D‘un parti de protestation à un parti dominant. La dynamique électorale du Rassemblement national (2017-2026)
Points clés
La montée en puissance du RN
Caractéristiques des électeurs
Introduction
Les différents types de population ayant contribué à l’envolée électorale du RN
Le profil socio-démographique des quatre populations (Voir Tableau 2, en annexe)
Le profil politique des quatre populations (Voir Tableau 3, en annexe)
Annexes
Résumé
Depuis la passation de pouvoir, en 2011, entre Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen, celle-ci a engagé un processus impressionnant de dynamique électorale : 17,9% des suffrages exprimés en 2012, 33,2% en 2024. Dans la perspective de la prochaine présidentielle de 2027, les sondages d’intentions de vote laissent envisager une avance confortable pour le candidat du RN, crédité de 33 à 35% d’intentions, largement en tête dans l’hypothèse du premier tour. Cette envolée du vote en faveur du RN sur une dizaine d’années nous a amenés à utiliser les données accumulées depuis 2015 dans le cadre de l’Enquête électorale française, enquête par panel auprès de plus de 10.000 personnes. A partir d’un échantillon de 2.444 électeurs ayant voté à la fois en 2017, 2022 et 2024, nous avons pu distinguer quatre sous-populations d’électeurs hostiles au vote RN, d’électeurs fidèles à ce vote, d’électeurs épisodiques et d’électeurs ralliés en 2024. Ces derniers sont à l’origine de la montée en puissance du RN qui a eu pour effet de le propulser en véritable parti dominant de la Ve République au cours des cinq dernières années.
Alors que les électeurs fidèles et épisodiques du RN correspondent au profil maintenant presque « classique » d’un électorat populaire et de faible niveau de diplôme, les électeurs ralliés en 2024 présentent un profil différent : celui d’un électorat de classes moyennes, plus âgé et bien doté en diplômes de l’enseignement supérieur. D’une certaine manière, l’inflexion forte de croissance qu’a connue le RN de 2022 à 2024 (de 23,2% à 33,2%) correspond à un étiolement sensible des digues sociales et culturelles qui contenaient jusqu’alors la poussée du parti. Dorénavant, des milieux (personnes âgées, cols blancs, diplômés) longtemps réticents à la formation dirigée par Jordan Bardella, cèdent davantage à son attrait. Comme nombre de partis dominants sous la Ve République, le RN devient un parti attrape-tout avec lequel il faudra compter lors de la prochaine échéance présidentielle.
Pascal Perrineau,
Professeur des Universités, CEVIPOF-Sciences Po et membre du Conseil scientifique et d'évaluation de la Fondapol.
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2022, présidentielle de crises
2022 le risque populiste en France
2022, le risque populiste en France (vagues 2 et 3)
Points clés
La montée en puissance du RN
La progression électorale du RN s’est accélérée ces quinze dernières années :
• +2,6 millions d’électeurs entre les européennes de 1984 et le 1er tour de l’élection présidentielle de 2002 ;
• +4,2 millions d’électeurs entre le 1er tour de la présidentielle de 2012 et les législatives de 2024 (33,2% des suffrages).
Les élections municipales, en général défavorables au parti, ont confirmé cette progression :
• 74 communes remportées avec alliés (+52 par rapport à 2020) ;
• 3.121 conseillers municipaux (contre 827 en 2020) ;
• 1.629.613 voix (contre 1.073.003 en 2014) : +50% en 12 ans.
Les sondages pour la présidentielle de 2027 sont très favorables au RN :
• Jordan Bardella est crédité de 34 à 37% d’intentions de vote ;
• soit 17 points d’avance sur Édouard Philippe (18%), 21 points sur Raphaël Glucksmann (14%).
Caractéristiques des électeurs
L’étude* s’appuie sur la construction d’une population de 2.444 électeurs et de son comportement lors de trois scrutins : avril 2017, avril 2022, juin 2024.
Quatre profils émergent : les ralliés, les fidèles, les épisodiques et les hostiles.
1. Les ralliés : 10,5% de l’échantillon ont voté RN pour la première fois en juin 2024.
Leur arrivée représente l’effondrement des dernières digues (âge, diplômes et cols blancs) qui contenaient la poussée du RN.
Profil socio-démographique
• Plus âgés : 56% ont 65 ans et plus (moyenne 52% ; seulement 47% chez les fidèles) ;
• Majoritairement diplômés du supérieur : 57% (moyenne 56% ; contre 36% chez les fidèles) ;
• Professions intermédiaires : 34% (moyenne 32%), employés : 32% (moyenne 27%) ;
• Mais les cadres supérieurs demeurent sous-représentés : 22% (moyenne 26%) ;
• Le sentiment de déclassement est très fort : 89% déclarent vivre moins bien qu’avant (moyenne 71%) et 56% s’en sortent difficilement d’un point de vue financier (moyenne 45%).
Profil politique
Ce sont d’anciens électeurs de la droite modérée qui ont rejoint récemment le RN :
• 55% déclarent appartenir à la droite classique, 16% à l’extrême droite seulement (40% chez les fidèles) ;
• Vote 2017 : 40% Fillon, 18% gauche, 14% Macron, 18% petits candidats ;
• Ralliement initié aux élections européennes 2024 : 77% votent RN.
Ils sont loin d’être des fidèles inconditionnels du RN :
• Proches du RN : 31% (contre 94% chez les fidèles) ;
• Proches de LR : 31% (contre 3% chez les fidèles) ;
• Pensent que le RN ferait mieux : 72% (moyenne 27%), mais 26% sans avis tranché, adhésion plus prudente.
2. Les épisodiques (13% de l’échantillon votent par intermittence pour le RN) et les fidèles (9,2% de l’échantillon ont voté RN en 2017, 2022 et 2024).
