Résumé

Contributeurs

Préface : D’une école à l’Autre

Introduction : les neurosciences appliquées aux comportements militaires, individuels et collectifs

1.

Du soldat performant au combattant robuste

2.

Préparer sans abîmer, soutenir sans fragiliser

3.

Après le combat : réparer, reconstruire, réintégrer

4.

Cerveau, corps et collectif : une approche intégrée

5.

Neurosciences et technologies : comprendre le vivant sans le réduire

6.

Neurosciences, éthique et responsabilité

I.

Comment fonctionne le cerveau ?

Neurosciences, comportements et santé du combattant : repères conceptuels et opérationnels

La neuroplasticité et l’adaptation : application à l’environnement militaire

Les mécanismes de la mémoire et leur traduction et comportements

Les émotions au cœur de la décision opérationnelle : apports des sciences cognitives et des neurosciences

II.

Témoignages opérationnels pour illustrer les mécanismes décisionnels

Témoignage sur les comportements de groupe vécus et observés dans les rangs des soldats du feu de la BSPP

Témoignage sur les comportements observés sur des militaires face au danger, sur le plan individuel et collectif au prisme de trois opérations récentes (2010-2023)

Témoignage sur les comportements de groupe vécus et observés chez des civils dans des conditions extrêmes

III.

Les réactions du cerveau face aux contraintes

Neurosciences et adaptation comportementale de groupe face aux contraintes environnementales

L’entraînement à l’inoculation de stress (EIS) : quelques éléments d’un concept pour l’entraînement des forces

Commotion cérébrale, neuroplasticité et réhabilitation fonctionnelle

Les interactions corps-cerveau dans la cognition et les émotions : la place de l’intéroception cardiaque et gastro-intestinale

Les interactions corps-cerveau : éclairages des neurosciences sur un déterminant majeur de la santé et de la performance du combattant

Le contrôle du corps par le cerveau et les effets des dysfonctions intéroceptives. Exemple du coup de chaleur d’exercice

IV.

Interactions entre cerveaux et comportements de groupe

Les dysfonctions de groupe : hypothèses neurobiologies

Biais de groupe et enjeux opérationnels dans la planification militaire

L’apport des neurosciences en psychologie militaire : les substrats neurocognitifs de l’obéissance et de la coopération

Quand les émotions d’autrui nous préparent à agir en orientent nos choix : apports des neurosciences cognitives

La contagion du stress dans un groupe et ses répercussions sur la performance collective : perspectives neuroscientifiques et applications expérimentales

Peur, gestion de la peur et collectivité

Modélisation de mouvements de personnes : principes, apports et limites

Pour une mise en perspective des travaux sur la modélisation des mouvements de personnes

V.

Les neurosciences comme aides au comportement opérationnel

Psychologie militaire positive et neurosciences appliquées au service d’un comportement individuel ajusté

Gérer les émotions en urgence : compétences émotionnelles et prise en charge préhospitalière

Conception d’une assistance pour la régulation du stress d’un collectif d’analystes en opérations

Penser l’augmentation des futurs chefs de l’armée de terre : la pleine conscience et la cohérence cardiaque

VI.

Le care dans le monde militaire : de l’attention à autrui au sacrifice

L’irruption des émotions dans les régulations individuelle et sociale

VII.

Les outils technologiques au service des neurosciences

Les données neurophysiologiques à l’échelle du groupe : que veut-on mesurer et pourquoi ?

Le défi de la captation de données neurophysiologiques en ambiance opérationnelle ou en milieu contraint et de leur interprétation algorithmique

Détecter les états mentaux : l’intelligence artificielle dans le traitement de données neurophysiologiques

VIII.

Les enjeux internationaux des neurosciences

L’action des neurothechnologies sur les capacités cognitives du soldat au combat : dimension éthique et juridique

Résumé et conclusion

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Résumé

Le retour de la guerre de haute intensité confirme le combattant comme acteur de la conservation de la supériorité opérationnelle sur l’adversaire. Décider sous stress, durer dans l’adversité, agir collectivement sans altérer son intégrité physique, psychique et morale constituent aujourd’hui des enjeux majeurs pour les forces armées.

À partir des apports des neurosciences, cet ouvrage collectif explore les mécanismes cérébraux, corporels et sociaux qui sous-tendent les comportements militaires, de la préparation à l’engagement, jusqu’au retour d’opération. Il interroge la prise de décision sous contrainte, le stress et la résilience, la cohésion, le leadership, les vulnérabilités psychiques, ainsi que les apports et les limites des technologies et des données neurophysiologiques.

Refusant toute vision réductrice du « soldat augmenté », les auteurs défendent une approche centrée sur la robustesse humaine et collective, la prévention et le care. Destiné aux chercheurs, aux militaires, aux soignants et aux décideurs, cet ouvrage propose une réflexion rigoureuse et éthique sur la place des neurosciences au service de la santé du combattant et de la responsabilité de l’action militaire.

Co-direction scientifique

MCSCN® Marion Trousselard (IRBA) et Gérard de Boisboissel (CReC)

Coordination éditoriale

Fondapol

Maquette et réalisation

Rudy Nimsguerns

Crédits

 

 

 

 

Aubé, Martin : Commandant, officier mécanicien des matériels aériens, officier stagiaire de l’École de Guerre.

Bailleul, Shanon : Doctorante, Université de Technologie de Compiègne.

Bassan, Nicolas : Psychologue et cofondateur de la société Omind Neurotechnologies.

Beauchamps, Vincent : Médecin-en-chef, chercheur au département recherche, expertise et formation aéromédicales de l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA) et à l’UMR VIFASOM (Université de Paris).

Besnard, Stéphane : Directeur scientifique UR VERTEX 7480, université de Caen Normandie et directeur scientifique société INMIND-VR.

Blart, Louise : Ingénieure et data scientist, Omind Neurotechnologies.

de Boisboissel, Gérard : Ingénieur de recherche, directeur de l’observatoire Enjeux des nouvelles technologies pour les Forces, CReC Saint-Cyr, Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan.

Bourgeon, Léonore : Capitaine, chercheuse en psychologie ergonomique au département Neurosciences et sciences cognitives de l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Bourguignon, Nicolas : Chercheur et coordonnateur de recherche au département des Sciences de la Vie, École Royale Militaire, Bruxelles.

Byk, Christian : Juge honoraire à la Cour d’appel de Paris, représentant de la France au Comité intergouvernemental bioéthique de l’UNESCO.

Canini, Frédéric : Médecin-chef des services ®, chercheur associé au LIP/PC2S, ancien directeur scientifique et technique de l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Caspar, Émilie : Professeure associée au département de Psychologie Expérimentale, Cheffe de Laboratoire, Université de Gand.

Chatillon, Jean-Marc : Général de Division (2S), ancien commandant en second et chef d’état-major à l’académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan.

Chauty, Yann : Lieutenant-colonel®, président du Centre étude et pratique de la survie (CEPS).

Chennaoui, Mounir : Directeur scientifique et technique de l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Claverie, Damien : Médecin-en-chef, praticien certifié de recherches à l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Clot, Christian : Explorateur-chercheur, conférencier, auteur, président du Human Adaptation Institute.

Dondaine, Thibaut : Psychologue de classe normale®, maître de conférences, Département de pharmacologie (CHU Lille) et chercheur à l’UMR Neurosciences et Cognition (INSERM, Université de Lille).

Duffaud, Anaïs : Chercheuse, unité de Neurophysiologie du Stress, Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Fabre, Ludovic : Maître de conférences, chercheur en neuropsychologie, centre de recherche de l’école de l’air (CREA – UR09.401).

Ferrari, Vincent : Enseignant-chercheur, centre de recherche de l’école de l’air (CREA – UR09.401).

Gapenne, Olivier : Professeur des universités, directeur du laboratoire Costech, Université de Technologie de Compiègne.

Giaume, Louise : Médecin urgentiste, doctorante en neurosciences, réserviste à l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA) et chercheur associée au CREC.

Grèzes, Julie : Neuroscientifique, directrice de recherche au Laboratoire de Neurosciences Cognitives et Computationnelles, École Normale Supérieure.

Guérin, Gaylord : Capitaine, commandant d’unité au sein de l’École Militaire interarmes, ancien commandant d’unité en compagnie incendie au sein de la BSPP.

Jeanne, Rudy : Post doctorant au laboratoire de psychologie LIP/PC2S, Univ. Savoie Mont Blanc, Univ. Grenoble Alpes, LIP/PC2S, Grenoble, France.

Jenny, Samuel : Lieutenant-colonel, chef du pôle d’enseignement formation à la mission opérationnelle, académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan.

Jimenez, Adrien : Major®, formateur et préparateur mental, instructeur de méditation de pleine conscience, Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Lachèze, Solenn : Capitaine, formatrice facteurs humains, Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Laisney, Mickaël : Maître de conférences en Neuropsychologie, EPHE-PSL, membre de l’Unité de recherche U1077 (INSERM-EPHE-UNICAEN) « Neuropsychologie et Imagerie de la Mémoire Humaine ».

Langle, Claire : Doctorante en neurosciences, Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Lefrançois, Audrey : Doctorante en Psychologie, Université de Caen Normandie, membre de l’Unité de recherche U1077 (INSERM-EPHE-UNICAEN) « Neuropsychologie et Imagerie de la Mémoire Humaine ».

Lo Bue, Salvatore : Professeur, chef du Département des Sciences de la Vie, École Royale Militaire, Bruxelles.

Maury, Bertrand : Mathématicien, membre de l’Académie des sciences, section des sciences mécaniques et informatiques.

Michinov, Estelle : Professeure des universités, Laboratoire de Psychologie: Cognition, Comportement, Communication (LP3C), Université de Rennes 2.

Montardy, Quentin : PDG InMind-VR, chercheur associé laboratoire VerTex (Université Caen) et chercheur associé Chaire Gendarmerie ECOT (Éthique des Crises, des organisations pour les Territoires), Collège Éthique opérationnelle.

Ogier, Michaël : Chef de projet traumatismes crâniens, Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Ojeda, Éric : Lieutenant-colonel, ministère des Armées.

Paillot de Montabert, Géraud : Président de l’Association Aventure Hustive et champion du monde de winter swimming en paranatation en eau glacée.

Pellissier, Sonia : Enseignante-chercheuse au laboratoire de psychologie LIP/PC2S, Univ. Savoie Mont Blanc, Univ. Grenoble Alpes, LIP/PC2S, Grenoble, France.

Quiquempoix, Michaël : Chercheur en neurosciences, Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Roumian, Jérémy : PhD, Directeur général du Human Adaptation Institute.

Sagui, Emmanuel : Professeur agrégé et médecin, Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Sauvet, Fabien : Médecin-en-chef, professeur agrégé, chef du Département recherche, expertise et formation aéromédicales de l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA) et à l’UMR VIFASOM (Université de Paris).

Trousselard, Marion : Médecin-chef des services®, professeure agrégée, chercheuse au Human Adaptation Institute et à l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Valade, Éric : Médecin général, directeur de l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Verdonk, Charles : Médecin principal en chef, chercheur en neurosciences à l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Vibert, Éric : Chirurgien, Chaire Innovation Bloc Opératoire Augmenté, Hôpital Paul Brousse, Université Paris Saclay, AP-HP, Villejuif.

Préface : D’une école à l’Autre

Jean-Marc Chatillon
Général de Division (2S), ancien commandant en second
et chef d’état-major à l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan .

Notes

1.

Par exemple, par l’indicateur IVAL, qui mesure la performance d’un établissement en tenant compte du profil des élèves accueillis, ou par des enquêtes anonymes de climat scolaire.

+ -

Les sciences cognitives permettent, entre autres, de mieux comprendre la mémoire, l’attention, la motivation et les émotions. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu expérimenter leur mise en application lorsque je commandais le lycée militaire d’Aix-en-Provence de 2016 à 2019. Couvrant la vie parfois tumultueuse des adolescents, de l’internat aux salles de classe, de l’individu au groupe, cette approche holistique de l’éducation a remis en cause des pratiques pédagogiques idéologisées et des habitudes bien ancrées. Mais à force de persuasion, professeurs comme cadres militaires ont pleinement accepté d’enrichir leurs pratiques en les alignant sur le fonctionnement du cerveau. Au bilan, une amélioration continue et significative du climat scolaire et des résultats académiques a été mesurée1 durant trois années d’observation.

Puis, à l’instar de mes élèves, de plus en plus nombreux à rejoindre l’École spéciale militaire, j’ai moi aussi changé d’école, pour prendre la fonction de commandant en second de ce bel ensemble, appelé à rayonner en tant qu’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan à partir du printemps 2021. J’ai donc noué mes premiers échanges avec l’équipe de direction du Centre de recherche de l’Académie militaire de Coëtquidan (CReC), convaincu par la pratique raisonnée des sciences cognitives. Sans doute mon expérience a-t-elle suscité la curiosité des chercheurs, notamment l’Observatoire Enjeux des nouvelles technologies pour les forces. Mais le potentiel du sujet, articulé avec leur dynamisme, autant que l’absence de littérature scientifique sur le rapport entre neurosciences et monde militaire, ont été les véritables ferments des explorations. La collaboration avec l’Institut de recherche biomédicale des armées (IRBA) a ensuite permis d’affiner les axes de recherche.

Nous sommes en 2026, et si l’intelligence artificielle s’impose comme le levier le plus évident de la puissance militaire, le CReC publie néanmoins ses études exploratoires sur les neurosciences. Et, première surprise, avec « Neurosciences et monde militaire : aspects comportementaux », le CReC réinvente le thème du soldat augmenté. Puis, deuxième surprise, les contributions scientifiques émanent d’horizons si différents qu’elles semblent provenir d’une explosion originelle: dysfonctions intéroceptives, compétences émotionnelles, cognition sociale, stress, peur… La volonté de couvrir un sujet aussi profond qu’étendu a-t-elle créé trop de discontinuité dans sa couverture pour en percevoir la cohérence ?

À bien y regarder, les contributions s’articulent autour des trois dimensions de l’officier français, illustrées par la vie et l’œuvre du maréchal Lyautey et raison d’être de l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan : avoir une tête bien faite, du cœur et des tripes.

En éclairant les mécanismes cognitifs, émotionnels et physiologiques qui sous-tendent l’action individuelle et collective, les neurosciences offrent à l’armée de Terre française de nouveaux leviers pour soutenir ses combattants avant, pendant et après l’engagement. Dans ce contexte, l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan et son Centre de recherche jouent un rôle déterminant. Éclairant l’avenir, élaborant et transmettant les connaissances et pratiques, ils contribuent à forger les chefs de demain. Adossée à la formation, la recherche consolide le socle scientifique de la formation militaire et permet d’intégrer, avec discernement, les apports des sciences du vivant à ceux du combat. Ainsi, les colloques organisés par le CReC ouvrent la voie pour « augmenter » nos trois types d’intelligence :

• L’intelligence de la tête renvoie aux compétences cognitives : analyse, gestion de l’incertitude, anticipation et décision éclairée. Les neurosciences mettent en évidence les limites de l’attention, les mécanismes de la prise de décision sous pression ou encore l’impact du stress opérationnel sur la lucidité. Si les pistes de la métacognition sont encore à défricher, le potentiel, évident, invite d’ores et déjà à doter les militaires de méthodes pour optimiser la charge cognitive et prévenir les biais qui altèrent la compréhension tactique ;

• L’intelligence du cœur met en lumière la dimension humaine du commandement : empathie, éthique, cohésion, moral. Les neurosciences montrent que toute la palette humaine du commandement influence directement la performance et la résilience du combattant. Nous devons donc à nos soldats, qui acceptent, sous nos ordres, de donner la mort au risque de la recevoir, d’identifier les leviers psychologiques et affectifs qui conditionnent la robustesse d’une unité et les reconstructions post-engagement ;

• L’intelligence du ventre – le courage et l’ancrage – renvoie quant à elle à la dimension physiologique de l’action: gestion du stress, perception du risque, vigilance et récupération. Les articles résultant des colloques éclairent d’un jour nouveau cette articulation entre préparation physique, maîtrise de soi et réactions en situation de combat. Ils augurent d’ajustements dans la formation.

Plus largement, dans le cadre sans cesse renouvelé de l’affrontement belliqueux des volontés, les neurosciences offrent aussi des repères précieux pour se protéger des manipulations informationnelles ainsi que des surcharges et perturbations émotionnelles aux échelles propres aux conflits modernes. Mais la guerre cognitive ne s’arrête pas là. Avec la révolution de l’intelligence artificielle, qui transforme la préparation et la conduite des opérations, tout en accélérant les modifications de l’environnement technologique du combattant, l’enjeu pour les armées est moins d’adopter l’IA que de l’accompagner: le défi est immense pour préserver la liberté d’action du chef militaire et consolider l’intégrité des combattants. Augmenter les officiers français par une meilleure maîtrise de la cognition contribuera sans doute à le relever.

Merci donc à l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, au CReC, à l’IRBA, aux chercheurs et contributeurs de nous ouvrir le monde d’une formation militaire où les neurosciences deviennent un outil déterminant, non pour substituer la science au jugement du combattant, mais pour en renforcer la justesse, la sécurité et la portée éthique.

Je laisse maintenant libre cours à votre curiosité pour découvrir cet ouvrage. Et peut-être vous aussi changerez-vous d’école… de pensée.

Introduction : les neurosciences appliquées aux comportements militaires, individuels et collectifs

Éric Valade
Médecin général, directeur de l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA) .

Marion Trousselard
Médecin-chef des services®, professeure agrégée, chercheuse au Human Adaptation Institute et
à l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

La guerre revient. Non comme une hypothèse théorique ou un héritage du passé, mais comme une possibilité tangible pour nos armées et pour la Nation. Les conflits contemporains, marqués par la haute intensité, la simultanéité des champs de bataille, la saturation informationnelle et la violence prolongée, imposent un renouvellement profond de notre regard sur le combattant. Dans ce contexte, la supériorité militaire ne repose plus uniquement sur la technologie, la manœuvre ou la masse, mais aussi — et peut-être surtout — sur la capacité humaine à durer, décider lucidement, coopérer et se reconstruire en cas de blessures physiques ou psychiques.

Le Service de santé des armées est placé au cœur de cette tension. Fidèle à sa mission première – soutenir la force armée en protégeant la santé de celles et ceux qui s’engagent –, il lui revient de contribuer pleinement à une réflexion stratégique, éclairée par les avancées scientifiques les plus récentes. Les neurosciences s’inscrivent pleinement dans cette dynamique, à toutes les phases de la prise en charge.

Longtemps perçues comme un champ académique éloigné des réalités opérationnelles, les neurosciences offrent aujourd’hui des clés majeures pour comprendre ce qui se joue, chez le combattant, avant, pendant et après l’engagement. Elles interrogent les mécanismes cérébraux et physiologiques de l’attention, de la décision sous stress, de la peur, de la cohésion, de la fatigue, de la douleur, de la motivation, mais aussi de la blessure psychique et du retour à l’équilibre. À ce titre, elles constituent un levier scientifique essentiel pour replacer la santé physique, physiologique et psychologique du militaire au cœur de l’efficacité collective, sans jamais la subordonner à une logique de performance brute.

Cet ouvrage s’inscrit dans cette ambition : mettre la connaissance neuroscientifique au service de la santé, de la maîtrise de soi et de la lucidité dans la décision, dans une armée confrontée à l’éventualité d’un engagement massif et prolongé. Les contributions s’organisent autour de plusieurs axes complémentaires.

Elles explorent d’abord le fonctionnement du cerveau pour mieux appréhender la performance, la robustesse et la santé dans leurs enjeux de préparation, de prévention et de soutien. Elles abordent également les effets du combat, la reconstruction et l’approche intégrée cerveau-corps-collectif, pour ouvrir sur les apports et les limites des technologies et des neurotechnologies. Ces champs convoquent enfin des exigences éthiques et de responsabilité qui doivent être considérées en réponse aux enjeux géopolitiques actuels.

1

Du soldat performant au combattant robuste

La tentation est grande, dans les discours contemporains, d’envisager les neurosciences comme un outil d’« augmentation » du soldat. Cette vision, souvent nourrie par l’imaginaire technologique et les promesses de l’intelligence artificielle, mérite d’être interrogée avec prudence. Du point de vue du médecin militaire, la finalité n’est ni l’optimisation sans limite ni la transformation de l’Homme en système performant, mais bien la préservation de son intégrité physique, psychique et morale, condition indispensable de l’action militaire durable. Le dialogue entre les neurosciences et la santé du militaire doit être considéré comme un levier d’amélioration pour la médecine de la préparation, de la prévention et de la robustesse dans l’action.

La robustesse du combattant ne se confond pas avec l’invulnérabilité. Elle désigne la capacité à faire face à des contraintes extrêmes, à absorber les chocs opérationnels, émotionnels et informationnels, tout en conservant une aptitude à décider, à agir et à se reconstruire. Les neurosciences permettent précisément de mieux caractériser cette robustesse : elles éclairent les mécanismes d’adaptation au stress, les seuils de rupture, les facteurs de vulnérabilité individuelle et collective, ainsi que les ressources mobilisables pour prévenir les décompensations.

Dans un contexte de haute intensité, où la répétition des engagements, la fatigue cumulée et l’exposition prolongée à la violence deviennent la norme, cette approche est déterminante. Il ne s’agit plus seulement de « tenir » une mission, mais de tenir dans la durée, sans hypothéquer l’avenir psychique, familial et social des militaires engagés.

Dans ce cadre, l’exigence de lucidité rappelée par le chef d’état-major des armées dans son premier « Ordre du jour » prend une résonance particulière à la lumière des neurosciences. La prise de décision, qu’elle soit opérationnelle ou médicale, n’est jamais un acte purement rationnel: elle est traversée de biais cognitifs, d’heuristiques et d’influences émotionnelles, exacerbés par le stress, la fatigue, l’urgence et la pression morale. Ces biais, s’ils ne sont pas identifiés et compris, peuvent altérer le discernement du chef militaire comme celui du soignant du Service de santé des armées, exposant l’individu et le collectif à des erreurs dont le coût humain, opérationnel et éthique est majeur. L’enjeu dépasse alors la seule efficacité de l’action. Une décision erronée, qu’il s’agisse d’un ordre, d’un diagnostic, d’un triage ou d’un renoncement, engage la responsabilité morale de celui qui décide et peut constituer un terreau de blessure morale durable. Comprendre les mécanismes neurocognitifs de la décision et du jugement sous contrainte n’a donc pas pour finalité de déresponsabiliser, mais au contraire de renforcer la lucidité, la justesse et l’intégrité de l’action. À ce titre, l’étude des biais cognitifs constitue une contribution essentielle des neurosciences à la robustesse du combattant et à la qualité du soin en contexte militaire, en cohérence avec l’exigence de courage et de vérité rappelée par le commandement.

2

Préparer sans abîmer, soutenir sans fragiliser

L’un des enjeux centraux de l’engagement massif est celui de la préparation. Former, entraîner, conditionner sans altérer durablement les capacités adaptatives des militaires constitue un défi majeur. Les neurosciences offrent ici des outils précieux pour mieux calibrer les charges cognitives ou mentales à l’entraînement, identifier les signes précoces de surcharge cognitive ou émotionnelle, et adapter les dispositifs de soutien.

Elles permettent également de revisiter certaines pratiques traditionnelles, parfois fondées davantage sur l’héritage que sur l’évidence scientifique. Comprendre les mécanismes de l’apprentissage, de la mémorisation et de la motivation ouvre la voie à des méthodes de formation plus efficaces, mais aussi plus respectueuses des équilibres individuels. De même, l’étude fine du stress et de la peur contribue à distinguer ce qui relève d’une réaction adaptative normale de ce qui annonce une désorganisation potentiellement pathologique.

Dans cette perspective, le rôle du Service de santé des armées n’est pas de médicaliser l’ensemble de la formation militaire, mais d’apporter un éclairage scientifique permettant aux chefs et aux formateurs d’agir avec discernement. La santé devient alors un facteur de commandement, au sens le plus noble du terme.

3

Après le combat : réparer, reconstruire, réintégrer

La fin de l’engagement ne marque pas la fin des effets de la guerre sur le cerveau et le psychisme. Les neurosciences ont profondément renouvelé notre compréhension des blessures psychiques, des troubles liés au stress traumatique, mais aussi des trajectoires de résilience. Elles montrent que les conséquences de l’exposition au combat ne sont ni uniformes ni irréversibles, et qu’elles dépendent de multiples facteurs: intensité de l’exposition, soutien social, reconnaissance institutionnelle, sens donné à l’action.

Dans un contexte de conflits prolongés, la capacité à accompagner les militaires dans leur retour d’opération, à détecter précocement les situations de fragilité et à favoriser les processus de reconstruction est un enjeu stratégique autant qu’humain. Là encore, les neurosciences constituent un socle de connaissances indispensable pour guider les politiques de soutien, de suivi et de réinsertion.

4

Cerveau, corps et collectif : une approche intégrée

L’un des apports majeurs des neurosciences est de rompre avec une vision fragmentée de l’Homme au combat. Le cerveau n’est ni isolé du corps, ni détachable du groupe. Les fonctions cognitives, émotionnelles et physiologiques s’entrelacent en permanence, sous l’influence du contexte opérationnel, du commandement et de la dynamique collective.

Les contributions réunies dans cet ouvrage illustrent cette approche intégrée. Elles explorent les mécanismes de la cognition individuelle, tels que l’attention, la mémoire, la prise de décision, mais aussi les dimensions relationnelles et sociales de l’action militaire: empathie, leadership, cohésion, contagion émotionnelle. Elles interrogent également les interactions entre stress, perception du danger, réactions physiologiques et comportements adaptatifs ou inadaptés.

Cette approche intégrée trouve une illustration particulièrement éclairante dans le coup de chaleur d’exercice. Longtemps appréhendé comme une pathologie essentiellement physiologique, il apparaît aujourd’hui comme le résultat d’une défaillance globale de la régulation, impliquant étroitement le cerveau, le corps et le contexte d’action. L’altération du traitement cérébral des signaux corporels, en particulier des informations intéroceptives, peut conduire le combattant à méconnaître la gravité de son état, à poursuivre l’effort au-delà de ses capacités d’adaptation et à retarder la demande d’aide, jusqu’à l’encéphalopathie aiguë. Pour le médecin du Service de santé des armées, le coup de chaleur d’exercice illustre ainsi de manière exemplaire l’impossibilité de dissocier le somatique du psychique: l’hyperthermie, la désorganisation cognitive et les déterminants motivationnels et collectifs s’entrelacent dans une dynamique unique. Cette compréhension neurocognitive renouvelle les enjeux de prévention, de dépistage et de prise en charge, en rappelant que la protection de la santé du combattant repose autant sur l’écoute du corps que sur la qualité du discernement individuel.

Pour le médecin du Service de santé des armées, cette vision globale est essentielle. Elle permet de dépasser l’opposition artificielle entre le somatique et le psychique, entre la blessure visible et la souffrance invisible. Elle rappelle que la santé du combattant est indissociable de son environnement humain, organi- sationnel et informationnel.

5

Neurosciences et technologies : comprendre le vivant sans le réduire

L’essor conjoint des neurosciences et des technologies numériques, en particulier de l’intelligence artificielle et des dispositifs de captation physiologique, ouvre des perspectives inédites pour le monde militaire, tout en posant des questions fondamentales quant à leur usage au service de la santé du combattant. La promesse de ces technologies est claire: objectiver ce qui, jusqu’alors, relevait essentiellement de l’auto-évaluation, de l’observation clinique ou du jugement du commandement, qu’il s’agisse de la vigilance, de la charge cognitive, de la fatigue mentale ou de la coordination collective. Toutefois, les neurosciences rappellent avec force que le vivant ne se laisse pas réduire à des signaux simples ni à des relations univoques. Les données neurophysiologiques, qu’elles soient cardiaques, électrodermales, cérébrales ou comportementales, sont par nature polysémiques, contextuelles et fortement variables, tant entre les individus qu’au sein d’un même individu au fil du temps. Une même variation physiologique peut traduire un effort adapté, un stress transitoire, une émotion, une stratégie de compensation ou, au contraire, une dégradation critique de l’état fonctionnel. L’intelligence artificielle, aussi performante soit-elle sur le plan statistique, ne peut lever cette ambiguïté sans un cadre théorique solide, une compréhension fine des mécanismes neurobiologiques sous-jacents et une contextualisation rigoureuse des situations opérationnelles. Cette réalité est d’autant plus prégnante en environnement militaire, où les contraintes physiques, thermiques, informationnelles et émotionnelles perturbent la qualité des signaux mesurés et augmentent le risque d’erreurs d’interprétation.

Les technologies de monitoring, souvent inspirées de modèles issus du sport de haut niveau ou du laboratoire, se heurtent alors aux limites de la captation en conditions réelles : artefacts liés aux mouvements, sudation, autonomie énergétique restreinte, contraintes de cybersécurité, absence de connectivité et nécessité de dispositifs discrets, robustes et acceptables pour l’opérateur. Par ailleurs, la performance militaire ne se joue pas uniquement à l’échelle individuelle. Les neurosciences sociales et cognitives montrent que la cohésion, la synchronisation et la confiance au sein d’un groupe constituent des déterminants majeurs de l’efficacité collective, parfois associés à des phénomènes mesurables de synchronie physiologique et cérébrale. Si ces approches ouvrent des pistes prometteuses pour mieux comprendre l’esprit de corps et la coordination en situation complexe, elles ne sauraient être interprétées comme des marqueurs simples ou causaux de la performance, au risque de réduire la richesse de l’expérience humaine à des corrélations biologiques partielles. Dès lors, l’enjeu central n’est pas de confier à la technologie la responsabilité d’évaluer ou de juger l’humain, mais de l’inscrire comme un outil d’aide, au service du discernement médical et du commandement.

Pour le Service de santé des armées, cette alliance entre neurosciences et technologies doit rester guidée par une finalité claire: soutenir l’adaptation et préserver l’intégrité physique, psychique et morale du combattant, aider le soldat à rester apte à discerner pour décider, prévenir les ruptures, réduire les risques invisibles. Loin d’une logique d’augmentation ou de contrôle permanent, il s’agit de mobiliser ces outils avec prudence et responsabilité, en acceptant que la complexité du vivant demeure irréductible et que la santé du militaire repose avant tout sur une compréhension globale, humaine et éthique de l’engagement.

6

Neurosciences, éthique et responsabilité

Enfin, cet ouvrage invite à une réflexion éthique incontournable, que les apports des neurosciences viennent aujourd’hui enrichir sans jamais pouvoir s’y substituer. Mieux comprendre le cerveau du combattant confère un pouvoir : celui d’influencer, d’orienter, voire de contraindre les comportements. Pour le médecin militaire, cette connaissance ne peut être dissociée d’une exigence de responsabilité, qui ne relève pas seulement de la norme ou du cadre juridique, mais aussi d’une attention concrète portée à l’Homme en situation. L’éthique du care éclaire ici de manière singulière l’usage des neurosciences dans le monde militaire : elle rappelle que la santé et la robustesse du combattant se construisent dans une relation d’attention à soi et à autrui, inscrite dans la vulnérabilité partagée et l’interdépendance des individus engagés dans l’action collective.

