sont en train de rĂ©ussir Ă transformer la question animale en controverse et mĂȘme en vĂ©ritable problĂšme public.Introduction*
Un phénomÚne récent en France
Les pionniers britanniques de la cause animale
LâĂ©mergence rĂ©cente de lâanimalisme radical en France
Les caractĂ©ristiques de l’animalisme radical
Radicalité des propos
Radicalité des visions
Radicalité des modes opératoires
Les trois pĂŽles des animalistes radicaux
Le véganisme : les animal free
LâantispĂ©cisme : la nĂ©gation de la supĂ©rioritĂ© des « animaux humains »
Le pĂŽle de la libĂ©ration animale : lâarmĂ©e des 12 singes
Les mouvements radicaux
Les organisations économiques véganes
Les associations dâinformation et de sensibilisation Ă la cause animale
Les groupes de « libération animale »
Loin d’ĂȘtre tous vĂ©gans
Des végans impopulaires en France
Une influence pourtant loin dâĂȘtre nĂ©gligeable
Résumé
Le monde des associations de protection animale a beaucoup Ă©voluĂ© ces derniĂšres annĂ©es, avec notamment la montĂ©e en puissance dâun animalisme radical incarnĂ© par des courants de pensĂ©e, des individus et des groupes qui ne militent plus seulement en faveur de lâamĂ©lioration des conditions de vie des animaux mais aussi pour la fin de toute forme dâexploitation des animaux. Ce qui implique, par exemple, de leur point de vue, la fin de lâĂ©levage en France. On a ainsi pu observer lâĂ©mergence de nouvelles thĂ©matiques (vĂ©ganisme, antispĂ©cisme, libĂ©ration animaleâŠ), de nouveaux mouvements (dont le plus connu est lâassociation L214) et de nouveaux modes opĂ©ratoires (diffusion de vidĂ©os Ă charge contre lâindustrie de la viande ou dâautres formes dâexploitation des animaux, actions de vandalisme et dâintimidation visant des boucheries et dâautres commercesâŠ).
MĂȘme si les vĂ©gans sont ultraminoritaires dans la sociĂ©tĂ© française et plutĂŽt impopulaires si lâon en croit les rĂ©sultats de quelques enquĂȘtes dâopinion, leur « part de voix » dans lâespace public nâen est pas moins significative, tout comme leur influence auprĂšs dâune partie de la population, notamment parmi les jeunes. Enfin, ils sont Ă©galement en train de rĂ©ussir Ă transformer la question animale en controverse et mĂȘme en un vĂ©ritable problĂšme public.
Eddy Fougier,
Politologue, consultant indĂ©pendant, chargĂ© dâenseignement Ă Sciences Po Aix-en-Provence et Ă lâAudencia Business School.
La Fondation pour lâinnovation politique remercie chaleureusement David Michael Bowers, artiste peintre originaire de Pennsylvanie (ĂtatsâUnis), pour sa contribution Ă la publication de cette note. LâĆuvre Vegetabull sâinscrit dans une sĂ©rie de peintures utilisant une technique rappelant les grands maĂźtres hollandais du XVIIĂšme siĂšcle tout en incorporant des thĂšmes modernes et symbolistes.
Introduction*
En France, au dĂ©but des annĂ©es 2000, seuls quelques initiĂ©s savaient ce quâĂ©tait un vĂ©gan. Dans la presse française, un seul article mentionnait le terme « vĂ©gan » en 2000. En 2017, pas moins de 1.638 articles ont citĂ© au moins une fois ce terme1. Aujourdâhui, une grande partie des Français a dĂ©jĂ entendu parler des vĂ©gans ou de lâassociation L214. Les consommateurs peuvent mĂȘme trouver dans les rayons de leurs supermarchĂ©s des produits de grandes marques ou de marques de distributeurs estampillĂ©s « veggie ». Au dĂ©but de ce siĂšcle, mĂȘme si des mouvements dĂ©nonçaient dĂ©jĂ la pratique de la corrida, de la chasse, du gavage des oies ou encore la commercialisation de la fourrure, on ne savait pas vraiment Ă quoi pouvait ressembler un mouvement de libĂ©ration animale comme le Front de libĂ©ration des animaux (ALF) ou ce quâĂ©taient plus gĂ©nĂ©ralement lâanimalisme radical, le spĂ©cisme (et donc lâantispĂ©cisme) ou l’abolitionnisme animal. Or, en juin 2018, la ConfĂ©dĂ©ration Française de la Boucherie, BoucherieâCharcuterie, Traiteurs (CFBCT) a, dans un courrier adressĂ© au ministre de lâIntĂ©rieur dâalors, GĂ©rard Collomb, demandĂ© une protection policiĂšre de ses Ă©tablissements aux autoritĂ©s publiques, tandis quâun abattoir Ă©tait victime dâun incendie volontaire dans lâAin au mois de septembre de la mĂȘme annĂ©e.
Il est Ă©vident que le paysage de la protection animale, ce que lâon peut appeler lâanimalisme pour dĂ©signer lâensemble des courants sâintĂ©ressant Ă la cause animale, a mutĂ© ces derniĂšres annĂ©es. Il ne se limite plus, loin de lĂ , aux traditionnelles associations de dĂ©fense des animaux, telles que la SociĂ©tĂ© protectrice des animaux (SPA), la Fondation 30 millions dâamis ou encore la Fondation BrigitteâBardot. Un animalisme radical a Ă©mergĂ© en France. Il est incarnĂ© par des courants de pensĂ©e, des individus et des groupes qui militent non seulement en faveur de lâamĂ©lioration des conditions de vie des animaux, mais aussi pour la fin de toute forme dâexploitation des animaux. Ce qui implique, par exemple, de leur point de vue, la fin de lâĂ©levage en France. Ils recourent Ă de nouveaux modes opĂ©ratoires, tels la diffusion de vidĂ©os filmĂ©es clandestinement dans des abattoirs ou des Ă©levages en batterie â la marque de fabrique de lâassociation L214 â, des happenings dans des espaces publics ou, pour les plus radicaux, le caillassage de vitrines de boucheries. Quelques groupes (comme L214) ou personnalitĂ©s (comme le journaliste Aymeric Caron) sont maintenant bien connus du grand public. Mais la nĂ©buleuse des dĂ©fenseurs radicaux de la cause animale est bien plus complexe quâil nây paraĂźt au premier abord.
Lâobjectif de cette Ă©tude est dâĂ©tudier lâanimalisme radical, ses diffĂ©rents courants de pensĂ©e et ses diffĂ©rents mouvements, ses modes opĂ©ratoires et, enfin, son impact sur la sociĂ©tĂ© française actuelle.
Un phénomÚne récent en France
Voir Marianne Celka, VĂ©gan Des Ă©co-warriors au business de la radicalitĂ©, ArkhĂȘ, 2018.
Le vĂ©gĂ©tarisme et la dĂ©fense de la cause animale sont loin dâĂȘtre des phĂ©nomĂšnes nouveaux. Le vĂ©gĂ©tarisme Ă©tait ainsi dĂ©jĂ revendiquĂ© par les adeptes du jaĂŻnisme, une religion apparue en Inde au Xe siĂšcle avant notre Ăšre, ou par des philosophes de lâAntiquitĂ© grecque, comme Pythagore et ses disciples, au VIe siĂšcle avant JĂ©susâChrist, ou bien Plutarque, aux Ier et IIe siĂšcles de notre Ăšre. DâaprĂšs la sociologue Marianne Celka, le rejet de la consommation de viande est rĂ©apparu avec les cathares, puis avec certains penseurs humanistes de la Renaissance et, surtout, avec les « transcendantalistes » du XIXe siĂšcle, incarnĂ©s par Henry David Thoreau, et lâĂ©cologisme du XXe siĂšcle2.
Les pionniers britanniques de la cause animale
Câest en Angleterre, au XIXe siĂšcle, que sont apparues les premiĂšres associations de protection des animaux et la premiĂšre association vĂ©gĂ©tarienne. La Society for the Prevention of Cruelty to Animals (SPCA) a Ă©tĂ© ainsi créée en 1824, notamment pour dĂ©fendre la protection des chevaux dâattelage. La version française sera créée en 1845 avec la SociĂ©tĂ© protectrice des animaux (SPA). La Society for the Protection of Animals Liable to Vivisection a Ă©tĂ© fondĂ©e, quant Ă elle, en 1875. Enfin, la Vegetarian Society a Ă©tĂ© instituĂ©e en 1847. Le mot français « vĂ©gĂ©tarien » vient dâailleurs de lâanglais vegetarian, terme qui existe depuis 1839.
Câest Ă©galement en Angleterre quâĂ©mergent, cette fois au XXe siĂšcle, les principaux courants de lâanimalisme radical. Le terme vegan et la Vegan Society sont créés outreâManche en 1944. Y apparaissent Ă©galement, un peu plus de deux dĂ©cennies plus tard, les premiers mouvements recourant Ă une action directe au nom de la protection des animaux, avec la Hunting Saboteurs Association (HSA) en 1964, puis au nom de la « libĂ©ration animale » avec le groupe Band of Mercy, formĂ© en 1973 et Ă lâorigine cette annĂ©eâlĂ de ce qui serait la premiĂšre action « Ă©coterroriste » (incendie volontaire dâun laboratoire de vivisection) et, un an plus tard, de la premiĂšre action de libĂ©ration dâanimaux. Ce dernier groupe deviendra lâAnimal Liberation Front (ALF, Front de libĂ©ration des animaux) en 1976. Câest en Angleterre quâun groupe animaliste radical, lâAnimal Rights Militia (ARM), va commettre, en 1982, une action qui peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un acte de nature terroriste en envoyant des courriers piĂ©gĂ©s destinĂ©s Ă Margaret Thatcher, alors Premier ministre, et aux leaders des trois principaux partis dâopposition. Câest encore en GrandeâBretagne quâest créé le terme « spĂ©cisme », en 1970, et quâest organisĂ©e Ă Cambridge, en 1977, la premiĂšre confĂ©rence internationale sur le droit des animaux. Enfin, câest dans ce pays que sâest dĂ©clarĂ©e la crise de la « vache folle » et quâelle a Ă©tĂ© la plus meurtriĂšre, notamment durant les annĂ©es 1990, ce qui a contribuĂ© Ă affecter durablement la perception de la viande par les consommateurs dans un grand nombre de pays.
LâĂ©mergence rĂ©cente de lâanimalisme radical en France
Jonathan Safran Foer, Faut-il manger les animaux ?, Ăditions de lâOlivier, 2011.
Notamment No Steak, Fayard, 2013, et AntispĂ©ciste. RĂ©concilier lâhumain, lâanimal, la nature, Don Quichotte, 2016.
Matthieu Ricard, Plaidoyer pour les Vers une bienveillance pour tous, Allary Ăditions, 2014.
