Les gauches antisémites (4)
Le basculement antisémite des extrêmes gauches et ses conséquencesDe la deuxième intifada au 11 septembre 2001
La multiplication des vecteurs de mobilisation
Décolonialisme et retour des négationnistes
Daech, le choc des attentats antisémites et le virage idéologique des gauches
Le choc des attentats islamistes de masse
Le séisme du 7 octobre 2023
De quoi le slogan « génocide à Gaza » est-il le nom ?
Libertés académiques et vérités historiques
Postface
Résumé
Depuis la fin du XXe siècle, l’antisémitisme s’est progressivement déplacé des marges de l’extrême droite vers une partie significative de l’extrême gauche et de la gauche radicale, sous couvert d’antisionisme, de décolonialisme et d’anticapitalisme. Longtemps marginal, ce phénomène s’est structuré à partir de la deuxième intifada, de la conférence de Durban et des attentats du 11 septembre 2001, qui ont favorisé l’émergence d’un récit global opposant un « Occident impérialiste », dont les Juifs seraient devenus l’archétype dominant, à des peuples supposés opprimés. La cause palestinienne a servi de vecteur central à cette recomposition idéologique, favorisant des convergences durables entre mouvements d’extrême gauche, réseaux islamistes, courants négationnistes et activisme identitaire.
Au fil des années, ce nouvel antisémitisme s’est diffusé dans les partis, les syndicats, l’université, les médias et la culture, banalisant les comparaisons nazies, la rhétorique du « génocide » et la délégitimation d’Israël. Le choc du 7 octobre 2023 en a révélé l’ampleur, en mettant au jour des mécanismes de justification, de déni et d’inversion morale. L’ouvrage montre ainsi comment, sous la direction idéologique de nouveaux entrepreneurs politiques, l’antisionisme est devenu une forme socialement acceptable d’antisémitisme, rompant avec l’héritage universaliste et républicain de la gauche française.
Stéphane Courtois,
Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), membre du conseil scientifique et d'évaluation de la Fondapol.
Jean-Louis Panné,
Historien, éditeur.
Les gauches antisémites (1)
Les gauches antisémites (2)
Les gauches antisémites (3)
Radiographie de l’antisémitisme en France - édition 2019
Radiographie de l’antisémitisme en France - édition 2022
Radiographie de l'antisémitisme en France - Edition 2024
L’antisémitisme dans l’opinion publique française. Nouveaux éclairages
Violence antisémite en Europe 2005-2015
Mémoires à venir
1939, l'alliance soviéto-nazie : aux origines de la fracture européenne
Retour sur l’alliance soviéto-nazie, 70 ans après
Sortir du communisme, changer d’époque
Fondapol - Des idées pour la Cité - L'aventure d'un think tank
Mur des Justes du Mémorial de la Shoah, à Paris. Dans un acte de vandalisme, des mains rouges ont été apposées sur le Mur, au cours de la nuit du 13 au 14 mai 2024. Ces mains renvoient au lynchage de deux soldats israéliens dans un commissariat palestinien, à Ramallah, en 2000. À la suite du massacre, un homme s’était alors présenté à la foule en exhibant triomphalement ses mains rouges du sang des victimes. L’acte de vandalisme du Mur des Justes est donc aussi un appel à la violence antisémite.
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Antonin UTZ / AFP
Jusqu’à la fin du XXe siècle, l’antisémitisme a été en France porté par divers courants d’extrême droite – tenants d’un catholicisme ultra-traditionnaliste, adeptes du vieil antidreyfusisme, nostalgiques du régime de Vichy et de la collaboration –, peu à peu rejoints à bas bruit après la Libération par certains éléments issus d’un antisémitisme structurel de la gauche du XIXe siècle, puis après Mai 68 de l’extrême gauche. À partir du premier quart du XXIe siècle, cet antisémitisme d’extrême gauche a pris une ampleur inédite sous l’effet de trois évènements internationaux concomitants : le début de la deuxième intifada en septembre 2000, la Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance organisée par l’UNESCO du 2 au 9 septembre 2001 à Durban en Afrique du Sud, et enfin les attentats perpétrés par Al-Qaïda le 11 septembre 2001 aux États-Unis.
De la deuxième intifada au 11 septembre 2001
Rajak Abdel-Kader, L’Événement, n° 18, juin 1967, p. 41. Cet arrière-petit-fils de l’Émir fut représentant du FLN en RDA puis membre de l’organisation spéciale de la Fédération de France du FLN ; mais opposant à Ben Bella il fut emprisonné en 1963-1964.
David Hirsch, Hilary Miller, « Généalogie de la critique d’Israël comme État d’apartheid : l’antisionisme de Durban (2001) », K. Les Juifs, l’Europe et le XXIe siècle, mai 2023 [en ligne]. David Hirsh est directeur du London Center for the Study of Contemporary Antisemitism. Hilary Miller termine une recherche sur les droits de l’homme à l’université de Columbia.
« L’ONU contre les droits de l’homme », tribune parue dans Le Monde, 28 février 2008, signée notamment par Élisabeth Badinter [en ligne].
Thierry Meyssan, L’effroyable imposture, Éditions Carnot, 2002.
Antoine Vitkine, Les nouveaux imposteurs, Éditions de la Martinière, 2005.
Le Monde, 4 avril 2002.
Le Monde, 19 avril 2002.
« Mais qui c’est, cette Poumier que personne ne connaît ? », L’Arche, n° 551-552, janvier-février 2004.
Nowy Robotnik, n° 6, juillet 2004, sous le titre « Islam, lewica, Europa ».
Le Monde, 13 juin 2002.
La chute de l’URSS en 1991 a rebattu les cartes internationales et obligé Yasser Arafat, le chef de l’OLP, à revoir ses positions anti-israéliennes. Formé dès 1948 dans l’entourage immédiat du Grand Mufti de Jérusalem à un antisionisme antisémite radical, adepte durant deux décennies du terrorisme et adoubé par le camp communiste, Arafat ne dirigeait pas un État mais une organisation politico-militaire qui fonctionnait selon le vieux modèle de pouvoir tribal et clanique du monde arabe. C’est d’ailleurs le cœur de la question, comme l’expliquait dès 1967 A. Razak Abdel-Kader :
« En aucun cas, les Juifs de Palestine d’il y a un demi-siècle comme ceux qui constituent aujourd’hui la nation israélienne, ne sont plus étrangers que les ethnies locales. […] Au cours de sa longue histoire, la Palestine a souvent changé de frontières, de royaumes et d’occupants. Après les royaumes antiques des Palestiniens et des Hébreux, les occupations étrangères n’ont cessé de se succéder sur ce territoire. […] Durant tous ces siècles de domination étrangère, dont celle des Arabes, il n’a pas existé de nation palestinienne, ni d’État palestinien. Majorité arabophone, minorité juive et de multiples autres ethnies, druze, circassienne, arménienne et allemande, se côtoyaient sous une domination étrangère.1 »
Le 9 septembre 1993, Arafat adressa une lettre à Yitzhak Rabin, le Premier ministre israélien, où il écrivait : « L’OLP reconnaît le droit d’Israël à vivre en paix et en sécurité. […] Ainsi l’OLP renonce à recourir au terrorisme et à tout autre acte de violence ». Cette déclaration fut confirmée au plus haut niveau avec les accords d’Oslo du 13 septembre 1993 et la reconnaissance réciproque du droit à l’existence des Palestiniens et des Israéliens, et de la légitimité de leurs dirigeants. Il est vrai que, quelques mois plus tard, le 10 mai 1994, s’adressant à un groupe de fidèles dans une mosquée de Johannesburg, Yasser Arafat déclarait : « le djihad continuera […] Je vois cet accord comme n’étant pas plus que l’accord signé entre notre prophète Muhammad et les Qurayshites à La Mecque »2.
Cependant, même l’assassinat de Rabin le 4 novembre 1995 par un extrémiste juif, adepte fanatique d’un sionisme religieux, ne mit pas fin au processus de paix qui se poursuivit à Camp David en 2000. Mais déjà le mouvement islamiste du Hamas, créé en 1987 et commandité par la République islamique d’Iran, contrecarrait cette démarche et la direction d’Arafat en organisant des attentats suicides en Israël.
En septembre 2000, la visite du député israélien Ariel Sharon sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem servit de prétexte au déclenchement de la deuxième intifada qui dura jusqu’en 2005 et montra qu’Yasser Arafat, président de l’Autorité palestinienne, était débordé par des mouvements radicaux, y compris au sein de l’OLP. Cette intifada fut marquée par une vague de 146 attentats suicides qui provoquèrent la mort de plus de 500 personnes en Israël. Ceux-ci entraînèrent de brutales représailles qui suscitèrent de violentes critiques éclatant publiquement à Durban à l’occasion de la troisième Conférence contre le racisme organisée par l’UNESCO, du 2 au 9 septembre 2001, où des discours très agressifs furent prononcés contre les États-Unis et Israël. En réalité, une conférence préparatoire s’était tenue à Téhéran où l’Iran avait refusé tout visa à des Israéliens ou à des personnes associées à des ONG juives ; et le projet de résolution qui y fut adopté s’inspirait d’un texte de l’Organisation de la Conférence islamique qualifiant déjà le sionisme de « forme de génocide ».
À Durban, parallèlement à la conférence officielle se tint un forum réunissant des milliers d’ONG qui qualifièrent Israël « d’État raciste » qui commettait « des actes de génocide ». L’antisémitisme était omniprésent : plusieurs participants juifs furent insultés et physiquement menacés et le stand de l’Union des Avocats arabes vendait Les Protocoles des sages de Sion et affichait la caricature d’un rabbin avec Les Protocoles sous le bras, coiffé d’une casquette de l’armée israélienne. Tout cela sous l’égide de fonctionnaires de l’ONU indifférents. La 61e résolution adoptée par la Conférence mit en scène un parallélisme, appelé à un grand avenir, entre deux notions. D’un côté l’antisémitisme qui stigmatise les Juifs comme individus et comme peuple – croyants ou non, vivant en Israël ou en diaspora. De l’autre, un terme inédit, « islamophobie » qui devrait signifier la défiance ou la peur de l’islam – phobie signifiant la crainte (phobos en grec) – et dont l’antonyme serait la judaïsmophobie ; or les propagandes islamistes donnèrent à « islamophobie » la connotation de haine – misos en grec – des musulmans, et le terme servit désormais à stigmatiser toute personne émettant une critique de l’islam, et surtout des islamistes, de leurs régimes et de leurs actes barbares.
Le forum établit pour sa part un glissement très significatif entre « crime contre l’humanité » – reconnu au Tribunal de Nuremberg en 1946 – et « génocide ». Or, en tant qu’État, Israël n’avait montré à cette date – et depuis – aucun acte génocidaire envers les Palestiniens. En réalité, comme l’écrivent David Hirsh et Hilary Miller : « La proposition de reconnaître que le sionisme était la principale forme symbolique de racisme dans le monde après la chute de l’apartheid a permis d’unifier différents mouvements et milieux : le post-colonialisme, les droits de l’Homme et le droit humanitaire, le mouvement féministe, l’antiracisme, une grande partie de la gauche mondiale et des ONG, voire des gouvernements oppressifs s’ils se positionnent comme anti-impérialistes ou islamistes”3. » Et d’ajouter : « La question de savoir quand l’antisionisme devient antisémite ou si l’antisionisme est un antisémitisme est redondante. L’antisionisme du XXIe siècle, tel qu’il s’est cristallisé à Durban, est un mouvement qui place les Juifs au centre symbolique et matériel de tout ce qui est le plus craint et le plus haï dans le monde. » Avant de conclure : « L’antisionisme de Durban est une vision du monde qui fait d’Israël la clef de voûte d’un système d’oppression mondial interconnecté et cohérent. »
Dès 2006, les dérives de l’ONU furent confirmées en vue d’un Durban II en 2009. Le rapporteur spécial sur les formes contemporaines de racisme, Doudou Diène, déclara que « d’ores et déjà énoncer une critique contre le port de la burqa constitue une agression raciste, que la laïcité est ancrée dans une culture esclavagiste et coloniale et que la loi française contre le port de signes religieux à l’école participe du racisme antimusulman, renommé “islamophobie occidentale”4 ». Après le 7 octobre, les prises de position partisanes de l’ONU seront de plus en plus marquées.
La concomitance entre la conférence de Durban et les attentats perpétrés par Al-Qaïda aux États-Unis le 11 septembre 2001 suscita cette réflexion de l’historienne Annette Wieviorka : « Il ne s’agit plus de l’histoire dont les historiens ont fait leur métier. Il s’agit d’un nouveau récit historique, rapidement élaboré, à consommation et recyclage immédiats, qui doit inspirer la compassion pour les victimes et de l’horreur pour les bourreaux. L’histoire comme nouvelle modalité de l’action immédiate. C’est ce […] nouvel aspect qui est inquiétant car il a pu donner l’impression à Durban d’un véritable terrorisme historique dont l’attentat du 11 septembre pourrait être la mise en actes5. » Et de fait, les images de ces attentats ont été accueillies par des scènes de liesse dans nombre de pays arabes et/ou musulmans.
Dès mars 2002, un certain Thierry Meyssan développa dans une émission de télévision l’idée que ces attentats avaient été organisés par les services secrets américains, ce qui lui donna d’un coup une audience considérable6. À ce complotisme s’ajoutait alors la rumeur selon laquelle les 4.000 employés juifs du World Trade Center auraient été prévenus de l’attaque par le Mossad. Alors qu’il avait été dans les années 1990 un militant actif contre l’extrême droite et l’homophobie, et le secrétaire général du Parti radical de gauche, Meyssan se manifesta soudain, lors de la guerre en Irak de 2006, comme un fervent admirateur d’Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, ainsi que de la révolution islamique en Iran et du Venezuela d’Hugo Chavez. Il se rendit au Liban en compagnie de Dieudonné et Alain Soral, en passant par la Syrie, et bénéficia désormais de l’accès à toutes les chaînes islamiques et aussi russes.
Dès 2005, Antoine Vitkine, spécialiste des mouvances complotistes, écrivait : « Quatre ans après [le 11 septembre], le constat s’impose : la théorie du complot a gagné les esprits. Ses bras armés : les Américains, les Israéliens, mais aussi la haute finance ou encore le FMI. Derrière ces fantasmes se dessine bien vite le visage d’un anti-américanisme primaire et d’un antisémitisme résurgent. Des Protocoles des Sages de Sion à ceux de Washington, le mythe du complot est donc de retour ». Et d’ajouter : « La théorie du complot a changé de main. Jadis monopole de l’extrême droite, elle séduit maintenant une partie de l’extrême gauche, prospère dans le monde arabe, sur Internet7.»
En France, l’écho de ces événements fut considérable, tant dans une partie de la population issue de l’immigration maghrébine que du côté des gauches. Le 23 mars 2002 fut organisée à Paris une manifestation de soutien au peuple palestinien, appelée par une dizaine d’associations pro‑palestiniennes et par l’extrême gauche et une partie de la gauche – Ligue des droits de l’homme, PCF, MRAP, JCR, LCR, syndicats SUD, les Verts. S’y ajoutait l’Union juive française pour la paix (UJFP), association créée en 1994 et dirigée par André Rosevègue, vieux militant trotskiste, et Pierre Stambul, de la mouvance juive communiste, qui instaura une comparaison Auschwitz/Gaza. La manifestation du 23 mars suscita nombre de polémiques à gauche. S’appuyant sur des sondages, la sociologue Nona Mayer publia un article intitulé « La France n’est pas antisémite » où elle écrivait néanmoins : « Tout se passe comme si la situation explosive du Proche‑Orient et la réprobation suscitée par la politique d’Israël dans les territoires rejaillissaient négativement sur l’image de tous les Juifs, libérant un antisémitisme jusqu’ici latent mais censuré8 . » À l’inverse, Piotr Smolar observait à propos de l’antisémitisme : « Cette fois-ci, impossible d’évoquer des “actes isolés” ou une simple “recrudescence” : il s’agit bien d’une vague » ; et de citer 395 actes antisémites ayant donné lieu à des signalements entre le 29 mars et le 17 avril 2002 : des inscriptions, des insultes mais aussi des agressions physiques et des incendies ou tentatives d’incendie de lieux de culte juifs9. Et le 12 avril 2002, sous le titre « Comment les jeunes de banlieue sont gagnés par la judéophobie », Le Monde publiait une page où des jeunes de Trappes revendiquaient leur haine des Juifs ; était ainsi soulignée l’articulation, dans certains quartiers de banlieue, entre l’identification d’une génération issue de l’immigration maghrébine et le sort des Palestiniens, ainsi qu’avec un activisme islamiste de plus en plus prégnant et un antisémitisme décomplexé.
Simultanément à cette mobilisation était diffusé dans les milieux islamistes, à travers des librairies et sur les réseaux sociaux, un violent pamphlet intitulé Le Manifeste judéo-nazi d’Ariel Sharon. C’était la reprise d’un long entretien que l’écrivain israélien Amoz Oz, militant du camp de la paix, avait enregistré en 1982 avec un extrémiste se définissant comme « judéo‑nazi », prêt à exterminer les Arabes et décédé depuis. Or ce témoignage, attribué faussement à Sharon, servait de « preuve », sur le modèle des Protocoles des sages de Sion, à la propagande islamiste. Il était diffusé en particulier par un activiste tunisien, Mondher Sfar, universitaire marxiste vivant en France et étroitement associé à la Revue d’histoire négationniste ; mais aussi par Ginette Skandrani, ex-dirigeante écologiste.
Par ailleurs apparut une convergence entre pro-palestinisme, antisémitisme et défense du communisme stalinien. Ainsi, dans les années 2000, l’emploi de l’expression « lobby juif » se répandit dans les milieux d’extrême gauche pro-palestiniens ; il était revendiqué par Maria Poumier, maître de conférences à l’université Paris-VIII, rédactrice du bulletin Palestine-Info et activiste procastriste : « Certains mettent encore en doute l’influence hégémonique du lobby juif dans la logique de l’impérialisme nord-américain toutes confessions confondues ; […] L’holocauste est l’élément principal du Nouvel Ordre Mondial. […] Depuis l’origine, d’ailleurs, les dirigeants de la CIA sont juifs10. » Les liens avec les courants islamistes étaient bien réels et profonds, comme l’attesta une interview de Tariq Ramadan donnée à l’occasion du Forum social européen de Paris en 2003, dont il fut la vraie vedette. Il n’écartait pas une convergence entre socialisme et islamisme : « Je ne pense pas que l’idée du socialisme soit un anachronisme mais il faut la définir. […] On peut donc parler de courants que l’on peut appeler socialistes et qui se nourriront d’une manière ou d’une autre aussi de références à l’islam11 ». À l’époque, Patrick Farbiaz, dirigeant de l’association Sortir du colonialisme, se fit remarquer pour ses prises de position en faveur du Hamas et, lors d’un conseil national des Verts, il se serait écrié : « Vive le Hamas ! Le Hamas vaincra ! » Ce que l’intéressé a ensuite démenti. Farbiaz qui avait joué un rôle dans le développement et l’institutionnalisation des radios libres, était devenu secrétaire parlementaire de Noël Mamère, avant d’être responsable des relations internationales des Verts pendant dix ans.
Une nouvelle fois des militants de gauche, défenseurs des Palestiniens, étaient associés aux islamistes radicaux et aux négationnistes français. Dans un article intitulé « Cette Shoah qui ne passe pas », Françoise Giroud, alors éditorialiste au Nouvel Obs, en tira la conclusion : « Que se passe-t-il aujourd’hui ? L’occasion de transformer la figure du juif martyr en juif bourreau. D’évacuer cette culpabilité récurrente qui excède pour libérer le petit fond d’antisémitisme que tout le monde trouve dans son berceau12. » En réalité, toutes les problématiques agitées en France depuis le 7 octobre 2023 étaient déjà clairement posées vingt ans plus tôt.
