Le centre introuvable
01 mars 2013
Le centre introuvable
Les Français déclarent régulièrement vouloir être gouvernés au centre et pourtant les partis et/ou personnalités centristes, dans l’histoire récente, n’ont jamais pu conquérir la magistrature suprême, Valéry Giscard d’Estaing étant l’exception confirmant la règle. Surtout, l’émergence d’une force centrale, équidistante de la gauche et de la droite, a toujours été impossible. Du reste, au moment de la fondation de l’UDI, Jean-Louis Borloo a clairement indiqué qu’il entendait faire alliance avec l’UMP. Comment expliquer une telle situation et comment résoudre alors la crise de la représentation politique ?
Des raisons politiques
S’il se rencontre des centristes à gauche (Jacques Delors) ou à droite (Pierre Méhaignerie), en revanche la tentative de constitution d’un « parti central », le Modem de François Bayrou, a fait long feu. L’explication politique est simple : la loi d’airain du système bipolaire oblige à choisir son camp : la droite ou la gauche. Les politologues ont d’ailleurs toujours pronostiqué l’échec du candidat « central », à juste titre.
Dès lors, quand, en 1974, un centriste, Valéry Giscard d’Estaing, gagne l’élection présidentielle, il est élu par la droite et gouverne avec elle, face à l’opposition d’une gauche unie qui prend sa revanche en 1981. On aurait pu penser – c’était sans doute le pari de Bayrou – que, depuis une trentaine d’années, la convergence idéologique objective des grands partis de gouvernement sur les questions économiques et européennes favoriserait l’émergence d’une force centrale de nature à résorber la crise de la représentation politique. Or il n’en a rien été. Nicolas Sarkozy en 2007 a gagné à droite – l’ouverture à gauche ressemblant alors davantage à un affichage et à un débauchage de personnalités qu’à une promesse de gouvernement au centre – et François Hollande, en 2012, s’est bien gardé de saisir la main que lui tendait Bayrou.
Peut-on cependant se satisfaire de cette seule explication politique ? Après tout si en 2007 les électeurs avaient porté Bayrou à la présidence – les institutions ne l’interdisaient pas ! – le gouvernement de la France en aurait sans doute été bouleversé.
Des raisons historiques et culturelles
En réalité, le centrisme n’existe pas dans la tradition historique et culturelle française. La chose remonte à la Révolution française et les travaux de Jean-Clément Martin
(Contre-Révolution, Révolution et Nation) ont bien montré que, dès la période révolutionnaire, la conciliation entre droite et gauche avait été impossible et même que la France contemporaine s’était constituée dans une surenchère entre partisans et adversaires de la Révolution, les seconds étant placés par les premiers hors de la Nation. La gauche et la droite se sont donc dotées d’un corps de doctrine fondé précisément sur le rejet de l’adversaire. La vie politique française est ainsi profondément marquée, depuis la fin du XVIII è siècle, par une culture de l’exclusion. Bien entendu, le contenu du clivage a changé avec le temps : la droite aujourd’hui n’est plus cléricale et monarchiste comme au XIX è siècle. Il n’en demeure pas moins que les représentations des uns et des autres ne sont pas les mêmes et restent marquées par la radicalité de leurs origines. Notons au passage que depuis la Révolution les tentatives pour réconcilier les deux France ont souvent pris un visage autoritaire – les deux empires – en s’appuyant sur la question nationale. A contrario, c’est en libéralisant le régime que Napoléon III s’est trouvé pris dans d’inextricables contradictions qui jointes à la défaite de 1870 ont précipité sa chute. De la même façon les tentatives libérales de gouvernement central sous toutes les Républiques suivantes ont échoué en raison de la résurgence de vieux clivages : la question religieuse par exemple a causé l’échec de la Troisième Force sous la Quatrième République. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le centrisme en France, du MRP au Modem en passant par le CDS, ait souvent été d’inspiration démocrate-chrétienne.
Des raisons sociologiques
L’existence de cultures historiques et politiques antagonistes n’est cependant pas suffisante elle non plus pour comprendre pourquoi le centre est introuvable. En 2012, la pratique répétée de l’alternance depuis trente ans, la proximité des politiques effectivement menées par la droite et la gauche, passé le temps des campagnes électorales et des efforts souvent démagogiques pour se distinguer de l’autre dans le discours, auraient pu conduire à l’émergence – au moins temporaire – d’une force centrale, reflet d’une « union sacrée » pour sortir le pays de la crise.
Une telle union sacrée, on l’oublie trop souvent, supposerait le dépassement d’intérêts socio-économiques en partie contradictoires. Or le centrisme en la matière s’en tient à des généralités et prône un libéralisme social dont il n’a d’ailleurs pas le monopole – quelle différence du reste avec le social libéralisme ? -. Il lui manque en réalité une base sociale large. La France des notables éclairés n’a jamais constitué une majorité sociologique à supposer qu’elle puisse constituer une majorité politique. L’analyse du vote Bayrou en 2007 a ainsi montré la surreprésentation des CSP+ – celles qui précisément maîtrisent le mieux les enjeux économiques et européens et considèrent dans le fond comme largement dépassé le clivage gauche/droite – et la faible part des classes populaires, captées par la gauche et plus encore par l’UMP et le FN. Pour le dire autrement, le centre en France n’a jamais su, dans son histoire, se doter d’une clientèle électorale tandis que la gauche peut compter – jusqu’à quand ? – sur les fonctionnaires – les deux tiers d’entre eux ont voté Hollande en 2012, pensant ainsi préserver leur situation – et la droite classique sur les agriculteurs, les professions libérales et, en 2007 en tout cas, sur les ouvriers et employés, séduits par le fameux « travailler plus pour gagner plus ». Ajoutons qu’en tant qu’organisation politique le Modem cumule deux handicaps dans la course au pouvoir : pour reprendre la fameuse typologie de Maurice Duverger, il est un « parti de cadres » mais un « parti de cadres » sans élu. Il n’existe dans le fond que tous les cinq ans quand Bayrou tente sa chance aux élections présidentielles !
Le centrisme au sens d’un parti central est ainsi introuvable. Il n’est donc pas la solution à la crise bien réelle de la représentation politique.
Recomposition politique ou recomposition sociologique ?
Ce parti central introuvable paraît poser un problème plus important à la gauche de gouvernement qu’à la droite classique qui s’est toujours accommodée d’un centre droit à ses côtés tandis que l’appel à Bayrou ne constitue pas une solution de rechange pour un Hollande dont la majorité parlementaire – sans même parler du Front de gauche ! – n’est pas sans failles.
Mais en réalité gauche de gouvernement et droite classique sont soumises à un même défi sociologique. Autrement dit la résorption de la crise de la représentation politique ne passe pas d’abord par une course aux alliances partisanes mais suppose, pour les uns et pour les autres, la recherche d’une base sociologique renouvelée – la gauche ne peut pas se contenter du vote des fonctionnaires dont le nombre est manifestement appelé à diminuer– autour d’un contrat social permettant de prendre en compte les transformations économiques et sociales et d’affronter les défis de demain. La tâche est immense. La stratégie de Nicolas Sarkozy en 2007 témoignait d’une volonté de s’y confronter. Il a sans doute perdu en 2012 pour avoir mis au second plan la question sociale et économique au profit de la question identitaire: une recette d’un autre siècle?
V Feré Professeur en Première supérieure (Amiens)
Crédit photo : Flickr, monsieursan
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