La crise des «gilets jaunes» a étayé l’impression d’une fracture territoriale entre les habitants des grandes métropoles et ceux des zones rurales. Pour autant, la vie est-elle si rose dans la France des Vélib’ et des trottinettes électriques? Pas si sûr, répond Nelly Garnier, auteur d’une étude publiée par la Fondation pour l’innovation politique sur le désenchantement de l’électorat urbain.


Nelly Garnier est directrice associée chez Havas Paris et ancienne directrice des études du parti Les Républicains. Elle est l’auteur d’une étude dressant le portrait-robot de l’habitant des métropoles à l’aube des municipales de 2020, publiée le 8 juillet 2019 par la Fondation pour l’innovation politique.


François Fillon a obtenu 26,5 % des voix à Paris en 2017. Au mois de mai dernier, François-Xavier Bellamy n’y obtenait que 10,2 %. Comment expliquez-vous l’effondrement des scores de la droite dans la capitale en seulement deux ans?

Nelly GARNIER.- Il est déjà important de rappeler qu’à Paris, François Fillon a fait un score de 6 points plus élevé que la moyenne nationale. En réalité, l’UMP a quasiment toujours réalisé un score plus élevé que la moyenne nationale dans les métropoles. Malgré cela, la droite a toujours eu une perception amoindrie de l’état de ses forces dans les grandes villes. Le choc psychologique des municipales de 2001, qui ont vu basculer à gauche Lyon et Paris, puis de 2008, encore très favorables à la gauche plurielle, ont persuadé les cadres UMP puis LR que l’évolution sociologique des villes leur était défavorable. Cela a été particulièrement vrai à Paris où il est apparu que la droite restait forte auprès des populations déclinantes en ville – la bourgeoisie traditionnelle et les classes populaires – tout en étant faible auprès des populations moteur de la gentrification, les «bobos».

L’arrivée d’En Marche dans le paysage politique a constitué un nouveau traumatisme et renforcé la droite dans l’idée que sa place n’était plus dans les villes. Un premier décrochage a eu lieu lors des élections législatives de 2017. Et le deuxième est celui que vous mentionnez lors des élections européennes de 2019. La surprise vient moins du fait que LREM réalise des scores jusqu’à 10 points supérieurs en ville – c’est régulièrement le cas des Verts lors des européennes – mais du report important d’une partie de l’électorat qui votait pour l’UMP/LR sur la liste menée par Nathalie Loiseau comme en témoignent les scores obtenus par la liste LREM dans les arrondissements de l’ouest parisien. Dans ces mêmes arrondissements, la liste des Républicains résiste malgré tout comparé à la tendance nationale: 21,74 % dans le 7e arrondissement, 19,40 % dans le 8e arrondissement, 24,22 % dans le 16earrondissement et 14,90 % dans le 17e arrondissement.

Les élus de droite persuadés de n’avoir aucune chance aux municipales risquent d’en faire une prophétie autoréalisatrice.

En réalité, lors des européennes, les Français ont porté leurs votes sur des choix clairs: plus d’Europe avec LREM, moins d’Europe avec le Rassemblement national, une Europe centrée sur les enjeux écologiques avec les Verts. La ligne portée par LR n’a pas su être identifiable. Pendant des mois, les ténors du parti ont envoyé des signaux qui ont troublé l’électorat de droite, en critiquant le libéralisme économique, en changeant de posture au fur et à mesure du mouvement des «gilets jaunes» et en parlant constamment de la défense de l’identité chrétienne. Tout cela a pu donner le sentiment d’un parti qui n’avait plus de ligne ou d’un rétrécissement conservateur.

Aux municipales, les cartes vont être rebattues, en témoignent les sondages très favorables à la droite, à Bordeaux ou à Toulouse. Même à Paris, le socle de la droite est de 16 -17 %, dans un contexte local compliqué où une partie des élus de droite font défection. Le problème de la droite dans les grandes villes aujourd’hui n’est pas tant qu’elle n’a pas de base électorale ni d’espace politique, mais vient de ses élus. Si tous les élus de droite se persuadent qu’ils sont morts dans les villes, ils peuvent très bien en faire une prophétie autoréalisatrice.

Le géographe Christophe Guilluy est celui qui avait le mieux prédit la crise des «gilets jaunes»: son analyse qui oppose une France urbaine, gagnante de la mondialisation, à une France périphérique, s’est imposée et a structuré le débat lors des élections européennes. Jugez-vous cette analyse pertinente?

