Pour un nouveau capitalisme : la voie de l'immatériel

Fondapol | 10 février 2012

Laurent Habib, La force de l’immatériel. Pour transformer l’économie, PUF, Paris, 2012.

La crise actuelle, n’en déplaise aux fatalistes, peut être une chance. Laurent Habib y voit la possibilité de permettre l’émergence d’un changement d’ère, dont la dimension économique serait fondée sur la promotion de l’« économie de l’immatériel ». Par ce vocable il entend à la fois la transformation des modalités de création de la richesse au niveau du monde de l’entreprise ainsi que, sur le plan des politiques publiques, l’adoption d’un nouveau paradigme, orienté vers cette promotion de l’« immatériel ».

Les dérives de la matérialité

Croissance nulle, destruction d’emploi, dégradation de l’environnement, explosion des inégalités sociales et irrationalité du désir comme moteur de la consommation : nos économies sont devenues inopérantes et obèrent l’avenir des futures générations. Établissant un constant sans appel, Laurent Habib voit dans ces dysfonctionnements la conséquence néfaste de l’économie de la matérialité. Assez proche sur ce point des analyses de Karl Marx, il juge que celle-ci a comme unique finalité l’accumulation. Cependant, il croit en la possibilité d’une réforme du capitalisme par lui-même, contrairement aux partisans de la « décroissance » et de la « déconsommation » qui, d’après lui, vendent un mythe qui risquerait de nous conduire à  un déclin irrémédiable par rapport au reste de l’humanité qui n’emprunterait pas cette voie.

Face à ces deux impasses que sont l’immobilisme et l’utopie, l’auteur considère qu’il existe une issue : l’avènement de l’économie de l’immatériel. Existant déjà sous une forme plus ou moins embryonnaire, elle peut connaître un développement rapide si acteurs économiques et hommes politiques agissent de concert vers ce même but.

L’immatériel, une valeur qui monte

En déclinant les différentes phases de développement du capitalisme, Laurent Habib met ensuite en évidence la place toujours plus importante prise par l’immatériel (design, R&D, marketing, publicité) au sein du processus de production capitaliste. On retrouve cette tendance lourde dans les trois grandes mutations actuelles de l’économie de marché.

1) L’économie de la fonctionnalité, qui fonde la valeur sur l’usage d’un objet et non sur sa valeur (comme louer une voiture), oblitère la nécessité de l’acquisition matérielle.

2) L’économie de la personne, c’est-à-dire la mise à la disposition du consommateur d’un panier de biens et de services par un seul opérateur dans le but de remplir une tâche précise (maigrir, réussir son mariage, arrêter de fumer par exemple) rend caduque la distinction entre les entreprises qui vendent de la matérialité et celles qui vendent de l’immatérialité.

3) L’économie collaborative, qui, substituant à la logique du profit celle du don, abolit toute notion de monnaie, support de la matérialité.

Créer de la richesse « invisible »

Afin de renouer avec la croissance économique, il semble impératif de comprendre que  le plus fort potentiel de création de valeur réside dans l’immatériel – design, savoir-faire, identité de la marque, etc. En termes de mobilité et de durabilité, ce sont les actifs immatériels qui offrent le plus grand potentiel de création de valeur ajoutée par rapport aux actifs matériels. Ces derniers subissent une dégradation liée au temps et à l’usage et peuvent être frappés d’obsolescence (parfois même programmée) et sont difficilement transportables. Mais la difficulté de penser l’immatérialité réside dans son caractère « gazeux (1) », qui rend plus complexe l’évaluation quantitative de sa valeur réelle.

Concrètement, Laurent Habib propose  de substituer au marketing de l’acquisition, fondé sur la sollicitation constante du désir du consommateur (2) – contre-productive à long terme – celui de la relation. Cette forme nouvelle de marketing, reposant sur un contact moins asymétrique entre les entreprises et des consommateurs enfin considérés comme des adultes, en appellerait à leur rationalité et prendrait mieux en compte leurs critiques et suggestions. En modifiant les modalités d’interaction entre les différents agents, il s’agit pour l’auteur de réconcilier l’économie de marché avec l’éthique, le progrès social et la protection de l’environnement. L’intention est louable, mais on peut néanmoins objecter que cela relève du vœu pieux.

Si les forces économiques doivent être les moteurs du développement de l’économie immatérielle, leur action en faveur d’un tel changement ne peut se faire qu’avec l’appui de politiques publiques ayant pour ambition majeure sa réalisation effective.

De la nécessité d’une action publique

Plutôt que de défendre une « réindustrialisation », concept flou dont l’emploi vise surtout à répondre au sentiment de nostalgie ressenti par une population qui a érigé en âge d’or la France des « Trente glorieuses », les politiques doivent avant tout s’employer à prendre des mesures tournées vers le soutien des secteurs d’avenir et à forte valeur ajoutée, comme les énergies renouvelables et le numérique, sans se préoccuper de leur appartenance à l’industrie ou aux services, notions qui sont désormais dépassées.

Dans le domaine juridique, la priorité doit être axée sur la protection des actifs immatériels – ce qui suppose d’ailleurs une meilleure évaluation de ceux-ci. Cela passe notamment par un renforcement du droit de la propriété intellectuelle, mise à mal par le principe de la gratuité permis et véhiculé par Internet. En effet, la récompense symbolique et matérielle de ceux qui produisent de la valeur est la condition de possibilité de cette production de valeur.

L’État peut également se servir du levier de la fiscalité pour favoriser le développement de l’économie immatérielle. À se sujet, l’auteur souligne la contradiction qui consiste à ériger le capital humain en variable-clé de la compétitivité tout en faisant peser sur les entreprises  de lourds prélèvements obligatoires sur le travail.

C’est donc une réflexion stimulante et sans ambages que Laurent Habib nous invite à mener sur l’avenir du capitalisme, dont les analyses rejoignent en partie celles d’Emmanuel Combe et Jean-Louis Muchielli sur la compétitivité dans leur note La compétitivité par la qualité publiée par la Fondapol.

On regrettera néanmoins – défaut inhérent à tout livre court – une argumentation parfois un peu légère sur des points qui pourtant paraissent importants, ce qui laisse à penser que l’auteur tombe parfois dans une certaine naïveté voire  une certaine facilité. C’est le cas notamment lorsqu’il nous explique que l’essor de l’économie de l’immatériel devrait mécaniquement résorber les problèmes écologiques et sociaux dues aux excès du capitalisme contemporain, sans construire un raisonnement qui justifierait une telle assertion. S’il s’adresse avant tout aux milieux économiques et politiques, son accessibilité permet à tout citoyen qui s’intéresse aux affaires publiques de le comprendre sans difficulté.

Rémi Hugues



1. Alain Fustec, Bernard Marois, Valoriser le capital immatériel de l’entreprise, Éditions de l’Organisation, Paris, 2007.

2. Cf. Michel Clouscard (1981), Le capitalisme de la séduction, Éditions Delga, Paris, 2005. 

Commentaires (0)
Commenter

Aucun commentaire.