Le capitalisme artiste ?
23 avril 2013
Le capitalisme artiste ?
Gilles Lipovetsky, Jean Serroy, L’esthétisation du monde, Paris, Gallimard, mars 2013, 493 pages, 23.50 €.
Pangloss de notre temps, Gilles Lipovetsky 1 répète depuis son premier livre L’ère du vide 2 que « tout est pour le mieux dans la meilleure des démocraties possibles ». Certes, le sociologue émaille de zones d’ombre les tableaux quasiment idylliques qu’il dresse de notre époque, mais elles ne sont que de simples nuances à l’optimisme de principe qu’il oppose avec une évidente jubilation aux discours critiques des penseurs contemporains. Il en va ainsi de son dernier opus.
La stratégie lipovetskienne
Selon le sociologue, les jugements négatifs unilatéraux assimilant le capitalisme à un « naufrage esthétique généralisé » doivent être combattus, et laisser la place à l’examen plus honnête d’un mode économique qui aurait « enrichi les attentes esthétiques des individus ». Le capitalisme cultiverait ainsi la beauté dans tous les secteurs qu’il a investis : mode, publicité, design, produits de luxe, haute couture, centres commerciaux, clips musicaux, etc.
Cet hymne à l’homo aestheticus qu’entonne d’un bout à l’autre L’esthétisation du monde est cependant tempéré en dernier ressort par le tableau moins lumineux des « contradictions de la culture hypermoderne » 4. En fin d’ouvrage, l’auteur dresse l’inquiétant portrait d’un homo medicus angoissé par les désastres écologiques qui s’accumulent, d’un homme avide de lenteur dans un monde où tout s’accélère et où il ne trouve plus aucun repère.
Qui est artiste ?
Gilles Lipovetsky, avec lucidité, répète tout au long du livre que si le capitalisme esthétise notre quotidien, c’est uniquement « en vue de la conquête des marchés » (p. 40), ce système économique ne connaissant que « le calcul des intérêts, les logiques comptables et quantitatives » (p. 249).
L’ouvrage soulève du même coup une question majeure qu’il laissera, hélas, dans l’ombre : celle de savoir QUI en définitive est artiste ? Est-ce le capitalisme, qui ne mérite peut-être pas autant d’honneur, n’étant sans doute pas plus artiste qu’il n’est moral 5 ? Ou est-ce notre société qui aspire à l’esthétique, indépendamment voire contre notre système économique ? Est-ce bien le capitalisme qui a engendré un consommateur artiste, ou est-ce un nouvel individu artiste qui a contraint le capitalisme à s’adapter à lui ? On regrettera qu’une interrogation si importante ne soit pas traitée dans l’ouvrage d’autant que le sociologue avait posé dans ses précédentes recherches les premières pierres qui lui auraient permis d’avancer sur ce sujet.
Hyper ou antemodernité ?
Un autre point de l’ouvrage demeure confus : l’esthétisation contemporaine appartient-elle à la modernité ?
Lipovetsky est bien trop érudit pour ignorer qu’au XVIIIe siècle, le mot « esthétique » a changé radicalement de signification. Alors qu’il désignait la partie de la philosophie qui traitait de la sensibilité (c’est-à-dire à la fois de la réceptivité des cinq sens et de la sensibilité émotionnelle), il renvoie, depuis la publication de l’Aesthetica du philosophe allemand Baumgarten en 1750, au domaine des Beaux-Arts et, à partir d’Emmanuel Kant, à l’ensemble des interrogations portant sur le génie créateur et sur l’élévation qu’il procure au genre humain.
Or, l’auteur élude largement cette acception moderne de l’esthétique. En répétant que notre monde est « expérientiel, hédoniste, émotionnel, autrement dit esthétique », le sociologue ne peut ignorer qu’il fait retour au sens ancien du mot, négligeant tout ce que les philosophes ont apporté au débat sur le Beau depuis le siècle des Lumières.
C’est donc par un étonnant retour aux Anciens que l’auteur tente de rendre compte de notre « hypermodernité ». Un tel paradoxe aurait mérité quelques éclaircissements…
Miroir, mon beau miroir
L’on regrettera enfin la dimension largement autoréférentielle de l’essai. Au sein du volumineux appareil critique qui clôt l’ouvrage, pas moins de 24 notes renvoient aux travaux précédents de l’auteur. Par ailleurs, des chapitres entiers du livre reprennent ou reformulent des développements déjà lus dans L’empire de l’éphémère, dans Le bonheur paradoxal 6 ou dans Les temps hypermodernes 7. Il manque ainsi d’authentiques et riches confrontations avec les grands penseurs de l’esthétique, à commencer par Friedrich Nietzsche, dont Lipovetsky croit peut-être s’être débarrassé en écrivant dans son premier livre L’ère du vide que « Dieu est mort, mais que tout le monde s’en fout ».
Un portraitiste de grand talent
Malgré ces points aveugles, nous tenons avec Lipovetsky l’un des plus talentueux portraitistes de notre temps. Il faudrait être d’une singulière mauvaise foi pour ne pas nous reconnaître, au moins partiellement, dans les habits dont il nous revêt.
Comment nier que nous sommes tous, à des degrés divers, cet homo aestheticus soucieux de son look et révisant régulièrement le profil qu’il exhibe sur Facebook ; cet homo consumans consacrant une part toujours plus importante de son budget aux loisirs, aux distractions, aux voyages, dévorant en quantité toujours plus grande images, musiques, films, clips vidéo, CD et DVD, et connecté quotidiennement sur la toile et sur les réseaux sociaux ; cet homo festivus en quête d’excitations toujours plus intenses et qui craint par-dessus tout la monotonie des jours ?
Philippe Granarolo
Crédit photo: Flickr, wallyg
-1- Jean Serroy, co-auteur de l’ouvrage, me pardonnera de ne citer dans ce compte rendu que le nom de Lipovetsky. D’une part, je connais mal ses écrits alors que je suis depuis longtemps familier des ouvrages de son comparse. Et d’autre part, le contenu de L’esthétisation du monde est si lipovetskien qu’il m’est personnellement impossible de mesurer l’apport exact de Jean Serroy.
-2- L’ère du vide, Paris, Gallimard, 1983.
-3- L’empire de l’éphémère, Paris, Gallimard, 1987.
-4- Titre d’une sous-partie du chapitre VI, p. 416-426.
-5- Ainsi que l’a fort bien démontré André Comte-Sponville dans son ouvrage Le capitalisme est-il moral ?, Paris, Albin Michel, 2004.
-6- Le bonheur paradoxal, Paris, Gallimard, 2006.
-7- Les temps hypermodernes, Paris, Grasset, 2004.
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