Article de Laurence Daziano paru le 17 mars 2015 dans L’Opinion.

L’organisation de la filière nucléaire russe se distingue par trois caractéristiques, qui sont autant de facteurs de la réussite du groupe russe.

Le nouveau président d’Areva, Philippe Varin, vient d’annoncer une perte de 4,8 milliards d’euros pour l’exercice 2014. Cette perte historique d’Areva doit être resituée dans le contexte nucléaire post-Fukushima et dans le cadre d’une filière nucléaire française qui a connu de nombreuses inflexions stratégiques. La situation financière d’Areva est tellement dégradée que le gouvernement n’exclut plus un rapprochement industriel, voire capitalistique entre Areva et EDF, notamment dans les secteurs de la construction des réacteurs, de l’ingénierie et de la maintenance.

Afin d’éclairer le débat français, il semble intéressant de regarder l’organisation de la filière nucléaire russe. Ce modèle se distingue par trois caractéristiques, qui sont autant de facteurs de la réussite du groupe russe.

En premier lieu, la filière nucléaire est une priorité stratégique nationale, et considérée comme telle par les autorités. La Russie compte neuf réacteurs en construction sur son territoire et a d’autres projets, ce qui lui permet d’entretenir une compétence forte dans ce secteur et de profiter de l’effet de série pour la réalisation de contrats de construction de centrales à l’exportation à des coûts attractifs. En second lieu, Rosatom est un conglomérat public totalement intégré. Dirigé par Sergueï Kirienko, ancien premier ministre, Rosatom regroupe toutes les activités du cycle : l’amont, l’aval, ainsi que l’exploitation, le démantèlement des centrales et le traitement du combustible usé et la gestion des déchets. Enfin, le groupe Rosatom est particulièrement actif dans les pays primo-accédant à l’énergie nucléaire, qui concentrent une majeure partie des futures constructions de centrales. Sur ces nouveaux marchés, Rosatom propose une offre intégrée et complète : des différents modes de financement pour la construction des centrales au développement conjoint des infrastructures nucléaires et à la formation du personnel, en passant par l’assistance avec l’aval du cycle du combustible, ainsi que le travail de sensibilisation de l’opinion publique. Ainsi, Rosatom a obtenu des contrats en Inde, en Chine, au Vietnam, en Turquie, en Hongrie, en Slovaquie, au Bangladesh. D’autres contrats sont en cours de finalisation avec l’Égypte et la Jordanie.

Intérêts communs. Néanmoins, ce modèle paraît difficilement transposable en France, ce qui exclut toute fusion entre EDF et Areva, qui pourrait utilement se tourner vers des partenariats étrangers, à l’exemple du groupe Rosatom. Les coopérations industrielles en cours avec les entreprises énergétiques nucléaires chinoises, et leur participation à certaines opérations telles que les EPR britanniques à Hinkley Point, ne doivent pas être vues comme un obstacle à un renforcement du dialogue et du partenariat avec d’autres acteurs de l’industrie nucléaire, notamment les Russes.

D’une part, Rosatom se dit prêt à collaborer avec Areva et EDF dans ce domaine. Rosatom et Areva ont déjà à leur actif des réalisations de coopérations fructueuses, notamment dans le domaine du combustible ou de la modernisation des centrales, par exemple en Bulgarie. D’autre part, les zones géographiques sont complémentaires et les intérêts, communs, notamment en Afrique, en Asie et en Amérique Latine. Historiquement, la France est très présente sur les marchés nucléaires de ces pays qui expriment aujourd’hui un intérêt croissant pour les technologies russes. Assurément, il y a lieu de réfléchir à des synergies entre nos deux filières nucléaires à l’exportation.

Laurence Daziano, maître de conférences en économie à Sciences Po à Paris, est membre du Conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique. Elle est l’auteur de l’ouvrage : « Les pays émergents, approche géo-économique » (Armand Colin, 2014). Un débat autour de cet ouvrage a été organisé par la Fondation pour l’innovation politique le 3 décembre 2014, à retrouver sur le site de la Fondation. Elle est aussi l’auteur pour la Fondation pour l’innovation politique des notes La nouvelle vague des émergents et L’urbanisation du monde. Une chance pour la France.