Franz-Olivier Giesbert, Lâanimal est une Pour nos sĆurs et frĂšres les bĂȘtes, Fayard, 2014.
Jean-Paul Sportiello, « Les Ă©lus de la chambre dâagriculture rĂ©unis en session mardi matin au Safran Ă Panazol », lepopulaire.fr, 27 novembre 2015.
Centre international de recherche sur le cancer, « Le Centre international de recherche sur le cancer évalue la consommation de la viande rouge et des produits carnés transformés », communiqué de presse, 25 octobre 2015.
Le Groupe dâĂ©tudes sur la protection animale de lâAssemblĂ©e nationale alors prĂ©sidĂ© par la dĂ©putĂ©e GeneviĂšve Gaillard a prĂ©sentĂ© en avril 2014 une proposition de loi sur le statut de lâanimal qui allait plus loin que lâamendement Glavany puisquâelle proposait de crĂ©er une nouvelle catĂ©gorie juridique dans le Code civil pour les animaux aux cĂŽtĂ©s des personnes et des objets. Cette proposition de loi nâa pas Ă©tĂ© adoptĂ©e.
Ces diffĂ©rents concepts et modes dâaction ont eu cependant du mal Ă traverser la Manche et Ă se dĂ©velopper en France, le pays du foie gras, oĂč lâon pratique couramment la corrida et la chasse, oĂč lâon mange beaucoup de charcuterie et de plats Ă base de viande, y compris du cheval, du lapin, des escargots, des grenouilles et du gibier sauvage⊠Câest seulement en effet durant la seconde moitiĂ© des annĂ©es 2000 que sont apparues ces formes radicales dâanimalisme en France. Elles se sont notamment manifestĂ©es par la crĂ©ation de lâassociation L214 en 2008, association qui va largement contribuer Ă faire connaĂźtre au grand public la cause vĂ©gane, mais aussi par les premiĂšres actions menĂ©es sur le territoire français par des activistes des branches françaises des deux organisations symboles de lâanimalisme radical dans le monde, Ă savoir lâassociation « Pour une Ă©thique dans le traitement des animaux » (People for the Ethical Treatment of Animals, PETA), la plus importante association de protection animale du monde, et lâALF.
Ainsi, en octobre 2006, Ă Bordeaux, deux militantes de PETA France sâenferment dans une cage devant un fastâfood pour protester contre les mauvais traitements infligĂ©s aux volailles dans des Ă©levages industriels et lâassociation organise Ă Paris deux manifestations contre le couturier JeanâPaul Gaultier Ă lâoccasion des dĂ©filĂ©s de prĂȘtâĂ âporter pour protester contre la prĂ©sence de fourrure dans ses collections. En 2007, le groupe anglais Animal Rights Militia (ARM) revendique la contamination, en France, de 85 flacons de la solution dâentretien pour lentilles de Ciba Vision, filiale du groupe pharmaceutique Novartis. MĂȘme si la contamination nâa jamais pu ĂȘtre prouvĂ©e, Novartis a Ă©tĂ© nĂ©anmoins dans lâobligation de retirer de 10.000 Ă 20.000 flacons de solutions pour lentilles en France et en GrandeâBretagne. En mai 2007, des activistes de lâALF sont Ă lâorigine dâun incendie criminel des locaux lyonnais de lâentreprise Tecniplast, qui fabrique des cages et de lâĂ©quipement dâanimalerie, et qui est accusĂ©e de travailler avec lâentreprise britannique dâexpĂ©rimentation animale Huntingdon Life Sciences (HLS), lâune des cibles favorites des mouvements de libĂ©ration animale. Un an plus tard, le laboratoire Charles River, filiale du groupe amĂ©ricain du mĂȘme nom qui Ă©lĂšve des animaux de laboratoire, est victime lui aussi dâun incendie volontaire qui dĂ©truit trois vĂ©hicules et une partie de ses locaux suite Ă lâexplosion dâune bouteille de gaz. Enfin, en dĂ©cembre 2010, les locaux administratifs de Biomatech Namsa, sociĂ©tĂ© spĂ©cialisĂ©e dans lâĂ©valuation des produits de santĂ© Ă lâaide de tests toxicologiques, sont incendiĂ©s Ă ChasseâsurâRhĂŽne, dans lâIsĂšre, et cette action est revendiquĂ©e par lâARM. Ces diffĂ©rents Ă©vĂšnements n’ont pour autant pas vĂ©ritablement affectĂ© le grand public.
Câest ce qui va changer au dĂ©but des annĂ©es 2010 avec la parution de diffĂ©rents ouvrages ou la mĂ©diatisation des vidĂ©os de L214 ou dâAymeric Caron. En janvier 2011, sort en France la traduction de lâouvrage de lâAmĂ©ricain Jonathan Safran Foer, Faut-il manger les animaux ?, qui a un Ă©cho important3. En septembre 2012, le journaliste Aymeric Caron, militant de la cause vĂ©gane alors inconnu du grand public, devient chroniqueur dans la trĂšs populaire Ă©mission On nâest pas couchĂ© sur France 2. Il occupera cette fonction jusquâen 2015 et utilisera cette plateforme exceptionnelle pour diffuser ses idĂ©es auprĂšs dâun large public. Sâappuyant sur cette notoriĂ©tĂ©, Aymeric Caron fera aussi paraĂźtre plusieurs ouvrages sur ce thĂšme4. En octobre 2014, Matthieu Ricard5 et FranzâOlivier Giesbert6 publient eux aussi des ouvrages dĂ©fendant la cause animale. Un an plus tard, en novembre 2015, France 3 diffusera dâailleurs le film Lâanimal est une personne, rĂ©alisĂ© par le mĂȘme FranzâOlivier Giesbert sur la base du contenu de son livre. Câest Ă cette occasion que lâon voit apparaĂźtre sembleâ tâil pour la premiĂšre fois dans la presse, en lâoccurrence dans le journal Le Populaire du Centre, lâexpression « agriculture bashing », dans la bouche dâĂ©lus de la chambre dâagriculture de la HauteâVienne7. Ce film est, en effet, diffusĂ© quelques semaines aprĂšs la mise en ligne au mois dâoctobre par lâassociation L214 dâune vidĂ©o tournĂ©e Ă lâintĂ©rieur de lâabattoir municipal dâAlĂšs, dans le Gard, et qui fait alors lâobjet pour la premiĂšre fois dâune forte mĂ©diatisation. Il est Ă noter que câest Ă©galement en octobre 2015 que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), créé en 1995 par lâOrganisation mondiale de la SantĂ© (OMS), annonce avoir classĂ© la consommation de viande rouge comme « probablement cancĂ©rogĂšne pour lâhomme » et celle des viandes transformĂ©es comme « cancĂ©rogĂšne pour lâhomme8 ». Rappelons Ă©galement quâen France, depuis 2015 et suite Ă lâadoption en avril 2014 de lâamendement Glavany, les animaux ne sont plus reconnus dans le Code civil comme des biens meubles, mais comme « des ĂȘtres vivants douĂ©s de sensibilitĂ©9 ». La reconnaissance dâun statut et dâune sensibilitĂ© de lâanimal est dâailleurs un phĂ©nomĂšne assez gĂ©nĂ©ralisĂ© dans les pays dĂ©veloppĂ©s, notamment au sein de lâUnion europĂ©enne ainsi que dans les traitĂ©s europĂ©ens.
On entre dĂšs lors pleinement dans ce que lâon peut appeler le « moment vĂ©gan ». Le terme vĂ©ganisme fait dâailleurs son entrĂ©e dans le dictionnaire Hachette en 2013 et dans le Larousse en 2015. Câest Ă partir de ce momentâlĂ que la presse se met Ă parler des vĂ©gans (voir graphique 1) et que les Français commencent Ă sây intĂ©resser (voir graphique 2).
Graphique 1 : Nombre dâarticles dans la presse Ă©crite française mentionnant au moins une fois « L214 » (association) ou le mot « vĂ©gan », 2000-2017
Source : Données Europresse
Graphique 2 : Nombre de recherches du terme « végan » via le moteur de recherche Google, 2004-2018
Source :
Google Trends
Enfin, nous sommes certainement entrĂ©s dans une nouvelle phase en 2018, du moins en termes de mĂ©diatisation et de perceptions de lâanimalisme radical. Un tournant semble sâĂȘtre opĂ©rĂ© au mois de mars, puisquâune militante vĂ©gane de HauteâGaronne poste alors le message suivant sur Facebook, avant de le retirer, trois jours aprĂšs le dĂ©cĂšs de Christian Madves, chef boucher du Super U de TrĂšbes dans lâAude, lors de lâattentat perpĂ©trĂ© le 23 mars 2018 qui a fait quatre victimes au total : « Ben quoi, ça vous choque un assassin qui se fait tuer par un terroriste ? Pas moi, jâai zĂ©ro compassion pour lui, il y a quand mĂȘme une justice !10 » Elle a Ă©tĂ© condamnĂ©e par le tribunal de SaintâGaudens (HauteâGaronne) Ă sept mois de prison avec sursis pour apologie du terrorisme11 . On a pu observer par la suite une multiplication des actes de vandalisme et dâintimidation visant en particulier des boucheries et dâautres acteurs de la filiĂšre alimentaire animale un peu partout sur le territoire. En outre, un abattoir dans lâAin a Ă©galement Ă©tĂ© partiellement dĂ©truit en septembre 2018 suite Ă un incendie volontaire.
Les caractĂ©ristiques de l’animalisme radical
La nĂ©buleuse des mouvements de protection animale apparaĂźt extrĂȘmement disparate, allant des associations bien connues du grand public, comme la SPA ou la Fondation 30 millions dâamis, jusquâĂ des groupes clandestins qui recourent Ă des actions violentes et qui, dans certains pays, ont mĂȘme pu ĂȘtre classĂ©s comme des organisations terroristes. On retrouve par consĂ©quent au sein de cette nĂ©buleuse les mĂȘmes problĂ©matiques et les mĂȘmes types de clivages que dans les autres mouvements sociaux : des clivages entre associations de service ou opĂ©rationnelles (offrant par exemple un refuge pour des animaux abandonnĂ©s ou maltraitĂ©s) et organisations militantes ou de plaidoyer, entre rĂ©formistes et radicaux (ou mĂȘme rĂ©volutionnaires), entre les groupes qui sont dans une logique apolitique et ceux qui sont dans une approche plus politique, entre adeptes des actions directes et ceux qui privilĂ©gient les actions indirectes et symboliques, ou entre partisans des actions lĂ©gales et non violentes et les groupes qui recourent Ă des actions illĂ©gales et violentes. Au sein mĂȘme de la mouvance animaliste radicale, oĂč lâon peut retrouver des individus (universitaires, intellectuels, journalistes ou simples adeptes du vĂ©ganisme) et des groupes, les points de vue apparaissent Ă©galement trĂšs divergents. NĂ©anmoins, lâanimalisme radical prĂ©sente trois caractĂ©ristiques communes, qui le distinguent notamment de lâanimalisme « rĂ©formiste » incarnĂ© par les associations traditionnelles de protection des animaux.