La multiplication des vecteurs de mobilisation
Khalissa Kebbab, « Jérôme Faynel, un CV en trois mots : manifs, Palestine et mégaphone », L’Écornifleur, 29 novembre 2024.
Marwan Mohammed, Abdellali Hajjat, Islamophobie : comment les élites françaises fabriquent le problème musulman, La Découverte, 2013.
Déclaration sur Rue 89, nouvelobs.com.
Sadri Khiari, Sainte Caroline contre Tariq Ramadan : le livre qui met un point final à Caroline Fourest, Éditions de la Revanche, 2011.
Philippe Val, La gauche et l’antisémitisme, Éditions de l’Observatoire, 2025.
Bernard Schalscha, Gérard Garnier, « Le soutien de la LCR à Siné, une affligeante dérive », Le Monde, 2 août 2008. Sur les arrière-plans de ce crime ignoble voir le beau livre de Morgan Sportès, Tout, tout de suite, Fayard, 2011.
Sous l’effet des événements et d’une puissante propagande venue d’Iran et focalisée sur les Palestiniens – à travers le Hezbollah au Liban et le Hamas à Gaza, sans oublier les anciennes organisations comme le FPLP et le FDPLP –, les mouvances révolutionnaires en France comme en Europe et aux États-Unis ont commencé à abandonner leurs bases idéologiques traditionnelles. Face à l’échec des révolutions communistes, les vieilles organisations – PCF, LCR, MRAP, UJFP, PCI, mais aussi les Verts et bientôt une fraction du PS derrière Jean-Luc Mélenchon – s’intéressèrent de beaucoup plus près aux Palestiniens, tandis que de nouvelles structures émergeaient sous l’effet de la deuxième intifada.
Un cas symptomatique est celui du Collectif 69 animé par Jérôme Faynel, un militant de gauche mobilisé contre le Front national, qui en 2002, pour raison humanitaire, se rendit à Hébron en Cisjordanie et y rencontra Arafat. Dès son retour, il fit le nécessaire pour que le Collectif obtienne le statut d’association et, keffieh sur les épaules, il mena une action systématique en faveur des Palestiniens, ce qui en novembre 2024 l’incita à poser cette question rhétorique : « Dans quel monde vivrions-nous si nous ne réagissions pas à un génocide ?13 » Le message était passé et reprenait le slogan « Génocide à Gaza », inauguré à Durban en 2001. Slogan toujours aussi fallacieux.
En contrepoint fut créé en 2003 le CCIF – Collectif contre l’islamophobie en France – par Samy Debah, un représentant caractéristique d’une nouvelle génération d’activistes d’origine maghrébine, née et formée en France au début des années 1970. Professeur d’histoire en lycée, prédicateur un temps d’un islam rigoriste puis influencé par le Collectif des Musulmans de France animé par Tariq Ramadan, Debah voulait accélérer le « retour à l’islam » de la deuxième génération d’immigrés. L’« islamophobie » était alors le porte-étendard du CCIF où le successeur de Debah, Marwan Mohamed, allait publier en 2013 un ouvrage intitulé Islamophobie : comment les élites françaises fabriquent le problème musulman14 ; il y déclarait : « Dans la France contemporaine, l’islamophobie relève d’une relation établis/marginaux dont l’enjeu central est la légitimité de la présence des musulmans et des immigrés post-coloniaux sur le territoire national »15. Une manière de maquiller la réalité du refus de certains musulmans de vivre selon les lois de la République – en particulier celle de la laïcité –, en le transformant en problème social, mémoriel « post-colonial » et politique – alors que les Français musulmans disposent de tous les droits du citoyen et que leur présence est donc « légitime ». Le CCIF fut reconnu d’intérêt général en 2011, avec tous les avantages fiscaux afférents, et se montra très actif dans tous les milieux originaires de l’immigration, avant d’être interdit par le gouvernement en 2020.
En 2004 apparut la CAPJO – Coordination pour une paix juste au Proche-Orient –, créée par un couple formé d’Olivia Zemor, journaliste de l’AFP, et Nicolas Shashahani, né aux États-Unis d’un père chiite iranien et d’une mère juive. Ces deux ex-trotskistes de Lutte ouvrière abandonnèrent les ouvriers que défendait leur lointaine ancêtre Arlette Laguiller – « Travailleurs, travailleuses ! » – pour les troquer contre un « peuple palestinien ». La CAPJO s’associa à Dieudonné pour monter en Île-de-France une liste euro-palestine à l’occasion des élections européennes de 2004. En 2011 puis en 2012, elle organisa l’envoi de plusieurs centaines de militants en Israël, dont une centaine à Gaza qui fut reçue par des dirigeants du Hamas et du FPLP. En décembre 2012, la CAPJO organisa à Toulouse une rencontre avec un dirigeant du FPLP et se mobilisa en faveur de Salah Hamouri, un Franco-Palestinien de Jérusalem-Est arrêté pour avoir voulu préparer l’assassinat du grand rabbin Ovadia Yossef ; Hamouri fut libéré dans le cadre des échanges contre le soldat israélien Gilad Shalit. Comme toute la mouvance pro‑palestinienne et anti-israélienne, la CAPJO initia et multiplia les actions dans le cadre de la campagne anti-israélienne « Boycott, désinvestissement et sanctions » (BDS) lancée en 2002.
En janvier 2005 fut créé le Mouvement des Indigènes de la République (MIR) dont l’un des fondateurs était le sociologue Saïd Bouamama, né en 1958 à Roubaix, accompagné de Sadri Khiari, militant tunisien de la IVe Internationale trotskiste installé en France depuis 2003 ; ce dernier publia une charge contre la journaliste et militante de la laïcité Caroline Fourest16, ce qui indiquait la proximité du MIR avec les deux mouvances, trotskiste et islamiste. Un demi-siècle après Césaire et Fanon, ce basculement d’un groupuscule « antiraciste » vers le thème colonial signait l’éloignement de l’extrême gauche des rivages du bolchevisme. Les deux axes de propagande des Indigènes étaient ainsi posés. Mais faute de colonies puisque les indépendances étaient obtenues depuis longtemps, il leur fallut inventer le « décolonialisme » qui postule que les rapports de domination du temps colonial persistent aujourd’hui contre des Français issus d’ex-colonies. La pensée de la lutte des classes – bourgeoisie versus prolétariat –, devenue obsolète, fut remplacée par la pensée de Pierre Bourdieu – une sorte de marxisme primitif opposant « dominants » et « dominés » –, elle-même transposée en « colonialiste blanc » versus « ex-colonisé racisé ».
C’est dans un climat déjà agité qu’en octobre 2003 éclata une nouvelle affaire de voile au lycée Henri-Wallon d’Aubervilliers dont les élèves Alma et Lila furent exclues. En mars 2004, le gouvernement fit adopter une loi interdisant le port de tout signe religieux « ostensible » – voile, kippa, grande croix – dans l’enseignement public. Les islamistes avaient perdu une bataille, mais engagèrent une guerre de longue haleine qui commença par fracturer l’extrême gauche. En effet, le père des deux élèves était Laurent Lévy, l’un des avocats du MRAP, défenseur habituel de la cause palestinienne. Et si la majorité de la LCR trotskiste soutenait de fait le principe de laïcité sous le slogan « ni loi ni voile », sa dirigeante historique Catherine Samary, leader de la minorité et proche de Tariq Ramadan, publia en juin 2006 un long texte, « Au-delà du voile et de la laïcité », où elle adhérait aux thèses de Saïd Bouamama qui dès 1991 avait publié Vers une nouvelle citoyenneté. Crise de la pensée laïque ; et elle dénonçait la fausse vision du « choc des civilisations » de l’islam contre l’Occident.
Au même moment éclata l’affaire du « gang des barbares ». Le 20 janvier 2006, un jeune juif d’origine marocaine vendeur de téléphonie, Ilan Halimi, fut attiré dans un guet-apens et kidnappé par une bande dirigée par Youssouf Fofana, un Français originaire de Côte d’Ivoire. En attente d’une rançon de sa famille, Halimi fut séquestré, maltraité et torturé durant vingt-quatre jours, puis lavé, tondu, assassiné, brûlé et abandonné le long d’une voie ferrée le 12 février. La nature antisémite du crime était avérée, Fofana ayant déclaré qu’il fallait enlever un Juif « parce qu’ils sont bourrés de thunes ». Des documents de soutien au Comité de bienfaisance et de secours aux Palestiniens et de propagande salafiste furent retrouvés par la police chez les ravisseurs, l’un d’eux ayant même récité une sourate du Coran lors d’un coup de téléphone à la famille Halimi. Rendue publique, l’affaire provoqua un énorme choc dans l’opinion, et une grande manifestation eut lieu à Paris le 25 février 2006, à laquelle la LCR décida de ne pas participer – premier signe de son désintérêt pour la lutte contre l’antisémitisme. Vingt-sept personnes – hommes et femmes – avaient participé à la séquestration et aucune n’avait tenté d’y mettre fin. Quant à Fofana, extradé de Côte d’Ivoire où il s’était enfui, il se revendiqua de plus en plus de l’islam, arrivant à son procès en criant « Allah vaincra ». La plupart des 27 furent accusés d’enlèvement, séquestration en bande organisée, actes de tortures et de barbarie, et d’assassinat, avec en outre pour sept d’entre eux l’accusation d’association de malfaiteurs en vue de commettre un meurtre avec préméditation en raison de l’appartenance, vraie ou supposée, de la victime à une ethnie, une race ou une religion, avec donc la circonstance aggravante d’antisémitisme.
Certains étant mineurs, le procès se tint à huis clos mais l’indignation fut générale, tant en France qu’à l’étranger. Le 25 février 2006 eut lieu à Paris une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes, avec des représentants de plusieurs organisations de gauche – PS, PCF, SOS Racisme – qui refusaient tout amalgame entre antisémitisme et islamisme. Pourtant c’est alors que commença à émerger l’idée qu’un antisémitisme lié à un islamisme d’« atmosphère » se développait en France. Impression confirmée quand une stèle à la mémoire d’Halimi érigée à Bagneux fut brisée en 2015, puis à nouveau en 2017, couverte d’inscriptions antisémites. De même, un arbre planté à sa mémoire en 2006 sur le lieu où avait été découvert le corps, fut scié en 2019, de même qu’un autre à Épinay-sur-Seine en 2025.
Dès lors, les gauches furent de plus en plus souvent interpellées par cette montée de l’antisémitisme, et fracturées par cette question. Ainsi, en juillet 2008 le dessinateur Siné fut licencié de Charlie Hebdo pour une chronique considérée comme antisémite par son directeur Philippe Val, ce qui valut à Siné une pétition de soutien signée, entre autres, de Daniel Bensaïd, Alain Krivine et Olivier Besancenot de la LCR trotskiste, de Rony Brauman et de Pierre Stambul de l’UJFP17. Cette pétition appela une réponse de deux ex-militants de la LCR qui s’indignaient que leur parti eût refusé de participer à la manifestation de protestation contre le meurtre d’Ilan Halimi, au prétexte que « les Juifs sont riches ». Et de conclure : « Nous savons combien ce fléau [l’antisémitisme] a imprégné le mouvement ouvrier […] comment l’antisémitisme a été considéré comme “un premier pas vers l’anticapitalisme” par des leaders du mouvement socialiste révolutionnaire à ses débuts. […] et a été une constante du stalinisme […] »18.
Décolonialisme et retour des négationnistes
Le Monde, 19 avril 2002.
France Soir, 21 mars 2000.
Voir Michel Briganti, André Déchot, Jean-Paul Gautier, La Galaxie Dieudonné, Syllepse, 2011, p. 35-43.
Anne-Sophie Mercier, Dieudonné démasqué, Seuil, 2009.
« Les délires antisémites de la Tribu Ka », Le Figaro, 30 mai 2006.
Voir Sara Amadori, « La “quenelle”. Valeurs symboliques et rhétoriques d’une insulte gestuelle », Mots. Les langages du politique, n°110, 2016, p. 83-98.
Il s’agit d’une tendance apparue au sein du PCF en 1991 sous l’intitulé Coordination communiste pour le renouveau révolutionnaire du PCF, puis en 1994 comme Coordination communiste pour la renaissance léniniste et continuité révolutionnaire du PCF.
Pierre-André Taguieff, Liaisons dangereuses. Islamo-nazisme, islamo-gauchisme, Hermann, 2021, p. 68.
Dès ces années, le nombre d’agressions antisémites augmenta brusquement comme le relevait Le Monde qui notait qu’entre le 29 mars et le 17 avril 2002, 395 actes antisémites avaient été commis – des graffitis aux agressions physiques –, ajoutant que « le lien avec la tournure dramatique prise par le conflit israélo-palestinien apparaît clairement »19. C’est dans ce climat « antisioniste » et « décolonialiste » de plus en plus communautariste que Dieudonné revint sur la scène politique, attaquant aussi bien « le Blanc esclavagiste », que « le capitaliste puissant » ou encore le pape Jean-Paul II parce que « l’Église catholique cautionne l’argent, la différence et le racisme »20. Il évoqua de plus en plus souvent « le racisme inventé par Abraham », le « lobby juif », « les Juifs, une secte et une escroquerie ». Il se présenta à nouveau aux élections législatives de 2002, mais dans une posture beaucoup plus communautariste « noire et antillaise », contre le député sortant Dominique Strauss-Kahn à qui il reprochait sa position sur la Palestine, tout en établissant, sur le modèle de Césaire, une fausse comparaison entre traite négrière et génocide des Juifs. Il mettait en scène une concurrence des mémoires, entre de prétendues hypermnésie de la Shoah et amnésie de l’esclavage, et tenait un discours marqué au coin de l’antisémitisme. Promoteur de la « quenelle » – salut nazi inversé devenu un signe de reconnaissance des antisémites entre eux –, il fut l’auteur de provocations avec des chansons (« Shoananas »), consacra un spectacle en l’honneur du président iranien antisémite Mahmoud Ahmadinejad et fustigea le « puissant lobby des youpins sionistes »21. En juin 2004, il figura sur la liste présentée en Île-de-France par la CAPJO-EuroPalestine aux élections européennes. Et le 29 décembre, au Zénith de Paris devant cinq mille personnes, il présenta son nouveau spectacle où il attaquait des artistes juifs connus, obtenant un triomphe du public. Il était alors toujours soutenu par des personnalités de gauche – Guy Bedos, Gérard Miller, Noël Mamère, Pascal Boniface –, même si Anne-Sophie Mercier, collaboratrice de Charlie Hebdo, rapporta qu’on venait d’assister « au plus grand meeting antisémite qu’on ait vu en France depuis soixante ans »22.
En mars 2005, Dieudonné se rendit en Martinique où il fut reçu par Césaire qui l’assura de son soutien ; et en mai il participa à une manifestation des Indigènes de la République à Paris. Il mit alors son théâtre à la disposition du franco-béninois Kémi Séba, un activiste suprémaciste noir, violent, racialiste et antisémite qui, après l’assassinat d’Ilan Halimi, avait menacé des associations juives : « Que notre frère [Fofana, le chef du « gang des barbares »] soit coupable ou pas, nous vous prévenons que si d’aventure, il vous prenait l’envie d’effleurer ne serait-ce qu’un seul de ses cheveux au lieu de lui laisser avoir un procès équitable, nous nous occuperons avec soin des papillotes de vos rabbins »23. Bientôt converti à l’islam et ayant créé le Mouvement des Damnés de l’Impérialisme, Séba fut sollicité en 2009 pour participer à la liste de Dieudonné aux élections européennes, avant de se rallier à l’Iran d’Ahmadinejad et à la Russie de Poutine où il fut reçu officiellement, jusqu’à ce qu’en 2024 un décret le prive de sa nationalité française.
En même temps, Dieudonné se rapprocha de Thierry Meyssan et d’Alain Soral – un ex-communiste à qui sa maîtrise de la langue et de la grammaire du totalitarisme permit, en changeant de vocabulaire, de passer à l’extrême droite antisémite. Il fréquentait les islamistes mais aussi le Front national et il demanda à Jean-Marie Le Pen d’être le parrain de sa fille. Il fit l’éloge de Ramadan et du Hamas, tout en appelant à voter José Bové puis Ségolène Royal lors de l’élection présidentielle de 2007. En 2009, il lança avec Soral, en vue des élections européennes, une « liste antisioniste » issue du Parti antisioniste lié au centre Zahra (Grande-Synthe), une organisation musulmane proche du régime iranien et du Hezbollah libanais. En 2019, ce parti fut dissout en conseil des ministres au motif de la promotion du djihad armé. Dieudonné diffusa à cette occasion une affiche intitulée « Pour une Europe libérée de la censure, du communautarisme, des spéculateurs et de l’OTAN » où figurait en arrière-plan un Juif religieux avec sa barbe et son chapeau, et au premier plan Dieudonné faisant le geste de la « quenelle » qu’il reprit dans ses spectacles et qui fit fureur sur les réseaux sociaux24. Lorsque le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, fit interdire ses spectacles, Dieudonné fut soutenu à gauche au nom de la liberté d’expression.
Le masque tomba quand le 26 décembre 2008 au Zénith, lors de son spectacle J’ai fait l’con, il invita le négationniste Robert Faurisson à monter sur la scène, le fit applaudir par les spectateurs et lui fit remettre le « Prix de l’infréquentabilité et de l’insolence » par un comparse déguisé en pseudo-déporté portant une étoile jaune, pendant qu’une partie de la salle criait « Vive la Palestine ». Dès lors il fréquenta les principaux négationnistes – Ginette Skandrani, Serge Thion, Maria Poumier et Paul-Éric Blanrue. Ce dernier réalisa en 2012 un film à la gloire de Faurisson, diffusé sur le site de Dieudonné, qui obtint le premier prix « du courage, de la résistance et de la combattivité » en Iran où Blanrue fut reçu en audience privée par le président Ahmadinejad, antisémite patenté aspirant à la destruction d’Israël.
En effet, parallèlement à la montée en puissance d’une mobilisation pro‑palestinienne radicalement antisioniste et de plus en plus associée à des expressions d’antisémitisme, le courant négationniste poursuivait son action. En février 2005, sur la chaîne TV iranienne Sahar, Robert Faurisson déclara que pour les nazis l’expression « solution finale » signifiait « territoriale » et visait l’installation des Juifs sur un territoire non européen, niant ainsi toute politique d’extermination physique. En décembre 2006, il fut invité à participer à Téhéran à un rassemblement de négationnistes où il dénonça « le complot judéo-sioniste ». Ainsi, ce discours issu de l’extrême gauche puis relayé par l’extrême droite fut récupéré et diffusé par de nombreux régimes – arabes et iranien, sunnites ou chiites –, ce qui eut pour effet mécanique à la fois de disculper les idéologies antisémites et d’annuler la réalité des Juifs comme victimes du génocide nazi, tout en inversant systématiquement le statut de victime et de bourreau : les Juifs devenaient les bourreaux d’un génocide arabo‑musulman imaginaire.
Cette même année fut créé le Front uni des Immigrations des quartiers populaires dont l’un des principaux animateurs était Saïd Bouamama, membre de la Coordination communiste25 et cofondateur des Indigènes de la République, favorable à un « mouvement autonome de l’immigration », qui soutenait Dieudonné en 2005 et qui militait en 2016 pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah – un communiste libanais, chef de la Fraction armée révolutionnaire libanaise, condamné à perpétuité en France pour deux assassinats. S’accomplit ainsi la convergence finale des antisémitismes pluriels, cimentée par le négationnisme et dont Pierre-André Taguieff définit les principes – « l’anticapitalisme (marxiste), l’anti-occidentalisme (islamiste) et l’antiracisme anti-Blancs (décolonialisme) »26.