Profil socio-démographique des électeurs épisodiques et celui des électeurs fidèles sont assez proches :
• Les milieux modestes sont surreprésentés : 45% des épisodiques sont ouvriers/employés, c’est le cas de 54% des fidèles (moyenne 33%) ;
• Ils sont moins diplômés que la moyenne et sont plus nombreux que la moyenne à déclarer s’en sortir difficilement d’un point de vue financier ;
• Les électeurs épisodiques sont plus féminins : 59% (moyenne 56%) ; tandis que les fidèles sont plus masculins 47% (moyenne 44%).
Profil politique des électeurs épisodiques
Leur vote peut parfois transgresser le clivage gauche-droite :
• 65% se déclarent à droite (contre 71% chez les ralliés et 76% chez les fidèles) ;
• Vote 2017 : 54% Le Pen, mais aussi 15% Fillon, 13% gauche, 8% Macron ;
• Aux européennes 2024 : seulement 40% votent RN ;
• Aux législatives 2024 : bascule massive à 77% pour un candidat RN.
Profil politique des électeurs fidèles
Ils constituent le socle stable et pérenne du parti :
• Proches du RN : 94% ont un attachement quasi total ;
• Très mobilisés : seulement 9,3% d’abstention aux européennes 2024.
3. Les hostiles : 67,3% de l’échantillon n’ont jamais voté RN
Profil socio-démographique
• Les femmes, les seniors et les habitants des villes de plus de 50.000 habitants sont légèrement surreprésentées ;
• 61% sont diplômés du supérieur (moyenne 56%)
• Cadres supérieurs : 31% (moyenne 26%) ; professions intermédiaires : 34% (moyenne 32%) ;
• S’en sortent facilement financièrement : 62% (moyenne 55%).
Profil politique
• 41% se situent à gauche (moyenne 29%) ;
• Vote 2017 : 34% gauche, 34% Macron, 20% Fillon ;
• La gauche ne détient pas le monopole du rejet du RN, une droite réticente perdure ;
Rond-point en France
Introduction
Sans compter les niveaux très élevés atteints lors du second tour des élections présidentielles de 2017 et 2022 : respectivement 34,3% et 41,4% des suffrages exprimés.
Pendant longtemps, la progression du Front national, qui est apparu comme une force électorale significative aux élections européennes de 1984 (10,95%), s’est faite par paliers relativement modestes (14,4% à l’élection présidentielle de 1988, 15% à celle de 1995, 16,9% à celle de 2002) et a même enregistré un retrait sensible lors de la présidentielle de 2007 (10,4%). Ce n’est qu’avec la passation de pouvoir au sein du parti en 2011 entre Jean-Marie Le Pen et sa fille, Marine, et la première candidature présidentielle de cette dernière en 2012 que la progression a repris, à un rythme élevé et même parfois très élevé, au point de mener aujourd’hui le Front national devenu Rassemblement national aux portes du pouvoir : 17,9% en 2012, 21,3% en 2017, 23,2% en 2022 et 33,2% en 2024 (soit une progression de 15,3 points en douze ans et de 11,9 en sept ans)1. Ainsi, après une progression de 6 points de 1984 à 2002, la croissance frontiste s’est brusquement accélérée avec plus de 15 points de la présidentielle de 2012 aux dernières législatives de 2024 (voir Tableau 1). 6.421.426 électeurs en 2012, 7.465.123 électeurs en 2017, 8.113.828 en 2022, 10.647.914 en 2024, soit une progression de 4.226.488 (contre +2.594.379 électeurs de 1984 à 2002).
Tableau 1 : Évolution des votes en faveur du FN/RN lors du premier tour de la présidentielle, 1988 – 2022, et au premier tour des législatives de 2024 (en % de suffrages exprimés)
Source :
Ministère de l’Intérieur.
Au premier tour des législatives, le RN recueille 29,26% des voix et les candidats LR/RN de Ciotti, classés comme Union de l’extrême-droite (UXD) par le ministère de l’Intérieur, 3,96% des voix, soit 33,2% en tout.
Aux élections municipales de mars 2026, élections qui n’ont jamais été très favorables à un parti qui a longtemps négligé son implantation locale, celles-ci ont montré une capacité à améliorer l’offre locale par rapport à 2020 mais non par rapport à 2014 (582 listes recensées en 2014, 478 en 2020, 548 en 2026 pour les listes « RN et alliés »). En revanche, le RN et ses alliés ont sensiblement accru leur capital de voix (1.073.003 voix en 2014, 1.629.613 en 2026) soit une progression de plus de 50% en 12 ans3.
Nombre de villes et d’arrondissements gagnés par l’extrême droite aux municipales depuis 2008
Source :
Ministère de l’Intérieur
* En comptant la mairie du septième secteur de Marseille gagnée par Stéphane Ravier (FN) en 2014.
Paul Cébille, « Municipales 2026 : comment le RN est passé de 22 à 74 mairies ? », Figaro/Elections, 25 mars 2026, [en ligne].
Enquête électorale française 2026, mars 2026, réalisée par IPSOS BVA CESI pour Sciences Po CEVIPOF, Fondation Jean-Jaurès, Le Monde [en ligne].
Ce n’est le cas que de 18% des personnes interrogées pour les partis du bloc central, 15% pour le PS et 14% pour LR.
Sans conteste, ces élections municipales ont été les meilleures que le RN ait affrontées puisqu’à l’issue du second tour il contrôle, avec ses alliés, dans l’ensemble du pays, 74 communes (+52 par rapport à 2020) et a multiplié par presque quatre son capital de conseillers municipaux (3.121 conseillers contre 827 en 2020)4. À l’issue des deux tours des élections municipales, le RN a emporté la mairie dans plus de soixante-dix petites et moyennes communes, situées souvent dans ses zones de force du sud, du nord et du nord-est (Agde, Amnéville, Carcassonne, Carpentras, Castres, La Seyne-sur-Mer, Liévin, Lillers, Menton, Montauban, Oignies, Orange, Rivesaltes, Saint-Avold, Six-Fours-les-Plages, Wittelsheim…) mais il reste à la porte du pouvoir dans les grandes villes (Marseille, Toulon, Nîmes…) et ne perce qu’avec difficultés dans les zones blanches (sauf de manière ponctuelle, par exemple, à La Flèche dans la Sarthe, à Amilly et Montargis dans le Loiret, ou encore à Vierzon dans le Cher).
