Résumé

Abréviations des noms de différents partis politiques danois utilisées dans certains tableaux et graphiques de cette note

Introduction

I.

Une politique dĂ©terminĂ©e par l’enjeu de l’homogĂ©nĂ©itĂ© nationale

1.

Le Danemark comme société homogÚne

2.

L’État providence comme principe national

3.

L’influence du populisme danois sur les politiques d’immigration

II.

État providence, fermeture et fermetĂ©: la politique danoise d’immigration

1.

Une politique d’intĂ©gration vigoureuse

2.

Une restriction de l’accùs : emploi, regroupement familial, naturalisation

3.

Une politique d’asile drastique

4.

L’externalisation de la gestion de l’asile Ă  un pays tiers

III.

La politique danoise d’immigration: ratification populaire et consolidation dĂ©mocratique

1.

Les élections de 2022 : échec des populistes, réélection des sociaux-démocrates

2.

Cohésion nationale et confiance interpersonnelle

3.

La politique danoise d’immigration et l’avenir de la gauche europĂ©enne

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Résumé

Lors des Ă©lections lĂ©gislatives du 1er novembre 2022, les Danois ont reconduit Ă  la tĂȘte du pays le Parti social-dĂ©mocrate. Si le Danemark a changĂ© de majoritĂ© Ă  plusieurs reprises, il dĂ©ploie cependant depuis vingt ans la mĂȘme politique d’immigration. Celle-ci se caractĂ©rise par la rĂ©duction drastique des flux migratoires, un programme d’intĂ©gration exigeant, un accĂšs Ă  la nationalitĂ© rendu difficile et, dĂ©sormais, la volontĂ© de recourir Ă  un pays tiers extra-europĂ©en pour le traitement des demandes de visas. InitiĂ©e par la droite de gouvernement sous la pression d’une droite populiste accordant en Ă©change son appui parlementaire, la politique danoise d’immigration a Ă©tĂ© reprise et prolongĂ©e par les sociaux-dĂ©mocrates lors de leur retour au pouvoir en 2019. Ils ont Ă©tĂ© réélus en 2022, plus confortablement encore qu’en 2019.

Du point de vue danois, la politique migratoire est une condition de la pĂ©rennitĂ© de l’État providence. Il s’agit de le prĂ©server en limitant les recours aux aides jugĂ©s excessifs ou injustifiĂ©s au motif qu’ils dilapident les ressources du pays et sapent le consensus politique en propageant la suspicion.

L’État providence dĂ©pend autant du niveau de confiance dans la sociĂ©tĂ© que des performances Ă©conomiques du pays.

En ce sens, on peut dire que l’homogĂ©nĂ©itĂ© nationale Ă  laquelle sont attachĂ©s les Danois repose moins sur des motifs ethniques que politiques, culturels et moraux. C’est ainsi que le Danemark a dĂ©cidĂ© de restreindre l’immigration et d’imposer aux arrivants un programme Ă©nergique d’intĂ©gration. L’effort pour rĂ©duire la distance culturelle sĂ©parant les immigrĂ©s de l’ensemble de la sociĂ©tĂ© danoise permet de cultiver et de transmettre la confiance interpersonnelle, la confiance dans les institutions et, finalement, le modĂšle national danois tout entier.

La politique danoise d’immigration pose une question fondamentale aux EuropĂ©ens : peut-on assurer l’avenir de l’État providence sans une politique migratoire restrictive et intĂ©gratrice ?

Dominique Reynié (dir.),

Professeur des universitĂ©s Ă  Sciences Po et directeur gĂ©nĂ©ral de la Fondation pour l’innovation politique.

Auteur, entre autres, du Triomphe de l’opinion publique. L’espace public français du XVIe au XXe siĂšcle (Odile Jacob, 1998), du Vertige social nationaliste. La gauche du Non (La Table ronde, 2005) et des Nouveaux Populismes (Pluriel, 2013). Il a Ă©galement dirigĂ© les ouvrages OĂč va la dĂ©mocratie ? (Plon, 2017) et DĂ©mocraties sous tension (Fondation pour l’innovation politique, 2019), deux enquĂȘtes internationales de la Fondation pour l’innovation politique.

DIRECTION

Dominique REYNIÉ

RÉDACTION

Victor DELAGE, Dominique REYNIÉ, Axel ROBIN, Mathilde TCHOUNIKINE

RELECTURE ET CORRECTION

Anne FLAMBERT, Francys GRAMET, Claude SADAJ

MAQUETTE ET RÉALISATION

Julien RÉMY

Crédits

Abréviations des noms de différents partis politiques danois utilisées dans certains tableaux et graphiques de cette note

V : Venstre, Parti libéral (ALDE, Renew Europe)
A : Socialdemokratiet, Sociaux-Démocrates (Parti socialiste européen)
O : Dansk Folkeparti, Parti du peuple danois (Identité et Démocratie)
B : Radikale Venstre, Parti social-libéral (ALDE, Renew Europe)
F : Socialistisk Folkeparti, Parti populaire socialiste (Alliance de la Gauche verte nordique, Parti vert européen)
Ø : Enhedslisten, Alliance rouge et verte (Groupe de la Gauche au Parlement européen)
Y/I : Liberal Alliance, Alliance libérale (centre droit)
C : Det Konservative Folkeparti, Parti populaire conservateur (PPE)
D : Nye Borgerlige, La Nouvelle Droite (droite-extrĂȘme droite)
M : Moderaterne, Les Modérés (centre/centre droit)
AE : Danmarksdemokraterne, Démocrates du Danemark (droite populiste)
Q : De Frie GrĂžnne, Les Verts libres (gauche)
K : Kristendemokraterne, Les Chrétiens démocrates (centre)
Å : Alternativet, L’Alternative (Alliance de la Gauche verte nordique, DiEM25, Printemps europĂ©en)
P : Stram Kurs, Ligne dure (extrĂȘme droite)
E : Partiet Klaus RiskÊr Pedersen, Parti de Klaus Riskaer Pedersen/La liste citoyenne (libéral)

 

Notes

1.

Le 3 dĂ©cembre 2015, lorsque le gouvernement de centre droit de Lars LĂžkke Rasmussen a proposĂ© de mettre fin Ă  ces dĂ©rogations par un rĂ©fĂ©rendum, 53% des Ă©lecteurs ont rejetĂ© la proposition. Les attaques terroristes en France, en particulier celles de janvier et novembre 2015, ainsi que, la mĂȘme annĂ©e, la crise des rĂ©fugiĂ©s sont comptĂ©s parmi les causes de ce rĂ©sultat.

+ -

2.

Voir Silvia Adamo, « Le systÚme danois de protection sociale : équilibrer solidarité en Europe et immigration en temps de crise », Revue française des affaires sociales, n° 3, juillet-septembre 2015, p. 159-180.

+ -

3.

Voir « Ocean Vinking : “Il est impossible d’accueillir si l’on ne peut pas refuser l’entrĂ©e” », entretien de Dominique ReyniĂ© avec EugĂ©nie BastiĂ©, lefigaro.fr, 15 novembre 2022.

+ -

4.

Svante Hansson, « Danemark », in Pascal Perrineau et Dominique Reynié (dir.), Dictionnaire du vote, Paris, PUF, 2001, p. 281.

+ -

5.

Voir Statistics Denmark, « VAN5: Asylum seekers by citizenship and type of asylum », 2022.

+ -

6.

OCDE, « Base de données sur les migrations internationales », décembre 2022.

+ -

Lors des Ă©lections lĂ©gislatives du 1er novembre 2022, les Danois ont reconduit le Parti social-dĂ©mocrate Ă  la tĂȘte du pays. Si le Danemark a changĂ© de majoritĂ© Ă  plusieurs reprises, il mĂšne cependant depuis vingt ans une politique d’immigration inspirĂ©e par les mĂȘmes principes : une rĂ©duction drastique des flux migratoires, un programme d’intĂ©gration exigeant, un accĂšs Ă  la nationalitĂ© rendu difficile et, dĂ©sormais, la volontĂ© de recourir Ă  un pays tiers extra-europĂ©en pour le traitement des demandes de visas.

Membre de l’Union europĂ©enne, de l’espace Schengen et de la Convention europĂ©enne des droits de l’homme (CEDH), le Danemark a pu dĂ©velopper une politique singuliĂšre aprĂšs avoir nĂ©gociĂ© ses marges de manƓuvre en tant qu’État membre de l’Union europĂ©enne. À la suite du premier rĂ©fĂ©rendum par lequel ils rejetaient le traitĂ© de Maastricht (Ă  50,7%), le 2 juin 1992, les Danois ont obtenu de bĂ©nĂ©ficier d’une sĂ©rie de dĂ©rogations au droit europĂ©en. Ces « options de retrait » (op-out) obtenues, un nouveau rĂ©fĂ©rendum danois s’est conclu, le 18 mai 1993, et cette fois, par l’adoption du traitĂ© de Maastricht (56,7%). Le pays est exemptĂ© de la plus grande partie du systĂšme de justice pĂ©nale et des affaires intĂ©rieures de l’Union europĂ©enne1. Le Danemark peut ne pas appliquer les rĂšglements et directives de l’Union europĂ©enne en matiĂšre de justice et d’affaires intĂ©rieures, auxquelles sont soumises les politiques de migration et d’asile. Le Danemark peut donc traiter juridiquement les ressortissants d’un pays tiers selon ses propres rĂšgles2.

La nouvelle politique danoise d’immigration a Ă©tĂ© initiĂ©e par la droite de gouvernement, sous la pression des populistes du Parti du peuple danois (Dansk Folkeparti), qui ont accordĂ© en Ă©change leur appui parlementaire. Cette politique a Ă©tĂ© reprise et prolongĂ©e par les sociaux-dĂ©mocrates lors de leur retour au pouvoir en 2019. Ils ont Ă©tĂ© réélus en 2022, plus confortablement encore qu’en 2019.

Du point de vue danois, la politique migratoire est une condition de la pĂ©rennitĂ© de l’État providence. Il s’agit de le prĂ©server en limitant les recours aux aides excessifs ou injustifiĂ©s qui risquent de dilapider les ressources du pays et de saper le consensus politique en propageant la suspicion d’abus. Les Danois nous rappellent que l’État providence dĂ©pend autant du niveau de confiance dans la sociĂ©tĂ© que des performances Ă©conomiques du pays.

En ce sens, on peut dire que l’homogĂ©nĂ©itĂ© nationale Ă  laquelle sont attachĂ©s les Danois repose moins sur des motifs ethniques que politiques, culturels et moraux. C’est ainsi que le Danemark a dĂ©cidĂ© de restreindre l’immigration et d’imposer aux arrivants un programme Ă©nergique d’intĂ©gration. L’effort de rĂ©duire la distance culturelle sĂ©parant les immigrĂ©s de l’ensemble de la sociĂ©tĂ© danoise permet de cultiver et de transmettre la confiance interpersonnelle, la confiance dans les institutions et finalement le modĂšle national danois tout entier. La politique danoise d’immigration pose une question fondamentale aux EuropĂ©ens. Peut-on assurer l’avenir de l’État providence sans une politique migratoire restrictive et intĂ©gratrice ?

Or, les gauches sont devenues mal Ă  l’aise avec l’idĂ©e d’un État contrĂŽlant fermement ses frontiĂšres au moment oĂč la question se pose avec une acuitĂ© particuliĂšre Ă  la gauche europĂ©enne de gouvernement puisqu’elle se dĂ©finit largement par l’État providence. Dans les sociĂ©tĂ©s dĂ©mocratiques europĂ©ennes, malgrĂ© une pression migratoire de plus en plus forte, la plupart des gauches nationales semblent incapables d’assumer une politique de rĂ©duction des flux. En France, cette idĂ©e a fait l’objet d’une stigmatisation qui imprĂšgne encore profondĂ©ment le monde politique, mĂ©diatique, intellectuel et associatif3. C’est au point que la droite française elle-mĂȘme, durant les vingt-trois annĂ©es pendant lesquelles elle a gouvernĂ© depuis 1974, n’a jamais pu se rĂ©soudre Ă  prendre Ă  bras-le-corps l’enjeu migratoire, malgrĂ© une constante progression de la prĂ©occupation dans l’opinion publique et sa traduction, sans cesse affirmĂ©e, dans les progrĂšs Ă©lectoraux de partis anti-immigration, principalement le Front national/Rassemblement national, dont les performances Ă  l’élection prĂ©sidentielle sont passĂ©es de 0,75 % des suffrages exprimĂ©s au premier tour de 1974, Ă  23,2% en 2022, et de 17,8% au second tour de 2002 Ă  41,4% en 2022.

Le cas danois est donc singuliĂšrement utile Ă  considĂ©rer. Il nous Ă©claire sur le rĂŽle que pourraient jouer les stratĂ©gies migratoires restrictives dans la politique dĂ©mocratique du XXIe siĂšcle. Le cas est d’autant plus pertinent que le Danemark est Ă©conomiquement et culturellement ouvert sur le monde. On peut rappeler ici que les Ă©trangers rĂ©sidant au Danemark et dĂ©tenteurs de passeports scandinaves ont pu voter aux scrutins locaux dĂšs 1978, et que la mesure a Ă©tĂ© Ă©tendue en 1981 Ă  l’ensemble des Ă©trangers rĂ©sidant dans le pays4. Cependant, les gouvernements ont changĂ© de perspective depuis une vingtaine d’annĂ©es, en se convertissant progressivement Ă  une politique migratoire de plus en plus restrictive. InitiĂ©e par la droite entre 2001 et 2011, la politique de fermeture n’a pas Ă©tĂ© remise en cause par la gauche danoise lorsqu’elle est revenue au pouvoir, d’octobre 2011 Ă  juin 2015. La victoire de la coalition de droite en juin 2015, coĂŻncidant avec le dĂ©but de la crise des rĂ©fugiĂ©s, a eu pour effet une accentuation de la politique restrictive, conduisant le Danemark Ă  devenir aujourd’hui l’un des pays europĂ©ens les moins ouverts Ă  l’immigration.

Au pouvoir depuis 2019, dans le cadre d’un gouvernement sans coalition, les sociaux-dĂ©mocrates ont Ă©tĂ© réélus lors des Ă©lections lĂ©gislatives du 1er novembre 2022. Avec 27,5% des suffrages exprimĂ©s, ils ont mĂȘme amĂ©liorĂ© leur score par rapport Ă  leur victoire de 2019 (25,9%). La politique migratoire danoise est devenue consensuelle. Son caractĂšre particuliĂšrement restrictif produit un effet dissuasif sur les candidats Ă  l’immigration, comme en tĂ©moigne l’évolution du nombre des demandeurs d’asile5 : entre 2014, annĂ©e prĂ©cĂ©dant la crise des rĂ©fugiĂ©s, et 2019, annĂ©e prĂ©cĂ©dant la crise sanitaire, le nombre total des demandes d’asile a chutĂ© de 82%, passant de 14.792 Ă  2.716. L’effet dissuasif de cette politique migratoire s’observe Ă©galement Ă  travers les entrĂ©es de personnes Ă©trangĂšres (hors demandeurs d’asile) sur le territoire danois6 : sur la mĂȘme pĂ©riode (2014-2019), le nombre total de migrants est passĂ© de 49 039 Ă  42 268 (-14 %). DĂ©sormais, le gouvernement social-dĂ©mocrate Ɠuvre Ă  l’étape suivante qui est l’externalisation de la gestion des demandes de visas, confiĂ©e Ă  un pays tiers, en l’espĂšce le Rwanda.

L’immigration annuelle au Danemark, hors demandeurs d’asile (2006-2020)

Source :

https://stats.oecd.org/Index.aspx?lang=fr&SubSessionId=2d6b9ef2-6b85-46f7-9c95- ebc26b026911&themetreeid=2

Note : À partir de 2006, Statistics Denmark a mis en place une nouvelle mĂ©thode de calcul Ă  partir de donnĂ©es dĂ©mographiques. Par consĂ©quent, nous avons fait le choix de considĂ©rer les donnĂ©es Ă  partir de 2006.

CritĂšres d’inscription des Ă©trangers sur le registre central de population : ĂȘtre en possession d’un permis de rĂ©sidence et souhaiter sĂ©journer dans le pays plus de 3 mois. Les donnĂ©es prĂ©sentĂ©es se rĂ©fĂšrent aux migrants vivant lĂ©galement au Danemark, enregistrĂ©s dans le registre central de population et rĂ©sidant dans le pays depuis au moins un an. Sont exclus : les demandeurs d’asile et les autres Ă©trangers ayant un statut de rĂ©sidence temporaire.

Notes

7.

CitĂ©e in Nelly Didelot, «Au Danemark, la victoire idĂ©ologique de l’extrĂȘme droite», liberation.fr, 4 juin 2019.

+ -

8.

Sur le sujet de l’immigration, la Fondation pour l’innovation politique a dĂ©jĂ  publiĂ© plusieurs Ă©tudes, dont notamment Didier Leschi, Migrations : la France singuliĂšre, octobre 2018; Tino Sanandaji, Les SuĂ©dois et l’immigration (1). Fin de l’homogĂ©nĂ©itĂ© ?, septembre 2018, et Les SuĂ©dois et l’immigration (2). Fin du consensus?, septembre 2018; Jean-Philippe Vincent, Éthiques de l’immigration, juin 2018.

+ -

9.

Via l’adresse mail : contact@fondapol.org.

