Résumé

Préface de Jean-Pierre Rennaud, Président du comité scientifique de Planet A

Vers la convergence de solutions vertueuses ?

Introduction

I.

Qu’est-ce que l’agriculture biologique ? 2

II.

Les valeurs nutritionnelles en bio et en conventionnel sont largement similaires

1.

Les teneurs des principaux nutriments indispensables (protéines, lipides, minéraux, vitamines 
) ne sont pas supérieures en bio

2.

Certains aliments bio sont parfois un peu plus riches en antioxydants ou en acides gras polyinsaturés, mais sans effet sur la santé

III.

Sur le plan sanitaire, on ne relÚve pas de bénéfices supplémentaires du bio par rapport au conventionnel

1.

Constituants chimiques naturels à effet délétÚre

2.

Contaminants chimiques et microbiens

3.

Confusion entre association et causalitĂ© : les Ă©tudes Ă©pidĂ©miologiques ne permettent pas de lier l’alimentation bio Ă  une meilleure santĂ©

IV.

Goût, consistance ou odeur : les études ne parviennent pas à déterminer une meilleure qualité organoleptique liée au mode de production

V.

Les arguments du bio, au-delà de la qualité des aliments 56

VI.

Perspectives sur l’avenir du bio

1.

Le tout-bio n’est pas possible pour toutes les productions

2.

Le tout-bio n’est pas souhaitable pour la souverainetĂ© alimentaire, ni pour nourrir la planĂšte

Conclusion

Artiste sur la couverture

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Résumé

S’appuyant sur les travaux de recherche et les faits ayant permis d’aboutir Ă  un consensus scientifique international, cette Ă©tude dĂ©construit certains arguments sous-tendant la promotion de l’agriculture biologique. En termes nutritionnels, il est admis que la valeur des aliments bio est relativement similaire Ă  celle des aliments conventionnels et que les quelques diffĂ©rences relevĂ©es demeurent nĂ©gligeables au sein du rĂ©gime alimentaire global. Au niveau sanitaire, si des traces quantifiables de rĂ©sidus de pesticides sont beaucoup plus souvent dĂ©tectĂ©es dans les fruits, lĂ©gumes et cĂ©rĂ©ales conventionnels, mais sans consĂ©quences sur la santĂ©, les produits bio vĂ©gĂ©taux – non protĂ©gĂ©s – ou animaux – Ă©levĂ©s en plein air – prĂ©sentent plus de risques de prĂ©sence de constituants naturels toxiques ou de contaminations chimiques ou microbiennes.

La traduction mĂ©diatique de rĂ©centes Ă©tudes Ă©pidĂ©miologiques liant une plus faible incidence de cancers Ă  une alimentation bio confond souvent association et relation causale. Ces rĂ©sultats ne traduisent pas un effet bĂ©nĂ©fique des seuls aliments bio mais de la meilleure hygiĂšne de vie et du comportement alimentaire des « mangeurs bio ». L’argument « nutrition santĂ© », le plus souvent avancĂ©, ne devrait donc plus ĂȘtre revendiquĂ©.

Enfin, il convient de souligner qu’une expansion de l’agriculture bio au-delĂ  de 15 % des surfaces cultivĂ©es n’est pas possible, notamment pour les grandes cultures, sans Ă©levage de proximitĂ© pour fournir les engrais organiques indispensables. Une trop grande expansion, a fortiori le tout-bio, n’est pas non plus souhaitable pour pouvoir nourrir une population mondiale croissante : les rendements plus faibles nĂ©cessiteraient de plus grandes surfaces cultivĂ©es, non disponibles, et la hausse des prix associĂ©e rendrait les aliments plus difficilement accessibles au plus grand nombre.

Léon Guéguen,

Directeur de recherches honoraire de l’Inrae, ancien directeur du Laboratoire de nutrition et de sĂ©curitĂ© alimentaire, membre Ă©mĂ©rite de l’AcadĂ©mie d’agriculture de France.

Préface de Jean-Pierre Rennaud, Président du comité scientifique de Planet A

Vers la convergence de solutions vertueuses ?

Devrions-nous tous manger bio ? Nombreux sont les consommateurs et mouvements Ă  considĂ©rer qu’une alimentation entiĂšrement bio est une garantie de bonne santĂ©, sinon la garantie. Leur engouement repose-t-il sur une solution avĂ©rĂ©e et unique ? L’alimentation bio est-elle vĂ©ritablement meilleure pour la santĂ© ? La dynamique de ce marchĂ© et ses filiĂšres, leur montĂ©e en gamme reprĂ©sentent-elles un avenir durable pour notre agriculture ?

Les Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse apportĂ©s Ă  ces questions par LĂ©on GuĂ©guen dans cette note s’inscrivent dans le questionnement structurel actuel de notre sociĂ©tĂ©. Son analyse nous amĂšne Ă  nous interroger sur les qualitĂ©s nutritionnelles, gustatives des produits bio et sur le modĂšle Ă©conomique de l’agriculture bio. Elle dĂ©veloppe une sĂ©rie d’arguments critiques des modĂšles, des techniques et des rĂ©sultats agricoles proposĂ©s sous le label biologique. Elle pose en particulier la question de la durabilitĂ© du rapport nutrition/santĂ©.

Au-delĂ  des effets de mondialisation qui touchent dĂ©sormais le bio, en dĂ©versant dans nos rayons des produits venus de grandes exploitations du bout du monde, Ă©tiquetĂ©s AB et dont les standards demeurent bien loin de nos propres exigences françaises ou europĂ©ennes en vertu de la « reconnaissance mutuelle » et qui rognent la valeur des productions françaises, les rĂ©ponses sont contrastĂ©es. Pour LĂ©on GuĂ©guen, « tous les pesticides, qu’ils soient naturels ou de synthĂšse, sont dangereux Ă  forte dose pour la santĂ© (et l’environnement), mais le risque sanitaire dĂ©pend de l’exposition au danger. Il faut donc Ă©viter l’amalgame rĂ©current entre le risque rĂ©el provenant de fortes doses rĂ©guliĂšrement inhalĂ©es par l’agriculteur mal protĂ©gĂ© et le faible risque encouru par le consommateur exposĂ© Ă  d’éventuelles traces de rĂ©sidus. [
] Seules quelques molĂ©cules sont reconnues perturbateurs endocriniens avĂ©rĂ©s et leur contribution est relativement trĂšs faible par rapport Ă  celle de trĂšs nombreux objets et matĂ©riaux de notre environnement ». Cette rĂ©flexion Ă©tayĂ©e met en perspective nos croyances, en soulevant des questions de santĂ©, de sociĂ©tĂ©, d’économie et de modĂšle agricole.

Entre les partisans du tout bio et les dĂ©fenseurs d’une agriculture conventionnelle utilisant des pesticides, il existe pour nous, au sein de Planet A, des voies complĂ©mentaires, de la convergence des diffĂ©rentes solutions vers la santĂ© universelle, parmi lesquelles l’agroĂ©cologie. L’objectif de la pluralitĂ© des modes de production mis en oeuvre – conservation, rĂ©gĂ©nĂ©ration, agriculture biologique, rotation des cultures, agroforesterie, « Haute valeur environnementale » (HVE) 
 – est de rĂ©concilier les impĂ©ratifs de sĂ©curitĂ© alimentaire et de protection de la biodiversitĂ©. Ces modes de production constituent des solutions aux enjeux actuels environnementaux et sociĂ©taux, en permettant notamment d’augmenter la teneur en matiĂšre organique des sols, source de fertilitĂ© et de capacitĂ© de stockage du carbone. « Les pratiques agro-Ă©cologiques minimisent l’usage d’intrants externes et restaurent la santĂ© des sols en misant sur les complĂ©mentaritĂ©s agro-sylve-pastorales Ă  l’échelle de la parcelle cultivĂ©e : elles remplacent l’usage des pesticides par le contrĂŽle biologique et substituent des lĂ©gumineuses aux engrais azotĂ©s », rĂ©sumait le rapport du GIEC publiĂ© en aoĂ»t 2019.

La crise sanitaire mondiale sans prĂ©cĂ©dent provoquĂ©e par le Covid-19 nous renvoie aux fondamentaux de notre organisation sociale, de nos modes de consommation et de nos modes de production. L’une des leçons de cette crise est qu’elle confirme la nĂ©cessitĂ© de faire converger les solutions vertueuses de l’agriculture vers le service de la santĂ© universelle. Les liens et les interactions entre la santĂ© de l’humain, la santĂ© animale, la santĂ© des sols et la santĂ© des territoires sont plus que jamais devenus Ă©vidents.

Il s’agit dĂ©sormais d’impliquer tous les acteurs de la chaĂźne (agriculteurs, scientifiques, consommateurs, fournisseurs d’intrants, entreprises de transformation, distributeurs
) afin d’explorer des pistes de solutions positives. La mise en oeuvre pratique de changements de modĂšles passe par une transition accompagnĂ©e dans le temps et par des moyens diversifiĂ©s appliquĂ©s par des femmes et des hommes qui ont fait le choix de transformer et de renouveler leur mode de culture, leur rapport Ă  la terre et au vivant. Au-delĂ  du tout bio.

Notes

1.

Agence Bio-Spirit Insight, « BaromÚtre de consommation et de perception des produits biologiques en France », dossier de presse, février 2019, p. 10.

+ -

D’aprĂšs une rĂ©cente enquĂȘte sur la consommation et la perception des aliments bio en France, parmi les nombreuses raisons motivant le consommateur Ă  acheter des aliments issus de l’agriculture biologique, la prĂ©servation de la santĂ© arrive toujours largement en tĂȘte 1. Viennent ensuite le goĂ»t des aliments, la protection de l’environnement et de la biodiversitĂ© et, loin derriĂšre, le bien-ĂȘtre animal et des considĂ©rations Ă©thiques et sociales. Le principal frein invoquĂ© est le prix, toujours bien plus Ă©levĂ©.

Le premier argument en faveur du bio est donc sa prĂ©tendue meilleure qualitĂ© nutritionnelle et sanitaire. Cet argument est-il justifiĂ© ? Contrairement Ă  des considĂ©rations plus subjectives ou apparentĂ©es Ă  des croyances, parfois quelque peu Ă©sotĂ©riques, qu’il serait vain de contester, l’évaluation nutritionnelle et sanitaire des aliments s’appuie sur des faits scientifiques basĂ©s sur l’analyse chimique ou bactĂ©riologique, et qui peuvent donc ĂȘtre vĂ©rifiĂ©s, plus rarement sur des Ă©tudes Ă©pidĂ©miologiques, dont l’interprĂ©tation est souvent difficile. L’objectif de la prĂ©sente Ă©tude n’est pas de dissuader le citoyen-consommateur d’acheter bio, puisque diverses raisons personnelles peuvent justifier sa demande, que le marchĂ© existe et que le producteur (et le distributeur) peut y trouver son compte, mais de faire le tri entre ces arguments et de lui fournir une information supplĂ©mentaire fiable, rationnelle, scientifiquement validĂ©e, afin de l’aider Ă  choisir en connaissance de cause.

AprĂšs avoir rappelĂ© les grands axes sur lesquels se fonde le cahier des charges de l’agriculture biologique, nous proposerons une Ă©valuation qualitative des aliments bio en comparaison avec les aliments issus de l’agriculture conventionnelle sur les plans nutritionnel, sanitaire et organoleptique. Puis, au-delĂ  de la qualitĂ© des aliments, nous passerons en revue quelques-uns des autres arguments des tenants du bio, avant d’analyser les perspectives sur le futur du bio.

I Partie

Qu’est-ce que l’agriculture biologique ? 2

Notes

2.

