Article de Laurence Daziano paru le 22 décembre 2014 dans L’Opinion.

L’annonce historique d’un accord politique entre les États-Unis et Cuba ouvre la voie à une normalisation de leur relation bilatérale et met fin à une crise ouverte, en 1959, avec l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro. Au-delà de l’accord politique, une nouvelle ère s’ouvre pour Cuba, qui pourrait connaître une réelle émergence économique.
Le règlement de la question cubaine a été rendu possible par trois facteurs. D’abord, le président américain, libéré par la contingence de la réélection, fait un pari en essayant de régler une crise anachronique. Surtout, il veut permettre aux États-Unis de profiter du potentiel économique que représente Cuba au moment où l’île attire les convoitises, notamment chinoises et brésiliennes. Ensuite, Raul Castro, le président cubain, n’avait plus de soutien économique massif. L’économie cubaine a été tenue « à bout de bras » par l’URSS, puis par le Venezuela (à hauteur de S milliards de dollars par an). Or, la chute des cours du pétrole met l’économie vénézuélienne en état de quasi-banqueroute. Les Cubains se souviennent de l’interruption brutale de l’aide soviétique, et le régime castriste ne peut survivre qu’avec un afflux d’investissements étrangers. Enfin, Washington et La Havane ont réussi à dialoguer grâce à l’initiative du pape François, jésuite (les frères Castro ayant étudié chez les jésuites) et Argentin.
La normalisation des relations bilatérales va se traduire par des mesures symboliques (ouverture d’ambassades, libération de prisonniers politiques), mais aussi par des mesures concrètes dont la libération des investissements américains et la possibilité de voyager. Certes, le blocus n’est pas formellement levé, Obama devant faire face à l’opposition des élus latino-américains de Floride et à la contestation des exilés cubains de Little Havana à Miami. Mais les mesures prises vont avoir des effets massifs, puisque les Cubains installés aux États-Unis vont pouvoir retourner dans leur pays, et que le tourisme américain va pouvoir se développer.
Une ile riche. Enfin, les Cubains ayant fait fortune en Floride vont pouvoir y investir. Si certains tenants du régime castriste (principalement la Sécurité d’État) étaient opposés à une normalisation avec Washington, l’establishment militaire, qui détient les clés du pouvoir économique, y était favorable pour bénéficier des futurs investissements.
Plus structurellement, Cuba est une île riche. Peuplé de ll millions d’habitants, grand producteur de canne à sucre, le pays est le centre de la production des cigares, du rhum et dispose de réserves de pétrole. Cuba est aussi une destination touristique idéale pour les Américains. Récemment, les Brésiliens ont financé l’élargissement du port de Mariel pour développer le commerce asiatique vers la côte Est américaine. Les Européens ont perçu le potentiel, avec les récentes visites de Laurent Fabius. Pernod-Ricard, qui commercialise le rhum Havana Club, est ainsi prêt à bénéficier de l’immense ouverture du marché américain. Les investissements de capitaux nord-américains vont permettre de beaucoup développer Cuba, à l’instar de la libéralisation des relations économiques entre les États-Unis et le Vietnam. Cuba pourrait ainsi devenir un nouvel acteur émergent en Amérique latine.

Laurence Daziano, maître de conférences en économie à Sciences Po à Paris, est membre du Conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique. Elle est l’auteur de l’ouvrage : « Les pays émergents, approche géo-économique » (Armand Colin, 2014). Un débat autour de cet ouvrage a été organisé par la Fondation pour l’innovation politique le 3 décembre 2014, à retrouver sur le site de la Fondation. Elle est aussi l’auteur pour la Fondation pour l’innovation politique des notes La nouvelle vague des émergents et L’urbanisation du monde. Une chance pour la France.