La question du vote en faveur du RN et de ses alliés à l’occasion d’élections qui débouchent sur l’attribution d’un pouvoir exécutif local de première importance reste donc posée et continue à témoigner des interrogations qui peuvent assaillir des électeurs séduits par certaines thématiques du RN mais plus dubitatifs sur sa capacité de gestionnaire.
Les performances locales restent encore loin des niveaux atteints sur le plan national : dans les villes où il présentait des listes, le RN et ses alliés ont réalisé un score moyen de 24,1% des suffrages exprimés (soit 17,1% en pondérant par la taille de la population) contre plus de 30% lors des élections nationales. Cette sous-évaluation sur le plan municipal est largement due au fait que le localisme dessert une force dont l’aura reste principalement nationale. Même si les électeurs du RN, lors des dernières élections municipales, sont les plus nombreux (35% contre 24% de l’ensemble des électeurs interrogés) à déclarer avoir voté avant tout « en fonction de la situation politique sur le plan national », ils sont 65% à mettre en avant la situation politique locale comme motivation majeure de leur vote municipal5. Ils ne sont pas forcément opposés à l’éventualité d’une victoire d’une liste de droite autre que celle du RN qui, d’ailleurs, dans l’immense majorité des cas, n’est pas présente. Indépendamment de cette absence de vecteur d’expression dans nombre de communes, 33% des électeurs interrogés en mars 2026 souhaitaient une victoire nationale du RN aux élections municipales6, 42% avaient une bonne opinion du RN et 37% considéraient même que « la société que prône le RN est globalement celle dans laquelle (ils) souhaitent vivre ».
Même diminuée par l’enjeu municipal, l’influence politique du parti de Jordan Bardella et Marine Le Pen reste entière.
Au soir de ces dernières élections municipales, la capacité du RN à arriver largement en tête des intentions de vote pour la prochaine élection présidentielle reste intacte7. Jordan Bardella est crédité de 35% d’intentions de vote et ne connaît aucune érosion par rapport à la dernière mesure effectuée par le même institut en octobre 2025. Le candidat du RN domine, pour l’instant, la compétition en reléguant ses challengers à 17 points derrière lui (Edouard Philippe avec 18%) ou même 21 points pour le candidat de gauche le mieux placé (Raphaël Glucksmann avec 14%). Cette position ultradominante qui rappelle les niveaux obtenus par Valéry Giscard d’Estaing en 1974 (32,6%), François Mitterrand en 1988 (34,1%) ou encore Nicolas Sarkozy en 2007 (31,2%) montre la force électorale du RN à un an de l’échéance de 2027.
Pour l’analyse qui va suivre nous ne retiendrons que des élections nationales (présidentielles et législatives) car ce sont elles qui, historiquement, ont été les plus favorables au parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella, et que la prochaine échéance électorale décisive est l’élection présidentielle de 2027 où l’hypothèse de la présence du RN au second tour et son éventuelle victoire sont tout à fait envisageables.
Les différents types de population ayant contribué à l’envolée électorale du RN
L’Enquête électorale française réalisée au CEVIPOF existe depuis 2015 (20 vagues des régionales de 2015 aux législatives de 2017 ; 3 vagues à l’occasion des européennes de 2019 ; 1 vague à l’occasion des élections municipales de 2020 ; 12 vagues de 2021 à 2022 à l’occasion des législatives et présidentielle de 2022 et 7 vagues de 2023 à 2024 à l’occasion des européennes et législatives de 2024). Ces enquêtes par panel sont réalisées auprès de plus de 10.000 personnes. Voir sur le site du CEVIPOF, Études et enquête [En ligne].
Pour mieux saisir l’ampleur de cette accélération électorale peu commune, nous avons mis en place, depuis la fin des années 2010, une enquête par panel sur des échantillons importants d’électeurs (plus de 10.000 personnes interrogées à chaque vague et parfois jusqu’à 16.000) qui permettent de suivre au plus près les itinéraires politiques et électoraux de ces citoyens en âge de voter8. Sur les sept dernières années (de 2017 à 2024), nous avons pu retracer attentivement les parcours des mêmes électeurs à partir de trois vagues de l’Enquête électorale française (vague d’avril 2017 sur le premier tour de l’élection présidentielle de 2017 ; vague d’avril 2022 sur le premier tour de l’élection présidentielle de 2022, vague de juin 2024 sur le premier tour des élections législatives de 2024). Ces électeurs, retrouvés à chacune de ces trois étapes sur une durée de plus de sept ans, sont au nombre de 2.444.
S’agissant des électeurs du Rassemblement national, quels sont les flux qui ont abondé ce qui est devenu, et de loin, le premier électorat français ? Sur cette période de sept ans, quelle est la part des « fidèles » qui ont constamment apporté leur soutien, la part de ceux qui n’ont accordé qu’un soutien passager (les « épisodiques ») et, enfin, la part des « ralliés » de la dernière période (à savoir juin 2024) ? Sans oublier le contingent important de celles et ceux qui restent « hostiles » et n’ont jamais accordé leur confiance, même momentanée, au parti à la flamme tricolore.