Voir également à ce sujet Léon Guéguen, « Aliments bio : le vrai et le faux », in Catherine Regnault-Roger (dir.), Idées reçues et agriculture. Parole à la science, Presses des Mines, 2018, chap. 6, p. 121-141

+ -

3.

Sur les Ă©volutions de l’agriculture biologique et du cahier des charges du bio en France, voir Gil Kressmann, Quel avenir pour l’agriculture et l’alimentation bio ?, Fondation pour l’innovation politique, mars 2021.

+ -

Les mĂ©thodes de production des aliments en agriculture biologique (AB) sont soumises Ă  des cahiers des charges et diffĂšrent sur plusieurs points de celles utilisĂ©es en agriculture dite conventionnelle (AC). Avant l’agrĂ©ment comme exploitation biologique, une pĂ©riode de conversion de deux ou trois annĂ©es est exigĂ©e. Les produits obtenus peuvent alors ĂȘtre dĂ©nommĂ©s « issus de l’agriculture biologique » et bĂ©nĂ©ficier en France du logo AB ou du logo europĂ©en dit « eurofeuille ». Le rĂšglement europĂ©en Ă©volue vers un cahier des charges plus souple, notamment pour le lien au sol qui ne serait plus exigĂ©, mais ce projet est contestĂ© par les tenants les plus radicaux de l’agriculture biologique, qui le considĂšrent comme trop laxiste 3.

« Du cĂŽtĂ© des pouvoirs publics, il faut attendre 1980 pour que l’agriculture biologique – qui s’apparentait plutĂŽt jusqu’alors Ă  un courant de pensĂ©e, Ă  un style de vie ou Ă  une dĂ©marche syndicale, voire idĂ©ologique – devienne une dĂ©marche agricole reconnue officiellement par la lĂ©gislation française. Ainsi, la loi d’orientation agricole de 1980 reconnaĂźt une agriculture « n’utilisant pas de produits chimiques de synthĂšse » et, en 1981, un dĂ©cret a prĂ©cisĂ© les cahiers des charges correspondants. En 1991, un rĂšglement europĂ©en est venu se substituer Ă  la rĂ©glementation française en dĂ©finissant des cahiers des charges pour les productions vĂ©gĂ©tales d’abord, puis pour les productions animales. En 1985, la crĂ©ation du logo AB a marquĂ© l’acte de naissance officiel du marchĂ© du bio *. »

* Gil Kressmann, Quel avenir pour l’agriculture et l’alimentation bio ?, Fondation pour l’innovation politique, mars 2021, p.7.

Pour les productions vĂ©gĂ©tales, les diffĂ©rentes caractĂ©ristiques de l’agriculture biologique sont les suivantes :

  • interdiction de tout produit chimique de synthĂšse (engrais, produits phytosanitaires) ainsi que des plantes gĂ©nĂ©tiquement modifiĂ©es (PGM) ;
  • utilisation d’engrais naturels minĂ©raux ou organiques compostĂ©s ;
  • encouragement pour les rotations des cultures et le recours Ă  des espĂšces moins exigeantes en azote (les lĂ©gumineuses par exemple) ;
  • dĂ©sherbage mĂ©canique.

Le logo AB et le logo eurofeuille

Source : agriculture.gouv.fr.

Notes

4.

Voir Gil Kressmann, op. cit., p. 19.

+ -

Bon nombre de ces principes sont aussi respectés en agriculture conventionnelle, particuliÚrement en agriculture dite raisonnée, intégrée, écologiquement intensive, à « Haute valeur environnementale » (HVE) ou agro-écologique, ainsi que pour les productions labellisées.

Dans la mesure oĂč tout fertilisant doit ĂȘtre mis en solution avant son absorption par la racine et oĂč les engrais les plus solubles sont de synthĂšse, la logique sous-tendant l’interdiction des engrais minĂ©raux de synthĂšse sur leur seul caractĂšre synthĂ©tique peut ĂȘtre contestĂ©e. Pourquoi interdire les nitrates de synthĂšse et autoriser les nitrates du Chili de mĂȘme nature et aussi solubles parce qu’il s’agit de guano naturel ? De fait, le terme « naturel » ouvre les portes, par exemple, aux phosphates naturels broyĂ©s autorisĂ©s sans les transformations destinĂ©es Ă  les purifier (fluor, cadmium
) et Ă  les rendre plus assimilables, ou encore Ă  la sylvinite, minerai potassique, au lieu du chlorure de potassium. De mĂȘme, s’agissant des produits chimiques de synthĂšse, on peut s’interroger sur la pertinence d’une telle interdiction vis-Ă -vis de produits par ailleurs homologuĂ©s aprĂšs de longues Ă©tudes toxicologiques et bĂ©nĂ©ficiant d’autorisations de mise sur le marchĂ© (AMM), alors mĂȘme qu’en parallĂšle sont autorisĂ©es, dans le mĂȘme but, diverses substances dites naturelles dont l’innocuitĂ© n’a pas Ă©tĂ© dĂ©montrĂ©e et pour lesquelles une AMM n’est pas exigĂ©e.

Pour l’élevage des animaux, les diffĂ©rentes caractĂ©ristiques de l’agriculture biologique sont les suivantes :

  • lien au sol privilĂ©giĂ© pour l’alimentation, notamment pour le pĂąturage et les ressources fourragĂšres de l’exploitation, et proscription de l’élevage intensif hors sol pour les monogastriques (ou non-ruminants) ;
  • rations (alimentation) en majoritĂ© bio et interdiction des PGM ;
  • encouragement du bien-ĂȘtre animal, notamment par un plus grand espace disponible et l’accĂšs Ă  un parcours extĂ©rieur ;
  • traitements sanitaires faisant surtout appel Ă  des mĂ©thodes alternatives et limitation du recours aux antibiotiques (autorisĂ© si besoin) et Ă  tous les traitements antiparasitaires.

Souvent, l’élevage bio diffĂšre peu de l’élevage extensif au pĂąturage.

Par ailleurs, chaque Ă©tape, de la production Ă  la commercialisation, doit ĂȘtre conforme au cahier des charges europĂ©en, et au moins un contrĂŽle annuel est effectuĂ© par un organisme certificateur. Cependant, l’agriculture biologique est uniquement soumise Ă  une obligation de moyens, pas de rĂ©sultat. Aucune allĂ©gation ne devrait donc pouvoir ĂȘtre faite dans l’étiquetage ou la publicitĂ© suggĂ©rant Ă  l’acheteur la garantie d’une qualitĂ© organoleptique (qui active les sens, l’odorat, le goĂ»t, la vue), nutritionnelle ou sanitaire supĂ©rieure. Il s’agit pourtant d’une des principales motivations d’achat du consommateur, notamment en France4. Dans d’autres pays europĂ©ens, particuliĂšrement dans les pays nordiques, l’agriculture biologique est surtout perçue comme un moyen de production respectueux de l’environnement mais ne revendique pas une quelconque vertu supplĂ©mentaire en matiĂšre de protection de la santĂ©.

II Partie

Les valeurs nutritionnelles en bio et en conventionnel sont largement similaires

Notes

5.

Voir Agence Bio, art. cit.

+ -

6.

Agence française de sĂ©curitĂ© sanitaire des aliments (Afssa), « Évaluation nutritionnelle et sanitaire des aliments issus de l’agriculture biologique », juillet 2003.

+ -

7.

Voir LĂ©on GuĂ©guen et GĂ©rard Pascal, « Le point sur la valeur nutritionnelle et sanitaire des aliments issus de l’agriculture biologique », Cahiers de nutrition et de diĂ©tĂ©tique, vol. 45, n° 3, juin 2010, p. 130-143.

+ -

8.

Voir Bernard Le Buanec (dir.), Le tout bio est-il possible ? 90 clĂ©s pour comprendre l’agriculture biologique, Éditions QuĂŠ, 2012, p. 240.

+ -

9.

Voir, par exemple, Alan D. Dangour et al., « Nutritional quality of organic foods: a systematic review », The American Journal of Clinical Nutrition, vol. 90, n° 3, septembre 2009, p. 680-685, et Crystal Smith-Spangler et al., « Are organic foods safer or healthier than conventional alternatives? A systematic review », Annals of Internal Medicine, vol. 157, n° 5, septembre 2012, p. 348-366.

+ -

11.

Voir Parlement européen-STOA, « Human health implications of organic food and organic agriculture », décembre 2016, ainsi que Axel Mie et al., « Human health implications of organic food and organic agriculture: a comprehensive review », Environmental Health, vol. 16, n° 1, article 111, décembre 2017.

+ -

Les prĂ©occupations concernant la qualitĂ© de la nutrition et la prĂ©servation de la santĂ© sont les principales motivations d’achat d’aliments bio, devant la protection de l’environnement, les qualitĂ©s organoleptiques ou encore devant des considĂ©rations moins rationnelles et d’ordre Ă©thique comme la recherche du naturel et du socialement Ă©quitable ou le bien-ĂȘtre animal 5. La principale cause de rejet des aliments conventionnels est la peur du « chimique », les aliments bio Ă©tant considĂ©rĂ©s comme plus « naturels ». Si certaines caractĂ©ristiques peuvent ĂȘtre Ă©valuĂ©es par l’acheteur (aspect, fraĂźcheur, texture, odeur, goĂ»t), d’autres, comme la valeur nutritionnelle et sanitaire, ne sont pas perceptibles et leur apprĂ©ciation repose donc sur l’analyse chimique et microbienne pour leur composition ou sur des Ă©tudes Ă©pidĂ©miologiques pour leurs effets Ă©ventuels sur la santĂ©. De la lecture et de l’interprĂ©tation de ces revues naissent les controverses sur le bio, la vĂ©ritĂ© scientifique ayant du mal Ă  s’imposer face aux dĂ©formations et caricatures souvent propagĂ©es par les mĂ©dias avec des grands titres affirmatifs et souvent anxiogĂšnes qui contribuent Ă  la formation de l’opinion.

En 2003, un important rapport de l’Agence française de sĂ©curitĂ© sanitaire des aliments (Afssa, aujourd’hui Anses) avait comparĂ© des aliments provenant de l’agriculture biologique et de l’agriculture conventionnelle sur la base d’études publiĂ©es et respectant un minimum de critĂšres d’inclusion dans ces Ă©tudes (notamment une pĂ©riode suffisante de conversion) 6. Ce rapport a Ă©tĂ© actualisĂ© en 2010 avec une centaine de publications nouvelles dans une revue de synthĂšse 7 et un livre de l’AcadĂ©mie d’agriculture de France 8.

Depuis 2014, Ă  l’étranger, plusieurs comparaisons systĂ©matiques entre aliments bio et conventionnels ont Ă©tĂ© publiĂ©es 9. Par ailleurs, deux grandes mĂ©ta-analyses ont Ă©tĂ© entreprises avec le soutien financier de la CommunautĂ© europĂ©enne par dix-huit auteurs dans le but de vĂ©rifier (et de contester) les conclusions des publications prĂ©cĂ©dentes, insuffisamment favorables aux aliments de l’agriculture biologique 10. Enfin, un rĂ©cent rapport du Science and Technology Options Assessments (STOA) remis en dĂ©cembre 2016 au Parlement europĂ©en par un groupe international de huit chercheurs experts en santĂ© publique, nutrition et alimentation biologique, Ă©galement publiĂ© sous une forme plus condensĂ©e, a exploitĂ© les donnĂ©es des mĂ©ta-analyses prĂ©cĂ©dentes 11.

Les principaux facteurs qui influent sur la composition chimique des plantes sont l’espĂšce, la variĂ©tĂ©, le stade de dĂ©veloppement (la maturitĂ© pour les fruits), le cycle de vĂ©gĂ©tation, la saison et le climat. Lorsque ces facteurs sont identiques, il n’y a pas de raison d’attendre des diffĂ©rences significatives entre modes de production. Pour les produits animaux, les principaux facteurs de variation sont l’espĂšce, la race, l’ñge et le niveau d’engraissement et, dans le cas particulier des herbivores, la part de l’herbe ou des fourrages verts dans la ration.

