Article de Laurence Daziano paru le 9 décembre 2014 dans L’Opinion.

Les émergents peuvent-ils atteindre un niveau de richesse par habitant comparable aux pays développés, ou basculent-ils dans une «trappe» à revenu intermédiaire ?

La convergence économique entre pays émergents et développés va-t-elle réellement s’effectuer ? Cette question est l’objet de vifs débats. Dans une étude publiée avec Donghyun Park et Kwanho Shin, Barry Eichengreen, professeur à l’université de Berkeley, met en avant le ralentissement de la croissance des émergents. Cette analyse rejoint une étude de Larry Summers, professeur à l’université Harvard, qui remet en cause la croissance en Asie. Selon lui, le taux de croissance de la Chine, encore de 7%, ne devrait pas dépasser, au cours des deux prochaines décennies, 4%. Don Rodrik, lui aussi professeur à Harvard, défend l’idée que les pays émergents sont entrés trop vite dans la désindustrialisation par rapport aux pays riches. Cela signifie que les émergents doivent maintenir une part importante de leur main-d’œuvre à des bas niveaux de revenus, ce qui les empêche de faire jouer pleinement le passage d’une croissance tirée par les exportations à une croissance alimentée par la consommation intérieure.

Au-delà de ces études théoriques, il convient de rappeler quelques faits. Tout d’abord, le ralentissement de la croissance des émergents résulte, en partie, du resserrement de la politique monétaire aux États-Unis. D’autre part, la faible croissance de la zone euro contribue à ralentir les exportations des pays émergents vers les pays riches, et donc à modérer les perspectives de croissance. La question est de savoir si ce ralentissement reflète des facteurs purement conjoncturels ou des dynamiques structurelles. Il s’agit donc de savoir si les émergents peuvent atteindre un niveau de richesse par habitant comparable aux pays développés, ou s’ils basculent dans une «trappe» à revenu intermédiaire.

Cette question concerne tout particulièrement l’Asie émergente qui est sur un chemin de développement plus avancé que l’Amérique latine ou l’Afrique. Plusieurs économistes ont récemment étudié la croissance potentielle de la Chine, de l’Inde et de l’ASEAN. D’après leurs résultats, la Chine et l’Inde ont tout deux connu un ralentissement de leur croissance potentielle au cours des récentes années. Ce ralentissement résulte principalement d’un déclin de la croissance de la productivité totale des facteurs. La croissance tendancielle de l’ASEAN est néanmoins stable, et s’est même légèrement accélérée grâce à une accumulation plus rapide du capital. A plus long terme, l’étude démontre que les facteurs démographiques devraient favoriser l’Inde et l’ASEAN qui poursuivraient leur développement, alors que la Chine conserverait un taux de croissance permettant une accumulation de richesse autour de 5 à 6% par an.

En réalité, il convient de tirer deux enseignements des récentes études économiques sur la croissance des émergents. En premier lieu, ces pays doivent affronter un ralentissement de leur croissance et réaliser des réformes, notamment en matière de gouvernance, de lutte contre la corruption, d’ouverture de leurs marchés et de diversification de leurs économies. En second lieu, si les taux de croissance des pays émergents sont moins élevés qu’attendus, ils n’en demeurent pas moins élevés, et permettront à ces pays de se développer à des rythmes plus ou moins soutenus, mais incontestablement rapides.

Laurence Daziano, maître de conférences en économie à Sciences Po à Paris, est membre du Conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique. Elle est l’auteur de l’ouvrage : « Les pays émergents, approche géo-économique » (Armand Colin, 2014). Un débat autour de cet ouvrage a été organisé par la Fondation pour l’innovation politique le 3 décembre 2014, à retrouver sur le site de la Fondation. Elle est aussi l’auteur pour la Fondation pour l’innovation politique des notes La nouvelle vague des émergents et L’urbanisation du monde. Une chance pour la France.