Daech, le choc des attentats antisémites et le virage idéologique des gauches
Marianne, 23-29 juin 2012.
La Dépêche, 31 mars 2015.
Le Monde, 23 mars 2012.
François Rastier, « Antisémitisme intersectionnnel et liberté académique », Sciences de la société, n° 109, 2022. L’auteur signale qu’un extrait de Mein Kampf où le mot « juif » avait été remplacé par « blanc », fut accepté sans sourciller par une revue intersectionnelle.
Norman G. Finkelstein, L’industrie de l’holocauste. Réflexions sur l’exploitation de la souffrance des Juifs, Postface de Rony Brauman, La Fabrique, 2001.
Zygmunt Bauman, Modernité et Holocauste, La Fabrique, 2002.
Ismaël El Bou-Cottereau, « La lente dérive de la Fabrique, maison d’édition radicale-chic », Le Point, 23 novembre 2025.
Le Monde Diplomatique, « Manière de voir », mars 2025.
Sonia Combe, « Berlin-Est : du cimetière juif faisons table rase », Libération, 9-10 août 1986.
Julien Dray, Qui est Mélenchon, Plon, 2024, p. 185.
Pascal Boniface, Est-il permis de critiquer Israël ?, Robert Lafont, 2003, p. 138.
Bruno Jeanbart, Olivier Ferrand, « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? », Terra Nova, 2012.
Voir Blandine Chelini-Pont, « Le vote des musulmans en France (2002-2022). De l’électorat captif à l’électorat capté ? », Revue du droit des religions, n°16, 2023.
À partir de mars 2012, dans un climat où l’antisémitisme était de plus en plus prégnant, la France fut à nouveau visée par une série d’attentats islamistes qui renvoyaient à la création depuis 2006 de l’État islamique d’Irak – connu sous l’intitulé Daech –, issu d’une branche d’Al-Qaïda. Très actif sur les réseaux sociaux, Daech parvint à recruter, en particulier en France, de nombreux jeunes d’origine arabo-musulmane ou convertis à l’islam, qui s’acheminèrent vers le territoire de Daech en Syrie-Irak. Beaucoup d’entre eux y eurent un comportement cruel et abominable, mettant en esclavage sexuel les femmes et exterminant les hommes – les chrétiens et les yézidis qui pratiquent une ancienne religion mésopotamienne. Daech appelait tous les musulmans à tuer les non-musulmans et surtout ceux qui critiquaient l’islam.
En mars 2012, Mohamed Merah, un jeune d’origine algérienne né à Toulouse, entama une sanglante virée. Il assassina dans sa ville un militaire d’origine marocaine – « Tu tues mes frères, je te tue » –, puis à Montauban deux militaires d’origine algérienne. Le 19 mars, il attaqua à Toulouse l’école juive Ozar Atorah, y assassina Jonathan Sandler et ses deux enfants de trois et six ans et une autre fillette ; venu récupérer les corps pour les enterrer en Israël, le père de Jonathan, Samuel Sandler, déclara : « Mon petit cousin a été déporté à Auschwitz à l’âge de huit ans en 1943. Je pensais que les enfants ne seraient plus assassinés en France, ou dans le monde ». Apparut alors dans certaines banlieues le slogan « Vive Merah » peint sur des murs, slogan qui allait resurgir en 2024 accompagné de menaces de mort à l’encontre de Latifa Ibn Zlaten, la mère d’un des assassinés de mars 2012, peint sur sa maison : « Juif bientôt mort. » Le 8 octobre 2023 à Carcassonne, le slogan « Tuer les Juifs est un devoir » fut encore peint sur la palissade du stade Jean-Claude Mazet.
En juin 2012, après l’agression de trois jeunes Juifs à coups de marteau et de barre de fer à Villeurbanne, l’hebdomadaire Marianne s’interrogeait sur « cet antisémitisme que l’on ne veut pas voir ». Les paroles des jeunes interrogés à la sortie de la mosquée Rahma étaient significatives : « Mohammed Merah, un jeune comme nous qui a mis en échec toute la police française pendant plusieurs jours et qui a tué des juifs comme les soldats israéliens qui tuent des enfants palestiniens ! », « On a été scandalisé par la minute de silence dans les écoles de France pour les enfants juifs victimes de Merah, alors que pour les milliers d’enfants palestiniens, afghans ou iraniens, il n’y a que le silence ! » Enfin : « La Shoah, c’est une invention pour dominer le monde ! » Autant de discours nourris d’une fausse symétrie et d’ignorance, alors que l’enquête annonçait toutes les dérives et actes qui suivront le 7 octobre 202327.
Élevé dans une famille musulmane adhérant à un islam radical, Mohamed Merah fut alors élevé au statut de héros, non sans une certaine obscénité, par ceux qui refusaient de s’interroger sur les conséquences meurtrières de l’antisémitisme en France. Le prestige de l’assassin perdurait toujours quand, le 19 mars 2025, jour anniversaire des assassinats de 2012, apparut au Toulouse Football Club un maillot floqué du nom de Merah, ce qui déclencha une enquête pour apologie de terrorisme. Après l’assassinat de la rédaction de Charlie Hebdo, l’historienne Mona Ozouf fit alors remarquer qu’« il y avait du chagrin le 11 janvier [2015] mais aussi, je crois, une sorte de remords collectif de ne pas avoir suffisamment pleuré les victimes de Mohamed Merah28 », signifiant par là que la mesure de ces assassinats n’avait pas été prise ; en effet, la tragédie n’a pas été considérée comme un avertissement appelant une véritable politique pour contrer l’antisémitisme montant.
Ainsi, chez les écologistes, de nombreux militants reprochèrent à leur direction dont Eva Joly, d’avoir participé aux cérémonies d’hommage aux victimes à Toulouse et Montauban. Ils lui reprochèrent de ne pas « en faire autant » pour les enfants palestiniens tués lors d’échanges de coups de feu29, confusion entre ce qui se passe au Proche-Orient et des assassinats survenus en France. De son côté Jean-Luc Mélenchon appela à « ne pas laisser le poison se répandre » mais quelques années plus tard il allait verser dans le complotisme lors de la campagne présidentielle de 2022, quand, le 6 juin au cours de l’émission « Questions politiques » sur France Inter, il fit une insinuation qui relativisait la signification des assassinats de Merah : « […] De même vous verrez que dans la dernière semaine de la campagne présidentielle, nous aurons un grave incident ou un meurtre. Cela a été Merah en 2012. Cela a été l’attentat la dernière semaine sur les Champs-Élysées. Tout ça, c’est écrit d’avance. » Signe de sa part d’un certain complotisme et surtout d’une révision de la question de l’antisémitisme en France.
Les appels de Daech à « tuer les Juifs » et du Hamas à l’intifada arrivèrent en France sur un terrain déjà profondément labouré par une propagande islamo-gauchiste portée par une multitude de maisons d’éditions apparues à la fin des années 1990. Celles-ci publiaient de violents pamphlets, à bases pseudo-historiques, qui attaquaient systématiquement le monde européen, démocratique et « blanc » – et donc obligatoirement esclavagiste, colonisateur et génocidaire. Mouvement « décolonial », études de genre, anti-impérialisme, radicalisme postmarxiste, antipatriarcat, postféminisme LGBT, condamnation de « l’Occident collectif » allaient désormais se fondre en un courant « intersectionnel » dont l’un des piliers fut l’antisémitisme déguisé en antisionisme, «Le Juif» devenant l’archétype de l’oppresseur blanc 30. Cette nouvelle idéologie radicale venue des universités américaines prétendait réécrire l’histoire à travers la cancel culture : la volonté de chasser – « effacer » – du champ universitaire, intellectuel, médiatique et politique des personnes, des groupes ou des institutions dont le discours ou l’action étaient considérés comme intolérables par des mouvances activistes d’extrême gauche se réclamant de diverses minorités.
Cette idéologie trouva de multiples supports du côté d’éditeurs militants. Au catalogue des éditions d’Amsterdam, notons en 2004 l’ouvrage dirigé par Charlotte Nordman, Le Foulard islamique en questions, avec vingt-trois auteurs dont Bourdieu, Balibar, Bouteldja et autres habitués de cette mouvance. Nordman était la traductrice de Judith Butler, vieille militante marxiste américaine et juive antisioniste devenue la grande prêtresse américaine des études de genre, de la théorie queer et de la révolution « intersectionnelle » fédérant genre, lesbianisme, décolonialisme, écriture inclusive (y compris le pronom « iel »). Dès 2006, Butler considérait le Hamas et le Hezbollah comme des mouvements de libération authentiquement « de gauche » méritant d’être soutenus à ce titre.
En 2012, Houria Bouteldja, Sadri Khiari, Félix Boggio Éwange-Épée et Stella Magliani-Belkacem y publièrent Nous sommes les indigènes de la République. Et en 2013, Sadri Khiari signa Malcolm X : stratège de la dignité noire. C’est aux éditions La Fabrique, fondées par le chirurgien Éric Hazan qui militait aux côtés des communistes et soutint le FLN algérien, que parut l’essai L’Industrie de l’Holocauste31 dont l’auteur, Norman G. Finkelstein, dénonçait de supposés intérêts politiques œuvrant à la transformation de la mémoire de la Shoah en dogme destiné à interdire toute réflexion et critique de l’État d’Israël. Et aussi l’ouvrage de Zygmunt Bauman, présentant l’extermination des Juifs comme un phénomène purement bureaucratique lié à la modernité, en « oubliant » d’évoquer la dimension fondamentale de l’idéologie racialiste et antisémite des nazis32. Déjà se dessinait l’un des contre‑feux que les courants pro-palestiniens allaient développer au fil des ans, à savoir l’instrumentalisation présumée par Israël de l’antisémitisme. Depuis, la ligne éditoriale de La Fabrique s’est encore radicalisée, ce qui lui a permis de gonfler son chiffre d’affaires de 20% entre 2023 et 2024, preuve de l’existence dans l’université d’un lectorat acquis aux thèses du Hamas33.
À côté de cette myriade de publications, Le Monde diplomatique fut un relais essentiel, devenant une sorte d’organe central de la mouvance pro‑palestinienne, sous la houlette de son rédacteur en chef adjoint, Dominique Vidal, qui publia en 2003 chez Agone Le mal-être juif ; parmi les collaborateurs de l’ouvrage, Michel Warschawski, fils du grand rabbin de Strasbourg et fondateur de la LCR israélienne, associé au FPLP, puis à Vidal et Leila Shahid, déléguée de la Palestine auprès de l’Union européenne – avec qui il donna de nombreuses conférences, en particulier dans les quartiers de banlieue sur le thème de la Palestine. Le Monde diplomatique publia sur ce thème un dossier hétéroclite où était dénoncée une « stratégie qui assimile la culture musulmane à l’antisémitisme », comme s’il n’existait qu’une culture musulmane34. Dans ce dossier figurait un article de Sonia Combe à propos de l’imputation d’antisémitisme envers la RDA. Or on sait que pour asseoir leur pouvoir en Allemagne de l’Est, les communistes, sous contrôle soviétique, employèrent nombre de nazis parmi lesquels le général Vincenz Müller, responsable de massacres de Juifs, chargé de créer la nouvelle armée de RDA. Le rejet de toute responsabilité de la RDA à l’égard de la Shoah fut relevé par Le Monde qui, dans son éditorial du 10 février 1991, soulignait que dans le conflit du Proche-Orient, « la RDA a toujours renchéri sur l’“antisionisme” du camp communiste ». Mme Combe avait pourtant elle-même signalé la difficulté du gouvernement est-allemand à prendre en considération la communauté juive35.
Toute cette « agitation-propagande » vient conforter les choix de la gauche et de l’extrême gauche. En 2008, Jean-Luc Mélenchon quitta le PS et créa le Parti de gauche en cherchant à capter un électorat plus radical en vue de l’élection présidentielle de 2012 ; il demeurait cependant dans la vieille épure léniniste de la lutte des classes, contre la social-démocratie. De son côté, en 2009, la Ligue communiste révolutionnaire créa le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) qui dès février 2010 présenta aux élections régionales dans le Vaucluse une candidate voilée, manière de dénoncer un « climat d’islamophobie ». Dès 2011 se dégagea au sein du NPA le courant communiste révolutionnaire qui s’éloignait déjà des rivages trotskistes avant de se renommer en 2022 « Révolution permanente » et faire de la cause palestinienne et du soutien inconditionnel au Hamas, organisation antisémite s’il en est, son combat majeur.
Un grand virage idéologique allait faciliter une nouvelle vision des luttes politiques. Déjà, en 2001, il avait été proposé au PS d’effectuer un virage stratégique. Pascal Boniface, spécialiste de géopolitique et favorable aux thèses de Tariq Ramadan, avait remis à la direction une note où il s’interrogeait sur la pertinence d’une ligne politique trop favorable à Israël en vue de l’élection présidentielle de 2002, expliquant que « dans l’évolution de la société française, désormais, le PS doit tenir compte du vote des musulmans »36. Alors critiqué en interne, Boniface quitta le PS en 2003, tout en publiant Est-il permis de critiquer Israël ?37.
En 2012, en prévision de la proche élection présidentielle, les responsables de la fondation socialiste Terra Nova examinèrent les différents moyens qui permettraient au candidat socialiste d’emporter la victoire. Ils actèrent le fait que la gauche portait « les valeurs de la classe ouvrière » mais que Mai 68 avait changé la donne et que le facteur socio-économique était remplacé par le « facteur culturel » : « Ce mouvement sur les questions de société se renforce avec le temps pour s’incarner aujourd’hui dans la tolérance, l’ouverture aux différences, une attitude favorable aux immigrés, à l’islam, à l’homosexualité, la solidarité avec les plus démunis »38. Parmi les catégories à rallier, les jeunes, les diplômés, les femmes et « les minorités et les quartiers populaires », parmi lesquels « les Français de la diversité ».
Après avoir constaté que cette population, quand elle vote, le faisait massivement à gauche, le rapport rappelait qu’en 2006 près de 150.000 acquisitions de la nationalité française avaient été accordées, en augmentation de 60% par rapport à 1995. Ainsi, « dans l’hypothèse d’une continuation à l’identique, ce sont entre 500.000 et 750.000 nouveaux électeurs, naturalisés français entre 2007 et 2012, qui pourront participer au prochain scrutin présidentiel […] », étant entendu qu’« aujourd’hui, 6 à 7% des Français sont musulmans et 23% des Français ont au moins un parent immigré ». Et de conclure : « C’est un fait politique important : la France de la diversité est aujourd’hui la composante la plus dynamique, tant électoralement que démographiquement, de la gauche en France. » Le rapport de Terra Nova marqua l’abandon par le PS de la défense du monde ouvrier – qui n’a pas manqué, depuis, de rallier le FN puis le RN –, et une attention accrue à la population de culture musulmane, accompagnée d’un premier désamour pour la communauté juive. De fait, il y eut un très net survote à gauche des électeurs se déclarant de confession musulmane, tant pour Jean-Luc Mélenchon que pour François Hollande qui fut élu président39.
Le choc des attentats islamistes de masse
Emmanuel Brenner (dir.), Les Territoires perdus de la République. Antisémitisme, racisme et sexisme en milieux scolaires, Mille et une nuits, 2002.
Georges Bensoussan, Juifs en pays arabes. Le grand déracinement 1850-1975, Tallandier, 2012.
Elle publiera en 2018 Dans la classe de l’homme blanc : l’enseignement du fait colonial en France des années 1980 à nos jours, Presses universitaires de Lyon.
Didier Leschi, « Antisémitisme, encore tant à faire », L’Arche, novembre-décembre 2024.
Cité par Jacques Tarnero, « Les tartuffes de l’antiracisme », in Olivier Geay et alii, Autopsie d’un déni d’antisémitisme. Autour du procès fait à Georges Bensoussan, l’Artilleur, 2016.
Voir Hadrien Matoux, « À Saint-Denis, l’embarrassant Monsieur Messaoudene, à l’origine de la marche contre l’islamophobie », Marianne, 8 novembre 2019.
« Le 10 novembre à Paris, nous dirons STOP à l’islamophobie », Libération, 1er novembre 2019.
L’euphorie qui saisit la gauche et l’extrême gauche à la suite de l’élection de François Hollande fut frappée de plein fouet, le 7 janvier 2015, quand fut massacrée la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo – porte-étendard de toute la gauche et l’extrême gauche soixante-huitarde –, par le commando islamiste des frères Kouachi (12 morts), en même temps que des clients juifs d’un hyper-cacher à la porte de Vincennes (4 morts). Ces attentats marqués au sceau d’un antisémitisme radical, provoquèrent une vague de manifestations de protestation dans toute la France. Le 13 novembre, un commando actionné depuis l’étranger par Daech attaqua à Paris, en plein concert, la salle du Bataclan et ses alentours (132 morts et 413 blessés dont 99 très graves). Enfin, le 14 juillet 2016 à Nice, un terroriste fonçait dans la foule avec un camion et tuait 86 personnes. Encore ne s’agissait-il là que des attaques les plus meurtrières. Impossible ici de rappeler tous les attentats commis au fil des ans, impossible aussi de ne pas évoquer l’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre 2020, à la suite d’une campagne diffamatoire sur des réseaux sociaux islamistes radicaux.
C’est dans ce contexte de terreur islamiste qu’éclata l’affaire Bensoussan, emblématique du nouvel antisémitisme pluriel. Le 10 octobre 2015, dans son émission « Répliques » sur France Culture, Alain Finkielkraut recevait l’historien Georges Bensoussan, auteur de nombreux ouvrages sur l’antisémitisme et le sionisme, rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah. Il avait en 2002 publié, sous le pseudonyme d’Emmanuel Brenner, Les Territoires perdus de la République où déjà il notait l’apparition d’un antisémitisme chez des jeunes d’origine maghrébine40. En 2012, il montra comment les communautés juives s’étaient progressivement émancipées du statut de dhimmi – le régime de soumission des non-musulmans – qui était le leur en pays arabes41. Au cours de l’émission, il évoqua le fait qu’une partie de la jeunesse issue de l’immigration maghrébine et africaine rejetait la France au bénéfice d’une identité politico-religieuse portée par l’islam radical.
