Les riches ont toujours tort
08 juin 2012
Frédéric GEORGES-TUDO, Salauds de riches !, Bourin Editeur, 2012, 245 pages.
Depuis plusieurs années se joue, en France, une rude bataille pour savoir qui de la figure du bourgeois ou du financier sera la plus déconsidérée…
C’est que la figure du « riche » joue le même rôle, pour l’extrême gauche et une partie de la gauche que celui de l’immigré pour l’extrême droite : un vivier d’où naîtraient tous les maux, la cause secrète de toutes les infortunes. A lire les médias, certains blogs, associations ou intellectuels, « le riche », qu’il soit entrepreneur, artiste ou sportif a toujours tort et sera toujours coupable.
Une passion française : l’égalitarisme
Cette violence traduit une passion française bien connue : celle de l’égalitarisme. Frédéric Georges-Tudo revient avec brio sur ce sentiment déjà étudié par Tocqueville. Il résulte d’un étrange mélange d’héritages paysan, catholique et marxiste. Cette passion pour la toise se présente souvent sous les traits d’un virulent anticapitalisme, ou d’une vision manichéenne de la société avec des « gros » s’enrichissant sur le dos des « petits ».
Or, c’est une analyse argumentée, non dénuée d’humour parfois, de ce sentiment que propose le journaliste économique Frédéric Georges-Tudo. S’il ne dissimule pas que son inspiration est libérale, il évite les facilités de la caricature et dénonce dans le même temps les ravages et « l’immoralité » du capitalisme de connivence.
Plus d’inégalités… ou plus d’intox ?
Le fait est entendu : les inégalités augmenteraient encore et toujours… Ce constat nous est asséné avec constance depuis une vingtaine d’années en France. Si dans beaucoup de pays, ce constat est vrai, notamment dans les pays anglo-saxons[1], il n’est pas vraiment applicable en France. Mais, comme le souligne l’auteur, peu importent les faits[2], seul compte la dénonciation des inégalités. Quelques chiffres soutiennent sa salutaire remise en perspective : entre 1919 et 2005, la part des revenus des 10% des plus riches est passée de 42 % à 33 % ; le rapport entre les plus riches et les moins fortunés[3] (interdécile D1/D9) est passé de 4,3 en 1970 à 3,4 en 2009.
Mais les croisés de l’égalitarisme ne s’en laissent pas si facilement compter… Il leur faut donc d’autres chiffres, d’autres comparaisons. Et de s’intéresser au 1 % des Français les plus riches (environ 170 000 personnes en 2011), et même au 0,01 %. Las ! La part des 1% de Français les plus riches dans le revenu total est passée de 19,5 % en 1919 à 8,5 % en 1974 et 8,2 % en 2005[4].
Bref, l’explosion des inégalités de revenus si souvent dénoncée demeure une fable macroéconomique, en tout cas en France. Ce que confirme le coefficient de Gini[5] de notre pays : il s’élevait à 0,293 en 2008, classant la France au 16e rang des pays les plus égalitaires… Or, ce chiffre demeure stable depuis 20 ans.
Où est donc passée la progressivité de l’impôt ?
Il existe, dans notre pays, comme un consensus scientifique autour des thèses de Thomas Piketty, selon lequel l’impôt ne serait plus vraiment progressif aujourd’hui en France[6]. Et si ce consensus reposait sur un biais méthodologique ? En prenant en compte quatre éléments, la courbe en forme de « bosse » qui représenterait la proportion du revenu consacrée à l’impôt adopte un aspect beaucoup plus réaliste : l’impôt reste clairement progressif[7].
Dans l’établissement de cette courbe (courbe 1) on oublie de comptabiliser les chômeurs, les retraités et les étudiants, soit…30 millions de personnes (courbe 2) ! De plus, en ne prenant pas en compte la redistribution (RSA, minima sociaux…pris en compte dans la courbe 3), et en intégrant aux revenus des plus riches les bénéfices non distribués par les sociétés (retirés de la courbe 4), Piketty accentue l’illusion d’une absence de progressivité. Partant de la courbe 1 de Piketty (où l’on constate l’ « indécence » des riches qui paient moins d’impôts), les retraitements précités aboutissent, en réalité, à une courbe 4 nettement progressive (malgré un affaissement marginal à partir du 0,01 % constitué par les plus riches).

Des salaires immérités : l’imposture du capitalisme de connivence
On l’a dit, le propos de Frédéric Georges-Tudo est pourtant loin des caricatures d’ultralibéraux complaisamment colportées par une certaine gauche.
L’intéressé défend certes la rémunération des plus riches dans la plupart des cas (marché de niches, brillants entrepreneurs, stars, sportifs, créateurs de richesse et de valeurs), au motif que la plupart sont nécessaires au développement économique, à la prospérité et au rayonnement de la France. Mais le journaliste n’a pas assez de mots durs pour ceux des patrons qui ne sont là que par cooptation et sans réelle compétence. L’omniprésence des énarques à la tête des entreprises du CAC 40 pose ainsi question sur la consanguinité des conseils d’administration et sur les liens incestueux qui unissent certaines grandes entreprises à l’Etat.
Authentiquement libéral, le message de Frédéric Georges-Tudo est donc clair : pour redynamiser le tissu économique, il faut permettre le renouvellement des élites dirigeantes… et lutter contre un interventionnisme étatique qui avance trop souvent masqué !
Louis Nayberg
Crédit photo: Flickr, Zaziemo
[1] En raison principalement du progrès technique, de la mondialisation et des mutations institutionnelles et réglementaires (dont la fiscalité).
[2] Le rapport de l’OCDE Distribution des revenus et pauvreté dans les pays de l’OCDE/1985-2005 publié en 2008 précise ainsi que « la France est l’un des cinq pays de l’OCDE où les inégalités de revenus et la pauvreté ont baissé durant les vingt dernières années ».
[3] Le décile D1 sépare les 10 % les plus pauvres et les 10 % suivants dans la distribution des revenus ; le décile D9 sépare les 10 % les plus riches et les 10 % précédents.
[4] Top Incomes in the Long Run of History, Oxford University Press, 2009. L’étude Divided We Stand de 2011 de l’OCDE rapporte la même stabilité du centile supérieur. Soulignons que tous ces pourcentages s’entendent avant impôts.
[5] Indice statistique qui permet de mesurer le degré d’inégalité d’une société : 0 étant la société absolument égalitaire et 1 la plus inégalitaire.
[6] Qui, par ailleurs, a coécrit en 2011 l’ouvrage Pour une révolution fiscale avec Camille Landais et Emmanuel Saez ; chercheur internationalement reconnu son engagement politique implique parfois des préconisations très biaisées idéologiquement ; les deux autres sont également des experts dans le domaine de l’économie des inégalités.
[7] http://www.ifrap.org/IMG/pdf/Note_sur_la_progressivite_de_notre_systeme_fiscal_-_Fondation_iFRAP.pdf
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