Puissent ces pages contribuer à éclairer les chefs, les soignants et les décideurs, et à rappeler que, même dans la guerre la plus technologique, l’Homme demeure le centre de gravité.

I Partie

Comment fonctionne le cerveau ?

Neurosciences, comportements et santé du combattant : repères conceptuels et opérationnels

Charles Verdonk
Médecin principal en chef, chercheur en neurosciences à l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Marion Trousselard
Médecin-chef des services®, professeure agrégée, chercheuse au Human Adaptation Institute et à l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Notes

1.

Site Internet de l’IRBA : https://irba.sante.defense.gouv.fr/

+ -

2.

Certaines parties de ce chapitre ont été préparées avec l’aide d’outils d’intelligence artificielle générative (ChatGPT, modèle GPT-5.2 Auto). Les auteurs demeurent toutefois les seuls responsables du contenu, de son interprétation et des conclusions présentées dans ce chapitre.

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I. Introduction

Le succès d’une opération militaire ne repose pas uniquement sur la supériorité des équipements ou la qualité des procédures opérationnelles. Il dépend également, de façon déterminante, de la capacité du combattant à préserver sa santé physique et mentale, ainsi que ses capacités cognitives, face aux contraintes psychophysiologiques propres aux opérations militaires. Stress aigu ou prolongé, fatigue, surcharge informationnelle et incertitude décisionnelle constituent autant de facteurs susceptibles d’altérer le fonctionnement cérébral, d’augmenter le risque d’erreur et, à terme, de compromettre à la fois l’efficacité et la sécurité individuelles et collectives. La préservation de fonctions cognitives clés, telles que la prise de décision et la régulation émotionnelle, apparaît ainsi comme un enjeu central pour maintenir un haut niveau de performance individuelle et collective, dans des environnements opérationnels exigeants, dynamiques et souvent imprévisibles.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la recherche biomédicale de défense en neurosciences, menée au sein du Service de santé des armées à l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA)1. En s’appuyant sur des approches expérimentales, cliniques et de terrain, en partenariat avec les forces et leurs centres de recherche, ces recherches offrent un éclairage précieux sur la manière dont les conditions opérationnelles, de l’entraînement aux opérations de combat, influencent le fonctionnement du cerveau, ses capacités d’adaptation, mais aussi ses vulnérabilités. L’objectif fondamental de ces recherches est la compréhension du fonctionnement du cerveau en bonne santé, sous contrainte ou malade, afin de mieux protéger la santé du combattant, prérequis indispensable à un exercice efficient du métier et à la réussite des missions qui lui sont confiées. Le cœur de la démarche en recherche biomédicale de défense est de développer des connaissances afin de proposer des solutions diagnostiques et thérapeutiques visant à protéger et à améliorer la santé du militaire, faisant ainsi écho à la devise de l’IRBA : « La connaissance au service des forces ».

Loin d’une approche visant uniquement l’augmentation des performances du soldat (« soldat augmenté ») ou la réduction du cerveau à un simple levier de supériorité opérationnelle, la recherche, à laquelle contribue l’IRBA, en lien avec un ensemble de partenaires institutionnels, académiques et opérationnels, militaires comme civils, ne s’inscrit pas dans une logique où les applications militaires potentielles dicteraient les orientations scientifiques. En particulier, elle se distingue du cadre conceptuel de Military Brain Science proposé dans la littérature anglophone [1], selon lequel la recherche serait guidée par les besoins opérationnels de performance, reléguant l’homme et l’éthique au second plan des finalités scientifiques et opérationnelles. À l’inverse, les travaux menés par l’armée française reposent sur une démarche centrée sur la protection de l’intégrité physique, psychique et morale du combattant, et sur une articulation constante entre compréhension des mécanismes neurobiologiques, exigences éthiques et réalités du milieu militaire. C’est dans cet esprit que s’inscrit le présent chapitre, conçu2 comme une brève introduction aux champs des neurosciences mobilisés dans le cadre de cet ouvrage et aux enjeux spécifiques de leur application au service de la santé du combattant et, plus largement, de la conduite et de la réussite de l’action militaire.

II. Les approches structurant la recherche biomédicale de défense en neurosciences

Les travaux en neurosciences relevant de la recherche biomédicale de défense peuvent être présentés selon au moins deux logiques complémentaires. La première, historiquement dominante et orientée vers les applications, s’organise autour de l’engagement du militaire en opérations extérieures. La seconde, de nature plus fondamentale, se structure autour du cerveau comme objet d’étude et des moyens permettant d’en comprendre le fonctionnement. Considérer ces deux approches complémentaires permet d’éclairer le panorama de la recherche biomédicale de défense et les choix éditoriaux ayant présidé à l’organisation du présent ouvrage.

A. Une approche centrée sur les applications opérationnelles : avant, pendant et après la mission

Une première manière d’aborder la recherche biomédicale de défense en neurosciences consiste à l’inscrire dans une logique explicitement appliquée, en prise avec les opérations extérieures, qui constituent une composante structurante des missions des armées. Le caractère temporellement délimité de ces engagements offre un cadre pertinent pour organiser les axes de recherche selon une séquence « avant / pendant / après » la mission. Cette temporalité a historiquement fortement influencé le développement des travaux scientifiques mobilisés dans le contexte des opérations militaires, lesquels peuvent être opérationnalisés en fonction de leurs applications potentielles à chacune des trois phases de la mission.

Avant la mission, la recherche s’intéresse notamment à l’identification des individus susceptibles de développer des pathologies liées au stress, à l’ergonomie des systèmes d’armes et des équipements, ainsi qu’au développement de dispositifs de formation, notamment par la simulation, destinés à préparer le combattant aux contraintes cognitives et émotionnelles de l’engagement.

Pendant la mission, l’accent est mis sur le maintien de la performance et de la capacité décisionnelle en situation de stress, de fatigue et de surcharge informationnelle, avec pour objectif de limiter les erreurs humaines susceptibles de compromettre le succès et la sécurité de la mission.

Après la mission, les recherches se concentrent sur le soutien médico-chirurgical des forces, l’optimisation de la prise en charge des blessés physiques et psychiques, à court terme (dans les mois suivant le retour de mission) comme à plus long terme (rééducation et réinsertion socioprofessionnelle des militaires blessés). Plus récemment, des travaux portant sur l’optimisation de la récupération se sont développés, élargissant les perspectives de recherche au-delà de la seule prise en charge du blessé.

Cette structuration de la recherche menée par le Service de santé des armées fait écho à la pratique même de la médecine militaire, dont le cœur de métier est la préservation de la santé du combattant. Celle-ci s’exerce avant le déploiement, à travers l’éducation sanitaire et la prévention ; pendant l’engagement, avec la prise en charge du blessé ou du malade en opération ; et au retour de la mission, par des dispositifs de dépistage et de suivi visant à identifier et à traiter les pathologies liées au stress.

Cette approche centrée sur les applications opérationnelles dépasse le seul champ de la médecine et de la recherche du Service de santé des armées pour s’inscrire dans le fonctionnement global de l’institution militaire, notamment pour soutenir l’action du commandement et le conseiller dans la conduite des opérations militaires.

B. Une approche centrée sur le fonctionnement du cerveau : mécanismes, interactions et modulation

Une seconde approche consiste à organiser la présentation des recherches en neurosciences non plus à partir de leurs applications opérationnelles, mais en se centrant sur l’objet d’étude – le cerveau –, ses mécanismes de fonctionnement, ses interactions avec l’environnement, sa modulation, ainsi que sur les outils permettant d’en examiner le fonctionnement. Cette perspective, davantage en phase avec une approche scientifique plus fondamentale, a été retenue pour structurer le présent ouvrage. Elle offre une vision intégrée et transversale de la recherche biomédicale de défense en neurosciences. Chaque chapitre s’inscrit ainsi dans un ensemble cohérent de questions neuroscientifiques, indépendamment de la phase opérationnelle à laquelle ses résultats pourraient s’appliquer.

Cinq grandes questions structurent le contenu du livre :

1. Comment fonctionne le cerveau en bonne santé ? Cette question est complétée par des témoignages d’opérationnels, qui illustrent de manière concrète la façon dont les mécanismes cérébraux se traduisent en comportements vécus sur le terrain.

2. Comment le fonctionnement cérébral est-il modifié sous contraintes, telles que le stress, la fatigue, la douleur ou la surcharge cognitive ?

3. Comment interagissent les cerveaux de plusieurs individus au sein d’un groupe constitué, et quelles sont les bases neurobiologiques de la cohésion, du leadership et de la coordination collective ?

4. Comment peut-on moduler le fonctionnement du cerveau afin de le protéger, de prévenir les ruptures ou de traiter les atteintes psychiques ?

5. Comment examiner le cerveau, à travers quels outils, quelles mesures et avec quelles limites méthodologiques et éthiques ?

Cette structuration permet d’introduire progressivement les différentes composantes des neurosciences mobilisées dans l’ouvrage – neurosciences de la prise de décision, neurosciences affectives, neurobiologie du stress et de la résilience, neurosciences des interactions corps-cerveau et neurosciences sociales – tout en fournissant au lecteur les repères conceptuels nécessaires à leur compréhension.

III. Grands domaines des neurosciences mobilisées dans cet ouvrage

Les chapitres réunis dans cet ouvrage s’inscrivent dans plusieurs domaines complémentaires des neurosciences. Cette section vise à présenter, de façon succincte, les cadres théoriques concernés, afin de fournir au lecteur les repères conceptuels nécessaires à la lecture transversale des différents chapitres du livre. Si ces cadres sont volontairement présentés de manière distincte, ils se répondent et se complètent pour apporter une compréhension aussi holistique que possible des comportements du militaire et de son collectif en situation opérationnelle (Figure 1).

Fig. 1. Domaines des neurosciences mobilisés pour l’étude des comportements individuels et collectifs en contexte militaire. Les comportements individuels et collectifs résultent de l’interaction dynamique entre processus cognitifs, affectifs, corporels, biologiques et sociaux.

A. Neurosciences de la prise de décision

Les neurosciences de la prise de décision étudient les mécanismes cérébraux impliqués dans le choix et le jugement, et visent à comprendre comment des décisions émergent de l’interaction entre processus cognitifs, émotionnels et contextuels [2, 3].

La prise de décision repose sur l’intégration d’informations issues de différentes sources (sensorielles, émotionnelles, mnésiques et sociales), afin d’évaluer les options disponibles, d’anticiper leurs conséquences et de sélectionner une réponse adaptée.

En contexte militaire, la décision présente des caractéristiques spécifiques. Elle s’exerce le plus souvent dans des environnements marqués par l’incertitude, fréquemment décrits comme VUCA (volatils, incertains, complexes et ambigus), sous de fortes contraintes temporelles, avec un risque vital potentiel et une pression constante.

Loin d’être strictement rationnelle, la prise de décision résulte d’un compromis entre la prédiction, l’expérience passée et les émotions, ces dernières jouant un rôle déterminant dans l’orientation des préférences et des comportements. Elle repose sur des heuristiques et des biais.

Les chapitres consacrés aux biais cognitifs, au commandement, à la décision sous le feu ou à l’obéissance à l’autorité s’inscrivent directement dans ce cadre.

B. Neurosciences affectives

Les neurosciences affectives analysent les mécanismes cérébraux par lesquels les émotions sont perçues, exprimées et régulées, ainsi que leur influence sur des processus cognitifs fondamentaux tels que la perception, l’attention, la mémoire et la prise de décision [4].

Longtemps considérées comme un obstacle à la performance, les émotions sont aujourd’hui reconnues comme un système adaptatif essentiel à l’orientation de l’action, à l’évaluation du danger et à la communication sociale, soulignant l’enjeu de la régulation et des compétences émotionnelles [5].

Sur le plan théorique, les neurosciences affectives proposent une organisation hiérarchisée du fonctionnement émotionnel. Les émotions dites « primaires » (peur, joie, tristesse, surprise, colère et dégoût) reposent sur des circuits cérébraux profonds et phylogénétiquement anciens, tandis que leur régulation mobilise des réseaux corticaux plus récents en termes de phylogénie. Cette architecture étagée permet de comprendre comment les émotions émergent rapidement pour guider l’action, tout en étant modulées par l’expérience, le contexte et les normes sociales. Ce cadre théorique est également pertinent pour analyser les liens étroits entre fonctionnement émotionnel et santé mentale, de nombreux troubles psychopathologiques pouvant être décrits comme des perturbations des systèmes de régulation émotionnelle [6].

Dans le contexte militaire, ces travaux éclairent la compréhension de phéno- mènes tels que la contagion émotionnelle au sein d’un groupe ou l’importance des compétences émotionnelles du leader. Ils montrent que les émotions constituent à la fois des signaux d’alerte indispensables pour s’adapter à la menace et des vecteurs de coordination collective. La capacité à reconnaître et à réguler les états émotionnels, chez soi comme chez autrui, apparaît comme une compétence déterminante pour maintenir l’efficacité opérationnelle. Ces approches sont mobilisées dans les chapitres portant sur la peur, le stress collectif, l’empathie, le leadership émotionnel et le care.

C. Neurobiologie du stress

Les recherches en neurosciences sur le stress cherchent à caractériser les réponses cérébrales et physiologiques mobilisées pour faire face au stress aigu ou chronique, ainsi que ses conséquences à court et à long terme sur le comportement, la cognition et la santé.

Sur le plan neurobiologique, la réponse au stress repose sur l’activation coordonnée de plusieurs réseaux cérébraux et de grands systèmes de régulation physiologiques [7]. Ces mécanismes permettent une mobilisation rapide des ressources attentionnelles et énergétiques, favorisant l’adaptation à la situation. Lorsque ces réponses sont proportionnées et transitoires, le stress joue un rôle fonctionnel et protecteur (stress adaptatif). En revanche, l’exagération, la prolongation ou la mauvaise extinction de la réponse de stress peuvent altérer le fonctionnement du cerveau et du corps [8], conduisant à des pathologies psychiatriques et somatiques [9].

Les neurosciences de la résilience s’attachent à comprendre pourquoi, face à des expositions similaires, certains individus ou collectifs maintiennent un fonctionnement satisfaisant ou récupèrent rapidement, tandis que d’autres développent des troubles durables. La résilience peut s’envisager comme le résultat d’une régulation optimale des réponses au stress.

Dans le contexte militaire, ces approches sont centrales pour comprendre l’adaptation aux environnements extrêmes, ainsi que les conséquences délétères du stress, aigu et chronique, sur la performance et la santé physique et mentale du combattant.

Elles constituent le socle théorique des chapitres consacrés à l’inoculation du stress, à l’entraînement en milieu hostile, aux réactions cérébrales sous contraintes (ex. : la réaction de peur) et aux trajectoires de récupération.

D. Neurosciences des interactions corps-cerveau

Les neurosciences des interactions corps–cerveau s’appuient sur un ensemble croissant de données expérimentales montrant que la cognition est indissociable des signaux corporels. Le cerveau traite en permanence des informations relatives à l’état physiologique interne (intéroception) ainsi que des signaux liés à la posture et au mouvement (proprioception). Ces informations corporelles influencent directement les processus cognitifs et émotionnels [10, 11] et contribuent à leur efficience.

Cette approche, souvent désignée sous le terme de cognition incarnée, est particulièrement intéressante en contexte militaire, où l’engagement physique est indissociable de l’engagement cognitif, exposant le combattant à un véritable « paradoxe psychophysiologique » : il doit accomplir des tâches cognitives complexes alors même que son corps est soumis à des contraintes physiologiques et psychologiques intenses. Les ajustements physiologiques adaptatifs, destinés à faire face à la situation (ex. : l’augmentation des fréquences cardiaque et respiratoire au cours de l’effort physique), sont intégrés par le cerveau et peuvent moduler les fonctions cognitives comme la perception, l’attention, la régulation émotionnelle et la prise de décision. La qualité des interactions corps–cerveau apparaît ainsi comme un déterminant majeur de la performance cognitive en situation opérationnelle.

Les dysfonctionnements des interactions corps–cerveau constituent également un facteur clé dans certaines pathologies [12]. En psychiatrie, des altérations de la perception et de l’interprétation des signaux corporels sont associées à des troubles de la régulation émotionnelle, comme dans le trouble de stress post-traumatique. Dans le cadre des pathologies somatiques, des travaux récents suggèrent qu’une faible perception des signaux corporels de fatigue ou d’hyperthermie peut favoriser la survenue d’atteintes graves, telles que le coup de chaleur d’exercice, en conduisant à la poursuite de l’effort au-delà des capacités physiologiques.

Les chapitres consacrés aux interactions corps–cerveau, au contrôle corporel, aux dysfonctions intéroceptives ou au coup de chaleur d’exercice s’inscrivent dans ce cadre.

E. Neurosciences sociales

Les neurosciences sociales étudient les mécanismes cérébraux impliqués dans les interactions entre individus et dans la vie collective. Elles analysent comment le cerveau perçoit autrui, interprète ses intentions, ajuste ses comportements et intègre les normes sociales, en mobilisant des processus tels que l’empathie, la coopération, la conformité, l’influence sociale et la dynamique de groupe [13].

Ces travaux montrent que le comportement individuel n’est jamais isolé, mais profondément modulé par le contexte social, les règles implicites, les rapports hiérarchiques et les relations interpersonnelles.

Sur le plan neurobiologique, les neurosciences sociales mettent en évidence l’implication de réseaux cérébraux dédiés à la perception sociale, au traitement émotionnel et au contrôle cognitif. Ces réseaux permettent la compréhension des états mentaux d’autrui, l’anticipation de ses actions et l’ajustement du comportement en fonction du groupe [14].

Dans le monde militaire, ces approches permettent de mieux appréhender l’action collective comme un processus central de l’efficacité opérationnelle. Elles éclairent les mécanismes de la cohésion et de l’esprit de corps, la synchronisation des comportements au sein d’une unité, ainsi que les situations de dysfonctionnement collectif pouvant altérer l’efficacité opérationnelle. Elles permettent également d’analyser l’exercice de l’autorité, la conformité aux ordres et leurs limites éthiques, en montrant comment les processus neurocognitifs de l’influence sociale et de l’obéissance interagissent avec le jugement moral individuel. Ces cadres sont mobilisés dans les chapitres portant sur le commandement, les comportements collectifs, la contagion du stress et la désobéissance éthique.

IV. Aspects applicatifs de la recherche : interventions, modulation et accompagnement

Un ensemble de chapitres de cet ouvrage s’inscrit dans une perspective de modulation du fonctionnement cérébral, à des fins de prévention et de soin, en amont, pendant ou après l’engagement opérationnel. Ces travaux relèvent de neurosciences appliquées visant à comprendre comment des interventions ciblées peuvent influencer les processus cognitifs, émotionnels et physiologiques afin de renforcer l’adaptation de l’individu et du collectif face aux contraintes. Ils s’appuient notamment sur la préparation mentale, la méditation de pleine conscience, la régulation physiologique et sur le développement de programmes structurés d’amélioration de la prise de décision.

La préparation mentale inspirée des recherches en neurosciences, largement développée dans le champ du sport de haut niveau, montre que des entraînements cognitifs et attentionnels structurés peuvent améliorer la gestion du stress, la stabilité attentionnelle, la prise de décision sous stress et la récupération après l’effort. Transposées avec prudence au contexte militaire, ces approches visent moins l’optimisation ponctuelle de la performance que le développement de compétences durables de régulation et de flexibilité cognitives.

Les travaux sur la méditation de pleine conscience (appelée aussi Mindfulness) étudient l’impact de la pratique de la méditation sur les réseaux cérébraux impliqués dans l’attention, la régulation émotionnelle et la conscience de soi [15]. Ces travaux montrent que la pratique de la méditation peut moduler l’activité de circuits associés au stress, améliorer le traitement de l’information et favoriser une meilleure régulation des états internes. Dans le contexte militaire, ils éclairent la variabilité interindividuelle des processus attentionnels et ouvrent des perspectives en matière de prévention des surcharges cognitives et émotionnelles.

D’autres chapitres s’intéressent plus directement aux interventions visant la régulation physiologique et émotionnelle, à l’échelle individuelle ou collective. Il s’agit notamment d’approches mobilisant le biofeedback ou le renforcement des compétences émotionnelles. Ces travaux soulignent l’interdépendance entre états physiologiques et émotionnels, prise de décision et fonctionnement du groupe.

Il convient de souligner que l’ensemble de ces travaux partagent un principe commun : ils ne visent ni l’augmentation du combattant, ni le contournement de ses limites, mais le soutien d’une performance durable, compatible avec la préservation de l’intégrité physique, psychique et morale du militaire, dans une logique de santé et de responsabilité.

V. Données expérimentales : outils de mesure, limites et enjeux opérationnels

Une dernière série de chapitres est consacrée aux outils technologiques mobilisés pour étudier le cerveau et les comportements en contexte militaire. Ils interrogent les données neurophysiologiques — ce que l’on cherche à mesurer, pourquoi et avec quelles hypothèses — ainsi que les dispositifs de captation, de monitoring et de modélisation algorithmique permettant d’en extraire une information exploitable.

Ces contributions mettent en lumière les défis spécifiques liés aux environnements opérationnels réels, marqués par des contraintes physiques, informationnelles et logistiques fortes, qui affectent la qualité des signaux, leur interprétation et leur robustesse scientifique. Elles soulignent également les limites inhérentes aux approches algorithmiques et à l’intelligence artificielle, dont la performance statistique ne saurait se substituer à une compréhension mécanistique et contextualisée des phénomènes observés, ainsi que certains enjeux éthiques que l’usage de ces outils soulève.

Enfin, ces chapitres ouvrent une réflexion plus large sur les usages stratégiques des neurosciences, notamment dans le champ de l’influence et de la guerre cognitive, en rappelant les enjeux méthodologiques, éthiques et politiques associés à l’exploitation des données cérébrales et comportementales. Loin d’un usage instrumental ou prédictif simpliste, ils invitent à considérer ces outils comme des aides à la compréhension et au discernement, au service de la responsabilité scientifique, médicale et militaire.

VI. Terminologie et définitions

Cette section propose un glossaire transversal, destiné à fournir au lecteur un socle commun de définitions. Ce glossaire n’a pas vocation à figer des définitions, mais à faciliter un dialogue interdisciplinaire entre militaires, médecins et chercheurs, en fournissant un langage partagé pour aborder les enjeux neuroscientifiques du monde militaire. Les termes sont volontairement définis de manière concise, en privilégiant leur sens opérationnel, clinique ou scientifique, tel qu’il est mobilisé dans l’ouvrage.

A

Adaptation
Capacité d’un individu ou d’un groupe à ajuster ses comportements, ses réponses physiologiques et cognitives face à des contraintes nouvelles ou prolongées.

Agentivité
Concept désignant le sentiment de responsabilité personnelle lors de l’exécution d’un ordre perçu comme provenant d’une autorité légitime. L’agentivité est impliquée dans les mécanismes d’obéissance hiérarchique.

Aguerrissement psychologique
Processus d’entraînement visant à renforcer la capacité d’un militaire à maintenir une efficacité cognitive, émotionnelle et comportementale sous contrainte extrême (stress, fatigue, menace, incertitude). Il mobilise la flexibilité cognitive, la régulation émotionnelle et l’automatisation de réponses adaptées.

Algorithme d’apprentissage
Modèle mathématique capable d’apprendre des régularités statistiques à partir de données. En neurosciences appliquées, il est utilisé pour classifier ou prédire des états cognitifs ou physiologiques.

Allostasie / Charge allostatique
Processus par lequel l’organisme maintient son équilibre face au stress; la charge allostatique désigne le coût cumulatif de ces adaptations lorsqu’elles sont prolongées.

B

Biais cognitifs
Raccourcis mentaux systématiques influençant le jugement et la décision, particulièrement exacerbés sous stress, fatigue ou pression sociale.

Biofeedback
Méthode d’entraînement qui consiste à fournir à une personne des informations en temps réel sur certaines de ses fonctions physiologiques (par exemple la fréquence cardiaque, la respiration ou la tension musculaire), afin de l’aider à apprendre à les réguler volontairement.

Blessure morale
Atteinte psychique résultant de la participation, de l’observation ou de l’impossibilité d’empêcher un acte transgressant les valeurs morales fondamentales de l’individu. Elle se distingue du trouble de stress post-traumatique par sa dimension éthique (culpabilité, honte, auto-condamnation).

C

Care
Approche éthique et relationnelle centrée sur l’attention à autrui, la vulnérabilité partagée et la responsabilité dans la relation de soin et de commandement.

Chaîne de commandement militaire
Structure hiérarchique assurant la transmission des ordres et la coordination des actions. Elle optimise la rapidité et la cohérence de l’action, mais peut aussi renforcer des mécanismes d’obéissance automatique.

Charge cognitive
Quantité de ressources mentales mobilisées pour accomplir une tâche. Une surcharge cognitive, notamment en situation multitâche, peut altérer les capacités attentionnelles et la prise de décision.

Cognition incarnée
Approche selon laquelle les processus cognitifs sont indissociables du corps et de ses interactions avec l’environnement. Le cadre théorique est celui de l’Enaction (voir E).

Cohésion
Degré de solidarité, de confiance et de coordination au sein d’un groupe, déterminant majeur de la performance collective.

Cohésion opérationnelle
Capacité d’un groupe militaire à agir de manière coordonnée, solidaire et efficace sous contrainte. Elle repose sur la confiance, la synchronisation des émotions et des liens interpersonnels entre les individus.

Commotion cérébrale
Perturbation transitoire du fonctionnement cérébral induite par une contrainte mécanique brutale (choc, accélération-décélération, blast), sans lésion macroscopique visible à l’imagerie standard.

Conscience de la situation
Capacité à percevoir les éléments pertinents de l’environnement, à en comprendre la signification et à en projeter l’évolution. Elle constitue un déterminant majeur de la décision sous contrainte.

D

Décision sous stress
Processus décisionnel réalisé dans des conditions de forte contrainte émotionnelle, temporelle ou informationnelle, avec un risque accru d’erreurs.

Dissonance cognitive
État de tension psychologique résultant de l’incohérence entre croyances, valeurs et actions. En contexte opérationnel, elle peut amplifier la perception de menace ou contribuer à la blessure morale.

E

EEG – Electroencéphalographie
Technique d’enregistrement de l’activité électrique du cerveau.

Empathie
Capacité à percevoir et comprendre les états émotionnels d’autrui, jouant un rôle clé dans la cohésion et le leadership.

Enaction
Concept selon lequel l’individu construit le sens de son environnement à travers l’action, tout en étant façonné par celui-ci. En contexte militaire, l’énaction éclaire l’impact durable de l’entraînement et de l’expérience sur le fonctionnement cérébral.

Esprit de corps
État psychologique et social caractérisé par un fort sentiment d’appartenance, de loyauté et d’unité fonctionnelle au sein d’un groupe. Il facilite la coordination implicite et la performance collective.

F

Fatigue mentale
Altération progressive des capacités cognitives liée à l’effort prolongé, au manque de sommeil ou à la surcharge informationnelle. Elle réduit la flexibilité cognitive et favorise les comportements de persévération.

fNIRS – Functional Near-Infrared Spectroscopy (spectroscopie fonctionnelle proche infrarouge)
Technique d’imagerie métabolique portative et non invasive mesurant, à travers la surface du cuir chevelu, les variations d’oxygénation du sang dans les tissus corticaux superficiels.

Forces morales
Ensemble des ressources psychologiques, émotionnelles, cognitives et sociales soutenant la capacité d’un individu ou d’un groupe à agir avec détermination, lucidité et cohésion dans l’adversité.

Freezing
Réponse automatique à la menace caractérisée par une immobilité tonique associée à une hypervigilance. Elle peut être adaptative ou devenir pathologique si prolongée.

G

Guerre cognitive
Forme de conflictualité visant à altérer les processus de compréhension, de décision et de volonté d’un adversaire en agissant sur ses mécanismes cognitifs et émotionnels, souvent sans violence physique directe.

H

HRV – Heart Rate Variability (variabilité cardiaque)
Mesure reflétant l’équilibre et les modulations des systèmes nerveux sympathique et parasympathique.

Hyperscanning
Méthode consistant à enregistrer simultanément l’activité cérébrale de plusieurs individus en interaction, afin d’étudier les mécanismes neurobiologiques de la coordination collective.

I

IBS – Inter-Brain Synchrony (synchronisation inter-cérébrale)
Concept désignant la synchronie de l’activité cérébrale (électrique et/ou métabolique) entre plusieurs individus, observée lors d’interactions sociales ou d’actions coordonnées.

Intelligence artificielle explicative
Approche visant à rendre interprétables les décisions d’un modèle d’intelligence artificielle. Elle est essentielle en contexte militaire et médical pour garantir responsabilité, traçabilité et confiance dans l’utilisation de l’intelligence artificielle.

Intéroception
Perception des signaux internes du corps (rythme cardiaque, respiration, température), influençant la conscience de soi, la prise de décision et la régulation de l’effort.

IRMf – Imagerie par Résonance Magnétique fonctionnelle
Technique d’imagerie permettant de mesurer les variations des flux sanguins cérébraux et d’en inférer l’activité neuronale, dans des structures superficielles comme profondes.

L

Leadership émotionnel
Capacité d’un leader à percevoir, réguler et influencer les émotions individuelles et collectives pour soutenir l’action du groupe.

M

Mémoire
Ensemble des processus permettant l’encodage, le stockage et la récupération des informations, essentiels à l’apprentissage et à l’adaptation comportementale.

Mindfulness (pleine conscience)
Mode de fonctionnement consistant à porter intentionnellement attention à l’expérience présente (pensées, émotions, sensations corporelles), de manière consciente et sans jugement qui peut être entrainer par la pratique de la méditation.

N

Neurofeedback
Technique d’interface cerveau machine permettant d’entraîner un individu à réguler volontaire sa propre activité cérébrale.

Neuromodulation
Processus par lequel plusieurs classes de neurotransmetteurs du système nerveux influencent ou régulent plusieurs populations de neurones.

Neuroplasticité
Capacité du cerveau à se modifier structurellement et fonctionnellement en réponse à l’expérience, à l’apprentissage ou à la lésion.

O

Obéissance
Comportement consistant à exécuter un ordre émanant d’une autorité reconnue. Indispensable à l’efficacité militaire, elle doit être régulée par le discernement individuel et le cadre juridique.

P

Performance durable
Capacité à maintenir un niveau de performance satisfaisant dans le temps, sans compromettre la santé physique ou psychique.

R

Régulation émotionnelle
Processus par lesquels un individu module l’intensité, la durée ou l’expression de ses émotions afin de rester fonctionnel. Elle repose en grande partie sur le contrôle préfrontal des structures limbiques.

Réseau d’alarme
Ensemble de structures cérébrales impliquées dans la détection du danger et la réponse de stress (amygdale, hypothalamus, substance grise périaqueducale, insula).

Résilience
Capacité à absorber un choc, à s’adapter et à se reconstruire après une contrainte ou un traumatisme, au niveau individuel ou collectif.

S

Stress aigu / chronique / collectif / traumatique
Réponses adaptatives de l’organisme face à une contrainte, différenciées par leur durée, leur intensité et leur impact sur la santé.

