Tribune de Laurence Daziano parue le 12 mai 2016 dans L’Opinion.

EDF, premier énergéticien au monde, se retrouve dans une situation délicate. Outre la reprise des actifs d’Areva dans la construction des réacteurs (Areva NP), EDF doit prendre une décision sur la construction des EPR britanniques à Hinkley Point (projet de 24 milliards d’euros), éclaircir les perspectives du grand carénage, affronter la concurrence des énergies renouvelables et obtenir des garanties sur le prix de l’électricité à moyen terme. Les décisions qui seront prises doivent être replacées dans le contexte plus large de l’évolution de l’énergie nucléaire dans le monde.

Le nucléaire permet d’assurer la vente d’une énergie décarbonée à un prix fixe sur le long terme, ce qui est un atout majeur dans le cadre de la mise en œuvre de l’Accord de Paris sur le climat. Le nucléaire assure aussi une sécurité de l’approvisionnement énergétique. Ces deux éléments expliquent majoritairement les projets de développement de l’énergie nucléaire dans le monde. D’ailleurs, les deux grandes puissances nucléaires émergentes ne s’y trompent pas. Alors que la filière française se restructure, la Russie et la Chine avancent leurs pions en multipliant accords commerciaux et coopérations techniques. Moscou a signé un accord nucléaire avec l’Égypte, alors que Pékin signait un accord similaire avec l’Argentine.

Besoins énergétiques. L’avenir du nucléaire réside dans les pays émergents qui doivent faire face à d’immenses besoins énergétiques pour maintenir leur sentier de croissance. Les pays déjà équipés, comme la Chine, l’Inde, la Russie ou l’Afrique du Sud, ont des projets de construction de centrale ou des chantiers déjà engagés. Parmi eux, Rosatom avec le réacteur VVER, et China National Nuclear Corporation avec le réacteur Hualong, veulent profiter de l’expansion mondiale. La Chine poursuit le développement de son parc nucléaire intérieur, tout en développant son industrie avec des perspectives internationales.

Au-delà des projets à l’export, le nucléaire est central dans la stratégie énergétique chinoise en raison de la lutte contre la pollution érigée comme une priorité de Xi Jinping, alors que le charbon représente toujours plus de 65 % des besoins énergétiques. Selon la NDRC (le puissant organisme de planification économique et des infrastructures), la Chine envisage de disposer de 110 centrales nucléaires en 2030. Si cet objectif est atteint, elle compterait plus de centrales nucléaires que les États-Unis.

Primo-accédants. L’énergie nucléaire est également en pleine expansion dans les pays émergents primo-accédants, parmi lesquels le Vietnam, le Bangladesh, la Malaisie, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, la Jordanie ou bien encore l’Iran.

Contrairement à une idée répandue en Europe, encore marquée par l’accident de Fukushima et la sortie du nucléaire de l’Allemagne, l’industrie nucléaire civile est en expansion dans le monde. Concurrencée par la Russie, la Chine et la Corée du Sud, la filière française doit achever sa restructuration et se mettre en ordre de marche pour concourir aux appels d’offres internationaux. Après les EPR en cours de construction à Taishan et à Olkiluoto, EDF a signé, en janvier 2016, un protocole d’accord avec l’électricien national indien NPCI portant sur la construction de six réacteurs nucléaires. Le projet de construction de deux EPR au Royaume-Uni, à Hinkley Point, s’inscrit dans le cadre de cette compétition mondiale.

Certes, le coût des projets ainsi que la concurrence des nouveaux entrants, à l’instar de l’électricien sud-coréen KEPCO qui a emporté, en 2008, le contrat nucléaire aux Émirats arabes unis, doit nous inciter à la prudence et à la sélection des projets. Cependant, la France dispose d’atouts majeurs pour jouer un rôle de premier plan. La réalisation du projet d’Hinkley Point est une opportunité pour la compétitivité de la filière nucléaire française à l’international. Comme le disait Winston Churchill, « un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité, un optimiste voit l’opportunité dans chaque difficulté ».

Laurence Daziano, maître de conférences en économie à Sciences Po à Paris, est membre du Conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique. Elle est l’auteur de l’ouvrage : « Les pays émergents, approche géo-économique » (Armand Colin, 2014). Un débat autour de cet ouvrage a été organisé par la Fondation pour l’innovation politique le 3 décembre 2014, à retrouver sur le site de la Fondation. Elle est aussi l’auteur pour la Fondation pour l’innovation politique des notes La nouvelle vague des émergents et L’urbanisation du monde. Une chance pour la France.