Résumé

Points clés

Introduction

I.

GenĂšse d’un parti, particularitĂ©s et dĂ©diabolisation

II.

Le « facteur farage » : du rÎle incontournable de M. Brexit

III.

L’avĂšnement d’un momentum ? une analyse des dynamiques politico-institutionnelles

IV.

Le Royaume-Uni, théùtre de violentes guerres culturelles

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Résumé

Reform UK, le parti de Nigel Farage, s’est progressivement imposĂ© comme la principale force d’opposition au Royaume-Uni. Celui que l’on surnomme « Mr Brexit » pourrait devenir le prochain Premier ministre britannique. DerriĂšre la figure charismatique et populiste qui incarne l’identitĂ© du parti, Reform UK porte l’hĂ©ritage de plusieurs dĂ©cennies de combat visant Ă  convaincre les Britanniques de quitter l’Union europĂ©enne. Son positionnement politique complexe est peu ou prou assimilable Ă  un national-populisme, dont la ligne oscille entre la quĂȘte de respectabilitĂ© illustrĂ©e par Giorgia Meloni et la dĂ©fense des « travailleurs laissĂ©s pour compte » du RN outre-Manche. Son marqueur clef : Reform pourfend implacablement l’immigration et le wokisme, dans un Royaume-Uni post-Brexit de plus en plus profondĂ©ment fracturĂ©.

Profitant de l’effondrement des Tories aprĂšs une quinzaine d’annĂ©es « noires » au pouvoir, ainsi que de l’impopularitĂ© actuelle des travaillistes, le parti de Farage exploite la polarisation des guerres culturelles qui font rage dans le pays, autant que la profonde crise sociale qui y sĂ©vit. Diversifiant progressivement son Ă©lectorat, il se veut nĂ©anmoins avant tout le porte-voix des « somewhere » vivant hors des mĂ©tropoles, se sentant mĂ©prisĂ©s par une gauche qui leur prĂ©fĂšre un Ă©lectorat issu de l’immigration.

L’actuelle recomposition des forces politiques britanniques semble enterrer le traditionnel clivage gauche-droite prĂ©valant jusqu’alors, ce qui pourrait mener Ă  l’avĂšnement d’un momentum en faveur de Farage et de ses troupes. En effet, l’actuel locataire du 10, Downing Street est tiraillĂ© entre deux forces centrifuges : un Green Party Ă  sa gauche dĂ©nonçant sa tiĂ©deur, et la pression « dextrogyre » du parti de Farage le conduisant Ă  se saisir des thĂšmes identitaires. Dix ans aprĂšs le Brexit, pourtant massivement dĂ©criĂ© depuis, une victoire de Reform UK marquerait un nouveau tournant radical dans la politique outre-Manche.

Jules Lemaire,

Étudiant en master de politique europĂ©enne Ă  Sciences Po et Ă  la LSE.

Notes

1.

Sur la scÚne politique britannique, les Tories désignent les membres du parti conservateur et le Labour désigne le parti travailliste.

+ -

Contexte et enjeu central

Reform UK, dirigĂ© par Nigel Farage, s’impose comme une force structurante de la droite britannique, menaçant l’hĂ©gĂ©monie historique du bipartisme Labour/Tory1. Avec 35% d’intentions de vote en septembre 2025, le parti incarne une recomposition profonde du paysage politique, portĂ©e par les fractures identitaires et migratoires post-Brexit.

Trajectoire historique

‱ Noms : UKIP (1993) → Parti du Brexit (2018) → Reform UK (2021) ;
‱ StratĂ©gie fondatrice : mobiliser l’impopularitĂ© de l’immigration en faveur du Brexit ;
‱ Tournant 2024 : Retour de Farage, 14,3% aux Ă©lections gĂ©nĂ©rales, 5 dĂ©putĂ©s.

Reform UK se distingue des Tories par une combinaison atypique :

‱ Populisme identitaire : Opposition peuple/Ă©lites, nostalgie postcoloniale ;
‱ Économie : Favorable aux nationalisations, critique des inĂ©galitĂ©s (plus Ă  gauche que les conservateurs sur ces sujets) ;
‱ Culture : Post-conservatisme sur les mƓurs, anti-wokisme, restriction migratoire comme prioritĂ© absolue ;
‱ International : Distance avec la ligne pro-Ukraine des Tories.

Facteurs de succĂšs

1. Professionnalisation et dédiabolisation
‱ Recrutement de figures issues de la finance (Zia Yusuf, ex-Goldman Sachs) ;
‱ LevĂ©e de fonds record (1 million ÂŁ en une soirĂ©e) ;
‱ ÉcosystĂšme de think tanks Ă©mergents.

2. Le « facteur Farage »
‱ Communicant hors pair, maĂźtrise des rĂ©seaux sociaux (plus d’1 millions d’abonnĂ©s sur TikTok) ;
‱ Farage cultive l’image de proximitĂ© authentique (« Trump avec une pinte ») ;
‱ StratĂ©gie inspirĂ©e de Meloni : modĂ©ration rhĂ©torique pour quĂȘte de respectabilitĂ©.

3. Effondrement des adversaires
‱ Tories : 15 ans au pouvoir, Ă©chec migratoire (immigration nette : x 2.5), instabilitĂ© post-Boris Johnson ;
‱ Labour : impopularitĂ© rapide de Starmer, perçu comme de l’« establishment »;
‱ RĂ©sultat : Reform capte 67% des Ă©lecteurs Tories de 2019 prĂȘts Ă  changer de vote.

Contexte sociétal : les « guerres culturelles »

Carburants actuels :

‱ Immigration nette record (multiplication par 2,5 depuis 2010) ;
‱ Scandales des « grooming gangs » et perception d’impunitĂ© ;
‱ Émeutes de 2024 et 2025 (Southport, Birmingham) ;
‱ Crise sociale : 14 millions sous le seuil de pauvretĂ©, NHS saturĂ©, crise du logement.

Défis et limites
‱ Structure lĂ©gĂšre : seulement 3 employĂ©s Ă  temps plein pour Ă©laborer les politiques ;
‱ Scrutin uninominal majoritaire Ă  un tour qui pĂ©nalise la dispersion territoriale des voix ; 14,3% des voix → 5 siĂšges (contre 9 pour le SNP avec 2,5%) ;
‱ CohĂ©rence idĂ©ologique : base Ă©lectorale de plus en plus disparate ;
‱ Concurrence Ă  droite : mouvement Restore Britain (Rupert Lowe) sur un crĂ©neau plus radical.

Point de vigilance

Le succĂšs de Reform UK illustre un « mouvement dextrogyre » : la droite radicale impose l’agenda idĂ©ologique, forçant conservateurs et travaillistes Ă  s’adapter. La question centrale pour Starmer : peut-on combattre le populisme sans l’imiter, ou, le mimĂ©tisme profite-t-il toujours Ă  l’original ?

Manifestation baptisĂ©e « Unit the Kingdom » [Unir le Royaume], organisĂ©e par le militant d’extrĂȘme droite Tommy Robinson, Ă  Londres le 13 septembre 2025.
La police a compté entre 110.000 et 150.000 personnes.
Au sommet de la statue South Bank Lion se dresse un militant arborant le drapeau
d’Angleterre avec la croix de Saint-Georges. On peut voir Big Ben Ă  l’arriĂšre-plan.

Notes

1.

Le « modĂšle rokkanien » dĂ©signe une approche dĂ©veloppĂ©e par le politiste Stein Rokkan, selon laquelle les systĂšmes partisans europĂ©ens se sont durablement structurĂ©s autour de grands clivages sociaux et Ă©conomiques (notamment entre classes sociales, centre et pĂ©riphĂ©rie, État et Église), donnant naissance Ă  des configurations partisanes relativement stables. Voir Seymour Martin Lipset et Stein Rokkan, Party Systems and Voter Alignments: Cross-National Perspectives, New York, Free Press, 1967.

+ -

2.

David Hanley, OĂč en est la droite ? La Grande-Bretagne, Fondapol, avril 2010, [en ligne].

+ -

À l’automne 2025, plusieurs mobilisations de grande ampleur ont mis en lumiĂšre la radicalisation progressive d’une partie de l’opinion publique britannique autour des enjeux migratoires, identitaires et culturels. Le rassemblement organisĂ© Ă  Birmingham Ă  l’appel de Tommy Robinson, dans le contexte de l’assassinat du militant conservateur Charlie Kirk aux États-Unis, ainsi que les manifestations liĂ©es Ă  l’opĂ©ration #RaiseTheColours, ont constituĂ© des moments particuliĂšrement rĂ©vĂ©lateurs de ce climat politique. La centralitĂ© du drapeau de Saint-Georges dans ces mobilisations, au-delĂ  du seul Union Jack, tĂ©moigne d’une affirmation renouvelĂ©e de rĂ©fĂ©rents nationalistes spĂ©cifiquement anglais. Hasard du calendrier, Birmingham accueillait, le week-end prĂ©cĂ©dent, la rentrĂ©e politique de Reform UK. Longtemps perçu comme un acteur pĂ©riphĂ©rique, voire comme un simple prolongement des mobilisations eurosceptiques des annĂ©es 2010, le parti dirigĂ© par Nigel Farage apparaĂźt dĂ©sormais comme un pĂŽle structurant de la droite britannique. Le slogan choisi Ă  cette occasion, « The Next Step », suggĂ©rait explicitement l’hypothĂšse jusque-lĂ  marginale d’un accĂšs au pouvoir, et la possibilitĂ© pour son leader de prĂ©tendre, Ă  terme, au 10 Downing Street.

L’hĂ©gĂ©monie des Tories sur la droite britannique Ă©tait encore jugĂ©e indĂ©boulonnable il y a quinze ans. En effet, le modĂšle « deux classes, deux partis », dit « modĂšle rokkanien1 » fondĂ© sur l’institutionnalisation du clivage socio-Ă©conomique et longtemps considĂ©rĂ© comme la source et l’origine du systĂšme partisan britannique, a Ă©tĂ© perçu comme durablement Ă©tabli, au point de ne laisser deviner aucune remise en cause significative. Ce cadre a structurĂ© pendant des dĂ©cennies l’alternance entre conservateurs et travaillistes, assurant une forte prĂ©visibilitĂ© des comportements Ă©lectoraux2. Or, ce cadre explicatif apparaĂźt aujourd’hui de plus en plus fragilisĂ©, sous l’effet conjuguĂ© de la dĂ©sindustrialisation, de l’europĂ©isation puis du Brexit, et de la montĂ©e en puissance des enjeux culturels, ouvrant la voie Ă  une recomposition profonde de la droite britannique, dans un contexte plus gĂ©nĂ©ral d’effondrement de la droite libĂ©rale en Occident. Dans ce contexte, l’ascension de Reform UK invite Ă  interroger la capacitĂ© des partis traditionnels Ă  maintenir leur hĂ©gĂ©monie, ainsi que les formes contemporaines de politisation du mĂ©contentement social et identitaire. Le parti de Farage semble progressivement s’imposer comme le principal rĂ©ceptacle d’un rejet accumulĂ© au cours d’une quinzaine d’annĂ©es difficiles pour les conservateurs, dans un Royaume‑Uni traversĂ© par des « guerres culturelles » de plus en plus polarisantes et Ă©loignĂ© de la promesse de Boris Johnson de « reprendre le contrĂŽle ». Plus largement, cette trajectoire s’inscrit dans un mouvement occidental d’affaiblissement de la droite libĂ©rale au profit de formations populistes, protestataires et souverainistes.