Et d’évoquer un collègue algérien disant en substance que dans les familles arabes en France, « l’antisémitisme on le tète avec le lait de sa mère ». Dès le 13 octobre 2015, le site Mediapart, créé en 2008 par Edwy Plenel après sa démission forcée du Monde, relaya contre l’historien une pétition lancée par l’enseignante d’extrême gauche Laurence de Cock42. Il est vrai qu’un an plus tôt, en écho au « Pour les Juifs » d’Émile Zola paru dans Le Figaro du 16 mai 1896, Edwy Plenel avait publié Pour les musulmans (La Découverte) où il avançait l’idée que les musulmans étaient confrontés en France à la même persécution d’État que les Juifs au moment de l’affaire Dreyfus43. Simultanément, le site Oumma.com dénonça « l’islamophobie la plus grotesque » et ajouta : « Si personne ne vient crier “halte à la haine”, armons-nous et préparons maintenant la guerre civile44. »
Cinq mois plus tard, le CCIF déposa plainte, rejoint par la Ligue des droits de l’homme – créée en 1898 pour défendre Dreyfus –, SOS Racisme et la LICRA. Lors du procès tenu le 27 janvier 2017, l’accusation porta notamment sur l’usage par Georges Bensoussan de l’expression « têter au lait de sa mère », interprétée de manière littérale et biologique, ce qui conduisit à lui imputer un supposé « racisme biologique ». Le CCIF soutint ainsi que « l’antisémitisme serait transmis automatiquement dans les familles par le lait maternel qui nourrit tous les bébés ». Michel Laval, l’avocat de Bensoussan, rappela pour sa part que cette expression relève d’un usage métaphorique ancien dans la langue française, citant notamment Corneille, Racine, Bossuet, Mirabeau, George Sand et Victor Hugo. Le 7 mars 2017, l’historien fut relaxé. Cette affaire est souvent analysée comme un exemple des dérives d’un certain militantisme « antiraciste », dans lequel certains acteurs mobilisent le recours judiciaire à des fins d’intimidation ou de dissuasion à l’encontre de discours critiques portant sur le monde arabo-musulman. Plusieurs observateurs y voient également une stratégie visant à judiciariser le débat public et à fragiliser la légitimité intellectuelle d’un historien juif reconnu par ses pairs. En janvier 2016, Houria Bouteldja, figure de proue des Indigènes de la République, publia un ouvrage au ton violemment polémique, Les Blancs, les Juifs et nous, marqué par une dénonciation systématique de ce qu’elle désigne comme la « blanchité », ciblant notamment des figures comme Albert Camus. Elle y affirme notamment : « Le “je” cartésien va jeter les fondements philosophiques de la blanchité ». Ce texte s’inscrit dans une logique explicitement racialiste, perceptible notamment dans le chapitre intitulé « Vous les Juifs », où l’auteure écrit : « Je vous reconnaîtrais entre mille », mobilisant ainsi des stéréotypes historiquement associés aux formes les plus classiques de l’antisémitisme. Une telle rhétorique, fondée sur l’assignation identitaire, rappelle des procédés déjà observés dans les idéologies totalitaires du XXe siècle. Elle intervient, par ailleurs, dans un contexte marqué par les attentats islamistes ayant fait de nombreuses victimes juives depuis 2012, dimension largement absente de son analyse. Lors de la présentation de l’ouvrage à Paris, le 17 mars 2016, Houria Bouteldja déclara : « Il y a un problème, c’est le monde blanc. […] Il y a un sous-problème, ce sont les Juifs ». Le fondateur des éditions La Fabrique, Éric Hazan, ajouta quant à lui : « De façon plus générale, il faut résister à mort à l’instrumentalisation du génocide nazi. […] C’est devenu une espèce de religion internationale. Il faut lutter contre ça par tous les moyens ». Ces propos interrogent d’autant plus qu’Éric Hazan, né en 1936, dut vivre caché à Marseille pendant l’Occupation afin d’échapper aux persécutions antisémites. Ce contraste souligne les tensions et les ambiguïtés qui traversent certains courants intellectuels contemporains lorsqu’ils abordent la question juive. À la suite de l’attaque de la mosquée de Bayonne le 28 octobre 2019, par un homme de 84 ans, un appel à manifester contre l’islamophobie fut lancé pour le 10 novembre, à l’initiative d’un élu communiste de Saint‑Denis (93), Madjid Messaoudene, qui s’était déjà fait remarquer en 2012 quand, après le massacre des enfants juifs de l’école de Toulouse, il avait tweeté à plusieurs reprises, ironisant sur « le présumé tueur [qui] n’est pas resté casher très longtemps ». C’est encore lui qui avait mis à disposition la bourse du travail de Saint-Denis pour le congrès de fondation du Parti des Indigènes de la République (PIR) en 2010, puis le 11 décembre 2015 – en pleine vague d’attentats antisémites – sur le thème de l’islamophobie avec en invité vedette Tariq Ramadan, et encore pour un meeting commun en 2016 avec le PIR et l’UOIF – l’Union des organisations islamiques de France, émanation des Frères musulmans45. Cet appel à manifester était signé de cinquante personnalités dont des journalistes – Alain Gresh et Dominique Vidal du Monde diplomatique, Edwy Plenel de Mediapart, Pierre Jacquemain de Regards –, des élus communistes, écologistes et de LFI, des syndicalistes de la CGT, et des universitaires – Étienne Balibar, Ludivine Bantigny, Éric Fassin. Tout en n’évoquant à aucun moment les attentats islamistes, cet appel les mettait de manière subliminale en équivalence avec une prétendue « stigmatisation grandissante » des musulmans, « allant même jusqu’à des tentatives de meurtre » – mais seulement des « tentatives »46 !
La manifestation réunit plus de dix mille personnes et donna lieu à une mobilisation exceptionnelle de l’ensemble des organisations de l’extrême gauche et de la gauche radicale : PCF, NPA, UNEF, UCL (Union communiste libertaire), EELV (les Verts), Lutte ouvrière, Génération.s, Attac, ainsi que des militants issus du CCIF, du PIR et de plusieurs associations pro‑palestiniennes. De nombreuses personnalités politiques y participèrent, parmi lesquelles Jean-Luc Mélenchon et plusieurs dirigeants de La France insoumise, Benoît Hamon, ancien ministre de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur, ainsi qu’Ian Brossat, figure du Parti communiste à Paris et adjoint de la maire de Paris Anne Hidalgo. Tout au long de la manifestation, des slogans religieux tels que « Allahu akbar » furent scandés à plusieurs reprises, donnant à l’événement une dimension identitaire et confessionnelle inhabituelle dans un rassemblement présenté comme relevant du combat antiraciste.
Le cas d’Esther Benbassa apparaît, à cet égard, particulièrement révélateur. Sénatrice écologiste élue en 2011 puis à nouveau en 2017, elle participa à la manifestation entourée de participants arborant une étoile jaune et un croissant jaune portant la mention Muslim. Cette mise en scène établissait un parallèle implicite entre la situation des musulmans en France et la persécution, la déportation et l’extermination des Juifs durant l’Occupation, rapprochement historiquement infondé et moralement indigne. Cette initiative suscita de vives polémiques au sein de la gauche. Le 18 novembre, le Huffington Post publia ainsi une tribune intitulée « Esther Benbassa fait honneur à la République », signée par plus de cent-vingt intellectuels, universitaires, militants associatifs et responsables politiques français et étrangers, illustrant les profondes divisions qui traversent désormais ce camp politique. Il est néanmoins frappant de constater que nombre de ces manifestants, mobilisés après une attaque ayant fait deux blessés, ne mentionnaient pas, dans leurs prises de position publiques, la vague d’attentats islamistes qui, entre 2012 et octobre 2019, a causé en France et au même cri de « Allahu akbar » plusieurs centaines de morts et de blessés. Cette asymétrie dans l’indignation interroge la hiérarchisation des violences et des victimes opérée par certains courants militants de gauche. De son côté, Jean-Luc Mélenchon, qui avait recueilli près de quatre millions de voix au premier tour de l’élection présidentielle de 2012, engagea rapidement la préparation de l’échéance suivante. S’inspirant du mot d’ordre léniniste selon lequel « le parti se renforce en s’épurant », il réduisit volontairement les effectifs du Parti de gauche, passés d’environ 6.000 à 4.000 adhérents, afin de consolider un noyau militant étroitement loyal. En février 2016, il transforma ensuite son mouvement en La France insoumise. Ce changement d’identité politique s’accompagna d’une inflexion idéologique marquée, caractérisée par un recul des références traditionnelles de la gauche, telles que l’universalisme et la laïcité, dont il avait jusque-là été l’un des défenseurs les plus visibles, et par le développement d’un discours plus radical en direction des populations issues de l’immigration, notamment originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne, majoritairement musulmanes. Lors de l’élection présidentielle de 2017, Jean-Luc Mélenchon échoua à accéder au second tour pour environ 600.000 voix. À la suite de ce scrutin, il s’appuya sur les analyses issues notamment des travaux de Terra Nova pour orienter sa stratégie vers une mobilisation accrue des quartiers populaires. Cette évolution s’accompagna d’un rapprochement avec certains réseaux militants défendant une conception communautariste de l’engagement politique, parfois en tension avec les principes d’intégration républicaine. Dans ce contexte, le soutien affirmé à la cause palestinienne constitua un axe central de sa stratégie de rassemblement. L’ensemble de ces choix s’inscrivit dans une démarche de conquête politique structurée, visant à articuler implantation locale, mobilisation étudiante et influence intellectuelle. Cette réorientation fut saluée par Houria Bouteldja, qui déclara : « Dans ce magma, il y a un butin de guerre qui s’appelle Mélenchon. Il a fait un choix, on revient de loin. C’était une espèce de laïcard de dingue, il dit des choses qu’il n’avait jamais dites il y a quinze ans. » À partir de 2013 au moins, notamment lorsqu’il mit en cause Pierre Moscovici en évoquant des origines qui, selon lui, l’amèneraient à « ne plus penser en français mais dans la langue de la finance internationale », Jean-Luc Mélenchon multiplia les déclarations suscitant de vives interrogations quant à leur portée symbolique. Le 15 juillet 2020, sur BFMTV, il déclara ainsi : « Je ne sais pas si Jésus était sur la croix. Je sais qui l’y a mis, paraît-il, ce sont ses propres compatriotes ». Cette affirmation réactive un motif ancien de l’antijudaïsme chrétien, fondé sur l’accusation collective de déicide, pourtant formellement condamnée par l’Église catholique lors du concile Vatican II en 1964, et historiquement contredite par le fait que la crucifixion fut décidée et exécutée par les autorités romaines. Par ailleurs, en 2019, Jean-Luc Mélenchon participa à la manifestation parisienne contre « l’islamophobie », dont l’appel fut notamment signé par Rachid Eljay, ancien imam de Brest, connu pour des prises de position publiques radicales, notamment en 2015, appelant des enfants à renoncer à la musique sous peine de châtiment divin, et tenant des propos visant à justifier les violences sexuelles à l’encontre de femmes ne respectant pas certaines normes vestimentaires religieuses. Pour construire cette nouvelle idéologie, Mélenchon créa en octobre 2019 l’Institut La Boétie censé « porter et partager une pensée critique qui […] représente aujourd’hui la seule alternative au système dominant et dévastateur néo-libéral ». Parmi la vingtaine de membres de son conseil scientifique, on notait la présence de Bernard Pignerol, énarque, conseiller d’État, cofondateur de SOS Racisme et délégué général aux relations internationales de la ville de Paris de 2007 à 2014 ; ou encore d’Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique de 1990 à 2008, étroitement associé à Fidel Castro et au Venezuela d’Hugo Chavez et Nicolas Maduro ; et surtout de Jean Ziegler, le protecteur en Suisse de Tariq Ramadan. Tous pro-palestiniens inconditionnels. L’une des figures de l’Institut n’est autre que le prix Nobel de littérature Annie Ernaux dont la complaisance envers l’Union soviétique, pendant les années sombres de la répression contre les dissidents, est de notoriété publique. Elle est aujourd’hui un fervent soutien de Houria Bouteldja, partisane du boycott d’Israël, y compris en matière culturelle, et milite avec l’association France Palestine Solidarité.
Le séisme du 7 octobre 2023
Douglas Murray, « Ce qu’il nous faut défendre », Le Point, 6 novembre 2025.
Cité par Philippe Buton, Histoire du gauchisme. L’héritage de Mai 68, Perrin, 2021, p. 265.
Gilbert Mury, On leur fera la peau, Éditions du Cerf, 1973, chapitre sur la « Palestine résistante », p. 118.
Discours à l’université américaine de Beyrouth le 8 avril 2024, cité par Sylvaine Bulle, « Andreas Malm et l’antisémitisme », 11 septembre 2024.
À plusieurs reprises, Mathilde Panot s’est fait remarquer par son ignorance de simples faits historiques – à propos de Léon Blum – ou géographiques, se révélant incapable de situer la Palestine par rapport au Jourdain.
L’organisation est considérée comme terroriste aux États-Unis, au Canada, aux Pays-Bas, et comme antisémite en Allemagne. En juin 2024, la remise des diplômes à l’École normale supérieure fut l’occasion d’une séance pro-Hamas, sans véritable réaction de la direction.
Le Monde, 19 septembre 2025.
Jérôme Bourbon, « Éditorial », Rivarol, 25 octobre 2023.
Mélenchon s’est opposé à une résolution parlementaire dénonçant le génocide des Ouighours : « Vous ne pensez pas que c’est un génocide. Vous avez des phrases [sic] et vous abaissez ce qu’est un génocide ».
« Le chroniqueur Medhi Meklat mis en cause pour d’anciens tweets haineux », Sud Ouest, 20 février 2017.
Le Monde, 24 juin 2024. Déjà le 6 janvier 2024, le journal signalait « la lente dérive de Mélenchon » à propos de l’antisémitisme, et celle de ses proches.
Le Monde, 28 septembre 2024.
Elle en revient toujours à 1948 et à la création d’Israël, sans préciser que ce sont les États arabes qui ont déclenché la guerre qui allait, par leur défaite, entraîner la Nakba – l’exil volontaire ou forcé des Palestiniens des territoires perdus.
Voir Georges Bensoussan, Les Pogroms en Palestine avant la création de l’État d’Israël (1830-1948), Fondapol, avril 2024 [en ligne].
Cette organisation relaye volontiers, sur X, les communiqués du Hamas, comme l’indique un article de Franc-Tireur du 18 octobre 2025.
Le Monde, 21 juin 2024 : « Une partie de la gauche radicale a disséminé un antisémitisme virulent et subvertit les valeurs qu’elle prétend défendre », texte signé de Judith Lyon-Caen, Michelle Perrot, Pascal Ory, Christophe Prochasson, Jacques Revel, etc.
Titre également du numéro spécial de février-mars 2025 du Monde diplomatique.
Le Monde, 14 mars 2024.
Cité dans « Ces islamistes qui soufflent à l’oreille de LFI », Marianne, 25 septembre 2025.
Le Monde, 15 septembre 2023.
Erwan Seznec et Géraldine Woessner, « Heureux comme un islamiste chez les Verts », Le Point, 21 août 2025.
Emmanuel Debono, « Les Verts face à l’antisémitisme », in Alexandre Bande et alii (dir.), Histoire politique de l’antisémitisme en France, Robert Laffont, 2024, pp. 189-229.
Arnaud Lacheret, « Une foi presque religieuse dans le “camp du bien” », Le Point, 21 août 2025 [en ligne].
Georges Habash, Rien n’est plus précieux que la liberté. Textes de la révolution palestinienne, éditions Premiers Matins de Novembre, mars 2025.
Jonas Pardo, Samuel Delor, Petit manuel contre l’antisémitisme. Reconnaître, décrypter, combattre, Éditions du commun, 2025, voir p. 255 et s. et 276 et s.
Franc-tireur, 28 novembre 2025.
Benoît Vitkine, Marc Angrand, « L’UJFP, association juive « antisioniste », voit ses comptes au Crédit coopératif fermés », Le Monde, 20 août 2025[en ligne].
Pierre Stambul, Du projet sioniste au génocide, Acratie, 2024, p. 148.
L’attaque surprise du Hamas contre Israël provoqua le 7 octobre la mort de près de 1.200 personnes, dont plus de 800 civils – dont 282 femmes, 37 enfants et de nombreux salariés étrangers (39 Thaïlandais, 10 Népalais, etc.) –, et près de 5.000 blessés ; elle aboutit à la prise d’otages de 251 personnes, dont une quarantaine d’enfants et d’adolescents. Pour appréhender l’ampleur du traumatisme, il suffit de rapporter ce nombre de victimes à la population si une telle action terroriste avait touché la France : cela aurait entraîné en une journée l’assassinat de plus de 7.000 personnes, dont 1.900 femmes, 260 enfants, et plus de 45.000 blessés – du jamais vu. Au regard du choc provoqué par l’attaque contre Charlie Hebdo (12 morts), on imagine le formidable traumatisme que cela aurait entraîné. Cette attaque suscita en retour une violente réaction militaire d’Israël, liée au choc subi qui rappelait trop les pogroms barbares de la Russie tsariste (viols systématiques, égorgements, éventrements, etc.) et surtout des événements beaucoup plus proches sur les plans temporel et territorial. Ainsi du pogrom qui éclata en 1941 à Bagdad en Irak, visant des Juifs présents sur place depuis l’époque babylonienne : 600 d’entre eux furent massacrés au sabre et au couteau au nom du « farhoud » – le pillage violent –, une main rouge étant peinte sur la porte de leur maison pour les désigner à la foule aux cris de « Allah » et de « Tuez les Juifs »47. Bagdad où précisément s’était réfugié le Grand Mufti de Jérusalem à partir d’octobre 1940 et jusqu’en novembre 1941, avant qu’il ne rejoigne l’Allemagne hitlérienne. L’attaque du 7 octobre inaugura de fait une guerre régionale avec les forces de l’« axe de la résistance » conduite par l’Iran et ses affidés – Hamas, Hezbollah, Jihad islamique, Houthistes du Yémen et de Syrie jusqu’à la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024.
On a depuis mesuré chaque jour ce que payaient les Gazaouis, en vies, en blessés et en destructions, ce qui interroge sur la décision du Hamas d’engager cette opération. Selon Libération du 12 juin 2024, sur la base de ses échanges interceptés avec les négociateurs du Hamas, le cynisme de son chef militaire, Yahia Sinwar, fut révélé. Il montrait « un froid mépris pour la vie humaine » et faisait « un calcul selon lequel davantage de combats – et davantage de morts civiles palestiniennes – joueraient à son avantage ». Retranché à Gaza, le leader affirmait : « Ce sont des sacrifices nécessaires ». Un feu vert pour l’action et des garanties ultérieures ont-ils été donnés au Hamas par certaines puissances ? Ainsi la Russie n’a jamais condamné l’action du 7 octobre et a reçu dès le 26 octobre à Moscou une délégation du Hamas dont le chef politique, Ismaël Haniyeh, déclarait le 1er novembre 2023 : « Il y aura d’autres 7 octobre jusqu’à ce qu’Israël disparaisse ». Ce qui correspond à l’article 20 de la charte du Hamas mise à jour en 2017 : « Le Hamas rejette toute alternative à la libération complète et achevée de la Palestine, du fleuve à la mer ».
À cet égard, rappelons que le 26 février 2022 l’agence russe RIA Novosti publia un éditorial signé de Piotr Akopov, qui justifiait ad nauseam l’invasion russe de l’Ukraine tout en indiquant le sens plus général de l’opération : « La Chine, l’Inde, l’Amérique latine, l’Afrique, le monde islamique [c’est nous qui soulignons] et l’Asie du Sud-Est, plus personne ne croit que l’Occident dirige l’ordre mondial, et encore moins qu’il en fixe les règles du jeu. La Russie n’a pas seulement défié l’Occident, elle a montré que l’ère de la domination occidentale mondiale peut être considérée comme complètement et définitivement révolue.48 » Ce message, contredit par l’échec évident de l’« opération militaire spéciale », fut très vite effacé, mais il était une claire contestation du fonctionnement démocratique des États, fondé sur le respect de la personne humaine et sur l’État de droit. Autant de « règles » violemment combattues par les islamistes de toute obédience.