Nous avons ainsi pu construire quatre populations à partir des 2.444 électeurs que nous avons retrouvés dans les trois vagues d’avril 2017, d’avril 2022 et de juin 2024. Ces populations sont les suivantes (voir Graphique 2) :
– les « hostiles » (aucun vote pour le RN sur la période 2017-2024) : 1.644 sur 2.444 (67,3%). Aucun de ces électeurs n’a cédé à la tentation du vote FN puis RN dans la période concernée des sept années (2017-2024) ;
– les « épisodiques » (vote unique en 2017 ; vote en 2017 et 2022 ; vote unique en 2022, vote en 2024 et 2022 mais pas en 2017 ; vote en 2024 et 2017 mais pas en 2022) : 319 (13%). Leur rapport au RN est irrégulier et connaît des défections intermittentes ;
– les « fidèles » (vote en 2017, en 2022 et en 2024) : 225 (9,2%). Ces électeurs sont toujours au rendez-vous électoral du RN au cours des sept années considérées, quelle que soit la nature du scrutin ;
– les « ralliés » (vote en 2024 mais pas auparavant) : 256 (10,5%). Ceux-ci se retrouvent tous dans un vote en faveur du RN ou de son allié UDR aux législatives de 2024 sans cependant avoir voté antérieurement pour le RN. C’est une population clef pour comprendre la montée en puissance du RN et son passage du statut de force politique importante à celui de première force politique et électorale.
Graphique 2 : Les électeurs de l’échantillon et le vote en faveur du RN (en %)
Source :
CEVIPOF, L’Enquête électorale française (vagues d’avril 2017, d’avril 2022 et de juin 2024), [en ligne].
À partir d’un noyau de fidèles qui représentent 28% de l’électorat du RN, ce dernier agrège 40% d’électeurs épisodiques dont la mobilisation n’est pas régulière et attire, en 2024, 32% d’électeurs « ralliés » qui le font accéder au statut de « parti dominant » rassemblant environ un électeur français sur trois (voir Graphique 3).
Graphique 3 : La composition des électeurs du RN (en %)
Source :
CEVIPOF, L’Enquête électorale française (vagues d’avril 2017, d’avril 2022 et de juin 2024), [en ligne].
Ce niveau de 33% est très proche du niveau de 33,2% de suffrages exprimés atteint par l’ensemble des candidats du RN et de l’UDR au premier tour des dernières élections législatives de juin 2024.
Sondage Toluna Harris Interactive, op.cit.
La base des « fidèles » et des « ralliés » constitue en 2024 environ 20% (19,7%) de l’électorat global pris en compte. Mais c’est un électeur français sur trois (33%) qui a utilisé au moins une fois – et souvent beaucoup plus – le vote RN dans la période 2017-2024 (épisodiques + ralliés + fidèles)9. Il est frappant de constater que cela correspond peu ou prou au niveau moyen, évalué pour le RN en 2026, dans la perspective d’une élection présidentielle ou d’élections législatives anticipées.
Dans le sondage d’intentions de vote pour l’élection présidentielle, réalisé par Toluna Harris Interactive le jour même du second tour des élections municipales (22 mars), le candidat du RN – en l’occurrence Jordan Bardella – est crédité de 34 à 35% des intentions.10 Tel était déjà le cas, quelques semaines plus tôt, dans le sondage IFOP publié le 5 mars 2026 pour Le Figaro et Sud Radio, où la progression du RN semblait même continuer puisque son candidat était crédité, en fonction des diverses configurations de candidatures, de 36 à 37% d’intentions de vote pour Jordan Bardella et de 34 à 35% pour Marine Le Pen11.
Ainsi, avec les trois populations que nous avons distinguées (fidèles, épisodiques et ralliés), nous prenons en compte la diversité des flux qui constituent l’électorat du RN à l’approche de l’élection présidentielle d’avril 2027.
Le profil socio-démographique des quatre populations (Voir Tableau 2, en annexe)
31,4% aux élections européennes des 8 et 9 juin 2024 et 33,2% aux élections législatives, organisées après la dissolution de l’Assemblée nationale annoncée le 9 juin au soir par le président de la République, dont le premier tour s’est tenu les 29 et 30 juin 2024.
La Cravate est un film documentaire de 2020, réalisé par Mathias Théry et Étienne Chaillou qui retrace le quotidien d’un jeune militant du Front national qui tente de s’intégrer à l’appareil du parti en adoptant le port de la cravate caractéristique des hautes sphères du parti.
Alain Ruello, « Pouvoir d’achat : le ‘’profond malaise’’ des classes moyennes », Les Échos, septembre 2025 [en ligne].
Gilles Ivaldi, Cap sur la droite pour 2027 ? Où en est le Rassemblement national sur l’économie ?, Note de recherche du CEVIPOF, Collection Enjeux et Forces politiques, n°1, mars 2026, 9 p.
Gilles Ivaldi, idem, p. 8.
La population des électeurs « hostiles » à tout vote RN est davantage féminine (57% contre 56% de l’ensemble de l’échantillon), plutôt âgée (53% de 65 ans et plus contre 52%), habitant les grandes villes et villes moyennes (55% vivent dans des communes de 50.000 habitants et plus contre 53%), avec un haut niveau d’études (61% ont un diplôme du supérieur contre 56%), de milieu aisé ou de classes moyennes (31% sont des cadres supérieurs contre 26%, 34% sont des professions intermédiaires contre 32%), et déclarant à 62% (contre 55%) « s’en tirer relativement plutôt bien avec les revenus du ménage ». Une France bien intégrée, vivant en milieu urbain et plutôt favorisée économiquement et culturellement reste tout à fait rétive à la séduction électorale du RN.