I Partie

GenĂšse d’un parti, particularitĂ©s et dĂ©diabolisation

Notes

3.

Robert Ford et Matthew Goodwin, Revolt on the Right: Explaining Support for the Radical Right in Britain, Londres, Routledge, 2014.

+ -

4.

Louis O’Geran, Sophie Stowers, Luke Tryl et Anand Menon, From Protest to Power? Inside Reform UK’s Changing Support Base, More in Common / UK in a Changing Europe, septembre 2025, [en ligne].

+ -

Avant toute chose, il faut revenir sur l’histoire de Reform UK en tant que parti politique. Le 6 janvier 2026, le Parti du Brexit, issu d’une scission au sein du Parti pour l’indĂ©pendance du Royaume‑Uni (UKIP) en 2018, est renommĂ©, donnant ainsi naissance Ă  Reform UK. Le Parti du Brexit, arrivĂ© en tĂȘte lors des Ă©lections europĂ©ennes en 2019, a Ă©tĂ© conçu en vue d’assurer le retrait effectif du Royaume‑Uni de l’Union europĂ©enne et pour protester contre un UKIP dont la ligne serait devenue trop centrĂ©e sur l’islam et les questions sociĂ©tales, et plus suffisamment sur la souverainetĂ©.

FondĂ© en 1993, la raison d’ĂȘtre de UKIP rĂ©sidait dans une opposition pure et simple au traitĂ© de Maastricht. Presque mort-nĂ© puisqu’éclipsĂ© par le Parti du rĂ©fĂ©rendum (Referendum Party) de James Goldsmith (qui a eu huit fois plus de votes aux Ă©lections gĂ©nĂ©rales de 1997), UKIP aurait dĂ» aurait dĂ» ĂȘtre absorbĂ©, mais Goldsmith a annoncĂ© se retirer de la vie politique au sortir du scrutin, et est dĂ©cĂ©dĂ© dix jours aprĂšs. UKIP a donc repris le flambeau comme nouveau « parti Ă  enjeu unique ». Deux ans plus tard, lors des europĂ©ennes de 1999, le parti connaĂźt sa premiĂšre percĂ©e en remportant trois siĂšges, faisant Ă©merger par lĂ -mĂȘme le jeune Nigel Farage qui a alors 35 ans et qui siĂšgera Ă  Strasbourg pendant deux dĂ©cennies. Ce dernier prit la tĂȘte de UKIP en 2006, mais ne parvint Ă  crĂ©dibiliser son parti par-delĂ  le scrutin europĂ©en qu’en 2013, oĂč il fait Ă©lire 147 de ses candidats (auparavant, les rĂ©sultats sont faibles aux Ă©lections gĂ©nĂ©rales et locales). Outre la personnalitĂ© de son chef de file sur laquelle nous reviendrons, ce qui a accentuĂ© la popularitĂ© de UKIP aprĂšs 2010, c’est d’avoir liĂ© la sortie de l’UE Ă  la question migratoire, et de surcroĂźt aux travailleurs immigrĂ©s, ce qui a rendu l’enjeu tangible et problĂ©matique 3. Je rajouterai Ă  cela la dĂ©cision de Farage (contre l’avis initial des autres fondateurs) de siĂ©ger au Parlement europĂ©en, convaincu qu’il pourrait causer davantage de dĂ©gĂąts en tant que cheval de Troie qu’en refusant d’y aller pour le pur symbole (Ă  l’instar du Sinn FĂ©in irlandais vis-Ă -vis de Westminster). L’histoire lui donna raison.

Le retour de Nigel Farage au sein de Reform UK en juin 2024 symbolise l’hĂ©ritage de ces trois dĂ©cennies de combat pour le Brexit. C’est sans doute pourquoi sa base Ă©lectorale correspond peu ou prou aux Ă©lecteurs qui ont votĂ© « Leave » (voir Figure 1) – jusqu’ici acquis aux Tories – mĂȘme si ses sympathisants actuels sont difficilement rĂ©sumables Ă  un bloc monolithique (seulement un tiers aurait votĂ© conservateur en second choix, voir Figure 2). Plus la base s’élargit, moins elle est cohĂ©rente idĂ©ologiquement4.

Le portrait du « profil type » de l’électeur Reform est en effet difficile Ă  brosser. S’il Ă©tait majoritairement masculin (environ 60%) aux derniĂšres Ă©lections gĂ©nĂ©rales, le ratio homme/femme tend Ă  s’équilibrer dans les intentions de vote. Il est dĂ©sormais comparable Ă  celui des autres grands partis. Notons que les femmes pro-Reform ont une prĂ©occupation particuliĂšrement prononcĂ©e pour la sĂ©curitĂ©. L’électorat se concentre certes sur les tranches d’ñge les plus avancĂ©es, mais la distribution est plus Ă©quilibrĂ©e que celle du Labour (trĂšs populaire chez les jeunes, trĂšs impopulaire chez les « boomers ») et que celle des Tories (inversement).

Ce n’est donc en aucun cas uniquement un parti de seniors : sa base Ă©lectorale est moins polarisĂ©e en termes de gĂ©nĂ©rations que ne le sont celles de ses rivaux. ComparĂ©s Ă  la moyenne britannique, les soutiens du parti de Farage sont davantage fragiles Ă©conomiquement et correspondent peu ou prou aux personnes concernĂ©es par le phĂ©nomĂšne de « pauvretĂ© laborieuse », travaillant mais peinant Ă  se garantir un niveau de vie dĂ©cent. Le facteur religieux est lui peu dĂ©terminant, avec une base majoritairement non-pratiquante ou d’hĂ©ritage vaguement anglican, les minoritĂ©s religieuses non-chrĂ©tiennes restant trĂšs largement Ă©loignĂ©es du parti Ă  la flĂšche. Deux variables sont vraiment centrales : d’une part, une faible satisfaction eu Ă©gard Ă  la vie (subjectivement moins heureux, plus souvent en colĂšre et mĂ©fiants, se sentant moins respectĂ©s, connectĂ©s Ă  la sociĂ©tĂ©, voire « Ă©trangers dans leur propre pays ») et, d’autre part, le niveau d’études (le plus fort taux d’absence de diplĂŽme universitaire avec plus de quatre soutiens sur cinq qui sont non-diplĂŽmĂ©s du supĂ©rieur, et Ă  l’inverse, le plus susceptibles de dĂ©tenir une qualification technique/professionnelle). Quant au facteur gĂ©ographique, il est pluriel. Certes, la plupart des pro-Reform vivent dans de petites villes ou des banlieues plutĂŽt que dans des mĂ©tropoles, mais il ne faut pas tomber pour autant dans le piĂšge de croire cet Ă©lectorat cantonnĂ© aux zones dĂ©sindustrialisĂ©es oĂč il semble prospĂ©rer. Il est bien plus diffus que cela. Le vote de 2024 Ă©tait dĂ©jĂ  trĂšs uniformĂ©ment rĂ©parti sur le territoire anglais (bien sĂ»r dans les Midlands et au nord, mais aussi sur les cĂŽtes), et a surtout connu une percĂ©e galloise peu anticipĂ©e par les sondeurs jusqu’ici. Si la situation en Écosse est un peu plus contrastĂ©e, l’Irlande du Nord constitue un cas Ă  part puisque des accords ont Ă©tĂ© passĂ©s entre Reform et des partis locaux (le Traditional Unionist Voice). En bref, ce qui se dessine, c’est un ressentiment partagĂ© qui fait office de ciment pour un Ă©lectorat de plus en plus disparate.

Le parti a connu treize dirigeants, mais seul Farage compte, et sa trajectoire est indissociable de celle de ses vĂ©hicules Ă©lectoraux. Comme le rĂ©sumait Dominic Cummings, conseiller principal de Boris Johnson : « Reform UK n’est pas grand-chose de plus que Nigel et un iPhone ». Pour l’heure, force est de constater que la rĂ©alitĂ© n’est pas si Ă©loignĂ©e de cela.

Figure 1 : Corrélation entre le vote « Leave » en 2016 et le vote Reform en 20245.

Figure 2 : Second choix des électeurs Reform UK au scrutin de 2024 (More in Common, 2024).

Source :

More in Common, Fieldwork, 5 juillet

Notes

5.

Oliver Heath, Christopher Prosser, Humphrey Southall et Paula Aucott, “The 2024 General Election and the Rise of Reform UK”, The Political Quarterly, vol. 95, 2024 [en ligne].

+ -

6.

Cas Mudde, «The Populist Zeitgeist’’, Government and Opposition, vol. 39, n°. 4, Autumn 2004, p. 541-563, [en ligne].

+ -

7.

Andrew Marr, ‘’Politics: As the right advances, Labour must show it has something to offer that Reform doesn’t’’, New Statesman, vol. 154, n° 5809, Londres, mai 2025, p. 14-15.

+ -

8.

Olivier Roy, « Les droites et Trump : crise et avenir d’une tradition politique », Le Grand Continent, 28 mars 2025, [en ligne].

+ -

9.

Salman Rushdie, «The new empire within Britain», New Society, 9 December 1982.

+ -

10.

Paul Gilroy, Postcolonial Melancholia, Columbia University Press, 2005, p. 87-120.

+ -

Quant Ă  ce qui constitue l’identitĂ© politique de Reform UK, le travail dĂ©finitionnel est moins Ă©vident. Le trait distinctif le plus prĂ©gnant du parti est sans doute sa dimension populiste, prise dans le sens qu’en donne Cas Mudde, politologue spĂ©cialiste des populismes de droite, c’est-Ă -dire comme une opposition faite entre le « peuple », considĂ©rĂ© comme une entitĂ© en soi, et les Ă©lites6. Un proche de l’actuel Premier ministre Keir Starmer agrĂ©ait anonymement cette opposition en mai dernier dans les colonnes du New Statesman, affirmant que l’élan de Reform UK rĂ©sultait de « la longue incapacitĂ© de SW1 [code postal du quartier de Westminster, vĂ©ritable cƓur politique du pays] Ă  comprendre les vies ordinaires »7. L’architecte de ce positionnement qu’est Nigel Farage le fait consciemment, ayant flairĂ© dans le climat antipolitique post-crise financiĂšre de 2008 un carburant Ă©lectoral efficace. De maniĂšre rĂ©vĂ©latrice, il affirme le soir de la victoire du « Leave » en 2016 que « cela sera une victoire du vrai peuple, […] du peuple ordinaire […] du peuple dĂ©cent ». Plus rĂ©cemment, il a rĂ©agi Ă  la victoire de Donald Trump outre-Atlantique en dĂ©clarant : « le populisme Ă©tait le gagnant des rĂ©centes Ă©lections en AmĂ©rique, qui peut arguer qu’il ne pourrait en ĂȘtre de mĂȘme au Royaume‑Uni ? ». Il reprend ainsi Ă  son compte ce qu’on lui lançait jusqu’ici en anathĂšme.