Le 7 octobre, en signe de victoire, les assaillants du Hamas brandirent leurs mains couvertes de sang juif, tout comme des Palestiniens l’avaient fait à Ramallah quand, le 12 octobre 2000, ils avaient surpris deux soldats israéliens et les avaient lynchés. Rappelons ici que Gilbert Mury, ex-membre du PCF passé du côté du FLN, puis devenu un thuriféraire de la Chine maoïste et de l’Albanie d’Enver Hodja, proclamait : « Un jour viendra où notre cri de guerre deviendra : “Celui qui n’a pas trempé ses mains dans le sang de l’ennemi de classe est à peine digne du nom de communiste”49 ». Mury qui était depuis des années en contact avec le Fatah et le FPLP, annonçait déjà en 1973 tous les thèmes d’un antisionisme radical – Israël colonialiste, raciste, agent de l’impérialisme américain, héritier des nazis menaçant les Palestiniens d’une « tentative d’extermination massive »50. L’ennemi de classe a depuis été remplacé par l’ennemi juif. À l’extrême gauche, les plus radicaux exprimèrent leur joie après le 7 octobre, comme le grand héraut des écologistes radicaux, Andreas Malm, militant de la branche suédoise de la IVe Internationale trotskiste : « La première chose que nous avons dite dans ces premières heures n’était pas tant des mots que des cris de jubilation. Ceux d’entre nous qui ont vécu leur vie avec et à travers la question de la Palestine ne pouvaient pas réagir autrement aux scènes de la résistance prenant d’assaut le checkpoint d’Erez. […] Comment ne pas crier de stupeur et de joie ?51»
De son côté, le NPA publia un communiqué stupéfiant : « Depuis ce matin, une vaste offensive a été lancée depuis Gaza par le Hamas en territoire “israélien”. Il s’agit d’une offensive sans précédent qui a pris de court la direction militaire israélienne. En plus des roquettes tirées sur plusieurs postes militaires, certaines colonies autour de Gaza ont été acquises aux résistant/es. […] Le NPA ne se joint pas à la litanie des appels à la prétendue “désescalade”. En effet, la guerre contre les Palestinien/nes dure depuis 75 ans, et la gauche devrait se rappeler de la nécessaire solidarité avec les luttes de résistances contre l’oppression et l’occupation. Le NPA rappelle son soutien aux Palestinien/nes et aux moyens de luttes qu’ils et elles ont choisi pour résister. […] Aujourd’hui comme hier, nous sommes toutes et tous palestien/nes. Intifada ! ». Soixante-quinze ans plus tard, le NPA s’alignait sur les positions du Grand Mufti de Jérusalem en 1947-48, visant à la destruction d’Israël.
La France insoumise était sur les mêmes positions mais s’exprimait avec plus de prudence. Mélenchon salua une « offensive armée de forces palestiniennes ». La « juriste » Rima Hassan déclara un peu plus tard que le Hamas avait mené « une action légitime du point de vue du droit international ». Manuel Bompard estima que le Hamas avait « commis des actes qui visent à semer la terreur », mais refusa de qualifier l’organisation de terroriste. La députée Danièle Obono, dirigeante du NPA ralliée à LFI, laissa entendre, le 17 octobre 2023 sur Sud-Radio, que le Hamas était « un mouvement de résistance qui se définit comme tel », ce qui résonne comme une légitimation du viol comme arme de guerre et en dit long sur la perception qu’elle pouvait avoir de la nature du Hamas et de sa théocratie totalitaire. On ne peut que constater une perversion du langage comme dans 1984 de George Orwell dont on connaît les aphorismes en langage totalitaire – « La guerre c’est la paix/ la liberté c’est l’esclavage/ l’ignorance c’est la force » – qui peuvent se traduire aujourd’hui en langage LFI : le terrorisme c’est la résistance, l’ignorance c’est la conviction52, l’antisémitisme c’est l’antiracisme.
Dès lors, la position de l’extrême gauche se déploya selon quatre axes : l’enthousiasme provoqué par l’attaque du 7 octobre, le déni de la réalité du massacre de masse devenu un acte de « résistance », la délégitimation de l’existence d’Israël et le renversement de la culpabilité avec le slogan « génocide à Gaza ». Cette position fractura à nouveau les gauches. Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, dénonça le 11 octobre sur France Bleu Nord « cette incapacité de leur part [LFI] de qualifier un acte terroriste avec les mots qu’il faut, donc il faut avoir ce débat […] ». Et la maire de Paris, Anne Hidalgo, quant à elle, avait déjà demandé au PS de quitter l’alliance de la gauche, la Nupes, en raison des positions de LFI sur le conflit au Proche-Orient.
La nouvelle orientation de J.-L. Mélenchon, inaugurée en 2017, impliquait de s’investir dans le soutien au « peuple palestinien » et donc d’envoyer des signaux antisémites. Ce fut d’abord la participation de Louis Boyard, député LFI, à des manifestations quotidiennes en avril 2024 devant les locaux de Sciences Po Paris, dénonçant le « génocide à Gaza » et visant des étudiantes pour leur appartenance à la communauté juive. La chose n’était guère surprenante puisque depuis les années 1990 l’Iran subventionnait le FPLP et par ce biais l’association étudiante Samidoun, très active dans l’occupation de l’Université Columbia de New York et qui exerçait une influence grandissante sur les campus53. En France, peu après le 7 octobre, Samidoun fut autorisée à ouvrir un bureau à Sciences-Po Paris et organisa une occupation des locaux universitaires, bientôt imitée à la Sorbonne et dans d’autres universités. Son slogan de ralliement était « Palestine will be free, from the River to the Sea ». En avril 2024 devant Sciences Po, elle manipula des symboles qui étaient de véritables appels au meurtre : les mains rouges de sang, reprises de la scène de lynchage des deux soldats israéliens à Ramallah. Plus récemment, à l’Université Paris-I Panthéon‑Sorbonne, un étudiant lança sur un groupe WhatsApp un « sondage » avec pour question « Les Juifs pour ou contre ? » revendiquant un « sondage à but informatif et humoristique54 » [sic].
Bientôt, ce furent le député socialiste Jérôme Guedj et le député européen Raphaël Glucksmann qui furent la cible de LFI. Désormais lié aux réseaux des Frères musulmans, J.-L. Mélenchon reçut, après le 7 octobre, le soutien du journal antisémite d’extrême droite Rivarol ; « Jean-Luc Mélenchon […] refuse avec un certain courage, et même un courage certain, de s’aligner inconditionnellement sur l’entité sioniste et de cautionner les crimes abominables commis ces dernières semaines, de manière incessante, par le gouvernement israélien », écrivait dans son éditorial Jérôme Bourbon, le directeur de la publication55. Très vite, Mathilde Panot dénonça la guerre à Gaza comme le « premier génocide du XXIe siècle », surenchère qui oubliait le Darfour, les Yézidis et les Ouighours56.
L’élu LFI de la 9e circonscription du Nord, David Guiraud, qui s’était formé, selon les dires de son père socialiste, avec « les vidéos de Dieudonné et Alain Soral », utilisa dans son langage la métaphore des « dragons célestes » qui, dans le langage de Soral désignait les Juifs. Il était ami de Mehdi Meklat, un blogueur qui dans les années 2010 diffusait des tweets explicites : « Faites entrer Hitler pour tuer les Juifs. », et aussi « Regrette que Ben Laden soit mort. Il aurait pu tout faire péter » (8 juillet 2011), ou encore « Pourquoi les Juifs ont le droit de prendre le métro aussi ? » (10 avril 2014)57. Guiraud ne s’est jamais désolidarisé de ce genre de déclaration. Il avait d’ailleurs apporté son soutien à l’Imam Hassan Iquioussen, proche des Frères musulmans et en voie d’expulsion à la suite de propos antisémites dès 2003.
LFI entretient également des liens avec le FPLP. Ainsi, Mariam Abou Daqqa, membre du bureau politique du FPLP, fut invitée par l’UJFP pour une tournée de conférences, en collaboration avec Ersilia Sourdais, élue LFI de la 7e circonscription de Seine-et-Marne. Vice-présidente du groupe d’étude consacré à l’antisémitisme à l’Assemblée nationale, elle n’a jamais émis la moindre condamnation du Hamas ni du FPLP, pourtant classés comme organisations « terroristes » par l’Union européenne en raison de leurs multiples crimes terroristes. C’est d’ailleurs elle qui organisa la venue de M. A. Daqqa à l’Assemblée nationale, invitation finalement interdite. Mais Sourdais a soutenu Ahed Tamimi, militante palestinienne qui déclara à l’adresse des colons juifs de Cisjordanie : « Nous allons vous massacrer, et vous vous direz que ce que Hitler vous a fait n’était qu’une blague. Nous allons boire votre sang et manger vos crânes. »
Ersilia Sourdais a justifié les massacres du 7 octobre au prétexte que Gaza était « une prison à ciel ouvert », l’un des thèmes récurrents mis en avant par les pro-Hamas. Prison tenue d’une main de fer, comme l’on sait, par le Hamas, financée par le Qatar via Israël, et aidée de multiples façons par les ONG et l’UNRWA.
D’autres députés de LFI œuvrèrent sur la même ligne. Le 5 octobre 2023, Thomas Portes, élu de Seine-Saint-Denis, se rendit à la frontière entre l’Égypte et Gaza pour une rencontre avec Abu Amir Eleiwa, coordinateur de l’association française Humani’Terre, organisation qui s’est signalée par l’achat de petits véhicules électriques destinés aux handicapés, qui furent retrouvés dans les tunnels du Hamas. Il était accompagné de Ratiba Saï, militante LFI de Marseille, qui relayait sous divers pseudonymes, sur le net, la propagande du Hamas et du FPLP. Le député LFI de Marseille Sébastien Delogu, qui brandit le drapeau palestinien dans l’hémicycle, était un ancien du PCF et ami de Tahar Bouhafs, cet « indigène de la République » dont la candidature LFI en 2022 dans la 14e circonscription du Rhône suscita l’opposition de la maire communiste de Vénissieux, Michèle Picard ; celle-ci a maintenu sa candidature avec le soutien du secrétaire national du PCF Fabien Roussel, refusant celle d’un homme « condamné [en 2022] en première instance pour injure raciale ». Le FPLP présent à Gaza a donc noué des liens indéfectibles avec LFI. En dépit de tous ces éléments avérés, Manuel Bompard, sur France Inter le 29 novembre 2024, affirmait sans vergogne : « Nous ne connaissons pas le Front de libération de la Palestine, nous n’avons jamais travaillé avec eux. » Ainsi, s’est constitué autour de J.-L. Mélenchon un « état-major » qui a diffusé et exploité à demi-mots et parfois ouvertement, les thèmes antisémites les plus classiques.
Autant de faits qui finirent par troubler la rédaction du Monde. A priori non hostile à Mélenchon et enclin à prendre sa défense sur le problème de l’antisémitisme en France, le quotidien a évolué : le 24 juin 2024, à la veille des élections législatives, l’éditorial « L’antisémitisme de droite ou de gauche, un même poison », faisant allusion au viol d’une adolescente juive à Courbevoie, dénonça les « préjugés qui, au XXe siècle, menèrent le monde à la catastrophe », fustigea les ambiguïtés du RN, mais ajouta : « À ce ravalement de façade, la gauche devrait opposer son intransigeance historique, de l’affaire Dreyfus à Vichy face à toute forme de racisme et d’antisémitisme. Au lieu de cela, Jean-Luc Mélenchon, lui même abonné aux sous-entendus nauséabonds [nous soulignons] et renouant avec d’anciennes dérives de gauche, tente d’exploiter la colère liée au massacre des Palestiniens de Gaza pour conquérir des électeurs issus de l’immigration58 . » Après la diffusion en mars 2022 d’une affiche de LFI, qui visait l’animateur-télé Cyril Hanouna et reprenait les codes graphiques antisémites du nazisme, Le Monde du 22 mars 2025 titra son éditorial : « Antisémitisme : les mensonges de Jean-Luc Mélenchon » ; niant tout caractère antisémite de cette affiche et rejetant les accusations, celui-ci s’attira ce commentaire : « Qu’une organisation se réclamant de la gauche choisisse une illustration clairement antisémite, qui plus est pour appeler à un défilé contre le racisme, est à la fois inquiétant et scandaleux. »
Le ralliement de J.-L. Mélenchon aux thèses pro‑palestiniennes, autrement dit favorables au Hamas, apparut de manière spectaculaire lorsqu’il se présenta le soir du premier tour des élections européennes de juin 2024 avec à ses côtés la nouvelle députée Rima Hassan, couverte d’un keffieh. Le double signal à destination d’une partie de la population musulmane et de descendants de l’immigration maghrébine et africaine était clair. Le personnage de Rima Hassan devint central dans le dispositif LFI. Pour elle, Israël « est une monstruosité sans nom » et elle affirmait en août sur le réseau X, qu’« en dehors de la pensée hégémonique occidentale, personne ne considère le 7 octobre comme un acte terroriste »59, belle illustration d’un relativisme justificatif. L’analyse de sa longue interview du 2 septembre 2025 sur le site Thinkerview montre qu’elle n’est pas revenue sur cette appréciation tout en maquillant sa manière de présenter les événements60. Sa rhétorique consiste désormais à légitimer le pogrom du Hamas à l’aide d’arguments pseudo-historiques. Dans sa manière de raconter l’histoire de la Palestine, les Juifs présents depuis la nuit des temps dans l’ensemble du Proche-Orient sont absents – « invisibilisés » pour reprendre une terminologie du wokisme –, nulle mention des pogroms subis par eux en 1929, 1936 ou 1941 à Bagdad61.
Depuis, Rima Hassan s’est illustrée avec la « croisière » pour Gaza. L’opération dite « Global Sumud Flottilla »62, a été organisée en particulier par Zaher Birawi, dont les liens avec le Hamas sont avérés, et qui a livré le sens réel de cette action d’agit-prop : « Le véritable succès réside dans l’attention médiatique et politique que nous réussissons à attirer ». Trois députés LFI y participaient : François Piquemal, Emma Fourreau et Marie Mesmeur. Parmi les autres participants, notons la présence de Greta Thunberg, devenue une farouche pro‑palestinienne, qui n’hésite pas à manipuler les images, utilisant la photo d’un otage israélien du Hamas, décharné et exsangue, pour « illustrer » la famine proclamée à Gaza.
Dans un double mouvement ont été escamotées la pratique du terrorisme par les organisations palestiniennes et leur politique suivie depuis les années 1960. Tant d’euphémismes et de maquillages des réalités ne peuvent conduire qu’à favoriser l’antisémitisme : « Juifs toujours et partout coupables 63 ». Rima Hassan qui relayait les messages d’Alain Soral sur la plateforme X, s’est aussi accordée avec le réseau frériste European Network against Racism, qui pratique le lobbying au sein des institutions européennes. Elle est aussi une manipulatrice avérée : elle a mis en ligne une vidéo tronquée, montrant un soldat israélien frappant une Palestinienne, mais a coupé la séquence précédente où l’on voit cette femme poignarder ce soldat. En octobre-novembre 2024, Rima Hassan a exposé à Tunis les portraits de six Palestiniens à l’occasion de la biennale d’art contemporain financée par l’homme d’affaires suisso-tunisien Kamel Laazar dont la fille avait organisé en novembre 2023 une conférence « Peut-on encore défendre les Palestiniens en France ? », en présence de Tahar Bouhafs et David Guiraud, déjà cités.
Manon Aubry, qui conduisit la liste de LFI aux élections européennes de 2024, s’est abstenue lors d’un vote demandant la libération de l’écrivain algérien Boualem Sansal, tandis que Rima Hassan votait contre. Et le 15 juillet 2024, elle a légitimé l’action communautariste des activistes islamistes en se déclarant en faveur de l’abrogation de la circulaire du 31 août 2023, qui interdit le port de l’abaya ou du qamis dans l’enceinte des écoles, collèges et lycées publics. Quant à Judith Butler, l’égérie américaine de tout le mouvement wokiste, invitée d’honneur le 3 mars 2024 d’un meeting d’extrême gauche à Pantin intitulé « Contre l’antisémitisme et son instrumentalisation »64, elle déclara : « Nous pouvons avoir des positions différentes sur le Hamas comme organisation politique ainsi que sur la résistance armée. Mais je pense qu’il est plus honnête, et plus correct historiquement, de dire que le soulèvement du 7 octobre était un acte de résistance armée. Ce n’est pas une attaque terroriste, ce n’est pas une attaque antisémite : c’était une attaque contre les Israéliens65. » Rappelons que 80% de la population israélienne est juive. Concernant les viols commis par les hommes du Hamas sur les Israéliennes, Judith Butler a ajouté : « Si ces allégations sont documentées, nous déplorons ces actes, mais nous insistons pour voir cette documentation ». Scepticisme en totale contradiction avec les vidéos tournées par les assaillants eux-mêmes, ce qui en dit long. Depuis, Judith Butler reste silencieuse sur ce sujet.
Cependant, les leaders de LFI ne se sont pas contentés de paroles et participèrent à des actions de soutien au « peuple palestinien », ouvertement antisémites, organisées sous la houlette d’une association nouvelle venue, Urgence Palestine, créée le 8 octobre 2023. Celle-ci était dirigée par Omar Alsoumi, affilié au FPLP, qui dénonçait Israël et « son armée coloniale génocidaire », ainsi que par Elias d’Imzalène, alias El Yess Zareli, un prédicateur salafiste né à Versailles, proche de Dieudonné et Soral, et fiché S. Le 8 septembre 2024, lors d’une manifestation pro‑palestinienne sur la place de la République, d’Imzalène déclara : « C’est un génocide et avec les génocidaires, il y a des complices : ils s’appellent Biden ; ils s’appellent Macron. Le voleur des élections, on connait les voleurs qui habitent à l’Élysée. Est-ce qu’on est prêt à les virer, eux aussi ? Est-ce qu’on est prêt à amener l’intifada à Paris ? Dans la banlieue, dans nos quartiers ? Pour leur montrer que la voie de la libération vient de nous66 ? » Or les députés de LFI Thomas Portes, Ersilia Soudais, Manuel Bompard et Rima Hassan étaient sur la tribune à ses côtés et prirent la parole.
Les Verts n’étaient pas en reste comme l’indique l’invitation à leurs journées d’été au Havre en août 2023, du rappeur Médine, vieil ami de Dieudonné. Auteur de la chanson « Don’t Laïk » et proche d’une organisation locale tenue par les Frères musulmans, Havre de Savoir, Médine se permit un ignoble jeu de mot antisémite à l’encontre de la journaliste Rachel Khan. En dépit de certaines protestations en interne, Marine Tondelier assuma et acta l’adhésion de son parti au mouvement BDS financé par le Fatah. L’historien Emmanuel Debono a tiré la conclusion de cette attitude : « […] une partie de la gauche a choisi l’absolution plutôt que l’examen critique de ses textes, de ses gestes et affinités électives », ajoutant : « une partie de la gauche ne fait donc pas obstacle à l’antisémitisme, en raison de ses positionnements idéologiques, notamment antisionistes, ou de ses silences, mais aussi parce qu’elle baigne dans la confusion67.»
En mai 2025, Marine Tondelier refusa de commenter l’expulsion manu militari de Jérôme Guedj, numéro 2 du PS, de la manifestation parisienne du 1er Mai, victime d’insultes antisémites ; elle finit par s’excuser et reconnaître l’existence « d’un antisémitisme d’extrême gauche ». Ces décisions étaient largement dues à l’infiltration massive de militants d’abord maoïstes puis trotskistes chez les Verts à partir des années 2000, ce qui mena à leur rapprochement avec Tariq Ramadan lors des Forums sociaux européens en 2002 et 200368. Emmanuel Debono remarque : « Les écologistes ne saisissent pas le lien entre antisionisme et antisémitisme. Depuis les attaques du 7 octobre 2023, cet impensé est devenu plus lourd de conséquences69.»
Pour preuve, l’initiative surprise de la maire écologiste de Strasbourg, Jeanne Barseghian, qui annonça le 22 mai 2025 qu’elle avait l’intention de jumeler sa ville avec un village palestinien, en même temps qu’elle « gelait » le jumelage prévu avec une ville israélienne ; et dans la foulée elle reçut une délégation palestinienne qui la couvrit d’un keffieh et lui remit ostensiblement une carte de la Palestine où ne figurait pas l’État d’Israël. Selon le politologue Arnaud Lacheret, ces positions relèveraient chez les Verts d’une posture morale – le musulman étant perçu comme « l’opprimé » exigeant une compassion inconditionnelle –, à la différence de LFI chez qui c’est une stratégie électorale70. Cette infiltration islamo-palestinienne s’est faufilée jusque dans l’affiche appelant à la Marche des Fiertés du 28 juin 2025, sur laquelle figurait une femme voilée et un drapeau palestinien, bien loin du slogan affiché « Queers de tous les pays unissons-nous » surtout quand on connait la haine des islamistes à l’encontre des homosexuels.