Radicalité des propos
Titre de lâouvrage de Charles Patterson, Un Ă©ternel Treblinka, Calmann-LĂ©vy, 2008.
Page de prĂ©sentation sur le site de lâassociation 269 LibĂ©ration animale.
Aymeric Caron dans un entretien accordé au magazine Charles, n° 26 (« Animaux & Politique »), été 2018.
« Aymeric Caron : âJ’ai honte dâappartenir Ă cette humanité⠻, interview par Sofia Colla, wedemain.fr, 9 novembre 2018.
Ibid.
VidĂ©o « Des femmes expliquent ce que peuvent ressentir les animaux violĂ©s dans lâindustrie alimentaire », PETA France, janvier 2017.
« âLait = violâ : des enseignes taguĂ©es dans le Vieux Lyon par des militants vegan », lyonmag.com, 22 mars 2017.
Manifeste du Comité radicalement anti corrida (Crac), anticorrida.com, 21 juin 2017.
La premiĂšre caractĂ©ristique rĂ©side dans la radicalitĂ© des propos tenus par les animalistes radicaux et des images quâils diffusent (photographies, vidĂ©os). Ils tendent tout dâabord Ă recourir Ă lâemploi de termes ou dâexpressions volontairement extrĂȘmes et provocateurs pour parler du sort rĂ©servĂ© aux animaux ou de la viande : systĂšme concentrationnaire, esclavage, « Ă©ternel Treblinka12 » Ă propos de lâĂ©levage industriel, « industrie du meurtre prĂ©mĂ©ditĂ© et du commerce dâorganes13 » au sujet de lâindustrie de la viande⊠Quelques formules ou propos chocs peuvent ainsi ĂȘtre citĂ©s : « On ne mange pas de la âviandeâ, on dĂ©vore le corps dâun ĂȘtre innocent assassinĂ© qui voulait vivre14 », « Le consommateur de viande est un assassin15 », « Quelquâun qui mange de la viande aujourdâhui est un viandale. CâestâĂ âdire quelquâun qui vandalise la planĂšte et les animaux qui lâhabitent en les mangeant16 », « Dire Ă un boucher que câest un assassin, câest une rĂ©alitĂ© Ă©tymologique. Parce quâun assassinat câest un meurtre avec prĂ©mĂ©ditation, sans consentement de la victime17  »,
« Chaque annĂ©e, des milliards dâanimaux naissent dans lâindustrie de la viande, des Ćufs et des produits laitiers. Presque tous sont le produit dâune insĂ©mination artificielle forcĂ©e. Presque tous sont le produit dâun viol18 », « Lait = viol, lait = meurtre19 », « Lâexistence et la recrudescence de la barbarie tauromachique [les corridas] ne sont pas dignes dâun pays civilisĂ©20 », etc. Il en est de mĂȘme pour les photographies ou les vidĂ©os diffusĂ©es par les groupes animalistes. Cette technique, inspirĂ©e en particulier par les pratiques de PETA dâabord aux ĂtatsâUnis Ă partir des annĂ©es 1980, puis dans le reste du monde, a Ă©tĂ© reprise par diffĂ©rents mouvements français, notamment L214 qui a acquis ces derniĂšres annĂ©es une notoriĂ©tĂ© auprĂšs du grand public suite Ă la diffusion de vidĂ©os Ă charge contre lâindustrie de la viande. Lâobjectif Ă©vident des animalistes radicaux est de modifier le regard que les Français peuvent avoir sur lâĂ©levage industriel, la viande, la boucherie, la fourrure, les expĂ©rimentations animales, le gavage des oies ou des canards ou encore la corrida en suscitant chez eux indignation et colĂšre face aux traitements infligĂ©s aux animaux. La violence des propos des animalistes radicaux concerne Ă©galement leurs adversaires, quâils dĂ©noncent comme « spĂ©cistes », et donc Ă©quivalent Ă une forme de racisme, ou bien comme « carnistes ».
Radicalité des visions
Renan Larue, entretien inĂ©dit, « Renan Larue : âBoucheries et poissonneries disparaĂźtront progressivementâ », revue-ballast.fr, 28 mars 2016. Renan Larue, professeur Ă lâuniversitĂ© de Californie, Ă Santa Barbara, est notamment lâauteur de lâessai Le VĂ©gĂ©tarisme et ses ennemis (PUF, 2015).
Ibid.
La deuxiĂšme caractĂ©ristique de lâanimalisme radical rĂ©side dans la radicalitĂ© de leurs visions. Les associations traditionnelles de protection des animaux tendent Ă suivre une ligne dite « welfariste », la notion de welfare renvoyant en lâoccurrence au bienâĂȘtre des animaux. Les welfaristes sont donc les dĂ©fenseurs des animaux qui souhaitent amĂ©liorer graduellement leurs conditions de vie et leur bienâĂȘtre. Cela concerne notamment les animaux dâĂ©levage, en limitant au maximum leurs souffrances dans le cadre des conditions actuelles dâĂ©levage extensif et dâabattage. La plupart des associations de protection des animaux sont welfaristes. Câest notamment le cas de lâorganisation Compassion in World Farming (CIWF) France, qui se dĂ©finit comme une « ONG de rĂ©fĂ©rence dĂ©diĂ©e au bienâĂȘtre des animaux dâĂ©levage21 » et dont la mission est « de promouvoir le bienâĂȘtre des animaux dâĂ©levage au niveau mondial et de mettre fin Ă lâĂ©levage industriel22 », ou encore dâautres organisations comme Welfarm ou lâĆuvre dâassistance aux bĂȘtes dâabattoirs (OABA). Mais la position des animalistes radicaux est, comme ils le disent souvent, non pas dâ« agrandir la cage » mais bel et bien dâ« ouvrir la cage » et de libĂ©rer ainsi les animaux de toute forme dâexploitation. Si les welfaristes dĂ©noncent les excĂšs ou les dĂ©rives de lâexploitation des animaux (souffrance animale) ou les cas de maltraitance (animaux domestiques, de ferme, de cirque, etc.), les abolitionnistes, eux, remettent en cause le fait mĂȘme dâexploiter les animaux ou leur domestication, considĂ©rant quâil sâagit lĂ dâune forme dâesclavage quâil convient dâabolir.
Les « abolitionnistes » militent ainsi en faveur de la fin de toute exploitation animale et donc en faveur de la libĂ©ration des animaux au sens large du terme. Cela concerne les diffĂ©rentes formes traditionnelles dâexploitation des animaux dĂ©noncĂ©es par le monde associatif, Ă savoir les animaux utilisĂ©s pour lâexpĂ©rimentation, lâalimentation, lâhabillement ou le divertissement. Cela implique par consĂ©quent la fin de la consommation de la viande et de toute forme dâĂ©levage. Câest la position de lâassociation L214, qui dit « revendiquer lâarrĂȘt de la consommation des animaux et des autres pratiques qui leur nuisent23 ». Si les welfaristes veulent amĂ©liorer les conditions dâĂ©levage extensif, les abolitionnistes revendiquent lâabolition de toute forme dâĂ©levage, ainsi que le proclame le site abolirâlaâviande.org de lâassociation L214 : « Parce que la production de viande implique de tuer les animaux que lâon mange, parce que nombre dâentre eux souffrent de leurs conditions de vie et de mise Ă mort, parce que la consommation de viande nâest pas une nĂ©cessitĂ©, parce que les ĂȘtres sensibles ne doivent pas ĂȘtre maltraitĂ©s ou tuĂ©s sans nĂ©cessitĂ©, lâĂ©levage, la pĂȘche et la chasse doivent ĂȘtre abolis24. »
En outre, certains animalistes radicaux ne sâĂ©lĂšvent pas uniquement contre un systĂšme dâexploitation, par exemple lâĂ©levage industriel, mais remettent aussi en cause lâidĂ©ologie censĂ©e justifier les violences perpĂ©trĂ©es contre les animaux et le fait de manger de la viande, quâils qualifient souvent de « carnisme ». Pour le philosophe Renan Larue, « le carnisme est lâidĂ©ologie qui vise Ă justifier la violence que lâon fait subir aux animaux que lâon pĂȘche, chasse ou Ă©lĂšve », mĂȘme si dâaprĂšs lui, « il ne semble pas y avoir aujourdâhui de leaders carnistes, de mots dâordre ni de doctrine carnistes. Mais cela ne veut pas dire que le carnisme nâexiste pas25. Il estime que lâĂglise et les philosophes ont promu un tel carnisme par le passĂ© : « Ces entreprises de justification rĂ©trospective de la consommation de viande ont pris plusieurs formes au cours de lâHistoire, mais elles visaient toutes un seul et unique but : lĂ©gitimer la violence que lâon fait subir aux animaux, endormir notre mauvaise conscience, trouver de bonnes excuses Ă nos mauvais penchants26. » DâaprĂšs lui, aujourdâhui, le carnisme serait dĂ©fendu par les autoritĂ©s publiques et lâindustrie agroalimentaire.
Radicalité des modes opératoires
Enfin, la troisiÚme caractéristique de cet animalisme radical a trait à la radicalité de leurs modes opératoires. Les animalistes radicaux tendent ainsi à privilégier les actions directes, voire, dans certains cas, des actions illégales et violentes, comme nous le verrons plus loin.
Les trois pĂŽles des animalistes radicaux
La visibilitĂ© du mouvement vĂ©gan dans lâespace public en France ces derniĂšres annĂ©es a conduit Ă assimiler, sans doute un peu trop rapidement, lâensemble des courants de dĂ©fense radicale de la cause animale aux seuls vĂ©gans. La rĂ©alitĂ© apparaĂźt bien plus complexe. Dans la mouvance animaliste radicale, il nây a, en effet, pas seulement les vĂ©gans mais Ă©galement dâautres mouvements et organisations, en particulier lâassociation L214. On peut identifier trois pĂŽles ou courants de pensĂ©e en son sein, qui peuvent dâailleurs souvent se recouper en partie : le vĂ©ganisme, qui est une philosophie de vie et une Ă©thique personnelle ; lâantispĂ©cisme, qui est une idĂ©ologie antisystĂšme ; et le courant de la « libĂ©ration animale », qui est un mode dâaction de nature rĂ©volutionnaire.
Le véganisme : les animal free
« Label Eve Référentiel de conformité » (mise à jour : 27 août 2018), Vegan Europe SAS, annexe 1/9.
