La siliconisation du monde : l’irrésistible expansion du libéralisme numérique.  

Farid Gueham | 09 mars 2017

siliconvalley-blogartUn vent nouveau souffle sur la société : il impacte non seulement notre consommation, nos usages, nos esprits, notre économie. « La Silicon Valley ne renvoie plus seulement à un territoire, c’est aussi et tout, un esprit en passe de coloniser le monde. Une colonisation d’un nouveau genre, portée par de nombreux missionnaires (industriels, universités, think tanks…), et par une classe politique qui encourage l’édification de valleys sur les cinq continents, sous la forme d’écosystèmes numériques et d’incubateurs de start-up ». Dans son essai « La siliconisation du monde », Eric Sadin va au-delà des débats caricaturaux. L’heure n’est plus de savoir si les algorithmes sont bons ou mauvais. Le véritable enjeu est de savoir s’ils construisent le monde que nous voulons. Des questions éthiques et politiques,  de responsabilités et de valeurs.

 

Genèse et essor de la Sillicon Valley.

 La Silicon Valley, c’est l’histoire d’une quête, d’une aventure, voire même d’une conquête. Pour Eric Sadin, c’est une nouvelle épopée, une nouvelle ruée vers l’or « aujourd’hui, ce sont les enfants, et bien plus davantage, les petits-enfants réels ou symboliques, du Flower Power ou du Summer of Love, qui déclarent renouer avec l’héritage iconoclaste, contre-culturel ou « disruptif » – dit-on, de nos jours, dans la vallée et qui, dans la vérité s’inscrivent dans la lignée de la ruée vers le Golden Gate, rêvant tout autant de pépite d’or, mais faite d’une autre substance, tramée d’équations mathématiques, de serveurs et de systèmes intelligents ». Des pionniers d’un nouveau genre, éblouis par la promesse des richesses virtuelles infinies offertes par les nouvelles technologies numériques. Un eldorado infini, se déclinant en autant de répliques du Golden Gate à travers le monde, portes d’or qui pullulent dans l’espoir de reproduire le glorieux destin de la porte « startup nation ».

 

La Silicon Valley, une vision du monde.

 Une vision du monde, fruit de plusieurs révolutions successives : on peut dès lors parler de première, deuxième et troisième silicon valley. Dans ses premières années, la contre-culture numérique s’était développée bien avant la contre-culture, celle des campus de Berkley, du summer of love et de l’activisme radical des années 60. Au lendemain de la première guerre mondiale, les fondements de la silicon valley étaient jetés « (…) Une ambition à vouloir « transformer un paradigme social et scientifique existant » et à « proposer un modèle durable » qui se manifesta dans la région de San Francisco à la fin des années 30 et qui se formalise par la création d’un milieu infrastructurel d’un nouveau type ». A ce ghetto de l’innovation, il ne manquerait plus que la tension d’énergie, ce souffle de vie qui la relierait au reste du monde « l’avènement de l’interconnexion globale allait insuffler un nouvel élan, porté par une double impulsion : libertaire et libérale. Traditions politiques et philosophiques apparemment radicalement opposées, mais se rejoignant ici dans la conviction, que les réseaux n’annonçaient rien de moins que l’harmonie universelle grâce à un monde devenu plat, réalisant à l’approche d’un nouveau millénaire, la fin heureuse et connectée de l’histoire ».

 


61oJqFLM6OL._SX340_BO1,204,203,200_Le techno libertarisme : un monde sans limite.
 

Le techno libéralisme, c’est aussi un discours, l’art du « pitch ». L’ère de la technologie est également celle de la production conjointe de discours et d’artefacts. Le langage est une arme puissante au service de l’expansion d’un empire « ses tenants et thuriféraires ont mis au point une artillerie rhétorique sophistiquée, sorte de livre rouge siliconien partout diffusé, structurée par quelques axiomes majeurs : « faire du monde un endroit meilleur », « augmenter la vie », « construire un futur positif », « faire bouger les lignes », « miser sur une audace de rupture », « libérer les forces vives de la jeunesse ». Toute une série de principes qui, à y voir de près, mais sans que ce rapprochement lexical ne soit jamais relevé, probablement par le fait que l’aveuglement causé par la splendeur du soleil californien, s’apparente à ceux glorifiés par le nazisme et le fascisme mussolinien ». Pour Eric Sadin, les conférences TED « Technology, Entertainment and Design » sont partie prenante de cette nouvelle propagande. Fil conducteur de ces conférences : une exaltation technophile, devant une audience forcément acquise et exaltée, qui exporte dorénavant le génie siliconien à travers la franchise TEDx, portant la bonne parole à travers le monde. 

 

Une politique de nous-mêmes.

Depuis les années 2010, la crise démocratique due principalement au renoncement du pouvoir politique dans son action indépendante et parallèlement, au recul des populations dans leur capacité à administrer et décider librement leur destinée. « La crise actuelle de la démocratie est celle du dessaisissement de la décision, à l’œuvre à plusieurs échelles de la société : à l’école, dans le monde du travail, et plus largement dans l’organisation générale de la cité. On continue d’envisager la technique comme le résultat de recherches menées au sein de laboratoires, conduisant éventuellement au développement d’application, opérant dans un second temps toute une série d’effets sur les modes d’existence. Mais, il s’agit là d’un schéma réducteur. Ce qu’il faut saisir, c’est que les technologies de notre temps, celles des données et de l’intelligence artificielle, ne produisent pas des effets, mais se situent au point nodal de la crise de la démocratie : celui du dessaisissement de la décision humaine ». Allons nous-nous résigner face à ce dessaisissement ? Avons-nous les moyens de nous y opposer ? La politisation des enjeux de l’innovation numérique est par ailleurs maladroite : au centre des débats, la question de la préservation de la vie privée, des données personnelles, en particulier depuis les révélations d’Edward Snowden en 2013. « La question cruciale n’est pas la défense de l’anonymat de ses navigations, soustraites à l’emprise des agences de renseignement (…) c’est une question de civilisation. Celle qui entend, à terme, tout automatiser et orienter la vie des personnes en fonction de seuls intérêts privés. Et cette civilisation se déploiera quand bien même et surtout, si les données sont parfaitement protégées, instaurant une « confiance dans l’économie numérique » nécessaire à son expansion ». Plus qu’un modèle économique, le libéralisme numérique est donc un modèle civilisationnel. Alors que l’organisation algorithmique de nos existences nous plonge dans la léthargie d’un dessaisissement volontaire vis à vis de notre pouvoir et de nos décisions, il est encore temps d’agir, pour s’opposer à un mouvement a priori implacable, afin de reprendre la main sur des modalités d’existence choisies, respectueuses de l’intégrité et de la dignité humaine.

 

 

Pour aller plus loin :

 

–       « La siliconisation des esprits », France Culture.

–       « Eric Sadin : «L’anarcho-libéralisme numérique n’est plus tolérable», Libération.

–       « Eric Sadin : La silicolonisation du monde nous mènera du rêve au cauchemar », Le Figaro.

« Trop Libre est un média de la Fondation pour l’innovation politique. Retrouvez l’intégralité des travaux de la fondation sur http://www.fondapol.org/ ».

 

Commentaires (0)
Commenter

Aucun commentaire.