La population des électeurs « épisodiques » est très féminine (59%), plutôt dans la force de l’âge (43% ont entre 45 et 64 ans contre 40% de l’ensemble de l’échantillon), ayant un niveau d’études en dessous de la moyenne (58% n’ont pas de diplôme, ont un CAP-BEP ou le baccalauréat contre 44%), plutôt de milieux sociaux modestes (45% sont des employés et des ouvriers contre 33%), et déclarant à 59% (contre 45%) qu’ils s’en « tirent difficilement avec les revenus de leur foyer ». Le vote RN intermittent se développe chez des électrices peu diplômées, souvent modestes et représentatives d’une France en difficulté. Ces électeurs sont davantage représentés en Île-de-France, Occitanie et Bourgogne-Franche‑Comté. Sur nombre de critères démographiques (tranches d’âge mais pas celui du sexe) et sociaux (origine socio-professionnelle, niveau d’études, perception des conditions de vie), ces électeurs « épisodiques » sont proches des électeurs « fidèles ». Ils expriment les demandes et les inquiétudes d’une France populaire, dans la maturité de l’âge mais relativement démunie en termes culturels et sociaux. Cette France peut avoir l’impression de ne pas recevoir le respect qu’elle mérite : 67% des électeurs « épisodiques » partagent ce sentiment comme les fidèles (81%). En cela, ils sont très différents de l’ensemble des électeurs de l’échantillon (56%) et développent, à leur manière, un fort sentiment d’exclusion et de marginalisation.
La population des « fidèles » connaît, elle, un poids des hommes (47%) plus important que celui enregistré dans l’ensemble de l’échantillon (44%) et chez les électeurs « épisodiques » du RN (41%), leur âge est proche de la structure d’âge de la population française (avec, cependant, une sensible sous-représentation chez les personnes âgées de 65 ans et plus : 47% contre 52%). Leur niveau de diplôme est faible (34% n’ont pas de diplôme ou ont le CAP-BEP contre 22% de l’ensemble de l’échantillon, 30% ont le niveau baccalauréat contre 22%). La surreprésentation des couches populaires (ouvriers et employés) y est très sensible (54% contre 33%) et une très forte majorité (63% contre 45%) déclare « ne pas s’en sortir facilement avec les revenus du foyer ». Ils sont surreprésentés dans les régions du Grand Est, de Provence-Alpes-Côte d’Azur ainsi que dans les Hauts-de-France. C’est cette France profondément populaire et en difficulté qui s’est arrimée solidement, au fil des années, au RN et en fait aujourd’hui la première force politique du pays. C’est à ce socle stable et pérenne que vient s’agréger, de temps à autre, la clientèle des électeurs « épisodiques » qui permet au RN d’atteindre le niveau de 21 à 23% des suffrages qui a été le sien lors du premier tour des élections présidentielles de 2017 et 2022. Mais comme on va le constater ci-après c’est tout à fait récemment que le RN est passé de 21-23% des suffrages exprimés à celui de 31-33%12. Cette hausse extrêmement vive est due au phénomène de ralliement au RN d’électeurs qui auparavant n’avaient jamais voté pour lui.
La population des électeurs « ralliés » reste majoritairement féminine (52%) mais sensiblement derrière la moyenne de l’échantillon (56%), âgée (56% ont 65 ans ou plus contre 52% de l’ensemble de l’échantillon), avec un niveau de diplôme plus élevé (57% ont un diplôme du supérieur contre 56%), et fortement représentée dans les classes moyennes (34% sont de professions intermédiaires contre 32%, et 32% sont des employés contre 27%), n’ayant pas de caractéristique particulière en ce qui concerne la dimension des communes d’appartenance si ce n’est une représentation sensible de l’électorat habitant dans les communes rurales (26% contre 22%) ainsi qu’une surreprésentation en Aquitaine et en Occitanie.
Cette population d’électeurs ralliés au RN est sensiblement différente des populations de « fidèles » et « d’épisodiques ». En cela, elle apporte un « sang neuf » à l’électorat du RN en l’émancipant partiellement de la condition sociale populaire et relativement déclassée qui est sa « marque ». Au travers de cet apport décisif d’électeurs « ralliés », on assiste à l’arrivée importante de couches longtemps réticentes à l’influence frontiste : des personnes âgées de plus de 65 ans (56% chez les « ralliés » contre 47% chez les « fidèles » et les « épisodiques »), des électeurs diplômés (57% ont un diplôme supérieur contre 36% chez les « fidèles » et 42% chez les « épisodiques »), des cols blancs (56% sont des cadres moyens, voire supérieurs contre 38% chez les « fidèles » et 43% chez les « épisodiques »). Cette population de « ralliés », au profil socio-démographique sensiblement différent des électeurs habituels du RN, partage cependant certaines inquiétudes communes avec celles et ceux qu’elle rejoint. Tout comme les électeurs « fidèles » et « épisodiques », elle a le sentiment très majoritaire d’être particulièrement touchée par des conditions de vie difficiles (56% des « ralliés » en cela proches des 63% des « fidèles » et 59% des « épisodiques », mais contre seulement 45% de l’ensemble de l’échantillon). Le sentiment du déclin social peut toucher de manière sensible les couches moyennes salariées et même certaines couches dites supérieures. C’est là que se joue l’extension politique et électorale du RN et sa vocation à devenir solidement majoritaire. Jusqu’à une date récente, les personnes âgées, les cols blancs et les personnes dotées de diplômes de l’enseignement supérieur étaient autant de pôles de résistance forte à la pénétration électorale du RN. En juin 2024, ces digues, qui contenaient encore la poussée du RN, ont cédé.
Le désordre politique, installé depuis 2022 et encore renforcé par la dissolution malheureuse de juin 2024, a contribué à exaspérer ces couches sociales qui, jusqu’alors, ressentaient avec moins de vigueur la crise de la représentation politique. On connaît la capacité du RN à politiser – mieux que d’autres – le rejet de la politique. De 2022 à 2024, le RN a su récupérer à son profit cette exaspération par rapport à la classe politique. D’autant plus qu’il a su adopter, dès 2022, une stratégie de « respectabilisation » à l’Assemblée nationale en ne participant pas à la stratégie de tension permanente et de désordre entretenue par La France insoumise. Cette stratégie, que certains ont appelé la « stratégie de la cravate »13, a pu être payante auprès de milieux sensibles à une certaine forme de « civilisation des mœurs » et à un respect des procédures et de la bienséance parlementaire. Enfin, les cadres, salariés du privé, ont de plus en plus l’impression de perdre en termes de pouvoir d’achat. Interrogés en septembre 2025 par l’institut IPSOS pour la fondation Terra Nova et l’Apec, près de trois salariés du privé sur quatre estiment que leur pouvoir d’achat a baissé ou stagné ces cinq dernières années14.