Il est Ă©vident que l’on ne peut pas comparer le bio et le conventionnel si l’un de ces facteurs diffĂšre. Par exemple, comparer un poulet « industriel » de 40 jours Ă  un poulet bio de 80 jours n’a pas de sens, le degrĂ© d’engraissement Ă©tant trĂšs diffĂ©rent (il faudrait alors comparer avec un poulet labellisĂ© de mĂȘme Ăąge et ayant eu accĂšs Ă  un parcours extĂ©rieur).

Les conclusions de toutes ces revues systématiques concordent et sont résumées ci-dessous, pour chacun des nutriments indispensables et des constituants indésirables.

1

Les teneurs des principaux nutriments indispensables (protéines, lipides, minéraux, vitamines 
) ne sont pas supérieures en bio

Notes

12.

« Such small changes are unlikely to represent any nutritional or health benefit » (cité in « Expert reaction to differences between organic and conventional milk and meat », sciencemediacentre.org, 16 février 2016).

+ -

13.

Voir Marcin BaraƄski et al., art. cit.

+ -

14.

« Dairy products and meat account for only a minor proportion of dietary omega-3 intake in the human diet. Based on current knowledge, the calculated additional human omega-3 intake from organic animal products cannot be extrapolated to any specific health benefit » (Parlement européen-STOA, art. cit, p. 7).

+ -

15.

Voir Alan D. Dangour et al., art. cit.

+ -

16.

Voir Maja M. Jensen, Henry Jorgensen et Charlotte Lauridsen, « Comparison between conventional and organic agriculture in terms of nutritional quality of food – A critical review », CAB reviews, 2013, vol. 8, n° 045, fĂ©vrier 2014, p. 1-13.

+ -

17.

« From the perspective of nutritional guidelines, which are generally concerned with macronutrients, vitamins and minerals, there is no reason to prefer organic over conventional plant foods or vice versa » (Parlement européen-STOA, art. cit, p. 40).

+ -

Glucides et fibres

Aucune diffĂ©rence significative n’a Ă©tĂ© constatĂ©e entre des fruits comparables (mĂȘmes variĂ©tĂ©s vĂ©gĂ©tales et Ă  stade de maturitĂ© Ă©quivalent) issus de l’agriculture biologique ou de l’agriculture conventionnelle, ou pour le lactose du lait.

Protéines

Comme c’est le cas pour les cĂ©rĂ©ales en gĂ©nĂ©ral, le blĂ© bio est moins riche en protĂ©ines que le blĂ© conventionnel, du fait d’un manque d’azote dĂ» Ă  l’interdiction des engrais azotĂ©s de synthĂšse. Cela est souvent un facteur limitant en boulangerie, le pouvoir panifiant Ă©tant plus faible. Ainsi, en agriculture biologique, le choix des variĂ©tĂ©s de blĂ© panifiable est limitĂ© (la variĂ©tĂ© Renan est la plus connue). La teneur en protĂ©ines n’est pas modifiĂ©e dans les autres aliments, celle en casĂ©ine du lait dĂ©pendant principalement de la race.

Lipides

Les diffĂ©rences entre bio et conventionnel concernent surtout le lait, pas pour les teneurs en lipides totaux mais pour la nature des acides gras. Ainsi, il est admis que le lait bio est en moyenne plus riche en acides gras polyinsaturĂ©s (AGPI), dont le fameux AGPI omĂ©ga-3, ce qui serait bĂ©nĂ©fique pour la santĂ©. Cela rĂ©sulterait d’une alimentation privilĂ©giĂ©e de la vache Ă  l’herbe ou aux fourrages verts, ce qui ne peut ĂȘtre pratiquĂ© qu’une partie de l’annĂ©e et n’est pas l’apanage de l’agriculture biologique. Des Ă©levages conventionnels extensifs, notamment en zone de montagne, le font aussi. En outre, la teneur en AGPI du lait, de la viande et de l’oeuf peut aussi ĂȘtre augmentĂ©e par l’apport d’aliments comme la graine de lin ou des lĂ©gumineuses (luzerne, trĂšfle
).

Quoi qu’il en soit, une augmentation, dans le cas le plus favorable, de 50 % de la teneur du lait en AGPI omĂ©ga-3, soit 40 mg par jour, contribuerait Ă  1,4% du besoin journalier d’un adulte. Cette Ă©valuation est en parfait accord avec celle de Ian Givens, de l’universitĂ© de Reading, qui a travaillĂ© sur les donnĂ©es de la plus grande mĂ©ta-analyse faite sur le sujet Ă  ce jour et qui indique ainsi : « Il est peu probable que de si petits changements reprĂ©sentent un quelconque bĂ©nĂ©fice pour la nutrition et la santĂ© 12. »

Une modĂ©lisation dans le rapport du STOA prĂ©cĂ©demment citĂ©, basĂ©e sur les mĂȘmes donnĂ©es qu’une mĂ©ta-analyse 13, ne dĂ©montre pas clairement l’augmentation des teneurs en AGPI omĂ©ga-3 dans la viande bio. MĂȘme dans le cas le plus favorable (hypothĂšse haute du scĂ©nario alimentaire tout-bio), l’impact nutritionnel maximum Ă©quivaut Ă  moins de 7% du besoin en AGPI omĂ©ga-3 d’un adulte. Les auteurs concluent ainsi : « Les produits laitiers et la viande ne reprĂ©sentent qu’une part mineure de l’apport d’AG omĂ©ga-3 dans l’alimentation humaine. Il n’est pas possible Ă  partir des connaissances actuelles de conclure Ă  un effet bĂ©nĂ©fique sur la santĂ© spĂ©cifique Ă  l’augmentation des apports en AG omĂ©ga-3 rĂ©sultant d’une consommation de lait et de viande biologiques plutĂŽt que conventionnelles 14. »

L’augmentation, souhaitable, de l’apport d’AGPI omĂ©ga-3 dans l’alimentation est bien plus efficace Ă  travers la consommation de certaines huiles vĂ©gĂ©tales (lin, colza) ou de poissons gras, qui conduit simultanĂ©ment Ă  une diminution de l’apport d’acides gras saturĂ©s.

Minéraux, oligoéléments, vitamines

Les tendances Ă  des teneurs un peu plus Ă©levĂ©es en vitamine C dans certains fruits bio et en magnĂ©sium et fer dans certains lĂ©gumes bio observĂ©es dans un premier temps n’ont pas toutes Ă©tĂ© confirmĂ©es par les grandes revues systĂ©matiques internationales. Ces diffĂ©rences, faibles et incertaines, restent malgrĂ© tout souvent citĂ©es en faveur du bio. Seule une revue britannique note une teneur un peu plus Ă©levĂ©e en phosphore dans les lĂ©gumes bio, sans impact nutritionnel (l’apport de phosphore Ă©tant toujours excessif dans l’alimentation humaine) 15. Une grande Ă©tude expĂ©rimentale danoise menĂ©e sur plusieurs sites pendant deux annĂ©es successives a montrĂ© que, Ă  stade de maturitĂ© comparable (facteur de variation le plus important), l’influence de l’annĂ©e, du lieu de culture et de la variĂ©tĂ© Ă©tait beaucoup plus forte que celle du mode de production (agriculture biologique ou conventionnelle) 16.

Selon la conclusion du rapport europĂ©en du STOA : « Du point de vue des recommandations alimentaires qui portent en gĂ©nĂ©ral sur les macronutriments, les vitamines et les minĂ©raux, il n’y a pas de raison de prĂ©fĂ©rer les aliments vĂ©gĂ©taux bio aux aliments conventionnels et vice versa 17. »

Si les teneurs en Ă©lĂ©ments minĂ©raux majeurs et oligoĂ©lĂ©ments ne sont pas affectĂ©es par le mode d’élevage, le lait bio est en gĂ©nĂ©ral plus pauvre en iode et en sĂ©lĂ©nium, deux oligoĂ©lĂ©ments indispensables systĂ©matiquement ajoutĂ©s dans le complĂ©ment minĂ©ral aux rations en Ă©levage intensif et dont l’intĂ©rĂȘt nutritionnel est trĂšs important chez l’ĂȘtre humain.

2

Certains aliments bio sont parfois un peu plus riches en antioxydants ou en acides gras polyinsaturés, mais sans effet sur la santé

Notes

18.

Les mĂ©tabolites secondaires sont des composĂ©s chimiques synthĂ©tisĂ©s par la plante et qui, contrairement aux mĂ©tabolites primaires, n’exercent pas de fonctions essentielles.

+ -

19.

Voir Dominika Úrednicka-Tober et al., art. cit.

+ -

20.

Voir LĂ©on GuĂ©guen, « Les fruits et lĂ©gumes bio ne sont pas meilleurs pour la santĂ© », Science & Pseudo- Sciences, n° 314, octobre 2015, p. 49-55, et « Fruits et lĂ©gumes bio : pas meilleurs pour la santĂ© », La Revue de l’AcadĂ©mie d’agriculture, n° 7, octobre 2015, p. 22-26 (tĂ©lĂ©chargeable).

+ -

21.

« It is important to bear in mind that in many cases the variation in the concentration of phenolic compounds is greater between different types and varieties of crops and between years, climates, soils etc. than between production systems » (Parlement européen-STOA, art. cit, p. 37).

+ -

22.

L’ Ă©tude NutriNet-SantĂ© est une Ă©tude de santĂ© publique coordonnĂ©e par l’Equipe de recherche en Ă©pidĂ©miologie nutritionnelle (Eren – Inserm U1153/Inra U1125/Cnam/UniversitĂ© Paris 13) qui, grĂące Ă  l’engagement et Ă  la fidĂ©litĂ© de plus de 160 000 « nutrinautes » fait avancer la recherche sur les liens entre la nutrition (alimentation, activitĂ© physique, Ă©tat nutritionnel) et la santĂ©. Soutenue par le ministĂšre des SolidaritĂ©s et de la SantĂ©, et plusieurs institutions publiques (Inserm, Inra, Cnam, universitĂ© Paris 13, SantĂ© publique France), cette grande Ă©tude Ă©pidĂ©miologique rĂ©pond Ă  une problĂ©matique de santĂ© publique (voir le site NutriNet SantĂ©).

+ -

23.

Voir Léon Guéguen, « Les fruits et légumes bio ne sont pas meilleurs pour la santé », art. cit.

+ -

24.

« A slightly higher content of phenolic compounds in organic food does not constitute a strong basis for the inference of positive effects of organic compared to conventional plant products for human health » (Parlement européen-STOA, art. cit, p. 37).