+ -

Outre la rĂ©duction des flux, le deuxiĂšme effet notable de cette politique migratoire est l’effondrement Ă©lectoral du principal parti populiste, le Parti du peuple danois (Dansk Folkeparti). RĂ©alisant son meilleur score (21,1%) en 2015, au dĂ©but de la crise europĂ©enne des rĂ©fugiĂ©s, ce parti est tombĂ© Ă  2,6% lors des Ă©lections du 1er novembre 2022. Cependant, l’effondrement Ă©lectoral des populistes est la consĂ©quence de leur victoire idĂ©ologique, ce que les analystes avaient identifiĂ© lors du scrutin prĂ©cĂ©dent, en juin 2019, alors que le Parti du peuple danois reculait dĂ©jĂ  fortement, avec 8,7% des suffrages exprimĂ©s : « La plupart des positions anti-immigration, anti-asile et anti-islam qui caractĂ©risaient essentiellement le Parti du peuple danois se sont peu Ă  peu normalisĂ©es jusqu’à devenir omniprĂ©sentes, expliquait ainsi Susi Meret, professeure associĂ©e Ă  l’universitĂ© d’Aalborg. Les partis “dominants” se sont emparĂ©s de son discours7. » C’est ainsi qu’en 2022 les sociaux-dĂ©mocrates ont Ă©tĂ© reconduits (27,5%), avec leur meilleur score depuis 2001. Notons qu’un tel score confirme le retour en grĂące du Parti social-dĂ©mocrate auprĂšs des classes populaires.

Notre étude se propose de présenter la formation de la politique migratoire danoise et de ses principales caractéristiques8. Cette politique a été mise en place à travers une succession de lois adoptées au cours des deux derniÚres décennies.

La politique danoise d’immigration est le produit d’une Ɠuvre lĂ©gislative abondante et complexe. La synthĂšse que nous en proposons ici est appelĂ©e Ă  s’enrichir de complĂ©ments et d’amendements que des lecteurs attentifs et intĂ©ressĂ©s voudront partager avec nous9.

Composition politique des gouvernements danois depuis 1982

Copyright :

Fondation pour l’innovation politique

Source :

https://www.regeringen.dk/om-regeringen/regeringer-siden-1848/

Note : Depuis 1945, le Danemark a connu trente-huit gouvernements, dont vingt-quatre ont Ă©tĂ© formĂ©s sur la base d’une coalition et quatorze sans coalition.

I Partie

Une politique dĂ©terminĂ©e par l’enjeu de l’homogĂ©nĂ©itĂ© nationale

1

Le Danemark comme société homogÚne

Notes

10.

Voir Garbi Schmidt, «Myths of ethnic homogeneity. The Danish case», in Suvi Keskinen, Unnur Dís Skaptadóttir et Mari Toivanen (dir.), Undoing Homogeneity in the Nordic Region. Migration, Difference, and the Politics of Solidarity, Londres, Routledge, 2019, p. 35-48.

+ -

11.

Voir Ulf Hedetoft, «Denmark: Integrating Immigrants into a Homogeneous Welfare State», migrationpolicy.org, 1er novembre 2006.

+ -

12.

Shahamak Rezaei et Marco Goli, «The ‘housebroken’ far-right parties and the showdown in Danish migration and integration policies », in Maciej Duszczyk, Marta Pachocka et Dominika PszczóƂkowsk (dir.), Relations between Immigration and Integration Policies in Europe. Challenges, Opportunities and Perspectives in Selected EU Member States, Routledge, 2020, p. 106-124.

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Au Danemark, l’idĂ©e que la nation procĂšde non seulement d’un passĂ© commun mais aussi d’une homogĂ©nĂ©itĂ© ethnique est largement rĂ©pandue dans la population. N.F.S. Grundtvig (1784-1872), l’un des penseurs historiques du nationalisme danois, membre de l’AssemblĂ©e constituante qui a donnĂ© le jour Ă  la premiĂšre Constitution danoise, en 1849, inscrit ainsi sa pensĂ©e dans la famille du nationalisme romantique fondĂ© sur l’idĂ©e d’un « peuple » ethniquement homogĂšne, partageant la mĂȘme langue et la mĂȘme histoire10.

L’idĂ©e d’une nation ethniquement homogĂšne est certainement Ă  relativiser, le Danemark ayant connu plusieurs vagues d’immigration au cours de son histoire. Cependant, ces vagues provenaient principalement des pays nordiques et d’Europe de l’Ouest. La figure d’un État providence formĂ© Ă  partir d’une population culturellement homogĂšne est donc comprĂ©hensible11. Les premiers migrants extra-europĂ©ens, venus en particulier de Turquie, du Pakistan et de l’ex-Yougoslavie, sont arrivĂ©s dans les annĂ©es 1960, souvent en tant que travailleurs Ă©trangers, pour rĂ©pondre aux besoins de l’industrie danoise. En 1973, avec le premier choc pĂ©trolier et ses consĂ©quences sur l’emploi, il fut dĂ©cidĂ© d’arrĂȘter la venue de travailleurs Ă©trangers. Cependant, au cours des dĂ©cennies suivantes, le Danemark a reçu de nombreux rĂ©fugiĂ©s, du Vietnam, du Chili, du Proche et Moyen-Orient ainsi que de Somalie, et leur nombre a rapidement augmentĂ© avec le regroupement familial12. La premiĂšre loi sur l’immigration de 1983, considĂ©rĂ©e comme l’une des plus libĂ©rales au monde, a alors Ă©tĂ© amendĂ©e et durcie pour la premiĂšre fois dans les annĂ©es 1990, puis Ă  de trĂšs nombreuses reprises Ă  partir du dĂ©but des annĂ©es 2000.

Origine des immigrés et des descendants non-occidentaux en 2021
Les 10 principaux pays d’origine des immigrĂ©s non-occidentaux et de leurs descendants

2

L’État providence comme principe national

Notes

13.

Voir Silvia Adamo, « Le systÚme danois de protection sociale : équilibrer solidarité en Europe et immigration en temps de crise », Revue française des affaires sociales, n° 3, juillet-septembre 2015, p. 159-180.

+ -

14.

Ibid.

+ -

15.

Ibid., p. 163.

+ -

Au Danemark, la construction nationale est profondĂ©ment liĂ©e au dĂ©ploiement de l’État providence, lequel est jugĂ© dĂ©pendant d’un sentiment de solidaritĂ© unissant des personnes nĂ©es et ayant vĂ©cu dans un mĂȘme pays. Silvia Adamo rappelle que les principes constituant la base du systĂšme de protection sociale danois sont l’universalitĂ© (l’État fournit un grand nombre de services et d’avantages financĂ©s par la fiscalitĂ© gĂ©nĂ©rale), la solidaritĂ© (l’État est le principal prestataire de protection sociale), la prise en charge d’un niveau de vie minimal (l’État a la responsabilitĂ© d’assurer un minimum de subsistance Ă  tous) et la territorialitĂ© (les avantages sont subordonnĂ©s Ă  la rĂ©sidence au Danemark, ils ne sont pas exportables)13. Or, les migrants et les mobilitĂ©s internationales modifient les conditions de cette solidaritĂ© entre les membres de la communautĂ© nationale14, et ce d’autant plus que les chocs pĂ©troliers ont fragilisĂ© le modĂšle danois de protection sociale. Aussi, dans les annĂ©es 2000, le Danemark a mis l’accent sur la responsabilitĂ© individuelle afin de rĂ©duire la tendance Ă  l’ «assistanat15».

Dette publique au 2Ăšme trimestre de 2022 (en % du PIB)

Source :

Eurostat

Des nĂ©gociations budgĂ©taires prĂ©cises et serrĂ©es au cƓur des coalitions gouvernementales

Au Danemark, la plupart des gouvernements ont reposĂ© sur des coalitions minoritaires. Cette situation conditionne leur stabilitĂ© Ă  des nĂ©gociations prĂ©cises et serrĂ©es entre les formations partenaires, mais aussi Ă  la prise en compte de l’avis des partis extĂ©rieurs Ă  la coalition, singuliĂšrement sur le sujet de la politique budgĂ©taire. On peut voir dans le phĂ©nomĂšne des coalitions minoritaires l’une des explications du sĂ©rieux budgĂ©taire danois : « La plupart des initiatives majeures en matiĂšre budgĂ©taire, prises au cours de la durĂ©e d’exercice des fonctions d’un gouvernement, dĂ©coulent du contrat passĂ© entre les membres de la coalition […]. Cette stratĂ©gie Ă©conomique et budgĂ©taire, inscrite dans la durĂ©e, bĂ©nĂ©ficie d’un large soutien politique au Danemark et a Ă©tĂ© suivie par les gouvernements successifs. L’objectif global est de garantir la viabilitĂ© en longue pĂ©riode de la politique budgĂ©taire [1]. »

[1]. JĂłn R. Blöndal et Michael Ruffner, « La procĂ©dure budgĂ©taire au Danemark », Revue de l’OCDE sur la gestion budgĂ©taire, vol. 4, n° 1, avril 2006, p. 60-61.

Évolution en points de PIB de la dette entre 2019 et 2022

Source :

Commission européenne

Le sérieux budgétaire, un élément de la culture politique danoise

Avec l’Autriche, les Pays-Bas et la SuĂšde, le Danemark fait partie de ces pays europĂ©ens auxquels l’attachement Ă  l’équilibre des comptes et Ă  la maĂźtrise de la dette publique est partagĂ© par la droite comme par la gauche, ce qui leur vaut d’ĂȘtre qualifiĂ©s de « frugaux » par des États moins rigoureux.

Il est certainement difficile de comprendre la politique d’immigration danoise sans avoir Ă  l’esprit cette dimension de la culture Ă©conomique et politique nationale, profondĂ©ment marquĂ©e par l’impĂ©ratif d’une gestion prudente des ressources publiques.

Au sein de l’Union europĂ©enne, les Danois sont les plus nombreux Ă  considĂ©rer que la dĂ©mocratie fonctionne bien dans leur pays (en %)

Copyright :

Fondation pour l’innovation politique

Source :

Dominique ReyniĂ© (dir.), LibertĂ©s : l’Ă©preuve du siĂšcle, enquĂȘte rĂ©alisĂ©e en partenariat avec la Fondation pour l’innovation politique, l’International Republican Institute, la Community of Democracies, la Konrad-Adenauer-Stiftung, Genron NPO, la FundaciĂłn Nuevas Generaciones et RepĂșblica do AmanhĂŁ, janvier 2022, 96 pages.

Notes

16.

Voir Suvi Keskinen, Ov Cristian Norocel et Martin Bak JÞrgensen, « The politics and policies of welfare chauvinism under the economic crisis », Critical Social Policy, vol. 36, n° 3, août 2016, p. 321-329.

+ -

17.

Voir Emily Cochran Bech, Karin Borevi et Per Mouritsen «A ‘civic turn’ in Scandinavian family migration policies? Comparing Denmark, Norway and Sweden », Comparative Migration Studies, vol. 5, article 7, mars 2017.

+ -

18.

Voir Suvi Keskinen, Ov Cristian Norocel et Martin Bak JĂžrgensen, art. cit.

+ -

De nombreuses personnes doutent de la soutenabilitĂ© du modĂšle danois et certaines prĂ©conisent alors une libĂ©ralisation accrue, recommandant la rĂ©duction de l’assistance et de la protection dont bĂ©nĂ©ficient les migrants qui, n’étant pas membres de la communautĂ© nationale, ne devraient pas nĂ©cessairement pouvoir accĂ©der Ă  la solidaritĂ© nationale.

La crise Ă©conomique et financiĂšre de 2008 alimente l’intĂ©rĂȘt grandissant pour de telles approches. C’est en particulier le cas du Parti du peuple danois qui dĂ©fend l’exclusion des non-nationaux de la solidaritĂ© nationale. Dans cette logique, seuls les « natifs », ceux faisant partie de la communautĂ© jugĂ©e ethniquement homogĂšne, devraient pouvoir bĂ©nĂ©ficier de la solidaritĂ© nationale16. Il s’agit alors de distinguer entre les personnes, entre celles appartenant ou non Ă  la communautĂ© nationale, entre celles qui contribuent Ă  la production et Ă  la redistribution de la richesse nationale et celles auxquelles on reproche de tirer avantage du systĂšme. L’intĂ©gration Ă©conomique est le cƓur de l’intĂ©gration civique des migrants17, de plus en plus souvent assimilĂ©s Ă  la part de la sociĂ©tĂ© qui pĂšse sur le systĂšme social, aux dĂ©pens des membres historiques de la communautĂ© nationale. Une vision opposant les migrants « mĂ©ritants », ceux qui contribuent Ă  l’effort national, Ă  ceux qui exploitent le systĂšme, s’est progressivement imposĂ©e chez les « natifs » danois, en particulier au sein de la classe ouvriĂšre18. C’est ainsi que les politiques d’immigration et d’intĂ©gration ont Ă©tĂ© refondĂ©es Ă  partir d’une distinction entre les migrants souhaitĂ©s et les autres, entre les « mĂ©ritants » et les « profiteurs », notamment Ă  la suite de la crise Ă©conomique, au vu de leur intĂ©gration et de leur contribution Ă  la vie Ă©conomique et Ă  l’État providence mais Ă©galement sur le plan du respect des valeurs libĂ©rales qui caractĂ©risent la sociĂ©tĂ© danoise.

3

L’influence du populisme danois sur les politiques d’immigration

Notes

19.

Voir Anders Widfeldt, The Growth of the Radical Right in Nordic Countries: Observations from the Past 20 Years, Migration Policy Institute, juin 2018.

+ -

20.

Ibid.

+ -

21.

Le « populisme patrimonial » est une notion introduite par Dominique ReyniĂ© dans Les Nouveaux Populismes (Paris, Pluriel, 2013) afin de qualifier un type de populisme rĂ©pondant Ă  la crainte ou l’expĂ©rience d’une crise patrimoniale Ă  deux dimensions, soit la crainte ou l’expĂ©rience d’une Ă©rosion du patrimoine matĂ©riel – le niveau de vie, les conditions matĂ©rielles de l’existence – et la crainte ou l’expĂ©rience d’une perte du patrimoine immatĂ©riel – le style de vie, la dimension culturelle et symbolique de l’existence.

+ -

22.

Voir Corinne Deloy, « Chronique europĂ©enne des Ă©lections », in Bruno CautrĂšs et Dominique ReyniĂ© (dir.), L’Opinion europĂ©enne 2002, Paris, Presses de Sciences Po/Fondation Robert-Schuman, 2002, p. 360-363.

+ -

23.

Voir Corinne Deloy, « Les Ă©lections en 2011 », in Dominique ReyniĂ© (dir.), L’Opinion europĂ©enne en 2012, Paris, Fondation pour l’innovation politique/ Fondation Robert-Schuman, 2012, p. 145-147.

+ -

24.

Voir Corinne Deloy, « Les Ă©lections en 2015 », in Dominique ReyniĂ© (dir.), L’Opinion europĂ©enne en 2016, Paris, Fondation pour l’innovation politique, 2016, p. 115-118.

+ -

25.

Ibid.

+ -

Au Danemark, la demande d’une politique migratoire restrictive a d’abord Ă©tĂ© exprimĂ©e par les partis d’extrĂȘme droite, dont la prĂ©sence dans le paysage politique date des annĂ©es 1970. Le Parti du peuple danois, qui a Ă©tĂ© le parti populiste le plus puissant pendant trente ans, a vu le jour en 1995, Ă  l’issue d’une scission avec le Parti du progrĂšs (Fremskridtspartiet), fondĂ© en 1972 par l’avocat fiscaliste Mogens Glistrup (ce parti occupe aujourd’hui une place marginale dans l’espace politique danois).

Sur le plan Ă©conomique, le Parti du progrĂšs dĂ©veloppait un discours typique du populisme de droite, antifiscal, anti-Ă©lites, dĂ©nonçant en particulier les Ă©lites intellectuelles et la bureaucratie, mais prĂŽnant des idĂ©es issues du courant libertarien, telles que la suppression de l’impĂŽt sur le revenu et le rejet de l’État providence. Le Parti du progrĂšs assumait Ă©galement une culture raciste, Ă  tout le moins xĂ©nophobe et vigoureusement antimusulmane19. Les chocs pĂ©troliers puis la guerre entre l’Iran et l’Iraq, de 1980 Ă  1988, ont provoquĂ© des vagues de rĂ©fugiĂ©s, faisant de l’immigration le sujet d’une prĂ©occupation croissante dans l’opinion publique. Lors des Ă©lections lĂ©gislatives de 1973, le succĂšs du Parti du progrĂšs fut immĂ©diat et il s’imposa comme la deuxiĂšme force politique du pays, avec 16% des suffrages exprimĂ©s et 28 des 179 siĂšges du Folketing, la chambre unique du Parlement danois. Les annĂ©es 1980 furent pourtant marquĂ©es par le dĂ©clin Ă©lectoral du parti et son fondateur fut mis en difficultĂ© au sein mĂȘme du parti. Au-delĂ  de ses dĂ©mĂȘlĂ©s avec la justice, c’est surtout sa stratĂ©gie de remise en cause de l’État providence qui lui fut reprochĂ©e. Au sein du Parti du progrĂšs, ceux qui dĂ©fendaient l’État providence le firent au nom de son efficacitĂ© idĂ©ologique et Ă©lectorale. L’État providence devint l’axe d’un chauvinisme social, offrant la possibilitĂ© d’associer un thĂšme de droite, la prĂ©fĂ©rence nationale, Ă  un thĂšme de gauche, la solidaritĂ©. C’est Ă  propos de l’État providence qu’une scission au sein du parti a donnĂ© naissance au Parti du peuple danois20, qui illustre bien ce nouveau populisme de type « patrimonial » apparu au tournant du XXe et du XXIe siĂšcle21.