Les difficultés de vie, le sentiment d’une relative dépossession culturelle et sociale sont les vecteurs essentiels du ralliement. C’est en effet dans la population des « ralliés » que le sentiment de « vivre moins bien qu’avant » (89% contre 71% de l’ensemble de l’échantillon) est très élevé ainsi que l’impression de « ne pas recevoir le respect que l’on mérite » (74% contre 56%). Chez ces nouveaux électeurs, une certaine « insécurité culturelle », un sentiment de déclin et le déficit de reconnaissance sociale sont à l’œuvre. Indépendamment de ce sentiment de marginalisation qui accompagne souvent le vote en faveur du RN, cette population de « ralliés » peut être sensible à la droitisation du programme économique du RN15. Comme l’écrit Gilles Ivaldi : « L’évolution récente du RN sur l’économie confirme la nouvelle trajectoire du RN vers la droite […]. Nos données illustrent l’impératif pour le RN de poursuivre son OPA sur l’électorat de droite – bourgeoisie, séniors, classes supérieures et milieux entrepreneuriaux – s’il veut espérer pouvoir l’emporter et former une majorité de gouvernement à l’issue de la séquence de 2027. Un glissement du centre de gravité de l’électorat RN vers la droite s’est déjà opéré à l’occasion des dernières législatives.16 » On constate le glissement de certains électeurs de droite vers le vote en faveur du RN en analysant le profil politique des électeurs « ralliés » de juin 2024.
Au-delà des profils sociaux dont on a vu qu’ils étaient contrastés selon la proximité, ou non, avec le vote en faveur du RN, quels sont les tropismes politiques et le passé électoral de ces quatre populations ?
Le profil politique des quatre populations (Voir Tableau 3, en annexe)
En termes de positionnement idéologique, la population hostile au vote en faveur du RN est massivement à gauche (41% contre 29%) et au centre (7%) mais la droite est également présente (34%). Par exemple, lors de l’élection présidentielle de 2017, si cet ensemble d’électeurs « hostiles » au RN a beaucoup voté pour les candidats de gauche (34% contre 27%) et pour Emmanuel Macron (34% contre 25%), il n’a pas négligé le vote en faveur de François Fillon (20%) qui y enregistrait un niveau semblable à sa moyenne nationale. Même si la gauche est surreprésentée, elle n’a pas le monopole de l’hostilité électorale au RN, et une droite réticente au parti de Jordan Bardella perdure.
La population des électeurs « épisodiques » est en majorité à droite (65% contre 46%) mais la gauche et le centre n’y sont pas absents (9%) ainsi que ceux qui refusent la coupure gauche/droite ou ne s’y retrouvent pas (26% contre 19%). En termes de proximité partisane, 10% déclarent une proximité avec des partis de gauche, 7% avec des partis du centre, 11% avec LR, 6% avec Debout la France, 37% avec le RN et 23% ne veulent pas répondre.
Le vote des « épisodiques » marque une relation plus distante avec le monde politique de la droite extrême puisqu’une majorité d’entre eux n’exprime pas une sympathie particulière pour les formations politiques de la droite extrême (RN, UDR, Reconquête!, DLF). Cette relative distance ou ce flottement politique est même sensible lors de grands choix électoraux comme le choix présidentiel. Par exemple, lors de l’élection présidentielle de 2017, ces électeurs « épisodiques » avaient souvent choisi Marine Le Pen en 2017 (54%) mais ils s’étaient également éparpillés sur toute la palette politique (13% pour des candidats de gauche, 8% pour Emmanuel Macron, et 15% pour François Fillon). Au premier tour de l’élection présidentielle de 2022, ils sont 48% à choisir Marine Le Pen, 19% à se tourner vers Éric Zemmour, 8% à s’orienter vers un candidat de gauche, 8% vers Emmanuel Macron, 5% vers de petits candidats (Jean Lassalle et Nicolas Dupont-Aignan), 3% vers Valérie Pécresse, 9% choisissant l’abstention ou le vote blanc ou nul. Aux élections européennes de juin 2024, ils ne sont que 40% à avoir choisi la liste du RN ou une liste d’extrême droite et ne se sont pas beaucoup déplacés aux urnes (21,1% d’abstention). Ce n’est qu’aux législatives de 2024 que ces électeurs « épisodiques » rejoignent massivement le RN, puisqu’on les retrouve à 77% derrière un candidat du RN, 10% ralliant le camp des Républicains et des Divers droite, 5% celui des candidats d’Ensemble et des Divers centre, 4% celui des candidats de gauche, 2% celui de Reconquête! ou de la droite souverainiste, les 2% restants s’éparpillant derrière des candidats divers. Le vote intermittent pour le RN a une capacité à dépasser et même à transgresser le clivage entre la gauche et la droite. En effet, 35% de ces électeurs intermittents ne se situent pas à droite. Et si 40% se situent à droite, 25% seulement se situent très à droite.
Ainsi, le vote épisodique permet, lorsque la conjoncture s’y prête, d’attirer en faveur du RN des électeurs venant de la droite classique mais aussi de la « non-droite » (gauche, centre, et surtout refus du clivage gauche/droite), ce qui représente plus d’un tiers des électeurs « épisodiques ».
La population des « fidèles » est, elle, beaucoup plus clairement à droite (76% répartis en 36% « à droite » et 40% « très à droite »), la gauche et le centre étant marginaux (4%), et le non-positionnement ou le malaise par rapport au clivage princeps atteignant 20%. Dès les élections européennes de juin 2024, les « fidèles » sont très mobilisés (9,3% seulement d’abstention) et sont massivement derrière la liste dirigée par Jordan Bardella. Quelle que soit leur origine lointaine, ils se sont enkystés à droite et même à la droite de la droite, un espace que l’Histoire et les taxinomies habituelles ont assigné au RN.