+ -

Ce sont surtout certaines substances antioxydantes, notamment des polyphĂ©nols, qui seraient, selon la majoritĂ© des revues, plus abondants dans certains fruits bio. Cela n’est pas le cas d’une autre classe d’antioxydants, les carotĂ©noĂŻdes, dont les teneurs ne varient pas en fonction du mode de production. Les teneurs en lycopĂšne (puissant antioxydant des pigments rouges de la tomate et de divers fruits rouges) sont mĂȘme souvent plus fortes dans les tomates conventionnelles. Les plus fortes teneurs dans les vĂ©gĂ©taux non protĂ©gĂ©s par des produits phytosanitaires peuvent ĂȘtre expliquĂ©es par la rĂ©action naturelle de dĂ©fense de la plante qui synthĂ©tise ces mĂ©tabolites secondaires 18 pour lutter contre ses agresseurs (insectes, champignons). Si des diffĂ©rences importantes (50 Ă  70%) ont pu ĂȘtre observĂ©es pour des polyphĂ©nols particuliers (certains flavonoĂŻdes), l’écart moyen entre agriculture biologique et agriculture conventionnelle pour les polyphĂ©nols totaux ne dĂ©passe pas 20%. L’activitĂ© antioxydante globale mesurĂ©e par trois mĂ©thodes ne serait en moyenne que de 17% supĂ©rieure pour les fruits bio, mais similaire pour les lĂ©gumes (comprenant pourtant la tomate) 19, constat en accord avec nos conclusions 20 et avec celles de la plupart des autres revues (10 Ă  15%). Cependant, comme le conclut le rapport du STOA : « Il est important de savoir que dans la plupart des cas la variation des concentrations en composĂ©s phĂ©noliques est plus grande entre espĂšces et variĂ©tĂ©s vĂ©gĂ©tales et entre annĂ©es, climats, sols, etc., qu’entre systĂšmes de production 21. »

Quoi qu’il en soit, plusieurs Ă©tudes rĂ©centes ont montrĂ© que ce lĂ©ger avantage au niveau de l’aliment ne se traduit pas, aprĂšs absorption intestinale, par un bĂ©nĂ©fice sur le pouvoir antioxydant mesurĂ© dans le sang. Aucune n’a permis de mettre en Ă©vidence un quelconque effet bĂ©nĂ©fique de la consommation d’aliments bio sur plusieurs marqueurs biologiques de santĂ©. Cela peut s’expliquer par la faible contribution relative des fruits et lĂ©gumes Ă  l’apport total de polyphĂ©nols. En effet, la grande Ă©tude française NutriNet a montrĂ© que l’activitĂ© antioxydante du rĂ©gime alimentaire est attribuable pour environ la moitiĂ© aux polyphĂ©nols et que ces polyphĂ©nols sont surtout apportĂ©s en France par le cafĂ© et le thĂ© (70%), le chocolat (10%) et le vin rouge (7%), la part revenant aux fruits (6,7%) et aux lĂ©gumes (0,7%) ne dĂ©passant donc pas 10% 22. On peut ainsi en dĂ©duire que la contribution Ă  l’effet antioxydant global d’un apport supĂ©rieur de 20% en polyphĂ©nols par des fruits bio serait infĂ©rieure Ă  1% 23. Il n’est donc pas surprenant que les marqueurs sanguins restent muets dans les comparaisons du statut antioxydant entre agriculture biologique et agriculture conventionnelle. Cela ne remet bien Ă©videmment pas en cause la recommandation de consommer des fruits et des lĂ©gumes (bio ou pas) dont les effets bĂ©nĂ©fiques, attribuables Ă  bien d’autres facteurs, sont unanimement reconnus. Pour reprendre Ă  nouveau les conclusions du rapport du STOA : « Une teneur lĂ©gĂšrement plus Ă©levĂ©e en composĂ©s phĂ©noliques dans des aliments bio ne constitue pas une base solide pour allĂ©guer des effets positifs sur la santĂ© humaine des produits vĂ©gĂ©taux bio par rapport aux produits conventionnels 24. »

III Partie

Sur le plan sanitaire, on ne relÚve pas de bénéfices supplémentaires du bio par rapport au conventionnel

1

Constituants chimiques naturels à effet délétÚre

Notes

25.

Voir, par exemple, Douglas L. Archer, « Evidence that ingested nitrate and nitrite are beneficial to health », Journal of Food Protection, vol. 65, n° 5, mai 2002, p. 872-875 ; Martinjn B. Katan, « Nitrate in foods: harmful or healthy? », The American Journal of Clinical Nutrition, vol. 90, n° 1, juillet 2009, p. 11-12 ; Norman G. Hord, Yaoping Tang et Nathan Bryan, « Food sources of nitrates and nitrites: the physiological context for potential health benefits », The American Journal of Clinical Nutrition, vol. 90, n° 1, juillet 2009, p. 1-10 ; Nathan S. Bryan et John L. Ivy, « Inorganic nitrite and nitrate: evidence to support consideration as dietary nutrients », Nutrition Research, vol. 35, n° 8, août 2015, p. 643-654 ; Jon O. Lundberg, Mattias Carlström et Eddie Weitzberg, « Metabolic effects of dietary nitrate in health and disease », Cell Metabolism, vol. 28, n° 3, juillet 2018, p. 9-22.

+ -

26.

Jean-Louis L’Hirondel, « Le mĂ©tabolisme des nitrates et des nitrites chez l’homme », Cahier de nutrition et de diĂ©tĂ©tique, vol. 28, 1993, p. 341-349.

+ -

27.

Cité in Bernard Le Buanec, op. cit., p. 184.

+ -

29.

Voir Douglas L. Archer, art. cit. ; Martinjn B. Katan, art. cit. ; Norman G. Hord, Yaoping Tang et Nathan Bryan, art. cit.

+ -

a) Des teneurs en nitrates plus faibles en bio, sans effet sur la santé

Les nitrates sont encore souvent classĂ©s, Ă  tort, comme contaminants chimiques alors que de nombreuses Ă©tudes conduisent Ă  les considĂ©rer comme des nutriments 25. Comme pour les protĂ©ines dans le cas des cĂ©rĂ©ales, l’application d’engrais azotĂ©s solubles augmente la teneur en nitrates de certains lĂ©gumes. Cependant, cette augmentation n’est pas propre au mode de culture conventionnel car certains engrais organiques trĂšs utilisĂ©s en agriculture biologique (comme le guano, la farine de sang ou les farines animales) apportent aussi de l’azote rapidement assimilable. La teneur en nitrates dĂ©pend surtout de la saison, notamment de l’ensoleillement, et les diffĂ©rences s’estompent en culture sous serre et en hiver. Peu d’études rigoureuses rĂ©centes ont portĂ© sur les facteurs de variation de la teneur en nitrates des lĂ©gumes. Elles confirment cependant des teneurs plus faibles en agriculture biologique pour la laitue, le cresson, la pomme de terre et, surtout, l’épinard, la diffĂ©rence pouvant atteindre 75% dans le cas de ce lĂ©gume accumulateur de nitrates.

Les nitrates ne sont pas toxiques et les seuls risques qu’ils prĂ©sentent rĂ©sultent de leur rĂ©duction en nitrites (conversion en nitrites dans le tube digestif), surtout chez les nourrissons (cas maintenant rarissimes de mĂ©thĂ©moglobinĂ©mie, ou syndrome du bĂ©bĂ© bleu, dus Ă  une mauvaise fixation de l’oxygĂšne et survenant dans de mauvaises conditions d’hygiĂšne du biberon) et de la formation de nitrosamines cancĂ©rigĂšnes dans le tube digestif (peu probable, surtout en prĂ©sence de vitamine C simultanĂ©ment apportĂ©e par les fruits et lĂ©gumes). De nombreux arguments de remise en cause de la toxicitĂ© des nitrates ont Ă©tĂ© fournis par Jean L’Hirondel dĂšs 1993 26 et ont Ă©tĂ© confirmĂ©s par des Ă©tudes et revues ultĂ©rieures. Selon l’AutoritĂ© europĂ©enne de sĂ©curitĂ© des aliments (Efsa), la dose journaliĂšre admissible (DJA), qui doit ĂȘtre au moins cent fois plus faible que la plus forte dose sans effet (DSE) Ă©tablie chez l’animal, ne serait dĂ©passĂ©e que pour des consommations excessives et peu probables de lĂ©gumes riches en nitrates (roquette, laitue, Ă©pinard) et « l’effet carcinogĂšne des nitrates des lĂ©gumes n’a jamais Ă©tĂ© dĂ©montrĂ© et ne devrait pas ĂȘtre mis en avant pour contrecarrer leur consommation 27 ». La cancĂ©rogĂ©nicitĂ© des nitrites ajoutĂ©s Ă  la charcuterie (dans le but de prĂ©venir le botulisme), objet d’une vive controverse actuellement 28, rĂ©sultant notamment d’une proposition de loi visant Ă  les interdire, n’a pas Ă©tĂ© dĂ©montrĂ©e chez l’ĂȘtre humain. De plus, cet apport est nĂ©gligeable par rapport Ă  celui des nitrites endogĂšnes rĂ©sultant de la rĂ©duction des nitrates des lĂ©gumes et de l’eau qui ne sont pourtant pas mis en cause.

Il serait d’ailleurs paradoxal de vanter les vertus des lĂ©gumes pour la santĂ© et de suspecter la toxicitĂ© des nitrates que presque tous contiennent. Au contraire, de nombreux travaux publiĂ©s depuis une dĂ©cennie mettent l’accent sur les effets bĂ©nĂ©fiques des nitrates sur la santĂ© 29. Non seulement ils exercent un effet bactĂ©riostatique, bactĂ©ricide, antiacide et immunoprotecteur dans la sphĂšre oro-gastro-intestinale, mais ils interviennent aussi favorablement dans la prĂ©vention de l’hypertension artĂ©rielle et des troubles cardiovasculaires. Ces fonctions physiologiques auraient comme Ă©tape intermĂ©diaire la formation d’oxyde nitrique et son effet vasodilatateur. Le jus de betterave rouge, riche en nitrates, semblerait mĂȘme connaĂźtre un certain succĂšs comme « dopant » naturel dans les sports d’endurance. Des apports suffisants de nitrates d’origine vĂ©gĂ©tale seraient donc utiles.

Notes

30.

Voir Sibylle Aoudjhane, « “L’herbe du diable” retrouvĂ©e dans de la farine de sarrasin bio », bfmtv.com, 4 novembre 2019.

+ -

31.

Voir Patricia A. Murphy, Suzanne Hendrich, Cindy Landgren et Cory M. Bryant, « Food mycotoxins: an update », Journal of Food Science, vol. 71, n° 5, juin-juillet 2006, p. R51-R65 ; AgnÚs Champeil, Thierry Doré et Jean-François Fourbet, « Fusarium head blight: epidemiological origin of the effects of cultural practices on head blight attacks and the production of mycotoxins by Fusarium in wheat grains », Plant Science, vol. 166, n° 6, juin 2004, p. 1389-1415.

+ -

32.

Voir HélÚne Parisot, « Des lots de farine bio retirés du marché », lafranceagricole.fr, 23 mai 2018.

+ -

33.

Voir Laurent Folcher et al., « Lower mycotoxin levels in Bt maize grain », Agronomy for Sustainable Development, vol. 30, n° 4, décembre 2010, p. 711-719.

+ -

34.

Annick Barre et al., « Concentration des LTP dans la peau et la pulpe des fruits », Revue française d’allergologie, vol. 49, n° 3, avril 2019, p. 169.

+ -

b) Le bio plus exposé à certaines toxines potentiellement nocives

Les plantes pas ou mal protĂ©gĂ©es par des produits phytosanitaires contre des attaques d’insectes, de champignons ou de parasites divers ont des rĂ©actions d’autodĂ©fense conduisant Ă  la formation de centaines de mĂ©tabolites secondaires, qui sont des composĂ©s chimiques Ă  action insecticide ou fongicide dont l’effet sanitaire sur l’ĂȘtre humain est mal connu. Certains de ces mĂ©tabolites toxiques sont bien connus (alcaloĂŻdes comme la solanine de la pomme de terre et de la tomate, furanocoumarines dits psoralĂšnes, composĂ©s aromatiques photosensibles du cĂ©leri), mais d’autres n’ont pas Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©s, voire mĂȘme identifiĂ©s. Des lots de farine de sarrasin bio ont aussi Ă©tĂ© retirĂ©s du marchĂ© Ă  la suite d’une forte prĂ©sence de graines de datura contenant des alcaloĂŻdes toxiques (atropine, scopolamine) 30.

