Repenser la fraternité
Fondapol | 17 octobre 2011
Un principe crucial au cœur du paradoxe démocratique
La fraternité est dans le dispositif français et républicain, un principe essentiel comme l’indique sa place dans notre devise, en clôture d’une scansion qui résume l’essentiel de notre identité politique. Cette place montre quelque chose de paradoxal et de crucial dans la logique de la démocratie moderne : à partir de l’affirmation des droits de l’individu (droit à l’égale liberté), il faut retrouver, ou fonder, une collectivité unie moralement et politiquement, faire sortir du collectif de l’individuel.
Ce paradoxe d’une vertu à la fois fondamentale et un peu extérieure au système de gouvernement par le peuple, donc difficile à articuler avec le fonctionnement effectif de la démocratie, est tellement central qu’il peut fournir une grille de lecture de l’histoire de France depuis 1789.
Visages et mécomptes de la fraternité de 1789 à 1848
L’intensité de la passion politique en 1789 rapproche d’un coup les Français, abaisse, balaie, les anciennes divisions d’ordre, de province, de confession, fait jaillir un intense sentiment de fraternité. Mais cette passion unitive, en devenant «exclusive », est à la source de la Terreur jacobine, d’où, en réaction, l’affirmation par les libéraux, notamment Benjamin Constant, du fait que la démocratie moderne est une démocratie des libertés individuelles, que la communauté des citoyens doit servir et non fusionner.
1848 instaure le suffrage universel et révèle la marginalisation d’une catégorie nouvelle, le prolétariat ouvrier, ce qui rend urgent le besoin d’affirmer en réponse à cette cassure, l’unité civique, donc de la nommer positivement. A ce besoin répond l’adjonction définitive du troisième terme à une devise républicaine jusqu’alors flottante. Cet engagement altruiste enthousiaste n’empêchera pas la sanglante rupture de juin 1848.
Solidarité ou fraternité ? Du « solidarisme » à « l’Etat-providence »
Au moment de l’établissement définitif de la République une certaine réticence à l’égard de l’idée de fraternité, principe excessif (susceptible de conduire au terrorisme ou à des serments hypocrites), purement moral, et pour cette raison « non institutionnalisable », a pour conséquence l’atténuation de la fraternité qui tend à être absorbée par la doctrine sociale officielle de la IIIème République, le solidarisme, où l’Etat doit non pas fonder la société sur de nouvelles bases, mais seulement combler les défaillances (maladie, accidents de travail…) d’une solidarité habituellement garantie par les institutions de base (la famille, l’entreprise).
On a pu croire, après la longue et progressive mise en œuvre du solidarisme dans l’Etat de bien-être[1], de Waldeck Rousseau à de Gaulle, que la fraternité proclamée (point de recoupement entre le christianisme et la République laïque) était mise en œuvre autant que cela était socialement possible, le reste incompressible étant renvoyé à la charité privée et aux « bureaux de bienfaisance ». Mais, depuis les années 70, cet équilibre est rompu, d’où un retour de la question de la fraternité.
Le défi de la fraternité aujourd’hui
Le système social républicain est ébranlé par la disparition ou l’affaiblissement des anciennes stabilités qui en étaient le socle : stabilité économique et plein emploi, évidence du cadre national qui délimitait l’espace des obligations et des droits, homogénéité culturelle, stabilité familiale relative, donc rareté des situations marginales auxquelles l’Etat devait répondre. Dans ces conditions nouvelles, la solidarité sociale, victime de sa rigidité et de son juridisme, est en porte à faux, donc à reconstruire en revenant au fondement antérieur, à la fraternité civique et humaine. Qu’est-ce qui fait la pertinence de cette ressource ?
Pour une politique de fraternité
1° L’impasse actuelle est caractérisée par une inflation des droits et des demandes de droits. Là où il y avait des politiques on essaie, faute de savoir réformer celles-ci, de mettre des droits, souvent inappliqués faute de ressources, comme le droit au logement. Au contraire, la fraternité ne suggère pas des droits mais des obligations à répartir et à mettre en œuvre selon les circonstances et les bénéficiaires, elle n’est pas une politique, mais elle suggère des politiques.
2° La fraternité désigne une (des) relation(s) à rétablir, donc un dépassement de l’individualisme du droit et du marché. Elle répond en cela à la nécessité la plus pressante, celle d’insérer les exclus et les marginaux, les communautés ségréguées et fermées, non en proclamant une égalité abstraite mais par des actions communes impliquant les supposées victimes et les supposés responsables. La fraternité est par nature « multilatérale » parce qu’elle se réfère à un ensemble social.
3° Tout en étant un sentiment social, la fraternité ne peut être enfermée dans un groupe exclusif, à la différence de la solidarité dont l’organisation suppose un cadre strict. La capacité de « débordement » de la fraternité lui permet de s’étendre jusqu’à l’humanité. A la mondialisation actuelle qui ne considère qu’une somme, une quantité d’individus actuels, la fraternité oppose une autre vision de l’humanité, essentiellement relationnelle et qualitative qui peut se déployer à tous les échelons, en famille, dans un peuple, entre les peuples et même englober l’humanité future.
Paul Thibaud est philosophe. Sa note sur « la Fraternité » a été publiée en 2011 par la Fondapol dans la série « valeurs ».
Crédit photo : Flickr, fdecomite
[1] En anglais Welfare State
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