Les Classes moyennes et le crédit
Définitions
Définition des classes moyennes
Définition du crédit aux particuliers
Le crĂ©dit s’adresse principalement aux classes moyennes
Un tiers des ménages dont le revenu est compris entre deux et cinq SMIC a recours au crédit à la consommation
Crédit et épargne ne sont pas antinomiques
Le crédit caractérise les classes moyennes
La propriété de la résidence principale
LâĂ©quipement de la maison et les travaux dâamĂ©lioration
Lâautomobile
Les services
Ăvolutions : ce que le crĂ©dit rĂ©vĂšle des classes moyennes
Les classes moyennes vieillissent
Les classes moyennes consomment différemment
Les classes moyennes quittent les grandes villes
Le crédit est-il un bon outil pour promouvoir les classes moyennes ?
Crédit et acquisition immobiliÚre
LâutilitĂ© Ă©conomique du crĂ©dit Ă la consommation
Conclusion
Les classes moyennes et le crédit
Entre classes moyennes et crĂ©dit existe un lien historique et structurant. En France, lâavĂšnement des classes moyennes pendant les « Trente glorieuses » a Ă©tĂ© Ă©troitement liĂ© au dĂ©veloppement du crĂ©dit ; aujourdâhui, la progression du financement aux particuliers dans les Ă©conomies Ă©mergentes rĂ©affirme ce lien. Le recours au crĂ©dit reste le fait principalement des classes moyennes. En anticipant sur les revenus Ă venir, le crĂ©dit permet Ă de nombreux mĂ©nages dâaccĂ©der Ă un mode de vie et de consommation leur confĂ©rant le statut de classes moyennes, quâil sâagisse du financement de leur rĂ©sidence, des biens dâĂ©quipement de la maison, de lâautomobile, mais aussi des services et loisirs. GrĂące Ă ce lien, lâusage du crĂ©dit au cours des derniĂšres dĂ©cennies rĂ©vĂšle plusieurs Ă©volutions des classes moyennes en France, notamment en matiĂšre de modes de consommation (low cost, Internet), dâhabitat (dĂ©part des grandes villes), ou encore de gĂ©nĂ©rations (vieillissement des classes moyennes).
Si le soutien du financement immobilier est largement reconnu, lâutilitĂ© du crĂ©dit Ă la consommation, comme outil de promotion des classes moyennes, mĂ©rite dâĂȘtre soulignĂ©e. Tout particuliĂšrement en France oĂč les encours de crĂ©dit reprĂ©sentent 13,2% de la consommation contre 15,4% en moyenne dans lâUnion europĂ©enne.
Nicolas Pécourt,
Directeur Prospective et Communication institutionnelle de Crédit Agricole Consumer Finance.
Colloque « Ă quoi rĂȘvent les classes moyennes ? », organisĂ© le 18 novembre 2010 par la Fondation pour lâinnovation politique (Fondapol).
Antoine Rault, Le Diable rouge, 2008.
Jean FourastiĂ©, Les Trente Glorieuses ou la rĂ©volution invisible de 1946 Ă 1975, Fayard, Paris, 1979. Dans cet ouvrage, Jean FourastiĂ© souligne notamment que « le niveau de vie national (revenu national moyen rĂ©el par tĂȘte de population) [âŠ] se trouve en 1975 au triple de sa valeur de 1938 ».
Nicolas Bouzou, Le Chagrin des classes moyennes, JC Lattes, Paris, 2011
Fernand Braudel et Ernest Labrousse (dir.), Histoire économique et sociale de la France, Tome IV, volume 3, années 1950-1980, PUF, Quadrige, 1993.
La vente Ă tempĂ©rament est une des plus anciennes formes de crĂ©dit Ă la consommation, qui sert Ă financer lâacquisition dâun bien ou le paiement dâun service ; le contrat de vente et le contrat de financement ne font quâun.
Quelles que soient les Ă©poques, la population est souvent divisĂ©e en trois ensembles en fonction des moyens dont disposent les individus qui la composent. Lors dâun colloque organisĂ© par la Fondation pour lâinnovation politique1, Dominique ReyniĂ© soulignait quâil existe mĂȘme une « loi de tripartition du corps social » distinguant les plus riches, les plus pauvres et un troisiĂšme groupe occupant une position mĂ©diane. Cette partie intermĂ©diaire de la population, souvent majoritaire en nombre, a toujours suscitĂ© lâattention et la convoitise de nos gouvernants, pour de bonnes ou mauvaises raisons. Ainsi, dans une piĂšce de théùtre2, Mazarin sâadressant Ă Colbert se voit prĂȘter les mots suivants : « Il y a quantitĂ© de gens qui sont entre les deux, ni pauvres, ni riches⊠des Français qui travaillent, rĂȘvant dâĂȘtre riches et redoutant dâĂȘtre pauvres ! Câest ceux-lĂ que nous allons taxer, encore plus, toujours plus ! Ceux-lĂ ! Plus tu leur prends, plus ils travaillent – pour compenser⊠Câest un rĂ©servoir inĂ©puisable. » La notion de classes moyennes, qui correspond Ă cette position mĂ©diane, est nĂ©anmoins plus contemporaine. On peut la lier Ă lâindustrialisation de notre sociĂ©tĂ© et dater lâapogĂ©e des classes moyennes Ă la pĂ©riode des Trente Glorieuses ainsi qualifiĂ©e par Jean FourastiĂ©3. AprĂšsguerre, les mĂ©nages français sâĂ©quipent massivement en automobiles et biens dâĂ©quipement modernes. Câest lâapparition de la consommation de masse. Comme le souligne Nicolas Bouzou dans son dernier essai, « câest lâĂąge dâor de la sociĂ©tĂ© de consommation. Les mĂ©nages sâĂ©quipent : rĂ©frigĂ©rateurs, machines Ă laver, [âŠ] tĂ©lĂ©viseurs et automobiles [âŠ]. On passe dâune consommation de sustentation [âŠ] Ă une consommation de masse4. » Cette Ă©volution Ă©conomique majeure qui assure aux mĂ©nages un confort matĂ©riel significatif au regard des pĂ©riodes prĂ©cĂ©dentes est notamment permise par lâĂ©mergence du crĂ©dit. Ainsi que le mentionne lâouvrage Histoire Ă©conomique et sociale de la France5, « les besoins personnels de masse furent dâabord assurĂ©s par lâextension des ventes Ă tempĂ©rament6. » La pĂ©riode des Trente Glorieuses voit ainsi le dĂ©veloppement des classes moyennes mais aussi celui du crĂ©dit, outil financier indispensable Ă lâĂ©quipement des mĂ©nages.
Câest au lien qui existe entre les classes moyennes et le crĂ©dit â et plus particuliĂšrement le crĂ©dit Ă la consommation â que sera consacrĂ©e cette note organisĂ©e en cinq parties. Tout dâabord, une brĂšve dĂ©finition de ces deux notions sera rappelĂ©e. La seconde partie fera Ă©tat dâĂ©tudes qui, bien quâallant Ă lâencontre des idĂ©es reçues, montrent que ce sont les classes moyennes qui ont le plus recours au crĂ©dit. CrĂ©dit qui, par ailleurs, leur permet dâaccĂ©der Ă un mode de vie qui les caractĂ©rise, ceci sera lâobjet de la troisiĂšme partie. La partie suivante portera sur certaines Ă©volutions des classes moyennes observĂ©es au travers des modifications de leur usage du crĂ©dit. La derniĂšre partie sera consacrĂ©e Ă lâutilitĂ© du crĂ©dit comme outil de promotion des classes moyennes. Cette utilitĂ© Ă©conomique et sociale du crĂ©dit mĂ©rite tout particuliĂšrement dâĂȘtre rappelĂ©e.
Définitions
Avant dâexpliquer le lien entre classes moyennes et crĂ©dit, il faut rappeler la dĂ©finition de ces deux termes.
Définition des classes moyennes
CRĂDOC, « Les classes moyennes sous pression », Cahier de recherche n°249, RĂ©gis Bigot, dĂ©cembre 2008
Raymond Aron, La Lutte de classes, nouvelles leçons sur les sociétés industrielles, Gallimard, Paris, 1964.
Ibid.Â
Centre dâanalyse stratĂ©gique, Note de veille n° 54, par Virginie Gimbert et Arnaud Rohmer, avril 2007.
Cette enquĂȘte de lâIfop pour la Fondapol a Ă©tĂ© menĂ©e en octobre 2010.
CRĂDOC, op. cit
Le Chagrin des classes moyennes, op. cit.
Ifop, op. cit. Ce taux (bĂ©nĂ©fice de la prime pour lâemploi) est de 16 % pour la catĂ©gorie des « classes moyennes » et de 3 % pour la catĂ©gorie des « classes moyennes supĂ©rieures ».
Ifop, op. cit. Ce taux (paiement de lâimpĂŽt) est de 64% pour la catĂ©gorie des « classes moyennes » et de 81% pour la catĂ©gorie des « classes moyennes supĂ©rieures ».
Insee, « Les revenus et le patrimoine des mĂ©nages », Insee RĂ©fĂ©rences, Ădition 2011.
Ibid.Â
Comme le fait le CRĂDOC, cf. op. cit.
Les dĂ©ciles permettent de distribuer la population en dix parties dâeffectifs Ă©gaux. La premiĂšre catĂ©gorie reprĂ©sente ainsi les 10% de mĂ©nages percevant le revenu disponible le plus faible, la derniĂšre les 10% de mĂ©nages percevant le revenu disponible le plus Ă©levĂ©.
Que signifie le terme de classes moyennes ? Ce terme prononcĂ© systĂ©matiquement au pluriel suppose quâil existe plusieurs classes moyennes. Celles-ci peuvent se dĂ©finir de diverses façons ; les Ă©tudes et essais Ă©conomiques consacrĂ©s Ă leur dĂ©finition sont nombreux et parviennent Ă des rĂ©sultats parfois diffĂ©rents selon lâangle choisi. Les classes moyennes se dĂ©finissent dâabord par ce quâelles ne sont pas. Pour le Centre de Recherche pour lâĂtude et lâObservation des Conditions de Vie (CRĂDOC7 ), elles seraient mĂȘme « une sorte dâobjet social non identifiĂ© ». Dans ses cours Ă la Sorbonne8, Raymond Aron les qualifiait dâ« espĂšce de fourre-tout », tout en rappelant que la notion de classe ne se dĂ©finit pas par des critĂšres juridiques9. Selon un rapport du Centre dâanalyse stratĂ©gique, « les classes moyennes dĂ©signent les mĂ©nages et les groupes sociaux qui nâappartiennent ni aux classes les moins favorisĂ©es, ni aux classes supĂ©rieures. Elles se situeraient entre les deux10. » Le mĂȘme rapport suggĂšre trois critĂšres pour dĂ©finir les classes moyennes :
– un critĂšre subjectif,
– un critĂšre sociologique,
– un critĂšre Ă©conomique.