Les toxines naturelles les plus prĂ©occupantes sont les mycotoxines produites par des moisissures. Les plus connues sont l’ergot du seigle, produit par Claviceps purpurea, et l’aflatoxine de l’arachide. En effet, si les vĂ©gĂ©taux bio semblent les plus exposĂ©s par absence de traitement fongicide efficace, la plupart des Ă©tudes portant sur des cĂ©rĂ©ales en agriculture biologique ou agriculture conventionnelle montrent qu’il est difficile de conclure en raison de diffĂ©rences de conditions expĂ©rimentales et compte tenu de nombreux autres facteurs comme l’annĂ©e, le climat ou la rĂ©gion de culture, dont l’influence est plus importante que celle du mode de culture 31. Le blĂ© bio aurait tendance Ă  ĂȘtre plus contaminĂ© en ochratoxine A (OTA), produite par Penicillium et Aspergillus, et le blĂ© conventionnel en dĂ©oxynivalenol (DON) produit par Fusarium.

Des cas de fortes contaminations en OTA de farines complĂštes de blĂ© bio ont Ă©tĂ© observĂ©s en Italie et des lots ont rĂ©cemment Ă©tĂ© retirĂ©s du marchĂ© en France 32. Mais l’influence de l’annĂ©e et de la rĂ©gion est primordiale par rapport au type de pratiques culturales. À noter que le maĂŻs gĂ©nĂ©tiquement modifiĂ© protĂ©gĂ© contre les attaques de pyrales et de sĂ©sames est moins sujet Ă  des contaminations par les mycotoxines qui sont favorisĂ©es par les lĂ©sions provoquĂ©es par les insectes ou leurs larves 33.

Les protĂ©ines de transport des lipides (LPT) des RosacĂ©es (PrunoĂŻdĂ©es : pommes, prunes, poires, abricots, cerises
) sont des protĂ©ines de dĂ©fense responsables d’allergies sĂ©vĂšres chez l’enfant comme chez l’adulte. Dans une Ă©tude rĂ©cente, il a Ă©tĂ© montrĂ© que leur prĂ©sence est plus importante dans la peau de variĂ©tĂ©s de pommes et de prunes bio que dans celle des mĂȘmes variĂ©tĂ©s conventionnelles et les auteurs concluaient que « la consommation de fruits “bio” (de prunes en particulier) n’est pas Ă  conseiller aux personnes allergiques 34 ».

2

Contaminants chimiques et microbiens

Notes

35.

À ce sujet, voir Gil Kressmann, op. cit.

+ -

36.

Voir Marcin BaraƄski et al., art. cit.

+ -

37.

Voir Paula Medina-Pastor et Giuseppe Triacchini, « The 2018 European Union report on pesticide residues in food », EFSA, 24 février 2020 ; Gauld Dervilly-Pinel et al., « Micropollutants and chemical residues in organic and conventional meat », Food Chemistry, vol. 232, 1er octobre 2017, p. 218-228.

+ -

39.

La limite maximale de rĂ©sidus (LMR) est calculĂ©e pour chaque produit vĂ©gĂ©tal cultivĂ© conformĂ©ment Ă  la rĂ©glementation pour que la dose journaliĂšre admissible (DJA) ne soit pas dĂ©passĂ©e, la DJA Ă©tant elle-mĂȘme au moins cent fois plus faible que la dose sans effet (DSE) observĂ©e chez l’animal. Des effets synergiques entre molĂ©cules (effet cocktail) peuvent exister, mais aussi des effets antagonistes.

+ -

a) Des résidus de pesticides parfois aussi présents dans les aliments bio, mais en plus faible dose

Ces rĂ©sidus sont la principale cause des craintes exprimĂ©es par les consommateurs de fruits, lĂ©gumes et cĂ©rĂ©ales conventionnels et le premier argument santĂ© mis en avant par l’agriculture biologique 35.

Les produits phytosanitaires de synthĂšse Ă©tant interdits en agriculture biologique, il est logique de trouver en plus faible quantitĂ© et moins souvent des rĂ©sidus dans les produits vĂ©gĂ©taux bio. Cependant, les enquĂȘtes montrent que les aliments bio ne sont pas Ă  l’abri de contaminations, accidentelles ou frauduleuses. Le pourcentage de produits « positifs » (traces dĂ©tectĂ©es) est de 46% pour les produits de l’agriculture conventionnelle (surtout pour les fruits) mais aussi de 11% pour les produits issus de l’agriculture biologique 36. MĂȘme des produits animaux comme l’oeuf ne sont pas Ă  l’abri de contaminations accidentelles ou frauduleuses par des pesticides, comme l’a montrĂ© la rĂ©cente affaire, fortement reprise dans les mĂ©dias mais loin d’ĂȘtre une crise sanitaire, des oeufs de poules bio traitĂ©es par un antiparasitaire contenant du fipronil interdit. D’autres antiparasitaires Ă©tant autorisĂ©s en agriculture biologique, les oeufs bio y ont Ă©galement Ă©tĂ© exposĂ©s.

Il faut aussi mentionner que la derniĂšre grande enquĂȘte de l’Efsa, portant sur plus de 80.000 Ă©chantillons de fruits et lĂ©gumes 37, constate que 58% des produits (conventionnels ou bio) ne prĂ©sentent pas de traces dĂ©celables 38 de rĂ©sidus de pesticides de synthĂšse et que dans 98,6% des Ă©chantillons, la limite maximale rĂ©glementaire en rĂ©sidus (LMR) n’est pas dĂ©passĂ©e 39. Les dĂ©passements de LMR sont surtout constatĂ©s sur des produits importĂ©s de pays ayant une rĂ©glementation plus souple. En France, seuls 13,8% des produits bio contiennent des rĂ©sidus quantifiables de pesticides de synthĂšse, mais 1,4% seulement dĂ©passent les LMR. Ces rĂ©sultats sont en bon accord avec ceux relevĂ©s en France par la Direction gĂ©nĂ©rale de l’alimentation (DGAL). De plus, sachant que les analyses portent sur les produits bruts entiers (par exemple avec la peau pour les bananes et les oranges), il est Ă©vident que la partie consommable, surtout aprĂšs lavage et/ou Ă©pluchage, ne contient en gĂ©nĂ©ral que des traces indĂ©tectables (par les mĂ©thodes modernes d’analyse) de molĂ©cules indĂ©sirables.

Il faut souligner que les enquĂȘtes sur les rĂ©sidus de pesticides ne visent que les substances de synthĂšse et jamais les pesticides « naturels » autorisĂ©s en agriculture biologique, comme le cuivre et plusieurs molĂ©cules dont l’innocuitĂ© n’est pas garantie Ă  forte dose (rotĂ©none maintenant interdite, azadirachtine de l’huile de Neem, synergistes des pyrĂ©thrines, spinosad
). Les rĂ©sidus de pesticides « naturels » autorisĂ©s en agriculture biologique ne sont jamais recherchĂ©s alors qu’ils ne sont pas tous inoffensifs.

Tous les pesticides, qu’ils soient naturels ou de synthĂšse, sont dangereux Ă  forte dose pour la santĂ© (et l’environnement), mais le risque sanitaire dĂ©pend de l’exposition au danger. Il faut donc Ă©viter l’amalgame rĂ©current entre le risque rĂ©el provenant de fortes doses rĂ©guliĂšrement inhalĂ©es par les agriculteurs mal protĂ©gĂ©s et le faible risque encouru par le consommateur exposĂ© Ă  d’éventuelles traces de rĂ©sidus. Dans le dĂ©bat sur les perturbateurs endocriniens, dont de faibles doses pourraient exercer un effet, les pesticides sont systĂ©matiquement stigmatisĂ©s 40. Pourtant, seules quelques molĂ©cules sont reconnues perturbateurs endocriniens avĂ©rĂ©s et leur contribution est trĂšs faible par rapport Ă  celle de trĂšs nombreux objets et matĂ©riaux de notre environnement.

Selon les conclusions d’un rapport de l’Efsa de 2016, dans l’état actuel des connaissances, l’exposition alimentaire actuelle aux pesticides Ă  court ou long terme a peu de chances de poser un risque de santĂ© pour les consommateurs en Europe 41.

Notes

42.

Voir Marcin BaraƄski et al., art. cit.

+ -

43.

Voir « RĂ©sidus de pesticides dans les aliments
 » , art. cit.

+ -

44.

Voir Gauld Dervilly-Pinel et al., art. cit.

+ -

45.

Le Monde-AFP, « Le bilan de la bactĂ©rie E. coli s’alourdit Ă  35 morts », lemonde.fr, 12 juin 2011.

+ -

b) Le cadmium plus présent dans les céréales dites conventionnelles mais le cuivre plus abondant dans les végétaux bio

Les teneurs en cadmium peuvent ĂȘtre prĂ©occupantes car son apport par l’alimentation n’est pas trĂšs infĂ©rieur Ă  la dose hebdomadaire tolĂ©rable (DHT) abaissĂ©e en 2009 par l’Afssa Ă  2,5 microgrammes par kg de poids corporel par semaine. Les phosphates bruts non traitĂ©s autorisĂ©s en agriculture biologique Ă©tant une source importante de cadmium, il serait logique que le risque de contamination du blĂ© bio soit le plus Ă©levĂ©, mais en cas d’absence de fertilisation phosphatĂ©e en agriculture biologique, c’est le blĂ© conventionnel qui prĂ©senterait des teneurs plus hautes 42. Cependant, le principal vecteur de cadmium est le tabac, puis vient l’alimentation, avec surtout les produits de la mer, dont les mollusques et les algues, les champignons, le chocolat, puis les cĂ©rĂ©ales, les lĂ©gumes, les racines et tubercules. Selon l’Efsa, une Ă©ventuelle plus forte teneur en cadmium des cĂ©rĂ©ales ne conduit pas en Europe Ă  un risque aggravĂ© de toxicitĂ© 43.

De fortes teneurs en cuivre peuvent rĂ©sulter de traitements trop frĂ©quents et tardifs en agriculture biologique au sulfate de cuivre sur les pommes de terre, les tomates et la vigne. De fortes contaminations du riz bio par l’arsenic ont aussi Ă©tĂ© observĂ©es en absence de fertilisation phosphatĂ©e, la carence en phosphore favorisant l’absorption par la plante de l’arsenic du sol.

c) Les polluants organiques n’épargnent aucune culture

D’autres substances chimiques peuvent ĂȘtre prĂ©occupantes, comme les dioxines et les PCB (polychlorobiphĂ©nyles, perturbateurs endocriniens et cancĂ©rigĂšnes) dont la plupart sont d’origine industrielle et surtout prĂ©sents dans les produits animaux. La principale source de pollution est atmosphĂ©rique pour toutes les productions de plein air. Cela peut concerner des rejets industriels de dioxines ou d’autres substances, Ă©ventuellement radioactives, provenant de retombĂ©es aprĂšs de grands accidents. Le lait et la viande d’animaux au pĂąturage sont ainsi susceptibles d’ĂȘtre contaminĂ©s en raison de l’ingestion de terre potentiellement polluĂ©e. Contrairement Ă  ce qu’on pourrait penser, il en est de mĂȘme pour les oeufs de poules Ă©levĂ©es en plein air par rapport Ă  ceux provenant d’élevage en cages. Une rĂ©cente enquĂȘte sur les Ă©chantillons du marchĂ© a rĂ©vĂ©lĂ© que le saumon bio Ă©tait le plus contaminĂ© par l’arsenic, le mercure, les dioxines, les PCB et mĂȘme par des rĂ©sidus de pesticides, l’explication tenant Ă  son alimentation majoritairement Ă  base de poisson.

