Comment le parti communiste a affamé la Chine
15 janvier 2013
Comment le parti communiste a affamé la Chine
Yang Jisheng, Stèles, La Grande Famine en Chine, 1958-1961, Paris, Seuil, 661 p.
Texte incontournable dans l’histoire des communismes, « Stèles » raconte la famine résultant du « Grand Bond en Avant » entre 1958 et 1961. A partir d’archives inédites du Parti communiste chinois et de nombreux témoignages, l’ouvrage démonte l’idéologie officielle qui met en avant des causes naturelles ou n’attribue la responsabilité de la famine qu’à Mao. C’est, selon l’auteur, le système politique dans sa totalité, centré sur le culte de la personnalité et obéissant à une logique totalitaire, qui est à l’origine de cette immense catastrophe humanitaire, qui fit 36 millions de morts.
L’ouvrage de Yang Jisheng, ancien journaliste de l’agence officielle d’information Xinhua, n’a pas été publié en Chine continentale, mais initialement à Hong Kong en 2008. Les « stèles » du titre rendent hommage aux 36 millions de Chinois victimes de la famine. L’auteur en dédie une, en particulier, à son père, qui fait partie de ces morts de faim que le régime aimerait oublier.
Un cannibalisme très répandu
En 1958, Mao décide de lancer le « Grand Bond en Avant ». Ce terme imagé désigne la décision prise par le Comité Central de procéder à une collectivisation totale des terres et des biens de production pour financer l’industrialisation des villes et rattraper au plus vite les pays industrialisés. Cette politique de collectivisation et de planification a conduit la Chine à l’inhumanité.
L’une des grandes découvertes de ce livre est la pratique répandue du cannibalisme dans les provinces chinoises durant cette période de famine extrême.
L’entière confiscation des grains et des ustensiles de cuisine dans le cadre des réquisitions de fer et d’acier au bénéfice de l’Etat conduit les paysans à manger non seulement des écorces d’arbres, mais également à s’entretuer et à se manger entre eux – villageois, voisins, membres de la famille.
Ces pratiques, très nombreuses qui, selon les rapports du Parti communiste, a marqué la disparition brutale du noyau de vie que constituait traditionnellement la famille. Avant cette ultime disparition, la collectivisation des villages avait néanmoins amorcé la désintégration forcée de la famille au profit de la collectivité, entraînant de fortes résistances paysannes.
Au-delà de la famine, les cadres locaux forçaient les paysans à travailler sans relâche pour l’État-Parti. En cas de décès de l’un d’entre eux, il était interdit aux paysans de pleurer et de faire le deuil de leurs défunts, sous peine d’être battus à mort. Faute de temps pour le recueillement, ils laissaient les cadavres pourrir jusqu’à ce que ceux-ci finissent par être dévorés par des rats, les vendaient sur les marchés ou s’en servaient comme moyens de subsistance.
Les « stèles » de Yang Jisheng figurent aussi les sépultures auxquelles ces paysans n’ont pas eu droit.
De fortes résistances
La politique de collectivisation totale et à marche forcée du « Grand Bond en Avant » a rencontré de fortes résistances chez les paysans et dans une moindre mesure, chez certains cadres locaux. Après quelques années, elle finit même par diviser les dirigeants du parti.
À l’origine, Mao avait promis que l’abondance suivrait l’avènement d’une société communiste. Pleins d’illusions, les paysans s’étaient servis dans les cantines communes, épuisant rapidement les stocks d’approvisionnement. Cette illusion créée par la propagande maoïste a été l’un des facteurs de la famine.
Les illusions passées, survinrent les résistances. L’auteur montre que celles-ci furent mâtées avec une violence extrême par des cadres locaux soucieux de livrer les quotas de grains exigés par l’État en dépit de la pénurie et faisant même de la surenchère pour être promus dans la hiérarchie de l’État-Parti. Le principal critère d’évaluation des cadres était en effet la manifestation de leur foi dans le communisme qui les conduisait à la fois au fanatisme et au cynisme.
A l’origine de la catastrophe, le fonctionnement même du régime
Au-delà du zèle coupable des cadres locaux, ce sont les directives centrales du Parti imposant des quotas démesurés de production qui furent à l’origine de la catastrophe humanitaire. Le système hiérarchisé, centré sur le culte de la personnalité de Mao, conduisait en effet aux illusions et aux mensonges à tous les niveaux de la structure pyramidale de l’Etat-Parti.
Lorsque de l’échelon central à celui des districts, certains cadres osaient faire état de la catastrophe dans leurs rapports, ils se voyaient sanctionnés avec violence et exclus de la société pour avoir ébranlé la foi dans le communisme. En effet, remettre en cause l’idéologie revenait à remettre en question les fondements politiques même du régime.
La mainmise des cadres locaux sur les campagnes
Face à l’échec de sa politique et contre les fortes résistances paysannes, le régime inventa une nouvelle arme de propagande à travers la campagne contre « la dissimulation des céréales ». Celle-ci fut menée par des cadres locaux qui usèrent d’une violence extrême, d’autant plus qu’ils ne trouvaient pas assez de grain à la fois pour remplir et dépasser les quotas de livraison et se nourrir eux-mêmes.
Un totalitarisme féodal
L’ouvrage projette une lumière crue sur les contradictions du système communiste chinois, amalgame d’une société utopique et de l’ancienne société féodale. Ce système hybride aboutit à l’accaparement des ressources et en premier lieu, du grain, par l’État et en son sein, par les cadres privilégiés.
Comme dans l’ancien temps, les cadres du parti se comportèrent comme des tyrans locaux ne se préoccupant que de leurs intérêts personnels. La structure sociale féodale dans laquelle le système politique maoïste était encastré, était reproduite à tous les échelons de la hiérarchie du Parti. Alors que les paysans mouraient de faim, les dirigeants s’appropriaient les céréales, mangeant souvent au-delà du raisonnable. Pendant la grande famine, au plus haut niveau de l’État-Parti, les cadres accumulaient les privilèges, investissant dans des constructions luxueuses et coûteuses et à l’instar de Mao, se faisant concocter des plats recherchés.
Mensonges à tous les étages
Chaque responsable quel que soit son niveau, était incité pour conserver ou accroître son pouvoir à manifester non seulement son allégeance, mais aussi son zèle dans l’application des directives centrales. Dès lors, l’ensemble de l’administration rivalisa dans le mensonge quant aux quantités de grain disponibles, enjolivant la situation locale. En pleine famine, la Chine continuait ainsi à exporter des céréales au lieu de les redistribuer, aggravant la situation alimentaire.
Lorsqu’en 1961, les dirigeants se rendirent compte de la catastrophe et restituèrent aux paysans leurs lopins individuels pour les motiver à la production, il était trop tard. Le fonctionnement même du système, et non ses dysfonctionnements, avait produit ses effets désastreux et irrémédiables.
Thi Minh-Hoang Ngo
Crédit photo, Flickr: Clemson
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