Par son nom, le Parti du peuple danois revendique un appel au peuple national, dans une acception volontiers ethnique. Fermement opposĂ©e Ă  l’immigration et au multiculturalisme, promouvant un retour Ă  l’« identitĂ© nationale », cette formation est un parti populiste de droite, nationaliste, mais dĂ©fenseur de l’État providence. Cette combinaison lui a permis l’envolĂ©e Ă©lectorale qu’il a connue jusqu’en 2015. Le parti estime que les immigrĂ©s sont accueillis en trop grand nombre et trop gĂ©nĂ©reusement, Ă  la charge des contribuables danois. Contrairement au Parti du progrĂšs, le Parti du peuple danois ne remet donc pas en cause la gĂ©nĂ©rositĂ© de l’État providence mais il propose d’en rĂ©server le bĂ©nĂ©fice Ă  la population danoise (comprendre « de souche »), seule contributrice nette aux ressources de la nation. L’imbrication du thĂšme de la prĂ©servation des richesses du « peuple » avec le thĂšme de son identitĂ© se retrouve dans les critiques adressĂ©es par le parti Ă  l’Union europĂ©enne, et en particulier dans son opposition Ă  l’adoption de la monnaie unique, en 2000, au nom de l’identitĂ© nationale, d’un certain modĂšle social, ainsi que d’un mode de vie que menaceraient des politiques europĂ©ennes de dĂ©rĂ©gulation. La dĂ©fense de l’État providence rejoint la dĂ©fense de l’identitĂ© et de la souverainetĂ© nationale dans la justification d’un programme de fermeture du pays, du refus d’accueillir de nouveaux habitants venus de l’extĂ©rieur, afin d’éviter une dĂ©stabilisation Ă©conomique, financiĂšre, culturelle ou politique du Danemark.

Les Ă©lections lĂ©gislatives de 1998 sont le premier scrutin national auquel prend part le Parti du Peuple danois. Il rassembla alors 7,4% des suffrages, remportant 13 siĂšges au Parlement. Lors des Ă©lections suivantes, en 2001, il devint la troisiĂšme force du pays, avec 12% des voix et 22 siĂšges. Pendant la campagne, ce parti installa l’immigration au cƓur du dĂ©bat public. Les Ă©lecteurs Ă©lirent alors une majoritĂ© de droite, permettant la formation d’une coalition associant le Parti libĂ©ral au Parti conservateur, tout en bĂ©nĂ©ficiant de l’appui parlementaire du Parti du peuple danois22. Aux Ă©lections lĂ©gislatives de 2005 et de 2007, le Parti du peuple danois demeure la troisiĂšme force politique du pays. La droite conserve la majoritĂ© ainsi que le soutien parlementaire du Parti du peuple danois. Si ce dernier ne participe pas au gouvernement, il influence cependant fortement les politiques publiques, notamment celles qui sont destinĂ©es Ă  rĂ©duire les flux migratoires.

Un renversement de majoritĂ© a lieu en 2011, lorsqu’une alliance des partis de gauche remporte de peu les Ă©lections. Avec 12,3% des voix et 22 siĂšges, le Parti du peuple danois est en recul, pour la premiĂšre fois depuis 1998 mais reste nĂ©anmoins la troisiĂšme force du pays. Ces Ă©lections viennent sanctionner les politiques d’austĂ©ritĂ© consĂ©cutives Ă  la crise de 2008. Elles marquent aussi l’usure des partis de droite, au pouvoir depuis dix ans23. Reconduisant les politiques d’austĂ©ritĂ©, la gauche est Ă  son tour battue, en 2015. Une coalition de droite redevient majoritaire, en particulier grĂące au Parti du peuple danois qui triomphe en devenant le premier parti de droite, avec 21,1% des voix et 37 siĂšges24. Deux sujets principaux ont marquĂ© la campagne Ă©lectorale de 2015 : l’État providence et l’immigration. Kristian Thulesen Dahl, successeur de Pia KjĂŠrsgaard Ă  la tĂȘte du Parti du peuple danois, concentra son discours sur la dĂ©fense de l’État providence et le rejet d’immigrĂ©s jugĂ©s trop nombreux. Au regard d’une partie de l’opinion, le parti est apparu porteur d’une offre sociale-dĂ©mocrate alternative25, permettant le maintien de l’État providence, voire son renforcement, par la rĂ©duction des flux migratoires. Pour le moins, c’est l’offre politique qui a provoquĂ© la dĂ©faite de la coalition de gauche.

La crise migratoire de 2015-2016 va reconfigurer le paysage politique. Par son ampleur et sa brutalitĂ©, elle prĂ©cipite l’adoption par les sociaux-dĂ©mocrates des propositions du Parti du peuple danois en matiĂšre de politique migratoire. Ce virage est payant : la gauche redevient majoritaire en 2019, notamment en retrouvant une partie de son Ă©lectorat au dĂ©triment du Parti du peuple danois qui subit un premier revers historique, avec un score de 8,7% et la perte de 21 dĂ©putĂ©s.

Les résultats électoraux du Parti social-démocrate, du Parti libéral et du Parti du peuple danois aux élections législatives (en % des suffrages exprimés)

Source :

DR.DK, MeningsmÄling.

Les Ă©tudes d’opinions offrent une image plus fine de l’évolution du rapport de forces entre les sociaux-dĂ©mocrates, la droite et les populistes. L’institut DR.DK a rĂ©alisĂ© 177 Ă©tudes d’intentions de vote depuis 2008. En considĂ©rant les rĂ©sultats pour les trois principaux partis, le Parti social-dĂ©mocrate (gauche), le Parti libĂ©ral (droite) et le Parti du peuple danois (populiste), on obtient une information que les seuls rĂ©sultats Ă©lectoraux, par dĂ©finition plus rares, ne nous donnent pas : entre 2013 et 2015, les deux principaux partis de gouvernement, de droite et de gauche, sont dangereusement concurrencĂ©s, jusqu’à ĂȘtre quasiment dĂ©passĂ©s par le parti populiste. La crise des migrants (2015-2016) semble pouvoir expliquer le maintien Ă  son plus haut niveau du Parti du peuple danois, dont le recul est amorcĂ© ensuite et se poursuit jusqu’à prĂ©sent, prĂ©cisĂ©ment en raison de la politique migratoire en place depuis 2001.

Intentions de vote en faveur du Parti social-démocrate, du Parti libéral et du Parti du peuple danois (septembre 2008-octobre 2022, en %)

Source :

DR.DK, MeningsmÄling.

L’impact de la crise des caricatures

Le Parti du peuple danois a portĂ© l’idĂ©e que l’immigration, en particulier l’immigration musulmane, exposait le pays Ă  des courants antidĂ©mocratiques et antilibĂ©raux, au risque de ruiner le consensus national. La crainte de conflits internes gĂ©nĂ©rĂ©s par l’immigration a Ă©tĂ© amplifiĂ©e par l’intense crise diplomatique mondiale et les attentats qui ont fait suite, en 2008, Ă  la publication des caricatures de Mahomet par le quotidien danois Jyllands-Posten.

Le 30 septembre 2005, ce quotidien publie un article sur l’autocensure et la libertĂ© de la presse illustrĂ© de caricatures de Mahomet. AussitĂŽt, un groupe extrĂ©miste pakistanais met Ă  prix la tĂȘte des dessinateurs. Des imams danois appellent les musulmans du monde entier Ă  manifester. Le dessinateur principal, Kurt Westergaard, a fait l’objet de plusieurs tentatives d’assassinat. Le 2 juin 2008, un attentat contre l’ambassade du Danemark au Pakistan provoque la mort de 6 personnes. Il est revendiquĂ© par al-Qaida. Les dessins du quotidien seront repris dans quelques journaux en Europe pour dĂ©fendre les libertĂ©s de la presse et d’expression mais, globalement, les Danois n’ont pas eu le sentiment d’ĂȘtre fermement soutenus par les pays dĂ©mocratiques. Parmi tous les titres de presse, seul Charlie Hebdo tĂ©moignera de la plus grande solidaritĂ©, reproduisant les caricatures mises en cause, accompagnĂ©es de ses propres dessins. Et, comme l’on sait, l’hebdomadaire français sera victime d’un terrible attentat le 7 janvier 2015, faisant 12 morts et 11 blessĂ©s*.

* Voir aussi Dominique ReyniĂ©, « L’islam et le libĂ©ralisme europĂ©en », in Les Nouveaux Populismes, Paris, Pluriel, 2013, p. 115-127, et Lorenzo Vidino, La MontĂ©e en puissance de l’islamisme woke dans le monde occidental, Fondation pour l’innovation politique, mai 2022, p. 16.

Dans les pays nordiques, l’agrĂ©gat des scores des principaux partis populistes de droite montre que la pression Ă©lectorale qu’ils exercent reste trĂšs forte aujourd’hui (1970-2022, en %)

Copyright :

Fondation pour l’innovation politique

Grille de lecture : En 1991, la somme des scores des principaux partis populistes de droite aux Ă©lections lĂ©gislatives suĂ©doises est de 6,8% des suffrages exprimĂ©s. La mĂȘme annĂ©e, il est de 4,8% aux Ă©lections lĂ©gislatives norvĂ©giennes.

II Partie

État providence, fermeture et fermetĂ©: la politique danoise d’immigration

1

Une politique d’intĂ©gration vigoureuse

Notes

26.

Voir Silvia Adamo, « “Please Sign Here”: Integration Contracts Between Municipalities and Foreigners in Denmark », Journal of International Migration and Integration, vol. 23, n° 1, mars 2022, p. 321-342.

+ -

27.

Voir ChristĂšle Meilland, «PĂ©nurie de main-d’Ɠuvre et immigration ultra sĂ©lective», Chronique internationale de l’IRES, n° 178, juin 2022, p. 24-35.

+ -

28.

Voir Silvia Adamo, « Le systĂšme danois de protection… », art. cit.

+ -

29.

Voir Silvia Adamo, « “Please Sign Here”… », art. cit.

+ -

30.

Ibid.

+ -

31.

Ibid.

+ -

La politique danoise d’intĂ©gration est rĂ©gie par le Integrationsloven adoptĂ© en 1998 et amendĂ©e depuis Ă  de nombreuses reprises. Cette loi fixe les rĂšgles qui s’imposent Ă  un immigrĂ© souhaitant accĂ©der Ă  la citoyennetĂ©, en s’intĂ©grant au modĂšle national et en adoptant les valeurs fondamentales de la sociĂ©tĂ©. Les rĂšgles diffĂšrent selon le statut du permis de sĂ©jour26. Sans revenir d’une maniĂšre dĂ©taillĂ©e sur l’évolution de la loi, il faut au moins prĂ©senter le cadre lĂ©gislatif gĂ©nĂ©ral et la tendance suivie par les politiques d’intĂ©gration.

Le systĂšme danois est dĂ©centralisĂ©. Il revient aux quatre-vingt-dix-huit autoritĂ©s municipales de mettre en Ɠuvre les politiques d’intĂ©gration. Ces politiques peuvent donc ĂȘtre interprĂ©tĂ©es et adaptĂ©es aux circonstances locales. L’intĂ©gration des Ă©trangers est d’abord entendue comme leur intĂ©gration dans le marchĂ© du travail27, tandis que le permis de sĂ©jour est subordonnĂ© Ă  une capacitĂ© d’autosuffisance28. En ce qui concerne les rĂ©fugiĂ©s et les immigrĂ©s issus du regroupement familial, deux programmes ont Ă©tĂ© mis en place :

– un programme d’autosuffisance et de rapatriement pour les rĂ©fugiĂ©s et pour les mineurs isolĂ©s, ainsi que pour les personnes autorisĂ©es Ă  rester au Danemark pour des raisons humanitaires ;

– un programme d’intĂ©gration, destinĂ© aux membres des familles d’immigrĂ©s. Il s’agit de permettre l’accĂšs des immigrĂ©s Ă  un emploi par l’amĂ©lioration de leurs compĂ©tences. Ces programmes doivent ĂȘtre proposĂ©s par les municipalitĂ©s au maximum 1 mois aprĂšs leur prise en charge des immigrĂ©s. Les programmes portent sur une durĂ©e de 1 an, Ă  la fin de laquelle l’immigrĂ© doit ĂȘtre en situation d’emploi. Si l’objectif n’est pas atteint, la durĂ©e du programme peut ĂȘtre Ă©tendue Ă  une pĂ©riode de 5 ans maximum. Ces programmes consistent en des cours de danois, selon le niveau d’éducation du migrant, et des offres de formation destinĂ©es Ă  faciliter l’obtention d’un emploi : amĂ©lioration des compĂ©tences, stage, dĂ©signation d’un mentor, partenariats entre la mairie et des entreprises qui prennent en charge des migrants, en Ă©change de subventions. Les municipalitĂ©s reçoivent des compensations financiĂšres de l’État pour leur contribution Ă  l’intĂ©gration des arrivants29.

Les contenus des programmes sont spĂ©cifiques pour chaque rĂ©fugiĂ© ou immigrĂ© venu dans le cadre du regroupement familial. Ces programmes font l’objet d’un contrat cosignĂ© avec la municipalitĂ©. Si les parties au contrat, l’immigrĂ© et la municipalitĂ©, ne s’accordent pas sur le contenu du programme d’intĂ©gration, il revient Ă  la municipalitĂ© de le dĂ©terminer en derniĂšre instance. Le contrat fixe les obligations, les objectifs et les Ă©tapes du parcours d’intĂ©gration dans la sociĂ©tĂ©. Il est Ă  noter que les immigrĂ©s dont la prĂ©sence sur le sol national est temporaire (par exemple certains travailleurs prĂ©sents dans le cadre d’un contrat Ă  durĂ©e dĂ©terminĂ©e ou les Ă©tudiants au pair) sont Ă©galement concernĂ©s par un programme d’intĂ©gration, mais plus lĂ©ger, avec un cours introductif et des cours de danois. Ce programme est orientĂ© vers l’accĂšs au marchĂ© du travail et il ne fait pas l’objet d’un contrat. En s’engageant dans un programme d’intĂ©gration, les Ă©trangers, y compris les immigrĂ©s non rĂ©fugiĂ©s et ne relevant pas du regroupement familial, doivent signer une « dĂ©claration de rĂ©sidence et d’autosuffisance » qui affirme leur volontĂ© de s’adapter aux valeurs dĂ©mocratiques et libĂ©rales de la sociĂ©tĂ© danoise30.

La signature du contrat par les rĂ©fugiĂ©s et les immigrĂ©s relevant du regroupement familial est nĂ©cessaire pour percevoir les aides sociales. Celles-ci sont Ă©galement conditionnĂ©es par le respect du contrat : le suivi des cours de langue et l’acceptation des offres d’emploi sont obligatoires. La non-signature du contrat ou son non-respect empĂȘchent l’immigrĂ© d’obtenir Ă  terme un permis de sĂ©jour permanent, et donc d’ĂȘtre naturalisĂ©31.

La stratégie du gouvernement contre les « ghettos »

« La derniĂšre stratĂ©gie concernant les ghettos a Ă©tĂ© publiĂ©e en mars 2018 dans un livre blanc intitulĂ© Et Danmark uden parallelsamfund – Ingen ghettoer i 2030 [“Un Danemark sans sociĂ©tĂ©s parallĂšles – Pas de ghettos en 2030”]. Dans ce livre blanc, le gouvernement considĂšre que la forte croissance dĂ©mographique des populations d’origine non occidentale a favorisĂ© l’émergence de sociĂ©tĂ©s parallĂšles, des zones oĂč les valeurs et les normes danoises ne sont pas respectĂ©es. En outre, il affirme que 28 000 familles d’origine non occidentale vivent isolĂ©es du reste de la sociĂ©tĂ© danoise, tant physiquement que mentalement, menant des existences sĂ©parĂ©es du reste du pays.

La stratĂ©gie du gouvernement contre les ghettos a consistĂ© en 22 initiatives, s’articulant autour de quatre domaines d’intervention :

– la dĂ©molition et la reconstruction des zones rĂ©sidentielles vulnĂ©rables ;

– un contrĂŽle plus strict du profil des personnes qui visent l’installation dans les zones rĂ©sidentielles vulnĂ©rables ;

– une rĂ©ponse policiĂšre renforcĂ©e et des sanctions plus sĂ©vĂšres pour lutter contre la criminalitĂ© et amĂ©liorer la sĂ©curitĂ© ;

– une action afin de favoriser un meilleur dĂ©part dans la vie pour tous les enfants et les jeunes.

Selon le gouvernement danois, un ghetto est une zone résidentielle, habitée par au moins 1 000 résidents, qui répond à au moins deux des trois critÚres suivants :

– le nombre de rĂ©sidents condamnĂ©s pour des violations du code pĂ©nal, de la loi sur les armes Ă  feu ou de la loi sur les stupĂ©fiants dĂ©passe 2,7% du nombre total de rĂ©sidents ;

– la proportion de rĂ©sidents ĂągĂ©s de 18 Ă  64 ans sans relation avec le marchĂ© du travail ou avec le systĂšme Ă©ducatif dĂ©passe 40% ;

– la proportion d’immigrĂ©s et de descendants d’immigrĂ©s venus de pays non occidentaux dĂ©passe 50%.

Si la zone rĂ©sidentielle est habitĂ©e par au moins 1 000 rĂ©sidents et que la proportion d’immigrants et de descendants d’immigrĂ©s venus de pays non occidentaux dĂ©passe 60%, elle est d’office considĂ©rĂ©e comme un ghetto. »

Seda Emine AgzigĂŒzel, « A Matter of Security? A Critical Discourse Analysis of the Underlying Security Discourse in the Danish Ghetto Plan », Malmö University, 2021, p. 12-13.