Une des caractĂ©ristiques de ce populisme est qu’il est identitaire, « plus nostalgique que rĂ©actionnaire »8. Parmi les ressorts du discours nostalgique de Farage, l’imaginaire de l’Empire joue un rĂŽle important. Avec ce « nouvel Empire au sein du Royaume‑Uni »9 que constitue le souvenir toujours vivace de la domination mondiale britannique et de son territoire colonial sur lequel le soleil ne se couchait jamais, l’appel aux Ă©motions demeure actuellement un puissant Ă©lĂ©ment du narratif mobilisĂ©. Le dĂ©classement toujours plus fort crĂ©e une « mĂ©lancolie postcoloniale10 » rendant tout deuil de l’impĂ©rialisme passĂ© impossible. Par ailleurs, cette nostalgie a largement intĂ©grĂ© les valeurs libertaires post-soixante-huitardes, pour les opposer au « wokisme » et Ă  la population immigrĂ©e. En cela, son idĂ©ologie diffĂšre de celle Tories, embrassant Ă  la fois un postconservatisme sur la question des mƓurs (pas simplement une attitude rĂ©actionnaire donc) et un postlibĂ©ralisme sur les questions identitaires. Par sa dĂ©nomination mĂȘme, le ton est donnĂ© : contrairement aux Tories qui souhaitent « conserver », le parti de Farage plaide pour une « rĂ©forme » devant conduire Ă  des changements radicaux (Ă©tymologiquement, Ă  la racine) au sein de la sociĂ©tĂ© anglo-saxonne. Reform UK est aussi Ă  mille lieues du Parti conservateur sur l’Ukraine. Si UKIP avait une vision nĂ©olibĂ©rale et thatchĂ©rienne de l’économie, le nouveau parti a un positionnement plus Ă  gauche, n’hĂ©sitant pas Ă  se dĂ©clarer favorable Ă  des nationalisations (Ă  l’instar du positionnement Ă©conomique difficilement qualifiable du Rassemblement national en France ; voir Figures 3 et 4). D’aucuns diraient qu’il rentrerait dans l’oxymore qu’avait forgĂ© George Orwell : un « socialisme tory ».

NĂ©anmoins, Ă©tant donnĂ© que l’objectif principal de UKIP et du Parti du Brexit est bel et bien atteint (depuis le 31 janvier 2020), Reform UK concentre ses efforts sur la question migratoire et tout ce qui a trait Ă  l’identitĂ© du Royaume‑Uni.

Figure 3 : Positionnement sur l’échelle droite-gauche des partis politiques britanniques en 2024 (CHES, 2024) (0 Ă  10, du plus Ă  gauche au plus Ă  droite).

Figure 4 : Les partisans de Reform UK tendent Ă  ĂȘtre davantage de gauche que les Conservateurs sur des enjeux tels que les nationalisations et les inĂ©galitĂ©s de richesse (More in Common, 2025).

Notes

11.

Otto Kirchheimer, Political Parties and Political Development, Princeton University Press, décembre 1966.

+ -

De plus, un double processus est Ă  l’Ɠuvre Ă  l’égard de Reform UK : une « normalisation » ainsi qu’une « professionnalisation ». Pour la premiĂšre, le quotidien de centre-droit The Times, par la plume de son journaliste Fraser Nelson, constatait que « ce n’est plus si oui ou non Reform peut ĂȘtre un parti de gouvernement, il l’est dĂ©jĂ  ». Si jusqu’ici ses dĂ©tracteurs pointaient du doigt le racisme patentĂ© de certains cadres des prĂ©cĂ©dents partis dirigĂ©s par Farage, ainsi que le caractĂšre fantasque – voire toxique – de leur chef, une stratĂ©gie de professionnalisation de long cours a depuis lors Ă©tĂ© appliquĂ©e. Ce qui fait dire Ă  Luke Tryl, prĂ©sident de l’institut de sondage More in Common, que de telles accusations ne suffiront probablement plus Ă  Ă©loigner Reform UK du pouvoir. De mĂȘme, cette stratĂ©gie n’a pas fonctionnĂ© pour les DĂ©mocrates Ă  l’encontre de Donald Trump aux États-Unis.

On note par ailleurs un clair dĂ©sir au sein de Reform UK d’opĂ©rer un tournant pro-patronat, incarnĂ© par la personne de Zia Yusuf, un ancien cadre exĂ©cutif de Goldman Sachs. Pour chercher Ă  sĂ©duire le monde des affaires, le leader a promis de nommer des chefs d’entreprise Ă  des postes ministĂ©riels clefs, dont le TrĂ©sor, s’il venait Ă  remporter le prochain scrutin. Les rĂ©cents succĂšs Ă©lectoraux poussent le monde Ă©conomique Ă  s’intĂ©resser sĂ©rieusement aux propositions de Reform UK, et Ă  tenter de les inflĂ©chir en sa faveur. Par exemple, en janvier dernier, Farage Ă©tait aperçu dans le prestigieux club Oswald’s Ă  Mayfair, propriĂ©tĂ© d’un de ses importants donateurs Robin Birley, oĂč Ă©taient prĂ©sents une vingtaine de dirigeants d’entreprises majeures, le duc de Marlborough (dont l’ancĂȘtre n’est autre que Winston Churchill), Aaron Banks (qui a financĂ© la campagne pro-Brexit) ou encore le milliardaire Nick Candy, aussi trĂ©sorier du parti. Reform UK aurait amassĂ© en une soirĂ©e plus d’un million de livres (lĂ  oĂč sur l’entiĂšretĂ© de l’annĂ©e 2023, il n’avait rĂ©uni qu’un peu plus de dix pour cent de cette somme). Et raflant au passage deux importants donateurs du Parti conservateur, Mohamed Amersi et Bassim Haidar.

Toutefois, Reform UK n’a Ă  l’heure actuelle que trois employĂ©s Ă  plein temps chargĂ©s d’élaborer des politiques susceptibles d’ĂȘtre mises en place. C’est un chiffre extrĂȘmement faible si le parti Ă©tait appelĂ© Ă  gouverner, mĂȘme s’il est prĂ©vu qu’ils en recrutent quatre supplĂ©mentaires d’ici Ă  mai 2026. Il peut nĂ©anmoins s’appuyer sur plusieurs figures qui tentent de s’imposer telles que David Bull (ancien Ă©lu europĂ©en Ă  la rĂ©putation d’excellent communicant), Zia Yusuf dĂ©jĂ  mentionnĂ©, mais aussi Dan Jukes et Ed Sumner (directeurs de communication), le stratĂšge Chris Bruni-Lowe ou encore Aaron Lobo (directeur des opĂ©rations) ainsi que sur le vivier d’élus locaux rĂ©cemment dĂ©signĂ©s Ă  travers l’Angleterre. Enfin, un Ă©cosystĂšme naissant de think tanks gravitent autour du parti, comme le CFABB (« Centre pour une Meilleure [Grande-]Bretagne ») entretenant avec ce dernier des liens Ă©troits, puisque son directeur Ă©tait un Ă©minent membre de Reform UK. En quelques annĂ©es, le parti de Farage a Ă©normĂ©ment gagnĂ© en crĂ©dibilitĂ©, conjointement Ă  sa dĂ©diabolisation croissante.

Pourtant, l’essor de Reform UK est paradoxal, dans la mesure oĂč tous les sondages rĂ©cents illustrent un phĂ©nomĂšne de « Regretxit » ou de « Bregret » (en juillet dernier, More in Common pointait que seulement 29% des sondĂ©s maintiendraient leur vote en faveur du Brexit, tandis qu’une autre Ă©tude de YouGov soulignait que deux tiers des britanniques estiment mĂȘme que c’était une erreur – voir Figure 5). Mais le paradoxe n’est qu’apparent. Reform UK est parvenu Ă  se faire une place durable dans le paysage politique au-delĂ  de la seule problĂ©matique sur laquelle ses deux prĂ©dĂ©cesseurs Ă©taient centrĂ©s, Ă  savoir un Brexit d’inspiration nationaliste. Par son changement de nom, a Ă©tĂ© actĂ©e sa transformation en parti « attrape‑tout »11, pour reprendre le concept forgĂ© par le politiste Otto Kirchheimer en 1966, c’est-Ă -dire attirant des Ă©lecteurs particuliĂšrement divers. Car pour asseoir sa position politique, il lui fallait entraĂźner davantage que les Ă©lecteurs conservateurs, seniors ayant votĂ© en faveur du Brexit (constituant la base de Reform UK), mais bien les 17,4 millions de personnes ayant votĂ© « Leave », et mĂȘme davantage.

Figure 5 : Neuf ans aprĂšs le Brexit, une majoritĂ© de Britanniques estiment que c’était une erreur (YouGov, 2025).

Source :

Get the data, 16-17 juin 2025

Dans le droit fil de cette fracture « Remain » contre « Leave », Reform UK s’est progressivement imposĂ© comme la principale opposition et l’alternative gouvernementale Ă  l’establishment bipartisan anglo-saxon Labour/Tory, rejetĂ© comme un « UMPS » local. C’est d’ailleurs ce qui Ă©tait ressorti comme une des raisons phares du vote Reform UK dans une Ă©tude YouGov de janvier 2025. Ce statut de premier opposant rĂ©sulte naturellement d’un objectif conscient du parti de se prĂ©senter comme tel, mais est tout autant la consĂ©quence de la maniĂšre avec laquelle les travaillistes (l’actuelle majoritĂ©) l’exposent. L’inflexion stratĂ©gique a Ă©tĂ© officialisĂ©e expressĂ©ment en mai dernier lors d’un discours du Premier ministre oĂč Keir Starmer a ciblĂ© trĂšs frontalement Farage et Reform UK, leur confĂ©rant par lĂ -mĂȘme une crĂ©dibilitĂ© accrue, et relĂ©guant par consĂ©quent le Parti conservateur au second plan. Au sein du Parti travailliste (Labour), nombreux furent ceux qui critiquĂšrent ce choix : en jouant ainsi la compĂ©tence contre la protestation, Starmer s’érige certes en dernier rempart contre le populisme (lançant une sorte de bataille pour l’ñme de la Grande‑Bretagne) mais nourrit aussi la stratĂ©gie de normalisation prĂ©cĂ©demment dĂ©taillĂ©e. Ainsi, l’ex-secrĂ©taire d’État aux transports, Louise Haigh, qualifie Farage de « menace existentielle » au Labour, le dĂ©peignant comme l’adversaire incontournable qu’il souhaite ĂȘtre.

Figure 6 : Reform atteint un record de 35% d’intentions de vote, avec 15 points au-dessus des Travaillistes (BMG Research, septembre 2025).

