Derrière la question de l’islamisme, la crise identitaire française
Anthony Escurat | 09 mars 2015
Derrière la question de l’islamisme, la crise identitaire française
Par Anthony Escurat
« Touchée en son cœur » selon les mots du président de la République, la France post-attentats est toujours convalescente. Près de deux mois après les événements tragiques qui l’ont endeuillée, force est de constater que le traitement prodigué s’avère loin d’être à la hauteur de la thérapie de choc attendue, l’exécutif appliquant aux grands maux les mauvais remèdes. La faute à un diagnostic initial erroné : le cœur des problèmes auxquels notre pays est actuellement confronté n’étant pas l’islam radical, mais le mal-être identitaire qui frappe bon nombre de Français. Explications.
Crise identitaire : l’origine du mal
Renforcement des moyens alloués aux services de renseignement, création d’une nouvelle instance de dialogue avec l’islam, formation des imams, apprentissage de la laïcité à l’école… le gouvernement aura tôt fait de décocher ses flèches contre ce que Manuel Valls a nommé – à plus ou moins bon escient – « l’islamo-fascisme ». Cependant, les chances de réussite de ces mesures qui vont pourtant dans la bonne direction sont minces car elles ne s’attaquent qu’à la partie aval du problème. En amont, c’est bien la question de l’identité nationale – avec en sous-titre le sentiment d’appartenance à la Nation française – qui constitue la lame de fond des difficultés structurelles auxquelles fait face notre pays.
En effet, tombant pour certains comme un couperet, un constat s’impose pourtant aujourd’hui avec évidence : comme les deux faces d’une même pièce, bon nombre de nos compatriotes ne se considèrent pas français, tandis qu’une autre partie ne se sent plus en France. Chacun portant son lot de frustrations et de revendications légitimes. Tantôt vilipendée, tantôt mésestimée, cette fracture identitaire, fille de la fracture sociale pointée du doigt par Jacques Chirac en 1995, ne doit toutefois pas être prise à la légère dans le contexte actuel car elle forme la source de tous nos maux.
Enrayer le terrorisme est une chose, à laquelle s’est attelé avec célérité le gouvernement. Réconcilier l’ensemble des Français – ou à tout le moins plusieurs franges – avec la France et avec eux-mêmes en est une autre, jusqu’ici ignorée. Or, à la suite des attentats des 7 et 9 janvier dernier et de la mobilisation nationale historique qui s’en suivit, le couple exécutif avait l’opportunité de prendre enfin à bras-le-corps ce sujet sensible et titanesque certes, mais fondamental pour l’avenir de notre vivre-ensemble. Une opportunité qu’il n’a finalement pas saisie. Certainement ébloui et paralysé par son soudain regain de popularité dans l’opinion.
Les identités françaises
Comme l’a démontré l’écrivain Amin Maalouf à l’aune de son expérience personnelle, l’identité d’un individu est plurielle, fruit de la juxtaposition d’une multitude d’appartenances ethniques, religieuses, territoriales, etc. Le poids de ce bagage identitaire oscillant selon les individus et les sociétés dans lesquelles ils évoluent.
Dès lors, pour certains Français issus des dernières vagues d’immigration, ce bagage s’avère aujourd’hui incontestablement difficile à porter. Pris dans l’étau de la société française à laquelle ils appartiennent et des legs culturels et religieux de leurs parents, ils peinent – pour une immense majorité – et rechignent – pour une infime minorité – à embrasser les différentes facettes de leur identité. Considérant, pour 40% d’entre eux selon l’INSEE, qu’aux yeux des mal-nommés « Français de souche » ils ne sont pas perçus comme des citoyens français à part entière, leur sentiment d’appartenance à la Nation s’étiole, voire se meurt. Un échec pour eux comme pour la République.
De surcroît, à l’inverse de leurs parents qui disposaient d’un pied de part et d’autre de la Méditerranée, les nouvelles générations de Français issus de l’immigration ont, pour la plupart, coupé le cordon ombilical avec leur terre d’origine. Bien qu’ils puissent disposer de la nationalité du pays de leurs aïeux et que certains s’en réclament par opposition à une France qui ne les reconnaitrait pas, ayant vu le jour et grandi dans l’Hexagone – et par ricochet adopté son modus vivendi – ils ne sont plus complètement Algériens, Turcs ou Maliens. En d’autres termes, comme le souligne le romancier Alain Mabanckou, « pour la génération actuelle, il n’y a plus, comme pour les générations précédentes, de retour possible au bled, tout va s’écrire désormais ici ».