Notes

32.

OCDE, Perspectives des migrations internationales 2019, Ă©ditions de l’OCDE, 2019, p. 244.

+ -

33.

Voir « Les politiques d’asile du Danemark, entre fermetĂ© et restrictions (2/2) », entretien avec Romana Careja par Marie Robin, ThucyBlog n° 166, afri-ct.org, 28 octobre 2021.

+ -

Durant ces vingt derniĂšres annĂ©es, les gouvernements successifs ont mis en Ɠuvre de nombreux plans afin d’amĂ©liorer et de renforcer l’intĂ©gration des populations Ă©trangĂšres. L’un de ces plans en particulier mĂ©rite une certaine attention : il se concentre sur les lieux de rĂ©sidence. Rendu public en 2018, ce plan vise le « dĂ©mantĂšlement des sociĂ©tĂ©s parallĂšles et des “ghettos” d’immigrĂ©s d’ici Ă  2030 ». Le terme « ghetto » (ghettoer) a Ă©tĂ© introduit en 2010 dans la loi danoise. Pour une zone rĂ©sidentielle donnĂ©e, le « ghetto » est dĂ©fini Ă  partir de critĂšres mĂȘlant le taux d’emploi, les indicateurs de criminalitĂ©, les niveaux d’études et de revenus, et la proportion de population d’origine non occidentale. Pour dĂ©manteler ces « ghettos », le plan vise Ă  encadrer plus strictement les possibilitĂ©s d’y emmĂ©nager, comme d’y renouveler un bail. L’objectif est de lutter contre la sĂ©grĂ©gation rĂ©sidentielle et d’éviter une concentration des populations immigrĂ©es. Le plan impose, par exemple, de restreindre l’installation de personnes bĂ©nĂ©ficiant d’aides sociales. De plus, le plan accroĂźt les moyens du maintien de l’ordre dans ces quartiers, tout en y crĂ©ant des zones oĂč les sanctions sont plus sĂ©vĂšres, c’est-Ă -dire des zones oĂč les actes rĂ©prĂ©hensibles sont plus lourdement punis qu’ailleurs32. Cet aspect du plan a Ă©tĂ© critiquĂ© au nom du principe d’égalitĂ© devant la loi33, bien que cette Ă©galitĂ© demeure d’une certaine maniĂšre puisque toute personne commettant un dĂ©lit dans la zone concernĂ©e s’expose au mĂȘme risque de sanction. Si, pour un mĂȘme dĂ©lit, la sanction peut ĂȘtre diffĂ©rente, c’est en fonction du territoire, mais non de la personne.

2

Une restriction de l’accùs : emploi, regroupement familial, naturalisation

Notes

34.

ChristĂšle Meilland, art. cit, p. 31.

+ -

35.

OCDE, Tendances des migrations internationales 2003, Sopemi Édition, 2003, p. 198.

+ -

36.

OCDE, Perspectives des migrations internationales 2007, Sopemi Édition, 2007, p. 260.

+ -

37.

OCDE, Perspectives des migrations internationales 2014, Ă©ditions de l’OCDE, 2014, p. 284.

+ -

38.

OCDE, Perspectives des migrations internationales 2015, Ă©ditions de l’OCDE, 2015, p. 208.

+ -

39.

OCDE, Perspectives des migrations internationales 2019, Ă©ditions de l’OCDE, 2019, p. 244.

+ -

40.

Voir MinistĂšre des Finance du Danemark/Agency for Digital Goverment, « Conditions for foreign citizens’ acquisition of Danish citizenship », novembre 2022.

+ -

De 2002 Ă  2016, la loi sur les Ă©trangers a Ă©tĂ© modifiĂ©e 93 fois et 42 fois entre 2017 et 201934. Ces changements nombreux contribuent Ă  entretenir un flou juridique, rendant compliquĂ©es la lecture et la comprĂ©hension des textes par les migrants. Le grand nombre de modifications lĂ©gislatives tĂ©moigne de l’importance du sujet, aussi bien pour la droite que pour la gauche danoise puisque l’une et l’autre ont gouvernĂ© au cours de cette pĂ©riode. La logique fondamentale vise clairement la restriction de l’immigration et le durcissement des conditions d’accueil. Les paragraphes qui suivent reviennent sur les principales Ă©volutions en matiĂšre de naturalisation, d’accĂšs au travail, d’obtention du permis de sĂ©jour et de regroupement familial. Globalement, les textes adoptĂ©s font apparaĂźtre, d’une part, la convergence des vues entre les principales forces politiques, populistes compris, en matiĂšre de politique migratoire et, d’autre part, une affirmation des efforts d’intĂ©gration.

La naturalisation
En 2002, pour ĂȘtre naturalisĂ©, il Ă©tait nĂ©cessaire d’avoir vĂ©cu au moins 7 ans au Danemark, d’ĂȘtre dĂ©tenteur depuis 2 ans d’un permis de rĂ©sidence (exceptĂ© pour les rĂ©fugiĂ©s, les apatrides et les conjoints de Danois) et d’avoir rĂ©ussi un test de langue35.

À partir de 2007, les candidats Ă  la naturalisation doivent passer un test de langue renforcĂ©, ainsi qu’un test de connaissance de l’histoire et de la sociĂ©tĂ© danoise36.

En 2013, de nouveaux changements concernant la naturalisation ont Ă©tĂ© votĂ©s : alors qu’il existe trois niveaux de langue, il est demandĂ© aux candidats de rĂ©ussir un test intermĂ©diaire de niveau 2 ou Ă©quivalent, ainsi qu’un test centrĂ© sur la participation citoyenne et la vie quotidienne37. De mĂȘme, en 2014 l’accĂšs Ă  la naturalisation a Ă©tĂ© rendu plus facile aux jeunes qui sont nĂ©s et qui ont grandi au Danemark38. Depuis 2019, une poignĂ©e de main obligatoire s’ajoute Ă  cette procĂ©dure de naturalisation et prĂ©cĂšde la remise du certificat de naturalisation39.

Le fait d’ĂȘtre sanctionnĂ© pour avoir commis une infraction a un impact sur la possibilitĂ© de candidater Ă  la nationalitĂ© danoise. Ainsi, recevoir une amende de 3 000 couronnes par exemple (environ 400 euros), entraĂźne une inĂ©ligibilitĂ© d’une durĂ©e de 4 ans et 6 mois. Si la personne est sanctionnĂ©e plusieurs fois, l’inĂ©ligibilitĂ© est prolongĂ©e, puisque pour chaque infraction sanctionnĂ©e, un nouveau dĂ©lai d’attente est ajoutĂ© au prĂ©cĂšdent40. Toute peine de prison, mĂȘme avec sursis, empĂȘche dĂ©finitivement l’accĂšs Ă  la nationalitĂ© danoise. Enfin, les candidats Ă  la naturalisation doivent Ă©galement s’ĂȘtre montrĂ©s capables d’assurer leur subsistance pendant au moins 3 ans et demi sur les quatre derniĂšres annĂ©es, au lieu de 4 ans et demi sur cinq antĂ©rieurement.

Il importe de souligner que le texte prĂ©sentĂ© par le gouvernement social-dĂ©mocrate, avec le soutien de trois partis de droite dans l’opposition, accorde une place centrale aux « valeurs danoises ».

Faits de violence au Danemark pour 10 000 habitants selon le pays d’origine de leurs auteurs

Source :

Denmark Statistics.

Notes

41.

Cité in « Le Danemark durcit les rÚgles de naturalisation », rts.ch, 21 avril 2021.

+ -

42.

OCDE, Tendances des migrations internationales 2004, Sopemi Édition, 2004, p. 195-196.

+ -

43.

OCDE, 2007, op. cit., p. 260.

+ -

44.

OCDE, 2015, op. cit., p. 208.

+ -

45.

OCDE, Perspectives des migrations internationales 2021, Ă©ditions de l’OCDE, 2021, p. 278.

+ -

46.

ChristĂšle Meilland, art. cit., p. 29.

+ -

Lors de l’examen obligatoire pour les candidats, cinq questions portent sur ce thĂšme, outre les Ă©preuves orales et Ă©crites de langue, ce que Mathias Tesfaye, le ministre danois de la Migration, a commentĂ© en ces termes : « Nous voulons ĂȘtre absolument sĂ»rs que ceux qui reçoivent la citoyennetĂ© danoise, avec tous les droits qui en dĂ©coulent, sont bien intĂ©grĂ©s dans notre sociĂ©tĂ© et l’ont pleinement acceptĂ©e41. » Une circulaire de juin 2021 prĂ©cise que le gouvernement prendra en compte les demandes d’accĂšs Ă  la nationalitĂ© en fonction de l’origine des demandeurs, laquelle est classĂ©e en cinq catĂ©gories gĂ©ographiques : les pays nordiques, les autres pays occidentaux, les pays du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et le Pakistan (MENAP), et les autres pays non occidentaux.

La main-d’Ɠuvre Ă©trangĂšre
En 2002, des cartes professionnelles ont Ă©tĂ© créées permettant aux travailleurs qualifiĂ©s Ă©trangers exerçant dans les secteurs en tension d’obtenir plus facilement un permis de sĂ©jour dont la durĂ©e de validitĂ© peut ĂȘtre Ă©tendue Ă  3 ans42.

En 2006, une loi d’initiative gouvernementale a Ă©tĂ© adoptĂ©e avec le soutien du Parti du peuple danois afin de permettre aux travailleurs qualifiĂ©s Ă©trangers d’obtenir un permis de sĂ©jour, dĂšs lors que leurs compĂ©tences leur permettaient de rĂ©pondre prĂ©cisĂ©ment Ă  une offre d’emploi correspondant Ă  un salaire annuel d’environ 60 000 euros, y compris dans les secteurs Ă©pargnĂ©s par la pĂ©nurie de main-d’Ɠuvre. La loi institue la crĂ©ation d’une carte verte et la mise en place d’un systĂšme de points, afin que les Ă©trangers particuliĂšrement qualifiĂ©s puissent accĂ©der Ă  un permis de sĂ©jour de 6 mois maximum, leur permettant de trouver un emploi correspondant Ă  leurs compĂ©tences. Par ailleurs, les Ă©trangers diplĂŽmĂ©s du supĂ©rieur bĂ©nĂ©ficient d’un dĂ©lai de 6 mois pour trouver un travail43.

Une rĂ©forme adoptĂ©e en 2014 accorde aux entreprises des facilitĂ©s afin de faire venir des travailleurs qualifiĂ©s de pays extĂ©rieurs Ă  l’Union europĂ©enne et Ă  l’Espace Ă©conomique europĂ©en (EEE) via des procĂ©dures accĂ©lĂ©rĂ©es. De mĂȘme, les Ă©tudiants et les chercheurs bĂ©nĂ©ficient de meilleures conditions d’arrivĂ©e et de facilitĂ©s d’accueil. En outre les Ă©trangers inscrits Ă  l’universitĂ© en vue d’obtenir une maĂźtrise ou un doctorat peuvent bĂ©nĂ©ficier d’un permis de rĂ©sidence dĂšs l’obtention de leur diplĂŽme44.

Le recrutement des travailleurs Ă©trangers a Ă©tĂ© lĂ©gĂšrement assoupli en 2019. En 2020, deux nouveaux dispositifs ont Ă©tĂ© mis en Ɠuvre :

– l’un permettant aux Ă©trangers travaillant au Danemark depuis 2 ans d’obtenir une prolongation de leur permis de sĂ©jour pour une durĂ©e maximale de 2 ans si la demande est motivĂ©e par des raisons familiales ou humanitaires. Ainsi, les ressortissants Ă©trangers travaillant au Danemark depuis au moins 2 ans peuvent obtenir ce nouveau permis de sĂ©jour d’une durĂ©e de 2 ans, dans le cas oĂč la raison pour laquelle ils avaient Ă©tĂ© acceptĂ©s sur le territoire danois n’est plus valable. Par exemple, dans le cas oĂč le ressortissant d’un pays donnĂ© qui dĂ©tient un permis de sĂ©jour se le voit retirer car son pays n’est plus considĂ©rĂ© comme dangereux, ou dans le cas d’une sĂ©paration survenue peu aprĂšs le regroupement familial ;

– le second dispositif Ă©tablit une liste de professions qualifiĂ©es souffrant d’une pĂ©nurie de main-d’Ɠuvre pour lesquelles des Ă©trangers ayant reçu une offre d’emploi peuvent demander un titre de sĂ©jour (Ă  condition que l’employeur respecte certaines conditions de formation des apprentis).

De plus, la « Carte d’établissement » qui offre un changement de statut Ă  des fins professionnelles pour certains diplĂŽmĂ©s a Ă©tĂ© Ă©largie. DĂ©sormais, les Ă©tudiants ou les bacheliers avec un statut migratoire d’étudiant peuvent changer de statut, en passant du statut d’étudiant au statut de travailleur45.

Le Danemark s’est dotĂ© d’une politique de visas de travail combinant un critĂšre d’emploi, tenant compte des tensions dans les secteurs d’activitĂ©, et un critĂšre de niveau de rĂ©munĂ©ration, afin de rĂ©server l’accueil Ă  des travailleurs hautement qualifiĂ©s. Ainsi, depuis 2021, les services d’immigration peuvent dĂ©cider d’accorder un visa de travail en le conditionnant au type de poste et Ă  une rĂ©munĂ©ration annuelle supĂ©rieure Ă  60 000 euros. La politique danoise de visas de travail instaure donc une immigration particuliĂšrement sĂ©lective, et ce malgrĂ© la pĂ©nurie de main-d’Ɠuvre Ă  laquelle le Danemark est rĂ©guliĂšrement confrontĂ©. En 2022, des entreprises et des syndicats se sont plaints de ces contraintes jugĂ©es trop restrictives, en particulier dans le contexte de pĂ©nurie de main-d’Ɠuvre consĂ©cutif Ă  la reprise post-Covid. En janvier 2022, le gouvernement a proposĂ© de baisser, pour une pĂ©riode de deux ans, le seuil minimum de rĂ©munĂ©ration exigĂ© pour le recrutement d’un salariĂ© issu d’un pays extĂ©rieur Ă  l’Union europĂ©enne Ă  375 000 couronnes (environ 50 400 euros)46.

Taux d’emploi des personnes entre 30 et 64 ans en 2019 parmi la population danoise selon le pays d’origine (en %)

Source :

Denmark Statistics.

Note : En 2013, les donnĂ©es fournies ne concernent pas la tranche d’Ăąge 30-64 ans mais 30-59 ans.

* La Yougoslavie avant sa dislocation.
** Une partie des personnes originaires du Liban sont des Palestiniens apatrides.

Part de la population de 30-59 ans bĂ©nĂ©ficiaire de l’aide sociale complĂšte de l’État parmi la population danoise selon le pays d’origine (en %)

Source :

Denmark Statistics.

Notes

47.

Voir Silvia Adamo, « The Legal Position of Migrants in Denmark: Assessing the Context around the “Cartoon Crisis” », European Journal of Migration and Law, vol. 9, n° 1, janvier 2007, p. 1-24.

+ -

48.

OCDE, 2007, op. cit., p. 260.

+ -

49.

OCDE, Perspectives des migrations internationales 2011, Sopemi Édition, 2011, p. 300.

+ -

50.

Voir Nils Holtug, « Danish Multiculturalism, Where Art Thou? », in Raymond Taras (dir.), Challenging Multiculturalism. European models of diversity, Edimbourg, Edinburgh University Press, 2013, chap. 9,
p. 190-215.

+ -

51.

OCDE, Perspectives des migrations internationales 2018, Ă©ditions de l’OCDE, 2018, p. 250.

+ -

52.

Voir Silvia Adamo, “ The Legal Position of Migrants… », art. cit.

+ -

53.

Voir Emily Cochran Bech, Karin Borevi et Per Mouritsen, art. cit.

+ -

54.

Ibid.

+ -

55.

Ibid.

+ -

56.

Ibid.

+ -

L’obtention d’un permis de sĂ©jour permanent et la politique d’expulsion
Depuis 2004, la gestion des rĂšgles relatives aux visas passe par une Ă©valuation individuelle destinĂ©e Ă  Ă©viter qu’une personne candidate tente de rester au Danemark ou de rejoindre un pays de l’espace Schengen aprĂšs l’expiration de son visa. Si le respect de ce critĂšre n’est pas assurĂ©, le visa n’est pas accordĂ©. De plus, une pĂ©riode d’attente (entre 3 et 5 ans) a Ă©tĂ© mise en place pour Ă©viter un renouvellement abusif des visas47.

La loi de 2006 s’accompagnait Ă©galement d’un durcissement de l’accĂšs au permis de sĂ©jour permanent en imposant aux candidats le passage d’un examen d’intĂ©gration et la possibilitĂ© de justifier de 2 ans et demi d’emploi Ă  temps plein48. Il faut Ă©galement souligner qu’en 2006 les conditions requises pour l’obtention du permis de sĂ©jour pour les reprĂ©sentants religieux ont Ă©tĂ© durcies. De mĂȘme, la liste des dĂ©lits commis par les Ă©trangers entraĂźnant leur expulsion a Ă©tĂ© Ă©largie.