De tout cela, rĂ©sulte l’incroyable popularitĂ© actuelle de Reform UK. Avec 35% d’intentions de vote au 1er septembre 2025, c’est un vĂ©ritable bouleversement de la politique britannique. Le parti de Farage double ses scores par rapport Ă  2024, oĂč il avait atteint 14,3% aux Ă©lections gĂ©nĂ©rales qui ont vu le triomphe des travaillistes. Si cela ressemblait en septembre Ă  un retour d’une relative stabilitĂ© avec un Ă©vident premier dans les sondages (Reform), un deuxiĂšme (Labour) et un troisiĂšme (Tory), ainsi que l’analysait Luke Tryll de More in Common. Depuis, deux phĂ©nomĂšnes ont rebattu les cartes : d’une part les dĂ©bats budgĂ©taires ont ramenĂ© les travaillistes au niveau des conservateurs autour de 17/18% des intentions de vote, d’autre part on observe l’essor des Verts – se positionnant Ă  la gauche du Labour – qui sont dans le mĂȘme ordre de grandeur. Paradoxalement, cette percĂ©e Ă©lectorale semble se faire essentiellement au dĂ©triment de Reform qui subit ces derniĂšres semaines une lĂ©gĂšre tendance baissiĂšre.

Lors des derniĂšres Ă©lections locales en mai 2025, le parti de Farage a dĂ©jĂ  arrachĂ© bon nombre de victoires Ă  travers le pays (677 des 1600 siĂšges en jeu), et celles de mai prochain en Écosse et au Pays de Galles devraient aussi augmenter largement la proportion de responsables locaux acquis au parti.

Si Reform UK caracole ainsi en tĂȘte des intentions de vote et semble inarrĂȘtable, c’est aussi en grande partie du fait de la personnalitĂ© de Nigel Farage.

Figure 7 : Royaume‑Uni : intentions de vote aux Ă©lections gĂ©nĂ©rales (2025) – Politico

II Partie

Le « facteur farage » : du rÎle incontournable de M. Brexit

Notes

12.

Michael Crick, One Party After Another: The Disruptive Life of Nigel Farage, Simon & Schuster, février 2022.

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13.

Stephen Bush, ‘’Trump and Farage are politicians for the post-TV age’’, Financial Times, 20 mai 2025, [en ligne].

+ -

14.

Erisa Zykaj, Luciano Morganti et Karen Donders, ‘’The staging of the Brexit rhetoric inside the European Parliament: The case of Nigel Farage’’, Journal of Contemporary European Studies, 9 janvier 2025, [en ligne].

+ -

15.

Michael Bossetta, ‘’Fighting Fire with Fire: Mainstream Adoption of the Populist Political Style in the 2014 Europe Debates between Nick Clegg and Nigel Farage’’, British Journal of Politics and International Relations, vol. 19, no. 4, 2017, p. 715-734, [en ligne].

+ -

VoilĂ  bien un quart de siĂšcle que celui que le journal (de gauche) The Guardian surnommait dĂ©jĂ  « The Outsider » en 2001 occupe un espace mĂ©diatique sans cesse croissant. Il est dorĂ©navant bien installĂ© dans son fauteuil de dĂ©putĂ© sur lequel il s’est hissĂ© pour la premiĂšre fois Ă  l’étĂ© 2025 au bout de la huitiĂšme tentative. Ce n’est pas pour rien que la premiĂšre biographie qui lui est consacrĂ©e en 2022 s’intitule « un parti aprĂšs l’autre » 12, tant l’un des personnages les plus controversĂ©s outre-Manche survit toujours aux (nombreuses) embĂ»ches qu’il a trouvĂ©es sur son passage. Il est ainsi sorti quasi indemne du crash d’un petit biplace qu’il conduisait en 2010. Il s’était Ă©crasĂ© aprĂšs que la banderole « VOTEZ POUR VOTRE PAYS – VOTEZ UKIP » qu’il dĂ©ployait au-dessus de sa circonscription s’est emmĂȘlĂ©e dans l’hĂ©lice de son avion.

PersonnalitĂ© politique prĂ©fĂ©rĂ©e des anglo-saxons (culminant Ă  38% de popularitĂ© parmi la population, dixit YouGov) ou du moins la plus efficace aujourd’hui (selon Fraser Nelson du Times), Farage est l’archĂ©type du leader populiste charismatique : image de l’homme authentiquement ordinaire, tribun hors norme, franc-tireur au langage populaire et Ă  l’humour acerbe qui « dit tout haut ce que tous penseraient tout bas ». Le Wall Street Journal avait bien rĂ©sumĂ© la chose en le qualifiant de « Trump avec une pinte ». La comparaison entre les deux hommes – d’ailleurs trĂšs proches – n’est pas rare. Le principal intĂ©ressĂ© lui-mĂȘme revendique s’ĂȘtre inspirĂ© des recettes du prĂ©sident amĂ©ricain pour attirer les déçus du bipartisme traditionnel, perçu comme trop policĂ©.

L’un et l’autre bĂ©nĂ©ficient d’une grande attention mĂ©diatique, friande de leurs frasques et de leurs excĂšs, qui prĂ©cĂšde leur popularitĂ© Ă©lectorale. Ce sont deux hommes politiques « post-tĂ©lĂ©visuels »13. LĂ  oĂč l’homme politique tĂ©lĂ©visuel savait parfaitement montrer une image professionnelle et respectable, et qualifiera aisĂ©ment un Farage de clown. Ce dernier parvient Ă  donner une performance « d’anarchie contrĂŽlĂ©e » bien plus authentique que ses dĂ©tracteurs, par consĂ©quent plus adaptĂ©e aux codes communicationnels viraux du XXIe siĂšcle. Ce n’est pas un hasard si la figure de proue de Reform cumule plus d’un million d’abonnĂ©s sur la plateforme chinoise TikTok, alors que ni Starmer (Labour) ni Kemi Badenoch (cheffe du Parti conservateur) n’y possĂšdent un compte. MĂȘme lorsqu’il s’était (provisoirement) retirĂ© de l’échiquier politique, c’était pour mieux peser sur le dĂ©bat public en animant son Ă©mission « Farage » sur GB News, continuant ainsi sa croisade contre les Ă©lites libĂ©rales.

S’il ne se cache pas d’user du style populiste Ă  la maniĂšre de Donald Trump, il faut aussi regarder – pour comprendre sa stratĂ©gie – du cĂŽtĂ© de l’Italie, oĂč il ne lui a pas Ă©chappĂ© que l’approche de Giorgia Meloni, modĂ©rant quelque peu sa rhĂ©torique pour poursuivre une quĂȘte de respectabilitĂ©, porte ses fruits. On note par ailleurs un clair dĂ©sir au sein de Reform UK d’opĂ©rer un tournant pro-patronat, Ă  l’instar de la PremiĂšre ministre italienne, Giorgia Meloni, qui cultive des liens Ă©troits avec la Cofindustria reprĂ©sentant les chefs d’entreprise italiens. Un des principaux dĂ©fis Ă  cet Ă©gard est de convaincre les responsables Ă©conomiques outre-Manche de la compatibilitĂ© entre leur besoin de main-d’Ɠuvre et la mise en place de la rĂ©elle politique migratoire restrictive prĂŽnĂ©e par Farage. Le principal artisan de cette opĂ©ration de sĂ©duction est Zia Yusuf, un ancien cadre exĂ©cutif de Goldman Sachs. Concernant Giorgia Meloni, Farage confiait que « bien qu’elle ait déçu certains de ses soutiens les plus radicaux […] elle a dĂ©placĂ© le curseur sur une variĂ©tĂ© de sujets en Italie, les rendant respectables », chose qu’il est parvenu Ă  accomplir pour la sortie du Royaume‑Uni de l’Union europĂ©enne, et qu’il compte bien rĂ©itĂ©rer de plus belle (voir Figure 8). De fait, plĂ©thore de travaux acadĂ©miques illustrent l’influence de sa rhĂ©torique sur la perception de l’Union comme une organisation menaçant la dĂ©mocratie14 ou encore sur l’adoption de son style populiste par ses adversaires lors des dĂ©bats (forcĂ© de combattre « le feu par le feu »15).

Figure 8 : “L’iceberg Reform UK” – sur la totalitĂ© des votants potentiels, 42% soutiennent actuellement Reform UK, ou pourraient considĂ©rer un vote en faveur du parti, reprĂ©sentant un agrĂ©gat sociologique divers, aux prĂ©fĂ©rences tout aussi plurielles (en %)

III Partie

L’avĂšnement d’un momentum ? une analyse des dynamiques politico-institutionnelles

Notes

16.

Stephen Castle, « Inside the Tories’ Turmoil: A Long, Lonely Fall for the Conservatives », The New York Times, 29 aoĂ»t 2024, [en ligne].

+ -

17.

David Hanley, op.cit.

+ -

18.

Pete Dorey, « David Cameron’s catastrophic miscalculation: The EU Referendum, Brexit and the UK’s ‘culture war’ », Observatoire de la sociĂ©tĂ© britannique, n° 27 | 2021, p. 195-226, [en ligne].

+ -

19.

Gilles Leydier et Karine Tournier-Sol, Le Royaume‑Uni de Boris Johnson Ă  Rishi Sunak : crises en sĂ©rie, Observatoire de la sociĂ©tĂ© britannique, vol. 31, 2024.

+ -

20.

Agnùs Alexandre-Collier, ‘’From Rebellion to Extinction: Where Have All the Tory Remainer MPs Gone?”, Political Quarterly, vol. 91, n° 1, 2020, p. 24-30.

+ -

21.

Timothée Barnaud, « Le come-back fracassant de Nigel Farage, le clown devenu opposant numéro 1 à Keir Starmer », Huffington Post France, 6 juillet 2025 [en ligne].

+ -

22.

“Measuring Poverty 2024. A report of the Social Metrics Commission”, octobre 2024 [en ligne].

+ -

23.

Pour une Ă©vocation de cette mutation, voir Julie Zaugg, « Au Royaume‑Uni, une Ă©pidĂ©mie d’emplois sans travail garanti », lemonde.fr, 14 avril 2025 [en ligne].

+ -

Reform UK n’émerge pas ex nihilo, indĂ©pendamment de la situation politique du Royaume‑Uni. En effet, la victoire Ă©ventuelle de Farage devra moins Ă  ses mĂ©rites propres qu’à la dĂ©route des Travaillistes et des Conservateurs.

