Islam et pandémie : contre l’obsession des rites et des normes religieuses, les vertus d’une éthique musulmane
Eva Janadin | 30 avril 2020
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La mosquée al-Harâm de La Mecque (Arabie saoudite) le 24 avril 2020, au premier jour du ramadan pour les musulmans. (BANDAR ALDANDANI / AFP)
L’un des premiers courants rationalistes de l’islam.
Quel monde émergera après l’épidémie de coronavirus ? C’est la réflexion à laquelle l’initiative #EtAprès souhaite fournir des éléments de réponse. Le projet #EtAprès voit le jour dans le cadre d’un partenariat éditorial associant le média France Info, la Fondation pour l’innovation politique et Terra Nova. #EtAprès vise à susciter et à partager des idées, à confronter les réflexions sur l’après-crise du Covid-19.
Repenser la foi à la lumière de la raison, telle est l’une des leçons que nous pourrons retenir du confinement et de cette pandémie du Covid-19. Voltaire disait fort justement : « Ceux qui peuvent vous faire croire en des absurdités pourront vous faire commettre des atrocités. » Cette sagesse fait écho à un vieil adage mutazilite1 : « Nous rejetons la foi comme seule voie vers la religion si elle rejette la raison. » Le coronavirus est l’occasion pour les croyants de toutes confessions de se débarrasser des superstitions qui obscurcissent le discernement. Aujourd’hui, beaucoup le font déjà et ont montré que la vie primait sur les rituels religieux en suivant majoritairement les règles sanitaires et l’un des principes coraniques : « Celui qui sauve une vie humaine, c’est comme s’il avait sauvé toute l’humanité. » (Coran 5, 32).
Propos attribué au prophète Mahomet.
Pourtant, à rebours de cette sagesse, à travers le monde et dans toutes les religions, nous sommes aussi témoins de réactions irrationnelles et irresponsables où des foules bigotes déjouent les interdits, semant la mort sur leur passage. Ces mêmes croyants nous disent que Dieu serait en train de nous punir de nos péchés. En période de crise, ces craintes eschatologiques sont habituelles dans l’histoire de l’humanité, mais elles nuisent à notre capacité d’agir car elles se fondent sur des dogmes fatalistes qui complaisent l’individu dans un état de passivité face aux épreuves.
À l’inverse, un principe coranique exhorte à l’action et à la responsabilité citoyenne : « Vraiment Dieu ne change pas la condition des êtres humains s’ils ne changent pas ce qui est en eux-mêmes. » (Coran, 13, 11). C’est donc à nous d’agir pour nous sauver et nous améliorer, auquel cas le Jugement dernier serait caduc si nous n’étions que des marionnettes livrées au bon vouloir d’un Dieu capricieux, colérique et arbitraire.
Selon le penseur Mohammed Iqbal (1877-1938), l’être humain est le cocréateur de Dieu ; aussi a-t-il pour fonction de trouver par lui-même les causes et les solutions aux problèmes ici-bas. Un hadith2 vient confirmer cette collaboration. Un jour, quelqu’un demanda à Mahomet : « Que peut faire un traitement devant le destin de Dieu ? », ce à quoi le Prophète répondit : « Prenez des traitements ! Car il n’y a pas de maladie que Dieu a faite sans qu’il ne lui prévoie un remède. » Cette sagesse balaye du revers de la main le fameux fatum mahometanum de Leibniz, ce maktub (destin) qui sert trop souvent d’excuse pour abolir toute responsabilité individuelle.
D’autres traditions prophétiques évoquent l’isolement sanitaire comme le moyen le plus efficace pour limiter la propagation des maladies infectieuses : « Si vous apprenez qu’une épidémie ravage une région, ne vous y rendez pas et si vous vous trouvez dans une région frappée par une épidémie, ne la quittez pas. » Ainsi, Mahomet n’a pas demandé aux musulmans de se contenter d’implorer le secours divin pour guérir miraculeusement les maladies, il les a incités à trouver des solutions scientifiques et des remèdes efficaces.
Il y a donc lieu d’espérer que ce pragmatisme et ce bon sens, mettant la raison, la vie et les sciences sur un piédestal, perdureront et continueront d’inspirer les croyants. L’obsession des rites et des normes religieuses pourrait alors enfin laisser place aux vertus et à l’éthique.