Le premier critĂšre, subjectif, est celui de lâauto-Ă©valuation, reposant sur la perception quâont les individus eux-mĂȘmes dâappartenir ou non Ă la catĂ©gorie des classes moyennes. Câest cette notion quâa retenue lâinstitut Ifop pour son enquĂȘte11 rĂ©alisĂ©e pour la Fondapol en 2010. Dans cette enquĂȘte, 65% des personnes interrogĂ©es dĂ©claraient appartenir Ă la catĂ©gorie des « classes moyennes » ou Ă celle des « classes moyennes supĂ©rieures », soit au total deux individus sur trois. Ă lâinverse, 33% se classaient parmi les catĂ©gories « dĂ©favorisĂ©es » ou « modestes » et uniquement 2% parmi les catĂ©gories « favorisĂ©es ou aisĂ©es », ce qui est naturellement trĂšs peu. Le CRĂDOC 12 dresse un constat similaire et souligne que « deux personnes sur trois considĂšrent appartenir aux classes moyennes » lorsque seulement « 5% de la population estiment faire partie des gens aisĂ©s ou privilĂ©giĂ©s. » On perçoit ici les limites de cette auto-Ă©valuation mĂȘme si elle a une importance particuliĂšre dans le mode de vie adoptĂ© par les mĂ©nages. Ce critĂšre subjectif dĂ©pend Ă©galement de lâenvironnement Ă©conomique : en pĂ©riode faste, les mĂ©nages seront ainsi plus nombreux Ă dĂ©clarer appartenir Ă une classe moyenne ou aisĂ©e. Selon lâenquĂȘte de lâIfop, ce nâest quâau-dessus dâun seuil de revenu net (du foyer) de 1.500 euros mensuels que les individus interrogĂ©s se dĂ©clarent en majoritĂ© appartenir aux classes moyennes. Cette perception dâappartenance aux classes moyennes est enfin plus marquĂ©e chez les salariĂ©s du secteur public que chez ceux du secteur privĂ©.
Le second critĂšre, sociologique, repose sur la profession exercĂ©e, ainsi que sur les valeurs et modes de vie. Selon le Centre dâanalyse stratĂ©gique, « les classes moyennes regrouperaient les professions intermĂ©diaires, une partie des cadres supĂ©rieurs et Ă©galement des employĂ©s. » NĂ©anmoins, la profession exercĂ©e dĂ©finit de moins en moins bien lâappartenance aux classes moyennes13 dans la mesure oĂč il existe dĂ©sormais de forts Ă©carts de salaires entre individus exerçant un mĂȘme mĂ©tier. Ainsi un avocat, un mĂ©decin gĂ©nĂ©raliste ou encore un artisan peuvent-ils percevoir chaque mois un salaire modeste comme de fortes rĂ©munĂ©rations pour ceux qui rĂ©ussissent particuliĂšrement bien. Quant aux valeurs et modes de vie, ils dĂ©finissent effectivement assez bien le statut de classes moyennes. Comme cela sera dĂ©taillĂ© dans la troisiĂšme partie de cette note, les classes moyennes se caractĂ©risent par un style de vie, notamment liĂ© Ă lâacquisition de leur logement principal, Ă lâaccession Ă certains biens durables (automobile, Ă©quipement de lâhabitat, etc.), Ă lâaccession aux loisirs. Les classes moyennes se dĂ©finissent Ă©galement par le travail et lâimportance quâelles accordent Ă la rĂ©ussite des Ă©tudes de leurs enfants afin quâils perpĂ©tuent le mĂȘme modĂšle social. Le troisiĂšme critĂšre proposĂ© par le Centre dâanalyse stratĂ©gique est Ă©conomique. Il est en apparence le plus objectif et le moins discutable. Il reposerait sur la classification des mĂ©nages en fonction de leurs revenus et niveaux de vie. Pourtant ce critĂšre nâest pas aussi simple quâil nây paraĂźt. Il existe une diversitĂ© dâindicateurs statistiques qui peuvent ĂȘtre utilisĂ©s afin de dĂ©finir la situation financiĂšre des classes moyennes. Le salaire perçu par un individu ne reflĂšte pas forcĂ©ment son vĂ©ritable pouvoir dâachat : en 2009, le pouvoir dâachat des mĂ©nages progressait de 1,6% lorsque dans le mĂȘme temps la rĂ©munĂ©ration des salariĂ©s stagnait (+0,1%). Souvent, le salaire perçu par un individu ne constitue pas lâorigine unique de ses revenus. Un mĂ©nage peut en effet percevoir diverses aides sociales ou allocations : en 2008, 7 millions de mĂ©nages ont bĂ©nĂ©ficiĂ© de prestations familiales et 6,5 millions de mĂ©nages dâallocations logement ; prĂšs dâun mĂ©nage sur six appartenant aux classes moyennes14 bĂ©nĂ©ficierait de la prime pour lâemploi. Un mĂ©nage peut aussi percevoir des revenus dâune autre nature, par exemple les intĂ©rĂȘts de son Ă©pargne ou les loyers perçus dâun bien immobilier mis en location. Ă cela sâajoute lâeffet dâun systĂšme fiscal complexe : 64% des classes moyennes15 dĂ©clarent payer lâimpĂŽt sur le revenu. Autre Ă©lĂ©ment de complexitĂ©, celui de la composition du foyer : les « Ă©conomies dâĂ©chelle » obtenues par deux adultes vivant sous le mĂȘme toit (avec en particulier des frais de logement et dâĂ©quipement de la maison partagĂ©s) permettent de dĂ©gager un pouvoir dâachat supĂ©rieur ; Ă lâinverse, la prĂ©sence dâenfants Ă charge modifiera cet Ă©quilibre financier. Ă la notion de salaire, on pourra donc prĂ©fĂ©rer celle du revenu disponible brut des mĂ©nages qui, comme le rappelle lâInsee, est « le revenu qui reste Ă la disposition des mĂ©nages pour la consommation et lâĂ©pargne une fois dĂ©duits les prĂ©lĂšvements fiscaux et sociaux. Il comprend en particulier les revenus dâactivitĂ©, les revenus du patrimoine (dividendes, intĂ©rĂȘts et loyers) et les prestations sociales en espĂšces (allocations familiales, minima sociaux, pensions de retraite, indemnitĂ©s de chĂŽmageâŠ)16. »
De façon concrĂšte, en 2008, le revenu disponible annuel moyen17 dâun mĂ©nage Ă©tait de 34.450 euros (soit 2.870 euros mensuels) et le revenu disponible mĂ©dian â celui qui partage la population en deux parties Ă©gales â de 28.570 euros (2.380 euros mensuels). Une premiĂšre dĂ©finition statistique des classes moyennes (voir tableau ci-dessous) pourrait consister18 Ă exclure dâun cĂŽtĂ© les trois dĂ©ciles19 de revenu infĂ©rieurs (soit les 30% des mĂ©nages percevant le revenu le plus faible) et de lâautre les deux dĂ©ciles supĂ©rieurs (soit 20% des mĂ©nages percevant le revenu le plus important). Cette approche considĂšre 50% de la population, et tient compte de lâasymĂ©trie de la distribution des revenus. Ainsi, les classes moyennes concerneraient les mĂ©nages percevant un revenu disponible compris entre 20.260 et 46.520 euros annuels, soit entre 1.700 et 3.900 euros mensuels (donnĂ©es 2008).
ableau 1 : Revenu disponible des ménages en 2008
Source :
Insee, « Les revenus et le patrimoine des mĂ©nages », Insee RĂ©fĂ©rences, Ădition 2011.
Histoire économique et sociale de la France, op. cit.
Si la notion de salaire perçu semble en apparence la plus objective pour dĂ©finir les classes moyennes, ce troisiĂšme critĂšre Ă©conomique est donc en rĂ©alitĂ© beaucoup plus complexe. Cette complexitĂ© est intĂ©grĂ©e depuis de longues annĂ©es par les Ă©tablissements financiers qui ont dĂ©veloppĂ© de puissants outils dâĂ©valuation de la solvabilitĂ© des individus (appelĂ©s les « scores ») afin de mesurer prĂ©cisĂ©ment les capacitĂ©s de remboursement avant lâoctroi dâun crĂ©dit. En conclusion, il nâexiste pas de dĂ©finition officielle et unique des classes moyennes. Nous retiendrons que les classes moyennes se dĂ©finissent selon trois critĂšres (subjectif, sociologique et Ă©conomique) et notamment, pour les besoins de cette note, en fonction de la nature de leur consommation et du niveau de revenus disponible par mĂ©nage (globalement dans une fourchette comprise entre 1.700 et 3.900 euros par mois, selon les donnĂ©es de lâannĂ©e 2008). Ă cela sâajoute la nĂ©cessitĂ©, soulignĂ©e dans diverses Ă©tudes, de distinguer au moins deux catĂ©gories au profil assez diffĂ©rent : celle des « classes moyennes infĂ©rieures » et celle des « classes moyennes supĂ©rieures », autrement qualifiĂ©es par Fernand Braudel et Ernest Labrousse20 de « classes moyennes Ă tendance prolĂ©tarienne » et de « classes moyennes Ă vocation bourgeoise ». Comme le montre le tableau ci-contre relatif au revenu disponible des mĂ©nages, il existe en effet un Ă©cart allant du simple au double (de 20.260 Ă 46.520 euros annuels) entre les deux limites ici retenues pour dĂ©finir les classes moyennes.
Définition du crédit aux particuliers
Le taux dâendettement exprime le rapport Ă un moment donnĂ© entre, dâune part, les montants de crĂ©dits restant Ă rembourser sâils devaient ĂȘtre soldĂ©s immĂ©diatement et, dâautre part, le revenu annuel disponible. Un taux de 69% signifie donc que la dette dâun mĂ©nage restant Ă rembourser, si elle devait ĂȘtre soldĂ©e dâune seule traite, reprĂ©sente 69% de son revenu annuel.
Nicolas Pécourt, Un Monde sans crédit ?, Eyrolles, Paris, 2010.
« Observatoire du Financement des MarchĂ©s RĂ©sidentiels », rĂ©alisĂ© par CrĂ©dit Logement et lâInstitut CSA, sous la direction de Michel Mouillart, juin 2010, 4Ăšme Ă©dition.
« Observatoire du Financement des Marchés Résidentiels », op. cit.
« Observatoire du Financement des Marchés Résidentiels », op. cit.
Cette durĂ©e moyenne peut varier dâune source Ă une autre.
Un Monde sans crédit ?, op. cit.
Dans le cas du crédit renouvelable, dÚs lors que le contrat de crédit a été souscrit, les utilisations suivantes de crédit ne donnent pas lieu à un nouveau contrat.
Du fait de remboursements anticipĂ©s, il existe une diffĂ©rence significative en matiĂšre de crĂ©dits Ă la consommation entre la durĂ©e contractuelle (dĂ©finie au dĂ©part) et la durĂ©e rĂ©elle dâun crĂ©dit.
Le crédit aux particuliers repose sur deux catégories principales de produits : le crédit immobilier et le crédit à la consommation.
La quantification du crĂ©dit sâapprĂ©cie Ă partir de deux notions : les encours (il sâagit Ă un moment donnĂ© de la somme des montants de crĂ©dits restant Ă rembourser par les particuliers) et la production (il sâagit du montant total des crĂ©dits souscrits sur une pĂ©riode). Les statistiques qui vont suivre concernent essentiellement des donnĂ©es dâencours.
Fin 2010, les crĂ©dits distribuĂ©s aux particuliers sâĂ©levaient Ă 950 milliards dâeuros dâencours, dont 795 pour le crĂ©dit immobilier (84% du total) et 155 pour le crĂ©dit Ă la consommation (16%). Par habitant, cela reprĂ©sente une moyenne de 12.600 euros pour le crĂ©dit immobilier et un peu plus de 2.400 euros pour le crĂ©dit Ă la consommation, soit un total de 15.000 euros par habitant. Deux constations peuvent ĂȘtre rapidement soulignĂ©es :
– Lâendettement privĂ© des Français est infĂ©rieur Ă ce quâil est dans des pays voisins : fin 2008, le taux dâendettement21 (crĂ©dit immobilier + crĂ©dit Ă la consommation) des Français Ă©tait de 69%, contre 92% en Allemagne, 139% aux Pays-Bas et 169% au Royaume-Uni ;
– Autre particularitĂ© : la rĂ©partition de la dette privĂ©e nâest pas la mĂȘme que dans dâautres Ă©conomies comparables. Le poids du crĂ©dit Ă la consommation est plus faible (16% de la dette privĂ©e des Français en 2010) quâil ne lâest en moyenne dans le monde (de lâordre de 25%). Ă titre comparatif, ce ratio est de 19% en Allemagne, 20% au Royaume-Uni et 24% en Italie. Le poids du crĂ©dit Ă la consommation dans lâendettement privĂ© a diminuĂ© en France au cours de la derniĂšre dĂ©cennie, passant de 24% en 2000 Ă 16% en 2010.