Ce premier pĂŽle est dĂ©sormais le plus connu. Le terme « vĂ©gan » est une contraction francisĂ©e du mot anglais vegetarian. Il a Ă©tĂ© forgĂ© en 1944 en Angleterre par Donald Watson (1910â2005), un professeur de menuiserie, qui est par ailleurs le fondateur de la Vegan Society. Les vĂ©gĂ©tariens ne mangent pas de chair animale (viandes, poissons ou crustacĂ©s). Les vĂ©gĂ©taliens, eux, vont plus loin en ne se nourrissant pas non plus de produits issus dâanimaux, comme les Ćufs, le lait et le miel. Les vĂ©gans sont euxâmĂȘmes vĂ©gĂ©taliens : ils se nourrissent donc uniquement dâaliments issus du monde vĂ©gĂ©tal (fruits, lĂ©gumes, cĂ©rĂ©ales, lĂ©gumineuses). Cette alimentation peut nĂ©anmoins comprendre des « imitations » de viandes Ă©laborĂ©es Ă base de tofu, de blĂ© (seitan) ou de soja (tempeh), des substituts de produits laitiers (fromages vĂ©gĂ©taux ou laits de cĂ©rĂ©ales) ou des substituts dâĆufs. Mais le vĂ©ganisme nâest pas seulement un rĂ©gime alimentaire. Il sâagit dâune vĂ©ritable philosophie de vie et dâun mode de vie Ă part entiĂšre. Les vĂ©gans ne souhaitent en aucun cas recourir Ă des produits ou Ă des services ayant entraĂźnĂ© dâune maniĂšre ou dâune autre une exploitation dâanimaux et leur souffrance. Câest le cas pour leurs vĂȘtements et leurs chaussures (pas de textile dâorigine animale comme le cuir, la laine, la soie, le cachemire ou, bien sĂ»r, la fourrure), leurs produits cosmĂ©tiques, dâhygiĂšne ou dâentretien (ces produits ne doivent pas contenir dâingrĂ©dients dâorigine animale et/ou avoir Ă©tĂ© testĂ©s sur les animaux). Ils refusent enfin lâutilisation des animaux pour leurs divertissements (chasse, pĂȘche, corrida, cirque avec animaux, zooâŠ) ou pour nâimporte quelle autre raison (utilisation Ă des fins dâexpĂ©rimentation ou de chiens dâaveugle, manipulation gĂ©nĂ©tique des animaux).
Le vĂ©ganisme est par consĂ©quent un mode de vie alternatif extrĂȘmement exigeant et contraignant, basĂ© sur diffĂ©rentes formes dâexclusion (ou de boycott de facto) ou dâinterdit. Afin de faciliter la vie des vĂ©gans, il existe une certification vĂ©gane, le label Eve Vegan, dĂ©livrĂ© par Expertise Vegane Europe (EVE), un « organisme français de contrĂŽle et labellisation des produits vĂ©ganes27 ». Ce label permet aux consommateurs de pouvoir identifier les produits authentiquement vĂ©gans, dâautant que les produits dâorigine animale se nichent un peu partout. Le rĂ©fĂ©rentiel EVE Vegan dĂ©finit, en effet, une « liste des substances refusĂ©es » : produits issus de lâabattage des animaux, de la chasse et de la pĂȘche ; sousâproduits dâorigine animale et dĂ©rivĂ©s (comme les produits laitiers ou de la ruche) ; matiĂšres et fibres animales ; substances dâorigine animale sous forme dâadditifs (enzymes, arĂŽmes, huiles, etc.) ; ingrĂ©dients traitĂ©s avec des produits dâorigine animale (gĂ©latine animale, collagĂšne animalâŠ) ; ingrĂ©dients ayant nĂ©cessitĂ© la fermentation animale ; substances dĂ©rivĂ©es des humains (kĂ©ratine, placentaâŠ)28.
On peut identifier deux types de vĂ©gans. Le premier type correspond aux individus qui, pour des raisons dâordre Ă©thique, refusent toute forme dâexploitation des animaux et tentent au quotidien de se montrer cohĂ©rents avec leurs valeurs et leurs convictions en adoptant un mode de vie vĂ©gan. Le vĂ©ganisme est alors vĂ©cu sous la forme dâune Ă©thique personnelle. Le second type, qui nous intĂ©resse davantage ici, est lâindividu ou le groupe vĂ©gan militant, qui cherche Ă inciter les nonâvĂ©gans Ă le devenir en mĂȘlant souvent informations et recours Ă des images ou Ă des termes « chocs ». Câest bien Ă©videmment lâoptique de lâassociation L214, la principale figure du vĂ©ganisme en France.
LâantispĂ©cisme : la nĂ©gation de la supĂ©rioritĂ© des « animaux humains »
Pour Marianne Celka ( cit.), le vĂ©ganisme est nĂ©cessairement antispĂ©ciste. En revanche, lâantispĂ©cisme ne conduit pas nĂ©cessairement Ă la pratique du vĂ©ganisme. Dâautres spĂ©cialistes tendent Ă estimer, au contraire, que lâon ne peut pas se prĂ©tendre antispĂ©ciste si lâon nâadopte pas un mode de vie vĂ©gan, alors que les vĂ©gans peuvent trĂšs bien ne pas ĂȘtre antispĂ©cistes.
Corinne Pelluchon, Manifeste Politiser la cause animale, Alma Ăditeur, 2017.
Aymeric Caron, De la bactérie à Homo ethicus, Flammarion, 2018.
Renan Larue, cit.
Association pour la libération animale (Alarm), « Qui sommes-nous ? », alarm-asso.fr.
Pia Shazar, prĂ©sidente de lâAssociation pour lâĂ©galitĂ© animale, citĂ©e in « Les antispĂ©cistes Ă©pargnent le halal : âTaper sur une population dĂ©jĂ stigmatisĂ©e ne serait vraiment pas â », lesobservateurs.ch, 2 juillet 2018.
Voir « Marine Le Pen repart en guerre contre l’abattage rituel », com, 27 avril 2017
CitĂ© in StĂ©phane Frachet, « Le premier abattoir français indĂ©pendant dâagneaux mis en cause par l’association L214 », fr, 21 septembre 2016.
Si le vĂ©ganisme est une philosophie et un mode de vie alternatifs, lâantispĂ©cisme apparaĂźt plutĂŽt comme une idĂ©ologie, un courant intellectuel et une vision du monde antisystĂšme. Le terme « spĂ©cisme » a Ă©tĂ© créé en GrandeâBretagne en 1970 par le psychologue et dĂ©fenseur britannique de la cause animale Richard Ryder. Les « antispĂ©cistes », qui peuvent ou non ĂȘtre vĂ©gans29, refusent dâĂ©tablir une quelconque distinction entre les espĂšces, et donc entre les humains et les animaux (ils prĂ©fĂšrent parler Ă ce propos dâ« animaux humains » et dâ« animaux non humains »), distinction quâils assimilent au spĂ©cisme, au nom dâune lutte contre les discriminations et lâoppression des espĂšces animales non humaines. DâaprĂšs la dĂ©finition de la revue des Cahiers antispĂ©cistes, le spĂ©cisme est « lâidĂ©ologie qui justifie et impose lâexploitation et lâutilisation des animaux par les humains de maniĂšres qui ne seraient pas acceptĂ©es si les victimes Ă©taient humaines. Les animaux sont Ă©levĂ©s et abattus pour nous fournir de la viande ; ils sont pĂȘchĂ©s pour notre consommation ; ils sont utilisĂ©s comme modĂšles biologiques pour nos intĂ©rĂȘts scientifiques ; ils sont chassĂ©s pour notre plaisir sportif30 ».
Les antispĂ©cistes refusent en particulier toute distinction entre les ĂȘtres dits « sentients », Ă savoir, selon la dĂ©finition de la philosophe Corine Pelluchon, la « capacitĂ© dâun ĂȘtre Ă faire des expĂ©riences et Ă ressentir la douleur, le plaisir, la souffrance de maniĂšre subjective31 » Ă partir du moment oĂč il a des nerfs et un cerveau. Ils tendent par consĂ©quent Ă remettre en cause toute forme de supĂ©rioritĂ© de lâĂȘtre humain sur les autres espĂšces animales. Aymeric Caron explique que « nous nous rĂ©fugions derriĂšre un pseudoâstatut dâespĂšce supĂ©rieure pour justifier les tueries de masse quotidienne dont nous sommes les auteurs32 ».
Les antispĂ©cistes assimilent Ă©galement le spĂ©cisme au racisme, au sexisme ou Ă lâhomophobie. Dans ce contexte, leur lutte contre le spĂ©cisme sâinscrit pour eux dans la continuitĂ© des luttes contre lâesclavage, le racisme, la misogynie ou lâhomophobie. Ă leurs yeux, lâanimal semble donc avoir dĂ©sormais remplacĂ© lâesclave, la femme, lâhabitant du tiersâmonde, lâhomosexuel ou le Palestinien comme symbole de la victime dâun systĂšme dâexploitation, capitaliste ou autre. LâantispĂ©cisme peut sâinscrire tout autant dans une « intersectionnalitĂ© », ainsi que lâaffirme notamment Renan Larue : « Aux ĂtatsâUnis, au Canada et dans dâautres pays, certains vĂ©ganes sâefforcent de dĂ©montrer que le vĂ©ganisme est non pas seulement compatible avec les valeurs de gauche, mais encore totalement indissociable dâelles. Les partisans de ce quâon appelle lâintersectionnalitĂ© soulignent que toutes les oppressions dont sont victimes les ĂȘtres humains (les classes ouvriĂšres, les femmes, les immigrĂ©s, les personnes de couleur, les homosexuels, les personnes handicapĂ©es) ne devraient pas ĂȘtre fondamentalement distinguĂ©es de lâoppression dont souffrent les animaux. Les mĂȘmes mĂ©canismes, les mĂȘmes tentatives de justification seraient Ă lâĆuvre Ă chaque fois quâon exploite, tue, humilie un ĂȘtre qui nâest pas du bon genre, de la bonne couleur, de la bonne espĂšce, etc.33 » Cette intersectionnalitĂ© est dâailleurs ouvertement revendiquĂ©e par un groupe comme lâAssociation pour la libĂ©ration animale (Alarm) qui dit rejeter « toute campagne qui promeut le sexisme, le racisme, lâhomophobie, la transphobie, lâĂągisme, le capacitisme (ou validisme) ou autre forme de discrimination ou de domination contre les humain.e.s34 ». Câest ce contexte intersectionnel qui expliquerait, par exemple â sujet ĂŽ combien sensible et potentiellement polĂ©mique â, que les militants antispĂ©cistes ne sâattaquent pas Ă des boucheries halal. Une militante antispĂ©ciste suisse explique ainsi : « Au vu du contexte dâislamophobie inacceptable dans lequel nous vivons, taper sur une population dĂ©jĂ stigmatisĂ©e ne serait vraiment pas anodin. De plus, tenir un discours critiquant lâabattage rituel en particulier risquerait dâĂȘtre relayĂ© par des mouvements xĂ©nophobes, ce que nous voulons Ă©viter Ă tout prix35. »
Ce contexte intersectionnel soulĂšve notamment la question de la position des animalistes radicaux visâĂ âvis de lâabattage rituel des animaux de boucherie sans Ă©tourdissement, selon les rites halal ou casher. Cette question est hautement sensible non seulement en elleâmĂȘme, mais aussi parce que des figures de lâextrĂȘme droite, comme Marine Le Pen, ou proches de lâextrĂȘme droite, comme Brigitte Bardot, en ont fait lâun de leurs chevaux de bataille. En 2010, Marine Le Pen protestait ainsi contre les Quick Halal. Lors de sa campagne pour lâĂ©lection prĂ©sidentielle de 2012, elle affirmait ainsi que « lâensemble de la viande qui est distribuĂ©e en ĂleâdeâFrance, Ă lâinsu du consommateur, est exclusivement de la viande halal36 » en militant en faveur de lâinterdiction de lâabattage rituel. Elle a rĂ©itĂ©rĂ© cette mĂȘme proposition durant sa campagne de 2017, affirmant que « quasiment 90% des abattoirs sont halal en Ăleâdeâ France37 ». En outre, plusieurs boucheries halal ont fait lâobjet dâactes de vandalisme, par exemple Ă Bayonne en janvier 2015, aprĂšs les attentats de Charlie Hebdo. Mais la motivation de ces actes Ă©tait ouvertement raciste et antimusulmane et nâavait rien Ă voir avec la cause animale.