Stress opérationnel
Réponse physiologique et psychologique à des contraintes intenses liées aux opérations militaires. Il devient pathologique lorsqu’il excède les capacités de régulation.

Système nerveux autonome
Partie du système nerveux régulant automatiquement les fonctions vitales. L’équilibre entre ses composantes sympathique et parasympathique est déterminant pour la performance et la récupération.

T

tDCS – transcranial Direct Current Stimulation (stimulation transcrânienne à courant continu)
Technique de neuromodulation non invasive consistant à appliquer un faible courant électrique à travers le cuir chevelu afin de moduler l’excitabilité neuronale.

Thermorégulation
Ensemble des mécanismes permettant le maintien de la température corporelle, étroitement liés aux processus cognitifs et à la perception de l’effort.

TMS – Transcranial Magnetic Stimulation (stimulation magnétique transcrânienne)
Technique de neuromodulation non invasive utilisant des champs magnétiques brefs et focalisés pour induire des courants électriques au sein de réseaux neuronaux corticaux.

V

VUCA
Acronyme désignant un environnement Volatile, Incertain, Complexe et Ambigu. Il caractérise les contextes contemporains d’engagement militaire et impose une forte robustesse cognitive et émotionnelle.

Vulnérabilité partagée
Reconnaissance du fait que l’engagement collectif repose sur l’interdépendance des individus et la prise en compte de leurs fragilités.

VII. Conclusion

Ce chapitre avait pour ambition de poser les repères conceptuels et opérationnels de la recherche biomédicale de défense en neurosciences, afin de faciliter la lecture et la compréhension de cet ouvrage.

Le choix éditorial retenu, structurant les contributions autour de plusieurs grands domaines des neurosciences, vise à proposer une compréhension intégrée du fonctionnement du cerveau en contexte militaire, en tenant compte des interactions constantes entre cognition, émotions, corps, environnement et dynamique collective.

Le glossaire commun, ainsi que la présentation des grands domaines des neurosciences mobilisés dans cet ouvrage, entendent favoriser un dialogue fécond entre combattants, soignants et chercheurs, condition indispensable pour appréhender la complexité des comportements humains et des facteurs influençant la santé et la performance du militaire. Les chapitres de cet ouvrage illustrent concrètement cette interdisciplinarité, en explorant, chacun à leur manière, les apports, les limites et les responsabilités associés à l’usage des neurosciences dans le monde militaire.

La recherche menée par le Service de santé des armées et la recherche de défense du Centre de Recherche des Écoles de Coëtquidan et leurs partenaires institutionnels s’inscrivent pleinement dans une logique médicale, opérationnelle et éthique, visant à protéger l’intégrité physique, psychique et morale du soldat.

VIII. Bibliographie

1. H. Jin, L.-J. Hou, Z.-G. Wang, « Military Brain Science—How to influence future wars », Chinese Journal of Traumatology, 2018, n° 5, p. 277–280.

2. L. K. Fellows, « The cognitive neuroscience of human decision making: a review and conceptual framework », Behavioral and Cognitive Neuroscience Reviews, 2004, n° 3, p. 159–172.

3. P. Allain, « La prise de décision : aspects théoriques, neuro-anatomie et évaluation », Revue de neuropsychologie, 2013, n° 2, p. 69–81.

4. J. Grèzes, Les émotions, modes d’action et de communication, Éditions EDK, Groupe EDP Sciences, 2011, p. 683–684.

5. D. DeSteno, J. J. Gross, L. Kubzansky, « Affective science and health: the importance of emotion and emotion regulation », Health Psychology, 2013, n° 5, p. 474.

6. J. J. Gross, H. Jazaieri, « Emotion, emotion regulation, and psychopathology: An affective science perspective », Clinical Psychological Science, 2014, n° 4, p. 387–401.

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15.Y.-Y. Tang, B. K. Hölzel, M. I. Posner, « The neuroscience of mindfulness meditation », Nature Reviews Neuroscience, 2015, n° 4, p. 213.

Remerciements

Les auteurs remercient Monsieur Michaël Quiquempoix pour sa relecture attentive de ce chapitre, ainsi que pour la pertinence de ses commentaires et ajouts, qui ont contribué à en améliorer la clarté et le contenu.

La neuroplasticité et l’adaptation : application à l’environnement militaire

Christian Clot
Explorateur-chercheur, conférencier, auteur, Président du Human Adaptation Institute.

Marion Trousselard
Médecin-chef des services®, professeure agrégée,
chercheuse au Human Adaptation Institute
et à l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Résumé

La santé cérébrale du militaire repose sur sa capacité à s’adapter à un environnement complexe, instable et souvent hostile, tout en minimisant le coût biologique de cette adaptation. Ce coût, appelé charge allostatique, résulte de la mobilisation physiologique nécessaire pour répondre aux stresseurs externes. Lorsque cette mobilisation est mal régulée, elle contribue à altérer la santé mentale, cognitive et physique du soldat. L’adaptation psychologique, quant à elle, engage les fonctions perceptives, décisionnelles et affectives, étroitement liées à la stimulation sensorielle et à l’environnement. Ce lien est explicité par l’approche de l’énaction, selon laquelle l’individu façonne et est façonné par son environnement sensoriel.

Au cœur de cette dynamique d’adaptation physiopsychologique se trouve la neuroplasticité (NP), capacité du cerveau à se remodeler en réponse aux expériences du quotidien. Elle soutient l’apprentissage, la mémoire, la résilience émotionnelle, mais aussi, lorsqu’elle est mal orientée, le développement de troubles comme le trouble de stress post-traumatique (TSPT). Trois formes de NP sont distinguées : la NP individu-dépendante (variabilité génétique et résilience), la NP âge-dépendante (effets différenciés selon la période de vie) et la NP symptôme-dépendante (stabilisation de circuits pathologiques).

Dans ce contexte, le cadre de la santé cérébrale de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) offre une vision intégrative visant à promouvoir la santé mentale et cognitive tout au long de la vie militaire, en articulant entraînement, prévention, soins et valorisation du facteur humain.

Notes

1.

La conation est un effort, une tendance, une volonté, une impulsion dirigée vers un passage à l’action. En psychologie, la conation est la troisième composante de l’action, avec la cognition et l’affectivité. La conation renvoie, dans l’usage courant, à la motivation.

+ -

I – Adaptation : le rôle de l’environnement

Si l’Homme ne peut se concevoir qu’en interaction avec son environnement, il ne peut vivre en bonne santé qu’en réduisant au maximum le coût biologique de l’adaptation dans cet environnement changeant. Ces changements constituent des stresseurs. Dans le cadre militaire, l’Homme est en permanente interaction avec un environnement instable et souvent hostile. Pour maintenir la santé et les performances, tout est fait pour réduire le coût biologique de cette adaptation, que ce soit par la préparation, la technologie, la gestion du stress, l’encadrement ou encore le rôle du groupe.

Le coût minimal de réponse à ces stresseurs s’observe lorsque le fonctionnement physiologique demeure dans la zone d’homéostasie, ou zone d’équilibre de fonctionnement de l’organisme, permettant un état interne stable malgré des perturbations extérieures. Toute exposition à un environnement agressif entraîne un surcoût de fonctionnement, appelé charge allostatique. C’est tout le sens de l’adaptation que de réduire ce coût. Dans ce cadre, la charge allostatique pour un militaire est le prix biologique payé par son organisme pour faire face aux contraintes physiques, psychologiques et environnementales extrêmes auxquelles il est exposé. Si cette charge est trop élevée ou mal gérée, elle peut altérer sa santé, ses capacités opérationnelles, voire mettre en péril sa survie ou celle du groupe.

À côté de ce regard physiologique se pose un regard psychologique qui n’en est que l’expression dans le champ affectif, cognitif, social et conatif1. L’adaptation psychologique s’appuie sur des ressources psychologiques pour soutenir une dynamique complexe qui s’articule autour de phénomènes perceptifs aboutissant à des prises de décision visant à un meilleur ajustement aux demandes de l’environnement. Cette dynamique est étroitement liée à la stimulation sensorielle, en particulier dans des environnements complexes comme ceux rencontrés dans le domaine militaire. De nombreuses données de la littérature soulignent que le maintien d’une stimulation sensorielle écologique est un enjeu de l’adaptation humaine instant après instant. Cette stimulation sensorielle s’inscrit dans le cadre de l’énaction, qui s’appuie sur la propriété de codétermination mutuelle de l’environnement et de l’individu au travers de l’intégration des informations sensorielles internes et externes. Si un individu « donne forme à son environnement », il est aussi façonné par lui » (Varela et al ., 1993). Littéralement, notre environnement nous constitue. En effet, tout événement, positif comme négatif, laisse une trace dans le cerveau et, s’il dure un certain temps, modifie durablement la morphologie cérébrale, le cerveau étant en permanence « enacté ». Cette approche, qui s’appuie sur les bases biologiques du vivant, pose une équivalence entre la cognition et le « sense-making ». Autrement dit, vivre, c’est créer du sens; c’est construire non pas un monde, mais son monde, en fonction des possibilités qu’offre un corps particulier avec une histoire particulière. Ainsi, nos représentations mentales dépendent de simulations dans nos systèmes perceptuels et moteurs. Leur adéquation avec les besoins de l’environnement de vie implique de prendre en compte que la cognition est en relation constante avec les perceptions, les actions et les états internes du corps (Salkoff et al ., 2019).

Notes

2.

L’étiopathogénie (ou étiologie) est l’étude des causes et des facteurs d’une maladie et des processus par lesquels ces causes agissent. Ce terme est classiquement utilisé dans le domaine de la psychiatrie et de la psychologie pour l’étude des causes des maladies mentales.

+ -

II – Neuroplasticité : une propriété cérébrale au cœur de l’adaptation

L’interaction dynamique entre l’individu et son environnement traduit une propriété fondamentale du tissu neuronal : la neuroplasticité (NP). Cette capacité du système nerveux à s’adapter aux changements environnementaux, est un phénomène intrinsèque au fonctionnement cérébral et essentiel à son homéostasie. Elle caractérise l’ensemble des processus de modification et de remodelage subtil du système nerveux qui sont à l’œuvre à chaque instant du fait des stimulations que l’environnement dans lequel on évolue génère et de l’énaction qui est à l’œuvre.

Le point focal sur lequel réagissent les mécanismes de NP est la synapse. Le mécanisme par lequel les modifications de l’activité neuronale induisent les changements structurels à long terme des connexions neuronales et donc soutiennent les réarrangements synaptiques est la potentialisation et dépression à long terme. La potentialisation à long terme peut être définie comme une augmentation durable de l’efficacité synaptique suivant une brève stimulation à haute fréquence (quelques secondes à quelques minutes). Ce phénomène ne se réduit pas à la formation hippocampique, mais est à l’œuvre dans de multiples régions du système nerveux (Crowley et Katz, 1999). De façon simplifiée, le mécanisme cellulaire de la NP repose sur le fait qu’une bouffée ponctuelle d’activité neuronale et donc d’informations dans une connexion spécifique peut modifier durablement la force avec laquelle cette connexion va répondre aux stimuli dans le futur et donc favoriser celle-ci par rapport à d’autres. La cascade d’événements cellulaires qui va être impliquée au cours de ce phénomène est le plus souvent initiée par l’activation d’un récepteur du neurotransmetteur excitateur de type glutamatergique, ou récepteur NMDA (N-méthyl-D-aspartate). Ce dernier possède des caractéristiques tout à fait particulières qui lui permettent de jouer le rôle de détecteur de coïncidence essentiel dans les processus de mémoire et d’apprentissage. Le rôle central de ce récepteur a pu être vérifié par son inactivation chez des souris transgéniques dans une sous-région spécifique de l’hippocampe (Tsien et al ., 1996). La cascade d’événements initiée par l’activation du récepteur NMDA conduit d’une part à des variations fonctionnelles ou physiologiques de la force synaptique par modifications de la qualité de certains constituants synaptiques, mais également à des modifications morphologiques structurelles nettement plus durables. En effet, cette cascade d’événements va également mener à une modification de l’expression de certains gènes et donc à la synthèse de nouvelles protéines dans le neurone concerné. La modification de la morphologie d’un neurone lui permettant de recevoir plus de connexions, en d’autres termes une augmentation du nombre d’épines dendritiques, est une des conséquences détectables de ce changement structurel (Maletic-Savatic et al ., 1999). Dans ces derniers processus, une classe de molécules, les facteurs de croissance neuronale ou neurotrophines, exerce un rôle central (Thoenen, 1995). En effet, elles constituent un ensemble de messagers susceptibles d’informer de manière rétrograde les axones et leurs terminaisons synaptiques sur l’état de leurs cibles et d’induire ou de permettre un remodelage de leurs connexions synaptiques.

Les mécanismes de potentialisation à long terme ont été initialement décrits par Bliss et Lomo (1973), dans la formation hippocampique, impliquée dans les processus de mémoire, d’apprentissage et d’habituation avec lesquels ils sont corrélés fonctionnellement. Ce mécanisme participe pleinement au développement cérébral de l’enfant et au remodelage cérébral de l’adulte, que ce soit dans des conditions physiologiques ou physiopathologiques. L’entraînement militaire vise justement à induire des changements durables dans les circuits neuronaux pour préparer les soldats à des environnements complexes et menaçants. Cet entraînement mobilise la plasticité cérébrale pour façonner un cerveau capable d’agir vite, juste et efficacement dans des environnements extrêmes. Les processus moléculaires qui permettent ce remodelage renforcent l’apprentissage, la mémoire, la coordination motrice et la régulation émotionnelle. Toutefois, si cette plasticité est sollicitée au-delà des capacités d’adaptation, elle peut conduire à des dérèglements durables, illustrant le versant physiopathologique du phénomène.

La NP est par définition impliquée dans toutes les maladies du cerveau, dont les troubles psychiatriques. Elle est étudiée par au moins trois approches complémentaires qui apportent des éléments de compréhension de l’adaptation et de la maladaptation en environnement militaire. Une première approche est la NP individu-dépendante, qui interroge la variabilité interindividuelle de sensibilité des sujets à l’environnement, en s’attachant à considérer les gènes de vulnérabilité aux maladies comme des gènes de sensibilité à l’environnement, ou gènes de plasticité. Hermans et al . (2025) soulignent l’importance de cette NP dans les capacités de résilience des individus au stress aigu. L’entraînement contrôlé au stress modulerait les réponses hormonales (cortisol) et neuromodulatrices (noradrénaline, dopamine), déclenchant des mécanismes de plasticité synaptique pour optimiser les circuits impliqués dans la mémoire, la décision et la régulation émotionnelle. Ces mécanismes neuromoléculaires d’adaptation sous-tendraient ainsi le rôle de l’entraînement militaire, qui permet une exposition graduée au stress (simulateurs, débriefings positifs, mises en situation, etc.) pour activer la plasticité cérébrale favorable et développer une résilience opérationnelle.

Une seconde approche de la NP est la NP âge-dépendante. Cette NP interroge l’interaction synchronique et diachronique des événements de vie dans la régulation de la NP. Les modifications liées à l’âge sont non seulement quantitatives (nombre de neurones impliqués), mais également qualitatives (type de modification). Elles impliquent que la régulation neuroplastique ait des conséquences comportementales différentes selon l’âge de survenue d’un événement. Cette dimension de la NP permet d’apporter un nouveau regard sur l’étiopathogénie2 des troubles psychiatriques, notamment sur les troubles en lien avec le traumatisme, au regard non seulement de l’âge de survenue de la rencontre traumatique per se, mais aussi des antécédents traumatiques fréquents, tels que l’adversité de l’enfance. Cette capacité du cerveau à se modifier en fonction de l’âge a également des implications très concrètes en formation, et tout particulièrement en milieu militaire, où l’on vise à forger des compétences robustes dans des contextes extrêmes, et ce dès le recrutement des jeunes militaires. Si la NP est maximale dans la jeunesse, elle reste mobilisable à tout âge si la stimulation est appropriée. Cela implique d’adapter les formations militaires aux profils neurocognitifs de neuroplasticité : former dès le recrutement, et intensément, les jeunes, capitaliser sur l’expérience des plus âgés, et utiliser le stress comme vecteur de plasticité positive, et non comme facteur d’épuisement.

Enfin, il convient de considérer la NP symptôme-dépendante, qui est impliquée dans la pathogenèse d’un trouble, en termes de qualité de l’adaptation plastique à la pathologie. Elle constitue un concept central pour comprendre comment certains troubles psychiatriques, notamment le TSPT, s’installent, se renforcent ou peuvent être traités. Elle montre que la plasticité cérébrale n’est ni toujours bénéfique ni neutre: elle peut aussi favoriser l’installation durable de circuits pathologiques si elle est mal orientée par l’expérience vécue – en particulier en situation de traumatisme. Les mécanismes sous-jacents pourraient associer des anomalies génétiques entraînant un défaut au niveau de l’architecture cérébrale, auto-entretenu, ou facilité par des mécanismes plastiques « expérience-dépendants ». Cette approche pourrait permettre de mieux comprendre l’hétérogénéité clinique d’une maladie et ses différentes trajectoires évolutives, comme dans le cadre du TSPT (Leone et al ., 2025). Elle offre, au-delà des enjeux d’ajustement des prises en charge, notamment dans le cadre de la mise en œuvre des meilleures rééducations de soutien à la NP (Onténiente, 2009).

Notes

3.

L’autopoïèse (du grec auto, « soi-même », et poièsis, « production, création ») désigne la capacité d’un système à se produire et à se maintenir lui-même en interaction continue avec son environnement. Un système autopoïétique se reconstruit en permanence, en renouvelant ses composants matériels et informationnels, tout en préservant son organisation propre. Introduit en 1972 par Humberto Maturana et Francisco Varela, le concept sert d’abord à définir le vivant comme un système qui s’engendre et se régule lui-même. Depuis, il inspire de nombreux champs théoriques, de la biologie à la technologie, en passant par les neurosciences, la sociologie et l’intelligence artificielle.

+ -

III – Neuroplasticité et santé cérébrale du militaire : un enjeu stratégique

Le cadre de la santé cérébrale de l’OMS, publié en 2022, constitue une approche globale, transversale et inclusive de la santé du cerveau. Il s’inscrit dans une vision de promotion du bien-être tout au long de la vie, en intégrant des dimensions cognitives, émotionnelles, comportementales, motrices et sociales – même en présence de troubles neurologiques ou psychiatriques. Différents déterminants liés à la santé physique, à des environnements sains, à la sécurité, à l’apprentissage tout au long de la vie, à la connexion sociale ainsi qu’à l’accès à des services de soins de qualité influencent la manière dont notre cerveau se développe, s’adapte et réagit au stress et à l’adversité. Ces facteurs ouvrent la voie à des stratégies de promotion et de prévention à tous les âges de la vie. Optimiser la santé cérébrale en agissant sur ces déterminants permet non seulement d’améliorer la santé mentale et physique, mais aussi de générer des retombées sociales et économiques positives qui contribuent au bien-être général et à l’avancement de la société.

Ce cadre s’attache, à ce jour, principalement à la compréhension du développement des maladies neurologiques et psychiatriques. Pour autant, il a des implications majeures pour le milieu militaire, où la santé cérébrale est un levier stratégique de performance, de résilience et de prévention des blessures invisibles. La santé cérébrale du militaire dépend largement de la qualité, la direction et la limite de la NP. Il s’agit de penser comment maintenir l’état de fonctionnement optimal du cerveau dans ses diverses dimensions (cognitive, sensorielle, motrice, émotionnelle, sociale), pour permettre à chacun des militaires de réaliser la mission en développant son potentiel dans les environnements professionnels singuliers que l’exercice du métier impose. Cet objectif se décline en termes de préparation neurocognitive et émotionnelle adaptée, de réduction des risques liés aux contextes extrêmes, d’un accompagnement cohérent des blessures psychiques et neurologiques, et de la valorisation du facteur humain comme cœur de la performance militaire durable.

De nombreuses données issues de la littérature soulignent que le maintien d’une stimulation sensorielle écologique est un enjeu fondamental de NP pour une adaptation humaine, instant après instant. Cette stimulation sensorielle s’inscrit dans le cadre de l’énaction, concept qui repose sur la codétermination mutuelle entre l’environnement et l’individu, à travers l’intégration des informations sensorielles internes et externes. Comme l’ont souligné Varela et al . (1993), si un individu « donne forme à son environnement », il est aussi façonné par lui. Ainsi, dans toute situation, l’environnement sensoriel, cognitif et affectif agit en continu sur la morphologie et la dynamique du cerveau, à travers le processus d’auto-organisation incarnée. Ce modèle, fondé sur les bases biologiques du vivant, établit une équivalence entre cognition et création de sens (« sense-making »), essentielle selon la théorie autopoïétique3. Vivre consiste donc à créer du sens, à construire non pas un monde, mais son monde, en fonction des potentialités offertes par un corps singulier, avec une histoire personnelle. Dans cette perspective, les représentations mentales émergent de simulations perceptivo-motrices, dont la pertinence adaptative dépend d’une mise en relation constante avec les perceptions, les actions et les états internes du corps.

Dans un contexte militaire, où les individus sont confrontés à des environnements sensoriels extrêmes, instables, voire hostiles, cette compréhension de la cognition comme processus incarné, situé et dynamique prend tout son sens. L’activité du système nerveux ne peut être comprise indépendamment de l’état corporel et des interactions permanentes avec l’environnement opérationnel. L’étude de Salkoff et al . (2019), qui montre que l’activité corticale sensorielle est largement dominée par les signaux issus des mouvements du corps chez une souris libre de ses mouvements, souligne la pertinence de ce modèle pour le militaire en mouvement sur le terrain : le corps, en action, structure la cognition. Une telle auto-organisation ne peut être réduite à un calcul abstrait ; elle est une transformation continue de l’individu en interaction avec un environnement en perpétuel changement. Ce cadre théorique ouvre une perspective forte en prévention: enrichir l’environnement de vie et d’entraînement pour favoriser la plasticité cérébrale, la flexibilité cognitive et comportementale, et la vitalité. En environnement militaire, cela signifie repenser l’entraînement, les routines de repos, les espaces de récupération, mais aussi les modalités de soutien sensoriel et cognitif en opération, afin de soutenir un niveau optimal d’adaptation, de vigilance et de résilience psychocorporelle.

L’adaptation dans un contexte opérationnel exige de considérer les quatre dimensions du couplage perception-action, telles que définies par la cognition 4E : (i) embodiment, qui insiste sur l’intégration esprit-corps dans l’action; (ii) extended, qui souligne l’exploitation des ressources physiques et sociales de l’environnement pour accroître les capacités cognitives ; (iii) embedded, qui intègre les interactions avec un environnement souvent contraint et rythmé ; et (iv) enacted, selon laquelle l’action est fondatrice du sens et de l’adaptation. La cognition du combattant est ainsi continuellement façonnée par la dynamique de ses interactions avec les équipements, les camarades, les situations et le territoire. Les expériences vécues lors de ces couplages perception-action – dans leur disponibilité, leur efficacité, mais aussi dans leurs ruptures ou leur altération – témoignent moins d’un changement de stratégie que d’une transformation de la manière d’habiter l’expérience. Il ne s’agit pas seulement de réagir à une situation, mais de vivre une situation de manière adaptée, engagée, incarnée. Cette perspective est essentielle pour penser une grille d’évaluation 4E adaptée au contexte militaire, qui permettrait de mieux cerner les conditions de l’adaptation efficiente, du bien-être opérationnel et de la vitalité du personnel en contexte de haute exigence.

La notion de vitalité subjective, définie par Ryan et Frederick (1997) comme l’expérience d’avoir de l’énergie et de la vivacité, est ici centrale. Elle est influencée à la fois par l’état physiologique (fatigue, blessure, récupération) et par des états psychologiques (engagement, cohésion, stress). Dans un environnement militaire, où l’interaction entre corps, outils, environnement et camarades est constante, cette vitalité peut être considérée comme un indicateur d’une neuroplasticité soutenant performance et santé. Plus encore, le corps du militaire, en tant que corps vécu dans un monde de vie spécifique, crée une intersphère (Dzwiza-Ohlsen et Kempermann, 2023) entre soi et l’environnement socioculturel du groupe militaire. Cette sphère, ni purement objective ni purement subjective, constitue un espace de comportements partagés et de synchronisations collectives, qui peuvent être soutenus par des routines multisensorielles incarnées (musique, respiration, mouvements, nature, etc.). Ces mouvements incarnés sont la brique princeps de la cognition 4E, et, dans le contexte militaire, ils sont aussi vecteurs de communication, de régulation et de cohésion.

Des approches comme l’embodied prevention commencent à être explorées dans des contextes à haute intensité, avec un potentiel prometteur pour les forces armées. La littérature récente souligne la nécessité de développer des outils validés d’évaluation de la cognition 4E (psychométriques comme physiobiologiques), de les corréler à des indicateurs de bien-être, de performance et d’adaptabilité, et de concevoir des séquences multisensorielles spécifiques pour accompagner les militaires, que ce soit dans les phases de préparation, d’engagement ou de récupération. Ces routines – « Routines santé, bien-être, vitalité », « Routines de régulation sensorielle » – intégrées dans les parcours de formation, de terrain et de repos opérationnel, pourraient devenir des leviers puissants de soutien à la vitalité et à l’adaptabilité, deux dimensions aujourd’hui centrales pour la performance humaine en contexte militaire.

Conclusion

Si la neuroplasticité (NP) est la clé de voûte de la santé cérébrale, il convient de la considérer à la fois comme une opportunité et comme un risque. Bien encadrée, elle permet au militaire de s’adapter, d’apprendre, de résister et de se réinventer. Mal sollicitée, elle peut conduire à une empreinte durable de la souffrance ou du dysfonctionnement. Préserver, guider et restaurer la plasticité cérébrale, c’est garantir une force opérationnelle durable, humaine et résiliente.

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Les mécanismes de la mémoire et leur traduction et comportements

Mickaël Laisney
Maître de conférences en Neuropsychologie, EPHE-PSL,
membre de l’Unité de recherche U1077 (INSERM-EPHE-UNICAEN)
« Neuropsychologie et Imagerie de la Mémoire Humaine »

Audrey Lefrançois
Doctorante en Psychologie, Université de Caen Normandie,
membre de l’Unité de recherche U1077 (INSERM-EPHE-UNICAEN)
« Neuropsychologie et Imagerie de la Mémoire Humaine »

Introduction

La mémoire est l’un des piliers de la cognition humaine. Elle est au cœur de nos expériences quotidiennes, soutient nos perceptions et nos décisions, guide nos comportements et nos interactions avec le monde qui nous entoure. C’est aussi par la mémoire que nous donnons sens à notre environnement et que nous nous projetons dans le futur. Le fonctionnement de la mémoire implique plusieurs processus complémentaires permettant d’encoder, stocker et récupérer différents types d’informations. On distingue la mémoire de travail, qui permet le maintien et la manipulation temporaire d’un faible nombre d’éléments, et la mémoire à long terme, qui conserve nos connaissances sur le monde (mémoire sémantique) et nos souvenirs (mémoire épisodique), pouvant être récupérés volontairement ou non. La mémoire à long terme conserve également des traces de nos perceptions et des procédures automatisées. Les différents systèmes mnésiques interviennent donc à chaque niveau de l’action : dans les mécanismes d’apprentissage, dans la coordination de groupe ou encore dans la gestion du stress. Parallèlement, les expériences vécues laissent parfois en mémoire des traces durables, qui peuvent nourrir l’individu et ses liens aux autres, mais aussi le fragiliser.

Ce chapitre aborde la mémoire au travers de trois grands axes. Le premier s’intéresse aux mécanismes d’apprentissage et aux facteurs pouvant moduler la formation, la consolidation et la récupération d’informations en mémoire. Le deuxième aborde la dynamique reconstructive de la mémoire et les biais qui découlent de ces mécanismes fonctionnels. Enfin, le troisième vise à montrer que la mémoire existe et ne peut être comprise qu’au sein du contexte social dans lequel elle s’enracine.

Les mécanismes d’apprentissage

Toutes les traces en mémoire ne sont pas créées égales. La nature de l’information, ses caractéristiques, mais aussi le contexte influencent les processus d’encodage, de consolidation et de récupération. Les informations saillantes, présentant un caractère distinctif important sur le plan perceptif, ou nouvelles et surprenantes, sont, par exemple, mieux mémorisées. De la même manière, le type de traitement accordé aux stimuli fait varier la force et la durabilité de la trace. Un traitement sémantique de l’information aboutit à un meilleur rappel qu’un traitement de sa forme perceptive. Un traitement en référence à soi au moment de l’encodage est encore plus efficace. En plus des structures cérébrales associées classiquement à la mémoire, ce type de traitement mobilise les régions impliquées dans le traitement des informations relatives à l’identité. Ceci enrichit la trace mnésique lors de l’encodage et permet une récupération plus efficace de l’information que si cette dernière avait été traitée en référence à quelqu’un d’autre.

La création d’une trace en mémoire épisodique inclut les faits, mais aussi tout le contexte d’encodage. En réalité, les éléments du contexte constituent autant d’indices pour la récupération des faits. Ces indices peuvent être mobilisés spontanément en faisant coïncider les contextes d’encodage et de récupération. À l’inverse, une trop grande différence entre les deux contextes rend la récupération plus difficile. De manière similaire, le contexte interne est tout aussi important. Si, au moment de l’encodage, la sensation d’être à l’extérieur de son corps est induite en utilisant un système vidéo diffusant la vue qu’aurait la personne à une autre place que la sienne dans la pièce, la récupération des informations verbales apprises est moindre que dans la situation contrôle, où l’appareil vidéo diffuse la vue qu’aurait la personne là où elle se trouve physiquement. De façon similaire, des études ont montré une meilleure mémorisation des actions réalisées, comparativement aux mêmes actions lues, vues ou même imaginées, et ce, même chez des patients amnésiques (Hainselin et al ., 2014). Les processus cognitifs supplémentaires impliqués dans la mise en action d’une tâche enrichissent la trace créée en mémoire.

L’entraînement en situation de réalité virtuelle peut ainsi constituer une façon pertinente de stimuler l’apprentissage (Smith, 2019). La réalité virtuelle permet la simulation de scénarios et d’environnements réalistes avec lesquels il est possible d’interagir activement. Elle permet un meilleur encodage et une meilleure récupération en mémoire et est associée à un bon transfert des apprentissages en situation de vie quotidienne. Plus spécifiquement, l’immersion permise par les environnements virtuels favorise une meilleure acquisition et une plus grande efficacité des gestes techniques et procéduraux, de même qu’une amélioration de la navigation, de l’orientation et de la mémorisation des déplacements dans l’espace. Un équilibre est toutefois à trouver dans le degré d’immersion afin d’éviter une surcharge cognitive qui réduirait les bénéfices. Les environnements virtuels peuvent aussi favoriser l’implication de la personne et sa motivation, impactant positivement les processus cognitifs et mnésiques mis en jeu.

Ainsi, la mémoire est aussi affectée par l’état interne du sujet. La motivation, la disponibilité cognitive et l’émotion ressentie peuvent favoriser ou, au contraire, être délétères pour la mémoire. La mémoire interagit avec d’autres dimensions de la cognition comme les ressources attentionnelles ou la mémoire de travail.