Selon le rapport de lâObservatoire des crĂ©dits aux mĂ©nages, Ă©tude trĂšs documentĂ©e rĂ©alisĂ©e annuellement sous la direction de Michel Mouillart, la moitiĂ© des mĂ©nages français (49,5% trĂšs exactement) remboursaient un ou plusieurs crĂ©dits fin 2010. Ă cette proportion, il convient dâajouter les personnes qui utilisent le dĂ©couvert bancaire. Soit au total trois foyers sur cinq (soit prĂšs de 16 millions de mĂ©nages) qui ont recours chaque annĂ©e aux diffĂ©rents moyens de financement qui leur sont offerts22. Dans le dĂ©tail, 31% des mĂ©nages remboursaient fin 2010 un ou plusieurs crĂ©dits immobiliers et 30% un ou plusieurs crĂ©dits Ă la consommation.
La destination des prĂȘts immobiliers (795 milliards dâeuros dâencours fin 2010) est diverse : le financement de la rĂ©sidence principale en premier lieu, mais Ă©galement le financement dâun autre logement (une rĂ©sidence secondaire par exemple) ou dâautres opĂ©rations immobiliĂšres dont lâinvestissement locatif. Plusieurs offres de financement immobilier existent. La plupart des financements sont construits autour dâun prĂȘt bancaire classique, crĂ©dit amortissable dĂ©fini notamment par une durĂ©e, une mensualitĂ© et un taux dâintĂ©rĂȘt qui peut ĂȘtre fixe ou variable ; ce produit reprĂ©sente plus de la moitiĂ© des financements immobiliers23. Pour les clientĂšles modestes, celuici peut parfois ĂȘtre un prĂȘt dâaccession sociale (PAS) qui bĂ©nĂ©ficie de certains avantages. Le prĂȘt bancaire peut ĂȘtre complĂ©tĂ© par un prĂȘt Ă©pargne logement (PEL) dont le montant dĂ©pend des intĂ©rĂȘts acquis Ă lâissue dâune pĂ©riode dâĂ©pargne et pour les primo-accĂ©dants par un prĂȘt Ă taux zĂ©ro plus (PTZ+), prĂȘt aidĂ© par lâĂtat. Des prĂȘts relais permettent dâassurer la transition entre lâachat dâun nouveau logement et la vente du prĂ©cĂ©dent. Il existe encore des prĂȘts aidĂ©s par lâemployeur, dont le dispositif du « 1 % logement » mis en place en 1953 afin de faire participer les employeurs Ă lâeffort de construction nĂ©cessaire dans la pĂ©riode dâaprĂšs-guerre, ou les prĂȘts employeurs consentis Ă des taux intĂ©ressants (fonction publique pour les fonctionnaires, collectivitĂ©s locales, etc.), mais ceux-ci ont perdu beaucoup de leur importance. Enfin des montages particuliers sont possibles pour les investisseurs avec par exemple des prĂȘts in fine associĂ©s le plus souvent Ă un contrat dâassurance vie. Les prĂȘts viagers hypothĂ©caires, Ă©troitement rĂ©glementĂ©s, rencontrent peu de succĂšs en France. En nombre 24, 1.246.000 opĂ©rations de prĂȘts liĂ©es Ă lâaccession immobiliĂšre (dont deux tiers dans lâancien) ont Ă©tĂ© enregistrĂ©s en 2008, contre 31.000 pour lâacquisition dâune rĂ©sidence secondaire et 102.000 au titre de lâinvestissement locatif. Cela sachant quâen moyenne, les emprunteurs utilisent prĂšs de 1,6 prĂȘt par acquisition immobiliĂšre. Le montant moyen empruntĂ© 25 dans le cas de lâaccession Ă la propriĂ©tĂ© est de lâordre de 146.000 euros. Sous lâeffet de lâaugmentation importante des prix de lâimmobilier depuis plusieurs annĂ©es, la durĂ©e moyenne dâun prĂȘt immobilier nâa cessĂ© de progresser en France : elle est passĂ©e26 de 13 ans en moyenne en 2000 Ă 21 ans en 2008.
La destination des crĂ©dits Ă la consommation (155 milliards dâeuros dâencours fin 2010) est Ă©galement diverse. Un tiers des crĂ©dits Ă la consommation est affectĂ© Ă lâacquisition dâautomobiles, un autre tiers aux travaux et Ă lâĂ©quipement de la maison et le dernier tiers Ă tous les autres usages, du financement des Ă©tudes Ă la gestion du budget (trĂ©sorerie) dâune famille27. Plusieurs offres de crĂ©dit Ă la consommation existent. On peut distinguer quatre catĂ©gories principales de produits :
– le prĂȘt personnel, crĂ©dit amortissable distribuĂ© directement aux particuliers par les rĂ©seaux bancaires et les sociĂ©tĂ©s spĂ©cialisĂ©es. Fin 2010, le prĂȘt personnel reprĂ©sentait 59% des encours totaux de crĂ©dits Ă la consommation ;
– le crĂ©dit renouvelable, autorisation permanente de crĂ©dit, permettant Ă un particulier de lâutiliser Ă tout moment Ă concurrence du niveau de lâautorisation accordĂ©e. Fin 2010, le crĂ©dit renouvelable reprĂ©sentait 16% des encours totaux ;
– le crĂ©dit affectĂ©, parfois qualifiĂ© de « vente Ă tempĂ©rament », qui est Ă©galement un crĂ©dit amortissable, mais distribuĂ© chez un commerçant (principalement dans les secteurs de lâautomobile et de lâĂ©quipement de la maison). Fin 2010, le prĂȘt affectĂ© reprĂ©sentait 11 % des encours totaux ;
– la location avec option dâachat (LOA), mode locatif, principalement utilisĂ©e pour lâautomobile. Fin 2010, la LOA reprĂ©sentait 3% des encours totaux ;
– les autres formes de crĂ©dits Ă la consommation (dĂ©couvert bancaire, paiement diffĂ©rĂ© associĂ© Ă lâusage dâune carte de paiementâŠ) reprĂ©sentaient, fin 2010, 11% des encours totaux de crĂ©dits Ă la consommation.
En nombre, on estime Ă prĂšs de neuf millions le nombre de contrats annuels de crĂ©dits Ă la consommation souscrits (ou utilisĂ©s28) par les mĂ©nages en France. Contrairement au crĂ©dit immobilier, la durĂ©e des crĂ©dits Ă la consommation29 nâa pas Ă©voluĂ© au cours des derniĂšres annĂ©es : elle est en moyenne de deux ans et demi, mĂȘme sâil subsiste des disparitĂ©s entre les produits de trĂ©sorerie aux durĂ©es plus courtes et les financements liĂ©s Ă des biens de consommation durables et services onĂ©reux (automobile, travaux) dont la durĂ©e de financement est plus importante. Le montant moyen empruntĂ© dans le cas dâun prĂȘt personnel est de lâordre de 12.000 euros.
Tableau 2 : Tableau synthétique des crédits aux particuliers
Source :
Ces donnĂ©es sont issues de diffĂ©rentes Ă©tudes ou publications ; certaines dâentre elles reposent sur des estimations.
Cette premiÚre étape de définitions étant achevée, il est désormais intéressant de souligner que le crédit est principalement destiné aux classes moyennes.
Le crĂ©dit s’adresse principalement aux classes moyennes
Dominique ReyniĂ©, colloque « Ă quoi rĂȘvent les classes moyennes ? » organisĂ© par la Fondapol le 18 novembre 2010.
Pourquoi le crĂ©dit sâadresse-t-il majoritairement aux classes moyennes? Si lâon sâen tient Ă la « loi de tripartition du corps social30 » Ă©voquĂ©e en introduction, on observe que :
– La catĂ©gorie aux revenus les plus modestes a un accĂšs limitĂ© au crĂ©dit du fait de revenus insuffisants ne permettant pas toujours le remboursement chaque mois des Ă©chĂ©ances dâun financement ;
– Les classes moyennes se dĂ©finissent, en revanche, par le recours le plus important au crĂ©dit, qui leur permet, outre lâacquisition de leur rĂ©sidence principale (crĂ©dit immobilier), dâanticiper lâachat de biens dâĂ©quipement (automobile, meubles, etc.) mais aussi de gĂ©rer les fluctuations de leur trĂ©sorerie (crĂ©dit Ă la consommation) ;
– Les classes les plus aisĂ©es ont Ă©galement accĂšs au crĂ©dit, crĂ©dit immobilier et aussi crĂ©dit Ă la consommation, mais parfois pour dâautres motivations, et Ă un niveau relatif moindre.
Le recours au crĂ©dit est donc le fait principalement des classes moyennes. Ceci tord le cou aux idĂ©es reçues liĂ©es au crĂ©dit Ă la consommation qui assimilent souvent celui-ci au « crĂ©dit du pauvre ». Plusieurs Ă©tudes rĂ©alisĂ©es en France au cours de la derniĂšre dĂ©cennie ont corroborĂ© ce fait et peuvent Ă cet effet ĂȘtre rappelĂ©es.
Un tiers des ménages dont le revenu est compris entre deux et cinq SMIC a recours au crédit à la consommation
La revalorisation intervenue en janvier 2011 a porté le SMIC (Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance) mensuel net à 1.073 euros.
Ifop, op. cit. Propriétaire du logement principal : revenu net mensuel du foyer de 2 001 à 3 000 euros : 61% ; de 3.001 à 4.000 euros : 77% ; plus de 4.000 euros : 76%.
Ifop, op. cit. PropriĂ©taire dâune rĂ©sidence secondaire : revenu net mensuel du foyer de 2.001 Ă 3.000 euros : 9% ; de 3.001 Ă 4.000 euros : 19% ; plus de 4.000 euros : 30%.
La premiĂšre Ă©tude est celle de lâObservatoire des crĂ©dits aux mĂ©nages qui, dans sa derniĂšre Ă©dition de mars 2011, apporte un Ă©clairage en fonction du revenu des mĂ©nages emprunteurs.
Sâagissant du crĂ©dit Ă la consommation, ceux qui y ont le plus recours ont un revenu compris entre deux et cinq SMIC31 (voir tableau ci-aprĂšs) : plus de 34% dâentre eux remboursaient un ou plusieurs crĂ©dits Ă la consommation lors de cette enquĂȘte, contre moins de 20% pour ceux dont le revenu est infĂ©rieur Ă un SMIC, et prĂšs de 26% pour les classes plus aisĂ©es dont le revenu est supĂ©rieur Ă cinq SMIC. On observe ainsi que le crĂ©dit Ă la consommation sâadresse principalement aux classes moyennes.