Les animalistes radicaux sont donc souvent accusĂ©s, en particulier sur les rĂ©seaux sociaux ou dans les commentaires dâarticles de presse sur Internet, de ne pas sâen prendre au halal volontairement. Lâobservation attentive des faits tend cependant Ă montrer que cela ne correspond pas vraiment Ă la rĂ©alitĂ© et que lâon est mĂȘme en prĂ©sence de fake news. En effet, une association dâinformation et de sensibilisation comme L214 nâhĂ©site pas Ă sâen prendre au halal. En septembre 2016, lâassociation a, par exemple, diffusĂ© une vidĂ©o montrant des moutons Ă©gorgĂ©s Ă vif encore conscients dans un abattoir dâagneaux au Vigeant (Vienne), et ce en pleine pĂ©riode de lâAĂŻd. Brigitte GothiĂšre, la cofondatrice de L214, indiquait dâailleurs Ă cette occasion : « Nous ne sommes pas obligĂ©s de rester figĂ©s au prĂ©texte quâil sâagit dâune pratique religieuse38. » L214 est Ă©galement Ă lâorigine dâune pĂ©tition demandant lâinterdiction de lâabattage sans Ă©tourdissement des animaux. Enfin, lâassociation a aussi diffusĂ© des vidĂ©os montrant des animaux abattus sans Ă©tourdissement dans les abattoirs dâAlĂšs et du Vigan (Gard), de MaulĂ©on (PyrĂ©nĂ©esâAtlantiques), de PĂ©zenas (HĂ©rault) ou de PugetâThĂ©niers (AlpesâMaritimes). Rappelons que la vidĂ©o qui a fait connaĂźtre L214 au grand public en octobre 2015 concernait lâabattoir dâAlĂšs et que lâabattage rituel reprĂ©sentait alors 50% des activitĂ©s de cet abattoir.
Il en est de mĂȘme pour les individus et les groupes plus radicaux, dont certains ont pu Ă©galement sâattaquer Ă des boucheries halal dans la pĂ©riode rĂ©cente. En 2018, selon nos sources, il y a eu au moins trois cas de boucheries halal qui ont fait lâobjet dâactes de vandalisme de la part dâanimalistes radicaux. Ces faits se sont produits notamment en banlieue parisienne. En revanche, les boucheries casher nâont pas fait lâobjet de tels actes de la part de dĂ©fenseurs radicaux de la cause animale.
En France, lâantispĂ©cisme est aussi un courant intellectuel dont les principaux reprĂ©sentants se retrouvent dans la revue thĂ©orique Les Cahiers antispĂ©cistes. On y trouve par exemple le philosophe Renan Larue ou le journaliste Aymeric Caron.
Le pĂŽle de la libĂ©ration animale : lâarmĂ©e des 12 singes
Le film de Terry Gilliam, LâArmĂ©e des 12 Singes, sorti en 1995, met en scĂšne une organisation terroriste de dĂ©fense des animaux sur un modĂšle inspirĂ© de lâAnimal Liberation Front.
Le dernier pĂŽle des animalistes radicaux est constituĂ© par des activistes qui peuvent ĂȘtre vĂ©gans et antispĂ©cistes mais surtout dont lâobjectif principal est non pas de prĂŽner un principe gĂ©nĂ©ral de libĂ©ration animale, mais de libĂ©rer de façon concrĂšte des animaux, et mĂȘme quelquefois de procĂ©der Ă des sabotages Ă©conomiques au terme dâactions directes, donc la plupart du temps illĂ©gales, menĂ©es dans une optique souvent anarchiste et anticapitaliste. Nous examinerons le sujet un peu plus loin.
Les mouvements radicaux
Peter Singer, auteur du cĂ©lĂšbre ouvrage intitulĂ© La LibĂ©ration animale, a consacrĂ© un ouvrage Ă Henry Spira et Ă ses mĂ©thodes dâaction qui ont eu beaucoup dâinfluence sur la dĂ©fense de la cause animale (ThĂ©orie du tube de Comment changer le monde selon Henry Spira, Goutte dâor, 2018).
Trois types de mouvements peuvent ĂȘtre identifiĂ©s au sein de la nĂ©buleuse animaliste radicale : les organisations Ă©conomiques vĂ©ganes ; les associations dâinformation et de sensibilisation ; et les groupes de « libĂ©ration animale ». Il est intĂ©ressant de souligner lâinfluence dĂ©terminante des mouvements Ă©trangers ou internationaux sur lâanimalisme radical en France. Les principaux groupes sont, en effet, des antennes françaises dâorganisations ou de collectifs internationaux : PETA France, 269 Life France et 269 LibĂ©ration animale, branches françaises de 269 Life, activistes français se revendiquant de lâALF, etc. Câest Ă©galement le cas en ce qui concerne les modes opĂ©ratoires : L214 dit sâinspirer, par exemple, du militant animaliste amĂ©ricain Henry Spira (1927â1998)40 et tend Ă reproduire les mĂ©thodes de communication ou de financement de la PETA. L214 a notamment bĂ©nĂ©ficiĂ© dâun financement assez Ă©levĂ© de la part de la fondation amĂ©ricaine, Open Philanthropy. On peut supposer Ă©galement que des actions ont Ă©tĂ© directement perpĂ©trĂ©es par des activistes Ă©trangers, de lâaction visant Ciba Vision en 2007 jusquâaux activistes de lâALF ayant ciblĂ© le McDonaldâs prĂšs de la gare d’Austerlitz Ă Paris, le 1er mai 2018.
Les organisations économiques véganes
- Vegan France, « CommerceâServicesâArtisanatâIndustrie-Agriculture », d.
Par exemple, ces propos lus sur le site de La Terre dâabord ! : « Nous ne voulons pas dâun capitalisme vegan ou respectueux des animaux alors quâil continue dâexploiter dâautres espĂšces »
Figurent en premier lieu au sein de la mouvance animaliste radicale les organisations Ă©conomiques vĂ©ganes autour dâune vĂ©ritable filiĂšre composĂ©e dâassociations professionnelles faisant la promotion des modes de production vĂ©gans, des enseignes de distribution en ligne ou physiques (Un Monde Vegan, La Vegan FactoryâŠ), des marques vĂ©ganes, notamment alimentaires ou cosmĂ©tiques, des restaurants ou encore des magazines vĂ©gans. Lâacteur le plus important en la matiĂšre est sans aucun doute lâassociation Vegan France qui se prĂ©sente comme une « association française pour le dĂ©veloppement Ă©conomique et la promotion des alternatives vĂ©ganes » dans le commerce, les services, lâartisanat, lâindustrie et lâagriculture41. Elle permet aux vĂ©gans dâobtenir des informations sur les guides, les commerces, les services et les sites consacrĂ©s au vĂ©ganisme.
Les groupes animalistes les plus radicaux, qui sont dans une optique de libĂ©ration animale et anticapitaliste, tendent souvent Ă dĂ©noncer ce quâils appellent Ă ce propos un « vĂ©gan Business » ou un « capitalisme vĂ©gan42 ».
Les associations dâinformation et de sensibilisation Ă la cause animale
« L214 : une association de protection animale », 1214.com
Ibid.
Nicolas Vanderbiest et Amaury Bessard, « L214. Les ingrĂ©dients dâune communication explosive », Saper Vedere/ Shan, avril 2018, p. 7.
Page de présentation (« Qui suis-je ? ») sur le site du mouvement 269 Life France.
Ibid.
Ibid.
Page de présentation (« Qui sommes-nous ? ») sur le site du mouvement Vegan Impact.
Page de prĂ©sentation (« Qui sommes-nous ? ») sur le site de lâAssociation pour la libĂ©ration animale (Alarm)
Ces associations, tant Ă lâĂ©chelle nationale que locale, sont dans une logique plus militante et protestataire que les acteurs Ă©conomiques vĂ©gans (les uns peuvent ĂȘtre nĂ©anmoins liĂ©s aux autres).
L214
Cette association est dĂ©sormais la plus mĂ©diatisĂ©e et la plus connue du grand public. Elle a Ă©tĂ© créée en 2008 et se dĂ©finit comme « une association loi de 1908 tournĂ©e vers les animaux utilisĂ©s dans la production alimentaire (viande, lait, Ćufs, poisson), et rĂ©vĂ©lant leurs conditions dâĂ©levage, de transport, de pĂȘche et dâabattage43 ». Lâassociation sâest donnĂ©e les objectifs suivants :
« Rendre compte de la rĂ©alitĂ© des pratiques les plus rĂ©pandues, les faire Ă©voluer ou disparaĂźtre par des campagnes dâinformation et de sensibilisation. RepĂ©rer et tenter de faire sanctionner les pratiques illĂ©gales par des actions en justice ; dĂ©montrer lâimpact nĂ©gatif de la consommation de produits animaux (terrestres ou aquatiques) et proposer des alternatives ; nourrir le dĂ©bat public sur la condition animale, soulever la question du spĂ©cisme, revendiquer lâarrĂȘt de la consommation des animaux et des autres pratiques qui leur nuisent44. » Elle tire son nom de lâarticle L214â1 du code rural et de la pĂȘche maritime dans lequel lâanimal est dĂ©fini pour la premiĂšre fois, en 2008, comme un « ĂȘtre sensible » et devant ĂȘtre « placĂ© par son propriĂ©taire dans des conditions compatibles avec les impĂ©ratifs biologiques de son espĂšce45 ».