Le 9 mars 2022, le président Macron signa un décret prononçant la dissolution de deux groupuscules, le Comité Action Palestine et surtout le Collectif Palestine Vaincra (CPV) animé à Toulouse par des militants d’un groupe maoïste très sectaire – l’Organisation communiste marxiste-léniniste-Voie prolétarienne. Le CPV était accusé « d’appel à la haine, à la discrimination, à la violence » et « sous couvert de la défense du peuple palestinien », de « cultiver le sentiment d’oppression des “peuples musulmans” face à ce qu’il présente comme “l’impérialisme et le sionisme mondial” et le “colonialisme” dans l’objectif de diffuser l’idée d’une islamophobie à l’échelle internationale […] ». Il lui est reproché d’appeler « à la destruction du peuple d’Israël » et de soutenir des terroristes palestiniens du FPLP, du Jihad islamique et des Fractions armées révolutionnaires libanaises. En particulier d’exiger la libération de Georges Ibrahim Abdallah, membre d’honneur du CPV, condamné en France pour complicité dans l’assassinat d’un attaché militaire américain et d’un diplomate israélien.
Soutenu par l’association France Palestine Solidarité, par l’Union syndicale Solidaires – animée par de nombreux trotskistes – et par l’Union juive française pour la paix (UJFP), le CPV déposa immédiatement un recours auprès du Conseil d’État qui, dès le 29 avril, a suspendu le décret et condamné l’État aux dépens. Il fallut attendre le 20 février 2025 pour que le décret fût définitivement adopté. Sans surprise, au lendemain du 7 octobre 2023, le CPV s’était dit soulevé par « une vague de fierté », se félicitant de « l’offensive surprise du Hamas ». Il est vrai qu’à Gaza, le Hamas était allié au Jihad islamique et au FPLP, créé en 1967 par Georges Habache, qui refusa toujours une solution à deux États. Et en mars 2025, Tom Martin, porte-parole du CPV, signa la préface de l’ouvrage Rien n’est plus précieux que la liberté qui réunit des textes fondateurs de Habache, postfacés par Jean-Marc Rouillan, ancien d’Action directe, et Jean Ronald Augustin, ancien de la Fraction Armée rouge allemande71. La boucle était ainsi bouclée et la vieille extrême gauche associée au terrorisme palestinien des années 1970 renouait avec ses premières amours. Enfin, la Justice donna satisfaction au CPV en libérant G. I. Abdallah et en le renvoyant au Liban le 25 juillet 2025, où il fut accueilli en héros. Chaque samedi à Toulouse, le CPV organise une manifestation qui dénonce le « génocide à Gaza », exige « la Palestine du fleuve à la mer » et rejette le projet de la mairie de jumeler la ville avec Tel Aviv.
De son côté, avec le Parti des Indigènes de la République et le NPA, l’UJFP s’est fait une spécialité de nier la réalité de l’antisémitisme en France, dénonçant une « instrumentalisation », et évacuant toute interrogation sur la nature du Hamas72. Censée soutenir des projets humanitaires, l’association qui, par ailleurs dénonçait le blocus de Gaza, se targue d’y avoir fait parvenir depuis décembre 2023, en pleine guerre, 700.000 euros, sans en indiquer le destinataire, alors que de nombreux détournements de fonds « humanitaires » sont connus73; mais elle vient de voir ses comptes au Crédit coopératif suspendus74. Son dirigeant Pierre Stambul compare le 7 octobre 2023 au 1er novembre 1954 en Algérie, soutenant que l’attaque du Hamas avait pour objectif d’« infliger des pertes militaires à l’occupant » – rien de plus militaire qu’un concert de musique – et de « montrer que les Israéliens ont tort de se croire en sécurité 75», apologie directe du terrorisme.
De quoi le slogan « génocide à Gaza » est-il le nom ?
Stéphanie Latte Abdallah, Véronique Bontemps, Gaza, une guerre coloniale, Actes Sud, 2025.
Du nom du rabbin Kahan connu pour ses positions extrémistes.
Franc-tireur, 26 novembre 2025.
Simone Rodan, « Famine et manips », Franc-Tireur, 20 août 2025.
Weronika Zarachowicz, « En Allemagne, le consensus pro-israélien se fissure », Télérama, 4 juin 2025.
Gideon Levy, Le Monde diplomatique, octobre 2025.
Publié sur le site « indépendant » Au Poste, et repris par Mediapart. Ce texte était signé de 34 intellectuels d’extrême gauche, y compris Annie Ernaux et Dominique Natanson, porte-parole de l’Union juive française pour la Paix.
Interview de J.-L. Mélenchon le 15 juin 2024 : « Quand Léon Blum devient chef du gouvernement, il n’est pas au niveau de Manuel Bompard, ni de Mathilde Panot ou de Clémence Guetté, il était critique d’art et dirigeant marxiste du Parti Socialiste ». Antoine Malamoud, arrière-petit-fils de Léon Blum, lui a répondu vertement dans le Club de Mediapart le 16 juin 2024. Et aussi Le Monde, 20 juin 2024.
Publié par la revue juive Daï, repris par Mediapart.
Simone Rodan, « Cette mauvaise résolution », Franc-Tireur, 10 septembre 2025. Le Monde du 29 juillet 2025 a consacré une pleine page intitulée « Deux ONG israéliennes : “Il faut appeler un génocide par son nom” » où étaient interviewés deux activistes de B’Tselem, une ONG israélienne très proche des autorités palestiniennes et qui, le 6 juin 2023, participait à Bruxelles à une rencontre avec l’Association belgo-palestinienne et l’Union des progressiste juifs de Belgique.
Vincent Duclert, « Dire “génocide”, c’est signifier que quelque chose d’extrêmement grave se produit », Le Point, 26 juin 2025. Il avait déjà publié un article dans Le Monde du 11 juin 2025 : « La focalisation sur l’occurrence d’un génocide à Gaza est contre-productive ».
Samy Cohen, « Épargner les civils ne fait plus partie des options pour l’armée israélienne », Le Monde, 30 septembre 2025. Auteur de plusieurs ouvrages sur Israël, il vient de publier Tuer ou laisser vivre. Israël et la morale de la guerre, Flammarion, 2025.
Georges Bensoussan, « Les faux-semblants d’une accusation », Le Point, 26 juin 2025.
Michel Dreyfus, « Ces dernières années, la gauche a trop souvent accueilli avec indifférence les dérapages antisémites », Le Monde, 22 novembre 2025. Il est l’auteur de L’Antisémitisme à gauche. Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours, La Découverte, 2009.
« Sur une philosophie de l’expression », Albert Camus, Œuvres complètes, La Pléiade, vol. 1, p. 908. À cet égard, on lira avec intérêt l’ouvrage dirigé par Sami Biasoni, Encyclopédie des euphémismes contemporains et autres manipulations militantes de la langue, éditions du Cerf, 2025.
Albert Camus, La Peste, La Pléiade, vol. 1, p. 1326.
Télérama, 4 juin 2025.
La mémoire à venir, Sondage Ipsos pour la Fondapoltion pour l’innovation politique et la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, 2014, 164 pages [en ligne].
Télérama, 2 juillet 2025.
L’United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East est un programme de l’ONU pour l’aide aux réfugiés palestiniens dans la bande de Gaza, en Cisjordanie, en Jordanie, au Liban et en Syrie, qui a débuté en décembre 1949.
François Rastier, « L’ONU et l’économie du génocide », Télos, 5 septembre 2025.
Tristane Banon, « Albanese : le prix de la honte », Franc-tireur, 10 décembre 2025.
Dominique Reynié, Simone Rodan-Benzaquen, Anne-Sophie Sebban-Bécache, Sarah Perez-Pariente, François Legrand, Radiographie de l’antisémitisme en France, American Jewish Committee/Fondation pour l’Innovation politique, octobre 2024, 40 pages [en ligne].
Voir l’excellent dossier « L’antisémitisme en France de la révolution à nos jours », Historia, septembre 2025.
Radiographie de l’antisémitisme en France, op. cit.
Jean-Marie Guénois, « En France, la tentation islamiste gagne du terrain dans la jeune génération », Le Figaro, 18 novembre 2025.
Interview de François Kraus, Le Figaro, 27 novembre 2025 ; et aussi John Timsit, « LFI relance sa “bataille culturelle” contre les sondeurs », Le Figaro, 1er décembre 2025.
David Medioni, « La réalité met LFI en porte-à-faux », entretien avec François Kraus, Franc-tireur, 10 décembre 2025.
Jean Chichizola, « Le djihadisme reste la principale menace notamment en France », Le Figaro, 31 juillet 2025.
Un ouvrage récent intitulé Gaza, une guerre coloniale, a voulu imposer l’idée que dès 1948 l’État israélien avait engagé une opération de colonisation de peuplement de toute la Palestine, et de Gaza en particulier depuis 196776, thème qui converge évidemment avec celui de l’anticolonialisme qui nourrit l’idéologie d’extrême gauche depuis des décennies. Or les deux directrices de l’ouvrage, chercheuses institutionnelles, ont des engagements politiques très marqués. Stéphanie Latte Abdallah, installée en 2013 en territoire palestinien, appelait publiquement à voter Mélenchon en 2022, et après le 7 octobre refusa de qualifier le Hamas de « groupe terroriste », distinguant sur la chaîne Public Sénat, avec un comble d’hypocrisie, « les actes commis et l’organisation qui les commet ». Elle est soutenue par Révolution permanente. Quant à Véronique Bontemps, elle est intervenue le 20 juin 2025 sur le site Pas de quartier dans un « débat » sur Gaza avec Alma Dufour – activiste écologiste radicale et députée LFI de Seine-Maritime – et avec Taoufiq Tahani, président d’honneur de France Palestine Solidarité. Créée en 2001, cette association, qui revendique plusieurs milliers d’adhérents, développa en France les positions de l’OLP et a soutenu – en compagnie de l’UJFP – le Collectif Palestine vaincra, dissout par le gouvernement en février 2025.
Mais de la guerre coloniale à la guerre génocidaire, il n’y a qu’un pas. Dans Le Monde du 22 mai 2025, Stéphanie Latte Abdallah déclarait : « Si la déshumanisation des Palestiniens s’ancre dans une vision suprémaciste et kahaniste77 revendiquée par certains dirigeants israéliens, elle est également le résultat du rôle donné aux technologies dans ce que l’on pourrait appeler la “première guerre génocidaire par intelligence artificielle” ». En fait, le jour même de son attaque du 7 octobre, et alors qu’Israël n’avait pas commencé à réagir militairement, le Hamas relança sa propagande sur le « génocide des Palestiniens » et l’intensifia au fur et à mesure que les attaques de l’armée israélienne sur Gaza devenaient plus violentes.
Curieux paradoxe d’ailleurs quand on sait que Gaza, habitée jusqu’en 1948 par 80.000 habitants, rejoints par 200.000 réfugiés, comptait le 7 octobre 2,2 millions d’habitants. Et qu’en 2005 Ariel Sharon obligea les 8.000 Israéliens vivant et travaillant à Gaza à quitter ce territoire. Bref, un décolonialisme forcé et un génocide à rebours qui voit une population « génocidée » se multiplier par sept. Mais en 2006, contre l’OLP, le Hamas prit le contrôle de Gaza, ce qui provoqua le blocus du territoire par Israël et l’Égypte, blocus allégé en 2010 avec l’ouverture d’un poste frontière au sud à Rafah. L’attaque du 7 octobre, acte de guerre caractérisé, a entraîné l’établissement d’un blocus total concernant l’eau, la nourriture, le gaz et l’électricité. Comme dans toute guerre : entre 1939 et 1945, l’Angleterre a instauré le blocus maritime et aérien le plus strict possible contre l’Allemagne sans que personne ait estimé cela injustifié du point de vue des droits de la guerre. Et il est inévitable qu’une guerre déclarée par des forces qui commandent un territoire de 360 km², un peu plus de trois fois la superficie de Paris intra muros, entraîne des pertes civiles importantes, surtout quand les combattants palestiniens livrent bataille à partir de structures creusées sous la ville. Depuis, les déclarations de Tariq Salami, porte-parole du Djihad islamique palestinien, capturé par l’armée israélienne, ont confirmé que les armes étaient stockées dans les écoles et les centres médicaux, et que les hôpitaux de Gaza étaient tous utilisés comme bases militaires78. Dans cette guerre asymétrique, le Hamas ne cherchait pas tant à protéger les Gazaouis qu’à glorifier un maximum de « martyrs », y compris en mettant en scène une famine relayée de manière déshonorante par l’ONU sur la base de critères trafiqués79.
Depuis le 7 octobre, le slogan « Génocide à Gaza » est devenu le slogan de ralliement de tous ceux – en France mais aussi en Europe et dans le monde – qui visent la destruction de l’État d’Israël : le pouvoir iranien en tête, suivi de ses groupes affidés palestiniens et/ou islamistes, et tous leurs alliés nationalistes, communistes et néocommunistes, y compris l’extrême gauche française. Le 17 avril 2024, Pierre Stambul, membre du collectif Palestine en Résistance et porte-parole de l’UJFP – qui dans ce dispositif tient un rôle central –, donnait à Bastia une conférence intitulée « Face au génocide à Gaza, que faire ? ». Au programme, la projection du film-documentaire Un mur dans ma tête d’Hervé Magnin. Stambul soutint alors qu’on assistait à « un génocide en cours », bien avant les résolutions toute récentes des organismes de l’ONU et en contradiction avec celle qui faisait état d’un « risque » de génocide. Et le 24 juillet suivant, la députée européenne Rima Hassan menaçait : « Pour le moment François-Xavier Bellamy et ses petits copains, proches du régime génocidaire israélien, dorment bien la nuit. Ça ne va pas durer ». Désignation à la vindicte dont les conséquences pourraient être funestes. Quant à l’hebdomadaire Télérama, il publiait en pleine page la photo d’une manifestation pro‑palestinienne à Berlin, avec une énorme banderolle proclamant « One genocide does not justify another »80. De son côté Le Monde diplomatique titra un grand article « Le consentement israélien au génocide »81. Même Olivier Faure, Premier secrétaire du PS, y alla de son petit couplet sur FR3 le 7 septembre 2025, dans l’émission « Dimanche en politique », où il qualifia le gouvernement israélien de « génocidaire » et exigea la rupture des relations de l’Union européenne avec Israël.
Ce thème s’est aussi invité de manière spectaculaire dans le conflit entre LFI et le PS quand J.-L. Mélenchon attaqua un député socialiste dont il fut longtemps le camarade de parti : « En témoignent les contorsions d’une girouette comme le PS Jérôme Guedj. Il plaide désormais pour un “entre-deux” entre génocideurs et prétendus partisans de “l’effacement d’Israël”. […] Ce qui lui pend au nez à lui comme aux autres : pour des générations, ils seront les socialistes qui ont couvert un génocide ». Décidément, ce « nez », signe un antisémitisme subliminal. Comme si le Hamas, le Jihad islamique et leur commanditaire iranien n’avaient pas des centaines de fois proclamé leur volonté de faire disparaître l’État d’Israël. Jérôme Guedj, qui fut longtemps un grand ami du leader de LFI, n’a pas manqué de riposter lors du congrès du PS le 14 juin 2025 : « Quand je dis à Jean-Luc Mélenchon qu’il n’est pas possible et souhaitable de défendre la revendication de la Palestine “de la mer à la rivière”, je défends la position historique des socialistes, notamment celle de François Mitterrand à la Knesset en 1982, qui est celle de la solution à deux États, de la sécurité d’Israël et de la reconnaissance de l’État palestinien. Et à ce moment-là, je deviens le sioniste génocidaire pour Jean-Luc Mélenchon et les siens ». Il ajouta, applaudi par la salle : « J’ai une meurtrissure terrible à dire devant ce congrès que, pour la première fois de ma vie, j’ai dû dire de l’homme que j’ai aimé profondément qu’il est devenu un salopard antisémite, avec des propos qui sont pour nous absolument insupportables ».
Un exemple emblématique de cette posture est intervenu le 17 juin 2024 quand l’historienne Ludivine Bantigny, ex-militante trotskiste lambertiste et égérie de l’extrême gauche, publia un long plaidoyer furieux où elle récusait tout soupçon d’antisémitisme chez J.-L. Mélenchon et LFI, avec un vocabulaire relevant de la moraline révolutionnaire – calomnie, bataille haineuse, ignoble, abjecte, inacceptable, infâme, outrage, écœurant etc. Elle y reprenait les principaux arguments du Hamas – la Palestine « du fleuve à la mer » et le génocide à Gaza –, allant jusqu’à écrire : « Tous ceux qui ont apporté leur aide, leur soutien officiel et des armes au gouvernement israélien ont du sang sur les mains »82.
Elle s’est attirée une réplique cinglante de deux historiens spécialistes du génocide des Juifs, Tal Bruttmann et Christophe Tarricone, qui ont dénoncé une « entreprise de blanchiment » de LFI et rappelé à la fois les attaques de Mélenchon contre Léon Blum83 et la phrase de Clémentine Autain écartée de la direction de LFI : « À La France insoumise, il vaut mieux avoir été condamné pour violences conjugales que d’avoir […] manifesté contre l’antisémitisme après le 7 octobre »84. Le summum de la désinformation a été atteint quand l’Association internationale des chercheurs sur le génocide, revendiquant cinq cents inscrits, publia une résolution confirmant le « génocide à Gaza », relayée sans vérification par Le Monde, alors qu’il s’est avéré que cette association était une coquille vide à laquelle n’importe qui pouvait adhérer moyennant un clic et 30 dollars85.
Cette intense agitation autour du slogan « Génocide à Gaza » atteignit jusqu’au Président de la République qui, interrogé sur TF1 le 13 mai 2025, à la question de savoir si la situation dans la bande de Gaza devait être qualifiée de génocide, répondit : « Ce n’est pas à un responsable politique d’utiliser ces termes, mais aux historiens ». Réponse pertinente et des historiens ont répondu. La réponse est nette : non il n’y a pas de génocide à Gaza. Pour Vincent Duclert, spécialiste du génocide rwandais, « les caractéristiques du crime de génocide [à Gaza] ne sont pas réunies au regard de la Convention de 1948 » par laquelle l’ONU a défini le génocide86. Il précisait : « Cet emploi concerne des militants sincères espérant obliger la communauté internationale à agir […]. Mais on ne peut pas écarter non plus la tentation de frapper d’indignité les Juifs en général, coupables de perpétrer un génocide ». Il ajoutait : « Il y a une perversité, consciente ou inconsciente, à se saisir du modèle nazi pour le retourner contre les Juifs ». Et à la question « La Charte du Hamas, qui prévoit la disparition d’Israël et de sa population, ne manifeste-t-elle pas une “intention génocidaire” ? », il répondait « Sans aucun doute ». Et d’ajouter que l’attaque du 7 octobre « rapprochée du souvenir de la Shoah est légitime tant la volonté d’exterminer a été manifeste chez les commandos du Hamas ».
Le politologue Samy Cohen, spécialiste de relations internationales et d’Israël, a très clairement posé le problème, se référant d’abord à la Cour internationale de justice qui, le 26 janvier 2024, a enjoint à Israël « d’empêcher » tout « éventuel acte de génocide », et qui le 24 mai 2024, a appelé son gouvernement à éviter d’imposer des conditions d’existence capables d’entraîner « la destruction physique totale ou partielle » des Gazaouis. Dans les deux cas la Cour s’est abstenue d’affirmer l’existence d’un génocide87. Cohen rappelle que le génocide implique une intentionnalité qui doit s’évaluer à l’aune de deux critères principaux. D’une part, des ordres auraient dû être donnés dans ce sens aux troupes sur le terrain ; or jusqu’à présent aucun témoignage de soldats, en particulier de réservistes de gauche, n’en a fait état. D’autre part, le génocide implique un certain mode opératoire, « la manière de tuer », qui ne doit laisser « aucun doute sur l’intention génocidaire » ; des moyens doivent être exclusivement consacrés à ce but, comme ce fut le cas dans le génocide des Juifs, des Arméniens et des Tutsis où « existait un acharnement, une volonté de tuer de manière systématique hommes, femmes et enfants, ne laissant aucune chance aux survivants ». Or, si les attaques israéliennes ont provoqué la mort de plusieurs dizaines de milliers de Gazaouis – dont environ un tiers de combattants palestiniens –, l’armée a pris soin de faire déplacer à de nombreuses reprises les populations civiles des lieux qu’elle allait attaquer. Samy Cohen constate qu’il s’agit dans nombre de cas de crime de guerre, mais il ajoute : « Il ne s’agit pour autant pas nécessairement d’un génocide. Il ne faut pas tout confondre ».