Le cas du crĂ©dit immobilier est plus singulier. Au global, la proportion dâemprunteurs augmente rĂ©guliĂšrement en fonction du revenu : de 3% pour les mĂ©nages dont le revenu est infĂ©rieur Ă un SMIC Ă 68% pour ceux dont le revenu est supĂ©rieur Ă cinq SMIC. Mais il faut distinguer le crĂ©dit immobilier destinĂ© Ă lâacquisition de la rĂ©sidence principale et celui affectĂ© Ă dâautres usages (logement Ă but locatif ou rĂ©sidence secondaire) :
– Le crĂ©dit immobilier liĂ© Ă lâaccession Ă la propriĂ©tĂ© de la rĂ©sidence principale caractĂ©rise Ă©galement les classes moyennes. En effet, comme le montre une autre Ă©tude32, Ă partir dâun certain niveau de revenus (4.000 euros), le taux de dĂ©tention du logement principal nâaugmente plus ;
– Ă lâinverse, le crĂ©dit immobilier liĂ© Ă dâautres usages caractĂ©rise surtout les classes les plus aisĂ©es et assez peu les classes moyennes : le taux de dĂ©tention dâune rĂ©sidence secondaire33 ou dâun bien immobilier Ă but locatif est trĂšs Ă©troitement corrĂ©lĂ© au niveau de revenus.
Tableau 3 : Part des ménages ayant recours au crédit, en fonction de leurs revenus
Source :
Observatoire des crédits aux ménages, 23Úme rapport annuel, mars 2011.
Rapport dâinformation du SĂ©nat sur lâaccĂšs des mĂ©nages au crĂ©dit en France (2005-2006), n°261, par le sĂ©nateur JoĂ«l Bourdin, fait au nom de la dĂ©lĂ©gation du SĂ©nat pour la planification, dĂ©posĂ© le 16 mars 2006.
Parmi les utilisateurs du crĂ©dit les plus frĂ©quents, on trouve les fonctionnaires, qui constituent en France une partie importante des classes moyennes, et dont lâabsence dâalĂ©a face Ă lâemploi en fait une clientĂšle privilĂ©giĂ©e des sociĂ©tĂ©s financiĂšres.
Une deuxiĂšme Ă©tude issue du SĂ©nat34 (2006), qui sâappuie sur une enquĂȘte de lâinstitut BIPE, exprime la charge dâemprunt au titre du crĂ©dit Ă la consommation en fonction du revenu disponible brut des mĂ©nages (voir ci-dessus sa dĂ©finition). Du fait de conditions financiĂšres insuffisantes qui rendent plus difficile lâaccĂšs au crĂ©dit, ce sont les foyers aux revenus les plus modestes qui, en proportion, ont le moins recours au crĂ©dit. Comme le montre le tableau ci-aprĂšs, les trois dĂ©ciles qui affichent le taux le moins important correspondent aux revenus les plus faibles.
Tableau 4 : Charges dâemprunt par dĂ©ciles de revenu en pourcentage du revenu disponible brut
Source :
Ătude du BIPE citĂ©e dans le rapport dâinformation du SĂ©nat sur lâaccĂšs des mĂ©nages au crĂ©dit en France, par le SĂ©nateur JoĂ«l Bourdin.
Crédit et épargne ne sont pas antinomiques
Le terme « crédit » vient du latin credere, qui signifie « croire » ou « faire confiance ».
Ifop, op. cit. 62 % des « classes moyennes » et 81 % des « classes moyennes supĂ©rieures » dĂ©clarent avoir la possibilitĂ© dâĂ©pargner de lâargent Ă la fin du mois.
Michel Drancourt, Une Force inconnue, le crédit, Hachette, Paris, 1961.
Cette Ă©tude montre Ă©galement que les catĂ©gories les plus aisĂ©es ont un recours plus important au crĂ©dit Ă la consommation que les catĂ©gories les moins aisĂ©es. Les motivations des individus les plus fortunĂ©s ne sont pas les mĂȘmes que les mĂ©nages plus modestes et traduisent des stratĂ©gies de gestion budgĂ©taire, le fait par exemple dâarbitrer entre leurs supports dâĂ©pargne et le recours au crĂ©dit. Pour les classes supĂ©rieures, le crĂ©dit peut permettre dâĂ©viter de ponctionner un patrimoine qui peut dĂ©jĂ ĂȘtre engagĂ© ailleurs : placements boursiers, rĂ©sidence secondaire, etc. Le fait de disposer dâun revenu ou dâun patrimoine supĂ©rieur Ă la moyenne nâest pas antinomique avec le recours au crĂ©dit. Cela accroĂźt la confiance des mĂ©nages dans leur avenir financier et ils seront ainsi plus enclins Ă sâengager dans des prĂȘts. Comme en tĂ©moigne lâĂ©tymologie36 du mot « crĂ©dit », souscrire un financement est aussi lâexpression dâune certaine confiance en lâavenir. Ainsi, si les classes moyennes ont un recours important au crĂ©dit, elles Ă©pargnent Ă©galement dans leur grande majoritĂ© (pour deux tiers dâentre elles37). La troisiĂšme Ă©tude pouvant ĂȘtre citĂ©e est celle rĂ©alisĂ©e par lâinstitut Ifop pour la Fondapol. Elle dresse un constat semblable : les individus les moins endettĂ©s, sans distinction de la nature de lâendettement, sont les individus dont le revenu mensuel du foyer est infĂ©rieur Ă 1.500 euros. De façon plus anecdotique, cette derniĂšre Ă©tude souligne que le recours au crĂ©dit au sein des classes moyennes ne constitue pas un indicateur sur lâappartenance politique de lâemprunteur ⊠ou presque. Les Ă©lecteurs de droite sont ainsi 61% Ă ĂȘtre endettĂ©s, ceux de gauche 62%, mais ceux du Modem 75%, Ă lâinverse des Ă©lecteurs des Verts qui ne sont que 59% Ă avoir recours au crĂ©dit. Cette destination du crĂ©dit principalement vers les classes moyennes est un fait historique. Il y a cinquante ans (1961), Michel Drancourt analysait dans son ouvrage38 les emprunteurs en fonction de leurs salaires alors exprimĂ©s en nouveaux francs. La conclusion Ă©tait identique : les catĂ©gories qui avaient le plus recours au crĂ©dit Ă la consommation Ă©taient les classes moyennes et la catĂ©gorie la moins servie de lâĂ©poque Ă©tait celle des classes les moins aisĂ©es. Ce qui conduit Michel Drancourt Ă qualifier ainsi les utilisateurs de lâĂ©poque du crĂ©dit Ă la consommation : « Il sâagit donc de Français vivant dans une modeste aisance. »
Le crédit caractérise les classes moyennes
Au-delĂ dâun certain niveau de revenus ou de richesses, les classes moyennes se dĂ©finissent Ă©galement par des modes de vie, un style de consommation, lâaccĂšs Ă certains Ă©quipements. Dans une majoritĂ© des cas, cet accĂšs nâest rendu possible que grĂące au recours au crĂ©dit. En leur donnant les moyens de sâĂ©quiper par anticipation, le crĂ©dit permet Ă des mĂ©nages dâaccĂ©der plus rapidement au statut de classes moyennes, puis de consolider cette position sociale. En anticipant sur les revenus Ă venir, le crĂ©dit permet Ă ces foyers une Ă©lĂ©vation de leur niveau de vie. Quatre catĂ©gories dâĂ©quipements sont plus particuliĂšrement rĂ©vĂ©latrices de cette appartenance aux classes moyennes. Ces quatre thĂšmes seront successivement dĂ©veloppĂ©s dans cette troisiĂšme partie. Les classes moyennes se caractĂ©risent dâabord par une aspiration forte Ă la propriĂ©tĂ© de leur rĂ©sidence principale. Viennent ensuite lâĂ©quipement de la maison et les travaux dâamĂ©lioration de lâhabitat. La troisiĂšme catĂ©gorie dâĂ©quipements concerne lâautomobile, et la derniĂšre celle des services.
La propriété de la résidence principale
Rapport du Conseil dâanalyse Ă©conomique : « Loger les classes moyennes : la demande, lâoffre et lâĂ©quilibre du marchĂ© du logement », par Jacques Mistral et ValĂ©rie Plagnol, 2008.
Insee, « Les revenus et le patrimoine des mĂ©nages », Insee RĂ©fĂ©rences, Ădition 2011
« Le Logement, facteur dâĂ©clatement des classes moyennes ? », Ă©tude de lâuniversitĂ© Paris-Dauphine pour la ConfĂ©dĂ©ration Française de lâEncadrement – CGC, par François Cusin et Claire Juillard, avec la collaboration de Denis Burckel, 2010.
« Les revenus et le patrimoine des ménages », op.cit. ; moyenne sur dix ans (1997/2006)
Sâil est une caractĂ©ristique essentielle des classes moyennes, câest leur volontĂ© dâaccĂ©der Ă la propriĂ©tĂ©. Cet accĂšs Ă la propriĂ©tĂ© caractĂ©rise au moins psychologiquement lâappartenance au statut de classes moyennes. Il peut aussi ĂȘtre le rĂ©vĂ©lateur dâun changement de statut et de promotion sociale. Ainsi que le rappellent Jacques Mistral et ValĂ©rie Plagnol dans un rapport rĂ©alisĂ© pour le Conseil dâanalyse Ă©conomique « le logement est devenu lâun des principaux marqueurs sociaux39.
» En 2010, 58% des mĂ©nages français Ă©taient propriĂ©taires de leur rĂ©sidence principale ou accĂ©dants , contre 53% en 1998. Si ce taux est en augmentation constante, de fortes disparitĂ©s gĂ©ographiques entre rĂ©gions françaises demeurent. Ce taux est surtout infĂ©rieur Ă la moyenne europĂ©enne, et loin derriĂšre certains pays voisins comme le Royaume-Uni, lâItalie et lâEspagne, oĂč le taux de propriĂ©taires est de 83%. Lâacquisition du logement est une prioritĂ© pour les classes moyennes, « afin de se sentir chez soi, de ne plus avoir le sentiment de jeter lâargent par la fenĂȘtre en payant des loyers, de constituer un patrimoine [pour la retraite ou pour transmettre Ă leurs enfants], dâasseoir sa position sociale41. »
Le financement est trĂšs souvent indispensable pour rĂ©aliser une acquisition immobiliĂšre. Le moyen essentiel en France dâacquisition de sa rĂ©sidence principale42 est en effet le recours au crĂ©dit (79% des cas), loin devant lâachat au comptant (14%) et lâhĂ©ritage ou donation (7%). De surcroĂźt, du fait de lâenvolĂ©e des prix immobiliers, le recours au crĂ©dit sâest accentuĂ© et la durĂ©e moyenne des prĂȘts a fortement augmentĂ©.
LâĂ©quipement de la maison et les travaux dâamĂ©lioration
Les Trente Glorieuses, op. cit
Insee, « EnquĂȘte Budget des familles 2006 », par Vanessa Bellamy et Laurent LĂ©veillĂ© (source : CRĂDOC, op. cit.).
Insee, EnquĂȘtes Logement 2006 (source : « Loger les classes moyennes : la demande, lâoffre et lâĂ©quilibre du marchĂ© du logement », rapport du Conseil dâanalyse Ă©conomique, par Jacques Mistral et ValĂ©rie Pagnol, 2008).
Sofinco, « PROFIL 2011. Ameublement et crĂ©dit : analyse du marchĂ© », Ă©tude rĂ©alisĂ©e par Sofinco avec le concours de lâIPEA, 2011.
Ătude du Panorama du CrĂ©dit Conso de Sofinco, marque de CrĂ©dit Agricole Consumer Finance. Cette Ă©tude de 2008 est consacrĂ©e au lien entre financement immobilier et crĂ©dit Ă la consommation.
« Observatoire des crédits aux ménages », op. cit.
Patrick Stocker, responsable du Logement de la FĂ©dĂ©ration Nationale du CrĂ©dit Agricole, a Ă©tĂ© interviewĂ© par lâauteur dans le cadre de la rĂ©alisation de cette note.