Lâassociation sâest fait connaĂźtre par la diffusion de vidĂ©os chocs, filmĂ©es pour elle ou par elleâmĂȘme en camĂ©ra cachĂ©e dans des abattoirs, des Ă©levages en batteries ou dâautres lieux, avec souvent le commentaire dâune personnalitĂ© ou dâune vedette, Ă lâinstar de Sophie Marceau, en mai 2018. La premiĂšre vidĂ©o de L214 ayant fait lâobjet dâune forte mĂ©diatisation a Ă©tĂ© mise en ligne le 14 octobre 2015. Elle avait Ă©tĂ© tournĂ©e Ă lâintĂ©rieur de lâabattoir municipal de la ville dâAlĂšs, dans le Gard, et a Ă©tĂ© vue prĂšs de deux millions de fois. Suite Ă sa diffusion, une commission dâenquĂȘte parlementaire a dâailleurs Ă©tĂ© créée et, un peu partout sur le territoire français, les abattoirs ont Ă©tĂ© davantage contrĂŽlĂ©s. Selon deux spĂ©cialistes, le succĂšs de la communication de L214 sâexplique par trois Ă©lĂ©ments spĂ©cifiques : « La production de contenus Ă fort impact Ă©motionnel accompagnĂ©s de contenus rationnels rassemblĂ©s au sein dâune plateforme digitale dĂ©diĂ©e Ă chaque campagne [âŠ], lâutilisation dâun pool de porteâparole et dâambassadeurs toujours plus important et diversifiĂ© [et] lâexcellente nĂ©gociation des exclusivitĂ©s mĂ©diatiques lors du lancement de ses campagnes avec Le Monde et Le Parisien notamment pour la presse Ă©crite et des supports audiovisuels/vidĂ©os complĂ©mentaires46. »
Lâassociation L214 prĂ©sente enfin deux particularitĂ©s : elle mĂšne, non sans gĂ©nĂ©rer des polĂ©miques, des actions Ă©ducatives en faisant des interventions auprĂšs des Ă©lĂšves ou en diffusant un magazine dans les Ă©tablissements scolaires, et elle dispose Ă©galement, sembleâtâil, dâimportantes ressources financiĂšres et humaines en comparaison avec dâautres associations de ce type.
269 Life France
Cette association est moins connue du grand public que L214. Il sâagit de la branche française du collectif mondial 269 Life, qui Ă©tait israĂ©lien Ă lâorigine. Il existe une seconde branche française avec une organisation plus radicale appelĂ©e 269 Life LibĂ©ration (voir infra) mais complĂštement indĂ©pendante de 269 Life France. Le « 269 » de son nom fait rĂ©fĂ©rence au matricule dâun veau sauvĂ© de lâabattoir. Le collectif français a Ă©tĂ© créé en dĂ©cembre 2012, soit quelques semaines Ă peine aprĂšs la naissance du collectif mondial. Il sâest transformĂ© en association en 2015.
Lâassociation dit militer pour « la reconnaissance des intĂ©rĂȘts fondamentaux de tous les ĂȘtres sensibles, sans discrimination arbitraire47 ». Ă la diffĂ©rence de L214, 269 Life France est une association gĂ©nĂ©raliste qui mĂšne des campagnes sur les diffĂ©rentes thĂ©matiques dâintervention des associations de protection animale : utilisation des animaux dans lâalimentation, la mode, les loisirs et lâexpĂ©rimentation scientifique. Elle se dĂ©finit avant tout comme antispĂ©ciste. Lâassociation parle explicitement de son « combat contre le spĂ©cisme » et estime que « le rejet de la discrimination par lâespĂšce (spĂ©cisme) est un impĂ©ratif, au mĂȘme titre que le rejet du racisme ou du sexisme48 ». Elle revendique Ă©galement le vĂ©ganisme â « le respect de lâanimal sâincarne dans la volontĂ© de construire une sociĂ©tĂ© vĂ©gane, notamment dĂ©barrassĂ©e de lâindustrie du meurtre prĂ©mĂ©ditĂ© et du commerce dâorganes49 » â, tout en se montrant critique visâĂ âvis de certaines approches militantes vĂ©gans â « la libĂ©ration animale, entendue comme la reconnaissance Ă©thicoâjuridicoâpolitique de tous les ĂȘtres sensibles, ne peut se contenter dâun mouvement dâĂ©ducation populaire au vĂ©ganisme (cf. lâabolitionnisme du philosophe Gary Francione)50 ». En revanche, 269 Life France affirme sâen tenir Ă une action dâinformation et de sensibilisation plutĂŽt quâĂ des actions plus radicales de libĂ©ration animale, tout en ne les excluant pas, le cas Ă©chĂ©ant : « Nous nâavons pas pour vocation principale de sauver directement les autres animaux mais de communiquer auprĂšs du grand public et des mĂ©dias, pour promouvoir le vĂ©ganisme qui est pour nous la seule solution pĂ©renne Ă lâexploitation des sans voix51. »
On peut mentionner dâautres associations radicales dâinformation et de sensibilisation, comme PETA France ; Vegan Impact, une association « dont lâobjet est de promouvoir le mode de vie vegan, en menant des actions dâinformation et de sensibilisation » et qui encourage « le grand public Ă se tourner vers un mode de vie vegan, dans tous ses aspects52 » ; lâAssociation pour la libĂ©ration animale (Alarm), qui vise Ă promouvoir « lâabolition totale et dĂ©finitive de toutes formes dâexploitation animale (tant pour le non humain que pour lâhumain.e)53 » ; ou encore le site vegan.fr, qui sâinspire des idĂ©es du philosophe abolitionniste amĂ©ricain Gary Francione. Il existe Ă©galement des associations de ce type Ă lâĂ©chelle locale.
Les groupes de « libération animale »
« PrĂ©sentation de lâassociation » sur le site de 269 LibĂ©ration animale.
Ibid.
Ibid.
Ibid.
Voir Pascal Coussy, « Le point sur lâincendie de la âferme des 1 000 veaux â en Creuse », 10 fĂ©vrier 2017, fr.
Le 26 octobre 2009, un communiquĂ© des Furieuses Carottes indiquait : « Nous lutterons pour le vĂ©ganisme, la libĂ©ration animale, TOUJOURS antifascistes, antisexistes, contre lâĂ©tat [sic] et le capitalisme ».
Certains spĂ©cialistes estiment que ces groupes nâont pas dâexistence rĂ©elle. Il sâagirait en fait dâactivistes qui utilisent ces « signatures » lors de revendications dâactions dĂ©rogeant aux « rĂšgles de conduite » de lâALF.
Page de présentation (« Qui sommes-nous ? ») sur le site des PanthÚres enragées
« Stop spécisme mais pas que⊠», indymedia.org, 4 octobre 2018.
Ibid.
Sur les liens, par exemple, entre le vĂ©ganisme et les groupes nĂ©onazis, voir Claire Levenson, « Pourquoi ĂȘtre vegan est tendance chez les nĂ©onazis », fr, 28 octobre 2017.
On lâa vu, les premiers mouvements de libĂ©ration animale ont Ă©tĂ© créés en GrandeâBretagne au dĂ©but des annĂ©es 1970, autour de lâALF. Ils se sont ensuite propagĂ©s et dĂ©veloppĂ©s dans de nombreux autres pays. Ils nâĂ©mergent vĂ©ritablement en France que depuis un peu plus dâune dizaine dâannĂ©es, avec des actions qui sont sans commune mesure avec ce que lâon a pu observer outreâManche et outreâAtlantique durant certaines pĂ©riodes, tant en nombre quâen gravitĂ©. Trois types de « libĂ©rateurs » peuvent ĂȘtre identifiĂ©s en fonction du degrĂ© de radicalitĂ© et donc dâillĂ©galitĂ©, de clandestinitĂ© et de violence de leurs actions.
Le premier type correspond aux groupes qui recourent Ă des actions directes de dĂ©sobĂ©issance civile, par exemple sous la forme dâintrusions illĂ©gales dans des abattoirs. Câest notamment le cas de 269 LibĂ©ration animale (complĂštement indĂ©pendante de 269 Life France, comme nous lâavons dĂ©jĂ signalĂ©), qui se prĂ©sente comme « une association antispĂ©ciste française créée en 2016 et basĂ©e Ă Lyon » et qui « lutte pour la libĂ©ration animale Ă travers un activisme offensif reposant sur lâusage de lâaction directe et de la dĂ©sobĂ©issance civile54 ». Leur programme est prĂ©sentĂ© comme suit : « Câest dâactions toujours plus concrĂštes dont ceuxâci [les autres animaux] ont besoin pour leur libĂ©ration. [âŠ] Ce nâest pas dans lâidĂ©e dâune transition douce que nous nous inscrivons mais dans celle dâun vĂ©ritable affrontement propice Ă la mobilisation dâun dĂ©bat public de fond. La rue nâest plus suffisante, câest en nous rendant dans les lieux oĂč se dĂ©roulent et se dĂ©cident ce massacre que nous serons en mesure de lâenrayer et dây mettre un terme55. » Ses fondateurs, Tiphaine Lagarde et Ceylan Cirik, ont dâailleurs Ă©tĂ© condamnĂ©s en octobre 2017 par le tribunal de grande instance de ChalonâsurâSaĂŽne pour violation de domicile et dĂ©gradations commises en rĂ©union suite Ă une action commando perpĂ©trĂ©e au mois de juin contre lâabattoir Bigard, Ă Cuiseaux (SaĂŽneâetâLoire). Avec une soixantaine de militants, ils sâĂ©taient alors introduits dans lâabattoir et enchaĂźnĂ©s avec des cadenas dans le couloir qui mĂšne les animaux Ă la zone dâĂ©tourdissement.
269 LibĂ©ration animale critique Ă©galement « lâusage aujourdâhui fait du vĂ©ganisme dans nos discours comme profondĂ©ment individualisant et dĂ©politisant56 ». La vision dĂ©fendue par lâassociation appelle en consĂ©quence une profonde mutation politique et/ou du systĂšme Ă©conomique : « Un tel changement de sociĂ©tĂ© nous apparaĂźt indissociable dâun bouleversement politique profond. Nos institutions cautionnent, dĂ©fendent et propagent lâinjustice contre laquelle nous luttons, et câest par elles quâun vĂ©ritable changement massif des habitudes et des comportements pourra sâeffectuer57. »
Le deuxiĂšme type de « libĂ©rateurs » regroupe ceux qui recourent Ă des actions violentes visant les biens et les propriĂ©tĂ©s de leur cible, notamment dans une logique de sabotage Ă©conomique, ou « Ă©cotage ». Ils se situent donc la plupart du temps dans une logique anarchiste et anticapitaliste. De ce point de vue, le modĂšle pour ces activistes est bien Ă©videmment celui de lâALF (le A cerclĂ© du sigle de lâALF montre dâailleurs bien la rĂ©fĂ©rence anarchiste du groupe).