La population des « ralliés » reste bien ancrée à droite (71%), davantage que la population des électeurs « épisodiques » (65%). La droite classique (55%) pèse cette fois-ci beaucoup plus que la droite extrême (16%), la gauche et le centre captant 10% de ces « ralliés » et le refus ou le malaise par rapport au clivage entre la gauche et la droite atteignant 19% (voir Graphique 4). Ce positionnement idéologique à droite d’à peu près trois électeurs sur quatre accompagne une évolution de ces électeurs en termes d’orientation du vote (de la droite modérée vers la droite extrême). Cependant, leur attachement à une droite modérée reste idéologiquement sensible. Le ralliement électoral au RN ne veut pas dire que toute référence au camp d’origine a disparu. La fidélité idéologique à la famille d’origine reste une réalité et atteste la fluidité de certaines attitudes et de certains comportements entre les deux familles de droite et d’extrême droite.
Graphique 4 : Le positionnement idéologique des « ralliés » au RN en 2024 (en %)
Source :
CEVIPOF, L’Enquête électorale française, (vague de juin 2024), [en ligne].
En 2017, 40% avaient voté pour François Fillon, 18% pour de petits candidats (Nicolas Dupont-Aignan, Jean Lassalle et/ou François Asselineau) mais aussi 18% pour un candidat de gauche, et 14% pour Emmanuel Macron. 10% n’ont pas participé au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 (voir Graphique 5). C’est avec les élections européennes de juin 2024 que le ralliement s’est initié : seuls 9,3% de ces « ralliés » se sont abstenus, et plus de 77% ont choisi un vote en faveur de la liste du RN et à un moindre degré un vote en faveur de la liste dirigée par Éric Zemmour. Les autres listes ont été assez largement ignorées (6,8% pour la liste emmenée par François-Xavier Bellamy, 3,5% pour les listes de gauche et du centre, 3,1% pour les listes « divers »).
Graphique 5 : L’origine électorale en 2017 des électeurs ralliés au RN en 2024 (en %)
Source :
L’Enquête électorale française, vague de Juin 2024, [en ligne].
On voit bien qu’une partie des électeurs de droite sont sous influence du vote en faveur du RN mais que le pouvoir d’attraction de celui-ci touche, dans la proportion d’un sur trois, des électeurs ayant voté à gauche, et des électeurs détachés de ce clivage princeps (vote Macron). Parmi les cent électeurs fillonistes du premier tour de 2017, 22 ont rallié le RN, parmi ceux de Jean-Luc Mélenchon ils sont 9, et parmi ceux d’Emmanuel Macron ils sont 6. Même si ce sont les plus conséquents, les échanges qui nourrissent la dynamique du RN ne sont pas seulement internes à l’univers des droites. On peut constater que le phénomène du ralliement au RN en 2024 a un écho jusque dans les anciens électorats de gauche ou macronien de 2017.
Quand on compare la population des « ralliés » à celle des « fidèles », on constate que le ralliement a permis au RN de pénétrer des milieux plus âgés (77% ont 55 ans ou plus contre seulement 67%), d’attirer des populations plus éduquées (57% ont un diplôme du supérieur contre 36%), de capter davantage de couches moyennes et supérieures (56% proviennent des professions intermédiaires et supérieures contre 38%) (voir Graphique 6).
Graphique 6 : L’extension démographique et sociale des « ralliés » par rapport aux « fidèles »
Source :
L’Enquête électorale française (vagues d’avril 2017, d’avril 2022 et de juin 2024), [en ligne].
Le niveau de politisation très élevé (80%) dans l’échantillon des 2 444 électeurs présents dans les trois vagues d’avril 2017, avril 2022 et juin 2024, est dû au fait que ces trois vagues ont été effectuées au plus près des élections et donc dans une période d’intense politisation mais aussi que ces électeurs, fidélisés dans un panel sur une période de sept ans, sont plus intéressés par la chose politique que la moyenne de l’électorat.
L’extension que permet le ralliement d’électeurs nouveaux n’est pas seulement démographique et sociale, elle est aussi politique. L’adhésion permet de renforcer le niveau de politisation des électeurs (84% déclarent un fort intérêt pour la politique contre 72%)17. Le ralliement autorise une extension politique significative vers des milieux éloignés de la galaxie lepéniste : 32% des « ralliés » avaient voté pour les candidats de gauche et pour Emmanuel Macron en 2017, 40% pour François Fillon, 18% pour de petits candidats et 10% s’étaient abstenus ou n’étaient pas inscrits (voir Tableau 3, en annexe). Les « ralliés » se situent beaucoup plus à droite (droite classique) que les « fidèles » mais ils sont beaucoup plus éloignés de l’extrême droite que ces derniers. Ils sont nettement moins proches du RN et davantage sympathisants de LR (voir Graphique 7). Tout en se ralliant au vote RN, ils ont tendance à garder leur ancien tropisme partisan favorable à LR. Enfin, si 88% des « fidèles » sont persuadés que « le RN ferait mieux que le gouvernement actuel » (12% « ni mieux ni moins bien »), la foi est moins prononcée chez les « ralliés » où 72% jugent que « le RN ferait mieux », 2% « moins bien » et 26% « ni mieux ni moins bien ».
Graphique 7 : L’extension politique des « ralliés » par rapport aux « fidèles »
Source :
L’Enquête électorale française (vagues d’avril 2017, d’avril 2022 et de juin 2024), [en ligne].
Lecture : 16% des « ralliés » se situent « très à droite » contre 40% des « fidèles ». 31% des « ralliés » se sentent proches de LR contre 3% des « fidèles ». 94% des « fidèles » se disent proches du RN contre 31% des « ralliés ». 56% des « ralliés » se situent « à droite » contre 36% des « fidèles ».