Dans le cas de la viande, une trĂšs grande Ă©tude collective rĂ©alisĂ©e par plusieurs organismes de recherche et soutenue par l’Agence nationale pour la recherche a comparĂ© les teneurs en rĂ©sidus chimiques de 266 Ă©chantillons de viande bovine, porcine et de poulet – bio ou conventionnel 44. Les analyses faites par le laboratoire de l’Agence nationale de sĂ©curitĂ© sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) ont portĂ© sur 250 substances : dioxines-furanes, PCB, mycotoxines, mĂ©taux lourds, antibiotiques, coccidiostatiques et pesticides. Aucun rĂ©sidu de ces derniers trois groupes de produits de traitement n’a Ă©tĂ© dĂ©tectĂ©. En revanche, les teneurs en dioxines, PCB, cadmium, plomb et arsenic sont significativement plus Ă©levĂ©es dans la viande bio, sans pour autant dĂ©passer les limites rĂ©glementaires. Ces diffĂ©rences pourraient rĂ©sulter d’un plus grand contact avec un environnement polluĂ©, notamment le sol, et d’un abattage Ă  un Ăąge plus avancĂ© en agriculture biologique et donc une teneur plus Ă©levĂ©e en lipides qui retiennent les polluants.

d) La vigilance doit ĂȘtre renforcĂ©e pour les contaminants bactĂ©riens, viraux et parasitaires en ce qui concerne le bio

L’utilisation de fumier mal compostĂ© pourrait augmenter le risque de contamination des cultures maraĂźchĂšres par des bactĂ©ries telles que Escherichia coli. Cependant, si des retraits de vente sont parfois observĂ©s, aucune crise de grande ampleur n’a Ă©tĂ© enregistrĂ©e depuis l’affaire allemande des graines germĂ©es bio en 2011 qui ont provoquĂ© 35 dĂ©cĂšs et prĂšs de 4.000 intoxications par une souche trĂšs pathogĂšne d’E. coli 45.

Le mode d’élevage (agriculture biologique ou conventionnelle) n’a pas d’effet sur la contamination des fĂšces de porc par les Salmonella alors que celle des fĂšces de poulet par Campylobacter est plus Ă©levĂ©e en agriculture biologique. Il faut noter que, Ă  l’exception de Campylobacter chez le poulet, la rĂ©sistance aux antibiotiques de ces bactĂ©ries est plus faible en agriculture biologique qu’en agriculture conventionnelle. Cette plus faible rĂ©sistance aux antibiotiques a Ă©tĂ© confirmĂ©e chez les poules pondeuses et leurs oeufs pour plusieurs bactĂ©ries (Campylobacter, Salmonella, E. coli, Listeria, Enterococcus). Il y aurait donc une lĂ©gĂšre tendance Ă  une prĂ©valence plus forte de contamination microbienne des produits bio, mais les bactĂ©ries concernĂ©es prĂ©senteraient une moindre rĂ©sistance aux antibiotiques.

3

Confusion entre association et causalitĂ© : les Ă©tudes Ă©pidĂ©miologiques ne permettent pas de lier l’alimentation bio Ă  une meilleure santĂ©

Notes

46.

Voir Kathryn E. Bradbury, « Organic food consumption and the incidence of cancer in a large prospective study of women in the United Kingdom », British Journal of Cancer, vol. 110, n° 9, mars 2014, p. 2321-2326.

+ -

47.

Voir Julia Baudry et al., « Association between organic food consumption and metabolic syndrome: Cross-sectional results from the NutriNet-Santé study », European Journal of Nutrition, vol. 57, n° 7, octobre 2018, p. 2477-2488.

+ -

48.

Voir Emmanuelle Kesse-Guyot et al., « Prospective association between consumption frequency of organic food and body weight change, risk of overweight or obesity: results from the NutriNet-Santé Study », British Journal of Nutrition, vol. 117, n° 2, janvier 2017, p. 325-334.

+ -

49.

Julia Baudry et al., « Association of frequency of organic food consumption with cancer risk in the NutriNet-Santé prospective cohort », JAMA Internal Medicine, vol. 178, n° 12, décembre 2018, p. 1597-1606.

+ -

50.

Voir LĂ©on GuĂ©guen et GĂ©rard Pascal, « Non, il n’est pas Ă©tabli que les aliments bio protĂšgent du cancer », AcadĂ©mie d’agriculture de France, 31 octobre 2018 ; Gedeon Meyerowitz-Katz, « Don’t believe the hype, organic food doesn’t prevent cancer », theguardian.com, 26 octobre 2018 ; Elena C. Hemler, Jorge Chavarro et Frank B. Hu, « Organic foods for cancer prevention-Worth the Investment? », JAMA Internal Medicine, vol. 178, n° 12, dĂ©cembre 2018, p. 1606-1607 ; Charles-Élie Guzman, « Peut-on vraiment affirmer que le bio rĂ©duit de 25 % les risques de cancer ? », up-magazine.info, 24 octobre 2018 ; Jayson Lusk, « Organic food consumption and cancer », jaysonlusk.com, 24 octobre 2018.

+ -

Les Ă©tudes Ă©pidĂ©miologiques d’observation portant sur de grandes cohortes de consommateurs recevant Ă  long terme une alimentation bio ou conventionnelle sont rares. Cela tient d’abord au fait qu’il est difficile de recruter des participants consommant rĂ©guliĂšrement une part significative d’aliments certifiĂ©s bio (qui reprĂ©sentent moins de 5% des aliments disponibles) et qu’un rĂ©gime totalement bio est exceptionnel.

La plus grande Ă©tude prospective a Ă©tĂ© publiĂ©e en 2014 et menĂ©e pendant neuf ans sur plus de 600.000 femmes ĂągĂ©es de plus de 50 ans par des Ă©pidĂ©miologistes de l’universitĂ© d’Oxford 46. Elle a montrĂ© que la consommation d’aliments bio n’avait pas d’influence sur l’incidence des cancers communs, Ă  l’exception possible du lymphome non hodgkinien. Cela devrait, Ă  cet Ă©gard, disculper les traces de rĂ©sidus de pesticides de synthĂšse que l’on peut Ă©ventuellement trouver dans les produits issus de l’agriculture conventionnelle, puisqu’une alimentation bio sans pesticides de synthĂšse ne fait ainsi pas mieux qu’une alimentation conventionnelle qui en contient des traces.

La grande Ă©tude prospective française NutriNet-SantĂ©, dont il a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© question, comprend un volet BioNutriNet portant sur des cohortes de 60.000 Ă  70.000 adultes volontaires, dont 78% de femmes, suivis depuis 2009 et rĂ©pondant pĂ©riodiquement Ă  un questionnaire sur leur alimentation. Cette Ă©tude a d’abord observĂ© que la frĂ©quence du surpoids et de l’obĂ©sitĂ© 47, puis du syndrome mĂ©tabolique et du diabĂšte, Ă©tait plus faible chez les forts consommateurs bio 48. Cependant, comme les auteurs de l’étude le reconnaissent, il s’agit d’associations et non pas de relations de cause Ă  effet. De nombreuses causes de biais et de facteurs de confusion, partiellement pris en compte dans l’interprĂ©tation des rĂ©sultats, interviennent dans cette Ă©tude : d’une part, la part d’aliments bio dans le rĂ©gime, Ă©valuĂ©e par questionnaire, est imprĂ©cise et nettement surĂ©valuĂ©e, et, d’autre part, il est bien connu que les mangeurs bio sont plus attentifs Ă  l’équilibre de leur rĂ©gime alimentaire et, de façon plus gĂ©nĂ©rale, Ă  leur hygiĂšne de vie (tabac, alcool, exercice physique
).

L’étude la plus mĂ©diatisĂ©e concernait l’association entre alimentation bio et cancer 49. Ses conclusions ont Ă©tĂ© traduites dans les mĂ©dias par des titres du type « manger bio diminue de 25% le risque de cancer ». Cette Ă©tude a fait l’objet de trĂšs nombreuses rĂ©actions critiques 50 car, malgrĂ© les prĂ©cautions objectivement prises par les auteurs de l’article, ce prĂ©tendu effet bĂ©nĂ©fique a Ă©tĂ© repris sans nuances par les mĂ©dias et a marquĂ© l’opinion. L’étude a comparĂ© les 20% de la cohorte ne consommant jamais de bio aux 20% pour qui plus de la moitiĂ© de l’alimentation Ă©tait bio. En fait, cette association a uniquement Ă©tĂ© observĂ©e chez les femmes et seulement pour le cancer du sein post-mĂ©nopausique et certains lymphomes. Selon les auteurs, une explication pourrait ĂȘtre la moindre ingestion de rĂ©sidus de pesticides de synthĂšse par les consommateurs bio. La trĂšs faible contribution des rĂ©sidus de pesticides dans les fruits et lĂ©gumes conventionnels, non quantifiĂ©e dans l’étude, ne soutient certainement pas une telle hypothĂšse. De plus, quand l’interprĂ©tation statistique ne prend en compte que la consommation de produits vĂ©gĂ©taux – les seuls qui peuvent contenir des rĂ©sidus de pesticides –, l’association observĂ©e n’est plus significative pour le cancer du sein.

Notes

51.

Voir Philippe Stoop, « SantĂ© et alimentation : attention aux faux-semblants statistiques », Notes acadĂ©miques de l’AcadĂ©mie d’agriculture de France.

+ -

52.

Citée in Loïc Chauveau, « Manger bio est lié à une attitude de vie plus saine », sciencesetavenir.fr, 27 avril 2019 (en accÚs réservé).

+ -

53.

Voir GĂ©nĂ©rations futures, « Les aliments issus de l’agriculture biologique sont-ils bons pour la santĂ© ? », janvier 2021.

+ -

54.

Voir Marcel Kuntz, Glyphosate, le bon grain et l’ivraie, Fondation pour l’innovation politique, novembre 2020.

+ -

L’interprĂ©tation statistique des donnĂ©es issues de NutriNet-SantĂ© a Ă©tĂ© sĂ©vĂšrement critiquĂ©e et les conclusions des Ă©tudes ainsi vivement contestĂ©es 51. Outre les failles de la mĂ©thodologie statistique, la mauvaise Ă©valuation de la part du bio dans le rĂ©gime ne permet pas d’imputer les Ă©ventuelles associations observĂ©es aux diffĂ©rences entre aliments bio et conventionnels mais au comportement du « mangeur bio », plus vigilant sur son hygiĂšne de vie et l’équilibre de son rĂ©gime alimentaire, avec notamment moins de viande et plus de fruits et lĂ©gumes. Les associations relevĂ©es concernent donc l’effet du mode de vie et du comportement alimentaire des « mangeurs bio » et non pas l’effet favorable des seuls aliments bio. Il s’agirait alors d’éventuels effets bĂ©nĂ©fiques sur la santĂ© d’un rĂ©gime « flexitarien » (moins de viande et plus de vĂ©gĂ©taux). Cela est objectivement et clairement admis par Emmanuelle Kesse-Guyot, coauteure de l’article : « Le principal enseignement, c’est que passer au bio sans diminuer la part de la viande dans sa consommation ne sert Ă  rien, ni pour la santĂ©, ni pour l’environnement 52. »

Toutes ces rĂ©serves formulĂ©es sur les conclusions de cette Ă©tude Ă©pidĂ©miologique et, surtout, sur leur traduction mĂ©diatique sont le plus souvent ignorĂ©es ou volontairement occultĂ©es, par exemple par l’association GĂ©nĂ©rations futures qui vient de publier un supposĂ© « fact checking » sur les dĂ©clarations de deux journalistes scientifiques relatant l’absence d’effet d’une alimentation bio sur la santĂ© 53. Or cette vĂ©rification des faits se base essentiellement sur les publications de NutriNet-SantĂ© et sur une rĂ©cente revue systĂ©matique australienne des Ă©tudes Ă©pidĂ©miologiques portant sur les relations entre alimentation bio et santĂ©, qui conclut par ailleurs Ă  une insuffisance de preuves d’un effet bĂ©nĂ©fique d’une alimentation bio sur la santĂ© et Ă  la nĂ©cessitĂ© de procĂ©der Ă  des Ă©tudes cliniques de longue durĂ©e. De nombreuses Ă©tudes prises en compte dans cette revue portent sur le dosage de rĂ©sidus de pesticides dans l’urine et sur la signification discutable de ces mesures en termes de santĂ©. Cette question pourrait aussi ĂȘtre posĂ©e sur la signification et l’intĂ©rĂȘt des tests urinaires de glyphosate que d’aucuns pratiquent actuellement 54.