Le prĂ©curseur en la matiĂšre est le groupe britannique Band of Mercy, Ă lâorigine des premiĂšres actions de sabotage, notamment de voitures de chasseurs. En 1973, ce groupe a Ă©tĂ© Ă lâorigine de lâincendie dâun laboratoire de tests sur les animaux en construction et, lâannĂ©e suivante, dâun incendie visant deux navires utilisĂ©s pour la chasse aux phoques. Deux de ses crĂ©ateurs, Ronnie Lee et Cliff Goodman, ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s et incarcĂ©rĂ©s en 1974. Ă sa sortie de prison, Ronnie Lee a reformĂ© Band of Mercy, devenu lâALF. Les actions de lâALF, qui ne sont pas centralisĂ©es (« Tout groupe de personnes vĂ©gĂ©tariennes ou vĂ©gans qui effectue des actions en accord avec les rĂšgles de conduite Ă©tablies par lâALF a le droit de se revendiquer comme partie intĂ©grante de lâALF »), reposent sur les cinq « rĂšgles de conduite » suivantes : « 1. Devoir libĂ©rer les animaux de tous les lieux oĂč ils sont victimes dâabus. [âŠ] 2. Devoir infliger des dommages financiers Ă ceux qui profitent de la misĂšre et de lâexploitation des animaux. 3. Devoir rĂ©vĂ©ler lâhorreur et les atrocitĂ©s commises envers les animaux derriĂšre des portes fermĂ©es, via des actions directes non violentes et des libĂ©rations dâanimaux. 4. Devoir prendre toutes les prĂ©cautions nĂ©cessaires pour ne pas blesser dâanimaux, humains ou nonâhumains. 5.Devoir analyser les consĂ©quences de toutes les actions proposĂ©es, et ne jamais faire de gĂ©nĂ©ralisations lorsquâune information spĂ©cifique est disponible58. » LâALF procĂšde donc Ă des actions directes illĂ©gales de sauvetage et de libĂ©ration dâanimaux dans des laboratoires ou des Ă©levages et Ă des actions dâautre nature (sabotage, harcĂšlement), tout en excluant le recours Ă la violence visant volontairement les humains.
Ă son apogĂ©e dans les annĂ©es 1980, lâALF commettait plusieurs dizaines dâactions par jour en Angleterre. Câest bien Ă©videmment loin dâĂȘtre le cas des activistes français se revendiquant de lâALF. En dehors des quelques actions spectaculaires en 2007â2008, lâactivisme des animalistes de lâALF et dâautres mouvements Ă©quivalents apparaĂźt relativement limitĂ© en France. Ils sâen tiennent gĂ©nĂ©ralement Ă du vandalisme (blocages de serrures Ă la glu, destruction de vitrines ou de panneaux publicitaires, inscriptions sur les murs ou les vitrinesâŠ), Ă des libĂ©rations dâanimaux, mais ils peuvent recourir aussi Ă des actions plus radicales comme des « visites Ă domicile » ou des incendies volontaires de vĂ©hicules ou de bĂątiments (comme en dĂ©cembre 2016 au sein de la « ferme des 1.000 veaux », dans la Creuse59 ). Leurs cibles principales sont les magasins de fourrure, les activitĂ©s en lien avec la corrida, la chasse, le foie gras, les abattoirs, les cirques et tout ce qui a trait Ă lâexpĂ©rimentation animale. Il est Ă noter que, le 1er mai 2018, lors des manifestations violentes prĂšs de la gare d’Austerlitz Ă Paris visant notamment un restaurant McDonaldâs, on pouvait y voir inscrit un sigle de lâALF. Le groupuscule des Furieuses Carottes, actif entre 2007 et 2009, peut Ă©galement ĂȘtre classĂ© dans cette catĂ©gorie60, tout comme les individus qui sâen sont pris aux vitrines de boucheries, de fromageries ou de poissonneries en 2017â2018.
Enfin, le troisiĂšme type de « libĂ©rateurs » est composĂ© de ceux qui recourent Ă des actions violentes visant les biens et mĂȘme quelquefois les personnes. Câest le cas des groupes britanniques Animal Rights Militia ou Justice Department61. A priori, en France, aucun groupe ou activiste ne sâinscrit explicitement dans cette logique.
Il convient de noter que les actions radicales ne sont pas uniquement le fait dâorganisations animalistes. On peut remarquer, depuis quelques annĂ©es, que des groupes non animalistes Ă la base tendent Ă sâintĂ©resser eux aussi Ă la cause animale. Câest, sembleâtâil, le cas de certains groupes et individus de lâultragauche, Ă lâinstar par exemple des PanthĂšres enragĂ©es, qui sâaffichent comme des antispĂ©cistes antifascistes et qui Ă©tablissent un parallĂšle entre la lutte des classes et la libĂ©ration animale62. Il semble en ĂȘtre de mĂȘme de ceux qui sont Ă lâorigine de la destruction dâune partie de lâabattoir dâHottones, dans lâAin, en septembre 2018, du moins si lâon en croit le texte de revendication mis en ligne sur des sites spĂ©cialisĂ©s dans lequel ils disent « replacer lâantispĂ©cisme dans une optique de conflictualitĂ© permanente avec toutes les autoritĂ©s63 ». Cette revendication a dâailleurs fait lâobjet dâun commentaire trĂšs acerbe de la part dâun militant antispĂ©ciste qui estime que « ce nâest pas de lâantispĂ©cisme !64 ».
Des groupes dâextrĂȘme droite (Cause animale Nord) ou rattachĂ©s Ă lâultradroite (Section DĂ©fense animale, associĂ©e au groupe TroisiĂšme voie Ă laquelle appartenait Esteban Morillo accusĂ© dâĂȘtre Ă lâorigine du dĂ©cĂšs du militant dâextrĂȘme gauche ClĂ©ment MĂ©ric lors dâune rixe en 2013) peuvent Ă©galement reprendre Ă leur compte la thĂ©matique de la dĂ©fense des animaux65.
Loin d’ĂȘtre tous vĂ©gans
Sommesânous tous appelĂ©s Ă devenir tĂŽt ou tard vĂ©gans, pour le bienfait des animaux, de la planĂšte et de notre propre santĂ© ? Selon le philosophe Renan Larue (« Je crois sincĂšrement que, dans quelques dĂ©cennies, nous regarderons lâĂ©levage, la pĂȘche, les zoos et les centres dâexpĂ©rimentation animale comme des abominations, des vestiges dâun monde heureusement rĂ©volu66 ») ou encore certains militants de L214 (« Les mĂ©tiers dâĂ©leveur et de boucher doivent disparaĂźtre. On doit Ă©voluer. Avant, les enfants allaient Ă la mine. Aujourdâhui, on trouve ça inconcevable. Plus tard, on pensera la mĂȘme chose de ces mĂ©tiers, qui sont lĂ©gaux mais ne sont pas acceptables67 »), cela semble en tout cas ĂȘtre le sens de lâhistoire.
Des végans impopulaires en France
Plusieurs ouvrages critiquant les vĂ©gans, le vĂ©ganisme et lâantispĂ©cisme ont Ă©tĂ© publiĂ©s ces derniĂšres annĂ©es en France par des auteurs venant dâhorizons diffĂ©rents. On peut mentionner Ă ce propos Trois utopies contemporaines (Fayard, 2017) du philosophe Francis Wolff ; Lâanimalisme est un anti-humanisme (CNRS Editions, 2018) de lâethnologue et anthropologue Jean-Pierre Digard ; La philosophie devenue folle. Le genre, lâanimal, la mort (Grasset, 2018) du philosophe Jean-François Braunstein ou encore Lettre ouverte aux mangeurs de viande qui souhaitent le rester sans culpabiliser (Larousse, 2019) du politologue et principal promoteur de la dĂ©croissance en France Paul AriĂšs.
Observatoire sociĂ©tĂ© et consommation (ObSoCo), « LâObservatoire des Ă©thiques alimentaires. Explorer les nouveaux moteurs de transformation du rapport Ă lâalimentation », 1re vague, septembre 2017.
Ăric Birlouez, citĂ© in Emmanuelle Ducrot et IrĂšne InchauspĂ©, « Bienvenue au VĂ©ganistan ! », LâOpinion, 5 juillet 2018,p.1.
Pourtant, en France, on semble en ĂȘtre loin pour le moment 68. En effet, mĂȘme sâil est trĂšs difficile dâĂ©valuer le nombre de vĂ©gans et, a fortiori, dâantispĂ©cistes, on peut nĂ©anmoins estimer quâils sont ultraminoritaires, mĂȘme si leur nombre semble ĂȘtre croissant depuis quelques annĂ©es. Dans une enquĂȘte rĂ©alisĂ©e en maiâjuin 2017, 0,4% des personnes sondĂ©es se disaient vĂ©ganes69. Le sociologue de lâalimentation Ăric Birlouez estime, quant Ă lui, que la part des vĂ©gans en France se situe entre 0,25 et 0,5% de la population70. En outre, des enquĂȘtes dâopinion montrent que, pour une grande majoritĂ© des personnes interrogĂ©es, les vĂ©gans sont plutĂŽt impopulaires. Dans une enquĂȘte encore non publiĂ©e, rĂ©alisĂ©e en juillet 2018 par Ipsos pour la FNSEA Grand Bassin Parisien, 80% des personnes interrogĂ©es disaient ne pas faire confiance aux militants vĂ©gans pour sâinformer sur les agriculteurs et leurs activitĂ©s, et 48% ne leur faisaient mĂȘme « pas du tout confiance ».
On retrouve une mĂȘme vision critique des vĂ©gans dans une autre enquĂȘte, non publiĂ©e elle aussi, rĂ©alisĂ©e cette fois en septembre 2018 par lâinstitut CSA pour lâagence de relations publiques Forum Homme/Animaux & SociĂ©tĂ© : 69% des Français sondĂ©s disent ne pas ĂȘtre dâaccord avec les principes que dĂ©fendent les associations vĂ©ganes, 59% dâentre eux considĂšrent que les mĂ©dias accordent trop dâaudience aux actions militantes vĂ©ganes, 58% estiment que les associations vĂ©ganes dĂ©tournent en partie lâattention des politiques des problĂšmes importants et quotidiens des Français et 69% ne font pas confiance aux informations diffusĂ©es par les associations militantes vĂ©ganes. Les principales critiques et revendications des mouvements vĂ©gans sont tout autant rejetĂ©es de façon massive, ainsi que leurs modes opĂ©ratoires : 85% des personnes interrogĂ©es sâopposent Ă lâinterdiction de lâĂ©levage des animaux, 59% sont plutĂŽt dâaccord avec lâexpĂ©rimentation sur les animaux, et 85% rĂ©pondent par la nĂ©gative lorsquâon leur demande si les associations vĂ©ganes pourraient les convaincre de ne plus consommer des produits issus de la production animale. Enfin, une large majoritĂ© nâest pas dâaccord avec lâidĂ©e que les objectifs de ces associations justifient les enquĂȘtes intrusives (68%) et le nonârespect des lois (85%).
