Article de Laurence Daziano paru le 1er avril 2015 dans L’Opinion.

L’Union européenne se trouve à la croisée des chemins dans la construction d’une vraie Europe de l’énergie. Trois facteurs jouent pour forcer les Européens à avancer vers une coordination énergétique : l’approche de la conférence de Paris sur le climat qui nécessite une énergie propre et décarbonée ; la guerre en Ukraine et les tensions entre la Russie et l’Union européenne, ce qui devrait pousser cette dernière à diversifier ses approvisionnements et à réduire sa dépendance au gaz russe ; la baisse des prix du pétrole et l’exploitation des gaz de schiste aux États-Unis qui ont des implications majeures sur le marché énergétique mondial.

C’est dire que le Rapport remis au président de la République, le 23 février, par Michel Derdevet, professeur au collège d’Europe à Bruges et secrétaire général d’ERDF, tombe à point nommé !

La manière de relever ces trois défis dépendra des choix effectués dans chaque État membre. Mais il faudra aussi que les solutions retenues puissent s’insérer dans les systèmes et réseaux énergétiques existant. En d’autres termes, nous ne pourrons pas totalement bouleverser les architectures énergétiques actuelles. Il faudra donc «continuer à faire système» comme le dit Michel Derdevet, tout en conduisant la transition énergétique, en garantissant la sécurité de notre approvisionnement et la compétitivité de nos entreprises.

Or, les réseaux énergétiques européens sont soumis à un cahier des charges renouvelés, afin d’absorber la charge des énergies renouvelables et assurer un égal accès aux services énergétiques sur l’ensemble du territoire. Le défi est de taille car des centaines de milliards d’investissements devront être engagés d’ici à 2030, y compris en France.

Cette «Europe énergétique en réseaux» sera un défi physique, technique, économique et financier. Il s’agira de rénover la sécurité d’approvisionnement et la coopération des entreprises de réseaux, mais aussi de renforcer les coordinations des régulations et les leviers de financement pour optimiser les coûts des infrastructures. Michel Derdevet propose aussi la création d’un Collège d’Europe de l’énergie, afin de renforcer nos compétences et de créer un affectio societatis énergétique commun en Europe.

Cependant, cette volonté de construire une Europe de l’énergie risque de se heurter, tel Ulysse face à Charybde et Scylla, à deux obstacles majeurs. D’abord, la différence d’approche entre les Etats membres, plus forte que jamais, sur la question nucléaire. Alors que l’Allemagne et la Belgique ont annoncé, après l’accident de Fukushima, leur sortie du nucléaire, la France et le Royaume-Uni continuent de construire des réacteurs sur leur territoire. Il ne faut pas se faire d’illusions. Sans analyse commune sur l’énergie nucléaire, il ne pourra pas y avoir de vraie politique européenne de l’énergie. En second lieu, les politiques de «cavalier seul» des États membres, principalement de l’Est, à l’égard de l’approvisionnement gazier russe, et tout particulièrement la Hongrie, la Slovaquie et la Bulgarie. Sans avancées concrètes sur ces deux sujets, et tout particulièrement une stratégie européenne commune minimale, l’Europe de l’énergie risque de rester un vœu pieu.

Laurence Daziano, maître de conférences en économie à Sciences Po à Paris, est membre du Conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique. Elle est l’auteur de l’ouvrage : « Les pays émergents, approche géo-économique » (Armand Colin, 2014). Un débat autour de cet ouvrage a été organisé par la Fondation pour l’innovation politique le 3 décembre 2014, à retrouver sur le site de la Fondation. Elle est aussi l’auteur pour la Fondation pour l’innovation politique des notes La nouvelle vague des émergents et L’urbanisation du monde. Une chance pour la France.