Dans le cas particulier des fruits et lĂ©gumes bio, les arguments avancĂ©s par certains organismes ou associations pro-bio, notamment sur le prĂ©tendu effet bĂ©nĂ©fique de la plus forte teneur en antioxydants ou de la moindre prĂ©sence de rĂ©sidus de pesticides de synthĂšse, ne sont donc pas valables et n’ont pas de fondement scientifique.

IV Partie

Goût, consistance ou odeur : les études ne parviennent pas à déterminer une meilleure qualité organoleptique liée au mode de production

Notes

55.

Voir Wan-chen Jenny, Mitsuru Shimizu, Kevin M. Kniffin et Brian Wansink, « You taste what you see: Do organic labels bias taste perceptions? », Food Quality and Preference, vol. 29, n° 1, juillet 2013, p. 33-39 (www.ask-force.org/web/Organic/Lee-You-Taste-What-You-See-2013.pdf).

+ -

Les motivations d’achat des aliments bio sont nombreuses, mĂȘme si l’on admet l’absence de supĂ©rioritĂ© pour la nutrition et la santĂ©. Il ne peut s’agir de garantie concernant le produit car, contrairement Ă  des signes comme le label rouge, l’agriculture biologique n’a pas une obligation de rĂ©sultat mais seulement de moyens. L’appellation « AB » ne confĂšre donc pas aux aliments une qualitĂ© gustative supĂ©rieure et les contrĂŽles rĂ©glementaires ne comportent pas d’analyses sensorielles. Les rares Ă©tudes qui ont tentĂ© de comparer les deux modes de production sur des critĂšres spĂ©cifiques comme le taux de sucres, l’aciditĂ©, la fermetĂ©, ont Ă©tĂ© peu convaincantes tant les facteurs influant sur ces qualitĂ©s sont nombreux et indĂ©pendants du mode de production. En effet, les principaux facteurs de qualitĂ© gustative sont, comme pour la composition chimique, la variĂ©tĂ© vĂ©gĂ©tale ou la race animale, la vitesse de croissance, le stade de maturitĂ© et la fraĂźcheur des lĂ©gumes ou des fruits, l’ñge et le degrĂ© d’adipositĂ© des animaux. Il n’y a donc pas de raison propre au mode de production bio pour que les fruits, lĂ©gumes, viandes, lait, oeufs et vins soient mieux apprĂ©ciĂ©s chez les consommateurs, sauf pour la charge symbolique et des arguments, pourtant infondĂ©s, qui orientent le choix et inconsciemment le goĂ»t. Dans un test de dĂ©gustation en aveugle, des tomates conventionnelles de variĂ©tĂ©s nouvelles cultivĂ©es sous serre ont mĂȘme Ă©tĂ© prĂ©fĂ©rĂ©es Ă  des variĂ©tĂ©s anciennes bio. Un autre test amĂ©ricain a mis en Ă©vidence un « effet halo » qui conduit les dĂ©gustateurs Ă  prĂ©fĂ©rer les aliments portant la mention « organic » alors que tous les aliments prĂ©sentĂ©s Ă©taient les mĂȘmes 55.

V Partie

Les arguments du bio, au-delà de la qualité des aliments 56

Notes

56.

Voir Bernard Le Buanec, L’agriculture bio et l’environnement, Fondation pour l’innovation politique, mars 2021 (Ă  paraĂźtre).

+ -

57.

Voir Michael Clark et David Tilman, « Comparative analysis of environmental impacts of agricultural production systems, agricultural input efficiency, and food choice », Environmental Research Letters, vol. 12, n° 6, article 064016, juin 2017.

+ -

58.

Voir Julia Baudry et al., « Improvement of diet sustainability with increased level of organic food in the diet: findings from the BioNutriNet cohort », The American Journal of Clinical Nutrition, vol. 109, n° 4, avril 2019, p. 1173-1188.

+ -

59.

Voir Bernard Le Buanec, Agriculture biologique
, op. cit.

+ -

60.

Voir Gil Kressmann, op. cit.

+ -

Les « externalitĂ©s positives » de l’agriculture biologique en faveur de l’environnement, du changement climatique, de la biodiversitĂ© ou du bien-ĂȘtre animal pourraient orienter le choix du consommateur. Si la pollution de l’eau par les nitrates et les rĂ©sidus de certains pesticides est un argument recevable, tout comme la prĂ©servation de la biodiversitĂ© par rapport Ă  la monoculture intensive, ce n’est pas toujours le cas quand il s’agit de diminuer les dĂ©penses d’énergie fossile (travail mĂ©canique des sols) ou de rĂ©duire l’émission de gaz Ă  effet de serre.

Si les engrais azotĂ©s de synthĂšse sont une source importante de protoxyde d’azote (pouvoir d’effet de serre reprĂ©sentant trois cents fois celui du gaz carbonique), les fumiers, lisiers et composts gĂ©nĂšrent aussi de l’ammoniac et des oxydes d’azote. Pour une mĂȘme production alimentaire, des rendements plus faibles en agriculture biologique nĂ©cessiteraient de plus grandes surfaces cultivĂ©es, aux dĂ©pens des forĂȘts, jachĂšres, zones humides, prairies permanentes et autres aires protĂ©gĂ©es, et l’émission de gaz Ă  effet de serre rapportĂ©e Ă  la quantitĂ© produite n’est pas toujours en faveur de l’agriculture biologique 57. Le mĂȘme constat est fait dans l’étude française BioNutriNet 58 qui montre que l’éventuelle amĂ©lioration de l’empreinte carbone d’une alimentation bio ne serait pas due au mode de production des aliments mais Ă  la composition du rĂ©gime des « mangeurs bio » (plus de vĂ©gĂ©taux et moins de viande).

De nouveaux modes de production respectueux de l’environnement, suivant les principes de l’agro-Ă©cologie mais en moins dogmatique (voire Ă©sotĂ©rique dans le cas de la biodynamie) que l’agriculture biologique, pourraient mĂȘme ĂȘtre aussi vertueux Ă  cet Ă©gard. On peut citer l’agriculture dite de conservation, sans labour, qui prĂ©serve la vie des sols et le stockage de carbone, mais qui nĂ©cessite en gĂ©nĂ©ral un dĂ©sherbage chimique (notamment par le glyphosate), le mode de production Ă  « Haute valeur environnementale » (HVE), l’agriculture de prĂ©cision et mĂȘme l’agriculture raisonnĂ©e. De mĂȘme, un Ă©levage plus extensif produit plus de gaz carbonique et de mĂ©thane (au pouvoir d’effet de serre vingt-cinq fois plus Ă©levĂ© que le gaz carbonique) si ces Ă©missions sont rapportĂ©es au poids de viande ou de lait produits 59.

Enfin, les arguments favorables doivent aussi ĂȘtre mis en balance avec des prix plus Ă©levĂ©s des aliments bio, supĂ©rieurs selon de nombreuses enquĂȘtes de 30 Ă  100% 60. Cela pourrait ĂȘtre un facteur dissuasif et serait aussi une cause de discrimination sociale, mais constitue aussi la caractĂ©ristique d’une alimentation Ă©quitable que le consommateur accepte de payer plus cher pour rĂ©munĂ©rer le producteur au juste prix (coĂ»ts de production inĂ©vitablement plus Ă©levĂ©s).

VI Partie

Perspectives sur l’avenir du bio

1

Le tout-bio n’est pas possible pour toutes les productions

Notes

61.

Voir Léon Guéguen, « Nourrir durablement dix milliards de personnes », Science & Pseudo-Sciences, n° 328, avril-juin 2019, p. 37-42.

+ -

62.

Voir Catherine Regnault-Roger, Des plantes biotech
, op. cit.

+ -

Si l’agriculture biologique peut se dĂ©velopper facilement en production maraĂźchĂšre sur de petites surfaces, voire en arboriculture fruitiĂšre qui nĂ©cessite une bonne protection phytosanitaire mais peu de fertilisation chimique, les obstacles Ă  son dĂ©veloppement sont plus grands, parfois insurmontables, pour les grandes cultures (notamment les cĂ©rĂ©ales) dans les rĂ©gions sans Ă©levage Ă  proximitĂ© (et donc sans accĂšs facile aux engrais organiques). Quel que soit le mode de production, la fertilitĂ© des terres cultivables Ă  moyen et long terme doit ĂȘtre entretenue, ce qui nĂ©cessite la restitution au sol des Ă©lĂ©ments minĂ©raux (azote, phosphore et potassium) exportĂ©s par les rĂ©coltes et dont une grande partie est irrĂ©versiblement perdue.

Si l’azote peut ĂȘtre en partie fourni par des lĂ©gumineuses qui captent l’azote de l’air, ce n’est pas le cas du phosphore dont les rĂ©serves fossiles s’épuisent et qui risque bientĂŽt d’ĂȘtre un facteur limitant de la production alimentaire mondiale, notamment dĂ©jĂ  en agriculture biologique qui n’utilise pas d’engrais phosphatĂ© traitĂ© facilement assimilable. Si l’on renonce aux engrais minĂ©raux, notamment aux engrais azotĂ©s de synthĂšse, il faut les remplacer par des engrais organiques provenant principalement du fumier, du purin et du lisier. Mais comment y remĂ©dier si Ă©taient appliquĂ©es les rĂ©centes recommandations de diverses organisations pour une forte diminution de la consommation de viande et donc une rĂ©duction drastique de l’élevage, en particulier de ruminants ? Et comment faire si, en prioritĂ©, l’élevage intensif est proscrit ? En effet, l’élevage extensif en plein air, sur parcours ou au pĂąturage, ne permet pas la bonne rĂ©cupĂ©ration des dĂ©jections animales pour leur emploi en grande culture. Paradoxalement, Ă  dĂ©faut d’engrais minĂ©raux de synthĂšse, notamment azotĂ©s, l’avenir Ă  long terme de l’agriculture biologique pour les grandes cultures est indissociable de la prĂ©sence proche d’élevages intensifs 61. Transporter des fientes de volaille de Bretagne pour fertiliser du blĂ© en Beauce n’est pas trĂšs compatible avec les principes Ă©cologiques visant Ă  rĂ©duire les Ă©missions de gaz Ă  effet de serre et Ă  Ă©conomiser l’énergie. De plus, le rĂšglement de l’agriculture biologique interdit l’emploi de fumiers et excrĂ©ments d’animaux provenant d’élevages « industriels ». À vrai dire, le qualificatif « industriel » n’est pas bien dĂ©fini. Jusqu’à prĂ©sent, par accord tacite, il signifiait « Ă©levage intensif hors sol ».