Les rĂšgles rĂ©gissant l’obtention d’un permis de sĂ©jour permanent ont Ă©tĂ© revues en 2010. Un systĂšme de points a Ă©tĂ© créé, oĂč l’on retrouve les critĂšres tels que les compĂ©tences linguistiques, l’insertion dans la vie sociale, l’emploi et le niveau des diplĂŽmes. Ces critĂšres sont modulables pour tenir compte du profil et du statut des personnes candidates (retraitĂ©s, jeunes…). Il est demandĂ© d’avoir rĂ©sidĂ© 4 ans dans le pays et de n’avoir commis aucun dĂ©lit grave sur le territoire national. Toutefois, une personne candidate qui n’obtiendrait pas le nombre de points requis peut demander une prolongation temporaire de son titre de sĂ©jour49.

Lorsque la gauche retrouve le pouvoir, en 2011 (dans le cadre d’une coalition associant les sociaux-dĂ©mocrates, le Parti social libĂ©ral, le centre gauche et le Parti populaire socialiste), elle supprime le ministĂšre des RĂ©fugiĂ©s, des Immigrants et de l’IntĂ©gration créé dix ans plus tĂŽt, en 2001, par la droite. Les compĂ©tences de ce ministĂšre sont alors rĂ©parties entre, d’une part, le ministĂšre des Affaires sociales et de l’IntĂ©gration, et, de l’autre, le ministĂšre de la Justice. Le changement de nom du ministĂšre devait symboliser un tournant politique.

Le permis de séjour permanent est délivré à condition de respecter quatre critÚres :

– avoir rĂ©ussi un test de langue ;

– ĂȘtre financiĂšrement autonome ;

– avoir sĂ©journĂ© 5 ans au Danemark (contre 4 ans au prĂ©alable) ;

– avoir exercĂ© le mĂȘme emploi Ă  temps plein pendant 3 ans.

Le systĂšme par points a Ă©tĂ© abandonnĂ© en 2012, par la mĂȘme coalition de gauche. Mais Ă  part quelques Ă©lĂ©ments dĂ©laissĂ©s, la gauche a jouĂ© sur la continuitĂ© des politiques prĂ©cĂ©dentes, en conservant une approche dite « pragmatique », au nom du risque financier que fait peser l’immigration sur l’État providence, dont la sauvegarde apparaĂźt en dernier ressort comme le vĂ©ritable rĂ©fĂ©rentiel50.

En 2015, le retour de la droite au pouvoir dĂ©bouche sur le rĂ©tablissement d’un ministĂšre de l’Immigration et de l’IntĂ©gration. En 2016 et 2017, l’obtention d’un permis de sĂ©jour permanent est rendue plus difficile. Une distinction est Ă©tablie entre des conditions de base et des conditions complĂ©mentaires. En cas de respect de toutes les conditions, de base et complĂ©mentaires, les demandeurs peuvent obtenir un titre de sĂ©jour permanent au bout de 4 ans de rĂ©sidence au Danemark. Si seules les conditions de base sont respectĂ©es, le titre de sĂ©jour est obtenu au bout de 8 ans51.

Le regroupement familial
Les conditions du regroupement familial Ă©voluent rĂ©guliĂšrement. Ici, nous rappelons les principales rĂ©formes, afin de mettre en lumiĂšre la tendance de fond, marquĂ©e par la volontĂ© de limiter les mariages arrangĂ©s, ou forcĂ©s, et de restreindre le nombre d’étrangers au Danemark Ă  des fins de bonne intĂ©gration des immigrĂ©s dĂ©jĂ  prĂ©sents52. Les coalitions de droite ont mis progressivement en Ɠuvre de nombreuses restrictions. La plupart de ces restrictions ont Ă©tĂ© maintenues par la coalition de gauche de 2011-201553.

En 2000, le gouvernement social-dĂ©mocrate fait obligation aux membres du couple demandant le regroupement familial de tĂ©moigner d’un attachement au Danemark au moins aussi important qu’à leur pays d’origine. Les conjoints souhaitant ĂȘtre rejoints par leur partenaire se voient imposer une taille minimale de logement54. En 2004, le lĂ©gislateur a Ă©galement rendu plus difficile le regroupement familial des enfants de moins 15 ans dont l’un des parents vit dans un autre pays, subordonnant l’admission Ă  un potentiel d’intĂ©gration. La coalition de gauche a ensuite Ă©tendu ce potentiel d’intĂ©gration aux enfants ĂągĂ©s de 8 ans ou plus55. La condition d’une existence forte de liens avec le Danemark a Ă©tĂ© durcie en 2004. Ainsi, il est devenu obligatoire pour les deux membres du couple d’avoir au moins 24 ans, sauf si l’un des conjoints est citoyen depuis vingt-huit ans. De plus, le conjoint bĂ©nĂ©ficiant d’une aide publique devait pouvoir fournir une caution de 50.000 couronnes (environ 6700 euros) pour ĂȘtre autorisĂ© Ă  faire venir son conjoint afin de garantir que le regroupement familial ne pĂšse pas excessivement sur le niveau des dĂ©penses publiques 56. Ce montant est passĂ© Ă  100.000 couronnes (environ 12.400 euros) en 2010-2011, Ă  la fin du mandat conduit par la droite, avant que la coalition de gauche ne le ramĂšne Ă  50.000 couronnes (environ  700 euros).

La « 24-Ärs-reglen » (« rÚgle des 24 ans »)
La « 24-Ă„rs-reglen » (2004) est le nom d’une loi danoise. Elle fixe un certain nombre d’exigences pour un couple mariĂ© souhaitant obtenir un permis de sĂ©jour permanent au Danemark. Soutenue par tous les grands partis politiques Ă  l’exception d’Enhedslisten (Alliance rouge et verte), cette rĂšgle est destinĂ©e Ă  rĂ©duire Ă  la fois le nombre des mariages forcĂ©s et l’immigration au titre du regroupement familial. La « 24-Ă„rs-reglen » impose le respect de quatre critĂšres :– Ăąge : les conjoints rĂ©sidant Ă  l’étranger peuvent rejoindre leur conjoint au Danemark si les deux parties sont au moins ĂągĂ©es de 24 ans. Avant l’introduction de la rĂšgle, il fallait avoir au moins 18 ans pour pouvoir demander le regroupement des conjoints ;

– liens : les liens sociaux unissant le couple au Danemark doivent ĂȘtre plus forts que ceux avec le pays d’origine ;

– moyens de subsistance : le conjoint rĂ©sidant au Danemark doit prouver qu’il est en mesure de subvenir aux besoins financiers du couple (le revenu minimum requis est Ă©gal Ă  deux fois le taux des prestations sociales). Il doit dĂ©poser une garantie et ne pas avoir perçu de prestations sociales ;

– rĂ©sidence : le couple doit prouver qu’il possĂšde ou loue une rĂ©sidence permettant d’accueillir au maximum deux personnes par piĂšce et d’au moins 20 m2 par personne. La cuisine, le hall d’entrĂ©e, la buanderie et les salles de bains ne sont pas pris en compte dans ce calcul.

Notes

57.

OCDE, Perspectives des migrations internationales 2008, Sopemi Édition, 2008, p. 264.

+ -

58.

OCDE, 2011, op. cit., p. 300.

+ -

59.

OCDE, Perspectives des migrations internationales 2012, Sopemi Édition, 2012, p. 250.

+ -

60.

OCDE, 2018, op. cit., p. 250.

+ -

DĂ©but 2007, une simplification des rĂšgles du regroupement familial a Ă©tĂ© adoptĂ©e : la dĂ©finition prĂ©cise d’un niveau de revenu est abandonnĂ©e au profit d’un critĂšre dĂ©cisif : seule compte la capacitĂ© Ă  l’autosuffisance. La mĂȘme annĂ©e, il a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© que les conjoints des Ă©trangers candidats au regroupement familial devraient rĂ©ussir un test d’immigration, mis en place Ă  partir de 2009, centrĂ© sur la connaissance de la sociĂ©tĂ© et de la langue danoises57.

En janvier 2010, un nouvel affermissement de la politique est notable : un conjoint prĂ©sent au Danemark au titre du regroupement familial ne peut obtenir un permis de sĂ©jour permanent s’il a bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une aide publique durant les trois annĂ©es prĂ©cĂ©dant la demande (contre 1 an auparavant). Toutefois, depuis mars 2010, les Ă©trangers prĂ©sents au titre du regroupement familial n’ont plus besoin d’ĂȘtre dĂ©tenteurs d’un permis de sĂ©jour permanent pour bĂ©nĂ©ficier d’aides, mais ils doivent cependant possĂ©der un permis de sĂ©jour depuis 5 ans58.

Avec le retour d’une coalition de gauche au pouvoir, en 2011, les critĂšres d’admission des membres d’une famille ont Ă©tĂ© assouplis Ă  la suite du rĂ©examen de l’obligation « de tĂ©moigner d’un attachement au Danemark » pour les Ă©poux et partenaires. Le temps de sĂ©jour exigĂ©, dans la lĂ©galitĂ©, pour ne pas ĂȘtre soumis Ă  cette obligation passe de 28 Ă  26 ans. De mĂȘme, concernant les regroupements familiaux, le niveau des garanties financiĂšres nĂ©cessaires pour la venue d’un proche a Ă©tĂ© divisĂ© par deux59.

En 2012, le systĂšme par points du regroupement familial a lui aussi Ă©tĂ© supprimĂ©. DĂ©sormais, les Ă©trangers candidats au regroupement familial peuvent obtenir leur titre de sĂ©jour si le conjoint habite lĂ©galement au Danemark, si le conjoint et le demandeur ont au moins 24 ans, et si le demandeur passe avec succĂšs un test de danois au maximum 6 mois aprĂšs l’obtention du permis de sĂ©jour.

En 2018, un nouvel accord politique est trouvĂ© concernant le regroupement familial, en remplacement de la condition dite de rattachement : un parrainage est requis, le parrain doit parler correctement le danois, avoir 6 ans d’études dans le pays ou y avoir travaillĂ© 5 ans ; le demandeur doit parler au moins anglais ou avoir des notions de danois ; il doit aussi avoir accompli une annĂ©e d’étude supĂ©rieure (correspondante au niveau danois) ou avoir travaillĂ© 3 ans durant les cinq derniĂšres annĂ©es. Il faut remplir au moins quatre de ces six conditions60.

3

Une politique d’asile drastique

Notes

61.

Voir Martin Bak JÞrgensen, « Representations of the refugee crisis in Denmark: deterrence policies and refugee strategies », in Dalia Abdelhady, Nina Gren et Martin Joormann (dir.), Refugees and the Violence of Welfare Bureaucracies in Northern Europe, Manchester, Manchester University Press, 2020, p. 67-84.

+ -

Au cours de ces vingt derniĂšres annĂ©es, le Danemark a cherchĂ© Ă  restreindre les demandes d’asile en multipliant les conditions nĂ©cessaires Ă  l’obtention d’un permis de sĂ©jour permanent, en durcissant les conditions pour le regroupement familial des rĂ©fugiĂ©s, et, in fine en dissuadant les demandeurs d’asile de se tourner vers le Danemark. Le rythme des restrictions s’est accĂ©lĂ©rĂ© depuis la crise migratoire de 2015 en Europe. Depuis lors, plus d’une centaine de restrictions ont Ă©tĂ© instaurĂ©es par le ministĂšre de l’Immigration et de l’IntĂ©gration. Plus de la moitiĂ© de ces restrictions concernent les rĂ©fugiĂ©s. Les multiples changements de lois, de procĂ©dures, et la bureaucratisation du systĂšme peuvent d’ailleurs revĂȘtir un aspect dissuasif pour les demandeurs d’asile61. Nous prĂ©sentons ici les principales rĂ©formes, notamment sur le processus d’externalisation des demandes d’asile.

Nombre de demandes d’asile rapportĂ© Ă  la population totale (2008-2021, en %)

Source :

Eurostat.

Danemark : permis de rĂ©sidence accordĂ©s au nom de l’asile (1997-2021)

Notes

62.

OCDE, 2003, op. cit., p. 198.

+ -

63.

OCDE, Tendances des migrations internationales 2004, Sopemi Édition, 2004, p. 195-196.

+ -

64.

Ibid.

+ -

65.

RĂ©fugiĂ©s relocalisĂ©s dans diffĂ©rents pays dans le cadre d’un accord avec le Haut-Commissariat aux rĂ©fugiĂ©s des Nations unies.

+ -

66.

OCDE, Perspectives des migrations internationales 2006, Sopemi Édition, 2006, p. 190.

+ -

67.

Voir Constance Naud-Arcand, « La divergence des politiques nationales scandinaves en matiĂšre de migration irrĂ©guliĂšre : comparaisons et facteurs explicatifs », mĂ©moire en science politique sous la direction de Rex Brynen et d’Antonia Maioni, MontrĂ©al, universitĂ© McGill, dĂ©partement de science politique, 2013.

+ -

68.

OCDE, 2011, op. cit., p. 300.

+ -

69.

OCDE, 2015, op. cit., p. 208.

+ -

70.

OCDE, Perspectives des migrations internationales 2016, Ă©ditions de l’OCDE, 2016, p. 280.

+ -

71.

Ibid.

+ -

72.

Voir « Les politiques d’asile du Danemark… », art. cit.

+ -

73.

Ibid.

+ -

74.

Voir Martin Bak JĂžrgensen, art. cit.

+ -

75.

Ibid.

+ -

Avant 2002, il Ă©tait possible de dĂ©poser des demandes d’asile en dehors du territoire national danois. Depuis, seules sont examinĂ©es les demandes dĂ©posĂ©es sur le territoire national62. De mĂȘme, depuis cette date, les personnes dĂ©boutĂ©es du droit d’asile doivent immĂ©diatement quitter le territoire, alors qu’elles bĂ©nĂ©ficiaient auparavant d’un dĂ©lai de 15 jours pour le faire63. La loi indique que, pour obtenir le statut de rĂ©fugiĂ© permanent, il faut dĂ©sormais avoir rĂ©sidĂ© sept ans au Danemark, contre 3 ans auparavant, et que seuls les rĂ©fugiĂ©s statutaires peuvent l’obtenir, et non ceux qui bĂ©nĂ©ficient d’un « statut de protection64 ».

DĂšs 2005 le Danemark avait mis en place des critĂšres de sĂ©lection pour les rĂ©fugiĂ©s sous quota65, en fonction du potentiel d’intĂ©gration66. Cette dĂ©marche tĂ©moigne de la volontĂ© de sĂ©lectionner les candidats Ă  l’immigration, y compris ceux qui bĂ©nĂ©ficient de l’asile.

En 2007, de nouvelles mesures concernant les dĂ©boutĂ©s du droit d’asile candidats au retour volontaire ont Ă©tĂ© adoptĂ©es : en s’engageant Ă  retourner dans leur pays d’origine, ils peuvent dĂ©sormais bĂ©nĂ©ficier de 6 mois de formation professionnelle au Danemark. D’autres incitations, sous forme de contraintes ou de menaces, ont Ă©galement vu le jour : l’obligation de se prĂ©senter quotidiennement Ă  la police, le transfert dans un centre de dĂ©tention de migrants, l’arrĂȘt des prestations sociales, le risque d’emprisonnement d’un an67.

En 2010, le montant des indemnitĂ©s concernant les retours volontaires des Ă©trangers a Ă©tĂ© augmentĂ©, passant d’environ 3800 euros Ă  15.800 euros, afin d’inciter les Ă©trangers prĂ©sents sur le territoire danois Ă  retourner dans leur pays d’origine, en particulier ceux qui reprĂ©sentent un coĂ»t pour le systĂšme social (retraitĂ©s et inactifs), ou qui sont considĂ©rĂ©s comme inadaptĂ©s Ă  la sociĂ©tĂ© danoise. L’ñge pour bĂ©nĂ©ficier de l’« indemnitĂ© de rĂ©intĂ©gration des personnes ĂągĂ©es » est passĂ© de 60 Ă  55 ans, et le montant de l’indemnitĂ© a Ă©tĂ© augmentĂ©68.

Depuis 2012, les rĂ©fugiĂ©s et les demandeurs d’asile peuvent rĂ©sider en dehors des centres de rĂ©fugiĂ©s et avoir un emploi aprĂšs 6 mois de prĂ©sence au Danemark et ce, s’ils coopĂšrent avec les autoritĂ©s de maniĂšre satisfaisante.

En 2014, le critĂšre du potentiel d’intĂ©gration (fondĂ© sur les compĂ©tences et le niveau d’éducation) dans le processus de sĂ©lection des rĂ©fugiĂ©s a Ă©tĂ© supprimĂ© par la gauche revenue au pouvoir69. Il a Ă©tĂ© rĂ©introduit en 2015 par la droite70, accompagnĂ© de nouvelles restrictions :

– la limitation de la durĂ©e de sĂ©jour pour les rĂ©fugiĂ©s ;

– l’assouplissement des conditions de rĂ©vocation de leur titre de sĂ©jour ;

– la rĂ©duction de leurs avantages Ă©conomiques ;

– le report du droit au regroupement familial pour les rĂ©fugiĂ©s bĂ©nĂ©ficiant d’une protection temporaire71.

En 2015, au plus fort de la crise des migrants, le gouvernement a achetĂ© des emplacements publicitaires publiĂ©s dans les journaux libanais oĂč sont dĂ©taillĂ©es les nouvelles rĂšgles s’appliquant aux rĂ©fugiĂ©s : rĂ©duction de 50% des aides sociales accordĂ©es aux nouveaux rĂ©fugiĂ©s et instauration d’un dĂ©lai d’un an avant de pouvoir demander le regroupement familial72. Cette politique visait Ă  dissuader les demandeurs d’asile de s’adresser au Danemark. Il faut noter que le temps d’attente d’un rĂ©fugiĂ© pour demander le regroupement familial est passĂ© de 1 an Ă  3 ans en 2016. En 2021, cette durĂ©e a Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e comme une violation des droits humains par la Cour europĂ©enne des droits de l’homme. La durĂ©e a Ă©tĂ© ramenĂ©e Ă  2 ans en 2022, mais avec la possibilitĂ© de dĂ©passer ce dĂ©lai d’une annĂ©e en cas d’« afflux particuliĂšrement Ă©levĂ© de rĂ©fugiĂ©s73 ».