Otto Kirchheimer, ‘’The Transformation of European Party System’’, Paper prepared for the Conference on Political Parties and Political Development, Villa Falcioneri, Frascati, Italy, janvier 1964, Kirchheimer Papers, University of Albany.
En quoi les Français ont-ils confiance aujourd’hui ? Le Baromètre de la confiance politique, vague 16, réalisé par Opinionway pour Sciences Po CEVIPOF, février 2025 [en ligne].
Dans un sondage Elabe, Le regard des Français sur la politique et les oppositions, publié le 3 septembre 2025, c’est le RN qui, aux yeux des électeurs, incarne le mieux l’opposition au pouvoir pour 33% des personnes interrogées, LFI pour 13%, le PS pour 6%, LR pour 4%, les écologistes pour 3%, Reconquête! pour 2%, le PCF pour 1% et aucun pour 37% [en ligne].
Le ralliement d’électeurs au RN lors du premier tour des élections législatives de 2024 a permis, au-delà de l’accroissement de la performance électorale du parti de Jordan Bardella et de Marine Le Pen, une véritable extension de sa surface sociale et politique qui le positionne en véritable premier électorat de France et donc en « parti dominant ». Tout comme les formations gaullistes et leurs associés rassemblaient plus du tiers de l’électorat dans les années 1960 (38,9% au premier tour des législatives de 1962, 37,6% lors des législatives de 1967) et le PS et ses alliés environ un électeur sur trois dans les années 1980 (32,5% aux législatives de 1986, 37,6% à celles de 1988), le Rassemblement national et son allié UDR attirent 33,4% des suffrages exprimés et se hissent donc, pour la première fois, au niveau d’un véritable « parti dominant ». Rappelons qu’aux élections législatives de 2022, le RN captait seulement 18,7% des suffrages et était alors devancé à la fois par la coalition du bloc central (25,7%) et par le regroupement des gauches (NUPES : 25,6%). À l’issue des législatives de 2024, la situation est tout autre : les candidats du RN et de l’UDR avec 33,4% des suffrages devancent nettement les candidats du Nouveau Front populaire (28,8%) et ceux d’Ensemble (21,8%). En connaissant une croissance très vive (+14,7 points en deux ans), le RN – comme « nouveau parti dominant » – s’est profondément diversifié d’un point de vue socio-démographique mais aussi politique.
La thèse du politologue allemand Otto Kirchheimer sur le « parti attrape-tout » (catch-all party) avait montré comment, dans les années 1950 et 1960, toute une série de partis conservateurs et sociaux-démocrates, à vocation gouvernementale, avaient élargi et diversifié profondément leurs électorats18. Pour lui, ce phénomène s’accompagnait d’une relative dépolitisation, d’une professionnalisation des élites partisanes et d’une dépolarisation idéologique. Aujourd’hui, l’évolution du RN vers un statut de « catch-all party » ne semble pas s’accompagner de tels phénomènes. Tout au contraire, le nouvel électorat du RN n’est pas marqué par une dépolitisation et une dépolarisation idéologique, même si elle reste moins forte chez les « ralliés » que chez les « fidèles ». Quant à la professionnalisation de l’appareil du RN, elle semble rester modeste. On en voit la trace dans les 28% d’électeurs ralliés au RN en 2024 qui ne considèrent pas que ce parti ferait mieux que les autres une fois au pouvoir.
À l’ère des populismes triomphants, le « catch-all party » fonctionne différemment que lors de la période plus apaisée des Trente Glorieuses (1945-1973). Aujourd’hui, la dynamique pluraliste qui nourrit le RN amène à lui des électeurs politisés, animés par un rejet du système politique et désireux d’en changer. L’extension électorale vers des couches plus âgées, plus éduquées et plus « cols blancs » ne veut pas dire apaisement, dépolarisation et dépolitisation mais plutôt diffusion de la colère et du rejet de la politique officielle vers des milieux qui, il y a encore peu, y échappaient. Interrogés, en février 2025, dans la 16e vague du baromètre de la confiance politique, sur les sentiments qu’ils ressentent en ce qui concerne la situation politique actuelle, 80% des électeurs éprouvent de l’inquiétude, 68% de la colère, 67% de la confusion et 21% seulement de l’espoir19. Cette diffusion de la colère politique dont bénéficie le RN lui a permis de toucher de nouvelles générations (plus âgées), de nouveaux milieux sociaux (plus aisés et dotés en diplômes) mais aussi des électeurs d’une droite restée, jusqu’au début des années 2020, fidèle à LR et ses alliés, et, également, de manière significative, des citoyens venus d’horizons plus lointains (de gauche, macronistes, qui s’abstenaient…). Tout comme il y a parfois, dans le domaine économique, un « abus de position dominante » touchant une entreprise puissante faussant les règles de la concurrence, un parti devenu dominant peut capitaliser, à partir de sa position, des gains auprès de groupes auparavant éloignés de lui mais attirés par sa capacité à perturber le jeu politique, en particulier parce que le RN monopolise de plus en plus à son seul profit la fonction d’opposition et d’alternative, en dépit de son origine de parti extrême situé aux franges du système politique20. À certains égards, le ralliement électoral de l’été 2024 marque la sortie du relatif enclavement politique dans lequel l’héritière du FN, Marine Le Pen, semblait être encore enfermée. Son extension démographique, sociale et politique l’a fait entrer dans un nouveau cycle : celui de sa transformation en véritable « parti dominant » de la seconde moitié de la décennie 2020-2030.
Annexes
Tableaux 2 et 3 sur les profils des quatre électorats au regard du RN
Tableau 2 : Profil démographique et social des quatre sous-populations
Source :
L’Enquête électorale française (vagues d’avril 2017, d’avril 2022 et de juin 2024), [en ligne].
Tableau 3 : Profil politique des quatre sous-populations
Source :
L’Enquête électorale française (vagues d’avril 2017, d’avril 2022 et de juin 2024), [en ligne].
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