Par exemple, l’usage de stratégies et de manipulation des informations en mémoire de travail favorise un encodage riche et une récupération plus facile par la mémoire à long terme. Différents systèmes de mémoire sont donc engagés de manière interactive et flexible afin de guider nos actions et nos interactions avec l’environnement. De la même manière, les ressources attentionnelles et la mémoire à long terme entretiennent des interactions réciproques complexes (Aly & Turk- Browne, 2017). L’attention participe à la sélection et à la priorisation des informations à encoder : la manière dont nous dirigeons notre attention détermine en partie ce qui est encodé en mémoire. En retour, nos souvenirs et connaissances orientent l’attention vers les stimuli pertinents, connus ou reconnus. La mémoire facilite la détection et le traitement des informations qui sont associées à nos expériences passées ainsi qu’à nos objectifs et intérêts. Elle guide ainsi les informations sur lesquelles notre attention se porte, et notre attention guide en retour les informations qui doivent être encodées en mémoire.

En interaction avec ces processus attentionnels, l’émotion peut aussi influencer le fonctionnement de la mémoire et module profondément nos souvenirs (LeBlanc et al ., 2015). L’émotion oriente les ressources attentionnelles vers les informations pertinentes en facilitant leur détection et leur traitement, favorisant ainsi leur encodage en mémoire. Plus les informations génèrent une activation émotionnelle forte, plus elles sont encodées de façon riche et détaillée. Dans certains cas, cependant, ce phénomène peut aussi aboutir à un effet tunnel provoquant un encodage limité à l’élément émotionnel, isolé de son contexte. Après l’encodage, l’émotion continue à jouer un rôle, notamment dans les processus de consolidation. Les souvenirs émotionnels sont rendus plus stables et plus durables. Lors de la récupération, l’émotion facilite aussi l’accès aux souvenirs, qui sont souvent rappelés de façon plus vive et détaillée.

Dans le cas particulier du stress, les effets sur la mémoire sont paradoxaux (Schwabe et al ., 2022). Au-delà des effets précédemment décrits, qui mèneraient les stimuli vecteurs de stress à être mieux encodés, stockés et plus facilement récupérés, un stress perçu au moment de l’encodage empêche la bonne mémorisation des informations neutres périphériques à ces stimuli stressants. De manière similaire, un stress au moment de la récupération en mémoire altère généralement cette récupération. Le stress chronique, quant à lui, affecte négativement l’ensemble des processus mnésiques. Il est délétère, plus spécifiquement, lors de l’encodage et de la récupération et est souvent associé à une surgénéralisation d’un sentiment de peur. Finalement, un événement traumatique, associé à un stress aigu et très intense, peut aboutir à un syndrome de stress post-traumatique (SSPT). Conceptualisé comme impliquant des altérations majeures des processus mnésiques, le SSPT est caractérisé par une hypermnésie de certains éléments, notamment sensoriels, associés à l’événement (sons, lumières, odeurs). Cette hypermnésie coexiste avec une amnésie, au moins partielle, des éléments contextuels de l’événement. Ce phénomène participe à expliquer certains des symptômes les plus invalidants du SSPT, notamment la difficulté à situer l’événement traumatique dans un cadre spatio-temporel passé. Le souvenir de l’événement fait alors irruption dans le présent, de manière répétée, imprévue et involontaire. Ces reviviscences sont chargées émotionnellement et sensoriellement, comme si la personne revivait l’événement sans pouvoir y échapper.

Ces exemples illustrent que nos souvenirs ne sont jamais des restitutions parfaites d’une réalité unique et objective, mais plutôt le reflet d’interactions multiples (nature de l’information, environnement, connaissances antérieures, disponibilité cognitive, état émotionnel, etc.). De fait, notre mémoire n’est pas le simple stockage de traces mnésiques figées et neutres, mais le résultat de processus de construction lors de l’encodage, de modifications au cours du stockage et des réapprentissages, et de reconstruction lors de la récupération.

Se souvenir est une reconstruction

Contrairement à une idée largement partagée, la mémoire humaine est en réalité un système dynamique, reconstructif et adaptatif. Se souvenir ne correspond pas à récupérer la trace d’une information figée, mais bien à reconstruire une expérience passée à partir de traces multiples et distribuées, de connaissances antérieures et du contexte présent. Cette conception, aujourd’hui largement admise, prend sa source dans les travaux de Frederic Bartlett (1886-1969). En 1932, Bartlett propose le concept de schéma pour désigner les structures de connaissances générales que nous déduisons de similarités extraites d’expériences passées et répétées et que nous utilisons pour interpréter le monde (Bartlett, 1932).

Les théories actuelles sur la mémoire proposent qu’un événement est encodé simultanément en mémoire sous forme de deux types de traces. Le premier contient les détails spécifiques et le second les informations générales, ou gist, qui reflètent l’essence de l’événement (Robin & Moscovitch, 2017). Ces dernières seraient progressivement intégrées aux structures de connaissances plus larges que constituent les schémas. Ainsi, récupérer un souvenir passe par l’activation de plusieurs représentations distribuées. Selon le type de récupération, la restitution d’un souvenir se base préférentiellement sur les traces correspondant au sens général (gist) ou sur celles correspondant aux détails. Une restitution basée sur le gist favoriserait les reconstructions erronées, même si cohérentes avec le sens général du souvenir original. Ce phénomène de reconstruction rend la mémoire plus vulnérable aux erreurs au moment de la récupération. Il amène aussi à la création de distorsions à plus long terme. En effet, chaque réactivation d’un souvenir le rend temporairement malléable, permettant à la mémoire d’intégrer de nouvelles informations pertinentes. Chaque rappel est ainsi une occasion de renforcement ou de mise à jour, mais aussi de modification ou d’oubli partiel. C’est le cas de l’oubli induit par la récupération (Anderson et al ., 1994), qui désigne le phénomène par lequel la récupération active de certains éléments d’un souvenir peut entraîner l’oubli d’autres éléments, sémantiquement liés, mais non rappelés. Lors de la récupération d’une information spécifique, les informations concurrentes sont inhibées afin de faciliter l’accès à l’information cible. Cette inhibition a pour conséquence de limiter durablement l’accès aux informations non rappelées.

Nos souvenirs, qu’ils soient conformes au passé vécu ou modifiés, guident nos décisions, notamment dans les contextes nouveaux et incertains, en créant des biais de préférence ou des aversions parfois injustifiées. Mais ce qui peut être vu comme une faiblesse de notre mémoire constitue en réalité un processus fondamentalement fonctionnel (Schacter, 2012). D’abord, ces processus de reconstruction permettent de répondre aux demandes de l’environnement de manière flexible et rapide, en combinant les traces d’événements passés correspondant au contexte. Les mécanismes d’oubli sélectif, comme l’oubli induit par la récupération, participent à cette optimisation. Ils favorisent l’accès aux informations les plus pertinentes pour nos besoins actuels, tout en affaiblissant celles devenues obsolètes. Cette flexibilité cognitive garantit que notre mémoire reste fonctionnelle et cohérente avec notre environnement présent. Elle permet par ailleurs l’intégration mnésique, c’est-à-dire la tendance des nouvelles expériences à s’ancrer et à être assimilées à des réseaux de représentations déjà existants. L’intégration mnésique constitue un principe fondamental de l’apprentissage. Relier une information nouvelle à des connaissances antérieures favorise sa rétention et sa compréhension, tout en permettant la mise à jour des schémas. Ce processus soutient la généralisation et l’adaptation à un environnement en constante évolution. En ce sens, la mémoire n’est pas uniquement tournée vers le passé, mais constitue un outil de prédiction et d’anticipation.

Cette dynamique reconstructive permettrait d’ailleurs la projection future. Les travaux de Schacter montrent que les mêmes réseaux cérébraux sont activés lorsqu’une personne se remémore un épisode passé et lorsqu’elle imagine un scénario futur. Se souvenir du passé et se projeter dans l’avenir reposent en partie sur les mêmes mécanismes de combinaison de traces mnésiques. Par la simulation mentale, la mémoire nous permet de planifier, d’anticiper et de prendre des décisions adaptées. Ainsi, elle permet de construire des représentations plausibles du monde à venir à partir des traces du monde vécu.

Enfin, mémoire et identité entretiennent des liens fondamentaux, nous permettant de nous construire et de nous percevoir comme existants à travers le temps qui passe. La mémoire autobiographique, mémoire des événements personnellement vécus et des connaissances sémantiques sur nous-mêmes, illustre parfaitement le caractère à la fois reconstructif et fonctionnel de la mémoire. En effet, cette mémoire autobiographique entretient des liens étroits avec notre identité : elle façonne et est façonnée par qui nous sommes. Nous interprétons et réinterprétons le passé pour expliquer le présent et donner une direction au futur. Notre sentiment d’identité repose sur des éléments épisodiques (souvenirs personnels rattachés à leur contexte spatio-temporel d’encodage) et sémantiques (faits et connaissances générales sur nous-mêmes) de notre mémoire. Cette dernière fournit le matériel nécessaire à la construction de notre identité et se trouve elle-même influencée en retour par notre identité. Nos souvenirs sont reconstruits sous le prisme de nos objectifs personnels, de notre image et de nos connaissances sur nous-mêmes. La nécessité de cohérence à laquelle répond l’identité impacte notre mémoire: le raisonnement autobiographique, processus cognitif décrit comme permettant d’interpréter, de raisonner et de donner du sens aux expériences vécues, implique une certaine réinterprétation, voire un oubli d’expériences qui ne seraient pas en accord avec notre sentiment d’identité, dans le but de maintenir une identité cohérente et positive, vectrice d’une bonne santé mentale (Habermas & Köber, 2015). Notre mémoire présente, en cela, un biais de positivité. Les souvenirs positifs sont plus accessibles, tandis que les souvenirs négatifs sont plus souvent modulés, voire atténués. De fait, nous avons tendance à mieux nous rappeler des événements plaisants plutôt que des événements non plaisants, et à nous rappeler des événements comme étant plus positifs qu’ils ne l’étaient en réalité.

Certains souvenirs soutiennent et renforcent l’identité, tandis que d’autres la déstabilisent. C’est le cas, par exemple, du souvenir traumatique. Au-delà des phénomènes d’amnésie ou d’hypermnésie décrits précédemment, l’événement traumatique fait aussi dysfonctionner le lien entre mémoire et identité, en impactant la manière dont les souvenirs sont traités et la manière dont ils nourrissent l’identité personnelle (Conway et al ., 2019). Ainsi, l’événement traumatique vient marquer une rupture brutale avec le système de valeurs et de croyances de l’individu. Ce souvenir est alors plus difficile à intégrer à l’histoire de vie, à une vision du monde précédemment maintenue positive et cohérente. Dans certains cas, le souvenir traumatique peut devenir central et amener l’individu à se définir en fonction de celui-ci. Le souvenir de cet événement vient alors teinter le reste des souvenirs en mémoire et les expériences nouvelles. Il génère une vision négative de soi et une difficulté à se projeter positivement dans le futur. Cette compréhension nouvelle des interactions entre reconstruction mnésique et identité dans le cadre du syndrome de stress post-traumatique est moteur dans le développement de nouvelles méthodes thérapeutiques et dans l’identification de facteurs de protection et de résilience.

Parmi eux, l’importance du cadre social dans les processus de résilience post-traumatiques est à souligner. Les modèles actuels (Maercker & Horn, 2013) en témoignent à trois niveaux distincts: 1) l’individu perçoit et interagit avec un contexte social, il a des pensées et des émotions liées à la réalité sociale dans laquelle il évolue (honte, culpabilité, colère, etc.) ; 2) l’individu entretient des relations sociales proches (soutien social, relations de confiance, etc.) ; et 3) l’individu existe dans un environnement social et culturel élargi (culture, religion, système juridique et de santé, opinion publique). Ces trois niveaux auraient des conséquences sur le bien-être individuel : la qualité des relations sociales intimes ou le degré d’intégration sociale des personnes souffrant d’un syndrome de stress post-traumatique influeraient sur les trajectoires de résilience post-traumatiques.

Ainsi, la mémoire se construit et se reconstruit. Si cette dynamique reconstructive a d’abord été étudiée à l’échelle individuelle, elle prend tout son sens lorsqu’on considère que nos souvenirs sont le plus souvent évoqués et partagés dans des contextes sociaux. En effet, notre mémoire prend racine dans des dynamiques sociales et de groupe avec lesquelles elle entretient des relations bidirectionnelles dont l’influence est majeure.

La mémoire est un processus socialement ancré

Dès 1925, le sociologue Maurice Halbwachs (1877-1945) propose que la mémoire ne peut être comprise qu’au sein du contexte social dans lequel elle prend racine. Il n’existerait alors pas de mémoire strictement individuelle, mais une mémoire co-construite au travers d’interactions sociales et existant au sein de contextes sociaux variables qui l’influencent. Cette théorie est aujourd’hui reprise dans les modèles de la mémoire, à l’interface des neurosciences et des sciences humaines et sociales (Orianne et al ., 2025).

L’acte de communiquer est vu comme fondamental chez l’humain, et les échanges comme essentiels à la co-construction d’un souvenir ou d’une connaissance. La situation d’interaction sociale peut être bénéfique à l’encodage en mémoire et participerait à créer des représentations mnésiques plus durables. Mais les effets du fonctionnement de la mémoire en groupe sont plus complexes. Selon les conditions expérimentales, le rappel collectif peut générer une facilitation collaborative (rappel total du groupe supérieur aux informations rappelées par chaque membre du groupe individuellement) ou, au contraire, une inhibition collaborative (rappel total du groupe inférieur aux rappels individuels). Les effets varient selon la taille du groupe, la nature de la tâche demandée, les motivations individuelles ou encore les objectifs de la conversation, support de l’apprentissage. Le phénomène de contagion sociale témoigne lui aussi de l’effet des interactions sociales sur la mémoire. En effet, des informations erronées évoquées au cours d’une conversation peuvent être intégrées au souvenir d’un individu, conduisant à l’émergence de faux souvenirs. Ce processus illustre la dimension co-constructive de la mémoire humaine: les échanges sociaux ne se limitent pas à un simple partage d’informations, mais participent activement à la reconstruction et à la mise à jour des souvenirs.

Partager un souvenir nécessite sa récupération en mémoire, donc sa reconstruction. Lors d’une conversation, nous adaptons nos propos et les détails que nous choisissons de communiquer en fonction de notre interlocuteur et des besoins de l’échange. L’acte de communiquer peut impliquer le renforcement, mais aussi la modification, voire l’oubli de certains éléments en mémoire. Ainsi, l’oubli induit par la récupération peut être provoqué lors d’apprentissages reposant sur une conversation. Lors du partage d’un souvenir en conversation, l’auditeur tend à récupérer en mémoire les éléments racontés au même titre que l’orateur. L’évocation de certains détails peut alors affaiblir le souvenir des éléments qui lui sont sémantiquement liés, mais non mentionnés, causant un oubli plus important pour ces détails que si la conversation n’avait pas eu lieu. Ce phénomène participe à la construction d’une mémoire partagée et l’amène progressivement à devenir similaire entre les individus. Ici, la communication peut être vue à différents niveaux, de l’interpersonnel à la communauté, voire à l’échelle de la nation: échanges et discussions, médias, films et ouvrages littéraires, discours politiques sont autant de moyens de communication pouvant façonner les mémoires et jouer un rôle dans l’émergence d’une mémoire partagée au sein d’un groupe.

De façon intéressante, ce phénomène de mémoire partagée tend à émerger de manière privilégiée au sein de groupes sociaux définis, lorsqu’il existe une motivation à élaborer une mémoire et une interprétation partagée du passé. Ainsi, un oubli sélectif d’informations lors d’une conversation a plus de chance de survenir si les interlocuteurs ont conscience de partager une même identité sociale (Coman & Hirst, 2015). À l’inverse, dans une conversation où l’omission de certaines informations menacerait l’identité de l’auditeur, l’oubli de ces informations a moins de chance de survenir. Autrement dit, le degré de saillance de l’identité sociale module les mécanismes de construction mnésique, orientant la mémoire afin de préserver l’identité et la continuité du groupe.

Ces phénomènes de renforcement, transformation et oubli, prenant racine dans les échanges entre individus, participent de cette façon à l’émergence d’une mémoire collective. Ces échanges amènent à la convergence des souvenirs individuels pour créer une représentation partagée du passé au sein de groupes sociaux. Pour certains souvenirs, ces processus aboutissent à la création d’une mémoire collective, c’est-à-dire à des souvenirs partagés entre individus d’un même groupe et qui pèsent sur la construction identitaire du groupe (Hirst & Manier, 2008).

Comme à l’échelle individuelle, la relation entre mémoire collective et identité de groupe est bidirectionnelle. La manière dont les individus se souviennent et interprètent collectivement le passé influe sur leur manière de penser et de définir leur groupe social. La mémoire du passé influence donc la construction identitaire du groupe, qui influence en retour la manière dont se forment ses souvenirs, l’interprétation faite du passé et la façon dont il est raconté.

Au niveau individuel, la mémoire joue donc un rôle dans l’émergence d’un sentiment d’identité de groupe: évoquer le souvenir d’un événement permet de se penser et de s’afficher comme appartenant à un groupe social défini. Ce sentiment d’appartenance sociale jouerait un rôle important : il constituerait un socle de résilience face aux expériences adverses et au stress. Comme le montre la psychologie sociale, un plus grand sentiment d’appartenance au groupe est associé à un plus grand soutien social perçu au sein du groupe, ainsi qu’à un meilleur niveau de résilience face au stress (Haslam & Reicher, 2006).

De fait, la mémoire sert une fonction sociale forte : elle nous lie aux autres et permet la création de récits partagés qui renforcent l’identité collective, transmettent des valeurs et entretiennent la cohésion d’un groupe. Les dynamiques de groupe sont multiples, complexes et présentes à différentes échelles. Les groupes sociaux tirent parti de la mémoire pour construire leur identité et transmettre leurs traditions. Les souvenirs communs nourrissent la cohésion, le sentiment d’appartenance et la résilience face aux épreuves. Les récits officiels, discours publics, médias et commémorations constituent un cadre social qui influence les mémoires individuelles et façonne les représentations en mémoire du passé.

Conclusion

Les divers processus qui composent ce que nous nommons « mémoire » ne constituent donc pas un stockage passif d’informations. À l’inverse, ils sont dynamiques, influencés par la nature de l’information et son contexte. Les processus de consolidation et de reconstruction qui suivent cet apprentissage initial prennent eux-mêmes racine dans divers contextes qui amènent nos souvenirs à évoluer, rendant notre mémoire faillible au regard d’un idéal de précision et d’objectivité. Pourtant, la littérature scientifique s’accorde sur le caractère fonctionnel de ces biais. Ils favorisent l’adaptation, soutiennent l’identité et la projection future et permettent le partage et la cohésion sociale. La mémoire est souvent mise à l’épreuve dans une nécessité d’apprentissages efficaces et solides, de prise de décision rapide, et est soumise au stress. Mais elle n’est pas uniquement individuelle. La mémoire est partagée, transmise et peut constituer une véritable ressource tant individuelle que collective. Comprendre comment les différents mécanismes d’apprentissage, de consolidation et de récupération interagissent avec le contexte social constitue notamment un enjeu majeur dans le soutien des trajectoires de résilience dans le cadre psychopathologique.

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Les émotions au cœur de la décision opérationnelle : apports des sciences cognitives et des neurosciences

Ludovic Fabre
Maître de conférences, chercheur en neuropsychologie,
centre de recherche de l’école de l’air (CREA).

Vincent Ferrari
Enseignant-chercheur, centre de recherche de l’école de l’air (CREA).

La prise de décision constitue une activité humaine fondamentale qui intervient dans tous les domaines opérationnels, qu’ils soient militaires ou civils. Dans un environnement complexe, comme un théâtre d’opérations, chaque choix s’effectue sous la pression du temps, de l’incertitude et du risque. Dans ces contextes où les marges d’erreur sont infimes, comprendre les mécanismes qui sous-tendent les décisions humaines devient essentiel, non seulement pour améliorer la performance, mais également pour garantir la sécurité des actions engagées.

Von Neumann et Morgenstern (1944), fondateurs de la théorie de la décision, décrivent ce processus comme la capacité d’un individu à analyser les options disponibles, à attribuer une valeur aux conséquences des options traitées, et à choisir, parmi ces options, celles qui maximise ses gains (théorie des jeux, von Neumann et Morgenstern, 1944). Si la rationalité est au cœur des propositions de von Neumann et Morgenstern (1944), les travaux de Simon (1978) viennent les préciser avec le concept de la rationalité limitée: l’être humain prend des décisions rationnellement limitées par ses capacités cognitives de traitement des informations à sa disposition. Ces modèles ont été essentiels pour la formalisation de la pensée décisionnelle, mais ils négligent une dimension pourtant centrale de l’expérience humaine : l’émotion.

L’objectif de cet article est de montrer, à travers une synthèse des données issues des sciences cognitives et des neurosciences, en quoi les émotions constituent le cœur dynamique de la cognition et de la décision humaine. La première partie a pour objectif de montrer comment l’émotion module les principales fonctions cognitives impliquées dans la décision (par ex. l’attention, la mémoire, le raisonnement). La seconde partie du document examine les mécanismes cérébraux qui soutiennent l’interaction entre l’émotion et la cognition. L’objectif est ici d’accéder à une compréhension plus fine du rôle de l’émotion dans la décision. La conclusion présente les applications et les perspectives des recherches sur l’émotion dans les milieux opérationnels.

1. Émotions et cognition : vers une meilleure compréhension des décisions en situation complexe

Les émotions, longtemps perçues comme des perturbations irrationnelles du jugement, apparaissent aujourd’hui comme des modulateurs essentiels de la cognition (pour une synthèse des effets des émotions sur la cognition, voir Lemaire, 2022). Par exemple, Damasio (1996) suggère que les émotions constituent une véritable boussole cognitive : elles signalent la pertinence des événements, la valeur des options et l’urgence des décisions. De nombreuses recherches en sciences cognitives ont montré que les émotions orientent l’attention, influencent la mémoire, guident le raisonnement et participent à la construction du sens dans les situations complexes (e.g., Blanchette & Caparos, 2017a ; Pessoa, 2009). Loin d’être des facteurs perturbateurs, elles représentent des vecteurs d’adaptation face à la complexité du monde réel. Ainsi, les émotions peuvent influencer les performances cognitives soit en les améliorant dans certains cas, soit en les dégradant dans d’autres cas, selon leur valence, leur intensité et leur pertinence contextuelle. Par exemple, Lerner et al. (2015) ont montré que les émotions modifient les jugements de risque : la peur tend à accroître la perception du danger et à renforcer l’aversion au risque, tandis que la colère favorise la prise d’initiative et la recherche d’action rapide. En parallèle, les recherches en neurosciences affectives ont identifié des circuits cérébraux spécifiques impliqués dans le traitement des émotions, notamment l’amygdale, le cortex préfrontal ventromédian (vmPFC) et l’insula, qui participent conjointement à l’évaluation émotionnelle et à la prise de décision (LeDoux, 2000 ; Pessoa, 2009). Les lésions de ces régions, en particulier du vmPFC, entraînent des choix irrationnels ou socialement inadaptés malgré une logique intacte (Bechara et al., 1997). Ces observations montrent que les émotions interagissent avec la cognition à tous les niveaux du traitement de l’information, depuis la perception jusqu’à la planification de l’action.

L’étude des interactions entre les émotions et le traitement de l’information revêt une importance toute particulière dans le contexte militaire. Les opérateurs traitent des flux massifs d’information et subissent des charges émotionnelles intenses dès lors qu’ils évoluent dans des environnements incertains, hors de leur zone de confort, et sous des contraintes temporelles fortes. Cette surcharge cognitivo-émotionnelle peut être amplifiée par certaines innovations technologiques, comme les capteurs à haute résolution ou les systèmes de surveillance pilotés à distance. Les opérateurs de drones, par exemple, exposés régulièrement à des scènes émotionnellement marquantes, qui augmentent leur niveau de stress et leur engagement affectif, sont sujets à des syndromes post-traumatiques spécifiques. Dans ces conditions, les émotions, le stress, mais aussi la motivation, la confiance ou le sentiment d’appartenance, modulent les décisions en temps réel. Elles peuvent renforcer la vigilance et la réactivité, mais aussi altérer la lucidité ou induire des biais perceptifs et stratégiques. Comprendre comment les émotions influencent la cognition n’est donc pas un simple intérêt théorique: c’est une nécessité opérationnelle.

1.1. L’émotion guide l’attention

Les recherches en psychologie ont montré que les effets bénéfiques ou délétères des émotions sur la cognition dépendent de nombreux facteurs, tels que la nature de la tâche, la valence émotionnelle, l’intensité des émotions, la pertinence des stimuli ou encore les différences interindividuelles. De façon générale, lorsqu’une émotion oriente l’attention vers des aspects non pertinents d’un stimulus pour la tâche à accomplir, elle a un effet perturbateur sur les performances. En revanche, si l’émotion conduit à focaliser l’attention sur des dimensions pertinentes d’un stimulus pour réussir une tâche, elle s’accompagne d’une amélioration des performances en facilitant la mobilisation et l’exécution des mécanismes cognitifs cruciaux à la réussite de la tâche cible. Les émotions négatives peuvent, par exemple, améliorer la détection de signaux pertinents tout en perturbant l’inhibition des distracteurs (Fox et al., 2007). Fox et al. (2007) ont montré que les stimuli à valence négative (e.g., des serpents ou des araignées) sont détectés plus rapidement que les stimuli neutres dans des tâches de recherche visuelle. Cette vigilance automatique illustre un mécanisme adaptatif hérité de l’évolution, favorisant la détection rapide des dangers potentiels (cf. figure 1 pour une situation adaptée à un pilote de chasse). Cependant, cette focalisation accrue sur les signaux menaçants peut entraîner une diminution des ressources cognitives nécessaires pour le traitement des éléments neutres et pertinents pour la tâche (e.g., Pratto & John, 1991).

Fig. 1. Illustration de la détection automatique d’un stimulus à valence négative (source de l’image : Sous-direction du recrutement de l’armée de l’air et de l’espace).

En situation de combat, l’influence des émotions peut être adaptative ou dangereuse pour l’individu. Par exemple, si l’anxiété favorise la détection rapide d’un signal de danger, elle peut également détourner l’attention vers des menaces imaginées ou surévaluées. Dans un poste de commandement ou dans une mission aérienne, la capture attentionnelle par des informations émotionnellement chargées peut conduire à une mauvaise priorisation ou à une surcharge cognitive.

1.2. L’émotion influence la mémoire

Les travaux en psychologie cognitive et en neurosciences ont montré que les émotions exercent une influence qui peut être positive ou négative sur les performances dans des tâches évaluant la mémoire. Elles modifient non seulement ce que nous retenons, mais aussi la manière dont nous encodons, stockons et rappelons les informations. En d’autres termes, l’état émotionnel façonne la trace mnésique elle-même et les processus qui y conduisent. Dans de nombreux contextes expérimentaux, il a été montré que les émotions améliorent la mémorisation d’informations chargées affectivement, un phénomène connu sous le nom d’effet d’amplification mnésique (e.g., Mather, 2007). Les participants se souviennent mieux de mots, d’images, de scènes ou d’événements émotionnels, qu’ils soient positifs ou négatifs, que de matériel neutre. Cette amélioration provient du fait que les stimuli émotionnels attirent davantage l’attention et mobilisent des processus de traitement plus profonds, favorisant ainsi un encodage plus efficace et une consolidation renforcée des souvenirs.

Cependant, les émotions ne sont pas toujours bénéfiques à la mémorisation de l’information. Dans certaines situations, notamment sous stress aigu, elles peuvent détériorer les performances mnésiques (e.g., Talmi et al., 2018). Les émotions négatives consomment une part importante des ressources attentionnelles et mnésiques disponibles, limitant celles qui peuvent être allouées à la tâche d’encodage ou de rappel. Cet effet de saturation cognitive conduit alors à un traitement plus superficiel de l’information et à un rappel moins précis.

Deux phénomènes spécifiques permettent de mieux comprendre cette ambi- valence: l’effet de congruence affective (e.g., Bower et al., 1978) et l’effet de trade-off (ou effet tunnel ; e.g., Kensinger, Garoff-Eaton & Schacter, 2007). L’effet de congruence affective désigne la tendance à mieux retenir les informations dont la valence correspond à l’état émotionnel présent au moment de l’apprentissage. Ainsi, une personne en état émotionnel positif mémorisera plus facilement du matériel positif, tandis qu’un état émotionnel négatif facilitera la mémorisation d’éléments négatifs. De la même manière, les émotions agissent comme des indices de récupération : un état émotionnel triste favorisera, par exemple, le rappel de souvenirs tristes, tandis qu’un état joyeux facilitera la remémoration d’événements positifs. Ce phénomène, souvent observé dans les études sur la mémoire, illustre la manière dont les émotions structurent la réactivation des traces mnésiques. L’effet de trade-off, quant à lui, met en évidence la sélectivité de la mémoire émotionnelle. Lorsqu’un individu est confronté à une scène émotionnellement intense, son attention se concentre prioritairement sur les éléments saillants ou menaçants, au détriment des détails périphériques. Par exemple, lors d’une scène violente, l’arme utilisée peut être retenue avec précision, alors que le visage de l’agresseur sera oublié. Ce biais de focalisation, accentué par l’intensité émotion- nelle, montre que les émotions orientent les ressources mnésiques vers les aspects centraux de la situation au détriment des éléments secondaires.

1.3. L’émotion et le raisonnement

Les recherches en psychologie cognitive et en neurosciences s’accordent pour montrer que les émotions influencent les processus de jugement, de raisonnement et de prise de décision. Comme pour l’attention et la mémoire, la question centrale consiste à déterminer dans quelles conditions et par quels mécanismes les émotions affectent la performance cognitive : favorisent-elles ou entravent-elles la qualité du traitement de l’information, et selon quels paramètres ? Les résultats expérimentaux montrent que les émotions peuvent améliorer ou altérer les performances dans ces domaines selon leur valence (positive ou négative), leur intensité, ou encore leur pertinence par rapport à la tâche. Sous l’influence d’émotions fortes, les individus peuvent surestimer ou sous-estimer la probabilité d’un événement, accorder une importance disproportionnée à certains éléments de la situation (e.g., Lerner et al., 2015), ou encore adopter des décisions contraires à leurs intérêts objectifs (e.g., Pratto & John, 1991 ; Pessoa, 2009). Inversement, lorsqu’elles sont congruentes avec la tâche à accomplir, les émotions peuvent renforcer la concentration, affiner les jugements probabilistes et soutenir le raisonnement logique.

Les effets observés dépendent donc à la fois des caractéristiques de l’émotion (valence, intensité, nature spécifique, comme la peur, la colère ou le dégoût) et des caractéristiques de la tâche (niveau de complexité, type de raisonnement, degré d’incertitude). Lorsque l’émotion est pertinente pour la tâche, elle favorise deux processus complémentaires :

(1) l’activation plus efficace des mécanismes cognitifs directement impliqués dans la tâche, par exemple, la sélection et le maintien des informations pertinentes en mémoire de travail ;

(2) la facilitation des mécanismes cognitifs généraux nécessaires à la réussite, tels que l’attention soutenue, la planification et l’inhibition des distractions.