En 2016, la possibilitĂ© de confisquer des biens appartenant aux demandeurs d’asile a Ă©tĂ© instaurĂ©e afin de couvrir les frais de procĂ©dure et d’hĂ©bergement. Ces nouvelles rĂšgles ont Ă©tĂ© fortement mĂ©diatisĂ©es. Cette loi, souvent appelĂ©e « Jewellery law », transfĂšre aux rĂ©fugiĂ©s la responsabilitĂ© financiĂšre de la venue de leur famille au titre du regroupement familial, alors que l’État danois en avait la charge auparavant. Si elles ont soulevĂ© l’indignation d’une partie de l’opinion publique, ces mesures n’ont pas remis en cause le soutien Ă©lectoral des Danois Ă  une politique de gestion des flux migratoires fortement restrictive.

En 2019, la droite a accru les restrictions concernant l’accĂšs Ă  une rĂ©sidence permanente pour les rĂ©fugiĂ©s, ainsi que la possibilitĂ© d’un regroupement familial74. Par ailleurs, l’integration benefit (allocation d’intĂ©gration) accordĂ©e aux rĂ©fugiĂ©s a Ă©tĂ© renommĂ©e en return benefit (allocation de retour) : le gouvernement ne se concentre plus sur l’intĂ©gration des rĂ©fugiĂ©s mais sur la prĂ©paration de leur retour, l’asile devant ĂȘtre temporaire, le temps que le Danemark considĂšre de nouveau le pays d’origine comme sĂ»r et que le motif de l’asile disparaisse. Les rĂ©fugiĂ©s sont considĂ©rĂ©s comme des personnes susceptibles d’ĂȘtre expulsĂ©es Ă  tout moment et leurs possibilitĂ©s d’intĂ©gration en sont rĂ©duites d’autant. Il faut noter qu’il revient au Danemark de dĂ©finir si un pays est sĂ»r ou pas et, in fine, s’il est possible ou non de renvoyer les rĂ©fugiĂ©s dans leur pays d’origine75.

La « Jewellery Law » : retour sur une loi qui a fait polémique
La loi « Jewellery Act », ou « Jewellery Law », a Ă©tĂ© adoptĂ©e par le Parlement danois le 26 janvier 2016. Le projet de loi avait Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© par le gouvernement minoritaire de centre droit conduit par Lars LĂžkke Rasmussen. Parmi un ensemble de mesures visant en rĂ©alitĂ© Ă  produire un effet de dissuasion, le texte entend restreindre de maniĂšre drastique les droits des demandeurs d’asile. Il comprend notamment la saisie des objets de valeur des migrants afin de contribuer aux frais impliquĂ©s par l’accueil et le traitement des dossiers. Les autoritĂ©s danoises ont donc le pouvoir de rechercher et de confisquer l’argent, les bijoux et autres objets, dĂšs lors que leur valeur est supĂ©rieure Ă  10.000 couronnes danoises (environ 1340 euros) et qu’ils n’ont pas de signification sentimentale (bague de mariage, par exemple). Le projet de loi a Ă©tĂ© approuvĂ© par 81 des 109 dĂ©putĂ©s prĂ©sents sur les 179 membres du Folketing. Les dĂ©putĂ©s du Parti social-dĂ©mocrate, dans l’opposition, ont votĂ© l’adoption de ces mesures.

La « Jewellery Law » vue par les opinions publiques

Question : « Le Danemark va adopter une loi qui oblige les rĂ©fugiĂ©s Ă  remettre leurs objets de valeur et leur argent aux autoritĂ©s afin de contribuer aux frais d’accueil lorsqu’ils demandent l’asile. Seriez-vous favorable ou opposĂ© Ă  une loi similaire dans votre pays ? »

Source :

yougov.com

4

L’externalisation de la gestion de l’asile Ă  un pays tiers

La loi sur l’externalisation du traitement des visas a Ă©tĂ© adoptĂ©e le 3 juin 2021, par une large majoritĂ© des dĂ©putĂ©s danois (70 voix contre 24), sous le gouvernement social-dĂ©mocrate de Mette Frederiksen. Par ce dispositif, aprĂšs une procĂ©dure d’évaluation de la transfĂ©rabilitĂ© des demandeurs, le Danemark cherche Ă  les orienter vers le pays tiers oĂč leur demande sera examinĂ©e. Tout demandeur d’asile au Danemark sera donc, une fois sa demande enregistrĂ©e, envoyĂ© dans un centre d’accueil d’un pays hĂŽte situĂ© en dehors de l’Union europĂ©enne76. S’il n’obtient pas le statut de rĂ©fugiĂ©, le migrant devra quitter le pays hĂŽte. Ceux qui obtiendraient le droit d’asile ne seraient pas pour autant autorisĂ©s Ă  venir au Danemark. TrĂšs diffĂ©remment, ils se verraient reconnus dans le statut danois de rĂ©fugiĂ© Ă  condition de rester dans le pays hĂŽte chargĂ© de la gestion des visas77 et qui pourra les transfĂ©rer vers un autre pays d’accueil. Il est prĂ©vu de confier entiĂšrement la gestion des demandes de visas au pays hĂŽte, sur financements danois. Le choix du pays hĂŽte fait l’objet de discussions avec diffĂ©rents pays, comme l’Égypte, l’ÉrythrĂ©e et l’Éthiopie, mais c’est avec le Rwanda qu’elles semblent le plus avancĂ©es.

L’objectif Ă©noncĂ© par la PremiĂšre ministre est de dissuader les demandeurs d’asile afin de n’avoir aucune demande pour le Danemark78. Selon le gouvernement, cette politique procĂšde d’un raisonnement humanitaire : il s’agit de dissuader les venues au Danemark, en dissuadant les migrants de perdre leur argent et de risquer leur vie en recourant aux passeurs pour chercher Ă  rejoindre le pays par la MĂ©diterranĂ©e.

La politique d’externalisation des visas fait l’objet de critiques. Il lui est reprochĂ© de favoriser l’immigration illĂ©gale en dĂ©courageant les candidats Ă  l’immigration lĂ©gale, au risque d’augmenter le nombre des sans-papiers ainsi que la dĂ©pendance des migrants aux passeurs. Sur un autre plan, on souligne que l’externalisation implique de s’engager dans une coopĂ©ration avec des systĂšmes militaires et de sĂ©curitĂ© de pays tiers possiblement autoritaires, voire responsables de rĂ©pression et de violation des droits humains, ce qui pourrait intensifier les violences, les abus et exactions contre les personnes en situation de fragilitĂ© comme le sont la plupart des rĂ©fugiĂ©s79. Les critiques se placent aussi sur le plan du droit international.

Le transfert d’un demandeur d’asile d’un État Ă  un autre n’est pas une violation du droit international en soi, car il est possible de partager la prise en charge des rĂ©fugiĂ©s entre États. En revanche, le transfert d’un demandeur d’asile Ă  un État qui ne serait pas en mesure de fournir un ensemble de droits et de protections aux demandeurs d’asile poserait un grave problĂšme80. Filippo Grandi, haut-commissaire aux rĂ©fugiĂ©s des Nations unies, s’est dit prĂ©occupĂ© par la politique danoise d’externalisation de la gestion des visas, Ă  laquelle il a prĂ©sentĂ© ses objections81. Au-delĂ  de l’argument humanitaire, il existe des risques de non-respect de la convention relative au statut des rĂ©fugiĂ©s et de la Convention europĂ©enne des droits de l’homme. Le Danemark doit ainsi garantir le respect du principe de non-refoulement, et donc d’ĂȘtre en mesure d’empĂȘcher le transfert des personnes qui craignent avec raison d’ĂȘtre persĂ©cutĂ©es ou de subir des atteintes graves. Il est demandĂ© au Danemark de s’assurer de cela, non seulement sur son territoire mais aussi dans le centre du pays tiers. Il lui est Ă©galement demandĂ© de s’assurer que les demandeurs d’asile bĂ©nĂ©ficient de procĂ©dures efficaces et fiables, d’une aide juridique, et qu’ils soient correctement informĂ©s de la maniĂšre dont fonctionne le systĂšme de gestion des visas, que les demandeurs d’asile puissent faire appel de la dĂ©cision auprĂšs d’une autoritĂ© compĂ©tente indĂ©pendante et qu’ils ne fassent pas l’objet de dĂ©tention arbitraire ou d’autres mesures de restrictions de circulation.

Il faut noter qu’en avril 2022 le Royaume-Uni et le Rwanda ont signĂ© un protocole d’accord prĂ©voyant la mise en place d’un partenariat en matiĂšre d’asile. Le Rwanda s’engagerait ainsi Ă  recevoir les demandeurs d’asile du Royaume-Uni, Ă  examiner leur demande, Ă  les accueillir et Ă  leur fournir une protection adĂ©quate dans le cas oĂč leur demande serait acceptĂ©e, ou Ă  les expulser le cas Ă©chĂ©ant82.

III Partie

La politique danoise d’immigration: ratification populaire et consolidation dĂ©mocratique

1

Les élections de 2022 : échec des populistes, réélection des sociaux-démocrates

Notes

84.

Voir Corinne Deloy, « Les Ă©lections en 2022 », in Dominique ReyniĂ© (dir.), L’Opinion europĂ©enne 2020-2022, Paris, Fondation pour l’innovation politique, 2022.

+ -

85.

La formation avait lancĂ© un ultimatum Ă  Mette Frederiksen pour convoquer des Ă©lections gĂ©nĂ©rales au plus tard Ă  l’ouverture de la session du Parlement, le 4 octobre 2022. Cette motion de censure Ă©tait une consĂ©quence de la gestion du scandale des visons. En novembre 2020, environ 16 millions de visons ont Ă©tĂ© tuĂ©s par dĂ©cision du gouvernement aprĂšs l’identification d’un variant du coronavirus dans les Ă©levages du pays. Il semble cependant que, ce faisant, le gouvernement ait outrepassĂ© ses pouvoirs en prenant la dĂ©cision de supprimer les visons car il ne disposait en effet d’aucune base lĂ©gale pour ce faire. Le 30 juin 2022, une commission d’enquĂȘte a affirmĂ© que Mette Frederiksen avait dĂ©libĂ©rĂ©ment trompĂ© ses compatriotes mais qu’elle avait Ă©tĂ© ignorante du fait que l’abattage des visons Ă©tait une action illĂ©gale. La PremiĂšre ministre a mis en avant le facteur risque, arguant du fait qu’elle se devait de protĂ©ger la population.

+ -

La PremiĂšre ministre Mette Frederiksen a fait sa carriĂšre Ă  l’aile gauche du Parti social-dĂ©mocrate. Elle en a pris la direction en juin 2015. Mais, alors qu’elle avait combattu les tenants d’une politique migratoire restrictive, elle change brutalement de position. Selon son biographe Thomas Larsen, citĂ© par Le Temps, « son passage au MinistĂšre du travail, puis Ă  la Justice, lui a ouvert les yeux sur les failles de la politique d’intĂ©gration danoise ». Thomas Larsen cite un document stratĂ©gique interne au Parti social-dĂ©mocrate. Cette note Ă©laborĂ©e en 2014 dans la perspective de l’arrivĂ©e de Mette Frederiksen Ă  la tĂȘte du parti, estime que l’hostilitĂ© des sociaux-dĂ©mocrates aux politiques d’immigration restrictives a jetĂ© des Ă©lecteurs prĂ©occupĂ©s par ce thĂšme dans les bras des populistes du DFP. Le document prĂ©conise une reconquĂȘte de l’électorat par un positionnement fort sur « la politique des valeurs »83. C’est exactement ce qu’a fait Mette Frederiksen, en 2019 comme en 2022.

Le 1er novembre 2022, la coalition des forces de gauche, nommĂ©e « Bloc rouge », est arrivĂ©e en tĂȘte des Ă©lections lĂ©gislatives danoises84. Le Parti social-dĂ©mocrate est parvenu Ă  conserver le pouvoir, recueillant 27,5% des suffrages et 50 des 179 siĂšges du Folketing, soit 2 Ă©lus de plus qu’en 2019. La formation reste de loin la premiĂšre du pays.

Plus Ă  gauche, le Parti socialiste populaire a obtenu 8,2% des voix et 15 siĂšges (+ 1). Par ailleurs, la Liste de l’unitĂ©-Alliance rouge-verte a recueilli 5,1% des suffrages et 9 siĂšges, soit un recul de 4 siĂšges, tandis que l’Alternative, formation Ă©cologiste et proeuropĂ©enne, a recueilli 3,3% des suffrages et gagnĂ© 6 siĂšges. Le Parti social-libĂ©ral, de centre gauche, a Ă©tĂ© sanctionnĂ© pour avoir Ă©tĂ© Ă  l’origine de la chute du gouvernement social- dĂ©mocrate provoquant l’organisation d’élections anticipĂ©es (de sept mois)85. Le Parti social-libĂ©ral n’a recueilli que 3,8% des suffrages exprimĂ©s, passant de 16 Ă  7 dĂ©putĂ©s, soit l’un des rĂ©sultats les plus faibles de son histoire.

Ensemble, ces cinq formations de gauche ont obtenu 48,1% des suffrages et 87 siĂšges. Les forces de gauche remportent Ă©galement les deux siĂšges du Groenland et un des Ăźles FĂ©roĂ©, ce qui leur permet d’atteindre la majoritĂ© des 90 siĂšges. Le « Bloc bleu », dĂ©signant les forces de droite, a obtenu 41,1% des voix et 73 siĂšges. Le Parti libĂ©ral a recueilli 13,3% des voix (23,4% en 2019), perdant la moitiĂ© de ses dĂ©putĂ©s, passant de 43 Ă  23 Ă©lus, soit son plus mauvais rĂ©sultat depuis les Ă©lections lĂ©gislatives de 1988. L’Alliance libĂ©rale a obtenu 7,8% des suffrages et 14 siĂšges, soit 10 dĂ©putĂ©s supplĂ©mentaires par rapport Ă  2019 ; le Parti populaire conservateur a recueilli 5,5% des voix et 10 siĂšges (contre 12 prĂ©cĂ©demment).
Les ModĂ©rĂ©s, formation indĂ©pendante n’appartenant Ă  aucun des deux blocs, créée par l’ancien Premier ministre (2015-2019) et dirigeant du Parti libĂ©ral Lars LĂžkke Rasmussen, font leur entrĂ©e au Parlement, avec 9,2% des suffrages exprimĂ©s et 16 Ă©lus.

L’évĂ©nement le plus spectaculaire a Ă©tĂ© le nouveau recul du Parti du peuple danois, emmenĂ© par Morten Messerschmidt. Il faut mĂȘme parler d’effondrement. En effet, le Parti du peuple danois n’obtient que 2,6% des suffrages exprimĂ©s et 5 siĂšges, contre 16 dans la lĂ©gislature prĂ©cĂ©dente, loin des 21,1% et des 37 siĂšges obtenus lors des Ă©lections de 2015. Il enregistre son plus mauvais rĂ©sultat, vingt-quatre ans aprĂšs son entrĂ©e au Folketing. Cependant, il faut noter l’apparition des DĂ©mocrates du Danemark, un nouveau parti populiste Ă©voquant les DĂ©mocrates de SuĂšde, fondĂ© par Inger StĂžjberg, l’ancienne ministre de l’Immigration et de l’IntĂ©gration (2015-2019) et anciennement membre du Parti libĂ©ral. Avec 8,1% des suffrages et 14 dĂ©putĂ©s, les DĂ©mocrates du Danemark font leur entrĂ©e au Parlement. La Nouvelle Droite, le parti nationaliste, obtient 3,7% des voix et 6 Ă©lus (contre 2,4% et 4 siĂšges en 2019).

Enfin, relevons qu’en 2022, la participation Ă©lectorale (84,1%) a Ă©tĂ© proche de celle de 2019 (84,6%), donc maintenue Ă  un niveau important mĂȘme s’il est le plus faible depuis 1990.

DĂšs la campagne pour les Ă©lections lĂ©gislatives de 2022, Mette Frederiksen a dit son souhait d’un gouvernement de large coalition. Sa composition a Ă©tĂ© annoncĂ©e le 15 dĂ©cembre 2022. Le nouveau gouvernement Frederiksen comprend des ministres issus du Parti social-dĂ©mocrate, du parti libĂ©ral Venstre (centre droit/droite) et des ModĂ©rĂ©s (centre/centre droit). Ensemble, ces trois formations rassemblent 89 dĂ©putĂ©s, soit un dĂ©putĂ© de moins que la majoritĂ© du Folketing (179 siĂšges). Cependant, quatre autres partis, qui comptent au total 10 dĂ©putĂ©s, ont fait connaĂźtre leur intention de soutenir le nouveau gouvernement : le parti de l’Union (centre droit), le Parti social-dĂ©mocrate des Îles FĂ©roĂ©, Siumut (le parti social-dĂ©mocrate du Groenland) et Inuit Ataqatigiit (parti de gauche du Groenland).

Les élections législatives danoises en 2019 et en 2022
Participation : 2019, 84,6% ; 2022, 84,1%

Les transferts électoraux entre 2019 et 2022 (élections législatives)
Le cas des populistes du Parti du peuple danois

Source :

DR.DK, MeningsmÄling.