Résultat : face à ces deux portes d’entrée de l’identité qui se ferment à elles, une partie de ces nouvelles générations se réfugient dans la seule appartenance qu’elles estiment à même de les accueillir dans leur entièreté : la religion musulmane. Cette appartenance religieuse devenant de facto l’élément central, voire unique, de leur identité. C’est ici que le bât blesse. Car si la grande majorité d’entre elles n’embrassera ni les thèses de l’islam radical ni le destin des frères Kouachi, cette déconnection avec le roman national dont elles ne s’estiment pas protagonistes suscite de nombreux problèmes et interrogations.
Volontairement peint à gros traits, ce portrait – qui ne doit pas faire ombrage à nos nombreux compatriotes d’origine étrangère qui se considèrent pleinement français (preuve que tout ne va pas si mal) – s’arrime pourtant à une partie de la réalité de la France d’aujourd’hui. Signe qu’aucune leçon n’a été tirée ni du 21 avril 2002, ni des émeutes de l’automne 2005.
Droite et gauche : responsables et coupables
Manifestement conscient de cette crise identitaire aux contours multiples, Nicolas Sarkozy avait déclaré, au seuil de sa victoire à l’élection présidentielle, vouloir « remettre à l’honneur la nation et l’identité nationale ». Cette intention, louable de prime abord, s’est muée quelques mois plus tard en un débat stérile, lesté d’arrière-pensées politiques et confisqué par la « droite décomplexée ». Un débat mort-né dont la création d’un ministère accolant les notions d’ « immigration » et d’ « identité nationale » préfigurait de la teneur et de l’échec. Un symbole supplémentaire – après « le bruit et l’odeur » ou les vols de pains au chocolat durant ramadan – des errements d’une droite incapable d’appréhender sereinement la question identitaire et de prendre langue avec ces nouvelles générations de Français. Si ce n’est en en faisant tantôt des épouvantails, tantôt des têtes de gondole de castings ministériels.
Sans non plus poser les bases d’une quelconque doctrine en la matière, la gauche s’est en revanche très vite engouffrée dans la brèche électorale qui lui était offerte. Ainsi, sous prétexte de vouloir défendre la veuve, le musulman et l’orphelin, elle n’a cessé d’encourager les revendications catégorielles. En toile de fond, elle a fait des minorités, et des citoyens français de confession musulmane en particulier (ils seraient plus de 90% à avoir voté pour François Hollande en 2012), une manne électorale au détriment de la République et des musulmans eux-mêmes. En témoigne l’étude publiée en 2011 par le think tank proche de la gauche Terra Nova qui, confinant au cynisme, intimait le Parti socialiste d’abandonner son électorat traditionnel le plus populaire au profit d’un discours orienté essentiellement vers les minorités. Et Malek Boutih, député PS et ancien président de SOS-Racisme, de dénoncer récemment avec fracas les compromissions des élus locaux socialistes en matière de laïcité. Sur l’autel des équations politiques, la gauche a donc préféré à la « laïcité républicaine » la « laï-cécité électoraliste ».
Ce faisant, les récentes annonces de Manuel Valls en comité interministériel des villes n’y changeront rien. Après avoir dénoncé l’ « apartheid territorial », le Premier ministre a égrené vendredi 6 février une série de mesures aux allures de grosses ficelles. Dès lors, aux coups de menton succèdent les coups de communication.
Chacune dans leur posture, droite et gauche ont donc semé les graines assassines de la division et du communautarisme ; se bornant à ostraciser pour la première, à déresponsabiliser pour la seconde. Chacune à leur manière, droite et gauche ont ainsi fait le lit du Front national.
Ancienne fille aînée de l’Église, aujourd’hui composée des premières communautés juive et musulmane d’Europe, la France, au pied du mur, ne peut s’exonérer de mettre enfin des mots sur des maux tout en prenant garde aux illusions d’optique. Ainsi, sans le dédouaner d’un nécessaire travail d’introspection – prôné, déjà avant les attentats, tant par le CFCM que par des intellectuels comme Mohammed Arkoun ou Tariq Ramadan – s’évertuer uniquement à incriminer l’islam revient à faire l’impasse sur l’origine du mal qui ronge notre société : sa crise identitaire. Comme le résume le philosophe Abdennour Bidar dans son dernier ouvrage : « notre peuple a aujourd’hui rendez-vous avec lui-même ». Parce que nous ne pouvons manquer cette opportunité, il est urgent d’en faire une grande cause nationale !
Crédit photo : Eric Constantineau
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