Ainsi, une émotion pertinente oriente les ressources attentionnelles vers les aspects essentiels du problème et mobilise plus efficacement les schémas cognitifs acquis par l’expérience. Par exemple, une personne confrontée à une situation émotionnellement familière peut mobiliser des représentations mentales précises issues de son vécu antérieur, ce qui améliore la compréhension de la situation et la qualité du raisonnement (e.g., Caparos et al., 2018). Ce phénomène illustre la manière dont les émotions contribuent à la construction d’une représentation mentale claire et focalisée, facilitant la prise de décision ou l’élaboration d’inférences logiques adaptées au contexte.

Les émotions agissent donc à travers des mécanismes généraux comme l’attention, la mémoire de travail ou la flexibilité cognitive, mais aussi des mécanismes spécifiques à chaque domaine :

• En jugement, elles modulent l’évaluation des probabilités et l’importance subjective accordée aux événements.

• En prise de décision, elles influencent l’évaluation des risques et la valeur attribuée aux options possibles.

• En raisonnement, elles affectent la mise en œuvre des inférences logiques et la capacité à intégrer les informations nouvelles avec les connaissances stockées en mémoire à long terme.

Enfin, le type d’émotion et son intensité déterminent non seulement l’ampleur de ces effets, mais aussi la nature des mécanismes cognitifs sollicités. Certaines émotions modérées et congruentes améliorent la performance en focalisant les ressources sur la tâche, tandis que des émotions intenses ou incongruentes peuvent saturer le système cognitif et altérer la qualité du raisonnement ou du jugement.

1.4. Comprendre les mécanismes de l’influence des émotions sur la cognition

Plusieurs modèles explicatifs et hypothèses ont été proposés dans le but de comprendre comment les émotions interagissent avec les processus cognitifs. Ces modèles décrivent la manière dont les émotions peuvent interférer avec l’attention, la mémoire et le raisonnement, ou au contraire les faciliter, selon la nature de la tâche et la pertinence émotionnelle du contexte. Parmi ces hypothèses, on retrouve notamment :

• Le modèle d’allocation des ressources (Ellis & Ashbrook, 1988), qui souligne la compétition entre les pensées émotionnelles et les ressources cognitives disponibles pour traiter les informations ;

• L’hypothèse de la vigilance automatique (Pratto & John, 1991), selon laquelle les émotions influencent les performances cognitives via un mécanisme automatique de vigilance, orientant les ressources attentionnelles vers les stimuli indésirables ;

• La théorie du gel momentané (Pratto & John, 1991; Kalanthroff et al., 2013), qui décrit l’effet des émotions comme une interruption temporaire (« freeze ») des mécanismes nécessaires à la réalisation de la tâche cognitive, en capturant l’attention des participants ;

• Le modèle de la double compétition (Pessoa, 2009), selon lequel les émotions captent l’attention vers des stimuli négatifs, provoquant une compétition entre le traitement de ces stimuli et l’exécution de la tâche ;

• L’hypothèse de la pertinence (Blanchette & Caparos, 2016), qui propose que les émotions non pertinentes consomment les ressources attentionnelles nécessaires au traitement émotionnel, ne laissant plus suffisamment de ressources cognitives pour réaliser la tâche cible, tandis que les émotions pertinentes facilitent la focalisation cognitive (c’est-à-dire qu’elles canalisent les ressources cognitives vers la tâche cible), améliorant ainsi les performances.

En complément de ces hypothèses et modèles, Melani et al. (2025) ont montré que les émotions n’affectaient pas l’ensemble des processus impliqués dans la réalisation d’une tâche, mais seulement certains mécanismes, tels que ceux en jeu dans la sélection des stratégies lors de la résolution de problèmes arithmétiques.

Pour résumer, l’ensemble de ces résultats souligne que les émotions peuvent générer des effets bénéfiques ou délétères sur la performance cognitive, selon qu’elles orientent l’attention, la mémoire et le raisonnement vers des informations pertinentes ou non pour la tâche en cours. Ces effets sont modulés par la nature de la tâche, la valence émotionnelle, l’intensité des émotions, la pertinence du stimulus et les caractéristiques des individus (e.g., l’âge des participants). Ainsi, l’émotion ne doit plus être considérée comme un facteur dégradant la cognition, mais comme un mécanisme nécessaire à la prise de décision. Elle prépare le cerveau à agir, module l’activité du cortex préfrontal impliqué dans la planification et influence la perception du risque ou du gain (Tom et al., 2007). L’émotion guide également la mémoire épisodique, permettant à l’individu de mobiliser des expériences antérieures pertinentes, notamment dans les situations d’urgence pour lesquelles la délibération consciente est restreinte (Mather, 2007 ; Le Bigot et al., 2018). Alors que la psychologie cognitive et expérimentale a mis en évidence les effets comportementaux de l’émotion sur l’attention, la mémoire, les performances et le raisonnement, la recherche en neuroimagerie et en neuropsychologie a permis de mieux appréhender les bases cérébrales et les mécanismes dynamiques impliqués dans les effets des émotions.

2. Les neurosciences pour aller plus loin dans l’émotion

L’étude neuroscientifique des interactions entre les processus émotionnels et décisionnels est tout à fait pertinente, dans la mesure où ces deux processus reposent sur des réseaux cérébraux interconnectés. Ces réseaux impliquent notamment le cortex préfrontal ventromédian (CPFvm), le cortex orbitofrontal (COF), l’amygdale, l’insula, le striatum ventral et le cortex cingulaire antérieur (CCA) (Bechara et al., 1999 ; Pessoa, 2009).

• Le vmPFC intègre les signaux émotionnels et contextuels afin d’orienter les choix en fonction de leur valeur affective et morale.

• L’amygdale, structure clé du système limbique, détecte la pertinence émotionnelle des stimuli et déclenche des réponses autonomes et comporte- mentales adaptées (LeDoux, 2000).

• L’insula code les sensations corporelles internes (interoception) et contribue à la perception subjective des émotions.

• Le striatum ventral et le noyau accumbens participent à l’évaluation du plaisir, de la récompense et de la motivation, tandis que le CCA régule les conflits entre motivation et contrôle cognitif.

Ces régions forment un réseau intégré dans lequel les émotions servent de signaux d’évaluation rapides, permettant d’ajuster la prise de décision avant même la délibération consciente (Pessoa & Adolphs, 2010). Cette coordination explique la rapidité et l’efficacité des réponses dans des contextes où le temps de traitement est limité, comme lors d’opérations militaires ou en situation d’urgence.

2.1. La théorie du marquage somatique : quand le corps guide la décision

L’un des apports majeurs à la compréhension, en neurosciences, du lien entre émotion et prise de décision est issu de la théorie du marquage somatique proposée par Damasio (1996). Selon cette théorie, les émotions ne se limitent pas à des états mentaux : elles sont accompagnées de réponses physiologiques (modifications cardiaques, musculaires, hormonales) qui servent de marqueurs pour orienter les choix futurs. Ces signaux corporels, encodés par le vmPFC et l’insula, permettent de « marquer » certaines options comme avantageuses ou risquées sur la base d’expériences antérieures. Lorsque ces circuits sont endommagés, comme chez les patients présentant des lésions du cortex préfrontal ventromédian, les individus continuent de raisonner logiquement, mais leurs choix deviennent irrationnels ou inadaptés sur le plan social (e.g., Bechara et al., 1997). Par exemple, Bechara et ses collègues (1997) ont développé la Iowa Gambling Task (IGT), une tâche de prise de décision sous incertitude conçue pour évaluer la manière dont les individus utilisent les signaux émotionnels dans leurs choix. Les participants doivent sélectionner des cartes parmi plusieurs paquets qui diffèrent par leurs gains et pertes : certains offrent des récompenses immédiates élevées, mais entraînent des pertes importantes à long terme, tandis que d’autres procurent des gains modestes mais stables. Les individus en bonne santé apprennent progressivement à privilégier ces dernières options avantageuses, alors que les patients présentant une lésion du cortex préfrontal ventromédian continuent de choisir les alternatives à forte récompense immédiate malgré leurs conséquences défavorables. Cette dissociation illustre que la raison seule ne suffit pas à une décision efficace: les signaux émotionnels jouent un rôle déterminant pour estimer la valeur des options et orienter les préférences en fonction de l’expérience passée.

Dans les environnements opérationnels (et sans que cela soit clairement explicité), le mécanisme de marquage somatique joue un rôle central. Le « ressenti » qu’un pilote, ou un décideur militaire, peut avoir face à une situation complexe et ambiguë, ce que l’on appelle parfois « l’intuition de l’expert », s’appuie sur l’intégration rapide de ces marqueurs somatiques issus de l’expérience. L’intuition n’est donc pas qu’une adaptation rapide, automatique, non consciente, d’une solution antérieure (stockée dans la mémoire du décideur) à une situation-problème nouvelle (définition classique de la littérature du domaine), mais également le fruit d’un apprentissage émotionnel intégré au système cognitif.

2.2. Quand l’émotion fait défaut

Les études cliniques et neuropsychologiques ont apporté des preuves décisives du rôle des circuits émotionnels dans la décision. Les patients présentant des atteintes du vmPFC, de l’amygdale ou de l’insula montrent des comportements décisionnels profondément altérés malgré une intelligence et des capacités de raisonnement intactes (Damasio, 1996; Bechara et al., 1999). Ils prennent des décisions impulsives, indifférentes aux conséquences sociales ou morales, et échouent à tirer parti de l’expérience. Ces déficits illustrent le rôle essentiel de l’émotion dans la régulation des comportements complexes, en particulier lorsque les règles ou les probabilités sont incertaines. Des travaux plus récents ont élargi cette compréhension à d’autres conditions :

• Les individus souffrant d’alexithymie (difficulté à identifier et à exprimer leurs émotions) présentent une altération de la prise de décision dans des tâches de risque ou d’ambiguïté (Verdejo-García et al., 2018).

• Les patients atteints de démence frontotemporale manifestent une perte de jugement moral et social liée à la dégénérescence des circuits fronto-limbiques (Paul et al., 2021).

• Chez les personnes âgées, le déclin de certaines fonctions exécutives est souvent compensé par une meilleure régulation émotionnelle, ce qui peut maintenir la performance décisionnelle dans les situations affectivement marquées (Lemaire, 2022).

Ces résultats convergent pour montrer que la qualité de la décision dépend autant de la régulation émotionnelle que du raisonnement logique. L’efficacité du décideur repose sur sa capacité à utiliser, moduler et interpréter correctement ses émotions, plutôt qu’à les neutraliser. Ce dernier point va quelque peu à contre-courant de l’idée véhiculée habituellement dans le monde militaire, qui consiste à écarter toutes les émotions du processus décisionnel.

2.3. Incertitude, stress et évaluation des risques

Les situations de prise de décision militaire se caractérisent par une incertitude élevée, une pression temporelle et une charge émotionnelle intense. Les études en neuroimagerie montrent que ces conditions modifient profondément l’équilibre entre les circuits cognitifs et émotionnels. Sous stress, l’activité du cortex préfrontal dorsolatéral (dlPFC), impliqué dans la planification et le raisonnement abstrait, diminue, tandis que l’activité de l’amygdale et du striatum augmente (e.g., Qin et al., 2009). Cette redistribution fonctionnelle favorise les réponses automatiques et rapides, mais réduit la flexibilité cognitive et la prise en compte des alternatives.

Le stress et les émotions négatives modifient également l’évaluation du risque : la peur amplifie la perception du danger et renforce les stratégies d’évitement, tandis que la colère augmente la confiance et la propension à agir (Lerner et al., 2015). Ces biais émotionnels, bien que parfois utiles à court terme, peuvent conduire à des erreurs systématiques de jugement si l’état émotionnel n’est pas reconnu et régulé. Pour cette raison, la recherche opérationnelle et la neuroergonomie s’intéressent de plus en plus à la modélisation du stress et de la charge émotionnelle à partir de marqueurs neurophysiologiques (EEG, fréquence cardiaque, variabilité du rythme cardiaque, activité électrodermale). Ces indicateurs permettent d’estimer en temps réel l’état émotionnel et cognitif des opérateurs afin d’ajuster la formation, l’entraînement et l’aide à la décision.

Conclusion

L’ensemble des données neuroscientifiques indique que la prise de décision repose sur une intégration fonctionnelle et dynamique des systèmes émotionnels, cognitifs et physiologiques. Par ailleurs, et contrairement aux idées reçues, l’émotion ne précède pas le raisonnement, elle en est une composante fonctionnelle. L’émotion qualifie la valeur des options (en fonction de leur pertinence), oriente l’attention (vers les options les plus prometteuses), soutient la mémoire et favorise la réactivité comportementale. Mais l’émotion peut également restreindre le champ attentionnel (Pratto & John, 1991 ; Shackman et al., 2006) et induire une focalisation excessive sur des stimuli qui pourraient être, à la fois, menaçants et non prioritaires. En d’autres termes, lorsqu’une émotion est congruente avec les objectifs d’une mission, elle facilite la mobilisation des ressources attentionnelles et mnésiques, tandis qu’une émotion incongruente les disperse.

Comprendre ces deux aspects de l’émotion (i.e., l’émotion peut être facilitatrice ou distractive) est essentiel pour concevoir des programmes de formation dont l’objectif serait, entre autres, d’apprendre à décider dans des environnements contraignants (pression temporelle, enjeux vitaux, etc.). Les données scientifiques concernant l’émotion, adaptées ici au monde militaire, suggèrent que pour agir, pour être performant et résilient, un soldat doit savoir reconnaître, réguler, interpréter et utiliser son état émotionnel (Gross, 2015). La qualité d’une décision dépend donc moins d’un traitement exhaustif des informations disponibles dans une situation donnée (point de vue cognitif) que de la capacité du système émotionnel à sélectionner les représentations utiles et à ajuster le comportement en fonction du contexte. Sur un théâtre d’opérations, où la charge émotionnelle est inévitable, les émotions constituent donc une ressource tactique (voire stratégique) essentielle. L’enjeu n’est pas de les supprimer, mais de les comprendre, les canaliser et les exploiter. La régulation émotionnelle devient, dans ce cadre, un objectif de formation et une véritable compétence professionnelle. Notons, pour conclure, que la régulation est un processus particulièrement intéressant également dans le cas de la « compréhension » des émotions de nos adversaires. L’intelligence artificielle joue d’ores et déjà un rôle central dans cette idée de manœuvre.

Bibliographie

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II Partie

Témoignages opérationnels pour illustrer les mécanismes décisionnels

Témoignage sur les comportements de groupe vécus et observés dans les rangs des soldats du feu de la BSPP

Gaylord Guérin
Capitaine, commandant d’unité au sein de l’École Militaire interarmes,
ancien commandant d’unité en compagnie incendie au sein de la BSPP.

L’objectif de ce témoignage est de partager des comportements militaires de groupe, vécus et observés au cours d’interventions particulières. À ce titre, malgré la récurrence des opérations menées au sein de la BSPP (500.000 par an), certaines peuvent être considérées comme hors normes et nécessitent une force au niveau du collectif pour surmonter les difficultés. L’idée maîtresse de cet article est d’indiquer que les actions et les comportements de groupe sont influencés par les facteurs psychosociologiques.

Pour appuyer mon propos, je prendrai des exemples de différents types d’opérations pour décrire les mécanismes comportementaux que j’ai pu constater. De manière chronologique, je commencerai par une intervention de secours à victime ayant eu lieu en juillet 2021, puis un incendie d’ampleur en avril 2023 et enfin les émeutes du mois de juin 2023.

1. RETEX secours à victime :

Notes

1.

Le chef d’agrès est celui qui commande l’ensemble des militaires d’un véhicule pompier, cela correspond à un chef de groupe au sein de l’Armée de Terre.

+ -

Nous sommes le 14 juillet 2021, il est 13 h 53 et les secours sont déclenchés pour « une personne tombée avec notion de hauteur » (code motif d’alerte). Lorsque l’ordre de départ arrive au centre de secours, les pompiers prennent connaissance des éléments suivants : 4e étage // enfant.

Avec ce type d’informations, les pompiers sont conscients que, si les renseignements sont conformes à l’ordre de départ, la situation va être particulièrement complexe sur les lieux. Même les plus aguerris redoutent les interventions concernant les enfants. À ce titre, des études ont été menées, notamment sur les situations que pouvaient redouter les SPP (Sapeurs-pompiers de Paris) en intervention. Unanimement, ce n’est pas le fait de mettre sa vie en danger lors de sauvetages ou d’incendies qui perturbe les secours, mais bien deux types d’interventions : la prise en charge d’un camarade ou celle d’un enfant. Cela provient certainement du fait que ces derniers se retrouvent dans une « situation anormale » pour eux, alors qu’ils vivent pourtant l’extraordinaire des gens au quotidien.

Lorsque les secours se présentent sur intervention (en moins de dix minutes), ils pénètrent dans le hall de l’immeuble et découvrent un père de famille en larmes, tenant son enfant dans les bras et dont l’état de santé est préoccupant.

Les faits: Cet enfant a escaladé des meubles adossés à une fenêtre dans un appartement situé au 4e étage avant de basculer dans le vide d’une hauteur de 12 mètres.

Les SPP se mettent immédiatement en ordre de bataille dès la sortie de l’engin pour prodiguer les soins salvateurs et tenter de stabiliser cet enfant. À partir de ce moment, chaque seconde est précieuse. Le chef d’agrès1 commande, mais évolue dans un principe de dépendance mutuelle avec ses subordonnés. En effet, chacun a sa partition à jouer pour tenter de sauver la victime, ce qui permet d’occulter l’impact émotionnel d’une telle situation.

Au bout de quelques minutes, l’enfant tombe en arrêt cardiorespiratoire, faisant basculer la situation dans une autre dimension. Il faut désormais assurer des soins critiques tout en prenant en considération la détresse des parents, qui comprennent la gravité de la situation. Le groupe doit donc puiser dans un mode opératoire répété au cours des séances de préparation opérationnelle pour s’affranchir de ses émotions. Cela permet d’éviter un phénomène de stress dépassé, avec la réalisation de gestes inappropriés ou le fait de rester figé. Le stress est contagieux, ainsi le rôle du chef d’agrès est prépondérant.

Lorsque j’arrive sur les lieux de l’intervention à 14 h 13, soit huit minutes après le premier engin, l’équipe médicale vient juste de se présenter. Les cris, les pleurs, les hurlements nous transpercent les oreilles et se mêlent aux regards livides des parents qui attendent d’être rassurés sur la situation. Chacun de mes SPP reste dans son fuseau, avec pour objectif de réanimer cet enfant. Un engin en renfort avait été demandé pour assurer une prise en charge optimale. Dans cet équipage, je constate qu’un de mes pompiers, jeune en service et en âge, semble totalement perturbé à la vue de la situation. Il fait immédiatement des mouvements incessants et son regard sur la situation est de nature à perturber tout le mode opératoire. Le chef d’agrès a décidé de lui donner des tâches secondaires pour ne pas déséquilibrer le reste du groupe. Cette prise en compte de la situation est un élément essentiel dans la vie du groupe afin d’éviter qu’un des personnels ne soit isolé.

Après environ une heure de réanimation, l’enfant est déclaré décédé par le médecin du SMUR. À ce moment précis, c’est le coup d’arrêt pour tous les pompiers. Les regards se croisent furtivement, et chacun ressent en son for intérieur un poids, une gêne, une remise en question pour se demander si tout a été fait de manière conforme. Même les plus aguerris semblent atteints. Prenant en considération notre jeune pompier toujours perturbé, nous décidons de déclencher l’astreinte psychologique de la BSPP afin de réaliser au plus vite un « defusing » (technique de prise en charge de personnes qui viennent de vivre un traumatisme psychique, réalisée rapidement après l’événement) à la fin de l’opération. Ce dernier a été fait au sein du centre de secours. Il aura permis à notre jeune SPP et au reste du groupe de pouvoir s’exprimer sur la situation passée tout en per- mettant de mettre en place un suivi médical dans la durée, si besoin. Pour les chargés de famille, pour les cadres bénéficiant d’un logement de fonction dans leurs casernes respectives, c’est parfois la valse des émotions, car quelques instants après ce type d’intervention, vous êtes de retour dans votre foyer, au contact de vos proches, de vos enfants…

Il est donc primordial de s’assurer de l’état psychologique de ses subordonnés et/ou de pouvoir être écouté si le besoin s’en fait sentir afin de garantir un équilibre émotionnel pour tous.

Nous retiendrons de ce triste évènement les éléments principaux suivants :

• La préparation opérationnelle permet de s’adapter à des situations complexes.

• La prise en compte d’éléments instables et moins expérimentés doit être faite par les chefs d’élément.

• Effectuer un defusing pour renforcer le groupe et permettre un réengagement opérationnel rapide à l’issue de l’intervention.

2. RETEX incendie d’ampleur :

Le samedi 15 avril 2023, à 17 h 50, nous sommes sonnés pour un feu concernant une école en construction sur la commune de Montfermeil, en Seine-Saint-Denis. La garde incendie est, à ce moment précis, en pleine séance de sport dans la caserne. L’intervention concerne un projet écologique d’une école en construction dont l’ossature est en bois. Dès la sortie de la caserne, nous distinguons un panache de fumée monumental, alors que l’établissement est situé à près de 2 km de notre caserne. La tension monte dans les engins lorsque nous débouchons dans la rue du sinistre concerné, face à un afflux massif de voitures qui essaient de quitter la zone et engluent tout l’axe. Il est nécessaire de descendre des engins afin de faire la circulation pour atteindre le bâtiment.

Conformément à notre doctrine, le premier engin dépasse largement l’adresse et fait face à un mur de flammes. Le chef d’agrès conserve son calme, rassure son personnel et donne des ordres précis. Les SPP comprennent l’ampleur du sinistre une fois le pied posé au sol, car il s’agit d’un bâtiment de 2.000 m2 totalement en proie aux flammes. Facteur déstabilisant, car le sinistre a lieu en pleine journée, alors que nous avons mis moins de dix minutes depuis la prise d’appel pour arriver sur zone. Ainsi, la propagation a été particulièrement fulgurante. Ce brasier monumental, entraîne chez les intervenants un phénomène de sidération très bref au moment où l’on en mesure les dimensions. Cela s’exprime de manière différente, mais les réactions sont souvent les mêmes : « oh le baroud !! ». Engagé dans le module de départ, je me présente juste après les premiers intervenants. À peine ai-je posé le pied au sol que nous sommes confrontés à une explosion de bouteille de gaz particulièrement violente. Paradoxalement, ce type de situation peut être rassurant pour un chef (une fois les comptes rendus radio effectués), car cela m’assure que mes pompiers vont agir dans une posture d’hypervigilance dans la lutte contre le sinistre. Très rapidement, je prends contact avec mon chef de garde pour qu’il puisse me faire un compte rendu de la situation. La chaleur me brûle le visage et m’oblige à prendre un peu de distance. Cela va très vite, le sinistre est d’une telle ampleur que je vais prendre le commandement très rapidement, de façon à sectoriser dès que possible l’intervention. Dans cette situation, je sais pertinemment que le bâtiment est perdu et que les efforts seront de longue durée pour pouvoir préserver les alentours, c’est-à-dire lutter contre les propagations.

Les heures passent et, malgré l’action des lances, le foyer ne diminue que de très peu d’intensité, et il faut attendre l’effondrement du bâtiment pour que la situation se fige vraiment. Je navigue d’un secteur à un autre pour m’assurer de l’état de mes pompiers et des actions en cours. Malgré l’effet de groupe et la volonté d’en découdre, plus l’intervention s’inscrit dans un temps long, plus il y a un risque de perte de concentration pouvant amener à une mise en danger des intervenants.

Des moyens particulièrement lourds sont engagés sur le site, et il faudra près de 36 heures d’intervention pour venir totalement à bout du feu. Deux nuits d’engagement avec des équipes éreintées dont la volonté est uniquement de « faire le job ». Deux nuits blanches avec ces équipes pour finir le travail, dont une situation où je me retrouve avec un caporal sur le toit d’un bâtiment pour assurer le déblai. Deux nuits à constamment encourager et être avec mes hommes pour permettre à la commune de Montfermeil de pouvoir reprendre un rythme normal lors de la reprise de la scolarité. Durant les périodes de remise en condition, c’est notamment autour d’un café et d’une collation que l’on peut mesurer l’état de santé de la troupe.

Sur ce type d’intervention, la confiance mutuelle est indispensable pour que tout se passe pour le mieux et nécessite un travail en équipe constant, avec pour clé de voûte l’indissociabilité du binôme. Les engins doivent fonctionner de manière organique, cela signifie que l’équipage reste groupé aux ordres du chef d’élément. Dans un engin-pompe (camion incendie), chaque équipe doit rester indissociable, confortant un sentiment rassurant à l’échelon collectif.

Nous retiendrons, de cet incendie spectaculaire, les éléments suivants :

• La préparation opérationnelle permet d’optimiser l’action des premiers intervenants.

• L’exemplarité est exigée pour commander et motiver la troupe.

• Il faut une hiérarchisation de l’organisation pour assurer un engagement dans la durée.

3. RETEX troubles urbains :

Nous sommes au mois de juin 2023 et l’Île-de-France bascule dans les violences urbaines à la suite du tir d’un policier ayant entraîné le décès d’un jeune homme. Le département de la Seine-Saint-Denis, « le 93 », a été particulièrement impacté par ce mouvement populaire. Ce type d’engagement est très particulier pour les SPP et fait l’objet d’une doctrine spécifique depuis les émeutes de 2005. Ainsi, mes pompiers sont préparés à faire face à ce type de menace bien connue lors des soirées à thème comme le 14 juillet et la Saint-Sylvestre.

Ces séquences génèrent de l’engouement dans les rangs des soldats du feu, certainement pour la recherche d’adrénaline et le fait de passer des nuits complètes à éteindre des feux. Ces moments sont vécus ensemble, en groupe, qui agit de manière isolée par rapport à la garde incendie (section), où les sentiments se mêlent entre stress positif, angoisse et crainte parfois, mais dont la force du groupe contribue à pouvoir aller de l’avant. La recherche de l’exceptionnel, la combativité, le courage, voilà des éléments qui permettent de cimenter une âme, une cohésion.

Pour cette séquence, tout a commencé le lendemain soir sur notre secteur de compétence. Vers 23 h 00, la commune de Clichy-sous-Bois commence à s’embraser. Un premier incendie se déclare dans un magasin, dont l’origine criminelle ne fait aucun doute. Les réseaux sociaux ont permis aux émeutiers de pouvoir s’organiser et d’agir avec une mobilité inédite. Passant d’un objectif à un autre, ils ont littéralement saturé les capacités de réaction des forces de l’ordre et des secours. Des barricades sont érigées un peu partout, conférant au paysage une scène de guerre civile. Sur un axe principal de la commune, d’une profondeur de 800 mètres, je constate de mes propres yeux sept barricades en flammes. À ce moment-là, toute la compagnie est en ébullition. Nous passons la nuit complète à agir et à éteindre les feux.

Rapidement, mes pompiers en position de repos se portent volontaires pour prendre des piquets supplémentaires. Les cadres se mettent tous à disposition et chacun veut écrire sa partition pour un mouvement qui se présente comme une séquence hors norme. Je reçois des coups de téléphone de tous les élus qui craignent la destruction des bâtiments institutionnels. Les médiateurs en place dans les quartiers sensibles n’arrivent plus à contrôler cette jeunesse en quête de vengeance. Les SPP ont malheureusement fait rapidement l’objet d’une animosité peu commune de la part des émeutiers. Les premiers dégâts sont constatés sur les engins qui rentrent au fur et à mesure dans les casernes, et ce déchaînement de violence m’interpelle, dans la mesure où la situation nous semble hors de contrôle.

Les nuits s’enchaînent durant toute la semaine avec une intensité crescendo. Les dégâts se multiplient avec des prises à partie hostiles envers mes soldats du feu, et je commence dès le deuxième soir à redouter une atteinte à l’intégrité de mes hommes. De nombreux appels nous mènent dans des guets-apens, et donc l’attention du groupe est primordiale. Que ce soient les chefs ou les subordonnés, chacun est en hypervigilance, afin de ne pas mettre l’intégrité du groupe en danger. Nous sommes régulièrement obligés de refuser de nous engager dans des départs sur feu qui laissent présager un risque pour l’équipage. Je constate rapidement qu’une part d’inquiétude commence à se lire sur les visages, combien de temps cela va durer ?

Ces craintes deviennent davantage marquées lorsque je reçois le compte rendu indiquant qu’un de mes engins-pompes a été pris à partie par un véhicule-bélier. Nous sommes donc désormais la cible directe des émeutiers qui ne cherchent plus exclusivement à effrayer les secours. À ce moment précis, la situation change radicalement dans l’esprit de mes pompiers. La crainte commence à dépasser l’envie. C’est à ce moment-là, que l’esprit de groupe permet de maintenir les rangs.

L’organisation de points de rassemblement improvisés dans les casernes permet à tous de se retrouver. La remise (lieu où sont stationnés les engins) est ainsi organisée en zone de remise en condition (REMEC) dans des conditions de fortune. Pendant que certains se restaurent rapidement, d’autres échangent, alors qu’une partie de la troupe est allongée au sol, en quête d’un sommeil express, en attendant de repartir à « l’affrontement ».

Au final, le bilan des détériorations dans cette séquence de violences urbaines sera de 19 engins dégradés (sur 23) au sein de ma compagnie.

Nous retiendrons de cette séquence de troubles urbains d’une violence extrême les éléments suivants :

• Lutter contre l’isolement du personnel.

• Avoir une intelligence de situation.

• Assurer la cohésion de groupe pour réussir la mission.

Conclusion :

Les éléments mis en avant à travers ces RETEX me permettent de penser que le groupe peut réaliser tout type de mission lorsqu’il est correctement structuré. Certains aspects me semblent fondamentaux pour que le groupe avance dans une dynamique vertueuse. Tout d’abord, une préparation opérationnelle quotidienne permet de maintenir les savoir-faire et de pouvoir agir rapidement dans des situations exceptionnelles. Ensuite, le chef doit s’efforcer de renforcer la cohésion du groupe au quotidien pour amener l’ensemble au-delà de ce qu’il est possible de réaliser. Enfin, la hiérarchisation d’une unité à travers un esprit de discipline permet à chaque individu de trouver sa place.

En définitive, ce sont les forces morales qui sont garantes de notre succès opérationnel.

Témoignage sur les comportements observés sur des militaires face au danger, sur le plan individuel et collectif au prisme de trois opérations récentes (2010-2023)

Samuel Jenny
Lieutenant-colonel, chef du pôle d’enseignement formation à la mission opérationnelle, académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan.

Ce témoignage personnel se veut volontairement synthétique et n’a pas pour objet de rentrer dans le détail tactique des événements vécus. Il s’appuiera sur le retour d’expérience de trois opérations distinctes où l’auteur est intervenu à des niveaux de responsabilités différents.