Note : Les donnĂ©es d’opinion concernant les Ă©lections lĂ©gislatives de 2022 montrent que 10 % des Ă©lecteurs qui ont votĂ© pour le Parti du peuple danois en 2019 rĂ©pondaient, dans le sondage du 27 octobre 2022, vouloir voter pour les sociaux-dĂ©mocrates le 1er novembre 2022. On voit ici l’importance pour les partis danois d’associer la dĂ©fense de l’État providence Ă  une politique migratoire restrictive et intĂ©grative.

En 2022, le Parti du peuple danois ne conserve que 20 % de ses Ă©lecteurs de 2019. Son Ă©lectorat s’est dispersĂ© entre le Parti social-dĂ©mocrate et les partis populistes concurrents : parmi les Ă©lecteurs du Parti du peuple danois en 2019, 38 % rĂ©pondent en 2022 vouloir voter pour la nouvelle formation, les DĂ©mocrates du Danemark, et 14 % pour la Nouvelle droite.

Les transferts électoraux entre 2019 et 2022 (élections législatives)
Le cas du Parti social-démocrate

Source :

DR.DK, MeningsmÄling.

Note : Entre les lĂ©gislatives de 2019 et celles de 2022, les sociaux-dĂ©mocrates conservent la plupart de leurs Ă©lecteurs : 77% des Ă©lecteurs sociaux-dĂ©mocrates aux lĂ©gislatives de 2019 annonçaient dans un sondage du 27 octobre 2022 avoir l’intention de maintenir leur confiance au Parti social-dĂ©mocrate lors des lĂ©gislatives du 1er novembre 2022. Parmi les Ă©lecteurs ayant votĂ© social-dĂ©mocrate en 2019 mais dĂ©clarant qu’ils allaient voter pour un autre parti en 2022, 14% optait pour un parti plus Ă  droite : 4% vers les ModĂ©rĂ©s, 3% vers le Parti libĂ©ral, 2% vers les DĂ©mocrates du Danemark, 2% vers l’Alliance libĂ©rale, 1% vers le Parti social-libĂ©ral, 1% vers le Parti populaire conservateur et 1% vers la Nouvelle Droite. Ces transferts en faveur de partis de droite mettent en lumiĂšre la pression Ă©lectorale systĂ©mique qui s’exerce sur la politique danoise en gĂ©nĂ©ral et sur les sociaux-dĂ©mocrates en particulier. À l’évidence, ces derniers courraient le risque de perdre une partie significative de leurs Ă©lecteurs si leur politique migratoire Ă©tait jugĂ©e inadaptĂ©e ou inefficace. Seuls 7% des Ă©lecteurs des sociaux-dĂ©mocrates de 2019 rĂ©pondent vouloir voter pour des partis plus Ă  gauche en 2022 (5% pour le Parti populaire socialiste, 1% pour l’Alliance rouge et verte et 1% pour L’Alternative)*.

Les transferts Ă©lectoraux enregistrĂ©s en faveur du Parti social-dĂ©mocrate entre 2019 et 2022 tĂ©moignent de sa capacitĂ© Ă  attirer un Ă©lectorat de droite. Ainsi, en 2019 parmi les Ă©lecteurs du Parti social-libĂ©ral, 15% rĂ©pondaient dans le sondage du 27 octobre 2022 qu’ils allaient voter pour les Sociaux-dĂ©mocrates, de mĂȘme que 12% des Ă©lecteurs des ChrĂ©tiens dĂ©mocrates en 2019, 11% des Ă©lecteurs du Parti populaire socialiste en 2019, de ceux de l’Alliance rouge et verte et 10% de ceux qui avaient votĂ© pour le Parti du peuple danois.

* Le total des transferts de voix n’est pas Ă©gal Ă  100 car les rĂ©sultats ne tiennent pas compte des dĂ©cimales.

Les donnĂ©es d’opinion attestent Ă  leur maniĂšre de l’existence d’un consensus en faveur d’une politique restrictive et intĂ©gratrice. Entre janvier 2020 et novembre 2022, le thĂšme de l’immigration est passĂ© de la deuxiĂšme place Ă  la huitiĂšme place dans les prĂ©occupations de la population. De mĂȘme, l’inquiĂ©tude Ă  l’Ă©gard des politiques sociales et de l’État providence est passĂ©e de la troisiĂšme position en janvier 2020 Ă  la sixiĂšme position en novembre 2022.

Au Danemark, la prĂ©occupation pour l’immigration est en net recul
Question : « Parmi les problÚmes suivants, quel est celui que le gouvernement devrait traiter en premier ? »

Source :

Ipsos Denmark, What Worries Denmark? – October 2022, 1er novembre 2022.

Note : Le total des prĂ©occupations ne fait pas 100%, l’institut de sondage Ipsos Denmark ne retenant que les 10 premiĂšres prĂ©occupations dans la prĂ©sentation de ses donnĂ©es. Certains items n’apparaissent donc plus sur ce graphique, dĂšs lors qu’ils ne figurent plus parmi les dix principales prĂ©occupations.

2

Cohésion nationale et confiance interpersonnelle

Notes

86.

Voir, par exemple, Michel ForsĂ© et Maxime Parodi, « Redistribution et immigration en Europe. Y a-t-il un dilemme ? », Revue de l’OFCE, n° 169, septembre 2020, p. 133-160.

+ -

87.

Selon Jean-Louis ThiĂ©bault, Putnam « considĂšre que la performance institutionnelle est meilleure dans une sociĂ©tĂ© qui a hĂ©ritĂ© d’un Ă©lĂ©ment substantiel de capital social, sous la forme de confiance, de normes de rĂ©ciprocitĂ© et de rĂ©seaux d’engagement civique, qui peuvent amĂ©liorer l’efficacitĂ© d’une sociĂ©tĂ© en facilitant la coopĂ©ration volontaire. La coopĂ©ration volontaire est favorisĂ©e par le capital social » (Jean- Louis ThiĂ©bault, « Les travaux de Robert D. Putnam sur la confiance, le capital social, l’engagement civique et la politique comparĂ©e », Revue internationale de politique comparĂ©e, vol. 10, n° 3, automne 2003, p. 345).

+ -

88.

Richard Alba et Victor Nee, Remaking the American Mainstream. Assimilation and Contemporary Immigration, Cambridge (MA), Harvard University Press, 2003, p. 32. Voir Ă©galement Robert D. Putnam, « E Pluribus Unum: Diversity and Community in the Twenty-first Century The 2006 Johan Skytte Prize Lecture », Scandinavian Political Studies, vol. 30, n° 2, juin 2007, p. 137-174 ; Yann Algan, Sergei Guriev, Elias Papaioannou et Evgenia Passari, « The European trust crisis and the rise of populism », brooking. edu, 7 septembre 2017 ; et Yann Algan, Elizabeth Beasley, Daniel Cohen et Martial Foucault, Les Origines du populisme. EnquĂȘte sur un schisme politique et social, Paris, Seuil, 2019.

+ -

89.

Voir Nils Holtug, art. cit.

+ -

90.

Dominique ReyniĂ© (dir.), LibertĂ©s : l’épreuve du siĂšcle. Une enquĂȘte planĂ©taire sur la dĂ©mocratie dans 55 pays, Paris, Fondation pour l’innovation politique-International Republican Institute-Community of Democracies,-Konrad Adenauer Stiftung-Genron NPO-FundaciĂłn Nuevas Generaciones-RepĂșblica do AmanhĂŁ, 2022, p. 37.

+ -

91.

Commission européenne, « Eurobarometer 71. Future of Europe », janvier 2010, p. 52.

+ -

Comme le montrent de multiples enquĂȘtes d’opinion, au Danemark ou dans des pays comparables s’installe la crainte qu’une sociĂ©tĂ© devenue multiculturelle soit traversĂ©e de conflits. De fait, il est Ă©tabli, au moins dans les sociĂ©tĂ©s dĂ©mocratiques, qu’il existe un lien entre l’avĂšnement du multiculturalisme et la montĂ©e de la dĂ©fiance interpersonnelle. Or, la montĂ©e de la dĂ©fiance interpersonnelle et le multiculturalisme affaiblissent l’adhĂ©sion Ă  l’État providence. Un niveau satisfaisant d’adhĂ©sion aux prĂ©lĂšvements obligatoires justifiĂ©s par la redistribution des richesses, Ă  la lutte contre les inĂ©galitĂ©s et Ă  la solidaritĂ© implique un niveau de confiance interpersonnelle qui semble inaccessible dans les sociĂ©tĂ©s multiculturelles. Certains auteurs estiment que l’absence d’un État providence aux États-Unis est une consĂ©quence des trop grandes diffĂ©rences culturelles entre les groupes composant la sociĂ©tĂ©86. L’augmentation de l’immigration en Europe pourrait bien menacer le consentement aux conditions de l’État providence.

L’une des contributions les plus importantes sur ce sujet sont les travaux de Robert D. Putnam, qui montrent qu’une forte augmentation de l’immigration entraĂźne un multiculturalisme, provoquant une Ă©rosion de la solidaritĂ© et, plus globalement, de ce qu’il nomme le « capital social », dont la confiance est un Ă©lĂ©ment dĂ©terminant87. Putnam rappelle que les Ă©tudes de psychosociologie et de sociologie montrent qu’il est plus facile pour les individus de se faire confiance et de coopĂ©rer lorsque la distance sociale qui les sĂ©pare est moindre. Il cite Ă  l’appui Richard Alba et Victor Nee : « Lorsque la distance sociale est faible, il existe un sentiment d’identitĂ© commune, de proximitĂ© et d’expĂ©riences partagĂ©es. Mais lorsque la distance sociale est grande, les gens perçoivent et traitent l’autre comme appartenant Ă  une catĂ©gorie diffĂ©rente 88. » La distance sociale dĂ©pend Ă  son tour de l’identitĂ© sociale, de l’idĂ©e que nous nous faisons de nous- mĂȘmes, du groupe auquel nous appartenons. Cette identitĂ© rĂ©sulte de l’histoire et des transformations sociales et en partie aussi de processus intentionnels tels que le prosĂ©lytisme religieux, les mobilisations sociales et les campagnes politiques.

Il est Ă©vident que les phĂ©nomĂšnes migratoires comptent parmi les forces qui agissent dans le sens d’une dĂ©construction des identitĂ©s nationales et sociales. Les donnĂ©es que Putnam a rĂ©coltĂ©es aux États-Unis montrent, selon lui, que dans les quartiers multiculturels, c’est-Ă -dire ethniquement diversifiĂ©s, les habitants ont tendance Ă  se replier sur eux-mĂȘmes, et ce, quelles que soient les origines. Il montre aussi que la confiance interpersonnelle y est plus faible, y compris envers les personnes de son propre groupe d’appartenance, que l’altruisme et la coopĂ©ration y sont plus rares, que les amis y sont moins nombreux.

À tout le moins, pour ce qui concerne le Danemark, il est admis que la diversitĂ© ethnoculturelle est perçue comme un facteur d’affaiblissement de la cohĂ©sion sociale89. Ce processus d’érosion de l’identitĂ© sociale, de perte du capital social et de confiance est bien perçu par les individus, qui s’en inquiĂštent vivement, comme le reflĂštent les rĂ©sultats Ă©lectoraux et les enquĂȘtes d’opinion dans de nombreux pays. Ainsi, en septembre 2021, selon les donnĂ©es d’une enquĂȘte internationale rĂ©alisĂ©e dans 55 pays, plus des deux tiers des Danois (69%) indiquaient ĂȘtre « trĂšs inquiet » et « plutĂŽt inquiet » de l’immigration (pour une moyenne de 68% au sein de l’Union europĂ©enne et de 73% en France). De mĂȘme, 71% des Danois se disaient « trĂšs inquiet » et « plutĂŽt inquiet » de l’islamisme (72% des EuropĂ©ens et 84% des Français)90. Il y a seulement treize ans, deux tiers des Danois (65%) Ă©taient d’accord avec l’idĂ©e selon laquelle « la prĂ©sence de personnes d’autres groupes ethniques est une chance pour la culture de leur pays », contre 54% des EuropĂ©ens91.

Bien que certains acteurs politiques, en particulier autour du Parti du peuple danois, ont pu s’opposer Ă  l’immigration au nom d’un impĂ©ratif d’homogĂ©nĂ©itĂ© ethnique, la victoire des sociaux-dĂ©mocrates procĂšde d’un nationalisme social assumĂ© au nom de l’État providence. C’est sur cette base que les politiques migratoires restrictives ont Ă©tĂ© conçues Ă  partir des annĂ©es 2000. La politique restrictive, en matiĂšre de flux, est motivĂ©e par les conditions requises pour que l’intĂ©gration soit effective. Le partage des valeurs sur lesquelles repose l’État providence avec de nouveaux arrivants, issus de pays dĂ©pourvus d’une telle culture, suppose d’en limiter le nombre. La politique restrictive prĂ©cĂšde et permet l’intĂ©gration.

La confiance interpersonnelle des Danois est parmi les plus élevées en Europe
Question : « D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, vous diriez que… »
Base : les pays de l’Union europĂ©enne, le Royaume-Uni, la Suisse et la NorvĂšge

Copyright :

Fondation pour l’innovation politique

Source :

Dominique ReyniĂ© (dir.), LibertĂ©s : l’Ă©preuve du siĂšcle, enquĂȘte rĂ©alisĂ©e en partenariat avec la Fondation pour l’innovation politique, l’International Republican Institute, la Community of Democracies, la Konrad-Adenauer-Stiftung, Genron NPO, la FundaciĂłn Nuevas Generaciones et RepĂșblica do AmanhĂŁ, janvier 2022, 96 pages.

Notes

92.

Voir en particulier Barbara Fersch, Karen Nielsen Breidahl, “Building, breaking, overriding…? Migrants and institutional trust in the Danish welfare state”, International Journal of Sociology and Social Policy, volume 38, n°07-8, pp. 592-605, juillet 2018.

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L’intĂ©gration des immigrĂ©s et la cohĂ©sion sociale

« L’un des points centraux des dĂ©bats danois sur l’intĂ©gration et l’immigration est la place accordĂ©e Ă  la cohĂ©sion sociale. Ce sujet est devenu important quand l’ancien Premier ministre social-dĂ©mocrate, Poul Nyrup Rasmussen, a commencĂ©, Ă  la fin des annĂ©es 1990, Ă  exprimer sa prĂ©occupation pour la “cohĂ©sion” en tant que ciment de la sociĂ©tĂ©. Avec l’élection de la coalition libĂ©rale-conservatrice en 2001, la rĂ©fĂ©rence Ă  la cohĂ©sion sociale s’est “ethnicisĂ©e” en ce sens que la diversitĂ© ethnique et d’autres formes de diversitĂ© ont Ă©tĂ© considĂ©rĂ©es comme une menace pour la cohĂ©sion de la sociĂ©tĂ©. En 2007, dans son discours prononcĂ© Ă  l’occasion du Jour de la Constitution, le Premier ministre Anders Fogh Rasmussen a dĂ©clarĂ© : “Si nous voulons maintenir le haut niveau de cohĂ©sion sociale nĂ©cessaire au progrĂšs et Ă  la stabilitĂ© du Danemark, il est essentiel que nous continuions Ă  nous reconnaĂźtre, en tant qu’ĂȘtres humains et citoyens du Danemark dans la sphĂšre publique, non en tant que reprĂ©sentants de diffĂ©rentes religions.”

L’idĂ©e selon laquelle la diversitĂ© ethnique est un problĂšme pour la cohĂ©sion sociale a Ă©tĂ© abordĂ©e plus succinctement par l’ancienne ministre de l’IntĂ©rieur, Karen Jespersen, membre du Parti libĂ©ral. En se basant sur des rĂ©sultats d’enquĂȘtes d’opinion, elle a Ă©tabli un lien entre le fait que les Danois soient les personnes les plus heureuses au monde, avec le plus haut niveau de confiance, et le fait que le Danemark soit une nation ethnoculturellement homogĂšne. Cette homogĂ©nĂ©itĂ© et ses effets positifs sont toutefois perçus comme menacĂ©s. Selon Jespersen et Pittelkow, “la crainte principale n’est pas de savoir s’il y aura une intĂ©gration sur le marchĂ© du travail ou dans le systĂšme Ă©ducatif. Il s’agit de quelque chose de plus fondamental encore : le risque de ne pas faire partie d’une communautĂ© de valeurs (vĂŠrdifĂŠllesskab), ces valeurs qui sous-tendent la sociĂ©tĂ© dans laquelle on vit. Si une telle communautĂ© devait faire dĂ©faut, la cohĂ©sion sociale serait menacĂ©e. Le capital social, qui crĂ©e la confiance entre les citoyens, ferait dĂ©faut. Des chercheurs ont montrĂ© que, dans une sociĂ©tĂ© donnĂ©e, il existe une relation entre l’existence de grandes diffĂ©rences ethnoculturelles et un faible niveau de confiance interpersonnelle. Cela empĂȘche la sociĂ©tĂ© de bien fonctionner et cela rĂ©duit les capacitĂ©s Ă  poursuivre des objectifs politiques communs”.

