Longtemps l’on a cru que les difficultés des démocraties contemporaines se résumaient à la question des élites, de leur manque de représentativité, d’imagination ou de charisme. Elles ne savent plus – dit-on souvent – parler au peuple, ni l’intéresser à la politique. Engluées dans les contraintes de la mondialisation en général et de la bureaucratisation de chaque État en particulier, elles ne font plus que mimer les apparences d’un pouvoir qu’elles ont en grande partie perdu. Et le génie des peuples, difficile à tromper, ne croit plus à ces mascarades de l’impuissance.Mais voici peut-être que surgissent des questions plus radicales encore :
- L’autoritarisme, aux quatre coins du monde, résiste, fonctionne, produit du développement économique et peut-être même du progrès social, tandis que de vieilles démocraties patinent. La démocratie n’est plus auréolée d’une vocation manifeste à assurer mieux que tout autre régime la prospérité des peuples.
- La démocratie, devenue un standard, un ensemble de bonnes pratiques, presque une évidence, ne suffit plus à fournir une référence identitaire aux nombreuses sociétés qu’elle structure désormais. N’étant plus une cause première de fierté nationale ou un mythe fédérateur, elle répond moins bien à la question de savoir ce qui peut nous inciter à vivre ensemble.
- L’obéissance de tous aux normes décidées en commun recule à mesure que la conscience du privilège de vivre en démocratie s’étiole : certains s’autorisent, au nom d’on ne sait quel « civisme » d’un ordre supérieur, à célébrer des mariages homosexuels ou à chômer certains jours contrairement aux lois votées selon les règles de la démocratie.
- L’intrusion permanente des intérêts particuliers dans les processus de décision de la démocratie – au nom de la participation – fait regretter à chacun de ne pouvoir assez se préoccuper lui-même du bon déroulement des affaires de la Cité pour éviter que les représentants qu’il a délégués ne cèdent, malgré leurs programmes et leurs promesses, leur pouvoir souverain aux groupes de pression.
Ainsi voit-on se manifester sous divers aspects un déficit démocratique dont la persistance, chez nous comme dans le reste du monde, inquiète à juste titre. À la racine de ce phénomène, on décèle comme une perte de substance, un épuisement qui gauchit l’idée démocratique en prescriptions sèches et fige les comportements sur le mode de l’imitation, de la contestation ou du scepticisme. Il nous appartient donc d’engager le débat pour produire du sens, restituer une signification, retrouver l’enthousiasme des premiers promoteurs de l’idée démocratique.
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