– Opération PAMIR – Afghanistan – Kapisa – chef de section (2010)
– Opération BARKHANE – Mali – Kidal – commandant d’unité (2017)
– Opération HARPIE – Guyane – chef du centre opérations régimentaire (2020–2023)

L’idée maîtresse commune à ces expériences est la suivante : une préparation technique, tactique et psychologique permet de canaliser nos émotions individuelles et collectives en situation de danger. Le drill (la répétition des gestes), le haut degré de préparation, une étude approfondie des cas non conformes et une connaissance mutuelle importante entre chefs et subordonnés sont des facteurs déterminants pour surmonter les événements.

1. Opération PAMIR – Afghanistan – Kapisa

Engagé en tant que chef de la 3e section au sein du SGTIA (sous-groupement tactique interarmes) RAPACE du 21e RIMa de mai à novembre 2010, en Kapisa, je retiens avant tout trois éléments structurants :

– Une préparation intellectuelle, physique et collective dédiée et hors norme ;

– Un effort de tous les instants pour rechercher la perfection dans l’exécution, la fluidité de la coordination et l’omniprésence des appuis ;

– Une gestion de l’ouverture du feu précise, avec une obsession du tir fratricide dans un milieu particulièrement cloisonné.

La préparation au déploiement s’est étalée sur près de neuf mois, dont six mois de préparation collective, notamment avec des passages en centres spécialisés qui ont permis de forger notre cohésion et de connaître parfaitement nos forces et nos faiblesses, tant sur le plan individuel que collectif. Le moment le plus marquant resta notre passage au DAO (détachement d’adaptation opérationnelle) de Canjuers, où des mentors du mandat 3e RIMa de 2009 venaient nous évaluer et nous rassurer sur notre niveau opérationnel atteint, et nous faisaient partager leurs expériences avant notre engagement futur. Ce passage de témoin était fondamental: vous êtes dès lors prêts mentalement, techniquement et tactiquement.

Afghanistan / vallée de Bedraou / 2010

L’engagement sur le terrain, toujours accompagné par nos prédécesseurs sur les premières missions, a fait l’objet d’une mécanisation très précise dans le processus d’élaboration des ordres: mission brief par le commandant d’unité ; backbrief des chefs de section où nous expliquons ce que nous avons compris de la manœuvre et nos éventuelles propositions ; rehearsal où nous répétons le plan dans le détail.

Une fois la mission réalisée, nous effectuons un débriefing collectif sous forme de RETEX (retour d’expérience) pour adapter nos procédures, notamment sur les phases de désengagement, de rupture de contact de la zone hostile, qui nécessitait une importante synchronisation des effets interarmes (renseignement, appui feu).

Ce cycle vertueux a clairement permis de rassurer nos subordonnés et nos chefs. Nous avons étudié tous les cas possibles. Les missions étaient extrêmement préparées, avec une simplicité tactique recherchée et une permanence des appuis (3D, artillerie, génie). Je retiens que la quinzaine d’actions de feu de la compagnie durant la mission de mon unité en Kapisa et le stress engendré par ces actions ont permis d’être surmontés par une préparation technique, tactique et physique de tous les instants. Le drill avant mission, avec des gestes répétés inlassablement dans toutes les situations à l’entraînement, a permis, le moment venu, de réaliser le geste qui sauve en situation à fort impact émotionnel (gestion de blessés). La confiance naît également de la simplicité des procédures. La mécanisation des actions évitait toute surcharge cognitive collective et permettait également de réduire drastiquement nos communications orales et radios lors des phases d’intensité importante. Cela permettait au chef de se concentrer sur l’extraordinaire, réfléchir et agir en conséquence.

Par ailleurs, la gestion du feu était précise ; il n’y avait aucun doute possible, aucune confusion. L’ouverture du feu était maîtrisée avec une vérification permanente des dispositifs. Ce qui pouvait parfois briser l’initiative des subordonnés et avoir un caractère inhibant, mais qui garantissait la capacité opérationnelle de notre SGTIA et sa faculté à durer et à surmonter les épreuves. Cela impliquait de faire preuve d’une grande pédagogie lors des séquences de 3A (analyse après action) pour parfois gérer la frustration des échelons subordonnés.

Enfin, la confiance mutuelle, mêlée à une vraie fraternité d’arme, a permis de gérer l’extraordinaire collectivement. Pour le chef, l’objectif était de maintenir le stress au plus bas niveau et de rester maître de soi pour prendre les meilleures décisions.

Si le mandat en Afghanistan correspondait parfaitement à ce pour quoi nous étions entraînés collectivement, la séquence vécue sur l’opération BARKHANE en 2017 fut très différente, car il a fallu y gérer une frustration engendrée par un adversaire peu visible et refusant l’affrontement direct.

2. Opération Barkhane – Mali – Kidal

Engagé en tant que commandant d’unité du SGTD (sous-groupement tactique désert) FORBAN de janvier à juin 2017, au sein du GTD KORRIGAN au Mali (région de Kidal), je retiens de cette mission la leçon suivante :

– Une opération de contrôle de zone rustique face à un ennemi insaisissable qui engendre du stress, de la pression et de la déception.

Cette opération a également nécessité une très forte préparation tactique, intellectuelle et physique en métropole, dont le montage et l’organisation étaient assez similaires à mon expérience afghane de 2010.

Mais sur le terrain, le plus difficile à gérer, individuellement et collectivement, était l’invisibilité de notre adversaire, qui refusait systématiquement le contact direct, en raison de l’asymétrie des forces en présence. Frappé par deux attaques successives par EEI (engin explosif improvisé) avec des blessés au sein du SGTD, je reste marqué par le sentiment d’impuissance face à un ennemi fuyant, insaisissable et ne recherchant pas le contact direct, sachant que le rapport de force lui était clairement défavorable.

Les chefs ont clairement eu un rôle de temporisation entre des subordonnés particulièrement entraînés pour combattre et des missions face à un adversaire invisible. N’ayant pas de véritable engagement par le feu, les chefs étaient focalisés sur la gestion de la frustration, de la déception de recevoir des coups sans pouvoir en donner en retour. Encore une fois, le sens donné à l’action et la diffusion d’une forme de sérénité dans le quotidien étaient indispensables pour éviter toute sur-réaction.

J’ai été néanmoins frappé, lors du sas de décompression avant notre retour en France, par la parole de soldats, atteints psychologiquement par ce paradoxe : une préparation très forte couplée à une impuissance tactique sur ces missions de contrôle de zone. Des émotions contenues pendant des mois se sont exprimées tardivement, révélant un stress silencieux, accumulé lors de la mission. Je retiens que, même sur des opérations où le contact direct avec l’ennemi était clairement exceptionnel, il est primordial de réaliser des séquences de débriefing collectif pour limiter les phénomènes de frustration et de déception.

Si l’engagement sur l’opération PAMIR ou BARKHANE coïncidait, peu ou prou, avec l’idée que nous nous faisons de notre métier premier, très en rapport avec nos séquences d’entraînement avant déploiement en mission, l’expérience de la forêt amazonienne a clairement été hors du commun, tant dans l’engagement physique que psychologique.

3. Opération HARPIE – Guyane – secteur Ouest / Maroni

Engagé en tant que chef du centre opérations du 9e RIMA de l’été 2020 à l’été 2023, je retiens les points suivants de cet engagement sur le territoire national :

– Une opération complètement décentralisée dans un milieu accidentogène, rustique et violent ;

– Le premier adversaire est l’environnement, qui fait appel à des savoir-faire techniques (topographie, tronçonnage, procédures de destruction) et tactiques (infiltration, bouclage, pistage, effet de surprise) nécessitant une préparation minutieuse. La forêt est implacable : elle est un milieu extrême qui ne pardonne pas une mauvaise préparation de la mission, tant sur les plans individuels que collectifs ;

– Des cas non conformes exceptionnels, avec une boucle événement – décision – action, qui repose exclusivement sur le chef de détachement isolé en forêt, le délai d’arrivée d’une Quick Reaction Force (QRF) héliportée étant de 2 à 3 heures.

L’opération HARPIE est hors du commun, avec des détachements de la valeur d’un groupe à une section qui évoluent en forêt avec un binôme des forces de sécurité intérieure (gendarmes) afin de lutter contre l’orpaillage illégal. L’objectif est de détruire le matériel de production des orpailleurs afin de leur rendre la vie insupportable (augmentation des coûts). Mission de traque, dans un milieu hostile, elle nécessite une énorme dose de préparation psychologique et physique pour les chefs. Isolés, ils doivent prendre des décisions dans une totale solitude.

Site d’orpaillage de LIPO LIPO / 2021

Leurs chefs directs ne sont pas joignables immédiatement (téléphone satellitaire) et ne peuvent se rendre sur leur position que dans un délai de 3–4 heures (en pirogue ou en hélicoptère selon les missions). Leur seule référence est le briefing avant mission où « tous les cas conformes » sont abordés (perte de personnel en forêt, perte de matériel, ouverture du feu, agression, passage en force en quads ou en pirogues, chute d’arbres, franchissement de coupure humide, non-livraison de ravitaillement logistique, brancardage d’un blessé, etc.). Les premières missions, tout comme mon expérience afghane, font l’objet d’un mentoring par des militaires rompus aux opérations en jungle. Ce passage de témoin est une nouvelle fois indispensable pour générer un climat de confiance chez le chef et faciliter sa réussite sur ses futures opérations.

Opération de destruction à l’explosif de puits d’orpaillage illégaux à Saint Jean du Petit Abounami / 2022

La solitude du chef impose que la troupe soit particulièrement soudée avant la mission et ne tombe pas dans une logique de surenchère sur le bilan des actions. La mission HARPIE pousse, les subordonnés à en faire trop et à prendre des risques inconsidérés. Le rôle du chef est d’appliquer strictement les règles légales sur le territoire national, de maîtriser l’initiative et d’avoir une énorme dose d’intelligence de situation dans une mission où le militaire n’est pas totalement maître de celle-ci, notamment sur l’application du cadre légal pour une opération sur le territoire national.

Dans un milieu extrême, complètement déconnectés des réseaux (sans aucun accès à Internet), les soldats engagés sur l’opération HARPIE redécouvrent la vie d’école de poste, où la cohésion permet de durer des semaines, complètement isolés en forêt. La force du groupe est ainsi décuplée et permet de franchir les événements grâce à une excellente connaissance mutuelle et une réelle fraternité d’armes.

Pour conclure, au prisme de ces trois opérations, je retiens les points suivants à appliquer pour qu’un chef militaire puisse être performant au cœur de la boucle « événement exceptionnel – décision – action » :

– Une préparation tactique et technique dans des conditions réalistes et proches de l’engagement à venir. Le drill (répétition des gestes et des procédures) à l’entraînement est essentiel pour que la gestion future d’un événement extraordinaire soit mentalisée et acquise par le militaire.

– Un cycle d’élaboration des ordres vertueux et implacable pour étudier tous les cas non conformes.

– En planification, rechercher systématiquement la simplicité dans l’élaboration de la manœuvre pour se concentrer intellectuellement sur les WHAT IF. Au-delà du plan, comment réagir face aux cas non conformes ?

– La nécessité d’une séquence de 3A (analyse après action) après chaque mission pour améliorer continuellement les procédures et évacuer le stress silencieusement enfoui en chacun d’entre nous.

– La nécessité pour le chef de garder sa sérénité en tout type de situation afin de limiter la diffusion du stress aux subordonnés. Cette capacité à rester maître de soi n’est pas innée; elle s’acquiert par l’expérience.

– Une parfaite connaissance mutuelle fondée sur la fraternité d’armes pour une synchronisation physiologique entre les subordonnés et avec le chef, afin d’éviter les dysfonctionnements de groupe.

Témoignage sur les comportements de groupe vécus et observés chez des civils dans des conditions extrêmes

Géraud Paillot de Montabert
Président de l’Association Aventure Hustive et champion du monde de winter swimming en paranatation en eau glacée.

Ce chapitre s’inscrit dans une démarche de retour d’expérience fondée sur l’observation in situ et l’analyse a posteriori de situations extrêmes réelles. Il ne vise ni l’exhaustivité ni la généralisation statistique, mais l’identification de mécanismes neurocomportementaux robustes, rendus visibles par l’intensité des contraintes. À ce titre, il constitue un complément qualitatif aux approches expérimentales présentées dans cet ouvrage, en offrant un éclairage incarné sur les dynamiques individuelles et collectives sous stress extrême. Il offre un cadre d’échange entre milieu civil et militaire en s’attachant à un enrichissement réciproque basé sur le partage d’expériences.

Les deux témoignages exposés ci-dessous proposent d’apporter un regard sur des comportements humains individuels et collectifs dans des situations de contrainte extrême, lorsque la peur est réelle, immédiate, liée, pour l’un d’entre eux, à un risque potentiellement vital. Je vais m’appuyer ici sur deux situations de terrain dans lesquelles des individus non aguerris sont confrontés à des environnements perçus comme hautement menaçants.

L’objectif est de produire un retour d’expérience (RETEX) fondé sur des situations vécues dans des contextes réels, non reproductibles en laboratoire. Ces environnements constituent des « laboratoires naturels » où des mécanismes comportementaux, cognitifs et émotionnels deviennent particulièrement visibles. La réduction des marges de manœuvre, l’intensité des stresseurs et l’enjeu vital, réel ou perçu, mettent en lumière des processus de régulation individuelle et collective qui sont souvent atténués dans des contextes ordinaires.

Le premier cas présenté décrit et analyse le fonctionnement d’un groupe confronté à un danger immédiat lors d’une rencontre avec un ours blanc à l’occasion d’une expédition arctique en kayak. Le second portera sur l’immersion collective en eau froide (< 10°C) ou glacée (< 5°C) de groupes d’individus sans expérience préalable de ce type de situation.

Témoignage n°1 – Rencontre avec un ours blanc en Arctique
Analyse du fonctionnement d’un groupe face à une menace vitale immédiate

1. Contexte

Le 11 août 2019, notre expédition se trouve au nord du Spitzberg, dernières terres émergées avant le pôle Nord, à Vassfarbukta (79° 46,50’). L’objectif de cette expédition en kayak, que j’ai initiée et organisée, est de franchir le 80e parallèle nord, le dernier avant le pôle Nord. Le groupe est composé de onze personnes, dont quatre en situation de handicap et deux guides kayak familiarisés aux zones sud du Spitzberg, mais évoluant ici dans les contrées nord les plus hostiles et qui leur sont inconnues. L’objectif de cette expédition collective repose sur une intention forte : démontrer que la diversité et la complémentarité des profils, des capacités et des vulnérabilités constituent une ressource permettant d’atteindre des objectifs perçus comme extrêmes ou inaccessibles, créant une grande identité et cohésion pour le groupe.

L’expédition se déroule en autonomie complète sur une durée de trois semaines, dans un environnement désertique et inhospitalier, caractérisé par une insécurité permanente liée aux conditions climatiques, à l’isolement et à la présence d’une faune sauvage dangereuse. La nature, dans sa dimension brute, impose un état de vigilance constant. Après deux semaines d’effort, la fatigue s’accumule : navigation quotidienne, montage et démontage des campements, conditions météorologiques exigeantes, perturbation des cycles de sommeil liée au jour permanent… pouvant impacter la lucidité et la prise de décision.

La présence de l’ours blanc, prédateur apex, c’est-à-dire trônant tout en haut de l’écosystème arctique, constitue la menace permanente la plus importante. Selon le Norwegian Polar Institute, la population d’ours blancs au Spitzberg est estimée à plus de 3.500 individus, représentant une très forte concentration. Ainsi, dès que le groupe est à terre, un système de tours de garde est mis en place, avec des veilles de deux heures assurées par un membre du groupe. Le veilleur porte une responsabilité majeure : garantir la sécurité du groupe durant le sommeil des autres. Si le jour permanent facilite la surveillance visuelle, il altère néanmoins la qualité de la récupération et accentue la fatigue globale.

2. Faits observés

Dans cette nuit du 11 août, aux alentours de 3 heures du matin, un ours blanc, une femelle, apparaît à proximité du campement et s’en approche silencieusement. Le veilleur détecte la menace et déclenche l’alerte conformément aux procédures établies. Il prévient d’abord les deux porteurs de fusil, dormant chacun à une extrémité du campement, puis réveille l’ensemble du groupe, tente par tente, par un chuchotement maîtrisé, évitant toute agitation inutile.

Les comportements observés correspondent alors à un déroulé quasi automatique des consignes de sécurité répétées en amont de l’expédition. Chacun s’habille rapidement et chaudement, en silence, puis sort de sa tente au signal convenu pour se regrouper. Le groupe adopte une configuration compacte, visant à « faire masse » et à se déplacer de manière coordonnée, comme une entité unique. La consigne est claire : maintenir une distance de sécurité avec l’animal, éviter tout contact, tout engagement et s’éloigner progressivement de sa trajectoire en instaurant le maximum de distance entre elle et nous.

Le silence est total. L’attention collective est focalisée sur les mouvements du prédateur. La tension émotionnelle est élevée, mais contenue. Les comportements individuels apparaissent ralentis, laissant place à une synchronisation lente et spontanée des gestes et des déplacements du groupe.

Alors que tout le monde suit attentivement les mouvements de l’ours, je décide, en parallèle, d’observer discrètement chacun en gardant une attention particulière aux deux participants ayant exprimé, avant l’expédition, une forte inquiétude à l’idée d’une rencontre avec un ours blanc.

En tant qu’initiateur du projet, je me sens responsable, et l’enjeu est double: s’assurer de la sécurité physique du groupe et prévenir l’émergence de comportements de panique susceptibles de se diffuser de manière contagieuse. Cette vigilance s’inscrit dans les recommandations recueillies en amont auprès de spécialistes des expéditions, soulignant que, lorsque les stresseurs ne peuvent être supprimés, la priorité est d’éviter le développement d’une panique potentiellement contagieuse, créant un risque de comportements inadaptés.

3. Analyse des comportements individuels et collectifs et des prises de décision

Malgré l’intensité de la situation et le risque vital réel immédiat, aucune panique manifeste n’est observée. La tension et parfois la peur sont cependant perceptibles, notamment à travers certains regards, mais elles ne se traduisent pas par des comportements désorganisés. Une mise entre parenthèses des individualités s’opère rapidement. La priorité absolue devient instinctivement la cohésion et la survie du groupe.

Cette cohésion se manifeste par une obéissance implicite aux consignes données par les deux porteurs de fusil, figures d’autorité dans ce contexte. Le travail préparatoire réalisé en amont, la répétition régulière des consignes, la sensibilisation à la responsabilité individuelle et collective semblent avoir permis un ancrage comportemental solide. Chaque membre du groupe sait précisément ce qu’il doit faire et exécute sa partition sans initiative individuelle superflue. Aucun comportement parasite ou inapproprié n’est observé.

Pour plusieurs participants, le temps semble suspendu. Les comportements observés traduisent un fonctionnement ambigu, caractérisé par des signaux contradictoires mêlant excitation, inhibition et fascination. Chez certains, la présence de l’ours exerce un effet quasi hypnotique, générant une forme de déconnexion partielle de la réalité du danger et une baisse transitoire de la vigilance, un « effet zoo » qui pourrait conduire à des prises de risques. Néanmoins, la dynamique collective agit comme un puissant rappel à la réalité, ancrant les individus dans un comportement adapté et sécurisé.

Un autre élément structurant de notre fonctionnement collectif, d’ailleurs reproduit lors de plusieurs autres défis engagés, réside dans la diversité du groupe, notamment la présence de plusieurs personnes en situation de handicap. Sur le plan strictement logistique et physique, cette hétérogénéité constitue un facteur limitant potentiel dans un environnement exigeant, nécessitant des adaptations organisationnelles constantes. Toutefois, les observations de terrain montrent un effet inverse sur le plan psychologique et comportemental. Les participants concernés, habitués à composer quotidiennement avec des contraintes, mobilisent de manière spontanée des stratégies d’ajustement, de planification et de régulation émotionnelle particulièrement efficaces. Cette compétence adaptative semble exercer un effet normatif implicite sur le groupe : la focalisation sur les solutions plutôt que sur les obstacles, l’acceptation pragmatique de la contrainte et la persévérance face à l’effort deviennent des références comportementales partagées.

Dans les moments de tension, cette posture semble contribuer à stabiliser davantage le climat émotionnel collectif. Là où l’on aurait pu anticiper une fragilisation du groupe du fait de limitations physiques individuelles, on observe, au contraire, un renforcement de la robustesse psychologique collective. Les capacités d’adaptation développées par ces membres semblent agir comme un facteur de régulation sociale, favorisant la cohésion, la coopération, le courage et la performance pour tous les participants. Elles ont certainement, par diffusion sociale, renforcé la résilience neurocomportementale du collectif. Ainsi, la diversité fonctionnelle apparaît moins comme une contrainte que comme une ressource psychosociale contribuant à la résilience du collectif en situation de stress. Notre groupe atypique permet de repousser plus haut les limites du collectif, largement au-delà des seuils individuels, d’un point de vue physique et psychologique.

Dans ce contexte, les comportements automatisés, préalablement appris et répétés, sont devenus prédominants et ont permis de rester dans une attitude rationnelle pour prendre des décisions en toute lucidité.

Si l’on analyse les comportements observés à la lumière des connaissances actuelles en neurosciences, la perception d’une menace vitale immédiate a très probablement entraîné l’activation rapide des réseaux cérébraux de détection et de traitement du danger, incluant notamment l’amygdale, l’hypothalamus et l’insula. Cette activation précoce a permis une évaluation rapide de la situation et une mobilisation des ressources attentionnelles et physiologiques nécessaires à la survie.

Dans ce contexte de stress aigu, le fonctionnement cérébral semble s’être organisé autour d’un compromis adaptatif : une réduction transitoire de certaines fonctions exécutives complexes – telles que l’exploration d’options multiples, la prise de décision élaborée ou la réflexion prospective – au profit de l’activation de schémas comportementaux automatisés, préalablement appris et répétés. Ces automatismes, stockés et coordonnés par des circuits sous-corticaux et fronto-striataux, ont permis une réponse rapide, cohérente et énergétiquement efficiente face à la menace.

Contrairement à un état d’hyperstress désorganisé, cette configuration neurofonctionnelle suggère le maintien d’un niveau de régulation suffisant des régions préfrontales pour inhiber les comportements impulsifs ou inadaptés. Le cortex préfrontal, bien que partiellement désengagé de ses fonctions analytiques les plus coûteuses, semble avoir conservé un rôle de supervision minimale, garantissant le respect des consignes, la cohérence de l’action collective et l’absence de panique.

Ce basculement vers un mode de fonctionnement orienté vers la survie immédiate ne traduit donc pas une perte de rationalité, mais l’expression d’une rationalité adaptative, façonnée par l’entraînement, l’anticipation et la préparation collective, permettant au groupe de maintenir une conduite efficace sous contrainte extrême.

Le groupe a bien entendu joué un rôle central de régulation émotionnelle. La synchronisation des comportements et l’alignement des actions ont certainement contribué à contenir les peurs individuelles. Les signaux de calme, de contrôle et de cohérence émis collectivement ont agi comme des régulateurs, limitant l’emballement émotionnel et l’apparition de la panique, phénomène certainement renforcé par l’ensemble des décisions prises par les deux porteurs de fusil. Ces décisions ont été efficaces, rapides, sans laisser place au moindre doute apparent, sécurisant certainement les personnes les plus stressées. La stabilité émotionnelle manifestée par certains individus a agi comme un signal de sécurité sociale, contribuant certainement à moduler l’activité des circuits de la menace, notamment amygdaliens. Cette co-régulation émotionnelle interindividuelle participe à une diminution de la réactivité anxieuse collective et facilite probablement le maintien des fonctions exécutives nécessaires à la prise de décision adaptée en situation de stress.

En situation de menace vitale réelle, le groupe est devenu un contenant sécurisant qui a pris le pas sur les fonctionnements individuels. Il a agi comme un inhibiteur de la peur individuelle et un stabilisateur comportemental. La préparation en amont, fondée sur la répétition des consignes et la responsabilisation de chacun, a permis l’émergence d’un mode de fonctionnement automatique, adapté à un contexte de stress extrême pour en limiter l’impact.

Ce « pilotage automatique » collectif a limité la surcharge cognitive et émotionnelle. Chaque individu a mobilisé son énergie sur l’essentiel, sans se disperser dans des questionnements inutiles. La vigilance accrue de certains membres du groupe a permis, par ailleurs, de compenser les moments de baisse d’attention liés à la fascination, évitant ainsi que le groupe ne bascule dans une forme de naïveté face au danger.

Cette expérience illustre combien, dans des environnements où les stresseurs ne peuvent être éliminés, car nous ne maîtrisions pas la venue et le comportement des ours, la qualité de la préparation, la clarté des rôles et la solidité du lien collectif constituent des leviers majeurs de sécurité et d’efficacité comportementale, permettant à des individus lambda de se comporter comme des guerriers aguerris et de tous survivre à cette rencontre, heureux de voir finalement l’ours blanc s’éloigner lentement du campement, de pouvoir ainsi regagner nos tentes et de nous allonger pour laisser redescendre l’adrénaline, en confiance sous la surveillance d’une garde renforcée.

Nous pouvons retenir de cette situation extrême et stressante de rencontre avec l’ours blanc les éléments suivants :

• Face à une menace vitale immédiate, la cohésion du groupe a primé sur les fonctionnements individuels, permettant de contenir la peur et d’éviter l’apparition des 3F (Fight-Fly-Freeze), inhérents à l’hyperstress.

• La répétition et l’ancrage des consignes en amont ont favorisé l’émergence de comportements automatiques, efficaces en situation de stress extrême, permettant d’éviter la confrontation (le « Fight »).

• Le groupe a agi comme un régulateur émotionnel, limitant l’apparition de la panique et évitant les comportements inadaptés de fuite irréfléchie et instinctive (le « Fly »).

• La vigilance collective a permis de compenser les effets de sidération ou de fascination sclérosants (le « Freeze »), fréquents face à un danger réel et impressionnant.

La rencontre avec l’ours blanc met en lumière les comportements humains face à une menace vitale immédiate et réelle, dans un contexte où la peur est objectivement fondée et où l’erreur peut avoir des conséquences irréversibles. Le second cas présenté ci-dessous diffère par la nature du risque encouru : l’immersion en eau froide. Bien que fortement anxiogène pour des individus non expérimentés, cette dernière ne constitue pas une menace vitale lorsqu’elle est volontaire, encadrée et de courte durée, mais elle reste souvent perçue comme telle.

Témoignage n°2 – Immersion collective en eau froide
Analyse des comportements de groupe face à un stress anticipé non réellement vital mais perçu comme tel.

1. Contexte

Je pratique régulièrement les immersions et la nage en eau froide et glacée tout au long de l’année, notamment dans le cadre de ma préparation au circuit international de natation hivernale. Lors d’interventions en entreprises, je mobilise également cette pratique comme support expérientiel afin d’illustrer les mécanismes de gestion du stress, de dépassement de soi et de dynamique collective en situation de contrainte et d’en évoquer les bénéfices.

2. Synthèse de connaissances scientifiques sur l’exposition à l’eau froide

La littérature scientifique s’est intéressée de manière croissante aux effets de l’exposition volontaire et contrôlée à l’eau froide. Une revue de littérature norvégienne publiée en 2022 dans l’International Journal of Circumpolar Health, portant sur 104 études, propose une synthèse des connaissances actuelles sur les effets physiologiques et psychologiques de cette pratique.

Sur le plan physiologique, l’exposition répétée et contrôlée à l’eau froide induit une activation aiguë des systèmes de régulation neurovégétative, suivie, chez les pratiquants réguliers, d’une adaptation progressive de ces réponses. L’immersion déclenche initialement une activation du système nerveux sympathique, associée à une vasoconstriction périphérique, une augmentation transitoire de la fréquence cardiaque et une mobilisation métabolique rapide.

Avec la répétition des expositions, plusieurs études suggèrent l’émergence de mécanismes adaptatifs caractérisés par une meilleure efficacité de la circulation périphérique, une modulation de certains marqueurs métaboliques et inflammatoires, ainsi qu’une amélioration de la tolérance à l’effort et de la récupération musculaire. Ces adaptations s’accompagnent, chez certains individus, d’une augmentation du tonus parasympathique au repos et en phase post-exposition, objectivée par une diminution de la fréquence cardiaque et de la pression artérielle, traduisant une régulation plus efficiente du système nerveux autonome.

Sur le plan neuroendocrinien et central, l’immersion en eau froide sollicite les axes de réponse au stress, notamment l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien et les systèmes neuromodulateurs centraux. L’exposition aiguë est associée à une élévation transitoire des hormones du stress, suivie, chez les pratiquants réguliers, d’une diminution basale ou d’une meilleure extinction de la réponse cortisolique, suggérant une adaptation des mécanismes de régulation du stress.

Par ailleurs, l’activation de systèmes neuromodulateurs impliqués dans la motivation, la récompense et la modulation de la douleur — en particulier les systèmes dopaminergique et opioïde endogène — est régulièrement rapportée. Ces réponses neurochimiques pourraient contribuer à la diminution de la perception douloureuse, à l’amélioration de l’humeur et aux sensations de bien-être fréquemment décrites après l’immersion, tout en participant à la mémorisation positive de l’expérience et à l’engagement répété dans la pratique.

Les auteurs soulignent toutefois que ces effets doivent être interprétés avec prudence, en raison de limites méthodologiques récurrentes (tailles d’échantillons réduites, hétérogénéité des protocoles, biais de sélection) et de la difficulté à dissocier les effets propres de l’exposition au froid des facteurs contextuels, comportementaux et sociaux associés à la pratique, tels que l’environnement naturel, les rituels collectifs ou la dynamique de groupe.

Je constate de mon côté que, pour les personnes non expérimentées, l’immersion en eau froide constitue, dans un premier temps, un puissant stresseur psychosocial. Dans les représentations collectives, le froid est largement perçu comme un danger. Dès l’enfance, il est associé à des injonctions anxiogènes (« couvre-toi », « tu vas tomber malade », « le froid est dangereux »), renforcées par un mode de vie contemporain marqué par un confort thermique permanent et des environnements surchauffés.

Ainsi, bien que le risque réel soit non vital dans le cadre d’immersions courtes et encadrées chez des personnes médicalement aptes, la peur anticipée génère une perception subjective de menace vitale élevée.

Les observations présentées ci-après s’appuient sur un retour d’expériences menés en janvier 2026 avec un groupe de sept personnes issues du monde de l’entreprise, lors d’une immersion collective en mer dans une eau à 8°C. L’environnement naturel (vagues, courant, faune, immensité du milieu ouvert) accentue la charge émotionnelle et amplifie le stress anticipé. Ces observations s’inscrivent dans la continuité de plusieurs dizaines d’immersions collectives réalisées ces dernières années, en mer ou en bassins d’eau glacée (0–3°C), où la présence visuelle de la glace accentue encore la perception du froid et du risque associé.

Dans l’ensemble de ces expériences, je participe systématiquement à l’immersion, assumant un rôle d’exemplarité, de facilitateur et de garant de la préparation physique et mentale du groupe.