Une fois acquis le logement principal, reste Ă lâamĂ©liorer, voire mĂȘme lâagrandir, et surtout Ă lâĂ©quiper. Les foyers sont de mieux en mieux Ă©quipĂ©s tant sur un plan quantitatif que qualitatif. Certains Ă©quipements, assimilĂ©s Ă du matĂ©riel de luxe comme le rĂ©frigĂ©rateur ou la tĂ©lĂ©vision dans les annĂ©es dâaprĂšsguerre, sont aujourdâhui considĂ©rĂ©s comme indispensables. Comme le montre Jean FourastiĂ©43, dĂšs 1975, 91% des mĂ©nages possĂ©daient un rĂ©frigĂ©rateur, 72% une machine Ă laver et 86% une tĂ©lĂ©vision, contre respectivement 7% (rĂ©frigĂ©rateur), 8% (machine Ă laver) et 1% (tĂ©lĂ©vision) vingt ans auparavant (1954). Ă cela se sont ajoutĂ©s de nombreux appareils Ă©lectromĂ©nagers ; de nouveaux besoins sont apparus avec lâĂ©quipement informatique et multimĂ©dia. Les Ă©volutions technologiques de plus en plus rapides accĂ©lĂšrent par ailleurs le renouvellement de cet Ă©quipement. LâaccĂšs Ă ces Ă©quipements caractĂ©rise Ă©galement le statut de classes moyennes. LâĂ©tude rĂ©alisĂ©e en 2006 par lâInsee44, qui mesure le taux dâĂ©quipement des mĂ©nages en fonction des dĂ©ciles de revenus, le montre trĂšs clairement. Ainsi, si on considĂšre comme cela a Ă©tĂ© fait dans le premier chapitre que les classes moyennes correspondent aux dĂ©ciles de revenus 4 Ă 8 (soit 50% de la population compris entre les 30% des revenus les plus faibles et les 20% les plus Ă©levĂ©s), leur taux dâĂ©quipement en tĂ©lĂ©viseur est de 95%, celui en lave-vaisselle de 46% et celui en magnĂ©toscope/lecteur DVD de 79%. Un autre Ă©lĂ©ment est Ă prendre en compte dans lâĂ©quipement du foyer : celui de lâaugmentation de la surface dâhabitation. Entre 1984 et 200645 la surface moyenne par personne a Ă©voluĂ© de 31 Ă 40 mĂštres carrĂ©s, soit une hausse de 30% en un peu plus de vingt ans, et le nombre moyen de piĂšces dans un logement par personne de 1,4 Ă 1,8.
Le recours au crĂ©dit est nĂ©cessaire pour lâacquisition de ces Ă©quipements. Ă tel point que les secteurs de lâameublement et de lâĂ©lectromĂ©nager sont Ă lâorigine de la crĂ©ation de plusieurs sociĂ©tĂ©s de crĂ©dit Ă la consommation. AprĂšs-guerre, la FĂ©dĂ©ration nationale de lâAmeublement met en place un plan de dĂ©veloppement du secteur de lâameublement reposant notamment sur la gĂ©nĂ©ralisation du crĂ©dit Ă la consommation. Sofinco est ainsi créée en 1951 pour aider les professionnels du secteur Ă aider leurs clients Ă sâĂ©quiper en meubles. Deux ans plus tard, en 1953, le Cetelem, dont le nom est une contraction de « crĂ©dit Ă lâĂ©lectromĂ©nager », est créé. ParallĂšlement, les pouvoirs publics prennent des mesures permettant aux sociĂ©tĂ©s financiĂšres de se procurer plus facilement des fonds. Le phĂ©nomĂšne est le mĂȘme dans dâautres pays europĂ©ens ; aprĂšs-guerre, Ă lâinitiative du secteur de la distribution, des sociĂ©tĂ©s financiĂšres sont créées dans plusieurs pays (Compass en Italie, etc.) afin de permettre aux mĂ©nages de sâĂ©quiper et dâaccĂ©der ainsi au statut de classes moyennes. Si la nature des biens dâĂ©quipement de la maison a Ă©voluĂ© en soixante ans, le recours au crĂ©dit est restĂ© indispensable aux mĂ©nages pour sâĂ©quiper, et principalement aux classes moyennes. On estime aujourdâhui que le recours au crĂ©dit reprĂ©sente prĂšs de 25% du chiffre dâaffaires de la distribution spĂ©cialisĂ©e et 40% de celui de la vente Ă distance, comme le souligne Pierre Blanc dans le rapport Athling rĂ©alisĂ© pour le ComitĂ© Consultatif du Secteur Financier prĂ©sidĂ© par Emmanuel Constans. InterrogĂ©s dĂ©but 201146, 50% des mĂ©nages ayant lâintention dâacheter un canapĂ© envisageaient de le faire Ă lâaide dâun financement.
Ă cela sâajoutent des travaux dâamĂ©lioration de lâhabitat, qui pour certains seront rĂ©alisĂ©s rapidement aprĂšs lâemmĂ©nagement. Par exemple, le remplacement de la cuisine Ă©quipĂ©e trente ans auparavant, de fenĂȘtres mal isolĂ©es ou encore dâun systĂšme de chauffage inadaptĂ© ou trop coĂ»teux. Lorsque lâensemble des Ă©conomies du mĂ©nage a Ă©tĂ© mobilisĂ© pour constituer lâapport du financement immobilier, le recours au crĂ©dit Ă la consommation est nĂ©cessaire pour financer des travaux qui nâont pas Ă©tĂ© anticipĂ©s. Ainsi un financement de cuisine47 sur quatre intervient moins dâun an aprĂšs lâentrĂ©e dans la nouvelle habitation. Câest notamment la raison pour laquelle le taux de recours au crĂ©dit Ă la consommation est supĂ©rieur chez les individus qui remboursent Ă©galement un crĂ©dit immobilier (recours de 36%)48 que pour la population en gĂ©nĂ©ral (30%). Comme le souligne Patrick Stocker, Responsable du Logement de la FĂ©dĂ©ration Nationale du CrĂ©dit Agricole, « avec le Grenelle de lâenvironnement, les travaux pour Ă©conomiser lâĂ©nergie sont en train de prendre une importance particuliĂšre49. » Ces travaux sont soutenus par les pouvoirs publics avec notamment un mĂ©canisme de crĂ©dit dâimpĂŽts et un prĂȘt aidĂ© : lâĂ©co-prĂȘt. Les travaux dans les copropriĂ©tĂ©s deviennent par ailleurs un enjeu majeur avec la nĂ©cessitĂ© de mettre les immeubles aux nouvelles normes. Les pouvoirs publics devront se pencher sur leur financement.
Lâautomobile
Le troisiĂšme volet concerne lâautomobile. LâĂ©quipement en vĂ©hicules est essentiel pour les classes moyennes, cette nĂ©cessitĂ© Ă©tant renforcĂ©e par le fait quâelles habitent majoritairement dans des petites communes ou des quartiers pĂ©riphĂ©riques. Seuls 7%50 des mĂ©nages appartenant aux classes moyennes ne possĂšdent pas de voiture. Mais surtout un mĂ©nage sur deux (49%) appartenant aux classes moyennes possĂšde deux voitures ou plus. Le crĂ©dit est trĂšs souvent indispensable pour lâachat dâune automobile. Automobile et financement entretiennent un lien historique. Les constructeurs automobiles ont dâailleurs compris dâemblĂ©e que la vente Ă crĂ©dit est indispensable Ă la commercialisation de leurs vĂ©hicules auprĂšs des particuliers et ont créé leurs propres organismes (Sovac, Diac, etc.) dans lâentre-deux-guerres51. Comme le soulignent Fernand Braudel et Ernest Labrousse52, aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, « les besoins personnels de masse furent dâabord assurĂ©s par lâextension des ventes Ă tempĂ©rament pour tous les biens semi-durables offerts Ă la sociĂ©tĂ© de consommation, lâautomobile ayant la premiĂšre fait la percĂ©e. » GrĂące au crĂ©dit, au cours des Trente Glorieuses « lâautomobile sâest banalisĂ©e [âŠ] la possession dâune automobile a cessĂ© dâĂȘtre le signe dâun haut niveau de vie. [âŠ] En 1953, 20% seulement des mĂ©nages Ă©taient Ă©quipĂ©s dâau moins une voiture [âŠ] en 1973, le taux Ă©tait de 62%53. » Hors immobilier, lâautomobile est dâailleurs le premier bien acquis par les mĂ©nages avec le crĂ©dit ; lâautomobile reprĂ©sente aujourdâhui en volume un tiers des crĂ©dits Ă la consommation distribuĂ©s. On estime quâaujourdâhui en France54, prĂšs de trois automobiles neuves sur quatre et plus dâune automobile dâoccasion sur deux sont acquises par les particuliers grĂące Ă un financement. En moyenne, les mĂ©nages qui ont recours au crĂ©dit financent grĂące Ă celui-ci trois quarts du prix dâachat de leur automobile. En France, les financements destinĂ©s Ă lâachat de voitures neuves par les particuliers sont souscrits pour moitiĂ© sur le lieu de vente (concession automobile), et pour moitiĂ© hors du lieu de vente. Cette nĂ©cessitĂ© du crĂ©dit sera renforcĂ©e par le dĂ©veloppement des vĂ©hicules Ă©lectriques dont lâusage reposera sur des formules financiĂšres locatives du fait dâune durĂ©e de vie des batteries diffĂ©rente de celle du vĂ©hicule.
Les services
Le Chagrin des classes moyennes, op. cit.
Ifop, op. cit. Ce taux est de 11 % pour la catégorie des « classes moyennes » et de 13 % pour la catégorie des « classes supérieures ».
« Le Logement, facteur dâĂ©clatement des classes moyennes ? », op. cit.
CRĂDOC, op. cit.
« Les Français et le crĂ©dit Ă la consommation en 2007 », Ă©tude rĂ©alisĂ©e par TNS Sofres pour lâASF (Association française des SociĂ©tĂ©s FinanciĂšres), 2007.
Ifop, op. cit. Ce taux est de 60 % pour la catégorie des « classes moyennes » et de 82 % pour la catégorie des « classes moyennes supérieures ».
Panorama du Crédit Conso de Sofinco : étude sur les véhicules de loisirs, 2008.
CRĂDOC, « Les classes moyennes sous pression », Note n° 219, par RĂ©gis Bigot, mars 2009
La derniĂšre catĂ©gorie concernĂ©e est celle des services en gĂ©nĂ©ral, notamment sâagissant des Ă©tudes des enfants et des loisirs. DĂšs lâintroduction de son essai sur les classes moyennes55, Nicolas Bouzou souligne lâimportance particuliĂšre quâaccordent les classes moyennes Ă lâĂ©ducation et Ă la rĂ©ussite scolaire de leurs enfants. Selon lâIfop, 11% dâentre eux56 nâhĂ©sitent pas Ă avoir recours Ă du soutien scolaire payant pour leurs enfants, cette proportion sâĂ©levant Ă 15% lorsque lâenfant est Ă©tudiant. Le principe de la mobilitĂ© sociale est au cĆur des prĂ©occupations des classes moyennes. Comme le mentionnent François Cusin et Claire Juillard, le trait commun des classes moyennes « Ă travers les Ă©poques a Ă©tĂ© de reprĂ©senter lâespace privilĂ©giĂ© des mobilitĂ©s sociales ascendantes et le moteur principal de la croissance Ă©conomique57. » Le CRĂDOC souligne Ă©galement cette peur de descendre lâĂ©chelle sociale : « 76% des personnes disposant de revenus moyens redoutent que leurs enfants aient un niveau de vie infĂ©rieur au leur58. » Le sujet de lâĂ©ducation est majeur. Aussi les classes moyennes nâhĂ©sitent pas Ă avoir recours au crĂ©dit pour financer les Ă©tudes de leurs enfants. 58% des Français sondĂ©s en 2007 par TNS Sofres pour lâA.S.F.59 considĂšrent dâailleurs quâil est normal de souscrire un crĂ©dit Ă la consommation pour financer les Ă©tudes de leurs enfants.