Une influence pourtant loin dâĂȘtre nĂ©gligeable
« Le mouvement Ă©cologiste devrait se considĂ©rer comme une minoritĂ© », interview de Serge Moscovici rĂ©alisĂ©e par StĂ©phane Lavignotte, EcoRevâ, n° 1, mai 2000.
Voir Xie et al., « Social consensus through the influence of committed minorities », Physical Review E, vol. 84, n° 1, juillet 2011.
CitĂ© in « Minority Rules: Scientists Discover Tipping Point for the Spread of Ideas », rpi.edu, 26 juillet 2011, traduction de lâauteur.
Cité in Cécile Prudhomme, « Hyperconsommateurs, amateurs de fast-foods et de bio⊠portrait robot des jeunes bobos urbains », fr, 4 décembre 2018.
Ibid.
Voir Gabriel Tavoularis et ĂlĂ©na Sauvage, « Les nouvelles gĂ©nĂ©rations transforment la consommation de viande », Consommation et Modes de vie, nÂș 300, septembre 2018, 3.
Ibid. p.1-2.
« Tous omnivores ! », rĂ©sultats de lâĂ©tude Ipsos « « Les Français et la consommation de viande », communiquĂ© de presse, Interbev, novembre 2017, p. 4.
La « part de voix » des vĂ©gans dans lâespace public (mĂ©dias, Ă©dition, rĂ©seaux sociaux) apparaĂźt donc sans commune mesure avec leur poids rĂ©el dans la sociĂ©tĂ© française. Ceci est liĂ© Ă la fois Ă la nature de la communication des animalistes radicaux et Ă lâĂ©volution du « marchĂ© de lâinformation » comme cela a Ă©tĂ© bien dĂ©crit par les chercheurs GĂ©rald Bronner et Ătienne Klein :
« Ceux qui rĂšgnent sur ce marchĂ© sont ceux qui ont le plus de temps Ă occuper lââespaceâ de parole, câestâĂ âdire ceux qui sont les plus motivĂ©s. Or, sur toute une sĂ©rie de sujets, les plus motivĂ©s sont les plus engagĂ©s, voire les plus âcroyantsâ. Pour cette raison, ils parviennent Ă instaurer, sur les forums ou dans le classement Google, une sorte dâillusion de majoritĂ© qui peut affecter le jugement de nos concitoyens les plus indĂ©cis ou bien qui nâont pas le temps de dĂ©faire des arguments qui sont, par ailleurs, en apparence convaincants71. »
Les animalistes radicaux sont Ă©galement lâincarnation par excellence de ce que le psychologue social Serge Moscovici appelait une « minoritĂ© active ». Selon lui, une minoritĂ© consistante, câestâĂ âdire qui ne change pas de position dans le temps, peut ĂȘtre aussi influente quâune majoritĂ© inconsistante. Il rappelle dâailleurs Ă ce propos que « la plupart des changements sociaux sont lâĆuvre de minoritĂ©s72 ». Aux ĂtatsâUnis, des chercheurs du Rensselaer Polytechnic Institute ont tentĂ© dâĂ©valuer Ă partir de quel seuil une croyance jusquâalors minoritaire pouvait se transformer en une croyance susceptible de devenir rapidement majoritaire. Ils ont Ă©valuĂ© ce point de basculement Ă 10%73. Cela signifie quâĂ partir du moment oĂč au moins 10% de la population a une croyance inconditionnelle, celleâci sera systĂ©matiquement adoptĂ©e par la majoritĂ© de la sociĂ©tĂ©. DâaprĂšs BolesĆaw SzymaĆski, le directeur du Social Cognitive Networks Academic Research Center (SCNARC), « quand le nombre de dĂ©tenteurs dâopinion est infĂ©rieur Ă 10%, on nâobserve pas de progrĂšs visibles dans la propagation des idĂ©es. Une fois que ce nombre atteint 10%, lâidĂ©e se rĂ©pand comme une traĂźnĂ©e de poudre et elle devient rapidement majoritaire74 ». On en est encore loin en ce qui concerne les vĂ©gans, mais ceuxâci nâen ont pas moins un impact loin dâĂȘtre nĂ©gligeable sur une partie de la sociĂ©tĂ© française.
LâenquĂȘte CSA pour Forum Homme/Animaux & SociĂ©tĂ©, dont nous avons dĂ©jĂ parlĂ© plus haut, permet ainsi dâidentifier trois cercles dâinfluence du vĂ©ganisme en France. Le premier cercle semble correspondre Ă un « noyau dur » et aux vĂ©gĂ©tariens. Ce sont les 3% qui se disent tout Ă fait favorables Ă la fin de lâĂ©levage ou qui disent quâils pourraient ĂȘtre tout Ă fait convaincus par les associations vĂ©ganes de ne plus consommer de produits issus de la production animale, ou encore les 5% qui sont tout Ă fait dâaccord avec les principes que dĂ©fendent les associations vĂ©ganes ou qui font tout Ă fait confiance aux informations diffusĂ©es par cellesâci sur la condition animale.
Le deuxiĂšme cercle est sans doute celui des sympathisants vĂ©gans. Ils semblent ĂȘtre de lâordre de 15%. Cela correspond aux 15% des Français sondĂ©s qui se montrent favorables Ă lâinterdiction de lâĂ©levage des animaux, qui affirment que les associations vĂ©ganes pourraient les convaincre de ne plus consommer de produits issus de la production animale ou qui estiment que le nonârespect de la loi par les associations vĂ©ganes peut se justifier. De mĂȘme, 11% dâentre eux disent quâils sont tout Ă fait prĂȘts Ă remplacer toutes les protĂ©ines animales par des protĂ©ines vĂ©gĂ©tales dans leur alimentation. Cela signifie, par consĂ©quent, quâil y a un peu plus de 10% de la population qui se montre trĂšs sensible Ă lâargumentaire des associations militantes vĂ©ganes et qui est susceptible de basculer dans un vĂ©ganisme actif.
Enfin, le troisiĂšme cercle est celui des Français qui se disent intĂ©ressĂ©s par le discours des associations vĂ©ganes. Quelque 31% des personnes interrogĂ©es sont ainsi dâaccord avec les principes que dĂ©fendent les associations vĂ©ganes et font confiance aux informations diffusĂ©es par cellesâci sur la condition animale, tandis que 32% dâentre elles estiment que les enquĂȘtes intrusives des associations vĂ©ganes sont justifiĂ©es et que 36% disent quâelles sont prĂȘtes Ă remplacer toutes les protĂ©ines animales par des protĂ©ines vĂ©gĂ©tales dans leur alimentation. Cet intĂ©rĂȘt semble ĂȘtre particuliĂšrement vif chez les jeunes. Dans cette mĂȘme enquĂȘte, 48% des 18â24 ans font confiance aux associations vĂ©ganes, contre une moyenne nationale de 31%.
Pour une partie des jeunes, le vĂ©ganisme semble avoir trois attraits. Le premier est sans aucun doute de leur permettre dâavoir un cadre dans un monde largement dĂ©structurĂ©, a fortiori un cadre fondĂ© sur des principes Ă©thiques. Le deuxiĂšme est la dĂ©fense de victimes innocentes et le sentiment de contribuer par lĂ mĂȘme Ă lâamĂ©lioration du sort des animaux et, auâdelĂ , de la planĂšte. Le troisiĂšme rĂ©side dans la tentation de rompre avec un « systĂšme dâexploitation », en lâoccurrence des animaux, et de dĂ©pendance Ă©conomique visâĂ âvis de lâexploitation des animaux, Ă lâinstar de la dĂ©pendance visâĂ âvis du pĂ©trole. Le vĂ©ganisme apparaĂźt de ce point de vue un peu comme le pendant des villes, villages et quartiers en transition dans lesquels les habitants cherchent Ă mettre en place, ici et maintenant, dans un espace spĂ©cifique, un monde dĂ©carbonĂ©. Les vĂ©gans cherchent, de leur cĂŽtĂ©, Ă privilĂ©gier dans leur propre vie un monde que lâon pourrait qualifier de « dĂ©sanimalisĂ© ».
On peut nĂ©anmoins remarquer que ce mode de vie trĂšs contraignant paraĂźt ĂȘtre tout de mĂȘme largement incompatible avec un air du temps oĂč la fuite des contraintes semble ĂȘtre de rigueur. Le spĂ©cialiste de la consommation Philippe Moati, par exemple, expliquait rĂ©cemment, Ă propos de la consommation des jeunes cadres citadins, les fameux « bobos » : « Câest lâĂ©conomie de la flemme, le confort, la fuite devant la contrainte75. » Il remarquait que ceuxâci sont trĂšs peu nombreux Ă suivre un rĂ©gime vĂ©gĂ©tarien ou vĂ©gĂ©talien car « ĂȘtre vegan, cela impose des contraintes76 ». Cela signifie quâil y a sans aucun doute une sensibilitĂ© pour la cause animale et pour le discours vĂ©gan chez les jeunes, mais sans conduire pour autant Ă un passage massif vers un vĂ©ganisme actif. Une Ă©tude rĂ©cente montre dâailleurs que les 18â24 ans sont les plus gros consommateurs de produits carnĂ©s77. Les jeunes sont donc Ă la fois les plus sensibles au discours vĂ©gan et les plus gros consommateurs de viande.
Quâon le dĂ©plore ou non, les mouvements animalistes radicaux nâen sont pas moins en train de rĂ©ussir leur pari qui est de transformer la question animale (corrida, cirques, viande, foie gras, etc.) en controverses, voire en un problĂšme public dans un contexte oĂč le terrain au sein de lâopinion publique en France apparaĂźt plutĂŽt favorable compte tenu de la sensibilitĂ©, sembleâtâil de plus en plus grande, des Français visâĂ âvis du bienâĂȘtre animal et de leurs prĂ©occupations croissantes relatives aux conditions de production de la viande (impact sur le bienâĂȘtre animal, sur lâenvironnement et le changement climatique) et Ă lâimpact de sa consommation sur leur santĂ©. On peut en effet remarquer que la consommation de viande en France, en particulier de viandes bovine et ovine, de volaille ou de charcuterie, a baissĂ© ces derniĂšres annĂ©es (elle aurait diminuĂ© de 12% entre 2007 et 201778). Cette Ă©volution concerne les Français de tous les Ăąges et de toutes les catĂ©gories sociales. NĂ©anmoins, dâaprĂšs cette mĂȘme Ă©tude, la viande conserve une excellente image. En outre, dans une Ă©tude de 2017, « 63% des Français estiment quâon fait de plus en plus la morale sur la façon dont il faut se nourrir et en ont assez quâon leur dise ce quâils doivent et ne doivent pas faire79 ». Finalement, il nâest pas sĂ»r quâon devienne tous vĂ©gans dans les annĂ©es Ă venirâŠ
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