Le niveau de faiblesse historique du Parti conservateur, principalement dĂ» Ă  ses erreurs durant les quinze annĂ©es de son rĂšgne, est l’assurance d’avoir un Reform puissant. Comme le titrait un article du New York Times, « les Tories ont littĂ©ralement perdu la Grande-Bretagne16 » (voir Figure 9). Pourtant, comme le relevait le professeur David Hanley pour la Fondapol en avril 2010, « la droite britannique est entiĂšrement, et depuis toujours, dominĂ©e par le Parti conservateur17 ». Quels sont les ressorts de cette crise inĂ©dite, qui n’interdit plus de penser que le duopole Labour/Tory puisse s’effondrer, dix ans aprĂšs la chute du tandem UMP/PS en France ? Outre la problĂ©matique migratoire que nous dĂ©velopperons dans la partie suivante, c’est la question europĂ©enne qui a fini d’affaiblir les Tories, aprĂšs avoir dĂ©jĂ  perturbĂ© les mandats conservateurs de Thatcher et Major. La montĂ©e en puissance de UKIP sous Cameron est essentiellement le fait de l’exaspĂ©ration de l’aile droite des conservateurs face Ă  son « euroscepticisme modĂ©rĂ© »18. Ces dĂ©saccords sur la ligne des Tories vis-Ă -vis de l’Union se sont soldĂ©s par la victoire de la ligne « radicale » reprĂ©sentĂ©e par Boris Johnson. LĂ -dessus, UKIP puis le Parti du Brexit sont au-delĂ  des simples « nuisances bĂ©nignes » que dĂ©crivait Hanley en 2010, mais davantage une pression constante et montante amenant les conservateurs Ă  courir aprĂšs UKIP puis ses successeurs, transformant de facto les Tories en « copies » de leurs rivaux plus droitiers19 . PlutĂŽt que de produire une synthĂšse des divers courants prĂ©sents en leur sein comme ils le faisaient historiquement, les Tories sont progressivement devenus idĂ©ologiques sur la question du Brexit. Ils ont purgĂ© toute dissidence modĂ©rĂ©e ou toute personne qui demeurait partisane du « Remain »20. De surcroĂźt, on peut avancer que le style dĂ©tonnant et populiste de Boris Johnson – s’il a certes permis au parti de perdurer Ă  Downing Street – a nĂ©anmoins brouillĂ© la frontiĂšre avec sa droite. En rĂ©sumĂ©, les Ă©lecteurs prĂ©fĂšrent dĂ©sormais l’original Ă  la copie21. Ajoutons Ă  cela l’instabilitĂ© qui a suivi, et l’on obtient les raisons du dĂ©gagisme ayant propulsĂ© Starmer au poste de Premier ministre. Mais celui-ci n’échappe pas Ă  l’impopularitĂ© qui frappe le pouvoir en place, ce qui conduit les deux principaux partis du systĂšme anglo-saxon Ă  ĂȘtre rejetĂ©s massivement.

Le dĂ©saveu de nombreux Ă©lecteurs Ă  l’égard du Parti conservateur et des Travaillistes est indissociable de l’assombrissement de la situation Ă©conomique et sociale du pays. Depuis 2010, le tissu social britannique s’est progressivement dĂ©litĂ©. Plus d’une personne sur cinq vit sous le seuil de pauvretĂ© relative, soit 14,3 millions de Britanniques en 2022. Cette proportion se porte mĂȘme Ă  un quart de la population, soit 16 millions de personnes, si l’on intĂšgre les coĂ»ts du handicap ou encore de garde d’enfants, selon la Social Metrics Commission en 202422. Un rĂ©vĂ©lateur de cette fragilitĂ© grimpante est visible dans l’explosion de la demande Ă  laquelle font face les banques alimentaires outre-Manche. Le marchĂ© du travail est marquĂ© par une prĂ©carisation accrue. Depuis le milieu des annĂ©es 2000, la part des contrats zĂ©ro heures qui ne garantissent aucune durĂ©e de travail minimum mais qui imposent au travailleur d’ĂȘtre en permanence Ă  disposition de l’entreprise, a Ă©tĂ© multipliĂ©e par huit23. Les quinze derniĂšres annĂ©es sont mĂȘme qualifiĂ©es de « pire pĂ©riode de croissance des niveaux de vie depuis des gĂ©nĂ©rations » par l’Institute for Fiscal Studies. À cela, il faut rajouter une crise du logement sans prĂ©cĂ©dent depuis la Seconde Guerre mondiale. L’accĂšs Ă  la propriĂ©tĂ© est structurellement impossible Ă  atteindre pour une vaste portion de la population, 20% des locataires consacrant plus de 60% de leur revenu mensuel Ă  leur loyer. L’extrĂȘme prĂ©caritĂ© de l’habitat atteint des sommets, touchant environ 300.000 mĂ©nages rien qu’en Angleterre. De plus, la politique d’austĂ©ritĂ© sous David Cameron post-crise de 2008 a produit des effets particuliĂšrement nĂ©fastes sur les services publics, au premier rang desquels la NHS (le systĂšme sanitaire anglo-saxon) qui a particuliĂšrement souffert : triplement des listes d’attente entre 2010 et 2024 et progression des dĂ©serts mĂ©dicaux entre autres. L’éducation n’est pas en reste avec des inĂ©galitĂ©s qui s’aggravent et un sous-investissement massif. Enfin le Brexit a aggravĂ© cette dynamique dĂ©lĂ©tĂšre, en faisant perdre 5% de PIB sur les huit premiĂšres annĂ©es par rapport Ă  d’autres Ă©conomies comparables, estime Goldman Sachs, induisant une perte de productivitĂ© et d’attractivitĂ© consĂ©quente. Tout cela a offert un terreau particuliĂšrement fertile au discours populiste de Nigel Farage.

Figure 9 : Ceux qui votÚrent pour les Conservateurs en 2019 sont désormais plus enclins à voter pour Reform UK que pour les Conservateurs à nouveau. Répartition du vote Tory de 2019 en pourcentage (More in Common, 2025).

Notes

24.

Andrew Marr, “Politics: If Starmer Is to See Off the Threat from Farage, He Must Go on the Attack Now”, New Statesman, Londres, vol. 154, n° 5808, mai 2025, p. 14-15.

+ -

25.

Renaud Large (coord.), La « troisiÚme gauche «» en Europe, le nouveau clivage post-sociétal qui vient ? Fondation Jean-JaurÚs, juin 2025 [en ligne].

+ -

26.

Karine Tournier-Sol, Prendre le large : le UKIP et le choix du Brexit, Paris, Vendémiaire, 2017.

+ -

Ce que le systĂšme des partis expĂ©rimente en Grande-Bretagne est une violente fracture qu’il n’a pas vĂ©cue depuis bien longtemps. Certains comparent le moment actuel Ă  la montĂ©e du Parti social-dĂ©mocrate, au dĂ©but des annĂ©es 1980, qui, pensait-on, allait menacer le bipartisme traditionnel. Mais la montagne a finalement accouchĂ© d’une souris. Tandis que d’autres – dont des analystes reconnus comme Sir John Curtice – comparent l’instant aux annĂ©es 1920 avec la division du Parti libĂ©ral, qui avait alors permis l’émergence du Labour comme principale alternative aux Tories, suggĂ©rant une possible refondation totale du paysage politique britannique24. Quoi qu’il en soit, la popularitĂ© de Reform doit beaucoup Ă  la disgrĂące des deux grands partis, rĂ©sultant entre autres de leurs passages au pouvoir respectifs.

Dans ce contexte, Starmer et son gouvernement se savent en sursis, et cherchent un moyen de juguler l’hĂ©morragie. Vis-Ă -vis de la pĂ©riode Corbyn (2015-2020), un changement clair de la ligne du Parti travailliste est advenu avec le retour sur la scĂšne britannique des partisans du courant conservateur Blue Labour, dont les principaux ambassadeurs furent Ed Miliband et Maurice Glasman au dĂ©but des annĂ©es 2010. Ce courant, en opposition au New Labour et Ă  la ligne de Tony Blair, correspond au conservatisme de gauche prĂŽnĂ© par David Goodhart25. À gauche Ă©conomiquement, Ă  droite culturellement, cette troisiĂšme voie post-sociĂ©tale – et surtout post-Brexit – voit dans le fait d’avoir supplantĂ© le social par l’identitaire la raison de la dĂ©faite possible du parti. Actant les Ă©volutions de la sociĂ©tĂ© britannique, Goodhart plaide en faveur d’une occupation par le parti de Starmer de l’espace politique du « populisme dĂ©cent » jusqu’alors monopolisĂ© par Reform UK. L’actuel occupant du 10, Downing Street est reconnu comme proche de ce courant. Il l’a laissĂ© transparaĂźtre en mai lorsqu’il reprochait publiquement Ă  ses prĂ©dĂ©cesseurs d’avoir menĂ© une « expĂ©rience de frontiĂšres ouvertes », sonnant l’alarme sur le risque que le Royaume‑Uni devienne une « Ăźle d’étrangers ». Pour le politiste Colin Hay, c’était assurĂ©ment un message lancĂ© aux Ă©lecteurs inquiets au sujet de l’immigration et une rĂ©action Ă  la cote de popularitĂ© impressionnante de Reform UK. Toutefois, ce conservatisme social ne fait pas l’unanimitĂ© dans les rangs de la gauche anglo-saxonne, qui y voit parfois un symptĂŽme d’une victoire idĂ©ologique de Nigel Farage et un jeu dangereux oĂč le Labour risque surtout de s’aliĂ©ner ses fractions les plus progressistes, sans pour autant gagner des voix dans l’électorat plus conservateur. Ainsi, depuis juillet 2025, l’ex-chef de file des Travaillistes Jeremy Corbyn a lancĂ© « Your Party » (Votre Parti) pour attirer les déçus du gouvernement actuel. Starmer peut-il vaincre le populisme sans en faire usage lui-mĂȘme, en « combattant en travailliste », ainsi qu’il l’assurait Ă  son groupe, ou bien est-il condamnĂ© Ă  empiĂ©ter sur le terrain de Farage ?

À ce sujet, il a existĂ© des forces politiques se situant Ă  droite de Reform UK. Historiquement « la tradition fasciste existe bel et bien au Royaume‑Uni » rappelait Karine Tournier-Sol dans son ouvrage sur UKIP26. Citons la British Union of Fascists, le parti d’Oswald Mosley dans les annĂ©es 1930, puis les groupes d’Arthur Kenneth Chesterton durant toute la seconde moitiĂ© du XXe siĂšcle (la Ligue des loyalistes de l’Empire, le Front national britannique par la suite) et enfin le Parti national britannique de Nick Griffin jusqu’en 2014. Depuis une bonne dizaine d’annĂ©es, le flambeau de l’extrĂȘme droite anglo-saxonne (et du nationalisme spĂ©cifiquement anglais) a Ă©tĂ© repris par Tommy Robinson – l’homme Ă  l’origine de l’appel Ă  manifester qui a secouĂ© l’Angleterre en septembre 2025 – et son « English Defence League ». Ces mouvements sont bien sĂ»r d’une toute autre nature et sans commune mesure avec ce que reprĂ©sente de nos jours Reform, ils sont bien plus marginaux et radicaux.

Le parti de Farage se professionnalisant et se normalisant de plus en plus, il perd par consĂ©quent son qualificatif d’outsider et voit fleurir les critiques provenant de sa droite. C’est du moins ce que semble illustrer le phĂ©nomĂšne du mouvement Restore Britain (« Restaurer la [Grande-]Bretagne »), lancĂ© en juin dernier par Rupert Lowe, un dissident venant des rangs mĂȘmes de Reform UK. S’il n’est pas un parti politique, la mouvance ambitionne d’utiliser sa surmĂ©diatisation (un demi-million d’abonnĂ©s sur X) pour forcer une droitisation des dĂ©bats et Nigel Farage lui-mĂȘme les estime trop extrĂȘmes. En guise d’exemple, Lowe est un habituĂ© des tweets provocateurs, comme son « chaque jour est un magnifique jour pour quelques dĂ©portations » le 11 aoĂ»t 2025. Sa pĂ©tition pour une dĂ©portation de masse a tout de mĂȘme recueilli en six heures les 100.000 signatures nĂ©cessaires pour lancer un dĂ©bat Ă  Westminster.