Je ne récuse pas les analyses de Christophe Guilluy dans leurs grandes lignes. Il y a en effet de profondes fractures territoriales et sociales dont les «gilets jaunes» ont été la manifestation la plus visible. Je lui fais deux reproches.

Le premier, c’est d’avoir imposé une lecture binaire de la géographie nationale, avec une France des gagnants de la mondialisation, acquise au progressisme, celle des métropoles et des territoires dynamiques économiquement, et une France des perdants, celle des territoires relégués qui se réfugie dans le populisme. En réalité, les cassures sont plus complexes et le vote d’extrême droite des anciens bassins miniers ne répond pas aux mêmes ressorts que celui de la côte d’Azur.

Les habitants des métropoles sont une élite désenchantée.

Le second reproche, celui que je porte dans mon analyse, est d’avoir totalement occulté les problématiques des populations qu’il considère être du côté des gagnants de la mondialisation. La grille de lecture de Christophe Guilluy, c’est le marxisme. Il y a des dominants et des dominés. Parce que les habitants des métropoles présentent des indicateurs d’une meilleure intégration dans l’économie mondialisée, ils sont du côté des dominants, de ceux qui imposent leur violence de classe aux autres catégories de la population. Donc le discours est accusateur. Les urbains sont décrits comme cloîtrés dans leurs «citadelles» à l’abri derrière les «murs invisibles» que leur capital social, culturel et financier leur permet de dresser. Toute personne qui habite dans une grande ville ne se reconnaîtra pas dans cette description. La vie urbaine est vécue avec beaucoup d’ambivalence, les urbains ressentent de nombreuses fragilités et insécurités. Si les habitants des métropoles sont une élite, c’est une élite désenchantée ou du moins loin d’être triomphante.

Si j’ai voulu décrire ce malaise urbain, ce n’est pas pour faire pleurer sur le sort des métropolitains qui ont, sur beaucoup d’aspects, une vie meilleure que les habitants des territoires en décrochage économique. Je l’ai fait, parce qu’il me semble très dangereux d’opposer frontalement des catégories de population. C’est contestable d’abord. La ville a toujours été à l’avant-poste des maux de la modernité, encore aujourd’hui. Ensuite, c’est dangereux politiquement. Cette bipolarisation met le pays sous tension. La crise des «gilets jaunes» n’est pas arrivée dans n’importe quel contexte. Le fait que le président Macron soit perçu comme le représentant des seuls «premiers de cordée» a compté. Montrer que les Français vivent tous des difficultés, des métropoles à la périphérie, c’est rappeler qu’il y a la possibilité de porter un discours politique national, qui s’adresse à tous.

Vous rappelez pourtant que le salaire des Franciliens est supérieur de 40 % à celui du reste de la France: n’est-ce pas la preuve que les habitants des métropoles sont mieux intégrés à la mondialisation?

Du point de vue des indicateurs économiques, les habitants des métropoles s’en sortent mieux que le reste de la population. La part de diplômés du supérieur, la part des cadres et professions intellectuelles supérieures et les niveaux de revenu sont plus élevés dans les métropoles. Les habitants des métropoles sont aussi plus nombreux à se dire optimistes quant à l’avenir. Mais est-ce totalement vrai? Des études ont pu montrer que la forte satisfaction officielle des cadres n’est pas forcément réelle mais vient aussi du fait que cela fait partie de la panoplie de la bonne image de soi à présenter quand on est cadre.

Les urbains sont utilisés comme repoussoir pour la reconquête de l’électorat populaire.

Derrière des indicateurs beaux sur le papier, existe une autre réalité de la vie urbaine. La ville ne fait pas rêver. Paris perd des habitants. Le statut des cadres s’est dégradé, générant une insécurité économique croissante, un sentiment de déclassement et l’apparition de nouvelles maladies professionnelles comme le burn out. Dans les quartiers en gentrification, la mixité est de plus en plus subie et les pratiques d’évitement scolaire se multiplient. La conflictualisation des rapports humains, la délinquance, le risque terroriste ou la pollution sont vécus comme autant de menaces qui dessinent un environnement urbain anxiogène.

Dès lors, comment expliquer le score important d’En Marche dans les grandes villes?