La question de la cohĂ©sion sociale joue un rĂŽle primordial dans le dĂ©bat danois ; elle est considĂ©rĂ©e comme particuliĂšrement importante dans une sociĂ©tĂ© attachĂ©e Ă  l’égalitĂ© et Ă  des niveaux Ă©levĂ©s de dĂ©penses sociales. Le haut niveau de confiance interpersonnelle des Danois est souvent mentionnĂ© comme un facteur clĂ© lorsqu’il s’agit d’expliquer pourquoi le Danemark demeure Ă©conomiquement prospĂšre et compĂ©titif malgrĂ© des prĂ©lĂšvements obligatoires et des prestations sociales Ă©levĂ©s impliquant des incitations Ă©conomiques au travail relativement faibles.

La cohĂ©sion sociale est jugĂ©e menacĂ©e par un communautarisme ouvrant sur le dĂ©veloppement de conflits religieux et politiques, de sociĂ©tĂ©s parallĂšles et de la criminalitĂ©, dĂ©gradant entre les citoyens la solidaritĂ© requise par l’État providence.

Il en rĂ©sulte une lutte pour savoir, d’une part, quelles sont les valeurs propices Ă  la stabilitĂ© sociale et politique et, d’autre part, quelles valeurs dĂ©finissent l’identitĂ© danoise, l’hypothĂšse Ă©tant que les rĂ©ponses Ă  ces deux questions sont les mĂȘmes. Une “commission des valeurs” a Ă©tĂ© mise en place par le gouvernement libĂ©ral- conservateur afin d’identifier les valeurs importantes pour les Danois. Cette commission a Ă©tĂ© abandonnĂ©e lorsque la coalition dirigĂ©e par les sociaux-dĂ©mocrates a pris le pouvoir [en octobre 2011].

Appelons “conceptions communes” les valeurs qui favorisent la cohĂ©sion sociale. Plus prĂ©cisĂ©ment, une “conception commune” peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un ensemble de valeurs, formelles ou informelles, rĂ©glant les conditions dans lesquelles les individus interagissent au sein d’un groupe, y compris la distribution des avantages politiques, sociaux et culturels, dans le but de garantir la perpĂ©tuation au sein de ce groupe de biens sociaux tels que la confiance, la disponibilitĂ© Ă  la coopĂ©ration, la stabilitĂ© des rĂšgles, le sentiment d’appartenance et la solidaritĂ©. »

Nils Holtug, « Danish Multiculturalism, Where Art Thou? », in Raymond Taras (dir.), Challenging Multiculturalism. European models of diversity, Edimbourg, Edinburgh University Press, 2013, chap. 9, p. 196-197.
Traduction de la Fondation pour l’innovation politique.

 

Certains travaux se sont penchĂ©s sur la question de savoir comment Ă©merge la confiance dans les institutions de l’État providence. Ainsi, Barbara Fersch et Karen Nielsen Breidahl ont menĂ© une sĂ©rie d’entretiens avec des migrants Ă  ce sujet92. Les deux sociologues ont pu Ă©clairer le processus d’intĂ©gration en suivant plus spĂ©cifiquement la nature et l’évolution des relations qu’ils entretiennent avec des institutions dont ils font peu Ă  peu l’expĂ©rience. Les auteurs estiment que « l’expĂ©rience perçue de justice distributive semble ĂȘtre d’une importance cruciale pour l’Ă©tablissement de la confiance ». De mĂȘme, nous disent les chercheuses, l’acquisition d’une confiance dans les mĂ©canismes de type « freins et contrepoids » au sein de l’État providence favorise la neutralisation d’expĂ©riences nĂ©gatives lors des relations avec les agents de l’État providence.

La lecture de tels travaux incline Ă  penser que l’efficacitĂ© de l’intĂ©gration des migrants est dĂ©pendante d’une vĂ©ritable politique publique dĂ©diĂ©e. Les effets que l’on peut attendre d’une harmonisation tendancielle, naturelle en quelque sorte, opĂ©rant progressivement par le simple fait de partager la vie d’une sociĂ©tĂ© qui n’est pas la sienne, ne suffiront pas ou seront trop lents. Une vĂ©ritable politique publique de l’intĂ©gration suppose une bonne comprĂ©hension des mĂ©canismes gĂ©nĂ©rateurs de confiance.

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La politique danoise d’immigration et l’avenir de la gauche europĂ©enne

Notes

93.

Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation? ConfĂ©rence faite en Sorbonne, le 11 mars 1882, Paris, Calmann LĂ©vy, 2e Ă©d., 1882, p.26.

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Aujourd’hui, au Danemark, la politique migratoire fait l’objet d’un consensus, comme le montrent les rĂ©sultats Ă©lectoraux depuis 2001. En un peu plus de vingt ans, les Danois ont changĂ© de majoritĂ© Ă  plusieurs reprises mais jamais de politique migratoire. Au dĂ©but de 2023, les populistes, les principaux partis de droite et de gauche s’accordent toujours sur une stratĂ©gie dĂ©finie Ă  partir des valeurs et des intĂ©rĂȘts du Danemark : la rĂ©duction drastique des flux migratoires, une politique pĂ©nale intransigeante, un programme d’intĂ©gration Ă©nergique ou encore l’externalisation Ă  un pays tiers du traitement des demandes de visas. Si nous ne considĂ©rons que les chiffres, les rĂ©sultats sont conformes aux objectifs. InitiĂ©e par la droite de gouvernement sous la pression d’une droite populiste lui offrant Ă  chaque fois son appui parlementaire, cette politique spectaculairement restrictive et fortement intĂ©gratrice a Ă©tĂ© reprise et dĂ©ployĂ©e par la gauche de gouvernement.

La clĂ© de la politique migratoire danoise est d’associer la dĂ©fense de l’État providence Ă  la prĂ©servation de l’identitĂ© nationale. Mais l’approche danoise de l’identitĂ© nationale repose moins sur des justifications ethniques que sociales et sociĂ©tales, puisque les justifications sociales procĂšdent d’un puissant attachement des Danois Ă  leur État providence. C’est Ă  partir de lĂ  qu’ils s’estiment conduits Ă  fermer leurs frontiĂšres afin de ne pas disperser dans le vaste monde la part des richesses nationales prĂ©levĂ©e chaque annĂ©e sur leurs activitĂ©s pour financer la lutte contre les inĂ©galitĂ©s, la redistribution et la solidaritĂ© nationale.

Les justifications sociĂ©tales se reflĂštent dans l’importance accordĂ©e Ă  la prĂ©servation de valeurs communes, celles dont la connaissance est exigĂ©e et dont l’acquisition est vĂ©rifiĂ©e pour tout candidat Ă  la nationalitĂ© danoise, telles que la disponibilitĂ© Ă  la coopĂ©ration, le sentiment d’appartenance et de solidaritĂ©, l’attachement Ă  la permanence de ces valeurs communes. Mais, Ă  nouveau, les justifications sociales et sociĂ©tales se mĂȘlent inextricablement. En effet, l’attachement aux valeurs communes, la volontĂ© de les prĂ©server et de les transmettre aux gĂ©nĂ©rations futures, vient aussi de la conviction que ces valeurs partagĂ©es conditionnent la confiance interpersonnelle sans laquelle l’État providence est rongĂ© par le soupçon de l’abus, du bĂ©nĂ©fice excessif ou illĂ©gitime du fruit des efforts collectifs, ceux d’aujourd’hui comme ceux d’hier.

SchĂ©matiquement, on soutiendra ici qu’un systĂšme d’allocation des ressources entre les membres d’une communautĂ© qui ne dĂ©pendrait que de la quantitĂ© d’efforts que chacun aurait consentis, de risques qu’il aurait pris et de chance qu’il aurait rencontrĂ©e, sans jamais pouvoir compter sur la solidaritĂ© pour surmonter ses difficultĂ©s, serait un systĂšme moins dĂ©pendant de la confiance interpersonnelle et de la restriction des flux migratoire qu’un systĂšme obĂ©issant Ă  des objectifs de rĂ©duction des inĂ©galitĂ©s et de redistribution. Or, aucune cohĂ©sion fondĂ©e sur la solidaritĂ© n’est possible sans la confiance interpersonnelle. Autrement dit, plus une sociĂ©tĂ© voudra ĂȘtre ordonnĂ©e autour du principe de la solidaritĂ© et de la justice sociale, plus son bon fonctionnement dĂ©pendra d’un haut niveau de cohĂ©sion sociale et donc de son homogĂ©nĂ©itĂ© culturelle. La politique danoise d’immigration invite la gauche Ă  s’interroger sur ce que devient sa raison d’ĂȘtre si elle ne peut assumer l’homogĂ©nĂ©itĂ© culturelle qu’implique l’idĂ©e socialiste au XXIe siĂšcle.

La gauche europĂ©enne, française en particulier, est confrontĂ©e Ă  une impasse historique. Le dĂ©fi que reprĂ©sente la rarĂ©faction absolue ou relative des ressources publiques joint Ă  la pression migratoire semble la conduire Ă  une disparition progressive, au dĂ©triment de la dĂ©mocratie et au profit des populistes. La politique danoise en matiĂšre d’immigration devrait intĂ©resser la gauche europĂ©enne, d’autant plus qu’il s’agirait pour elle de renouer avec les Ă©lĂ©ments oubliĂ©s ou ignorĂ©s d’une tradition. Ainsi, la gauche française de gouvernement se reconnait dans la conception d’une appartenance nationale ouverte, hĂ©ritĂ©e de la RĂ©volution française, et condensĂ©e par Ernest Renan, Ă  la fin du XIXe siĂšcle, dans la formule, devenue si fameuse, d’« un plĂ©biscite de tous les jours ». La gauche rĂ©formiste devrait mĂ©diter la suite du mĂȘme discours : « Une nation est une Ăąme, un principe spirituel. Deux choses qui, Ă  vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette Ăąme, ce principe spirituel. L’une est dans le passĂ©, l’autre dans le prĂ©sent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le dĂ©sir de vivre ensemble, la volontĂ© de continuer Ă  faire valoir l’hĂ©ritage qu’on a reçu indivis93. »

Les Danois ne disent pas autre chose. Cette politique vient de permettre la réélection du Parti social-dĂ©mocrate danois, membre du Parti socialiste europĂ©en et membre de l’Internationale socialiste.

SuĂšde, fin de l’homogĂ©nĂ©itĂ©, fin du consensus et dĂ©faite des sociaux-dĂ©mocrates

Pays scandinave, de tradition sociale-dĂ©mocrate, membre de l’Union europĂ©enne, la SuĂšde est, Ă  bien des Ă©gards, comparable au Danemark. Cependant, alors que les sociaux-dĂ©mocrates danois sont réélus en 2022, entraĂźnant la dĂ©bĂącle des populistes, en SuĂšde, la situation est inverse : les sociaux-dĂ©mocrates suĂ©dois perdent le pouvoir sous la pression d’un parti populiste, passĂ© de 1,4% en 2002 Ă  20,5% en 2022. Les politiques migratoires des deux pays ont fortement divergĂ© Ă  partir de 2000-2001, le Danemark engageant la politique restrictive et intĂ©gratrice que l’on sait, tandis que la SuĂšde entamait tardivement et plus timidement un tel virage, Ă  partir de la crise migratoire de 2015-2016.

La population suĂ©doise d’origine non occidentale est passĂ©e de 2% en 1980 Ă  20% aujourd’hui

L’histoire de l’immigration en SuĂšde est unique. Ce pays est longtemps restĂ© une sociĂ©tĂ© homogĂšne jusqu’à ce qu’une immigration rĂ©cente mais massive modifie sensiblement sa composition dĂ©mographique.
La part des migrants non occidentaux de premiĂšre et de deuxiĂšme gĂ©nĂ©ration est passĂ©e de 2% en 1980 Ă  environ 20% aujourd’hui. Le taux d’immigration a un peu diminuĂ© Ă  l’heure actuelle, mais il reste trĂšs Ă©levĂ©.

Pour Tino Sanandaji, « L’augmentation des non-Occidentaux est due au fait que la migration de travail des annĂ©es 1980 a Ă©tĂ© remplacĂ©e par une immigration de rĂ©fugiĂ©s et une immigration familiale. […]

Si le nombre de demandeurs d’asile et l’immigration en gĂ©nĂ©ral varient d’une annĂ©e sur l’autre, la tendance a Ă©tĂ© une augmentation jusqu’à la fin de 2015, date oĂč le contrĂŽle plus strict des frontiĂšres a conduit Ă  un dĂ©clin prononcĂ© mais tardif. MĂȘme aprĂšs dĂ©duction de l’émigration, l’immigration nette en proportion de la population a dĂ©passĂ© le record amĂ©ricain de la migration transatlantique des annĂ©es 1880, qui Ă©tait d’environ 0,67% par an. En SuĂšde, ce taux Ă©tait d’à peu prĂšs 0,2% par an entre 1940 et 1990. Il a augmentĂ© lentement jusqu’au milieu des annĂ©es 2000. Une accĂ©lĂ©ration s’est produite vers 2006. La SuĂšde a dĂ©passĂ© le record amĂ©ricain Ă©voquĂ© ci-dessus en 2009, atteignant un taux d’immigration nette de 0,8% de la population en 2014 et 2015.»

Extrait de Tino Sanandaji, Les SuĂ©dois et l’immigration (1). Fin de l’homogĂ©nĂ©itĂ© ?,
Fondation pour l’innovation politique, septembre 2018, p. 16-18.

Immigration et criminalité en SuÚde
Toujours selon Tino Sanandaji, « La question de la criminalitĂ© chez les immigrĂ©s a Ă©tĂ© largement dĂ©battue ces derniĂšres annĂ©es. Il existe des recherches et des enquĂȘtes publiques abondantes sur la surreprĂ©sentation des immigrĂ©s dans la criminalitĂ©. À partir des donnĂ©es existantes, quelques Ă©tudes ont mesurĂ© le degrĂ© d’implication des immigrĂ©s dans divers types de crimes, tels que les homicides Ă  Stockholm. […]

Le Brottsförebyggande rĂ„det (BRA, Conseil national suĂ©dois pour la prĂ©vention de la dĂ©linquance) a Ă©tĂ© Ă  l’origine de deux rapports trĂšs remarquĂ©s sur la criminalitĂ© des immigrĂ©s en SuĂšde. Ces rapports comparent la criminalitĂ© enregistrĂ©e selon le pays de naissance et l’origine des parents pour les annĂ©es 1985-1989 et 1997-2001, et mettent en Ă©vidence que le taux de criminalitĂ© parmi les Ă©trangers est plus fort que le taux de criminalitĂ© parmi les personnes d’origine suĂ©doise. […]

Notons que les personnes non enregistrĂ©es dans le pays au moment de leur crime Ă©taient estimĂ©es Ă  3% des crimes commis en 1985-1989 et Ă  7% en 1997-2001. Ces groupes comprennent notamment les “individus en attente d’une dĂ©cision concernant leur demande d’un permis de sĂ©jour ; les individus restant temporairement en SuĂšde dans cette pĂ©riode comme touristes ou Ă©tudiants, et les individus venus dĂ©libĂ©rĂ©ment en SuĂšde avec des intentions criminelles”. […]

La proportion des personnes enregistrĂ©es pour des crimes et dĂ©lits diffĂšre selon les pays d’origine. Le Conseil note que “ceux qui viennent d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient ont les plus forts taux de criminalitĂ©â€. Cette proportion est en revanche plus faible chez les immigrĂ©s d’Asie du Sud-Est. Les personnes nĂ©es Ă  l’étranger prĂ©sentent un risque relatif particuliĂšrement Ă©levĂ© en matiĂšre d’actes de violence aggravĂ©e : 3 pour les agressions, 4,1 pour le vol et 5 pour le viol. […]

Enfin, Amir Rostami et ses collĂšgues ont Ă©tudiĂ© la structure sociale des gangs de rue en SuĂšde en utilisant les rapports de police : 239 membres des sept gangs classĂ©s par la police comme les plus importants ont Ă©tĂ© examinĂ©s ; tous sont des hommes et 76% d’entre eux sont de la premiĂšre ou de la deuxiĂšme gĂ©nĂ©ration d’immigrĂ©s. MalgrĂ© la surreprĂ©sentation statistiquement significative des immigrĂ©s dans la criminalitĂ©, on a massivement niĂ© le fait que l’immigration entraĂźne une augmentation de la criminalitĂ©, en invoquant souvent des facteurs socio-Ă©conomiques. Isoler statistiquement le rĂŽle des facteurs socio-Ă©conomiques contribue assurĂ©ment Ă  une meilleure comprĂ©hension mais ne supprime pas, comme par enchantement, la surreprĂ©sentation des immigrĂ©s dans la criminalitĂ©. […]

L’argument des facteurs socio-Ă©conomiques aurait Ă©tĂ© plus pertinent si la SuĂšde disposait d’outils pour rĂ©soudre facilement lesdits problĂšmes. Il sera peut-ĂȘtre un jour possible de les rĂ©soudre mais, en attendant, ils font partie de la rĂ©alitĂ© et ne doivent pas ĂȘtre neutralisĂ©s dans l’analyse. Ils ne sont pas davantage des phĂ©nomĂšnes temporaires qui disparaĂźtront d’eux-mĂȘmes. La surreprĂ©sentation des immigrĂ©s aussi bien dans la criminalitĂ© que dans les problĂšmes socio-Ă©conomiques est constante. On observe mĂȘme une lĂ©gĂšre augmentation au cours des derniĂšres dĂ©cennies. » (p. 20-22).

Extrait de Tino Sanandaji, Les SuĂ©dois et l’immigration (2). Fin du consensus ?, Fondation pour l’innovation politique, septembre 2018, p. 18-22.

Sur ce sujet, voir Ă©galement Johan Martinsson, Les « DĂ©mocrates de SuĂšde » : un vote anti-immigration, Fondation pour l’innovation politique, septembre 2018.

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