Farage a ouvert la porte Ă  des forces plus radicales que lui, quand bien mĂȘme celles-ci demeureraient relativement marginales, ou bien seraient des reliquats des mouvements d’ultra-droite ayant toujours existĂ© au Royaume‑Uni depuis une centaine d’annĂ©es.

Enfin, une fois tous ces rapports de force politiques posĂ©s, il reste Ă  apprĂ©hender les spĂ©cificitĂ©s institutionnelles propres au systĂšme britannique. Tout d’abord, les prochaines Ă©lections gĂ©nĂ©rales devraient avoir lieu « au plus tard » (soit au terme des cinq ans de mandature) en 2029, mĂȘme si – depuis la loi de 2022 sur la dissolution et la convocation du Parlement– le Premier ministre peut demander au Roi de dissoudre le Parlement avant cette date. Reform UK va donc devoir se maintenir en position de futur vainqueur s’il veut envoyer Farage Ă  Downing Street. Toutefois, le scrutin uninominal majoritaire Ă  un tour (first-past-the-post) de ces Ă©lections rend difficile l’obtention de siĂšges lorsque que l’électorat est dispersĂ© sur tout le territoire. Ainsi, aux derniĂšres Ă©lections gĂ©nĂ©rales du 4 juillet 2024, Reform a obtenu 14,3% des suffrages mais cela ne s’est traduit que par cinq siĂšges de dĂ©putĂ©s. À l’inverse, l’électorat trĂšs concentrĂ© du Parti national Ă©cossais (SNP) lui a permis d’envoyer neuf reprĂ©sentants Ă  la Chambre des communes avec seulement 2,5% du total des voix – (voir Figure 10). Par ailleurs, tous les ans se tiennent des Ă©lections locales au Royaume‑Uni, et elles revĂȘtent une importance certaine pour les partis. Les prochaines, en mai 2026, pourraient contribuer Ă  accroĂźtre le nombre de maires et de conseillers locaux issus de Reform UK.

Figure 10 : Carte Ă©lectorale des Ă©lections gĂ©nĂ©rales britanniques de 2024, pour lesquelles Reform UK a recueilli 2 points de plus que les LibĂ©raux-dĂ©mocrates, mais ceux-ci n’ont obtenu que 5 siĂšges, contre 72 pour le parti centriste (Politico).

IV Partie

Le Royaume-Uni, théùtre de violentes guerres culturelles

Notes

27.

JĂ©rĂŽme Fourquet, L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisĂ©e, Paris, Seuil, 2019.

+ -

28.

Christophe Guilluy, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Paris, Champs actuel / Flammarion, 2014.

+ -

29.

Christophe Guilluy, Métropolia et Périphéria. Un voyage extraordinaire, Paris, Flammarion, 2025.

+ -

30.

David Goodhart, Les deux clans, trad. Valérie Le Plouhinec, Paris, Les ArÚnes, 2019.

+ -

31.

Charlie Ellis, “A Narrowing of the British Conservative Mind?”, Society, vol. 59, n° 6, 2022, p. 682-690 [en ligne].

+ -

32.

David Goodhart, « Face Ă  l’insĂ©curitĂ© Ă©conomique et culturelle, il faut inventer un thatchĂ©risme de gauche », Le Figaro Vox, 6 juillet 2025 [en ligne].

+ -

33.

Sondage YouGov, “What is attracting 24% of Britons to Reform UK?”, 16 et 17 janvier 2025, Ă©chantillon : 2268 adultes britanniques [en ligne].

+ -

34.

Rebecca Partos, The Making of the Conservative Party’s Immigration Policy, Londres, Routledge, 2019.

+ -

Dans le fond, si Reform UK est aussi populaire, c’est parce qu’une bonne partie de la population anglo-saxonne a le sentiment qu’il est le plus Ă  mĂȘme de dĂ©crire un mal-ĂȘtre et une colĂšre jusqu’ici larvĂ©s, et d’y rĂ©pondre. Cette derniĂšre est la consĂ©quence de l’arrivĂ©e en Grande-Bretagne de vĂ©ritables guerres culturelles.

Depuis le choix du Royaume‑Uni de quitter l’Union europĂ©enne en juin 2016, le concept de guerres culturelles a fait florĂšs dans les travaux acadĂ©miques tentant de dĂ©crypter le zeitgeist, l’esprit du temps, outre-Manche. Cette notion a Ă©tĂ© initialement utilisĂ©e par James Davison Hunter dans son ouvrage Culture Wars: The Struggle to Define America (1991) pour dĂ©crire les nouveaux ressorts de la polarisation de la scĂšne politique amĂ©ricaine dans les annĂ©es 1990. En clair, il souligne comment deux maniĂšres diffĂ©rentes de voir le monde, empreintes de conceptions divergentes des valeurs et de la morale qui doivent l’organiser, entrent en compĂ©tition pour dĂ©terminer la conduite d’une nation. Cette opposition se ferait entre un groupe partisan d’une certaine « orthodoxie culturelle » (ou d’un traditionalisme communautaire) et un autre plus enclin Ă  adopter un progressisme libĂ©ral, un cosmopolitisme sur ces sujets. À vrai dire, ce constat de fissuration d’une nation a d’ores et dĂ©jĂ  Ă©tĂ© dressĂ© en des termes diffĂ©rents, aussi bien vis-Ă -vis de la situation française que britannique. Pour le cas hexagonal, on peut penser aux analyses de JĂ©rĂŽme Fourquet (et son « archipel français27 ») ou encore Ă  Christophe Guilluy, ayant la paternitĂ© de la « France pĂ©riphĂ©rique28 » devenue une expression commune, et plus rĂ©cemment de l’opposition « MĂ©tropolia et PĂ©riphĂ©ria29 ». L’équivalent anglais est sans doute l’essai publiĂ© par David Goodhart en 2017, dans lequel il analysait le Royaume‑Uni post-Brexit en isolant deux « nouvelles tribus » – pour reprendre le titre de son ouvrage – constituant une fracture devenue le nouveau fons et origo de la polarisation de la politique anglo-saxonne. David Goodhart distingue les « gens de n’importe oĂč » (Anywhere) et les « gens de quelque part » (Somewhere30), recouvrant plus ou moins la mĂȘme dichotomie que les analyses prĂ©cĂ©demment citĂ©es.

Seulement, le Brexit n’est pas la cause de cette cassure, mais plutĂŽt la consĂ©quence et le rĂ©vĂ©lateur de cette division qui traverse la sociĂ©tĂ© anglo-saxonne depuis longtemps. À travers la bataille entre les partisans du « Remain » et du « Leave » sont apparues au grand jour ces deux Angleterre irrĂ©conciliables. À gros traits, l’une, classe dominante urbaine composĂ©e des 10% les plus diplĂŽmĂ©s a votĂ© aux trois quarts en faveur du maintien dans l’Union. Tandis que l’autre, composĂ©e des 10% les plus dĂ©favorisĂ©s n’ayant pas eu l’expĂ©rience d’une universitĂ© communĂ©ment marquĂ©e par un progressisme et une ouverture ambiants, a votĂ© Ă  plus de 60% pour son dĂ©part. Elle se concentre d’ailleurs dans le nord de l’Angleterre et les Midlands, historiquement dĂ©pendants des industries manufacturiĂšres, et dĂ©sormais marquĂ©s par un taux de chĂŽmage particuliĂšrement Ă©levĂ©. Au vu de ce que ce rĂ©fĂ©rendum a soulevĂ©, il y a bel et bien un « avant » et un « aprĂšs » Brexit ; cette guerre culturelle ayant complĂštement restructurĂ© la vie politique britannique. Les politiques identitaires sont devenues l’alpha et l’omĂ©ga du positionnement des partis pour mobiliser l’électorat pro-Brexit par-delĂ  le traditionnel clivage droite/gauche. Ce dernier a complĂštement Ă©tĂ© supplantĂ©.

Ces narratifs de guerres culturelles sont perçus comme la continuation pure et simple du combat pour le Brexit, lui-mĂȘme considĂ©rĂ© comme « la phase initiale d’une contre-rĂ©volution contre l’élite libĂ©rale31 ». Nigel Farage et Reform UK entretiennent dĂ©libĂ©rĂ©ment ce climat dĂ©lĂ©tĂšre dans une visĂ©e Ă©lectoraliste claire, tant le terreau actuel est fertile Ă  leur ascension. NĂ©anmoins, cette situation ne me semble pas ĂȘtre seulement le fruit d’une approche qui serait « descendante », oĂč les Ă©lites mĂ©diatiques et politiques diffuseraient un rĂ©cit et le construiraient de toute piĂšce, selon l’analyse courante de nombreux universitaires. Cela semble surtout matĂ©rialiser une exaspĂ©ration sincĂšre parmi les Britanniques et jusqu’ici relativement ignorĂ©e, venant du bas et non gĂ©nĂ©rĂ©e ex nihilo. Le rĂ©cit proposĂ© par Reform rĂ©pond Ă  l’échec des partis classiques Ă  poser des limites Ă  ce que David Goodhart qualifie de « progressisme devenu lui-mĂȘme illibĂ©ral32 ».

S’il y a un champ de bataille particuliĂšrement prĂ©gnant dans les guerres culturelles qui ont cours actuellement au Royaume‑Uni, c’est bien l’immigration. Principale motivation des Ă©lecteurs de Reform UK (sondage YouGov de janvier dernier33), il convient de revenir presque soixante ans en arriĂšre afin de comprendre ce qui a engendrĂ© l’exaspĂ©ration actuelle des Britanniques. Un discours, en particulier, a Ă©tĂ© au centre d’innombrables controverses sur ce sujet : prononcĂ© le 20 avril 1968 au Conservative Political CenterĂ  Birmingham par Enoch Powell – alors secrĂ©taire d’État Ă  la DĂ©fense du cabinet fantĂŽme d’Edward Heath (futur Premier ministre) –, il reste connu sous le nom de « Rivers of Blood », ou « discours des riviĂšres de sang ». La croissance de l’immigration au Royaume‑Uni lui a inspirĂ© cette vision tirĂ©e de l’ÉnĂ©ide oĂč Virgile prophĂ©tisait un Tibre Ă©cumant de sang. L’intervention de Powell a Ă©tĂ© sujette Ă  tellement de polĂ©miques qu’elle lui a valu d’ĂȘtre Ă©jectĂ© du Cabinet fantĂŽme dĂšs le lendemain de sa prononciation et a surtout eu pour principale consĂ©quence de « dĂ©truire le dĂ©bat sur l’immigration pour un quart de siĂšcle […] rendant impossible mĂȘme d’en parler » (selon les propres mots de Nigel Farage en 2017 au journaliste Jason Cowley). Pendant des dĂ©cennies, il a Ă©tĂ© impossible de tenir des propos trop radicaux sur l’immigration. Pourtant, un changement dans les mentalitĂ©s s’est opĂ©rĂ© il y a deux dĂ©cennies, autour des annĂ©es 2004/2005 du fait de deux facteurs indĂ©pendants. D’une part, il y a la dĂ©cision du gouvernement travailliste (tendance New Labour de Tony Blair) de ne pas imposer la pĂ©riode de sept ans de restriction Ă  la libertĂ© de mouvement (dite « transitional controls ») des ressortissants des dix pays (dont huit post-communistes) ayant rejoint l’Union europĂ©enne, contrairement Ă  la quasi-unanimitĂ© des autres membres, exceptĂ© l’Irlande et la SuĂšde. D’autre part, il ne faut pas sous-estimer l’impact des attentats de 2005 Ă  Londres, depuis lesquels un sentiment de dĂ©fiance envers les musulmans s’est instillĂ© dans la population anglo-saxonne. Cette combinaison, au moment oĂč Nigel Farage prenait la tĂȘte de UKIP, l’a persuadĂ© que le moment Ă©tait venu de rouvrir le dĂ©bat sur l’immigration. Historiquement chasse gardĂ©e des Tories, UKIP est parvenu au tour de force de prendre totalement possession de l’enjeu34. Depuis lors, « Mr. Brexit » (tel est le surnom de Nigel Farage) a assumĂ© en 2014 avoir empruntĂ© une partie du discours de Powell dans une interview, ajoutant qu’« un grand afflux de personnes dans une zone, qui changeait l’identitĂ© de cette zone, il y aurait des tensions – le principe de base est juste ». Point d’orgue de la normalisation : c’est Keir Starmer qui a Ă©tĂ© accusĂ© d’avoir repris la rhĂ©torique de l’auteur des Rivers of Blood en mai 2025, notamment Ă  propos du passage sur « l’üle d’étrangers ».