3. Faits observés

Avant l’immersion, un ensemble de manifestations comportementales récurrentes est observé chez de nombreux participants. Une anxiété marquée est perceptible, tant dans certaines expressions faciales que dans la voix ou dans la capacité à respirer de manière calme et contrôlée. Les participants expriment fréquemment des auto-discours négatifs (« je ne vais pas y arriver », « c’est trop dangereux », « je ne suis pas capable ») et cherchent parfois à différer l’expérience en mobilisant des justifications rationnelles.

La préparation à l’immersion repose sur une routine structurée, explicitée en amont, visant à sécuriser et à contenir le groupe. Elle débute par un temps d’accueil convivial favorisant la création de lien social et la diminution de la tension émotionnelle. J’organise ensuite une préparation physique et respiratoire collective, destinée à générer de la chaleur, à mobiliser l’énergie et à renforcer la cohésion du groupe, notamment par la création d’un cri collectif. Après cette phase, j’utilise, entre autres, certaines techniques de respiration, d’imagerie multisensorielle et de relaxation issues des Techniques d’Optimisation du Potentiel® (2) (créées dans l’armée par l’ancienne médecin militaire et médecin du sport Edith Perreaut Pierre), afin de favoriser un état de calme et de centrage. J’enchaîne sur une Préparation Mentale de la Réussite en mode conversationnel et rappelle que le froid constitue avant tout une information sensorielle traitée par le cerveau. Je propose enfin, en général, deux à trois phrases d’auto-régulation simples que je détermine en fonction de l’état d’esprit des personnes, destinées à soutenir l’engagement (ex.: « Je souffle, je suis en sécurité » ou « Je souffle, l’expérience est positive » ou « C’est intense et c’est ok » ou encore « Je suis calme, je gère » !).

Au moment de l’entrée dans l’eau, une recherche explicite de regards, de validation et de soutien est observée. Ce besoin de réassurance s’intensifie lors des premiers pas dans l’eau froide. Je m’immerge systématiquement en premier, puis invite les participants à entrer à leur rythme. Une fois immergés jusqu’au cou et après quelques cycles respiratoires apaisants, une bascule comportementale nette est généralement observée.

4. Analyse des comportements individuels et des dynamiques de groupe

L’entrée progressive des premiers participants dans l’eau produit un effet d’exemplarité marqué. Le fait d’observer que « d’autres y sont déjà » et que l’expérience se déroule sans incident réduit significativement l’appréhension d’une partie des participants restants. Certains semblent néanmoins plus centrés sur eux-mêmes, et il est difficile de décorréler l’impact positif du groupe de leurs propres ressources internes. Une fois trois personnes dans l’eau, j’invite ce sous- groupe à adopter une expression faciale positive (sourire), déclenchant une contagion émotionnelle favorable.

Le groupe devient alors un moteur d’engagement. Les comportements individuels évoluent rapidement: la peur initiale laisse place à une mobilisation collective, soutenue par les encouragements, les regards et les interactions verbales. La dynamique de groupe transforme l’expérience individuelle en expérience partagée, favorisant l’acceptation sensorielle et émotionnelle de la situation. Je prends en charge plus spécifiquement une personne qui a du mal à s’immerger, phénomène que j’observe régulièrement. Avec une technique de respiration pratiquée ensemble et centrée sur l’expiration, elle arrive à se rassurer et à descendre doucement dans l’eau.

L’anticipation de l’immersion génère une activation anxieuse souvent supérieure à la réalité sensorielle effectivement vécue. Cette phase anticipatoire est associée, dans certains travaux en neurosciences, à l’engagement de réseaux cérébraux impliqués dans le traitement de la menace, incluant notamment l’amygdale, et à une possible surestimation du danger perçu. Une fois l’engagement réalisé, l’expérience sensorielle concrète favorise une réévaluation rapide de la situation, contribuant à une diminution progressive de la charge émotionnelle.

À la sortie de l’eau, les participants expriment tous un sentiment de fierté, de surprise et de renforcement de l’estime de soi. L’expérience est requalifiée a posteriori comme positive, voire valorisante. L’augmentation post-immersion de la dopamine participe certainement au bénéfice perçu de l’expérience et à la mémorisation favorable de l’événement. Je propose alors une pratique de renforcement positif issue des Techniques d’Optimisation du Potentiel® afin d’ancrer cette expérience positive dans le temps et de la transformer en ressource positive.

Par ailleurs, la synchronisation émotionnelle au sein du groupe, facilitée par la proximité physique et les interactions, a joué un rôle clé dans la régulation du stress. La réévaluation cognitive de la situation est largement influencée par les signaux émis par le groupe et par les figures d’exemplarité.

Cette expérience a montré que le groupe ne s’est pas contenté de faciliter le franchissement des obstacles physiques et mentaux initiaux, mais qu’il a transformé profondément l’expérience vécue. La dynamique collective a permis de dépasser la peur anticipée, de réguler les émotions et de convertir une situation perçue comme risquée en un levier de renforcement de la confiance individuelle et collective.

Les outils de Techniques d’Optimisation du Potentiel® ont permis de structurer la préparation mentale et corporelle tout en favorisant l’autonomie émotionnelle et la capacité d’autorégulation des participants. L’immersion en eau froide apparaît ainsi comme un outil expérientiel puissant pour explorer et modifier des comportements sous stress, à condition d’être encadrée et pensée comme une expérience collective.

Nous pouvons retenir de cette situation stressante d’immersion en eau froide les éléments suivants :

1. Le stress anticipé était majoritairement psychosocial et culturel, souvent disproportionné par rapport au risque réel.

2. La dynamique de groupe a agi comme un levier majeur d’engagement, en réduisant la peur individuelle par l’exemplarité et la contagion émotionnelle.

3. L’expérience collective a permis une réévaluation cognitive rapide des risques, transformant la peur en fierté et en renforcement de la confiance.

4. Une préparation structurée et partagée, basée sur la préparation mentale et les Techniques d’Optimisation du Potentiel®, a favorisé l’émergence de comportements adaptés en situation de stress contrôlé. Ces comportements sont transposables dans d’autres situations.

Enseignements transversaux : de l’extrême civil aux contextes opérationnels militaires

Les retours d’expérience issus de contextes civils de l’extrême révèlent des invariants comportementaux et organisationnels largement transposables aux contextes opérationnels militaires. Malgré des différences de cadre, de finalité et de doctrine, ces situations partagent des contraintes communes — intensité du stress, incertitude, altération des fonctions exécutives, dépendance au collectif — qui permettent d’identifier des mécanismes universels de performance et de résilience collective :

1. La préparation et la répétition permettent l’automatisation de comportements protecteurs lorsque les fonctions exécutives sont altérées par le stress.

2. Le groupe agit comme un régulateur émotionnel puissant, capable de contenir la peur individuelle et de prévenir les comportements de rupture.

3. L’exemplarité comportementale et émotionnelle constitue un levier central du leadership en situation extrême.

4. La diversité des profils, loin d’affaiblir le collectif, peut renforcer sa résilience adaptative lorsqu’elle est intégrée dans une dynamique de responsabilité partagée.

Ces constats convergent avec les travaux en neurosciences sociales et en neurobiologie du stress présentés dans cet ouvrage, en soulignant que la performance collective sous contrainte repose autant sur la qualité des interactions humaines que sur les compétences individuelles.

Conclusion

Malgré des différences majeures dans la nature du risque (menace vitale réelle versus stress anticipé non vital), les deux situations mobilisent des mécanismes neurobiologiques individuels communs: activation des réseaux de la menace, réduction transitoire de la flexibilité cognitive individuelle, bascule vers des comportements automatisés.

Ces observations illustrent également le rôle du groupe comme dispositif de régulation neurocomportementale externe, capable de soutenir l’adaptation lorsque les ressources individuelles sont fragilisées par le stress.

Les deux situations analysées illustrent comment des individus et des groupes voient leurs comportements modifiés sous contrainte intense, qu’il s’agisse d’une menace vitale immédiate ou d’un stress anticipé non vital, mais fortement anxiogène. Malgré la différence de nature du risque, ces contextes mobilisent des mécanismes neurobiologiques et psychosociaux comparables de régulation émotionnelle, de prise de décision et d’engagement dans l’action.

Une différence essentielle réside toutefois dans la perception de l’issue: lors des immersions en eau froide, les participants savent que la situation est limitée dans le temps et encadrée, ce qui renforce probablement la tolérance à l’inconfort et soutient certainement l’endurance psychologique. À l’inverse, face à un danger réel non maîtrisable, comme la rencontre avec l’ours, l’incertitude quant à l’issue accroît la charge émotionnelle et la dépendance au collectif pour maintenir un fonctionnement adapté.

Dans les deux cas, le groupe apparaît comme un régulateur central du stress. Il contient la peur individuelle, limite l’émergence de comportements inadaptés et favorise des réponses coordonnées. La préparation en amont, la répétition des consignes, la clarté des rôles et l’exemplarité facilitent l’activation de comportements automatisés, particulièrement lorsque les capacités cognitives sont altérées par le stress. Le collectif fonctionne alors comme un support externe de régulation, soutenant la sécurité et l’efficacité de l’action.

Ces observations de terrain soulignent que les capacités adaptatives humaines ne reposent pas uniquement sur les ressources individuelles, mais émergent des interactions sociales. Elles offrent des enseignements transférables à des contextes non extrêmes — milieux professionnels, santé, accompagnement du changement — où les mécanismes de stress, d’influence sociale et de régulation collective demeurent déterminants.

Comprendre comment la gestion du mental et le groupe peuvent devenir des leviers de régulation et de transformation comportementale constitue un enjeu significatif pour la prévention des risques, le développement des compétences humaines et la performance.

Bibliographie

Sources : D. Esperland, L. de Weerd, J. B. Mercer, « Health effects of voluntary exposure to cold water – a continuing subject of debate », International Journal of Circumpolar Health, 2022, n° 1, [en ligne].

Sources : Comprendre et pratiquer les Techniques d’Optimisation du Potentiel, Être et rester au TOP – 4e édition

À propos de l’auteur: Après une carrière de management à l’international réussie, Géraud Paillot de Montabert est maintenant président de l’Association Aventure Hustive. Parasportif aimant explorer le potentiel humain, il est adepte des défis engagés et de forte intensité. En kayak, il a rallié Paris à Marseille et a monté une expédition arctique de trois semaines en autonomie pour franchir le 80e parallèle nord. Il a remporté quatre titres de champion du monde de Winter Swimming en Estonie en 2024, catégorie paranatation en eau glacée (~ 0-2°C) en maillot, et établi un record du monde avec l’enchaînement de cinq semi-Ironman en cinq jours . Formé à la préparation et à la gestion du mental, il aime emmener les personnes au-delà de leur zone de confort et observer les comportements de groupe pour les aider à se dépasser.

III Partie

Les réactions du cerveau face aux contraintes

Neurosciences et adaptation comportementale de groupe face aux contraintes environnementales

Christian Clot
Explorateur-chercheur, conférencier, auteur,
directeur général de l’Human Adaptation Institute.

Marion Trousselard
Médecin-chef des services®, professeure agrégée,
chercheuse au Human Adaptation Institute et à l’Institut de Recherche Biomédicale
des Armées (IRBA).

Jérémy Roumian
PhD, Directeur Général du Human Adaptation Institute.

Résumé

La question de l’impact de la typologie territoriale, environnementale et climatique dans laquelle évolue un groupe en opération se pose plus spécifiquement alors que les conditions climatiques sont de plus en plus extrêmes. Si l’influence du terrain sur la manœuvre militaire est admise, l’impact neurocognitif des conditions thermiques extrêmes demeure encore sous-estimé dans la préparation des forces.

Au travers de missions de terrain comparatives (Deep Climate) et d’analyses des travaux les plus récents, nous montrons que les conditions de chaleur spécifiques au-delà de 32°C impactent directement la capacité de coordination et le système organisationnel d’une équipe. Elles altèrent également certaines compétences individuelles de concentration, de vigilance et d’agressivité. Ces altérations favorisent des dynamiques de repli entre groupes d’individus aux affinités similaires au détriment des exigences opérationnelles de la mission. Les mécanismes observés traduisent une surcharge allostatique et une activation accrue des systèmes neuroendocriniens du stress, orientant les comportements vers des stratégies de préservation individuelle au détriment de la performance collective.

Ces résultats invitent à repenser l’entraînement opérationnel en intégrant explicitement la dimension thermocognitive et les fonctions sociales de coordination sous contrainte, afin de pallier l’inévitable perte d’appétence au collectif provoquée par les conditions de chaleur intense.

I. Introduction : climat, environnement et comportement humain au travers des siècles

La question de l’influence du climat et de l’environnement physique sur le comportement humain traverse l’histoire de la pensée, depuis que les questionnements en sciences sociales et en géographie sociale existent. Déjà Hippocrate, dans la seconde partie de son traité Des airs, des eaux et des lieux (vers 400 av. J.-C.), posait la question des effets du climat sur le caractère, alors moins sur une typologie spécifique de climat que sur le changement du climat au fil de l’année versus des climats constants. Cependant, cette lecture a nourri ce que l’on qualifiera plus tard de « déterminisme environnemental », théorie selon laquelle les caractéristiques physiques d’un territoire façonneraient durablement les sociétés qui y vivent. Isaac (2004) souligne combien ces conceptions, présentes chez de nombreux auteurs grecs, d’Hippocrate à Aristote, ont parfois servi de support à des représentations hiérarchisées et culturalistes des peuples. Ce débat, né il y a plusieurs siècles, demeure en réalité toujours vif et se reformule aujourd’hui en d’autres termes : renvoie-t-il à une influence environnementale mesurable sur les comportements humains, ou à une grille de lecture élaborée par certaines civilisations pour qualifier, et parfois hiérarchiser, les autres ?

Concernant le phénotype humain, Ibn Khaldoun (1377) considère, en introduction de son ouvrage Muqaddima, que l’influence des systèmes climatiques sur le développement culturel humain concerne le caractère, l’intelligence et les mœurs. Selon son concept d’asabiyya, qui renvoie à la solidarité de groupe et à la cohésion sociale, les humains ont besoin de liens intimes pour survivre, puis prospérer. Il observe que les nomades du désert développent une asabiyya particulièrement forte en raison de la rudesse des conditions de vie, qui s’affaiblit avec la sédentarisation et l’urbanisation dans le cadre d’un cycle civilisationnel. Au contraire, Montesquieu (1748) soutient que le froid, qui contracte les fibres du corps, augmente la vigueur et le courage, tandis que la chaleur, qui les relâche, produit de la passivité et de l’indolence, peu propices au développement social et culturel.

Cette intuition millénaire connaît depuis quelques années un renouveau scientifique considérable, porté par des méthodes quantitatives rigoureuses et des bases de données à l’échelle planétaire. La recherche contemporaine démontre que les conditions climatiques et environnementales façonnent profondément non seulement le fonctionnement individuel — cognition, affect, motivation — mais aussi et surtout les modes d’organisation collective, les structures sociales, les systèmes de coopération et les dynamiques de conflit entre groupes humains.

Dans certains milieux, notamment au sein des troupes de Marine, cette influence est également mentionnée pour évoquer un rapport au temps différent en Afrique subsaharienne. Cependant, nombre de ces travaux s’intéressent avant tout au tempérament et, plus spécifiquement, aux conditions de violence qui seraient ou non induites par certaines typologies climatiques, et plus particulièrement par la chaleur.

Le modèle CLASH (Climate, Aggression, and Self-control in Humans; Van Lange, Rinderu et Bushman, 2017) indique par exemple que les climats avec de fortes variations saisonnières favorisent l’adaptation d’une stratégie de vie davantage orientée vers le futur, impliquant des planifications à long terme, alors que les climats chauds avec de faibles variations saisonnières favorisent les orientations vers le présent avec un autocontrôle individuel moindre. Ces modalités de réponses aux climats conduisent à des différences moyennes d’autocontrôle au niveau des sociétés, ce qui peut ensuite se refléter dans des phénomènes collectifs (violence, coopération, organisation sociale).

Ainslie (2013) considère que les climats froids favorisent davantage l’autocontrôle intertemporel – entendu comme la capacité à arbitrer en faveur de bénéfices différés plutôt que de gratifications immédiates – dans la mesure où la préparation à l’hiver impose une forte anticipation. Toutefois, cette lecture néglige les contraintes propres aux climats chauds, notamment les sécheresses récurrentes, qui mobilisent également des processus d’anticipation et de planification à long terme.

Ainsi, la plupart des travaux anciens ou actuels peinent encore à s’intéresser aux compétences globales de l’intelligence collective et adaptative selon certaines typologies climatiques. En matière d’adaptation comportementale et plus encore d’adaptation sociale, ce questionnement est fondamental. Peut-on considérer que nous sommes capables de faire fonctionner un groupe d’individus de manière la plus efficiente possible, quelle que soit la condition environnementale vécue? Dans le cadre d’opérations militaires, cette question est primordiale. La capacité à maintenir un haut niveau de compétence opérationnelle des personnels déployés dans des conditions parfois extrêmes, et souvent peu maîtrisées, peut faire la différence lors d’un engagement face à des forces adverses. La question ne se limite donc pas à l’impact d’un climat ou d’un environnement hostile, voire exceptionnel, sur la progression ou la manœuvre sur le terrain. L’histoire militaire a montré combien ces contraintes peuvent peser sur l’issue d’un engagement, comme l’illustrent les pluies diluviennes lors des batailles d’Azincourt ou de Waterloo, ou plus récemment celles du Vietnam ou de l’Afghanistan. Elle concerne plus profondément la capacité même d’un groupe humain à maintenir un fonctionnement collectif optimal sous des contraintes environnementales spécifiques. Autrement dit, existe-t-il une ou des typologies climatiques spécifiques qui rendent la capacité collective moins efficiente (cohérence de la communication et de l’écoute, capacité décisionnelle, coordination de l’équipe, etc.) ou cela dépend-il plus spécifiquement des capacités de l’équipe selon son entraînement, sa formation, l’origine génétique des individus ou autres ?

Les neurosciences contemporaines offrent un cadre renouvelé pour dépasser cette alternative. La question devient alors opérationnelle : comment les contraintes environnementales reconfigurent-elles, de manière dynamique, les équilibres neurocognitifs individuels et les systèmes collectifs dont dépend l’efficience d’un groupe en situation d’engagement ?

II- Les fonctions collectives, une nécessité pour l’adaptation fonctionnelle à de nouvelles conditions

De nombreux travaux questionnent la compétence adaptative à l’aune de l’individu ou du collectif. Face à l’adversité et à des conditions de vie nouvelles ou spécifiquement complexes, un corpus substantiel de recherches démontre que, sur des tâches cognitives nécessitant l’intégration d’informations diversifiées, les groupes surpassent non seulement l’individu moyen, mais souvent aussi le membre le plus compétent du groupe. Comme le démontrent Woolley et al. (2010) dans Science, il existerait un facteur d’intelligence collective « c », analogue au facteur « g » d’intelligence générale individuelle, dont l’efficience repose moins sur la somme des capacités cognitives brutes des membres que sur la qualité des processus relationnels — sensibilité sociale, répartition équitable de la parole et coordination interpersonnelle. De leur côté, Barkoczi et al. (2023) montrent que, si l’intelligence collective renvoie à la capacité d’un groupe à résoudre un problème donné à un instant donné, l’adaptation collective désigne la capacité d’un collectif à ajuster ses stratégies d’intégration de l’information et ses structures de réseau social en réponse à des problèmes changeants dans le temps. Dans ce cas, le groupe performe toujours mieux que l’individu et est même indispensable pour les fonctions complexes et de long terme.

Cependant, Palinkas et Suedfeld (2021), dans leur revue de synthèse, soulignent que si le groupe constitue une ressource indispensable pour la survie en environnement extrême (division des tâches, soutien émotionnel, compétences complémentaires), les conflits interpersonnels y sont systématiquement identifiés comme le problème principal, davantage que les conditions environnementales elles-mêmes. Ce constat déplace le problème: ce n’est pas seulement l’environnement qui menace la performance, mais la fragilité potentielle du collectif sous contrainte. De même, Lopez et al. (2022) observent un déclin significatif du soutien social et des stratégies de coping matures au fil du temps d’exposition, avec une double implication: quand le groupe fonctionne bien, il protège l’individu; quand il dysfonctionne, il devient un facteur de stress supplémentaire.

Il est donc primordial de maintenir le groupe dans un état stable et d’entraide, déterminant minimal pour garantir une bonne capacité adaptative. Or ces fonctions relationnelles et organisationnelles ne sont pas indépendantes des conditions climatiques, car si certains climats semblent compatibles avec leur préservation, d’autres, comme le montre l’expérience Deep Climate, semblent réduire considérablement les fonctions collectives.

III. Un cas particulier d’étude : les missions Deep Climate

Comprendre comment les environnements climatiques extrêmes modulent la plasticité neurocognitive et la cohésion collective constitue un enjeu central des neurosciences appliquées à la défense. Les forces armées seront de plus en plus confrontées à des théâtres thermiquement hostiles, où la dégradation relationnelle pourrait précéder la baisse de performance tactique de l’unité. Afin d’essayer de mieux comprendre l’impact de différentes typologies climatiques sur un groupe donné d’individus, nous avons monté la mission Deep Climate, menée par le Human Adaptation Institute. Cette étude visait à exposer les mêmes individus à trois typologies climatiques différentes. Nous avons cherché à comprendre l’impact spécifique d’une typologie climatique sur les fonctions collectives et la temporalité adaptative marquée par l’équipe.

Le groupe était composé de 20 individus, hommes et femmes en proportion paritaire, majoritairement issus de la société civile, avec peu ou pas d’expérience dans chacune des typologies climatiques déterminées. L’expédition était conduite par un explorateur-chercheur professionnel habitué à chacune des typologies climatiques, dont le rôle était principalement la conduite des missions de terrain. Le collectif était organisé en cinq sous-groupes de quatre individus. Au sein de chaque sous-groupe, un responsable était désigné selon un principe de rotation, à la fois au cours d’un même environnement et d’un climat à l’autre. Ainsi, chaque membre de l’équipe a au moins une fois été responsable d’un sous-groupe, et souvent plusieurs fois, ceci afin d’éviter un trop fort marqueur individuel sur une équipe et afin d’évaluer si, quelle que soit la compétence de l’équipe et des leaders, la capacité collective permettait de faire face à tous les climats rencontrés.

Une quarantaine de jours ont été passés dans chacun des trois milieux avec un itinéraire de déplacement programmé. Le groupe a suivi une formation technique afin d’être compétent sur les équipements et les nécessités correspondant à chaque typologie environnementale. Il ne s’est pas entraîné spécifiquement à vivre dans les climats rencontrés avant d’y être confronté durant les missions. Les trois milieux climatiques explorés ont été, dans l’ordre :

• Amazonie en Guyane française, climat chaud et humide. Température comprise entre 18°C au minimum la nuit et 34°C au maximum en journée. Humidité entre 70% et 99% ;

• Plateau semi-polaire en Laponie finlandaise. Climat froid et semi-sec. Température comprise entre un minimum de −35°C la nuit et un maximum de 5°C en journée. Humidité comprise entre 50% et 75% ;

• Désert du Néfoud en Arabie saoudite. Climat chaud et sec. Température comprise entre 21°C au minimum la nuit et 47°C au maximum en journée. Humidité entre 10% et 50%.

Nous avons étudié le fonctionnement du système organisationnel et l’impact social des milieux au travers de plusieurs modalités d’études :

• Mesures psychophysiologiques, incluant la stabilité émotionnelle et l’intensité émotionnelle provoquée par les milieux (variabilité de la fréquence cardiaque, rapport à l’environnement) ;

• Questionnaires standardisés portant sur les notions de leadership, de coordination et sur le système organisationnel ;

• Sociomètres individuels, dispositifs portés par chaque sujet permettant de mesurer précisément les interactions entre les individus du groupe, leur nombre, leur durée, et leur intensité ;

• Entretiens semi-directifs, réalisés auprès de l’ensemble des individus du groupe, avant chaque milieu et après chaque milieu.

La capacité de coordination de l’équipe ne subit pas de différence majeure dans deux des trois milieux: l’Amazonie et la Laponie. Dans ces contextes, la capacité à faire société, à progresser ensemble, à concevoir des systèmes complexes n’est que peu remise en question, malgré des difficultés de progression bien réelles et parfois des incompréhensions au sein du groupe, qui n’ont cependant pas provoqué l’impossibilité de fonctionnement coopératif et collectif. Elles n’ont surtout pas remis en question la solidarité ou l’acceptation de la différence entre les personnalités des individus au sein du groupe. On note, en revanche, une nette dégradation de l’ensemble de ces fonctions dans le dernier des milieux, le désert du Néfoud, caractérisé par des températures élevées et une sécheresse persistante.

Dans les deux premiers milieux, après un temps d’adaptation qui génère quelques difficultés, la coordination s’améliore nettement puis se stabilise pour se maintenir jusqu’à la fin, et ce, malgré la fatigue qui génère parfois des tensions entre individus, plus particulièrement en Amazonie, mais sans altérer la coordination collective. Dans le désert aride du Néfoud, au contraire, la coordination se dégrade de manière systématique (Figure 1). Cela se confirme par la régression constante de la capacité à communiquer pour se coordonner (Figure 2).

Fig. 1. Facilité déclarée de coordination avec les membres de l’équipe au fur et à mesure des sessions.

Fig. 2. Facilité à communiquer pour coordonner les actions au fur et à mesure des sessions.

Les moments de partage et d’échange au quotidien sur la manière de fonctionner se dégradent également à chaque point de mesure au fil des jours qui passent dans le désert (Figure 3).

Fig. 3. Moments de partage et d’échanges sur notre manière de fonctionner et les tâches du quotidien au camp dans le Néfoud au fur et à mesure des sessions. Les violons gris représentent la distribution des scores pour chaque session (densité des réponses individuelles), tandis que les points gris indiquent les observations individuelles. Les cercles noirs correspondent aux moyennes et les barres verticales à l’erreur standard. La ligne reliant les moyennes met en évidence une tendance globale à la diminution progressive des scores au cours des sessions.

Notes

1.

Tarps : abréviation anglaise de tarpaulin, qui renvoie à une toile résistante utilisée pour protéger du vent, de la pluie, du soleil ou du sable.

+ -

La diminution progressive observée au fil des sessions suggère que, dans ce contexte environnemental, la coordination collective formalisée apparaît moins indispensable que dans d’autres situations extrêmes où l’interdépendance opérationnelle est plus forte. En forêt tropicale humide, comme lors de l’expédition en Amazonie, la progression est rendue particulièrement complexe par la densité de la végétation, la faible visibilité et la difficulté à identifier des zones de campement adaptées. Ces contraintes imposent une communication constante et une coordination étroite entre les membres du groupe. En Laponie, à l’inverse, le froid, parfois extrême et très peu habituel pour la plupart des individus de l’équipe, oblige également à une forme de soutien sans lequel la résistance à ces conditions est extrêmement difficile.

Dans le Néfoud, trouver un site de camp ne présente que peu de difficultés, pas plus que de monter les tentes individuelles. En revanche, le milieu très chaud et sec, avec un fort rayonnement solaire, impose souvent de longues périodes d’attente, particulièrement entre 10 heures du matin et 17 heures, lorsque les températures sont trop importantes pour produire l’effort de progression. Il s’agit alors de construire des espaces ombragés à l’aide de tarps1 accrochées aux chariots habituellement tirés par l’équipe. Cette tâche, en soi relativement simple et répétitive, s’est révélée finalement très compliquée. Alors que dans les autres milieux, la capacité et la vitesse d’installation des camps se sont toujours très nettement améliorée au fil des jours, passant par exemple de presque quatre heures de temps la première fois en Amazonie à moins d’une heure et demie la dernière fois, ici dans le Néfoud cette tâche s’est non seulement peu améliorée, mais est restée constamment complexe en termes de coordination et d’acceptation d’une méthode commune. Au bout de quelques jours, des velléités de séparation de l’équipe sont alors apparues avec la constitution de plus en plus de petits espaces de trois à cinq personnes, plutôt qu’un espace commun construit collectivement.

Ainsi, un effritement progressif des liens collectifs a été observé. Les sous- groupes organisationnels prévus par le protocole ont de fait cessé de fonctionner, remplacés par des regroupements affinitaires de trois à cinq personnes, sans rapport avec la structure initiale de l’équipe. La coordination est restée à un niveau faible et tout juste stable — suffisante pour l’entraide ponctuelle lors des franchissements, mais de plus en plus sélective, concentrée sur certains équipiers plutôt que distribuée dans l’ensemble du groupe.

Or, les modèles classiques de développement des groupes (Tuckman, 1965) prédisent une amélioration progressive de la coordination par effet d’apprentissage collectif — une trajectoire effectivement observée dans les deux autres milieux. Dans le Néfoud, cette progression ne s’est pas produite. Ce blocage de l’appren- tissage collectif est cohérent avec les travaux de Driskell, Salas et Driskell (2018) montrant que le stress environnemental dégrade les processus cognitifs d’équipe, tels que la mémoire transactive (système de mémoire partagé au sein d’un groupe), et provoque un basculement de la perspective collective vers un focus individualiste (Driskell, Salas et Johnston, 1999). Le phénomène de fragmentation spatiale observé dans le Néfoud évoque également le « cocooning » décrit par Altman et Haythorn (1967), où le stress prolongé conduit à un retrait social et à des comportements territoriaux.

Les entretiens confirment cette dynamique : la fragmentation du groupe s’est accentuée au fil du temps, avec une réduction progressive de la coopération au strict nécessaire.

Plus surprenant, des attitudes fortement genrées sont apparues — remarques et comportements qui n’avaient jamais été observés dans les deux premiers milieux. Lors d’une journée de chaleur particulièrement intense, un petit groupe a adopté des postures de rejet du reste de l’équipe, avec un aspect « mad maxien » : musique forte, isolement, propos sexistes et jets symboliques de pierres, nécessitant une intervention ferme du chef d’expédition. Ce type de dégradation comporte- mentale est cohérent avec le mécanisme d’augmentation de l’agressivité interper- sonnelle sous stress décrit par Driskell et al. (2018), mais le fait qu’il ne se soit manifesté à ce niveau que dans le Néfoud – et non en Amazonie ou en Laponie, pourtant également exigeants physiquement – suggère un effet spécifique de la chaleur sèche extrême sur les fonctions cognitives et sociales, au-delà du stress générique normal dans de telles conditions.

Ainsi, sur vingt marqueurs déterminant la capacité à la coordination sociale et au fonctionnement d’une équipe, tous sont inférieurs dans le désert du Néfoud par rapport aux milieux amazonien et lapon. La Laponie, deuxième milieu exploré par l’expédition Deep Climate, est, pour sa part, le milieu où le système organisationnel et la coordination restent supérieurs aux autres (Figure 4).