Les métropolitains, désignés sous l’appellation floue et péjorative de «bobos», sont devenus la cible privilégiée des deux partis qui se partageaient le pouvoir. À droite, comme à gauche, ils ont été utilisés comme figure repoussoir dans un objectif de reconquête de l’électorat populaire. Par conséquent, dès lors qu’une nouvelle offre politique est apparue et a tendu les bras aux habitants des métropoles, il n’est pas étonnant que le transfert électoral se soit fait naturellement et rapidement. LREM est une force politique très particulière. Au moment de la création d’En Marche, d’avril à décembre 2016, 40 % des adhésions sont venues des grandes aires urbaines de plus de 200 000 habitants. Le mouvement s’est rééquilibré par la suite mais l’ADN de LREM est fondamentalement urbain. Cela a été particulièrement perceptible dans la symbolique adoptée par le mouvement et les nombreux emprunts au vocabulaire managérial. LREM est le parti du lifestyle urbain. Cela constitue un terreau favorable mais est loin d’être suffisant pour la conquête de grandes villes. En effet, les scrutins passés montrent que les municipales se sont souvent jouées autour de deux facteurs: d’abord, la prime au sortant, accentuée par l’abstention croissante et le poids des personnes âgées dans le vote ; ensuite, la capacité à saisir des problématiques émergentes. Or, au-delà de leur proximité sociologique avec l’électorat métropolitain, les marcheurs ne sont pas identifiés sur des axes programmatiques.

Et pourquoi les scores du Rassemblement national restent-ils aussi résiduels quand on sait qu’il existe aussi de grandes fragilités chez les populations urbaines?

Lors du second tour de l’élection présidentielle de 2017, à l’exception de Marseille, Marine Le Pen a été très largement devancée dans les métropoles. Cependant, le vote frontiste n’est pas inexistant en ville. Il y est généralement concentré dans les zones périphériques. C’est le cas à Toulouse, mais aussi à Paris où Marine Le Pen a réalisé ses meilleurs scores dans les bureaux situés en bordure ou au-delà du boulevard périphérique, dans le 15e, le 14e, le 13e ou les arrondissements du nord.

Cependant, le vote urbain reste plus favorable à la France insoumise. Cela tient à une des caractéristiques principales des métropoles qui est d’être l’espace du capital culturel. Si les électorats de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen se distinguent par leur faible niveau de patrimoine économique au regard des autres électorats, ils se séparent sur le niveau de diplôme, les électeurs de LFI étant en moyenne plus diplômés. Les électeurs de LFI sont pour beaucoup ce que le géographe Jacques Lévy nomme les «paubos», les «pauvres-bohèmes», c’est-à-dire des populations à fort capital culturel et faible capital économique.

La droite a-t-elle une chance de se rendre à nouveau audible auprès des électeurs urbains, notamment en vue des municipales de 2020?

Lors des municipales de 2001 et 2008, les scrutins se sont cristallisés autour de grandes problématiques émergentes, appréhendées, selon les villes, par la droite ou par la gauche, comme la mutation des mobilités ou l’aspiration à davantage de démocratie locale. La gauche plurielle s’est généralement mieux saisie de ces enjeux, mais cela n’a pas été systématique, puisqu’Alain Juppé s’est rendu très populaire à Bordeaux grâce au développement du tramway.

Essayer d’être la copie conforme d’En Marche est un mauvais calcul pour la droite.

En 2014, ont émergé de nouvelles problématiques, qui sont à relier avec la notion de malaise urbain évoquée précédemment, notamment la thématique sécuritaire. À Paris, Nathalie Kosciusko-Morizet (UMP) en avait fait la priorité de son programme mais la manière dont elle a mené sa campagne ne lui a pas permis d’incarner la thématique. À l’inverse, à Toulouse, Jean-Luc Moudenc (UMP) s’est fortement positionné sur ce thème avec l’adoption de mesures emblématiques: doublement du nombre de policiers municipaux sur le terrain, signatures d’arrêtés contre les nuisances liées à la prostitution et d’un arrêté anti-alcool… Le fait que la maire de Paris annonce en 2019 la création d’une police municipale, proposition portée par la droite depuis 2001 et jusqu’ici rejetée en bloc par la majorité de gauche, est bien le signe que même les exécutifs de gauche prennent conscience d’une aspiration croissante des métropolitains à davantage de sécurité. Le bobo de 2020 n’est pas celui de 2001. L’Homo Festivus, cher à Philippe Muray, s’est transformé en «bobo sécuritaire».

La droite est crédible sur les enjeux sécuritaires au sens large, pour lutter contre la délinquance mais aussi protéger les familles, lutter contre le communautarisme, apporter des repères et préserver l’ordre public. Il faut qu’elle fasse des propositions sur ces thèmes. Essayer d’être la copie conforme d’En Marche serait un très mauvais calcul – sauf à avoir comme objectif de rejoindre le mouvement présidentiel.