Figure 11 : Estimation de l’immigration internationale au Royaume‑Uni (1964-2024) – ONS (Office for National Statistics)

Comment le cadre de ce qui est acceptable en politique (ou « fenĂȘtre d’Overton ») a-t-il Ă©voluĂ© ainsi ? Il a avant tout fallu l’échec cuisant de la politique migratoire conservatrice durant les quinze ans oĂč ils Ă©taient aux responsabilitĂ©s (voir Figures 11 et 12), avec une immigration nette (majoritairement non-europĂ©enne) multipliĂ©e par 2,5 par rapport Ă  2010, annĂ©e oĂč David Cameron entra au 10, Downing Street donnant l’opportunitĂ© Ă  Farage de renommer les Ă©lections gĂ©nĂ©rales de l’étĂ© 2024 « les Ă©lections sur l’immigration ». Si l’on en croit les derniĂšres statistiques, depuis le retour du Labour Ă  la suite de ce scrutin, on constate une absence de progrĂšs, si ce n’est une situation pire qu’avant (une rĂ©cente dĂ©pĂȘche AFP nous apprenant que, d’aoĂ»t 2024 Ă  aoĂ»t 2025, le Royaume‑Uni a connu son plus haut nombre de demandeurs d’asile depuis 2001, avec plus de 110.000 individus).

Figure 12 : Immigration nette au Royaume‑Uni des personnes originaires de l’espace europĂ©en (UE + Suisse, Islande, Liechtenstein et NorvĂšge), des personnes extĂ©rieures Ă  cet espace europĂ©en et des citoyens britanniques, entre 2012 et 2025 (ONS – Office for National Statistics)

Notes

35.

Le terme « dog whistle » dĂ©signe, dans le vocabulaire politique anglo-saxon, un message formulĂ© de maniĂšre codĂ©e, destinĂ© Ă  ĂȘtre compris par un public spĂ©cifique sans ĂȘtre explicitement perceptible par l’ensemble des auditeurs. Par exemple, en politique amĂ©ricaine, la dĂ©fense du droit des États contre le pouvoir fĂ©dĂ©ral signifiait la promotion implicite de la sĂ©grĂ©gation raciale institutionnalisĂ©e.

+ -

Les mobilisations anti-immigration observĂ©es au Royaume‑Uni au cours des Ă©tĂ©s 2024 et 2025 font partie des tensions accumulĂ©es autour des questions migratoires, identitaires et sĂ©curitaires. Les Ă©vĂ©nements de l’étĂ© 2024, qui ont constituĂ© les troubles les plus importants depuis ceux de 2011, ont notamment Ă©tĂ© dĂ©clenchĂ©s par une attaque au couteau survenue dans un centre de loisirs de Southport le 29 juillet, Ă  la suite de rumeurs, ultĂ©rieurement reconnues comme fausses, affirmant que l’auteur Ă©tait de confession musulmane.

Ces mobilisations ont Ă©galement Ă©tĂ© nourries par les dĂ©bats rĂ©currents autour des affaires dites de « child grooming gangs », ou rĂ©seaux d’exploitation sexuelle de mineurs, et par les critiques adressĂ©es Ă  la gestion de ces dossiers. Plusieurs enquĂȘtes et rapports officiels ont mis en lumiĂšre des rĂ©seaux d’exploitation sexuelle de mineurs dans diffĂ©rentes villes anglaises, notamment Ă  Rotherham, oĂč environ 1.400 victimes ont Ă©tĂ© recensĂ©es entre 1997 et 2013, ainsi qu’à Telford, oĂč des faits similaires auraient concernĂ© prĂšs d’un millier de mineurs sur plusieurs dĂ©cennies. Certains audits ont soulignĂ© des dĂ©faillances dans la prise en charge de ces affaires, parfois attribuĂ©es Ă  la crainte, au sein des institutions locales, d’ĂȘtre accusĂ©es de stigmatisation communautaire.

Dans ce contexte, une sĂ©quence a cristallisĂ© les tensions et suscitĂ© de vives rĂ©actions. En particulier, une rĂ©ponse de la cheffe de la Chambre des communes, Lucy Powell, Ă  une interpellation parlementaire sur ces questions a Ă©tĂ© largement commentĂ©e dans les mĂ©dias et perçue par une partie de l’opinion comme minimisant l’ampleur du problĂšme : « Ah, ça y est, on a envie de relancer ce vieux refrain, c’est ça ? Pourquoi ne pas sortir aussi le sifflet pour chien35, tant qu’on y est ? »

Le fait que cette prise de position Ă©mane d’une responsable politique portant le mĂȘme nom que l’auteur du discours des « Rivers of Blood » n’a pas manquĂ© d’alimenter certaines lectures symboliques, dans un climat dĂ©jĂ  marquĂ© par de fortes critiques Ă  l’encontre du Parti travailliste, rĂ©guliĂšrement accusĂ© par ses opposants de traiter ces enjeux avec une prudence excessive.

Ces tensions ont trouvĂ© un prolongement lors des mobilisations de l’étĂ© 2025, notamment Ă  Birmingham, cinquante-sept ans aprĂšs le discours d’Enoch Powell. Si les rassemblements ont Ă©tĂ© globalement moins violents que l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente, ils se sont distinguĂ©s par l’opĂ©ration #RaiseTheColours, visant Ă  multiplier la prĂ©sence de symboles nationaux dans l’espace public, en particulier du drapeau britannique, mais aussi du drapeau anglais. Ces manifestations ont Ă©tĂ© interprĂ©tĂ©es par plusieurs observateurs comme l’expression d’une mobilisation accrue des catĂ©gories sociales souvent qualifiĂ©es, Ă  la suite de David Goodhart, de « Somewhere ». Reform UK a progressivement intĂ©grĂ© ces prĂ©occupations dans son discours sur l’immigration et l’identitĂ© nationale, cherchant Ă  capter une partie de ce mĂ©contentement dans son offre politique.

Figure 13 : Les soutiens de Reform UK sont bien davantage susceptibles d’ĂȘtre inquiets des effets culturels de l’immigration (More in Common, 2025).

Source :

More in Common, janvier 2025

Notes

36.

Tom Slater, “Britain is having its own gilets jaune moment”, The Spectator, aoĂ»t 2025. [en ligne].

+ -

37.

« Émeutes au Royaume‑Uni : la campagne du Brexit a banalisĂ© la xĂ©nophobie et les discours de haine », Public SĂ©nat [en ligne].

+ -

38.

Eric Kaufmann, Rethinking Ethnicity. Majority Groups and Dominant Minorities, Londres, Routledge, 2004.

+ -

39.

Eric Kaufmann, “Welcome to the Post-Progressive Political Era”, The Wall Street Journal, 15 mai 2025 [en ligne].

+ -

« Quelque chose est en train de se passer ici » rĂ©pĂ©tait Nigel Farage Ă  un journaliste qui le suivait pendant sa campagne dans la rĂ©gion d’Essex, un mois avant l’explosion de l’étĂ© 2024. Sur ce point, Farage a bien pressenti l’atmosphĂšre volatile du pays. Il ajouta que « bientĂŽt, le vieil ordre ne serait plus lĂ  », qu’il serait balayĂ© par la colĂšre dont il entend bien se faire le porte-voix. Davantage qu’un simple relais, Reform UK use habilement des rĂ©seaux sociaux – oĂč son dirigeant cumule plus d’un million et demi d’abonnĂ©s sur Facebook, surpassant de loin le score du Premier ministre Starmer– pour attiser ces griefs. Concernant les « child grooming gangs », il a d’ailleurs reçu main forte du patron de X et des 211 millions de personnes qui le suivent. Des jours durant, en janvier 2025, Elon Musk a attaquĂ© sans discontinuer Starmer, l’accusant frontalement d’ĂȘtre « complice dans le viol de la grande‑bretagne » [sic]. Cette exacerbation d’une polarisation dĂ©jĂ  largement implantĂ©e au Royaume‑Uni a nourri la formule scandĂ©e par les Ă©meutiers de l’étĂ© prĂ©cĂ©dent : « trop, c’est trop ». D’aucuns diraient mĂȘme que leur pays vit une crise des « gilets jaunes » particuliĂšrement empreinte de nationalisme36, caractĂ©risĂ©e par la colĂšre de ceux que l’on qualifie de « laissĂ©s pour compte » (left-behind est un terme rĂ©current de la rhĂ©torique de Reform UK).

Cela manifeste une remise en cause Ă  la fois de l’immigration massive, mais aussi du modĂšle multiculturel plus globalement, qu’une partie des gens « a cru […] acceptĂ© par tous » avant les annĂ©es 2010, reconnaissait l’universitaire Laetitia Langlois au sortir de l’étĂ© 202437. À vrai dire, la critique du multiculturalisme a Ă©tĂ© formulĂ©e bien plus tĂŽt, en 2004, Ă  travers le concept de « multiculturalisme asymĂ©trique » forgĂ© par l’intellectuel Eric Kaufmann38. En substance, il pointait un dĂ©sĂ©quilibre intrinsĂšque au systĂšme progressiste alors en vogue dans la mesure oĂč il acceptait que les minoritĂ©s restent entre elles, voire l’encourageait tandis que la majoritĂ© se voyait proscrire ce repli identitaire. La sacralisation de ce qui est dĂ©noncĂ© en France comme un communautarisme Ă©tait prĂŽnĂ© outre-Manche, ce qui a engendrĂ© une sorte de (contre-)rĂ©volution culturelle. L’auteur de cette notion poursuit la rĂ©flexion en indiquant que la majoritĂ© s’est insurgĂ©e contre ce qui est perçu comme une insupportable injustice, lançant par lĂ  mĂȘme l’ùre « post-progressiste »39. Un rĂ©cent sondage de l’institut BMG Research (voir Figure 14) abonde dans le mĂȘme constat : « ils L’ont cassĂ©e, et ne peuvent La rĂ©parer » ! La perception d’une Grande‑Bretagne cassĂ©e (Ă  laquelle les partis traditionnels ne sont pas en mesure de faire face) est le principal carburant de l’explosion de Reform UK dans les intentions de vote. La boucle est bouclĂ©e lorsque l’on arrive sur le site internet du parti de Nigel Farage, oĂč l’on peut lire en grosses lettres capitales aurĂ©olĂ©es de leur couleur bleu cyan caractĂ©ristique : « britain is broken, britain needs reform », littĂ©ralement « le Royaume‑Uni est brisĂ©, le Royaume‑Uni a besoin de Reform » pour faire advenir un nouveau modĂšle de sociĂ©tĂ©, l’actuel Ă©tant obsolĂšte.