Cependant, face Ă  la pĂ©nurie prĂ©visible d’engrais organiques qui limiterait le dĂ©veloppement de l’agriculture biologique, ce verrou pourrait ĂȘtre levĂ© par l’adoption d’une dĂ©finition beaucoup plus laxiste de l’élevage industriel qui ne concernerait plus que les « fermes-usines » de plusieurs dizaines de milliers de poules pondeuses ou de plusieurs milliers de porcs en croissance-engraissement. Il s’agirait cependant d’une dĂ©cision arbitraire car la composition chimique et la qualitĂ© hygiĂ©nique des dĂ©jections animales ne seraient pas diffĂ©rentes pour des Ă©levages intensifs hors-sol cinq Ă  dix fois plus petits mais avec la mĂȘme densitĂ© animale et le mĂȘme type de ration alimentaire.

Enfin, certaines grandes cultures sont trĂšs difficiles en agriculture biologique sans une protection phytosanitaire efficace. C’est le cas de la betterave, de la pomme de terre et, surtout, du colza. Certes, des innovations biotechnologiques devraient permettre de crĂ©er des variĂ©tĂ©s plus rĂ©sistantes aux agresseurs et peut-ĂȘtre de se passer des produits phytosanitaires 62, encore faudrait-il que les techniques de transgĂ©nĂšse ou du moins de mutagĂ©nĂšse dirigĂ©e soient acceptĂ©es dans le cahier des charges de l’agriculture biologique, ce qui n’est pas Ă  exclure dans un proche avenir.

2

Le tout-bio n’est pas souhaitable pour la souverainetĂ© alimentaire, ni pour nourrir la planĂšte

Notes

64.

Voir Gil Kressmann, op. cit.

+ -

65.

Voir Laurent Pahpy, « Agriculture “bio” : tromperies subventionnĂ©es », Institut de recherches Ă©conomiques et fiscales (Iref), 1er mars 2019.

+ -

66.

Voir « 2050 : 2,3 millliards de bouches de plus à nourrir », fao.org, 23 septembre 2009.

+ -

67.

Voir Gilles Billen, Julia Le NoĂ« et Josette A. Garnier, « Two contrasted future scenarios for the French agro-food system », Science of the Total Environment, vol. 637-638, octobre 2018, p. 695-705 ; « Prospective Agrimonde-Terra », 2016 ; Solagro, ScĂ©nario Afterres 2050, version 2016 ; Dalibor Frioux, Antoine Hardy, Thierry Pech et Matthieu Vincent, « La viande au menu de la transition alimentaire. Enjeux et opportunitĂ©s d’une alimentation moins carnĂ©e », Terra Nova, 23 novembre 2017 ; Marco Springmann et al., « Options for keeping the food system within environmental limits », Nature vol. 562, n° 7728, octobre 2018, p. 519-525 ; Walter Willett et al., « Food in the anthropocen: the EAT-Lancet commission on health diets from sustainable food systems », The Lancet, vol. 393, n° 10170, p. 447-492 ; ainsi que le rapport spĂ©cial du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), sur le changement climatique et l’utilisation des sols.

+ -

L’objectif « Ambition bio » prĂ©voit en France une forte augmentation de la part des aliments bio dans la restauration collective (principalement les cantines scolaires), devant atteindre environ 20% (50% de bio, local ou label Ă©cologique) 63. Dans la mesure oĂč, comme nous l’avons vu prĂ©cĂ©demment, les diffĂ©rences en termes de valeur nutritionnelle et sanitaire sont faibles entre le bio et le conventionnel, on peut s’interroger sur le bien-fondĂ© de cette initiative, au-delĂ  de la promotion de l’agriculture biologique 64. En effet, cela ne reprĂ©senterait qu’un repas tout-bio sur la vingtaine de repas hebdomadaires. Pour la santĂ© des enfants, il serait prĂ©fĂ©rable de veiller Ă  la diversitĂ©, Ă  l’équilibre et Ă  l’appĂ©tence des menus.

En 2019, les surfaces certifiĂ©es AB reprĂ©sentaient en France environ 6% de la surface agricole utile (SAU), dont 60% en herbe et cultures fourragĂšres pour l’alimentation animale. Selon la stratĂ©gie du Pacte vert de la Commission europĂ©enne, il est prĂ©vu qu’elles atteignent 15% en 2022 et mĂȘme 25% en Europe en 2030. De façon plus rĂ©aliste, les surfaces en agriculture biologique pourraient atteindre 10%, voire 15% de la SAU, sachant que plus de la moitiĂ© est constituĂ©e de prairies et que la conversion des Ă©levages laitiers extensifs est relativement facile (pas de besoin d’engrais de synthĂšse ou de pesticides) et encouragĂ©e par la « crise » des prix du lait affectant surtout le lait conventionnel. Est-il souhaitable d’aller au-delĂ  ? Une trop forte production en agriculture biologique conduirait Ă  une diminution des prix et serait donc prĂ©judiciable au revenu des producteurs qui n’y trouveraient plus leur compte, surtout si les indispensables subventions sont rĂ©duites. De plus, considĂ©rant que les rendements sont toujours plus faibles en agriculture biologique, notamment pour les cĂ©rĂ©ales (le rendement du blĂ© bio est plus de 50% plus faible en France), cette extension se ferait aux dĂ©pens des exportations, donc de la balance commerciale. Les conclusions d’un rĂ©cent rapport sont sĂ©vĂšres Ă  cet Ă©gard, considĂ©rant que la valeur ajoutĂ©e nutritionnelle, sanitaire et Ă©cologique de l’agriculture biologique ne justifie pas les subventions publiques qui lui sont accordĂ©es 65. Depuis quelques annĂ©es, plusieurs rapports officiels et articles scientifiques remettent aussi en cause la durabilitĂ© de l’agriculture biologique, principalement Ă  cause de ses plus faibles rendements qui nĂ©cessitent plus de surfaces cultivĂ©es pour une Ă©gale production alimentaire.

Dans une dĂ©marche plus mondiale, doit-on encourager l’agriculture biologique ? Dans nombre d’économies peu dĂ©veloppĂ©es qui n’ont pas accĂšs aux intrants chimiques (engrais, produits phytosanitaires), les agriculteurs pratiquent dĂ©jĂ  une certaine forme d’agriculture biologique et pourraient augmenter les rendements de leurs cultures en appliquant davantage certains principes du cahier des charges europĂ©en. Cependant, cette amĂ©lioration serait limitĂ©e et ne pourrait concerner toutes les cultures. De nombreux pays, notamment d’Afrique, sont (et seront de plus en plus) tributaires des pays exportateurs de cĂ©rĂ©ales pour Ă©radiquer les famines. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), il faudrait augmenter la production alimentaire mondiale de l’ordre de 50 Ă  70% pour satisfaire les besoins de la planĂšte avant 2050 66. Dans cette perspective, la promotion d’une agriculture Ă  plus faibles rendements paraĂźt illogique et peu raisonnable. Les plus rĂ©cents scĂ©narios envisagĂ©s pour nourrir la France, l’Europe ou la planĂšte, basĂ©s sur une agriculture productive, sans baisse des rendements, considĂšrent tous que cet objectif pourrait ĂȘtre atteint, mais Ă  plusieurs conditions : baisser la consommation chez les populations les plus riches, diminuer de 50% les pertes et gaspillages alimentaires, adopter une forte transition alimentaire avec plus de produits vĂ©gĂ©taux et la moitiĂ© moins de produits animaux, notamment de viande, donc supprimer en grande partie l’élevage (qui fournit pourtant la majeure partie des engrais organiques indispensables en agriculture biologique) 67. Si rĂ©unir tant de conditions semble un peu utopique et revĂȘt peut-ĂȘtre mĂȘme un caractĂšre idĂ©ologique et peu rĂ©aliste pour ce qui concerne l’élevage, qu’en serait-il si, en plus, s’y ajoutait une forte baisse de la productivitĂ© de l’agriculture ?

Notes

68.

Voir Gil Kressmann, op. cit.

+ -

L’agriculture biologique, comme d’autres formes d’agriculture respectueuses de l’environnement, a incontestablement sa place dans l’agriculture nationale et mondiale, et il serait vain de le nier. Le marchĂ© des aliments bio existe et prospĂšre, soutenu par la demande des consommateurs et les intĂ©rĂȘts des distributeurs. Cependant, le consommateur doit ĂȘtre informĂ© du fait que la supĂ©rioritĂ© nutritionnelle et sanitaire des aliments bio n’est pas dĂ©montrĂ©e et que cet argument seul ne peut pas justifier des achats de 30 Ă  100% plus chers, et ne devrait pas ĂȘtre invoquĂ© pour faire la promotion de ce modĂšle agricole.

À cet Ă©gard, l’agriculture biologique n’a pas d’obligation de rĂ©sultat concernant la qualitĂ© des aliments. D’autres motifs d’achat peuvent ĂȘtre invoquĂ©s, comme la protection des ressources naturelles (sol, eau), la biodiversitĂ© et, surtout, la satisfaction personnelle, qui repose sur des croyances et des critĂšres qu’il serait vain de contredire par des arguments scientifiques.

De plus, l’agriculture biologique, dont les rendements sont plus faibles (surtout pour les cĂ©rĂ©ales) ne pourrait certainement pas permettre, aujourd’hui et encore moins demain, de nourrir la planĂšte. Les aliments bio reprĂ©sentent actuellement en France moins de 5% en poids des produits alimentaires (dont plus du tiers sont importĂ©s) et, compte tenu d’une demande soutenue, cette part de marchĂ© est appelĂ©e Ă  croĂźtre jusqu’à un seuil difficile Ă  dĂ©finir mais probablement de l’ordre de 10% 68.

Il est indĂ©niable que ce mode de production possĂšde divers atouts Ă  faire valoir pour trouver sa place sur le territoire agricole, mais l’argument de valeur ajoutĂ©e nutritionnelle et sanitaire des aliments bio ne devrait plus ĂȘtre revendiquĂ© pour sa promotion. Alors que tant de conditions difficiles vont devoir ĂȘtre rĂ©unies pour pouvoir nourrir l’humanitĂ© future, notamment une forte rĂ©duction de la consommation de viande et des gaspillages, il serait dĂ©raisonnable d’y ajouter un verrou supplĂ©mentaire, Ă  savoir la baisse de productivitĂ© de l’agriculture. Un trop grand dĂ©veloppement de l’agriculture biologique ne permettrait pas d’assurer la souverainetĂ© alimentaire nationale et encore moins la sĂ©curitĂ© alimentaire mondiale.

Artiste sur la couverture

La Fondation pour l’innovation politique remercie chaleureusement l’artiste Paulette Tavormina pour sa contribution Ă  la publication de nos trois notes sur la thĂ©matique de l’agriculture et alimentation bio, dans le cadre d’une sĂ©rie sur les agritechnologies et biotechnologies.

Les arrangements de Paulette Tavormina rappellent les dĂ©tails somptueux des natures mortes des maĂźtres du XVIIe siĂšcle et servent d’interprĂ©tations personnelles d’histoires intemporelles et universelles. Avec une perspective picturale qui rappelle celles de Juan SĂĄnchez CotĂĄn et de Giovanna Garzoni, Paulette Tavormina crĂ©e des natures mortes mondaines.

BĂ©nĂ©ficiaire d’une bourse de la Fondation Pollock-Krasner, son livre monographique Seizing Beauty a Ă©tĂ© publiĂ© par The Monacelli Press en 2016. On peut retrouver les photographies de Paulette Tavormina dans des musĂ©es et des collections particuliĂšres. Elle a Ă©galement travaillĂ© pour Sotheby’s et a collaborĂ© au National Geographic et au New York Times. Elle Ă©tait auparavant accessoiriste et styliste culinaire Ă  Hollywood, oĂč son savoir-faire a notamment Ă©tĂ© utilisĂ© dans sept films.

Site Internet de l’artiste : www.paulettetavormina.com

Copyright :

Apples and Peas, After J.S.C. © Paulette Tavormina (2010)

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