INTERVIEW Mathieu Zagrodzki et Romain Maneveau, auteurs d’une étude sur le trafic illicite de cigarettes à Paris et en proche banlieue, se confient à «20 Minutes»…

  • La vente illicite de cigarettes a pris une ampleur importante à Paris et en proche banlieue.
  • Mathieu Zagrodzki et Romain Maneveau ont réalisé une étude sur le sujet.
  • Ils livrent à « 20 Minutes » leurs conclusions.

Une petite blague qui en dit long sur le phénomène. En septembre dernier, une «carotte» de buraliste​ a été accrochée au pied du métro Barbès-Rochechouart, dans le 18e arrondissement de Paris. Là où se sont installés, depuis de nombreuses années, les vendeurs de cigarettes de contrebande. Il faut dire que le commerce illicite du tabac a pris une ampleur importante dans certains quartiers de la capitale et de sa proche banlieue.

Mathieu Zagrodzki, chercheur en sciences politiques, spécialiste des questions de sécurité et Romain Maneveau, consultant au sein du cabinet Néorizons, spécialisé dans les politiques publiques, se sont récemment penchés sur la question. Ils livrent à 20 Minutes les résultats de leur étude*.

Votre étude porte sur trois sites à Paris et en proche banlieue. Quel est l’état du trafic sur ces points ?

Mathieu Zagrodzki : Dans le 18e arrondissement de Paris, autour du métro Barbès-Rochechouart, il y a en permanence entre 20 et 50 vendeurs. Près du métro La Chapelle, il y en a une petite trentaine, présents surtout en fin de journée. A Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), les vendeurs de cigarettes qui sont sur le parvis de la gare sont moins visibles. Ils se mélangent aux vendeurs de maroquinerie, de brochettes, d’accessoires de téléphonie mobile… Mais sur la place du 8 mai 1945, ils sont une vingtaine.

Romain Maneveau : A Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), sur le carrefour Quatre-Chemins, les vendeurs travaillent devant les boutiques. Il y a ici une particularité : en plus de la vente aux passants, ils ont organisé des drive-in, les acheteurs ne sortant pas de leur voiture pour acheter leurs cigarettes.

D’où proviennent les cigarettes vendues ?

M.Z : Il y a les cigarettes de contrebande, produites dans des pays situés en dehors de l’Union européenne, au Maghreb par exemple, où les normes sanitaires sont différentes. Et il y a les cigarettes de contrefaçon, qui proviennent souvent d’ex-URSS. Elles ne répondent évidemment à aucune norme et sont encore plus nocives que celles confectionnées en Europe. Sur les trottoirs, les paquets sont vendus cinq ou six euros, contre environ neuf euros dans les bureaux de tabac.

Qui sont les vendeurs ?

M.Z : Cette question mériterait un travail supplémentaire. A ce stade, nous ne pouvons donner que quelques éléments de réponse tirés de nos observations et de nos échanges avec la police. Déjà, il s’agit presque exclusivement d’hommes âgés de vingt à quarante ans. D’une façon générale, nous sommes sur des filières communautaires sur les trois sites, en particulier de pays du Maghreb.

A la Chapelle, la configuration est un peu particulière toutefois, avec une économie de la misère qui s’est développée depuis la période où des tentes s’étaient installées sous le métro aérien. On peut ainsi retrouver des vendeurs d’autres communautés, d’Afghanistan notamment, qui ont trouvé ce moyen pour subsister. La vente de cigarettes est assez récente sur ce point particulier et il y a toujours des frictions autour du territoire, avec des rixes que les riverains dénoncent régulièrement. Mais pour bien comprendre ces phénomènes, il faudrait en savoir davantage sur les profils de ces différents groupes et nous allons d’ailleurs prolonger notre recherche sur ce sujet-là.

Ces vendeurs appartiennent-ils à des réseaux ? Ou travaillent-ils à leur compte pour survivre ?

M.Z : C’est probablement un peu les deux. D’un côté, il y a des vendeurs qui subsistent en vendant des cigarettes qu’ils se procurent à droite à gauche. Mais il y a aussi des réseaux plus structurés. Les investigations menées par les services de police chargés de la lutte contre l’immigration clandestine ont d’ailleurs d’interpellé des passeurs qui organisaient un commerce illicite de cigarettes. Pour cela, ils employaient illégalement des migrants.

R.M : L’espace est saturé par les vendeurs. Cela montre le niveau de structuration de la vente : ils ne se font peut-être pas autant en concurrence que ce que l’on croit.

Est-ce que cette activité génère beaucoup d’argent ?

M.Z : Au regard du nombre important de vendeurs, il est permis de penser que cette activité fonctionne très bien. Des policiers m’ont confié qu’une boutique de tissu dans le 18e arrondissement avait servi de banque clandestine. Ils avaient découvert et saisi près de 900.000 euros en liquide, provenant largement du commerce illicite. Cela donne une bonne idée du volume des ventes. Se pose également la question de l’écoulement des sommes. L’enjeu, pour eux, c’est de faire sortir ces sommes du territoire français.

Pourquoi, selon vous, cette activité prospère-t-elle autant ?

R.M : Les autorités ont bien conscience du problème mais reconnaissent qu’il est compliqué à traiter. Le fait que les risques encourus soient peu nombreux peut expliquer l’ampleur du phénomène. En outre, la chaîne pénale est obstruée. Un policier ne va donc pas toujours prendre la peine de placer un vendeur en garde à vue sachant que le parquet ne va pas le poursuivre.

M.Z : Les policiers ne minimisent pas le phénomène. Ils sont conscients que la vente illicite de tabac génère tout un tas de problèmes : des rixes entre vendeurs, des menaces à l’égard des riverains, des difficultés à circuler… En fait, ils sont presque plus préoccupés par ces effets secondaires que par la vente de quelques cartouches de cigarettes. Ils vont dresser quelques PV, saisir une vingtaine de paquets. Mais dès qu’ils repartent, les ventes reprennent.

R.M : L’effet immédiat des PV dressés par les policiers est minime, surtout face à un phénomène d’une telle ampleur. Mais ils estiment qu’en ciblant la vente à la sauvette, on traite par là même la question du sentiment d’insécurité.

Dans l’étude, vous listez plusieurs solutions pour endiguer le phénomène…

M.Z :  Verbaliser les acheteurs ne serait pas miraculeux. Cela réduirait la visibilité du phénomène sur la voie publique, mais les vendeurs se disperseraient ou seraient davantage présents sur Internet. Selon nous, il serait plus efficace de mettre en place une politique transversale, impliquant les forces de l’ordre, la justice, les douanes, les municipalités, car aucune de ces institutions ne peut y arriver seule. D’ailleurs, notre étude montre que ce sont les opérations conjointes qui fonctionnent le mieux, à travers quelques exemples qui nous ont été relatés.

R.M : Il est aussi possible de toucher les acheteurs en jouant sur leur conscience sociétale et politique. De leur expliquer qu’en achetant des cigarettes sur les trottoirs, on encourage un système mafieux, que l’Etat perd de l’argent en ne percevant pas les taxes, qu’ils prennent des risques en consommant des cigarettes à l’hygiène douteuse.

*Commerce illicite de cigarettes : les cas de Barbès-La Chapelle, Saint-Denis et Aubervilliers-Quatre-Chemins, par Mathieu Zagrodzki, Romain Maneveau. Une étude réalisée pour la Fondation pour l’innovation politique.