Article de Laurence Daziano paru le 18 juin 2015 dans L’Opinion. Les groupes coréens, chinois et russes sont devenus des concurrents majeurs face aux entreprises françaises, alors que l’arbitrage entre la technologie, la sûreté et le coût reste complexe.

L’idée selon laquelle la filière nucléaire française serait victime d’un contexte industriel morose, inhérent à la situation post-Fukushima, n’est pas vérifiée.
L’industrie nucléaire mondiale se porte bien, y compris en Europe où les projets de réacteurs, que ce soit en Finlande, au Royaume-Uni ou en Europe centrale, sont nombreux.

Dans ce contexte, les réflexions en cours sur la restructuration de la filière nucléaire française doivent regarder plus loin que les seules considérations hexagonales. Le défi du réchauffement climatique remet l’énergie nucléaire au cœur du débat. Le nucléaire est la seule source d’électricité faible en carbone, capable d’assurer une production fiable, en grandes quantités et à des coûts maîtrisés. De ce point de vue, l’énergie nucléaire est une priorité pour les pays émergents, puisqu’elle présente l’avantage de répondre à leurs besoins de développement tout en se soumettant à l’impératif climatique. Selon l’AIEA, entre 90 et 350 nouveaux réacteurs seront construits dans le monde d’ici à 2030. La majorité dans les grands pays émergents, pour un marché de 1000 milliards de dollars d’investissements.

Dans ce cadre, la Russie a organisé, début juin, le Forum international de l’énergie nucléaire « Atomexpo » autour des pays émergents. Alors que la filière française connaît des difficultés structurelles, la filière nucléaire russe (Rosatom), en revanche, ne cesse d’emporter des marchés à l’exportation, notamment avec les pays émergents « primo-accédants ». Rosatom a ainsi conclu des contrats pour 29 projets de construction de centrales à l’étranger, et développe les accords de partenariat dans le nucléaire civil. Ainsi, Rosatom travaille actuellement avec l’Inde, l’Afrique du Sud, le Vietnam, la Malaisie, le Bangladesh, l’Arabie Saoudite et, dernièrement, la Tunisie…

Plus compétitif, le marché nucléaire est aussi plus sensible. De nombreux acteurs issus des BRICS ont nettement augmente leur part de marché. Les groupes coréens, chinois et russes sont devenus des concurrents majeurs face aux entreprises françaises, alors que l’arbitrage entre la technologie, la sûreté et le coût reste complexe. Pourtant, les exigences des autorités de sûreté nationales et internationales doivent être maintenues à des standards m élevés et intégralement respectées.

La Chine, encore dépendante des Américains et des Français pour les réacteurs de troisième génération, ambitionne de devenir un exportateur mondial de premier plan. Les énergéticiens chinois se sont alliés avec EDF pour le contrat des EPR britanniques. Cependant, si le marché chinois reste incontournable pour les acteurs nucléaires français, la question de l’efficacité et de la durée de ce partenariat mérite d’être posée. Le transfert de technologie et, à terme, la vente de réacteur chinois sous pavillon français est-il un risque à prendre pour relancer notre filière nucléaire ?

L’énergie nucléaire a un bel avenir. Il y a donc lieu d’être optimiste pour notre filière, qui a prouvé sa solidité. Cependant, la concurrence accrue impose de revoir notre stratégie internationale, ainsi que nos partenariats à Pexport dans ce domaine, à l’égard de nos partenaires chinois, mais aussi vis-à-vis de nos partenaires russe, japonais et américain.

Laurence Daziano, maître de conférences en économie à Sciences Po à Paris, est membre du Conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique. Elle est l’auteur de l’ouvrage : « Les pays émergents, approche géo-économique » (Armand Colin, 2014). Un débat autour de cet ouvrage a été organisé par la Fondation pour l’innovation politique le 3 décembre 2014, à retrouver sur le site de la Fondation. Elle est aussi l’auteur pour la Fondation pour l’innovation politique des notes La nouvelle vague des émergents et L’urbanisation du monde. Une chance pour la France.