Les loisirs constituent un deuxiĂšme exemple. 60% des classes moyennes60 partent en vacances dâĂ©tĂ© tous les ans ou quasiment chaque annĂ©e. Le secteur des vĂ©hicules de loisirs apporte Ă cet Ă©gard un Ă©clairage intĂ©ressant : sous lâeffet de diffĂ©rents facteurs (diversification de lâoffre, amĂ©lioration de lâimage, multiplication des aires, etc.), les vĂ©hicules de loisirs connaissent depuis plusieurs annĂ©es un certain engouement de la part des Français et notamment de certaines classes moyennes qui y trouvent le moyen de compenser lâabsence dâune rĂ©sidence secondaire. En 2007, le revenu mensuel moyen dâun mĂ©nage61 qui avait acquis un camping-car Ă©tait de 2.780 euros, celui dâun mĂ©nage qui avait acquis une caravane de 2.120 euros. Compte tenu dâun prix de vente Ă©levĂ©, le recours au financement pour lâacquisition dâun vĂ©hicule de loisirs est trĂšs frĂ©quent. La durĂ©e de ce financement varie selon le type de vĂ©hicule considĂ©rĂ©, de cinq ans en moyenne pour une caravane, Ă dix ans pour un camping-car. Les acheteurs de camping-cars consacrent en moyenne 14% de leur revenu mensuel au remboursement de ce dernier.
Quelle que soit lâaffectation du financement (habitation, Ă©quipement de la maison, automobile, services, etc.), la nĂ©cessitĂ© du recours au crĂ©dit est Ă©galement accentuĂ©e par lâaugmentation de la part des dĂ©penses dites contraintes (logement, eau, gaz, Ă©lectricitĂ©, etc.) dans le budget des classes moyennes. Cette part des dĂ©penses contraintes reprĂ©sentait « 21% du budget des classes moyennes infĂ©rieures en 1979, contre 38% aujourdâhui62. »
Ăvolutions : ce que le crĂ©dit rĂ©vĂšle des classes moyennes
Comme cela vient dâĂȘtre montrĂ©, le crĂ©dit est un Ă©lĂ©ment caractĂ©ristique des classes moyennes. DĂšs lors, il est pertinent de relever certaines Ă©volutions particuliĂšres des classes moyennes au travers de celles observĂ©es chez les souscripteurs de crĂ©dit. Trois dâentre elles peuvent ĂȘtre mentionnĂ©es : le vieillissement des classes moyennes, la transformation du mode de consommation et le dĂ©part des grandes villes.
Les classes moyennes vieillissent
DâaprĂšs des donnĂ©es de lâInsee retraitĂ©es par le Panorama du CrĂ©dit Conso de Sofinco dans une Ă©tude consacrĂ©e aux seniors et le crĂ©dit Ă la consommation, juillet 2011.
PremiĂšre Ă©volution, les classes moyennes vieillissent. Les statistiques du crĂ©dit au cours des 20 derniĂšres annĂ©es montrent que le vieillissement des classes moyennes serait plus rapide que celui de la population française en gĂ©nĂ©ral. Les classes dâĂąge qui consomment le plus, notamment des biens de consommation durables pouvant ĂȘtre acquis avec un crĂ©dit, sont dĂ©sormais celles des « jeunes seniors », la notion de senior dĂ©butant selon les instituts Ă partir de 50 ou 55 ans. Le niveau de vie63 des mĂ©nages dont lâĂąge est compris entre 50 et 64 ans est de 21% supĂ©rieur Ă celui des foyers de moins de 50 ans. Leur consommation en valeur est supĂ©rieure Ă la moyenne nationale pour de nombreux produits, quâil sâagisse de lâautomobile ou de lâĂ©quipement de la maison. Lorsque la retraite intervient tĂŽt, ils profitent Ă©galement de nombreux loisirs, parfois onĂ©reux. Par exemple, lâachat dâun camping-car acquis avec un crĂ©dit, comme cela a Ă©tĂ© Ă©voquĂ© dans la partie prĂ©cĂ©dente. Lâusage du crĂ©dit au cours des vingt derniĂšres annĂ©es montre ce « vieillissement » trĂšs clairement, comme lâillustrent les deux tableaux ci-aprĂšs.
Tableau 5 : Distribution selon lâĂąge des emprunteurs (estimation)
Source :
Estimations de lâauteur dâaprĂšs, dâune part, les donnĂ©es de lâObservatoire des crĂ©dits aux mĂ©nages et, dâautre part, les Ă©volutions dĂ©mographiques de lâInsee.
En 1990, 17% des emprunteurs (crĂ©dit immobilier et/ou crĂ©dit Ă la consommation) Ă©taient des « seniors » ĂągĂ©s de 55 ans et plus. Vingt ans plus tard, en 2010, ils sont 26%. Soit une augmentation plus forte que celle observĂ©e pour la dĂ©mographie française en gĂ©nĂ©ral. Ce dĂ©placement de lâĂąge moyen de lâemprunteur est trĂšs net.
Cette tendance observĂ©e pour le crĂ©dit en gĂ©nĂ©ral est encore plus spectaculaire pour le crĂ©dit Ă la consommation. La part des seniors (55 ans et plus) augmente de 13% Ă 30%. Ce phĂ©nomĂšne est trĂšs significatif aprĂšs 65 ans. Selon lâObservatoire des crĂ©dits aux mĂ©nages, 7% des 65 ans et plus remboursaient un ou plusieurs crĂ©dits Ă la consommation en 1990 ; vingt ans plus tard (2010) ils sont 19%. Lâusage du crĂ©dit en fonction des gĂ©nĂ©rations est diffĂ©rent : sur cent crĂ©dits Ă la consommation remboursĂ©s par les plus de 55 ans, 34% concernent lâachat dâune automobile ou moto (contre 51% pour les moins de 30 ans), 30% lâacquisition de biens dâĂ©quipement du logement ou la rĂ©alisation de travaux (17% pour les moins de 30 ans). Les seniors appartenant aux classes moyennes, et issus de la gĂ©nĂ©ration du baby-boom, perpĂ©tuent des modes de consommation et un accĂšs au crĂ©dit qui Ă©taient les leurs pendant la vie active. En revanche, les gĂ©nĂ©rations qui leur succĂšdent dans le monde du travail restent en deçà en matiĂšre dâutilisation du crĂ©dit, peut-ĂȘtre parce quâelles nâont plus le mĂȘme niveau de revenus pour certains dâentre eux et quâelles ne disposent plus des mĂȘmes critĂšres de stabilitĂ©. Les gĂ©nĂ©rations plus jeunes semblent accĂ©der beaucoup moins rapidement que leurs aĂźnĂ©s Ă la catĂ©gorie des classes moyennes.
Les classes moyennes consomment différemment
DeuxiĂšme Ă©volution observĂ©e au travers des chiffres du crĂ©dit, les classes moyennes consomment diffĂ©remment. Certes, les besoins et usages pour lesquels le recours au crĂ©dit est sollicitĂ© sont globalement les mĂȘmes au cours des derniĂšres dĂ©cennies, en particulier lorsquâil sâagit de financer lâaccĂšs Ă lâimmobilier, lâĂ©quipement du logement ou lâautomobile. Par contre, deux tendances importantes sont apparues au cours de la derniĂšre dĂ©cennie, quâillustrent trĂšs bien les donnĂ©es relatives au crĂ©dit.
Exception faite de lâimmobilier, la premiĂšre tendance est celle dâachats de moins en moins chers, voire celle du low cost, mĂȘme si en quantitĂ© de biens achetĂ©s il nây a pas forcĂ©ment de baisse observĂ©e. Lâautomobile, qui reste indispensable pour se dĂ©placer, se rendre sur son lieu de travail, en apporte une excellente illustration. Ainsi, si sous lâeffet des mesures de soutien les immatriculations automobiles ont progressĂ© en 2008 et 2009, le montant moyen dâun financement de vĂ©hicule neuf a en revanche chutĂ© de 14% en deux ans seulement. Le montant moyen dâun financement de vĂ©hicule dâoccasion baisse quant Ă lui rĂ©guliĂšrement depuis 2004. Ce phĂ©nomĂšne de « panier moyen infĂ©rieur » concerne quasiment tous les secteurs. La deuxiĂšme tendance concerne les canaux de distribution, en particulier depuis lâavĂšnement dâInternet. La distribution des produits financiers nâĂ©chappe pas Ă cette logique. Quâil sâagisse dâaccompagner lâachat du consommateur sur un site de e-commerce, ou de la distribution directe de crĂ©dits Ă la consommation auprĂšs de particuliers, plus dâune demande de crĂ©dit amortissable sur deux auprĂšs de certaines sociĂ©tĂ©s financiĂšres spĂ©cialisĂ©es se fait dĂ©sormais sur Internet. Depuis dix ans, les formules de financement directement proposĂ©es sur les sites marchands se multiplient, traduisant le dĂ©placement de la consommation, et en particulier celle des classes moyennes, vers Internet.
Les classes moyennes quittent les grandes villes
Histoire économique et sociale de la France, op. cit.
« Observatoire des crédits aux ménages », op. cit.
Ifop, op. cit. Ce taux (logement dans une maison individuelle) est de 64 % pour la catégorie des « classes moyennes » et de 63 % pour la catégorie des « classes moyennes supérieures ».
Intervention de Dominique ReyniĂ© lors du colloque « Ă quoi rĂȘvent les classes moyennes ? » organisĂ© le 18 novembre 2010 par la Fondapol.
Une Force inconnue, le crédit, op. cit.
Histoire économique et sociale de la France, op. cit.
CRĂDOC, « Les classes moyennes sous pression », Cahier de recherche n°249, RĂ©gis Bigot, dĂ©cembre 2008.
Le Chagrin des classes moyennes, op. cit.
TroisiĂšme Ă©volution, les classes moyennes quittent les grandes villes. Du fait dâun prix de lâimmobilier qui a trĂšs fortement augmentĂ© depuis dix ans, sans que les salaires augmentent en proportion, les classes moyennes privilĂ©gient de plus en plus les agglomĂ©rations moins importantes, notamment les zones pĂ©riphĂ©riques des mĂ©tropoles, ou les zones rurales. Les travaux de Jacques Friggit illustrent le dĂ©couplage assez rĂ©cent entre prix de lâimmobilier et revenu des mĂ©nages. Ils se basent sur un indice du prix des logements rapportĂ© au revenu disponible par mĂ©nage avec une base 100 fixĂ©e pour lâannĂ©e 1965. Cet indice a fluctuĂ© de 1965 Ă 2002 dans une fourchette comprise entre 90% et 110% du niveau de 1965 (« tunnel de Friggit »), pour en sortir par le haut en 2002 et atteindre prĂšs de 170% en 2008.