De son côté, Georges Bensoussan, spécialiste de la Shoah, soulignait que « l’emploi à tort et travers du mot “génocide” le démonétise et dévalorise la réalité à laquelle il renvoie ». Et d’ajouter : « En banalisant l’emploi de ce terme comme en accusant l’État juif de commettre un génocide à Gaza, on retourne contre les Juifs une culpabilité trop lourde à porter. […] Comme l’enseignèrent jadis le communisme et le nazisme, un mensonge martelé sans fin se transforme en vérité. […] Pour autant, l’inversion orwellienne du réel (“l’amour c’est la haine”, dans 1984) est ici saisissante quand cette imputation de génocide voisine avec les déclarations des dirigeants du Hamas […]88 ». Et de rappeler la déclaration du chef politique du Hamas, Ismaël Haniyeh, le 1er novembre 2023 : « Il y aura d’autres 7 Octobre jusqu’à ce qu’Israël disparaisse ». Enfin, Michel Dreyfus, historien spécialiste de l’antisémitisme à gauche, souligne l’instrumentalisation du « génocide » : « Faut-il qualifier de génocide le massacre de 70.000 Gazaouis réalisé depuis deux ans ? En tout cas une chose est sûre : la politique menée par Benyamin Netanyahou peut naturellement être combattue avec la même énergie que celle du Hamas, mais l’une comme l’autre ne pourront l’être à travers des discours antisémites et essentialistes89.»
Albert Camus avait prévenu : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde »90. Et de préciser dans La Peste : « Il vient toujours une heure dans l’histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort. […] Et la question n’est pas de savoir quelle est la récompense ou la punition qui attend ce raisonnement. La question est de savoir si deux et deux font quatre »91. Du point de vue historique, ce qui se passe à Gaza est fondamentalement une guerre, un conflit armé déclenché le 7 octobre par une organisation terroriste contre un État reconnu internationalement depuis trois quarts de siècle. Et il est vrai que nos contemporains semblent avoir perdu toute idée de ce que signifie le mot « guerre » et de ce qu’il implique comme destructions et mort en masse de combattants et de civils. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Vladimir Poutine a interdit de l’employer sous peine d’années de prison et a imposé l’euphémisme « opération militaire spéciale ».
Il est symptomatique qu’un juriste germano-palestinien, Nahed Semour, formé à Harvard, se soit plaint que dans une tribune appelant au respect du droit international, signée par 77 professeurs de droit allemands, « ceux-ci n’ont mentionné aucune des procédures devant la Cour pénale internationale de justice, ni fait référence à la Convention sur le génocide de 1948. C’est idéologique »92. En réalité, ces éminents juristes, fortement sensibilisés par leur histoire à la problématique du génocide, ont considéré qu’il n’y avait pas de génocide et que l’idéologie ne faisait pas bon ménage avec le droit – du moins dans un pays démocratique.
Concernant le génocide, la confusion est aujourd’hui totale dans l’opinion, surtout de la jeunesse. Comme l’a montré une grande enquête internationale de 2014 auprès des jeunes de 16 à 29 ans, à la question « Conflits dans lesquels on peut parler de génocide », plus de 95% des jeunes Français citèrent le génocide des Juifs par les nazis, des Arméniens par les Turcs et des Tutsis par les Hutus du Rwanda93. Cependant, 66% d’entre eux citèrent également les bombardements atomiques américains à Hiroshima et Nagasaki, qui étaient d’abord des actes s’inscrivant dans une stratégie militaire, destinés à éviter les innombrables victimes civiles et militaires, japonaises et américaines, qu’aurait impliquées une reconquête terrestre de l’archipel.
La réponse d’Emmanuel Macron a rendu furieux les éternels indignés à géométrie variable d’Amnesty International qui appelèrent sur les réseaux sociaux à « faire pression » sur le Président, et toute l’extrême gauche leur emboîta le pas. Le 18 mai 2025, Antoine Léaument, élu LFI de l’Essonne, déclara : « La France de Macron a autorisé la livraison de munitions à Israël en plein génocide ». Aymeric Caron, député LFI de Paris, réitéra le 7 juin : « Tremblez tous les soutiens du génocide ». Et les dirigeants de LFI commencèrent tous leurs discours sur le Moyen-Orient par « Le génocide à Gaza… ». Début juillet 2025, alors que la primaire démocrate pour les élections municipales de New York était gagnée à la surprise générale par un jeune musulman chiite de 33 ans, Zohran Mamdani, originaire d’Ouganda, les dirigeants de LFI se réjouirent bruyamment du succès de ce « racisé » tandis que Télérama précisait le sens de ces félicitations : « Mamdani n’hésite pas à prononcer le mot “génocide” à propos de Gaza »94. Et sous la photo d’un manuscrit arabe endommagé lors d’un bombardement israélien à Gaza, l’hebdomadaire titrait « Détruire la culture prouve une intention génocidaire ».
Cette position a été entretenue par la « rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens », l’Italienne Francesca Albanese, nommée le 1er mai 2022 en raison de ses engagements pro-palestiniens et des rapports de force au sein des Nations unies. Celle-ci a mis un point d’honneur à soutenir l’accusation de génocide à propos d’Israël avec son rapport « Anatomie d’un génocide ». Rapprochant les photos d’un SS avec celle d’un soldat israélien, elle n’hésita pas, alors qu’elle travaillait pour l’UNRWA95, à désigner en 2014 les États-Unis comme « subjugués par le lobby juif », avant de faire marche arrière : « L’Amérique et l’Europe, l’une dominée par le lobby juif, et l’autre par le sentiment de culpabilité à propos de l’Holocauste, restent sur la même ligne et continuent à condamner les opprimés – les Palestiniens – qui se défendent par les seuls moyens dont ils disposent (des missiles imprécis), au lieu de placer Israël devant ses responsabilités face à la loi internationale. »
Au moment du 7 octobre, elle s’est alignée sur l’argumentaire selon lequel le pogrom antisémite devait être replacé dans son contexte, niant aussi tout caractère antisémite aux assassinats dans une réponse à Emmanuel Macron, un argument repris par les ténors de LFI. Le 11 octobre, elle est allée encore plus loin en mettant en doute les viols commis par le Hamas, pourtant filmés et diffusés par les assassins eux-mêmes. Le 11 mai 2024 à Tunis, Francesca Albanese partageait une tribune consacrée à la « résistance » palestinienne avec Rima Hassan, mais aussi Gilles Devers, l’« avocat français du Hamas » selon Le Monde. Sur l’affiche figurait également Jamil Mazhar le secrétaire général du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Proche de Rima Hassan toutes deux avaient prévu de donner une conférence à l’invitation de Students for Justice in Palestine – organisation liée aux Frères musulmans – à Sciences Po en novembre 2024, finalement interdite par le Conseil d’État.
Lors de la session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, tenue du 16 juin au 11 juillet 2025, F. Albanese a présenté un rapport intitulé From economy of occupation to economy of genocide, dans lequel elle ne cita ni le Hamas, ni l’Iran, ni le Hezbollah, comme l’a fait remarquer François Rastier : « Or un texte signifie aussi par les mots qu’il tait. » La visée politique manipule la notion de génocide pour fixer comme objectif le démantèlement du « système mondial », autrement dit dans la terminologie militante le « capitalisme racial colonial ». Dans cette logomachie, Israël devient l’archétype du colonialisme honni. François Rastier ajoute : « Ces thèses sont pourtant familières des discours islamistes “de gauche”. Unissant les principes antisionistes et anticapitalistes de la propagande stalinienne tardive et le tiers-mondisme de jadis, le discours décolonial a ainsi permis à la propagande islamiste de rallier une bonne partie de la jeunesse estudiantine, comme en témoignent depuis deux ans les manifestations pro‑palestiniennes qui reprennent le slogan éliminateur du Hamas, “from the river to the sea”.96 » Plus récemment, le 28 septembre 2025, gratifiée d’un prix honorifique par la municipalité italienne de Reggio Emilia, F. Albanese intima au maire de la ville ne pas réclamer la libération des otages israéliens. Et en décembre 2025, elle a reçu le prix René Cassin des droits de l’homme de la part du gouvernement basque espagnol dirigé par les héritiers de l’ETA – organisation qui utilisait les mêmes méthodes terroristes que le Hamas et le FPLP97 –, responsables de l’interruption du Tour d’Espagne cycliste en septembre 2025 au nom du « génocide à Gaza ». Par ailleurs, épouse de Massimiliano Cali qui a été conseiller économique auprès de l’Autorité palestinienne, elle et lui soutiennent le mouvement « Boycott, désinvestissement, sanctions – BDS » – qui vise Israël – groupe lié au Hamas.
En définitive, de quoi « Génocide à Gaza » est-il le nom ? Pour l’Iran, pour le Hamas et toute la propagande islamiste, il s’agit de renverser le sens historique et juridique du mot, à la fois en niant l’extermination des Juifs européens par les nazis, et en assimilant les Israéliens, les Juifs en général et leurs soutiens à des nazis, avec à la clef la diffusion du faux antisémite des Protocoles des sages de Sion. Concernant les militants d’extrême gauche, ce slogan indique un déni qui masque la mauvaise conscience de l’homme de gauche, en principe fervent défenseur des valeurs universalistes et de la lutte contre l’antisémitisme, qui vient de changer de camp et qui est prêt à utiliser tous les moyens pour mobiliser un électorat de sensibilité musulmane, issu de l’immigration maghrébine et africaine, et une partie de la jeunesse universitaire. Pour les uns et les autres, il s’agit surtout, en leur imputant le crime majeur de « génocide », de disqualifier moralement – et donc politiquement – ceux qui condamnent l’attaque du Hamas du 7 octobre et soulignent la recrudescence d’antisémitisme dont elle s’est accompagnée. Là encore, la chose n’était pas nouvelle puisque Vladimir Poutine utilisa la même méthode quand en 2014 il attaqua la Crimée et le Donbass, puis lors de l’attaque du 24 février 2022 contre l’Ukraine, criant au « génocide » des « Ukronazis » contre la population russophone.
Le 1er juin 2024, J.-L. Mélenchon affirmait : « Contrairement à ce que dit la propagande de l’officialité, l’antisémitisme reste résiduel en France. Il est en tous cas totalement absent des rassemblements populaires ». En réponse dans Le Monde des 16-17 juin 2024, la sociologue Nathalie Heinich écrivait que LFI était « un parti qui ment, qui diffame, qui tord les mots ; un parti qui a soutenu les pires dictateurs pour peu qu’ils soient anti-américains ; […] un parti dont le chef vient de déclarer, au mépris de la réalité, que l’antisémitisme serait “résiduel” en France, un parti qui prétend que la laïcité serait “islamophobe” et qui, sous le couvert de protester contre un massacre atroce, hurle au “génocide”, au mépris du sens des mots, pour s’attirer les bonnes grâces des Frères musulmans et de leur vivier d’électeurs. » Il est vrai que les faits sont têtus. L’étude La Radiographie de l’antisémitisme en France indique que les sentiments antisémites sont en pleine expansion dans notre pays98.
Quant aux actes antisémites, ils ont explosé après le 7 octobre : depuis son étiage de 2017, avec 311 actes recensés, le chiffre a bondi à 1.676 en 2023, et s’est maintenu à 1.570 en 2024, soit plus 192% au premier semestre 2024 par rapport au premier semestre 202399. On peut y voir la conséquence d’un discours porté par l’extrême gauche et une partie de la gauche, qui a fait de l’antisionisme une version intellectuellement et politiquement respectable de l’antisémitisme. Et minimiser l’antisémitisme, c’est déjà servir la cause des antisémites de quelque bord qu’ils soient.
Cette expression « Génocide à Gaza » s’inscrit donc dans un cadre beaucoup plus large sur les évolutions de l’opinion française, à la fois sur les sentiments antisémites et sur la caractérisation de l’État d’Israël, comme l’indique la grande enquête d’octobre 2024100. Sur le premier point, 76% des Français estiment que l’antisémitisme est « répandu en France », soit 12 points de plus qu’en 2022 ; et 52% des Français pensent que les Juifs sont « le groupe ethnique ou religieux le plus largement victime d’actes violents en France » – contre 19% pour les musulmans –, à la différence de 34% des 18-24 ans qui estiment que ce sont les musulmans, contre 27% pour les Juifs. Et pour 6% des moins de 35 ans, la Shoah est une invention, alors qu’elle est une opinion inexistante chez les 65 ans et plus.
Sur les raisons principales de l’antisémitisme, les Français interrogés estiment que les causes sont à 57% la haine d’Israël, à 45% les idées islamistes et à 35% les théories du complot. Chez les sympathisants de LFI, ce sont à 40% les idées d’extrême droite, à 28% la haine d’Israël et à 15% le complotisme ; notons que chez ces sympathisants les idées islamistes ont disparu, ce qui souligne bien le déni de cette extrême gauche concernant l’antisémitisme prégnant dans les groupes pro-palestiniens et dans le monde musulman en général. Et à plus de 55%, les Français de confession musulmane adhèrent aux vieux poncifs de l’antisémitisme traditionnel : les Juifs auraient trop de pouvoir dans l’économie, la finance, la politique et les médias, et ils instrumentaliseraient leur statut de victimes de la Shoah.
Concernant Israël, 29% des moins de 35 ans estiment que « la création d’Israël est le fruit d’une entreprise raciste » – tout comme 29% des sympathisants de LFI –, contre 16% des Français et 12% des 65 ans et plus. Plus inquiétant, 40% des moins de 35 ans estiment qu’Israël se comporte envers les Palestiniens comme les nazis se comportaient envers les Juifs ; chiffre qui atteint 58% chez les sympathisants de LFI et 67% chez les Français de confession musulmane de moins de 35 ans. Enfin, si le Hamas s’attire la sympathie de 6% des Français, ce chiffre monte à 14% chez les moins de 35 ans et à 27% chez les moins de 35 ans de confession musulmane.
Plus récemment, le sondage que l’Ifop organise chaque année depuis 1989 sur l’attachement des Français à la religion a montré, selon son directeur François Kraus, « le portrait d’une population musulmane traversée par un processus de réislamisation structurée autour de normes religieuses rigoristes et tentée de plus en plus par un projet politique islamiste101 » ; cette évolution est particulièrement nette parmi les jeunes de moins de 25 ans, filles et garçons. Et Kraus ajoute : « Loin de s’atténuer avec le temps, ce processus de réislamisation et de radicalisation va au contraire s’amplifier au fil du renouvellement des générations »102. Ce sondage a suscité le dépôt de plainte de quatre associations musulmanes contre l’Ifop ; et il n’a pas manqué de provoquer une levée de bouclier de J.-L. Mélenchon et de tous les ténors de LFI qui sont dans le déni et crient haro sur les sondeurs. Il est vrai que l’interdiction de tels sondages permettrait de casser le thermomètre et ainsi de faire disparaître la trop grande proximité de LFI avec cette part radicalisée de la jeunesse musulmane et de gommer les contradictions internes à l’extrême gauche entre un noyau électoral adhérant aux valeurs de l’islamisme et un autre militant pour les valeurs intersectionnelles – genre, homosexualité, transgenrisme, etc103.
Preuve que la propagande islamiste porte ses fruits, le rapport annuel d’Europol – l’Agence européenne de lutte contre la criminalité organisée et le terrorisme – a souligné que le terrorisme islamiste arrivait en tête, bien devant l’ultra-droite : « En 2024, plusieurs campagnes de propagande coordonnées ont menacé de grands événements visant à inciter les partisans à commettre des attaques, à gagner en visibilité et à attirer des soutiens »104. Le rapport ajoute qu’Al-Qaïda et Daech ont « continué d’exploiter les événements de Gaza tout au long de l’année 2024, dans le but d’inciter à des attaques et d’intensifier la violence, en particulier contre des cibles israéliennes et juives », selon le slogan « Tuez-les tous où que vous les trouviez ». Ils sont dans ce cadre soutenus par le terrorisme d’ultra-gauche, « un réseau international bien établi, voyageant fréquemment à travers l’Union européenne pour participer à des manifestations, des mobilisations internationales et des actions de solidarité », en particulier avec le peuple palestinien.
Libertés académiques et vérités historiques
Voir le programme relayé par le site de l’Union juive française pour la paix.
Voir son livre avec Véronique Bontemps, Gaza, une guerre coloniale, Actes Sud, 2025. Notons qu’en avril 2002, Mme Latte Abdallah avait signé une pétition d’universitaires appelant à voter pour J.-L. Mélenchon.
Allusion à l’article très documenté de Erwan Seznec et Ismaël El Bou-Cotterau, « Au Collège de France, un colloque pro-palestinien à haut risque », Le Point, le 7 novembre 2025.
Nathalie Heinich, « Le colloque sur la Palestine annulé au Collège de France constituait une offensive contre la science », Le Monde, 16-17 novembre 2025.
Élisabeth Badinter et Richard Malka, « Le retour de l’antisémitisme fut un choc pour Robert Badinter », Le Point, 1er octobre 2025.
Bernard Bruneteau, Stéphane Courtois, Les gauches antisémites. De Proudhon à la révolution bolchevique [1] ; La détermination totalitaire [2], Fondapol, 2025, 64 pages et 64 pages [en ligne 1] et [en ligne 2].
L’Express, 24 octobre 2018.
Cet antisémitisme rampant ou publiquement affiché par l’extrême gauche, LFI et diverses associations et syndicats, a désormais contaminé l’espace de l’université et de la recherche. Déjà au cours de l’année 2025, des interruptions de cours ou des blocus menés par l’extrême gauche et la mouvance islamiste ont eu lieu dans les universités de Lyon 3 et de Paris 8, ainsi qu’à Science Po Paris. À Paris 8, s’est tenu le 15 octobre 2025, sous l’égide de la Fédération syndicale étudiante – énième scission d’extrême gauche de l’UNEF – une réunion publique ouvertement pro-Hamas qui donna lieu à l’ouverture d’une enquête par le parquet de Bobigny pour « propos susceptibles de recevoir la qualification pénale d’apologie publique d’acte de terrorisme ».
