La civilisation des murs : de la peur, de la protestation et des parpaings
Pauline Minaud | 14 septembre 2015
La civilisation des murs : de la peur, de la protestation et des parpaings
Par Pauline Minaud
2h, c’est la durée journalière mondiale passée sur les réseaux sociaux[i]. De même, sur les 3 milliards d’internautes à travers le monde, « 2,060 milliards sont actifs sur les réseaux sociaux, soit 68% des internautes et 28% de la population mondiale[ii] ». Ainsi, notre monde n’a jamais été aussi ouvert. Virtuellement ouvert et connecté.
Et pourtant, ce même monde n’a jamais connu autant de murs. Malgré des motifs de construction et des aspects visuels divergents, l’objectif absolu reste le même : il s’agit de créer une nouvelle frontière physique, afin de renforcer une sécurité que l’on estime menacée et se protéger d’un ennemi, qu’il soit endogène ou exogène.
Les murs de l’histoire, une tendance de long terme
Cette frénésie du mur n’est pourtant pas nouvelle. La construction du mur d’Hadrien, en Angleterre, a en effet débuté dès 122 et témoignait déjà de la volonté de l’Empire romain de protéger sa limite Nord des attaques des tribus calédoniennes de l’actuelle Ecosse. Il en va de même de la Grande Muraille de Chine. Aujourd’hui construction défensive la plus colossale au monde, la Grande Muraille, initiée dès le IIIe siècle, avait pour objectif d’empêcher les armées mongoles et mandchoues d’envahir la Chine.
Bien que dans un tout autre style et aujourd’hui disparu, le mur de Berlin, le plus connu et le plus emblématique des murs, représente aujourd’hui cette volonté de division, puisqu’il scinda l’Allemagne et l’Europe toute entière, pendant plus de 28 ans, au siècle dernier. Là encore, il s’agissait pour la République Démocratique allemande, soutenue par l’URSS, (à l’origine de la construction du mur de Berlin dans la nuit du 11 au 12 août 1961) de créer une séparation physique, une nouvelle frontière avec la République Fédérale d’Allemagne, du bloc des Alliés et « d’arrêter le flux d’immigrés de la République Démocratique allemande vers l’Occident, ce qui écornait fortement la réputation du pays »[iii].
La chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989 avait laissé présagé d’un monde plus ouvert et fraternel. Nous savons aujourd’hui qu’il n’en est rien. En à peine plus de 25 ans, plus de 8000 kms[iv] de murs ont été construits, et l’on ne dénombre pas moins de 65[v] murs terminés ou en voie de l’être.
Des formes multiples, une cause unique
De briques et de miradors, de tôle et de grillage, de barbelés ou de sable, les murs aujourd’hui multiformes ont le vent en poupe, et ce aux quatre coins du monde ; entre les deux Corées, entre les Etats-Unis et le Mexique, entre l’Inde et le Bangladesh, au Moyen-Orient, et même sur l’Ile de Chypre. Cette planète terre, pourtant également qualifiée de village global, n’a de cesse d’ériger de nouveaux murs, en signe de protestation, en signe de peur, ou/et par revendication de pouvoir.
Il s’agit bien de cela en effet, lorsque dans le cadre de la crise porcine, les agriculteurs inquiets et en colère ont construit un mur de parpaings devant la cité administrative à Alençon[vi]. Désigné comme « le mur de l’interdiction d’être agriculteur aujourd’hui », les agriculteurs souhaitaient exprimer « [leur] mécontentement vis-à-vis des normes et des contrôles ». De manière plus globale, il s’agit aussi d’une forme de protection de leur profession.
Dès lors, le mur apparaît également comme un moyen d’expression. Et il semblerait même qu’au vu des nouvelles caractéristiques des derniers murs, les motifs d’expressions se soient durcis. En effet, ces frontières-murs sont aujourd’hui toujours plus longues, plus hautes et plus dangereuses à franchir pour qui s’y risque. En témoigne la « clôture de la mort », à la frontière américano-mexicaine dont les coûts de surveillance et d’entretien atteignent des sommets (« mur des 6 milliards $ »[vii]) et qui a vu mourir plus de 10 000 migrants en 20 ans[viii].
La fureur des murs, une frénésie en hauteur et en longueur
Qu’il s’agisse de projets, de constructions nouvellement lancées ou bien de reprise de travaux, la fureur du mur est en effet bien présente. Le mois dernier l’Etat hébreu a repris les travaux en vue de la construction d’un nouveau tronçon de la barrière de sécurité[ix], entre Israël et les territoires palestiniens. La Tunisie a également annoncé en début de mois dernier, (le 8 juillet) la construction d’un mur à sa frontière avec la Lybie afin de protéger la jeune démocratie des infiltrations terroristes et des trafics d’armes, et ce malgré un impact économique et social jugé potentiellement contre-productif[x] pour le pays et la démocratie elle-même.
Près de 26 ans après la chute du « mur de la honte » en Allemagne, et 20 ans après l’entrée en vigueur de l’espace Schengen, c’est en Europe que s’exprime désormais cette frénésie des murs. Encore à l’état de projet pour cause de ressources financières insuffisantes, la Lettonie[xi] et l’Ukraine[xii] ont fait savoir qu’elles envisageaient chacune la construction d’un mur à leur frontière russe. Il s’agit ici d’une revendication politique, soucieuse de matérialiser l’exclusion de la Russie par l’Europe, mais également un témoignage de peur à l’aune des récentes invasions russes en territoire ukrainien.
La crise des migrants que traverse actuellement l’Union européenne fait, elle aussi l’objet d’une solution par les murs, du moins pour certains. Alors que l’Allemagne[xiii] s’assume aujourd’hui en terre d’accueil, la Hongrie de Victor Orban a choisi la voie du mur (de barbelés) pour se « protéger » et stopper l’afflux de migrants par sa frontière serbe[xiv], en contradiction avec le droit international et en particulier la Convention internationale sur les réfugiés de 1952 qui a créé le droit d’asile. Jean Ziegler, vice-président du comité consultatif des droits de l’homme à l’ONU, parle même de « scandale »[xv] et juge « inadmissible »[xvi] le silence assourdissant de Bruxelles sur ce mur.
crédit image http://urlz.fr/2mbE
[i] http://www.blogdumoderateur.com/chiffres-reseaux-sociaux/
[ii] idem
[iii] idem
[iv] http://www.marianne.net/les-murs-honte-100236409.html
[viii] http://geopolis.francetvinfo.fr/la-cloture-de-la-mort-entre-mexique-et-etats-unis-10529
[xi] http://fr.sputniknews.com/international/20150811/1017471546.html
[xii] http://fr.sputniknews.com/russie/20150813/1017529860.html
[xvi] idem
crédit photo: flickr laurentlille
À noter: les points de vue exprimés par les auteurs dans leurs papiers ne reflètent pas nécessairement les positions de la Fondation pour l’innovation politique et ne peuvent en aucun cas lui être systématiquement attribués.
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