DâaprĂšs lâObservatoire des crĂ©dits aux mĂ©nages, en 1989, les grandes agglomĂ©rations de plus de 100.000 habitants (dont Paris) reprĂ©sentaient 45% des mĂ©nages endettĂ©s ; vingt ans plus tard (2009) ce ratio nâest plus que de 40%. Cet Ă©cart est encore plus significatif si on remonte dans le temps : exprimĂ© en montant par habitant65, le crĂ©dit Ă©tait, en 1970, deux fois et demi plus Ă©levĂ© dans la rĂ©gion parisienne quâil ne lâĂ©tait en moyenne en France. En 2010, les mĂ©nages rĂ©sidant dans des communes rurales ou dans des communes de moins de 20.000 habitants Ă©taient endettĂ©s Ă 55%66, chiffre Ă comparer Ă un taux de 45% pour les mĂ©nages dont le foyer se situe dans lâagglomĂ©ration parisienne ou dans des communes de plus de 100.000 habitants, soit un Ă©cart de dix points. Cette proportion de classes moyennes plus importante dans les petites agglomĂ©rations est confirmĂ©e par le type de logement occupĂ© : les classes moyennes sont plus nombreuses que les autres catĂ©gories de la population Ă habiter une maison individuelle67. Cette Ă©volution est significative car elle introduit une rupture dans lâhistoire des classes moyennes, traditionnellement liĂ©e Ă lâurbanisation et Ă lâindustrialisation. Car comme le souligne Dominique ReyniĂ©68, les classes moyennes « sont dâabord apparues avec la sociĂ©tĂ© industrielle ». Dans son ouvrage publiĂ© en 1961, Michel Drancourt69 soulignait que « les mĂ©nages ont tendance Ă recourir beaucoup plus facilement au crĂ©dit sâils habitent la ville que la campagne ». Cette rĂšgle semble sâĂȘtre inversĂ©e depuis quelques annĂ©es.
MĂȘme si Ă lâinverse des Ă©volutions prĂ©cĂ©dentes elle ne dĂ©coule pas de lâobservation directe du crĂ©dit, une derniĂšre modification mĂ©rite dâĂȘtre soulignĂ©e : elle concerne la reprĂ©sentativitĂ© des classes moyennes au sein de la population globale. On le sait, les Trente Glorieuses ont favorisĂ© lâĂ©mergence des classes moyennes. Selon lâouvrage Histoire Ă©conomique et sociale de la France70, la reprĂ©sentativitĂ© des classes moyennes serait passĂ©e de 30% de la population en 1954 Ă 41% en 1975.
La poursuite de cette Ă©volution est remise en cause depuis quelques annĂ©es et donne lieu Ă de nombreux dĂ©bats. Le poids des classes moyennes tendrait-il Ă diminuer face notamment Ă lâaugmentation du nombre dâindividus de plus en plus riches, et de ceux de plus en plus pauvres ? Non, rĂ©pond le CRĂDOC pour qui « les classes moyennes sont plus nombreuses aujourdâhui quâau milieu des annĂ©es 198071 » ; « en 1984, 47% de la population disposaient dâun niveau de vie compris entre 75% et 150% du niveau de vie mĂ©dian ; aujourdâhui [2008], la proportion sâĂ©lĂšve Ă 52% ». Oui, rĂ©torque Nicolas Bouzou pour qui « les classes moyennes ont du chagrin car elles disparaissent et le sentent confusĂ©ment. Le concept mĂȘme de classes moyennes devrait ĂȘtre remisĂ© au placard72 ».
Le crédit est-il un bon outil pour promouvoir les classes moyennes ?
« Loger les classes moyennes », op. cit.Â
« Le Logement, facteur dâĂ©clatement des classes moyennes ? », op. cit.
Il y a eu jusquâĂ prĂ©sent quatre Ă©ditions (annĂ©es de rĂ©fĂ©rence : 2001, 2004, 2007 et 2010).
Banque de France, enquĂȘte typologique 2007 sur le surendettement, septembre 2008.
Banque de France, enquĂȘte typologique 2010 sur le surendettement, mars 2011.
CRĂDOC, op. cit.
Le dĂ©veloppement du crĂ©dit est-il un bon vecteur pour promouvoir les classes moyennes ? Se poser cette question quatre ans aprĂšs le dĂ©but (2007) de la crise financiĂšre que nous connaissons peut, de prime abord, paraĂźtre surprenant. Car le dĂ©veloppement aux Ătats-Unis des crĂ©dits subprimes a trouvĂ© son origine dans la volontĂ©, au demeurant louable, des pouvoirs publics amĂ©ricains de permettre lâaccĂšs Ă la propriĂ©tĂ© Ă un plus grand nombre de mĂ©nages. La crise financiĂšre qui a dĂ©butĂ© en aoĂ»t 2007 est dâailleurs souvent prĂ©sentĂ©e comme une crise du surendettement des mĂ©nages. Ne faut-il pas dĂšs lors en conclure quâil est urgent de ne pas repartir dans les mĂȘmes errements ?
La rĂ©alitĂ© est plus complexe. Il faut en particulier rappeler que les modalitĂ©s dâoctroi des financements aux particuliers jusquâĂ la crise Ă©taient trĂšs diffĂ©rentes entre les Ătats-Unis et lâEurope continentale. Contrairement Ă ce qui se pratique dans de nombreux pays europĂ©ens (dont la France), oĂč lâoctroi de crĂ©dits aux particuliers repose sur lâĂ©quilibre entre les revenus et charges du futur emprunteur, les prĂȘts aux Ătats-Unis Ă©taient Ă©galement accordĂ©s en fonction du patrimoine pouvant servir de garantie en cas de dĂ©faillance. La hausse du marchĂ© immobilier amĂ©ricain jusquâau milieu des annĂ©es 2000 a eu pour effet dâaugmenter la valeur des rĂ©sidences, et donc la capacitĂ© dâendettement de leurs propriĂ©taires. Jusquâau retournement du marchĂ© immobilier. La suite est connue. Aussi, la crise des subprimes remet-elle plus en cause le systĂšme alors pratiquĂ© aux Ătats-Unis que la vocation du crĂ©dit comme soutien Ă lâĂ©quipement des mĂ©nages dĂšs lors que sa distribution est encadrĂ©e par des rĂšgles saines comme câest le cas en France. Comme le souligne Patrick Stocker, « les banques françaises sont restĂ©es vigilantes avec des crĂ©dits accordĂ©s sur la base de la capacitĂ© de remboursement des emprunteurs et non pas sur la valeur de lâactif financĂ© ». Pour le Conseil dâanalyse Ă©conomique, « le systĂšme français de financement du logement â fondĂ© sur le prĂȘt personnel â a permis dâĂ©viter les excĂšs observĂ©s ailleurs (en particulier aux Ătats-Unis lors de la crise des subprimes) et de protĂ©ger Ă la fois les emprunteurs et les banques des dĂ©sordres consĂ©cutifs Ă une distribution trop peu prudente des crĂ©dits immobiliers73 ». Le taux de refus Ă une demande de prĂȘt constatĂ© en France mĂ©rite dâĂȘtre rappelĂ©. Notamment lorsquâil sâagit du crĂ©dit Ă la consommation pourtant souvent dĂ©criĂ© du fait dâune trop grande facilitĂ© dâoctroi supposĂ©e. Tous produits et canaux de distribution confondus, le taux de refus en France pour le crĂ©dit Ă la consommation concerne environ 30 % des demandes. Sâagissant du seul crĂ©dit renouvelable, le taux de refus est de prĂšs dâun sur deux comme le relĂšve Pierre Blanc dans le rapport Athling.
La deuxiĂšme objection qui puisse ĂȘtre soulevĂ©e est liĂ©e au dĂ©veloppement prĂ©occupant du surendettement, qui ne laisse personne indiffĂ©rent. Une Ă©tude rĂ©cente de lâuniversitĂ© Paris-Dauphine74 pose la question du « dĂ©classement par le surendettement » des classes moyennes. Car si, comme cela vient dâĂȘtre vu, lâendettement peut permettre une Ă©lĂ©vation du niveau de vie, le surendettement et ses consĂ©quences tragiques sont Ă lâinverse synonyme de dĂ©classement social. Le surendettement constitue un drame pour les mĂ©nages qui y sont confrontĂ©s et engendre des situations particuliĂšrement difficiles.
Mais, comme le mentionne dans ses derniĂšres Ă©ditions le rapport triennal rĂ©alisĂ© par la Banque de France75, les causes du surendettement sont de façon majoritaire le fait des « accidents de la vie » (chĂŽmage, divorce, etc.) qui crĂ©ent une rupture souvent soudaine dans lâĂ©quilibre financier des mĂ©nages. Face Ă une baisse brutale des revenus suite Ă un licenciement ou Ă une augmentation des charges causĂ©es par un divorce, des familles se trouvent dans lâimpossibilitĂ© de faire face Ă un endettement jusquâici assumĂ©. Parmi les causes du surendettement en France, lâexcĂšs de crĂ©dit reprĂ©sente prĂšs dâun dossier sur sept76 ; son poids est en outre en diminution significative depuis dix ans comme le souligne le dernier rapport de la Banque de France77. Ce mĂȘme rapport rappelle quâen 2010, « 23% des dĂ©pĂŽts de dossiers sont dus Ă des difficultĂ©s familiales (sĂ©paration, divorce, dĂ©cĂšs dâun membre de la cellule familiale) impliquant une diminution des ressources [âŠ] ; 26% des particuliers surendettĂ©s sont au chĂŽmage [âŠ] ; la seule diminution des ressources indĂ©pendamment de tout autre facteur [est] Ă lâorigine de 27% des dĂ©pĂŽts de dossiers. » Si les classes moyennes peuvent ĂȘtre confrontĂ©es au surendettement, câest quâelles sont Ă©galement, et de façon croissante, confrontĂ©es aux « accidents de la vie », le chĂŽmage tout particuliĂšrement. Le CRĂDOC souligne78 lâinstabilitĂ© professionnelle croissante des classes moyennes : « Alors que les gĂ©nĂ©rations dâactifs des Trente glorieuses Ă©voluaient avec la perspective dâun avenir professionnel stable [âŠ], les nouvelles gĂ©nĂ©rations [âŠ] ne sont pas assurĂ©es de vivre avec un emploi Ă temps plein tout au long de leur vie : la probabilitĂ© est donc forte que leur parcours professionnel sâĂ©maille de pĂ©riodes de chĂŽmage. »
Crédit et acquisition immobiliÚre
La question du support du crĂ©dit pour lâacquisition immobiliĂšre et lâintĂ©rĂȘt de le promouvoir pour le bĂ©nĂ©fice des classes moyennes ne font en rĂ©alitĂ© pas vraiment dĂ©bat. Elle est placĂ©e ainsi rĂ©guliĂšrement au cĆur des programmes politiques. Lors de la derniĂšre campagne prĂ©sidentielle, le futur PrĂ©sident de la RĂ©publique dĂ©clarait79 : « Il faut permettre aux classes moyennes [âŠ] dâaccĂ©der Ă la propriĂ©tĂ©. » Suivra une mesure phare du dĂ©but du quinquennat, reposant sur la dĂ©ductibilitĂ© fiscale des intĂ©rĂȘts liĂ©s au crĂ©dit immobilier. Cette mesure sera revue en 2010 avec la crĂ©ation du PTZ+. Le dossier de presse qui lâaccompagne souligne explicitement que ce nouveau dispositif « aidera [âŠ] les familles des classes moyennes, (par exemple les familles dont les revenus sont compris entre 2 et 4 SMIC qui sont insuffisamment aidĂ©s par les dispositifs actuels) », ou encore quâ « un accent est mis sur [âŠ] au bĂ©nĂ©fice particulier [âŠ] des classes moyennes ».
Depuis plusieurs dĂ©cennies, les initiatives des pouvoirs publics se succĂšdent afin de promouvoir lâaccĂšs Ă la propriĂ©tĂ© au moyen de diffĂ©rentes mesures intervenant en trois Ă©tapes :
– La premiĂšre concerne lâincitation Ă la prĂ©paration avec la constitution dâune Ă©pargne : câest lâobjectif du Plan Ăpargne Logement avec une prime versĂ©e par lâĂtat qui sâajoute aux intĂ©rĂȘts acquis ;
– Vient ensuite lâachat immobilier encouragĂ© par diffĂ©rentes aides liĂ©es au financement comme cela a Ă©tĂ© vu dans la premiĂšre partie de cette note ;
– Enfin, derniĂšre Ă©tape, le maintien de la solvabilitĂ© financiĂšre de certains foyers « accĂ©dants » en leur apportant une sĂ©curitĂ© face aux accidents de la vie ; câest le rĂŽle des Aides Personnelles au Logement, dites APL Accession.