Un épisode particulièrement révélateur s’est produit le 20 septembre 2025, lorsqu’un professeur d’histoire médiévale à l’université Lyon 2, Julien Théry, collaborateur régulier de la chaîne YouTube Le Média, proche de La France insoumise, publia une liste intitulée « 20 génocidaires à boycotter en toutes circonstances », composée en majorité de personnalités juives, parmi lesquelles Charlotte Gainsbourg, Pascal Bruckner, Haïm Korsia ou Alain Minc. Il précisa ensuite sa position en affirmant que « les trois postulats fondamentaux du sionisme contemporain […] ne sont pas défendables en dehors de forts partis pris idéologiques assortis de falsifications historiques ». Il est permis de relever que, s’agissant précisément de « falsification historique », Julien Théry s’est lui-même illustré à de nombreuses reprises par des prises de position largement contestées dans le champ universitaire. Dans le même temps, il nia l’existence d’un islamo-gauchisme et qualifia l’idée d’un antisémitisme de gauche de « fake news » relevant d’une « manipulation néolibérale ». La dimension antisémite de son engagement réapparut rapidement, notamment à travers ses relations notoires avec la mouvance Soral-Dieudonné-Blanrue. Saisie de l’affaire, l’université en informa le procureur de la République, qui ouvrit une enquête, avant de prononcer une suspension conservatoire à la suite de nouveaux propos ouvertement antisémites. Cette décision provoqua aussitôt la diffusion d’une pétition de soutien, relayée par le Club Mediapart et signée par « 800 personnalités des milieux universitaire, politique, syndical et associatif ». Ce mélange des genres illustre de manière frappante la porosité croissante entre engagement militant et production universitaire, ainsi que la subordination du savoir à l’idéologie. Autour de ce soutien se retrouva, sans surprise, l’essentiel des réseaux d’extrême gauche, communistes, écologistes, décolonialistes, pro-palestiniens, pro-russes, ainsi que diverses organisations et publications engagées dans une critique radicale d’Israël, sans oublier les cadres et sympathisants de La France insoumise. Le 25 novembre, Jean-Luc Mélenchon exprima d’ailleurs « sa solidarité avec cet enseignant éclairant » et dénonça de prétendus « nouveaux censeurs de l’université ». De telles prises de position, largement diffusées auprès d’un public militant, témoignent de la manière dont les exigences élémentaires de rigueur historique et de neutralité académique sont aujourd’hui sacrifiées au profit d’un activisme idéologico-politique assumé. Elles révèlent surtout combien l’antisémitisme demeure, pour une partie de l’extrême gauche et de la gauche radicale, un angle mort persistant, au point d’alimenter le déni, la minimisation et la propagation de contre-vérités manifestes. Il n’est pas jusqu’aux plus prestigieuses institutions universitaires qui se trouvent entraînées dans la spirale de prises de position contestables. Ainsi le Collège de France sous la haute autorité d’Henry Laurens, titulaire de la chaire « d’histoire contemporaine du monde arabe », a-t-il annoncé la tenue, les 13 et 14 novembre 2025, d’un colloque intitulé « La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques européennes »105. Cette initiative était organisée en partenariat avec le Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris (Carep), financé par le Doha Institute du Qatar, longtemps présidé par l’islamologue François Burgat connu pour cette déclaration retentissante sur X en janvier 2024 : « J’ai infiniment, je dis bien infiniment plus de respect et de considération pour les dirigeants du Hamas que pour ceux de l’État d’Israël. » Il est loisible de n’avoir aucune estime pour les dirigeants israéliens mais obscur d’en avoir pour les dirigeants du Hamas vivant confortablement au Qatar.
Le premier atelier du colloque, intitulé « Le sionisme comme projet européen d’expansion coloniale », ne laissait guère de doute sur son orientation, placé qu’il était sous la direction « modératrice » de Stéphanie Latte Abdallah déjà citée plus haut106. Tout comme le cinquième atelier intitulé « Passé colonial, poids de l’histoire et mobilisations pour la Palestine », dirigé par sa coautrice Véronique Bontemps. Quant au septième atelier intitulé « Silencier [sic] les voix palestiniennes », il était modéré par Alain Gresh, ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique. Le colloque devait se terminer sur les interventions de plusieurs personnalités politiques, dont l’ex-Premier ministre Dominique de Villepin, proche du Qatar, qui, dans Le Monde du 31 juillet 2025 reprenait l’antienne de LFI : « À Gaza, sous nos yeux, c’est bien un génocide qui se déroule ». Devait également intervenir Francesca Albanese. Somme toute, un colloque marqué au sceau d’engagements idéologiques et politiques unilatéraux peu compatibles avec la neutralité axiologique académique et la traditionnelle disputatio universitaire.
Déjà en juin 2025, Henry Laurens avait organisé un colloque intitulé « Génocide. Droit et histoire du crime des crimes ». Dans son introduction, le professeur de droit international Samantha Besson affirmait que la notion large de génocide défendue par Raphaël Lemkin « a été écartée pour des raisons de compromis politique après 1945, notamment […] pour absoudre ex ante et ex post l’URSS, les États-Unis et Israël et dès lors obtenir leur ratification de la résolution de 1946 [à propos de la Cour internationale de justice] puis de la Convention de 1948 ». Ces résolutions ne pouvaient être signées que par des États, or celui d’Israël n’existait pas encore et les Juifs de Palestine étaient sous administration britannique. Le 29 novembre 1948, le ministre des Affaires étrangères d’Israël, Moshe Shertok, s’engagea à observer les obligations découlant de la Charte des Nations unies « du jour où il en deviendra membre », ce qui n’eut lieu que le 11 mai 1949 (résolution 273 III). Laisser entendre qu’avant et après l’adoption de ces conventions, Israël non constitué comme État et par conséquent non-membre de l’ONU, ait pu influer sur leurs adoptions, est déjà le signe d’une approche qui pose problème. Quoiqu’il en soit, le colloque des 13 et 14 novembre a soulevé une question de fond sur la pénétration des thèses du Hamas, intrinsèquement antisémites, dans l’université française. Et jusqu’au choix de la date du colloque qui interroge, ce 13 novembre pendant lequel toute la France commémorait les attentats islamistes de 2015. On aurait voulu provoquer un effacement de la mémoire de ces attentats pour la remplacer par la mémoire d’un pseudo-génocide « colonial » par les Juifs israéliens qu’on ne s’y serait pas pris autrement.
In fine, l’administration du Collège de France a annulé le colloque qui s’est tenu dans les locaux du Carep et par vidéo, mais cela a suscité une violente polémique. Dès le 13 novembre, une tribune publiée dans Le Monde et signée par plus de 300 universitaires – dont l’inévitable Judith Butler –, a dénoncé « une atteinte sans précédent à la liberté académique », ainsi qu’une « intervention politique dans le champ de la recherche ». Et de conclure : « En confondant évaluation scientifique et contrôle idéologique, cette interdiction ouvre la voie à une ère de censure institutionnelle, où des calomnies médiatiques107 suffiraient à bâillonner la réflexion universitaire. » Dès le lendemain une nouvelle pétition, publiée dans Le Monde et signée de quatorze professeurs au Collège de France – dont Samantha Besson et Patrick Boucheron –, dénonçait une atteinte à la liberté académique. En réponse, Nathalie Heinich, spécialiste du wokisme, appelait à ne pas confondre « liberté académique » et « liberté d’expression », tout en dénonçant « l’académo-militantisme ».
Et de conclure : « Cette annulation ne constitue pas une atteinte, mais bien au contraire, une protection de ce principe si souvent détourné de son sens qu’est la “liberté académique” par un tour de passe-passe conceptuel […] Elle ne vaut qu’à condition qu’on ait affaire à la recherche authentique, pas à du militantisme108 ».
Ce ne sont pourtant pas les mises en garde venues d’universitaires de gauche qui ont manqué. Ainsi le journal Marianne du 1er mai 2025 a-t-il publié une tribune intitulée « Pour une gauche intransigeante envers toute forme d’antisémitisme », où cinquante universitaires et chercheurs s’inquiétaient d’un antisémitisme d’extrême droite passé à gauche, « évolution [qui] résonne avec les tensions du contexte international, de l’influence de la politique iranienne au conflit israélo-palestinien, dont la charge symbolique de ce dernier est très forte, comme nous le constatons d’une manière aiguë depuis le 7 octobre 2023, notamment dans nos universités et nos établissements scolaires ».
Et depuis, cet activisme pro-palestinien et anti-israélien, à connotation antisémite, s’est étendu jusqu’aux milieux de la culture, avec l’attaque de l’orchestre philharmonique d’Israël à la Philharmonie de Paris le 6 novembre 2025. Avant même sa tenue, la CGT du spectacle exigea qu’un « avertissement » sur le conflit à Gaza fût lu avant le concert, tandis que le mouvement BDS et Urgence Palestine exigeaient son annulation et dénonçaient un « orchestre au service de la propagande sioniste », alors que son chef, Lahav Shani est connu pour son opposition au gouvernement de Netanyahou. Et que le concert était programmé depuis trois ans. En plein concert, plusieurs activistes – dont un fiché S – ont lancé des tracts, hurlé des slogans et même allumé un fumigène, au risque de susciter une panique parmi les 900 auditeurs. Des concerts de cet orchestre avaient déjà été boycottés à Gand en Belgique, et interrompus à Vienne en Autriche, preuve que des réseaux internationaux sont à l’œuvre. La CGT du spectacle a dénoncé « la décision irresponsable » de la Philharmonie d’avoir maintenu ce concert « perçu comme un acte de normalisation de la politique génocidaire de l’État d’Israël ».
La CGT de France Télévisions participa pleinement à cette controverse en diffusant, par un tract daté du 13 octobre et un communiqué du 17, une dénonciation de « l’instrumentalisation du 7 octobre » par la journaliste de France 3, Claire Koç. Celle-ci avait employé, dans une chronique, le terme de « pogrom », jugé inapproprié par ses critiques, qui estimaient qu’il devait être réservé aux violences dirigées contre une minorité, les Juifs étant majoritaires en Israël. Cette querelle sémantique, d’une subtilité parfois excessive, rappelle certaines traditions idéologiques anciennes. Elle tend surtout à occulter un élément essentiel du contexte régional. En effet, les quelque huit millions d’Israéliens juifs évoluent dans un environnement géopolitique marqué par la présence de plus de deux-cents millions d’Arabes et de musulmans, issus d’États qui, pour nombre d’entre eux, ont, depuis plusieurs décennies, vidé leurs territoires de toute présence juive, par les massacres, les persécutions ou l’exil forcé. Ce cadre historique et démographique relativise singulièrement les tentatives visant à disqualifier, par des arguties lexicales, la qualification des violences commises contre des civils israéliens. Une fois encore, Jean-Luc Mélenchon prit fait et cause pour les activistes : « Ça a été un peu tendu [sic]. Mais vous ne pouvez pas empêcher des gens d’exprimer une protestation contre un génocide. Je regrette surtout le génocide plus que l’affaire de la Philharmonie. » De son côté, la députée LFI Manon Aubry refusa de condamner les « incidents », déclarant : « Aujourd’hui, le meilleur moyen que ce type d’incident ne se reproduise pas, c’est que le gouvernement israélien arrête de massacrer un peuple. » Ces prises de position illustrent la centralité désormais acquise dans ce discours du mot d’ordre « génocide à Gaza », mobilisé comme une grille d’interprétation quasi systématique des événements. Elles s’accompagnent, dans le même temps, d’une tendance marquée à reléguer au second plan les massacres du 7 octobre, pourtant constitutifs du contexte immédiat de ces mobilisations.
Désormais, toutes les forces d’extrême gauche et certains partis de gauche, en France, en Europe et aux États-Unis, alliés ouvertement avec les mouvements islamistes, sont mobilisées pour promouvoir une propagande violente contre l’État d’Israël sur le thème d’un antisionisme radical associé à un antisémitisme de plus en plus évident. Les signes de ralliement sont le drapeau palestinien et le keffieh, présents désormais dans toutes les réunions militantes et les manifestations de rue, y compris quand celles-ci n’ont rien à voir avec la Palestine. Or, si toute critique du gouvernement israélien est légitime, toute déclaration d’illégitimité de l’État israélien ne l’est pas. Et une telle déclaration ne peut être qu’antisémite au regard de la grande majorité des Israéliens : des Juifs.
Ces mouvements contribuent, dans de nombreux pays européens, à opposer durablement une partie des populations d’obédience musulmane ou issues du monde arabe et africain aux sociétés nationales dans lesquelles elles vivent, au risque de provoquer des fractures profondes susceptibles, à terme, de dégénérer en formes de conflictualité civile latente. Cette dynamique est en outre exploitée par des acteurs extérieurs qui cherchent à fragiliser les équilibres politiques et sociaux européens, ainsi que l’Union européenne elle-même, en attisant les tensions communautaires et identitaires. La Russie de Vladimir Poutine s’inscrit dans cette stratégie d’ingérence. Plusieurs opérations clandestines menées à Paris ont ainsi mis en lumière des tentatives visant à opposer artificiellement juifs et musulmans, dans une logique délibérée de déstabilisation cherchant, de la part d’une Russie embourbée depuis quatre ans dans une « opération militaire spéciale », à affaiblir l’un des principaux soutiens de l’Ukraine et du président Zelenski. La France insoumise s’est placée au centre des campagnes politiques de soutien aux organisations pro‑palestiniennes, parmi lesquelles l’Union française des Juifs pour la Paix joue un rôle important. À l’arrière-plan de cette orientation, le pari de gagner les voix d’une population ciblée semble aléatoire et surtout elle risque d’ancrer un antisémitisme à l’origine d’actes de plus en plus fréquents, allant, par exemple, jusqu’à la profanation de monuments en hommage aux Justes qui ont protégé et sauvé des Juifs pendant la guerre : sur le Mur des Justes à Paris le 14 mai 2025 et à Villeurbanne le 19 août, à Lyon où le monument « Les rails de la mémoire » en hommage en particulier au million et demi d’enfants juifs assassinés durant la Shoah a été vandalisé par une inscription gravée « Free Gaza », ou encore l’abattage le 14 août 2025 de l’arbre planté en mémoire d’Ilan Halimi à Épinay-sur-Seine. Les conséquences à long terme de l’antisémitisme porté par des organisations et partis se réclamant de la gauche sont à redouter. On peut craindre le pire tant les discours allusifs ou directs, l’usage d’euphémismes ou le recours au dog whistle – l’emploi d’un message spécifique destiné à un groupe ciblé – ont envahi les sphères politique et médiatique, apparaissant comme la justification d’actes injustifiables. Les organisations qui utilisent le fond d’antisémitisme présent chez certaines catégories de population prennent donc le risque d’ancrer ce fléau pour longtemps dans notre pays.
Les autorités sont conscientes de cette poussée de l’antisémitisme, portée en particulier par l’extrême gauche et une partie de la gauche. Elles réagissent par des mesures symboliques. Alfred Dreyfus est promu à titre posthume au grade de général. Robert Badinter est porté au Panthéon le 9 octobre 2025, alors que sa femme explique longuement comment la fin de la vie de son mari, décédé le 9 février 2024, a été obscurcie par le renouveau d’un antisémitisme « honteux à l’extrême droite, devenu vertueux en passant à gauche », lui dont le père et la grand-mère maternelle ont été gazés à Auschwitz109. L’historien et résistant Marc Bloch, fusillé par les nazis en 1944, y entrera le 16 juin 2026. Autant de Juifs qui ont fait honneur à la patrie.
Les deux premières études de la Fondapol consacrées à l’antisémitisme de gauche avaient déjà montré l’existence d’un antisémitisme structurel à gauche depuis le XIXe siècle110. Au terme de cette enquête, un constat s’impose sur le basculement antisémite des extrêmes gauches et ses conséquences : nous sommes passés d’un antisémitisme latent à gauche à un antisémitisme de gauche sous la direction de Jean-Luc Mélenchon. Cet antisémitisme de gauche, sous couvert d’antisionisme, s’installe désormais dans le champ politique, social et culturel. Alors que chaque semaine, chaque jour apportent de nouveaux éléments en ce sens, il semble bien que soit en cours une rupture profonde, morale et politique. Une rupture avec la tradition républicaine qui a émergé lors de l’émancipation des Juifs en 1791, moment « où la France de la Révolution française [était] un exemple lumineux » pour les Juifs, pour reprendre une expression de Robert Badinter111. Une noble tradition qui n’a été interrompue que sous le régime de Vichy.
Ce texte a été achevé le dimanche 14 décembre 2025,
à l’heure du massacre de quinze Juifs
sur la plage de Bondi à Sydney en Australie.
Postface
La rédaction de ce texte avait été achevée depuis plusieurs semaines avant le début de la campagne des élections municipales et avant que ne survienne l’assassinat à Lyon de Quentin Deranque par des membres de la Jeune Garde – associée à LFI – incitant Jean-Luc Mélenchon à radicaliser son discours à connotation antisémite. Ainsi, le 26 février 2026, dans un meeting à Lyon, il déclarait à propos de l’affaire Epstein : « Ah ! Je voulais dire Epstine, pardon ! Ça fait plus russe Epstine, hein ! Alors maintenant vous direz Epstine au lieu d’Epstein, Frankenstine au lieu de Frankenstein. Eh ben voilà nan ? Tout le monde comprend comment il faut faire ! » Il provoquait ainsi l’éclat de rire général des deux mille participants au meeting. Pas un ne s’était levé et n’avait quitté la salle pour protester contre cette saillie typiquement antisémite qui consistait à dépouiller Epstein de sa nationalité américaine pour le réduire à sa judéité112. Une saillie également complotiste, tendant à faire croire qu’on avait caché au public qu’Epstein était juif.
Rien de très étonnant à cela quand on suit l’actualité de LFI. Ainsi, le 22 janvier 2026, alors que l’Assemblée nationale était appelée à voter un texte entérinant l’inscription des Frères musulmans sur la liste européenne des organisations terroristes, les députés LFI ont voté « contre » au motif qu’il s’agissait d’un acte d’« islamophobie ». Ils « oubliaient » que le Hamas était la branche palestinienne des Frères, et que le massacre du 7 octobre 2023 avait démontré sa dimension antisémitegénocidaire. Un Hamas ouvertement soutenu par Rima Hassan, députée européenne de LFI. Par ailleurs, les liens étroits de LFI avec le Front populaire de libération de la Palestine, autre organisation terroriste, restent jusqu’à maintenant un angle mort.
La même thématique a été utilisée par David Guiraud, député LFI de Roubaix et candidat à la mairie, au discours violemment « antisioniste », au nom de la lutte contre « l’islamophobie », au point de défendre le CCIF – collectif des Frères musulmans interdit en France – et de dénoncer l’expulsion, pour propos antisémites, de l’imam salafiste marocain Hassan Iquioussen. Il a d’ailleurs été soutenu par Manuel Bompard, député LFI des Bouches-du-Rhône et lieutenant de Mélenchon, qui le 2 août 2022 déclarait que cette expulsion ne pouvait pas être laissée « à l’arbitraire du ministre de l’Intérieur qui décide que […] un tel propos n’est pas acceptable113 ».
Dans le même esprit, la députée LFI d’Ille-et-Vilaine, Marie Mesmeur, elle aussi « antisioniste » radicale, n’a pas hésité à s’afficher aux côtés d’un membre du parti islamiste pakistanais Jamaat-e-Islami, fervent soutien du Hamas et enthousiaste du massacre du 7 octobre. C’est la même qui, après la chasse aux supporters israéliens lors d’un match de foot à Amsterdam le 8 novembre 2024, a déclaré : « Ces gens-là n’ont pas été lynchés parce qu’ils étaient juifs mais parce qu’ils étaient racistes et qu’ils soutenaient un génocide »114.
C’est ainsi que d’Amsterdam à Lyon, on accoutume l’opinion à légitimer des lynchages en tant qu’action, prétendument justifiée par la lutte contre des personnes qualifiées de « fascistes » ou de « génocidaires » – et ainsi déshumanisées. Une manière pour Jean-Luc Mélenchon de préparer les esprits de ses partisans et d’acclimater la violence au sein du débat dans le cadre de la campagne qu’il mène contre toutes les autres forces républicaines – de droite comme de gauche. Son objectif, à coup de provocations, en particulier antisémites, est de fracturer au maximum le paysage politique pour d’abord tenter de se hisser au second tour de l’élection présidentielle de 2027 ; et ensuite, en cas de défaite face à l’éventuel candidat du Rassemblement national, de semer le chaos dans la rue au nom de l’« antifascisme ». Mais souvent qui veut faire l’Ange fait la Bête. Et par sa radicalisation antirépublicaine et antisémite, Jean-Luc Mélenchon favorise le RN qui en profite pour se revendiquer chaque jour plus républicain et plus protecteur des Juifs de France.
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