Figure 14 : Trois Britanniques sur quatre estiment que le Royaume‑Uni est “cassĂ©â€, ce que l’étude identifie comme principale explication du vote Reform UK dans les sondages (BMG Research, 2025).

Source :

Sondage de BMG Research/iNews (août 2025)

Ce dĂ©gagisme, aux antipodes de la philosophie conservatrice, illustre une crise plus profonde, politique et dĂ©mocratique. À l’image de ce que souligne, semestre aprĂšs semestre, le BaromĂštre de la confiance politique du CEVIPOF en France, la dĂ©fiance grimpe en flĂšche au Royaume‑Uni. Parmi les Ă©lecteurs, la confiance dans le fait que le gouvernement mette les intĂ©rĂȘts de la nation au-dessus de ceux du parti dont il est issu est, depuis l’étĂ© 2024, Ă  son niveau le plus bas jamais atteint, nous apprend le National Centre for Social Research. Le baromĂštre Edelman de l’an passĂ© confirme quant Ă  lui le mĂȘme phĂ©nomĂšne vis-Ă -vis des mĂ©dias britanniques, qui ne bĂ©nĂ©ficient de la confiance que de 31% de la population, favorisant inĂ©luctablement l’émergence de mĂ©dias dits « alternatifs » (trĂšs populaires chez les sympathisants Reform, voir Figure 15). Ainsi, pendant les Ă©meutes de juillet 2024, ont participĂ© Ă  l’exacerbation des tensions, pĂȘle-mĂȘle : Elon Musk, l’influenceur Andrew Tate, et le chef de file de Reform UK, Nigel Farage, qui avait publiĂ© une vidĂ©o sur ses rĂ©seaux sociaux dĂ©nonçant des mĂ©dias qui « cachaient la vĂ©ritĂ© ». VoilĂ  de quoi ajouter Ă  la dĂ©sillusion vis-Ă -vis de ce qui doit normalement constituer le tambour battant d’une dĂ©mocratie fonctionnelle, Ă  savoir des mĂ©dias fiables et indĂ©pendants du pouvoir politique. D’autant plus que l’éthique journalistique de la BBC est au centre de scandales inĂ©dits Ă  l’heure actuelle. Participant d’une mĂȘme dynamique, on peut avancer que le fait d’avoir sans cesse rabĂąchĂ© que le Brexit allait permettre de « reprendre le contrĂŽle » (sous-entendu de la souverainetĂ© anglo-saxonne, mais aussi et surtout de l’immigration), a forcĂ©ment donnĂ© aux citoyens britanniques un sentiment d’impuissance publique, d’absence de rĂ©action de la classe politique Ă  la suite des rĂ©sultats d’un vote lorsque l’on constate que le solde migratoire continue de grimper. De plus, il ne faut pas nĂ©gliger le rĂŽle de la puissante presse de droite (le Telegraph, le Sun, le Mail, le Spectator, et depuis quelques annĂ©es « l’anti-BBC » qu’est la chaĂźne d’information en continue GB News) qui ont jouĂ© le rĂŽle de caisse de rĂ©sonance des idĂ©es venant de la droite des Tories. Certes, les mĂ©dias davantage alignĂ©s sur la ligne travailliste sont Ă©galement nombreux. Comme le confessait Ă  Politico un cadre du parti travailliste : « les gens veulent des rĂ©ponses simples et immĂ©diates. Et NF [Nigel Farage] et Reform sont bons pour capitaliser lĂ -dessus ». Dans une pĂ©riode de telle mĂ©fiance face Ă  des pouvoirs publics qui n’ont apportĂ© ces quinze derniĂšres annĂ©es que dĂ©sillusion, l’attrait de Reform UK n’en est que plus Ă©clatant.

Figure 15 : Reform UK reprĂ©sente une part importante de l’audience rĂ©guliĂšre de GB News (More in Common, 2025). Intentions de vote selon l’origine de l’information.

Notes

40.

Benjamin Moffitt, “How to Perform Crisis : A Model for Understanding the Key Role of Crisis in Contemporary Populism”’, Government and Opposition, vol. 50, n° 2, avril 2015, p. 189-217 [en ligne].

+ -

41.

Karine Tournier-Sol, « L’impact du UKIP et du Brexit Party sur l’échiquier politique britannique », Revue française de civilisation britannique, vol. 27, n° 2, 2022.

+ -

42.

Guillaume Bernard, La guerre à droite aura bien lieu : le Mouvement dextrogyre, Paris, Desclée de Brouwer, 2016.

+ -

Enfin, on ne peut nĂ©gliger le contexte mondial. D’abord la réélection de Donald Trump aux États-Unis et la vague populiste mondiale ne peuvent que galvaniser les partisans de Farage, qui plus est parce que les deux sont proches. L’un et l’autre se sont fĂ©licitĂ©s de leurs scrutins favorables en 2024, et les premiers mois au pouvoir du PrĂ©sident des États-Unis ne sont sans doute pas sans inspirer le patron de Reform UK. Le manifeste de son parti n’apparaĂźt pas exempt de toute influence idĂ©ologique. De mĂȘme, ses rassemblements tendent de plus en plus Ă  ressembler Ă  ceux des partisans de MAGA (« Make America Great Again », qui connaĂźt mĂȘme sa dĂ©clinaison MEGA, oĂč l’AmĂ©rique est remplacĂ©e par l’Angleterre). Un amiral de la U.S. Navy Ă  la retraite, Michael Hewitt, dĂ©clarait mĂȘme lors d’une soirĂ©e de levĂ©e de fonds au bĂ©nĂ©fice du parti populiste anglo-saxon que « c’est le mĂȘme mouvement que celui créé par Donald Trump ». Cette lame de fond globale prouve encore une fois combien la polycrise – pour reprendre le terme d’Adam Tooze – que nos sociĂ©tĂ©s traversent (Ă©conomique, financiĂšre, migratoire, Ă©cologique, du patrimoine immatĂ©riel, etc.) bĂ©nĂ©ficie aux populistes qui les exploitent Ă  leur profit40 et cherchent Ă  alimenter le mĂ©contentement populaire.

Bien que ce soit contre-intuitif, on peut clairement avancer que Reform UK est plutĂŽt rĂ©volutionnaire. Parvenu Ă  capitaliser sur le ressentiment des Britanniques quant aux prĂ©cĂ©dents gouvernements, il s’est imposĂ© comme le cheval de bataille privilĂ©giĂ© d’une part grandissante de l’électorat. Le parti bĂ©nĂ©ficie de la polarisation inhĂ©rente aux guerres culturelles qui dĂ©chirent le pays depuis le Brexit. RĂ©cent dans le paysage politique, hĂ©ritier de UKIP et du Parti du Brexit, l’actuel vĂ©hicule Ă©lectoral de l’incontournable figure charismatique et populiste Nigel Farage a rĂ©ussi Ă  exploiter les faiblesses des deux partis historiquement dominants dans le systĂšme anglo-saxon. Plus encore, UKIP est devenu le parti de bon nombre de citoyens d’outre-Manche qui se sentent laissĂ©s pour compte. Plus que jamais, les Ă©toiles semblent alignĂ©es pour le « parti Ă  la flĂšche ».

En 2022, l’experte du Royaume‑Uni Karine Tournier-Sol pointait du doigt « l’influence disproportionnĂ©e » qu’exerçait Reform UK sur les Tories en les concurrençant sur leur droite, les obligeant par lĂ -mĂȘme Ă  se radicaliser. Elle le qualifiait mĂȘme de groupe de pression41. Une idĂ©e similaire Ă©tait dĂ©jĂ  perceptible dans les travaux de Norris et Inglehart en 2019, lorsqu’ils soulignaient que « mĂȘme de petits partis peuvent toujours exercer un impressionnant chantage ». Cela n’a pas Ă©tĂ© sans me faire songer au mouvement sinistrogyre thĂ©orisĂ© par Thibaudet, expliquant la fuite en avant Ă  gauche de l’échiquier politique dans une perpĂ©tuelle surenchĂšre militante et idĂ©ologique mais dans une dĂ©clinaison Ă  droite cette fois-ci. Le pendant droitier de Thibaudet existe d’ores et dĂ©jĂ  depuis le dĂ©but des annĂ©es 2010 : l’universitaire Guillaume Bernard a forgĂ© le terme « mouvement dextrogyre42 », auquel je me propose ici d’appliquer le cas de Reform UK, qui m’apparaĂźt en ĂȘtre le parfait exemple. Arguant que « c’est dĂ©sormais par la droite que viennent l’innovation idĂ©ologique et la pression politique », on retrouve trait pour trait le rĂŽle jouĂ© par le parti de Farage en Grande-Bretagne, amenant une profonde transformation du Parti conservateur, contaminĂ© par le discours faragien, et plus globalement une droitisation de l’ensemble du spectre politique. Jetant le trouble dans les rangs du Labour, devant Ă  la fois rĂ©pondre aux causes nourrissant l’essor de Reform, sans nĂ©anmoins finir par l’imiter, faute de quoi les Ă©lecteurs finiront vraisemblablement par prĂ©fĂ©rer l’authentique Ă  la pĂąle copie. Sauf si le Blue Labour ou les Tories parvenaient, par mimĂ©tisme de la stratĂ©gie qui s’était avĂ©rĂ©e Ă©lectoralement victorieuse pour ces derniers jusqu’à 2024, Ă  subrepticement inclure les idĂ©es qui valent Ă  Reform sa popularitĂ©, tout en se maintenant Ă  distance du parti politique en lui-mĂȘme. Dangereux jeu d’équilibriste.

Quoi qu’il en soit, en quelques annĂ©es, le parti menĂ© par Nigel Farage peut bel et bien se targuer d’une myriade de victoires idĂ©ologiques, ainsi que d’une courbe de popularitĂ© que peu de commentateurs politiques Ă©taient parvenus Ă  prĂ©dire, devenant un acteur de poids des dĂ©bats sociĂ©taux britanniques. Sans sĂ©isme Ă©lectoral, « Mr. Brexit » pourrait devenir le prochain locataire du 10, Downing Street. À cet Ă©gard, le plus dur demeurera de se frotter Ă  l’exercice du pouvoir.

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