Comme le rappellent Jacques Mistral et ValĂ©rie Plagnol, « depuis la loi de 1977 ont Ă©tĂ© accumulĂ©es sans interruption des strates de prĂȘts et de subventions. La loi de 1977 avait instituĂ© un systĂšme de prĂȘts aidĂ©s appelĂ©s PAP (prĂȘts dâaccession Ă la propriĂ©tĂ©) et PC (prĂȘts conventionnĂ©s). En 1995, le PAP a Ă©tĂ© remplacĂ© par le PTZ (prĂȘt Ă taux zĂ©ro) ; ce dernier a Ă©tĂ© constamment Ă©largi et amĂ©nagĂ© depuis. Plus rĂ©cemment a Ă©tĂ© instituĂ© le PASS foncierâŠ80 ». Ă cela sâajoutent, mĂȘme sâils ne concernent pas directement les primoaccĂ©dants mais ceux qui investissent (avec recours trĂšs souvent au financement), de nombreux dispositifs fiscaux en faveur de lâinvestissement locatif.
LâutilitĂ© Ă©conomique du crĂ©dit Ă la consommation
Asterés.
Sofinco, « PROFIL 2011 », op. cit.
Panorama du Crédit Conso de Sofinco : étude consacrée au financement automobile, 2010.
Aristote, Politique, I, IV.
Paul Reboud, PrĂ©cis dâĂ©conomie politique, tome 2, Dalloz, Paris, 1939
Par exemple, dans Paul Reboud, PrĂ©cis dâĂ©conomie politique, tome 1, Paris, Dalloz, 1939.
Louis Baudin, Le CrĂ©dit, Ăditions Montaigne, Paris, 1934.
Panorama du Crédit Conso de Sofinco : étude consacrée au crédit à la consommation en Europe, juin 2011.
En rĂ©alitĂ©, le dĂ©bat porte davantage sur lâutilitĂ© Ă©conomique du crĂ©dit Ă la consommation. Ceci est dâautant plus important dans un pays oĂč la consommation des mĂ©nages est un Ă©lĂ©ment central. LâĂ©volution de la consommation des mĂ©nages français a gĂ©nĂ©rĂ© en moyenne 85% de la croissance Ă©conomique au cours des dix derniĂšres annĂ©es81.
Le rĂŽle Ă©conomique et social du crĂ©dit Ă la consommation est souvent ignorĂ©, alors que personne ne conteste par ailleurs lâimportance du crĂ©dit pour les entreprises ou celle du crĂ©dit immobilier. Facteur incontournable de lâĂ©quipement des particuliers, le crĂ©dit Ă la consommation contribue pourtant de façon directe Ă la croissance Ă©conomique. En France, les dĂ©penses rĂ©alisĂ©es grĂące au crĂ©dit Ă la consommation reprĂ©sentent chaque annĂ©e un peu plus de 7% du PIB. Soit davantage que le secteur du bĂątiment et des travaux publics (BTP). Comme cela vient dâĂȘtre vu dans les prĂ©cĂ©dentes parties, le crĂ©dit est primordial pour de nombreux secteurs : que deviendrait sans lui lâindustrie automobile, quand trois vĂ©hicules neufs sur quatre, acquis par les particuliers, le sont grĂące Ă un financement ?
En permettant dâĂ©taler dans le temps la charge dâacquisition, le crĂ©dit permet par ailleurs aux mĂ©nages dâacquĂ©rir des biens de valeur supĂ©rieure et donc dâaugmenter le chiffre dâaffaires du commerce. Deux exemples en attestent. Chez les spĂ©cialistes de lâameublement82, le panier dâachat moyen, tous modes de paiement confondus, est de 1.900 euros ; il augmente de 32% lorsque lâachat est rĂ©alisĂ© Ă crĂ©dit. Ce qui est vrai de lâĂ©quipement de la maison, lâest Ă©galement pour la distribution automobile : le prix des vĂ©hicules acquis avec un financement83 est supĂ©rieur de 20% Ă celui des vĂ©hicules acquis sans financement.
Certes, le crĂ©dit, et en particulier le crĂ©dit Ă la consommation, a pĂąti historiquement de diverses condamnations. La premiĂšre est liĂ©e Ă la prohibition du prĂȘt Ă intĂ©rĂȘt, affirmĂ©e dĂšs Aristote84 et proclamĂ©e par de nombreuses religions. La monnaie apparaĂźt comme un simple intermĂ©diaire dans les Ă©changes, et ne pouvant dâaucune façon ĂȘtre un moyen de se procurer un gain : nummus non gignit nummum. Jusquâau XVIĂšme siĂšcle, aucune distinction nâest par ailleurs faite entre le prĂȘt Ă intĂ©rĂȘt et lâusure, qui exprime un abus. « Câest seulement Ă la fin du XVIIIĂšme siĂšcle que les Ă©conomistes, avec Turgot et Bentham, se dĂ©clarĂšrent rĂ©solument en faveur du prĂȘt Ă intĂ©rĂȘt et que le lĂ©gislateur français lâautorisa. La loi du 11 avril 1793 proclama la libertĂ© absolue du prĂȘt dâargent85. » Une autre condamnation, plus rĂ©cente, que lâon trouve par exemple dans des manuels dâĂ©conomie de la premiĂšre partie du XXĂšme siĂšcle86, distinguait dâune part le crĂ©dit Ă la production, vertueux car il sert à « produire une richesse nouvelle » et dâautre part le crĂ©dit Ă la consommation, « dangereux [âŠ] puisquâil nâa pas pour but la crĂ©ation dâun bien qui servirait Ă le rembourser. » Dans le livre intitulĂ© Le CrĂ©dit publiĂ© en 1934, livre qui expose les avantages du crĂ©dit dans son ensemble, on peut lire que « le crĂ©dit Ă la consommation, Ă©tant improductif, nâengendre pas [âŠ] les revenus qui permettent au dĂ©biteur de se libĂ©rer plus tard87. »
Lâusage du crĂ©dit Ă la consommation pourrait ĂȘtre plus dĂ©veloppĂ© quâil ne lâest aujourdâhui. En effet, si on excepte la dette publique, les Français sont parmi les moins endettĂ©s des pays occidentaux, tout particuliĂšrement en matiĂšre de crĂ©dit Ă la consommation. En 2010, les encours de crĂ©dits Ă la consommation reprĂ©sentaient 13,2%88 de la consommation totale des mĂ©nages en France, contre 15,4% en moyenne dans les 27 pays de lâUnion europĂ©enne (ce ratio est de 15,8% en Allemagne et de 22,4% au Royaume-Uni). La rĂ©alitĂ© de ce moindre recours des Français au crĂ©dit Ă la consommation mĂ©rite dâĂȘtre soulignĂ©e. Ă lâinstar dâun rapport du SĂ©nat de 2006 qui souligne ainsi que « le sous-endettement relatif des mĂ©nages français entraĂźnait un âcoĂ»tâ macroĂ©conomique et microĂ©conomique sur lequel il faut insister tant, en ce domaine, reste dominante lâidĂ©e selon laquelle lâendettement serait, en soi, pernicieux ».
Le crĂ©dit peut enfin ĂȘtre un moyen complĂ©mentaire ou de substitution Ă certaines aides directes des pouvoirs publics, comme ce fut dâailleurs Ă deux reprises (1996, 2004) le cas avec des mesures reposant sur la dĂ©ductibilitĂ© des impĂŽts dâune partie des agios.
Fort de ce double constat, dâune part que le crĂ©dit Ă la consommation est un puissant levier pour la croissance, mais que dâautre part le recours des Français y est infĂ©rieur Ă la moyenne europĂ©enne, il convient donc de sâinterroger sur lâutilitĂ© dâencourager lâusage du crĂ©dit, tout en respectant bien naturellement des rĂšgles dâacceptation rigoureuses. Un calcul assez simple permet de lâĂ©valuer. Une mise Ă niveau de la France par rapport Ă lâAllemagne reprĂ©senterait des encours supplĂ©mentaires de crĂ©dits Ă la consommation de plus de 20%, soit plus de 30 milliards dâeuros, câest-Ă -dire le niveau du plan de relance de lâĂtat engagĂ© en 2009 ou le grand emprunt lancĂ© en 2010.
Conclusion
Par exemple, dâaprĂšs lâĂ©tude rĂ©alisĂ©e en juillet 2011 par le Panorama du CrĂ©dit Conso de Sofinco, les encours de crĂ©dits Ă la consommation ont ainsi Ă©voluĂ© en un an (2010) de +59% en Chine, de +30% au BrĂ©sil, de +17% en Russie, etc.
Parce quâil concerne une trĂšs grande majoritĂ© des mĂ©nages Ă un ou plusieurs moments de leur existence, le crĂ©dit aux particuliers est un miroir de la sociĂ©tĂ© et de ses Ă©volutions :
– Miroir de la situation financiĂšre dâun foyer, et, au-delĂ , de la situation de lâemploi : lâoctroi dâun financement repose sur un examen prĂ©alable de la solvabilitĂ© des individus qui en font la demande. Par la suite, leur capacitĂ© Ă rembourser tĂ©moigne de leur aisance financiĂšre ;
– Reflet fidĂšle des dĂ©penses des mĂ©nages et de leurs choix de consommation : les diffĂ©rentes formes de crĂ©dit souscrites correspondent Ă la structure de dĂ©penses des particuliers : immobilier, automobile, biens dâĂ©quipement de la maison, mais aussi loisirs, Ă©tudes des enfants, etc. Le crĂ©dit suit Ă©galement les formes de distribution, comme lâillustre lâĂ©volution du e-commerce ;
– Marqueur des Ă©volutions sociĂ©tales et dĂ©mographiques de la sociĂ©tĂ© française : sâil ne fallait retenir quâun seul exemple, les modifications observĂ©es en matiĂšre de consommation et de patrimoine entre les jeunes gĂ©nĂ©rations et celle des « seniors » sont rĂ©vĂ©lĂ©es par les donnĂ©es du crĂ©dit. Câest pourquoi le choix du crĂ©dit comme outil dâanalyse des classes moyennes et de leur Ă©volution est pleinement appropriĂ©.
Comme cela vient dâĂȘtre dĂ©veloppĂ© dans cette note, le crĂ©dit sâadresse principalement aux classes moyennes, qui en retour se dĂ©finissent par un mode de vie, un Ă©quipement et des usages que leur permettent le recours au crĂ©dit. Ce lien entre crĂ©dit et classes moyennes semble vĂ©rifiĂ© Ă la fois dans le temps et Ă lâĂ©chelle du monde. La forte progression du crĂ©dit aux particuliers89 que connaissent actuellement les Ă©conomies Ă©mergentes rappelle ainsi celle observĂ©e dans les Ă©conomies traditionnelles au cours des Trente Glorieuses. Les Ă©volutions et le niveau dâutilisation du crĂ©dit enregistrĂ©s dans chaque pays tĂ©moignent Ă leur façon de lâĂ©tat des classes moyennes sur chacun de ces marchĂ©s.
Enfin, au delĂ de son utilitĂ© Ă©conomique et sociale, au service principalement des classes moyennes, le crĂ©dit aux particuliers reste un outil moderne. Il peut constituer un levier politique face aux enjeux de demain, sâagissant notamment du soutien au logement et Ă la consommation, de lâaccompagnement du dĂ©sengagement partiel des pouvoirs publics de certaines dĂ©penses, mais aussi de la volontĂ© de modifier, dans le cadre des politiques environnementales, les modes dâhabitat et de consommation.
Aucun commentaire.