Deux facteurs contextuels susceptibles d’avoir influencé les résultats observés dans le Néfoud sont à considérer. D’une part, ce désert constituait le dernier milieu exploré dans les trois expéditions du programme ; l’expérience accumulée par les membres du groupe aurait donc pu conduire à une amélioration progressive de la coordination collective. D’autre part, l’équipe a rencontré de manière inattendue plusieurs groupes de nomades présents dans le désert à cette période de l’année, alors qu’ils quittent habituellement la région durant les périodes de forte chaleur. Si certaines de ces interactions ont été positives et marquées par des formes d’entraide « entre nomades », d’autres se sont révélées plus difficiles pour certaines participantes, notamment en raison de comportements perçus comme insistants ou intrusifs. Ces situations ont généré des tensions et un sentiment d’insécurité chez plusieurs membres du groupe. Alors que ce type d’événement pourrait théoriquement favoriser un resserrement de la solidarité interne face à une source de stress externe, comme cela avait été observé dans les autres terrains étudiés, il semble ici avoir contribué, au contraire, à fragiliser temporairement la coordination collective.

Si les données de Deep Climate ne peuvent être considérées en soi comme statistiquement généralisables, de par la faible quantité de personnes et les difficultés intrinsèques à la prise de mesures dans trois terrains complexes, leur analyse offre une piste de réflexion importante sur l’impact de certaines typologies climatiques sur le fonctionnement collectif. Elles montrent les risques associés aux chaleurs intenses et, plus particulièrement, aux chaleurs sèches dépassant un certain seuil, au-dessus de 32°C. Elles sont à corroborer avec un certain nombre de données sur l’impact de la chaleur sur les fonctions cognitives.

Fig. 4. Radar des marqueurs de la coordination dans le désert du Néfoud en comparaison avec ceux de l’Amazonie et de la Laponie.

Notes

2.

Température au thermomètre mouillé (Tw) : température atteinte par l’air lorsqu’il est refroidi jusqu’à saturation par évaporation d’eau, à pression donnée ; elle correspond à la température mesurée par un thermomètre à bulbe humide ventilé.

+ -

IV. Influence de la chaleur sur les compétences cognitives

La chaleur humide a longtemps été considérée comme l’un des milieux les plus à risque en raison des contraintes qu’elle impose à la thermorégulation. Celle-ci devient critique lorsque la température au thermomètre mouillé2 (wet- bulb temperature, Tw) — c’est-à-dire la température qu’atteindrait l’air s’il était refroidi jusqu’à saturation par évaporation d’eau — approche des valeurs extrêmes ; Sherwood et Huber (2010) ont notamment popularisé le seuil théorique de 35°C de Tw, correspondant par exemple à 35°C pour 100% d’humidité relative. Des données remises en question récemment par Vecellio et al. en 2022 qui ont montré que ce seuil était probablement plus bas : pour des températures entre 36 et 40°C, le Tw humide critique était de 30,55 ± 0,98, mais surtout que, au-delà de 36°C, la chaleur sèche était encore plus impactante.

Or ces températures au-delà des 35°C, et plus encore des 40°C, sont rares dans les zones humides alors qu’elles sont très fréquentes, voire constantes durant l’été en zones désertiques sèches. En l’occurrence, la mission Deep Climate en forêt équatoriale a rarement dépassé les 32°C alors qu’elle a presque tous les jours été au-delà des 40°C dans le Néfoud.

Les recherches les plus récentes sur les effets de la chaleur sur l’organisme humain permettent ainsi de mieux comprendre les mécanismes susceptibles d’expliquer la dégradation des capacités sociales observée dans les contextes de forte chaleur, au-delà des seuls enjeux physiologiques liés à la thermorégulation. La température nominale du fonctionnement du cerveau humain est comprise dans un espace relativement restreint de 36,5°C, plus ou moins 0,8°C. Enfermée dans la boîte crânienne, qui ne possède aucun système ventilatoire, la capacité du cerveau à se rafraîchir et à se maintenir à ces températures dans des conditions ambiantes dépassant certaines limites est particulièrement complexe. Afin de ne pas augmenter sa température, lorsque les conditions ambiantes externes sont trop chaudes, le cerveau priorise le maintien des fonctions vitales au détriment des processus cognitifs de haut niveau.

Les premières fonctions à se dégrader sont des fonctions de moindre importance dans le fonctionnement du quotidien. On observe tout d’abord des pertes de mémoire à court terme, puis rapidement des pertes de vigilance et de concentration. Les études menées par le Human Adaptation Institute auprès de populations européennes d’Espagne, de Pologne et de France (Clot et al., 2026) ont ainsi montré spécifiquement qu’à partir de 24°C de moyenne sur 24 heures et de 30°C en pic, les premières sensations de dégradation sont ressenties : principalement la perte de concentration (29%), la sensation d’irritabilité (57%) et la réduction des capacités et de la volonté de travailler (49%).

32°C en pic paraît bien comme un seuil de bascule. Une étude majeure du Workers Compensation Research Institute (Negrusa et al., 2024) portant sur 24 États américains entre 2016 et 2021, a révélé que la probabilité d’accidents du travail augmente de 5 à 6% lorsque la température maximale quotidienne dépasse 32°C, en comparaison avec des températures comprises entre 18-21°C. Park et al . (2021) ont également montré, à la suite de l’étude de 11 millions de demandes d’indemnisation, une augmentation de 6 à 9% du risque de blessures lors des journées avec des pics de températures supérieures à 32°C, et une augmentation de 10 à 15% lorsque les températures dépassent 38°C. Plusieurs travaux corroborent ces données qui ne laissent plus beaucoup de doute sur l’impact de la chaleur intense sèche sur le fonctionnement humain individuel et collectif. Car, au-delà de ces données spécifiques, la compétence sociale repose sur une activité mentale extrêmement demandeuse en énergie.

La communication interpersonnelle mobilise un ensemble particulièrement exigeant de processus neurocognitifs. Elle suppose l’intégration multisensorielle des signaux auditifs et visuels, l’analyse fine des expressions faciales et de la micro-gestuelle, l’interprétation contextuelle du langage, ainsi qu’une régulation émotionnelle permettant d’ajuster en permanence son comportement à celui d’autrui. À la proximité physique s’ajoutent des indices olfactifs et tactiles, ainsi que des mécanismes implicites d’évaluation sociale (proximité, confiance, attractivité ou rejet). Une telle densité de traitement informationnel suppose une disponibilité énergétique cérébrale soutenue. En situation de stress thermique prolongé, cette disponibilité se trouve réduite, ce qui fragilise les mécanismes de régulation sociale et peut entraîner une dégradation progressive de la coordination collective. Ce que nous observons le plus souvent est que, si la chaleur humide pose un problème majeur pour la thermorégulation, il n’est pas si courant qu’elle dépasse les 32°C, expliquant pourquoi ce sont les chaleurs sèches, régulièrement bien au-dessus de ces seuils, qui posent le plus grand problème fonctionnel dans une organisation. Les missions en terrain de haute chaleur sont directement affectées par ces conditions spécifiques. En contexte opérationnel, et plus encore dans les situations exigeant une forte intensité décisionnelle et une coordination fine — comme les opérations militaires — cette vulnérabilité appelle une vigilance particulière. Les fonctions de commandement ne sont pas épargnées : les leaders eux-mêmes peuvent voir leurs capacités exécutives et régulatrices affectées. Si une « habituation » est possible au bout de quelques jours (une quinzaine selon la littérature), permettant de mieux gérer la régulation thermique, les études semblent démontrer qu’il n’est pas d’adaptation réelle aux conditions de haute chaleur, et encore moins lorsque celle-ci est corrélée à la fatigue accumulée sur plusieurs jours d’opération.

Ainsi, si les pertes de concentration et de vigilance peuvent mettre en péril de nombreuses opérations (précision du tir altérée, augmentation des accidents, agressivité mal contrôlée), les effets de la chaleur sèche sont encore plus importants sur les fonctions collectives et organisationnelles.

Ces conditions demandent par conséquent la mise en place de contrôles et d’autocontrôles réguliers dans les systèmes décisionnels, ainsi que des entraînements collectifs encore plus poussés qu’à l’accoutumée, afin de pallier les dégradations inévitables de la coordination et ainsi réduire les risques d’erreurs majeures. Ces éléments plaident pour l’intégration explicite du facteur thermique dans la préparation des forces.

Conclusion

Si les dangers des zones équatoriales et tropicales et leur chaleur humide, aussi bien que les grands froids des zones polaires ou de haute altitude ne doivent en aucun cas être déconsidérés, ils représentent cependant des risques actuellement bien caractérisés et ne semblent pas, à eux seuls, déterminer de dégradations spécifiques des capacités de coordination d’une équipe en opération.

Les chaleurs sèches, dès les températures de 32°C et bien entendu au-delà, sont en revanche à considérer spécifiquement pour ce qui concerne le risque opérationnel lié à la coordination, à la communication et aux fonctions sociales dans une équipe, aussi bien que pour les risques d’accidentologie dus à la perte de vigilance et de concentration individuelle.

Ainsi, l’enjeu ne se limite pas à la capacité physiologique des individus à supporter un environnement thermique contraignant. Il concerne plus profondément la stabilité des mécanismes neurocognitifs et sociaux qui permettent à un groupe humain de fonctionner comme un système coordonné. Dans les contextes de chaleur extrême, la surcharge allostatique induite par le stress thermique semble favoriser des stratégies de préservation individuelle au détriment de la régulation collective, ce qui peut conduire à une fragmentation progressive du groupe et à une diminution de l’efficacité opérationnelle.

Ces observations invitent à considérer le facteur thermique comme un déterminant majeur de l’adaptation comportementale et sociale en opération. Dans un contexte géopolitique et climatique où les forces armées peuvent être particulièrement exposées à des théâtres caractérisés par des températures extrêmes, l’intégration explicite de ces contraintes dans la préparation des forces apparaît essentielle. Cela implique de repenser certaines modalités d’entraînement, d’organisation collective et de gestion de la fatigue afin de préserver, autant que possible, les fonctions neurocognitives et relationnelles dont dépend l’efficacité d’une unité engagée.

Au-delà du champ militaire, ces résultats contribuent également à une question plus générale des neurosciences du comportement : comprendre comment les contraintes environnementales modulent les mécanismes cognitifs et sociaux de l’action collective. Dans cette perspective, l’étude des environnements extrêmes constitue un laboratoire privilégié pour analyser les conditions de stabilité — mais aussi de fragilité — de la coopération interindividuelle au sein des systèmes humains.

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L’entraînement à l’inoculation de stress (EIS) : quelques éléments d’un concept pour l’entraînement des forces

Yann Chauty
Lieutenant-colonel®, président du Centre étude et pratique de la survie (CEPS) .

Introduction

La formation doit conduire à une « débrouillardise acquise »
plutôt qu’à une « impuissance acquise »

Donald Meichenbaum

L’objectif de cet article est de décrire comment un entraînement peut être réalisé de la façon la plus efficace possible pour élever le niveau de résilience (entre autres par l’adaptation) des personnels que l’on entraîne.

Il s’agit d’entraîner, d’élever un niveau de compétences des stagiaires, et non pas de sélectionner ces derniers sans aucune préparation.

1. Historique de l’entraînement à l’inoculation de stress (EIS)

L’EIS a été mise au point par le psychologue clinicien Dr Donald Miechenbaum après la Guerre du Vietnam. Il s’agit d’une approche cognitivo-comportementale visant à prévenir et à traiter les réactions de stress graves en particulier au combat.

L’EIS a été appliquée à divers groupes, y compris des populations cliniques (par exemple des patients souffrant d’anxiété ou de phobies) et des populations professionnelles (à haut risque) afin d’améliorer leurs performances (comme le personnel militaire et les officiers de police).

L’objectif de l’EIS est de développer et d’entretenir les capacités d’adaptation au moyen d’une exposition graduelle à des facteurs de stress de plus en plus difficiles à maîtriser.

2. Principales caractéristiques de l’EIS :

Le sujet est vaste, et ce d’autant plus qu’il est adapté à chacun, avec de préférence l’appui de psychologues. Ainsi, il est possible de considérer plusieurs caractéristiques complémentaires telles que :

a. La conceptualisation du stress ; la formation de l’individu à la surveillance des pensées, images, sentiments et comportements négatifs au cours de sa propre réaction au stress; l’identification des forces et des faiblesses de ses approches d’adaptation actuelles ; la formation spécifique aux techniques d’adaptation au stress ; l’application des techniques d’adaptation acquises à des situations de plus en plus stressantes; ou encore la réception d’un retour d’information sur les performances et la réapplication ultérieure des techniques, conduisant au développement des techniques d’adaptation et à l’acquisition de la résilience.

b. L’expression « impuissance apprise », a été inventée par le psychologue clinicien Martin Seligman. Le Dr Seligman a identifié que si un individu est soumis à suffisamment de stress incontrôlable, il devient impuissant. Toute formation qui produit une « impuissance apprise » a échoué. Il est donc fondamental que la formation permette à l’individu de développer un sentiment de « débrouillardise acquise » en réussissant à faire face à des niveaux de stress gérables.

3. Le stress selon l’EIS

Le concept de stress a été défini de différentes manières. Certains définissent le stress comme une condition de l’environnement (par exemple, le stress au travail), et le stress reflète donc un ensemble de forces externes qui pèsent sur l’individu ou le groupe. D’autres définissent le stress comme la réponse psychologique et physiologique de l’individu ou du groupe lorsqu’il est placé dans un environnement difficile ou menaçant.

Toujours selon le Dr Seligman, la définition la plus courante du stress est la suivante: un état ou un sentiment ressenti lorsqu’une personne perçoit que les exigences dépassent les ressources personnelles et sociales qu’elle est capable de mobiliser pour relever le défi.

Les réponses au stress peuvent apparaître lorsque la relation entre la personne et l’environnement est perçue par la personne comme taxant ou dépassant ses ressources et comme mettant en danger son bien-être. Souvent, les personnes qui se plaignent d’être stressées ne prennent pas conscience de la séquence d’événements par laquelle elles contribuent à créer et à maintenir les réactions très stressantes dont elles se plaignent.

Le concept de stress utilisé dans l’EIS est fortement influencé par les travaux du psychologue Richard Lazarus. Le Dr Lazarus a identifié que les individus ne sont pas de simples victimes du stress, mais que leur expérience du stress est déterminée par la façon dont ils évaluent les événements stressants (évaluation primaire) et par la façon dont ils évaluent leurs ressources et leurs options (évaluation secondaire). Dans ce contexte, l’adaptation fait référence aux efforts comportementaux et cognitifs visant à maîtriser, réduire ou tolérer les exigences internes et/ou externes créées par les transactions stressantes.

Ainsi, dans l’EIS, le stress est considéré comme une transaction influencée à la fois par l’individu et l’environnement, et cette relation dynamique est médiatisée par des processus cognitifs ou d’évaluation.

4. Objectifs et caractérisation

Il s’agit donc de mettre en place une défense proactive contre de futures situations stressantes. L’EIS est comparable aux concepts d’inoculation médicale contre les maladies biologiques. L’EIS développe des « anticorps psychologiques » ou des compétences d’adaptation pour renforcer la résistance par l’exposition à des stimuli qui sont suffisamment forts pour éveiller les défenses sans être trop puissants pour les submerger. Ou, pour reprendre les termes de Donald Meichenbaum :

« L’une des façons de permettre à un individu de devenir plus résistant au stress est de lui permettre d’avoir une expérience préalable appropriée avec le stimulus en question . La notion biologique d’immunisation fournit un tel modèle . Si un individu a la possibilité de faire face à un stimulus légèrement stressant et qu’il est capable de le faire avec succès (en le maîtrisant dans un sens psychologique), il aura tendance à être capable de tolérer un stimulus similaire d’une intensité un peu plus grande à l’avenir ».

Je souhaite insister sur la notion de succès. Elle permet de renforcer la confiance en soi (et aussi envers ses collègues/camarades) pour faire face aux situations stressantes actuelles et futures et de se projeter dans l’avenir pour les dépasser afin d’atteindre une autre situation plus préférable, etc.

L’EIS se compose de trois éléments distincts :

a. La phase de conceptualisation : L’individu reçoit une introduction générale au stress et à ses effets sur les émotions et les performances, et il est invité à considérer le stress en termes transactionnels. L’individu est confronté à une situation de stress sans formation détaillée et spécifique ni préparation approfondie. Cela lui donne la possibilité de faire face au stress en utilisant ses compétences existantes et l’oriente vers le défi d’une performance efficace. Plus important encore, cela renforce la valeur de l’opportunité d’apprentissage qui suit.

b. La phase d’acquisition des compétences et de répétition : Le terme « cognitif » désigne simplement le processus mental de la pensée et de la connaissance, qui peut inclure des aspects tels que le raisonnement, la perception et la prise de conscience. Dans les situations de stress intense, des erreurs ou des biais cognitifs peuvent se produire, et il est essentiel d’aider les stagiaires à identifier ces erreurs dans le cadre de la formation. Lorsque le système immunitaire rencontre un nouvel envahisseur, il mémorise l’aspect de l’agent infectieux afin de mieux se préparer à la prochaine invasion. Ce processus est exploité lors des vaccinations avec une version atténuée d’un agent infectieux afin de préparer le système immunitaire à une véritable attaque.

Les instructeurs amènent l’individu à réfléchir à son mode actuel/préféré d’adaptation à une situation stressante et à examiner la valeur de ses stratégies d’adaptation (c’est-à-dire si elles sont adaptatives ou inadaptées). L’individu reçoit ensuite des informations sur la réaction humaine au stress afin de « normaliser » ses réactions/expériences. Il est ensuite initié aux techniques d’adaptation dont l’objectif est de modifier, d’éviter et de minimiser l’impact d’un stress extrême. Les stagiaires sont encouragés à réfléchir aux stratégies d’adaptation les plus adaptées à leur propre utilisation dans la situation de stress (ex. combat ou captivité), et reçoivent une « boîte à outils » de différentes techniques d’adaptation à mettre en pratique afin de faciliter une réponse flexible au stress extrême.

Les leçons sont complétées par des expositions graduelles au stress qui permettent d’accumuler et d’appliquer les connaissances et l’expérience. Des exemples d’expositions graduelles peuvent être des jeux de rôle, des évaluations, des exercices courts, etc. Les instructeurs créent un environnement d’apprentissage constructif dans lequel l’individu apprend progressivement à maîtriser les compétences nécessaires à un comportement résilient au combat, en captivité, etc.

L’apprentissage peut être consolidé au cours de cette phase par l’utilisation de travaux écrits, de documents à distribuer, etc.

Enfin, les instructeurs discutent des barrières et des obstacles possibles à une adaptation réussie et encouragent les stagiaires à anticiper et à trouver des solutions aux difficultés.

c. La phase d’application : L’individu a la possibilité de revivre la situation stressante et d’utiliser les compétences identifiées comme utiles au cours de la phase d’acquisition et de revue des compétences. Un retour d’information détaillé et constructif permet de consolider les leçons apprises (et d’évaluer les besoins de développement supplémentaires qui pourraient s’avérer nécessaires). Les instructeurs mettent l’accent sur la généralisation des compétences et des comportements à toutes les expériences futures de stress extrême, et encouragent les stagiaires à continuer à mettre en pratique les compétences pertinentes dans leur vie quotidienne.

5. Neurobiologie de l’EIS

Sur le plan neurobiologique, la défense proactive contre de futures situations stressantes que vise l’EIS a été étudiée principalement chez l’animal, en ciblant les hormones de stress et leurs récepteurs cérébraux. Les récepteurs hippocampiques aux glucocorticoïdes se lient à la corticostérone (équivalent du cortisol chez l’homme), une hormone du stress sécrétée par les glandes surrénales. L’activation de ces GR envoie un rétrocontrôle négatif à l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien, mettant ainsi fin à la libération de nouvelles hormones du stress.

Dans les protocoles d’EIS, des animaux soumis à des chocs inévitables et imprévisibles sont comparés à des animaux qui reçoivent des chocs, mais qui ont la possibilité de les éviter en modifiant leur comportement. Les premiers développent généralement une réponse de peur exagérée, une anxiété accrue et des déficits de coping actif lorsqu’ils sont confrontés à un stress ultérieur (impuissance apprise), alors que les derniers ne développent pas cette impuissance apprise, ce qui se traduit par une réactivité plus faible et une interruption plus rapide de la sécrétion de corticostérone.

Au-delà, l’introduction de nouveauté dans l’environnement provoque une augmentation de la corticostérone, entraînant une activation émotionnelle chez l’animal. Des modulations intermittentes de l’environnement peuvent augmenter ou diminuer la corticostérone et, lorsqu’elles sont modérées, peuvent modifier le seuil d’activité de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (Ayash et al., 2020). L’effet résultant se traduit par un déplacement de la courbe en U inversé de la réponse au stress (figure 1). Autrement dit, l’inoculation au stress déplacerait la courbe dose-réponse entre le stress futur et la performance vers la gauche (meilleure performance à un niveau de stress plus faible) et/ou vers la droite (meilleure tolérance à un niveau de stress plus élevé).

Fig.1. Illustration de l’impact de l’EIS sur la réponse de stress lors d’un challenge (ou stresseur) dans le cadre de la relation en forme de U inversé entre la performance et le niveau de stress (Yerkes-Dodson, 1908). En vert : meilleure performance à un niveau de stress plus faible. En rouge : meilleure tolérance à un niveau de stress élevé.

Ces résultats suggèrent que l’inoculation au stress protège contre différents types de stresseurs, qu’ils varient par leur nature ou par leur intensité, en ajustant la réponse neurobiologique de stress, soutenant sa pertinence pour le renforcement de la résilience chez l’homme.

Conclusion :

L’Entraînement à l’Inoculation de Stress (EIS) est utilisé dans l’entraînement à de nombreuses activités humaines, civiles et militaires, plus ou moins stressantes. Appuyé par des psychologues spécialisés, il permet alors aux stagiaires de prendre confiance en eux-mêmes et dans les outils psychologiques et physiques qu’ils ont acquis pour faire face aux facteurs stressants d’une situation.

Ainsi, face à une situation stressante, par exemple au combat, l’EIS permet au stagiaire de s’adapter et de réussir à vaincre l’adversaire, quand il y en a un, ou de sortir vivant, seul ou avec d’autres, d’une situation stressante, physique et/ou morale.

Enfin, l’EIS est reconnu pour réduire les troubles post-traumatiques de stress au retour d’une situation stressante, civile ou militaire.

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Commotion cérébrale, neuroplasticité et réhabilitation fonctionnelle

Claire Langle
Doctorante en physiologie et physiopathologies,
Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Michaël Ogier
Chef de projet traumatismes crâniens,
Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Introduction

La commotion cérébrale, souvent assimilée à un traumatisme crânien (TC) léger, est une affection fréquemment rencontrée, particulièrement dans les domaines sportif et militaire. Elle est associée à l’émergence de déficits neurologiques, comportementaux et somatiques aigus, généralement transitoires. Néanmoins, une fraction non négligeable des individus atteints développe un syndrome post-commotionnel (SPC) persistant. Le SPC se manifeste par des troubles cognitifs, émotionnels et physiques, incluant des céphalées, des troubles de la mémoire ou une fatigabilité accrue. Les expositions répétées, notamment chez les athlètes ou les militaires, augmentent le risque de séquelles chroniques [1]. Dans les cas les plus graves, ces expositions répétées sont associées à l’émergence d’une pathologie neurodégénérative progressive, appelée encéphalopathie traumatique chronique (ETC).

À l’heure actuelle, il est impossible de pronostiquer le SPC persistant ainsi que l’ETC, et aucun traitement consensuel n’existe. Ces lacunes cliniques s’expliquent notamment par le fait que les lésions cérébrales provoquées par le traumatisme subi sont « subtiles » et souvent diffuses, donc difficilement détectables par les outils de neuroimagerie conventionnels. Il apparaît essentiel de mieux comprendre les mécanismes menant à ces séquelles post-commotionnelles, ainsi que ceux propices à la récupération cérébrale, afin d’éviter les conséquences de l’effet cumulatif des commotions répétitives.

La récupération post-commotionnelle semble reposer en grande partie sur des processus de plasticité cérébrale. La plasticité cérébrale désigne la capacité du système nerveux central à réorganiser sa structure et ses fonctions en réponse à des stimuli, pouvant aller de la lésion à l’apprentissage ou à l’expérience. À l’échelle cellulaire, la plasticité se manifeste par la croissance et le renforcement de connexions synaptiques, l’activation de circuits neuronaux alternatifs compensatoires et l’augmentation de la neurogenèse dans des régions cérébrales spécifiques comme l’hippocampe. Après une commotion cérébrale, cette plasticité permet de restaurer, de manière partielle ou totale, les fonctions altérées par la lésion initiale [2]. Néanmoins, la plasticité cérébrale n’est pas systématiquement adaptative et peut être compromise par les réponses inflammatoires déclenchées après la lésion [3]. Dans certains cas, elle devient insuffisante, inefficace ou, au contraire, maladaptative. Une réorganisation neuronale excessive ou inappropriée peut conduire à des modifications contre-productives des réseaux cérébraux, susceptibles d’induire des perturbations cognitives et comportementales et de favoriser la persistance des symptômes initiaux [4].

Dans les contextes sportif et militaire, la haute fréquence d’exposition à des commotions cérébrales sollicite en continu les mécanismes de récupération. Pour autant, si la fréquence d’exposition est trop importante, la récupération demeure incomplète et les mécanismes de plasticité deviennent inefficaces, voire délétères. Afin d’optimiser la plasticité cérébrale, des programmes de réhabilitation cognitive ont récemment vu le jour. Ces programmes intègrent les connaissances actuelles sur les processus et mécanismes favorisant la plasticité ainsi que sur la symptomatologie post-commotionnelle pour proposer des approches thérapeutiques ciblées. L’objectif est d’orienter la plasticité cérébrale vers une réorganisation efficace, tout en limitant les risques de dérive maladaptative. Ce modèle marque une évolution des pratiques cliniques, où le principe de repos absolu ne constitue plus l’unique recommandation.

Dans cette courte revue, nous aborderons les caractéristiques et les enjeux cliniques des commotions cérébrales dans les populations sportive et militaire. Nous décrirons les mécanismes de plasticité cérébrale impliqués dans la récupération post-lésionnelle, qu’ils soient adaptatifs ou maladaptatifs, avant de discuter des bénéfices des programmes de réhabilitation cognitive dans la récupération fonctionnelle. Enfin, nous explorerons l’intérêt d’associer ces approches cognitives à des stratégies pharmacologiques modulant la neuro-inflammation, en vue d’optimiser la récupération et de prévenir l’apparition de séquelles neurologiques persistantes.

Commotions cérébrales : étiologie, mécanismes et enjeux cliniques

La commotion cérébrale est la forme de TC la plus fréquemment diagnostiquée. Dans la population générale, les principales causes de commotion cérébrale sont les chutes et les accidents de la route. Les chocs crânio-encéphalique directs ainsi que les chocs corporels induisant un mouvement rapide de la tête sont responsables de la grande majorité des commotions chez les sportifs. Dans la population militaire, la commotion cérébrale est si fréquente qu’elle est considérée comme la blessure signature du soldat sur les théâtres d’opérations modernes. La particularité des commotions cérébrales chez le militaire est qu’elles sont, à l’heure actuelle, principalement causées par l’exposition à des armes à détonation. Les données les plus récentes suggèrent que l’exposition unique à une explosion (« blast ») de forte intensité, et l’exposition répétée à des blasts de plus faible niveau, constituent la cause principale de développement de commotions chez le militaire en opération. Les engins explosifs improvisés, dont l’utilisation s’est intensifiée, l’entraînement professionnel et le tir de munitions lourdes sont des sources courantes d’exposition à des explosions générant des ondes de surpression à l’origine des commotions cérébrales. Il reste toutefois à définir la nature de l’agression sous-jacente. En effet, l’onde de choc peut induire des lésions corporelles, notamment au niveau de la boîte crânienne (lésions primaires). Les débris dus au souffle peuvent créer des lésions pénétrantes ou des impacts traumatisants, potentiellement au niveau de la région céphalique (lésions secondaires). Enfin, le corps des individus exposés peut être projeté par le souffle sur des surfaces dures, provoquant éventuellement des chocs crâniens (lésions tertiaires). Un mouvement rapide de l’extrémité céphalique peut entraîner une lésion du tissu cérébral de type « coup-contrecoup » résultant d’une brusque accélération puis décélération du cerveau à l’intérieur de la boîte crânienne, ou une lésion due à un phénomène de rotation. Dans le cadre de l’exposition à un blast, le crâne pourrait également se déformer produisant ainsi des lésions cérébrales. Il est aussi suspecté que l’apparition de micro-bulles dans les liquides présents au niveau du cerveau pourrait aboutir à des lésions. Par ailleurs, en cas de choc corporel ou d’exposition à un blast « corps entier », un afflux massif de sang au niveau du cerveau pourrait induire des lésions du tissu nerveux.

Quelle que soit la nature des contraintes mécaniques appliquées au cerveau, elles provoquent des lésions des prolongements neuronaux, une désorganisation des corps cellulaires des neurones et des cellules gliales, ainsi qu’un étirement des capillaires sanguins. Selon la gravité de l’impact initial ou le niveau de surpression du blast incident, ces lésions traumatiques immédiates peuvent déclencher différents processus physiopathologiques évolutifs qui mettent en danger la survie des neurones [5]. Certains de ces processus peuvent évoluer sur plusieurs décennies. Ils sont délétères pour le cerveau et limitent les capacités de récupération. Par ailleurs, des études précliniques ont démontré que leur persistance est responsable de la mise en place de séquelles neuropsychiatriques et comportementales à long terme [6]. La plupart de ces déficits sont communs chez les individus exposés à un impact crânien ou à un blast. Les individus exposés peuvent développer un SPC persistant, des maux de tête récurrents, des déficits cognitifs, des altérations de la mémoire, des troubles de l’humeur, du sommeil, de la vision et de l’audition. Par ailleurs, la commotion cérébrale est souvent associée à des pathologies comorbides, en particulier au trouble de stress post-traumatique, ainsi qu’à des troubles anxieux et dépressifs [6].

La prise en charge des patients présentant une commotion cérébrale représente un réel défi clinique. En effet, la sensibilité limitée des outils de diagnostic et de surveillance neurologiques conventionnels, tels que l’imagerie par résonance magnétique (séquences T1 et T2) et la radiographie, empêche la détection des lésions fines induites par les commotions [7]. De même, aucun biomarqueur sanguin n’a encore été validé pour détecter de façon fiable et systématique l’occurrence d’une commotion cérébrale. À ce jour, le diagnostic repose exclusivement sur la détection de symptômes neurologiques post-commotionnels aigus : présence ou non d’une perte de conscience de moins de 30 minutes, d’une amnésie inférieure à 24 heures et d’une altération légère du niveau de conscience. Cette stratégie diagnostique est malheureusement peu sélective et spécifique, eu égard aux lésions cérébrales initialement fines et limitées, ainsi qu’au caractère évolutif des lésions cérébrales secondaires dans le cas particulier des commotions. De ce fait, la commotion cérébrale est largement sous-diagnostiquée et le suivi des patients reste sous-optimal.

Qu’est-ce qu’une commotion cérébrale, concrètement ?

Une commotion correspond à une perturbation du fonctionnement cérébral, résultant d’une contrainte mécanique brutale appliquée au cerveau. Les lésions cérébrales sous-jacentes sont souvent diffuses et microscopiques, ce qui explique pourquoi les examens classiques (scanner, IRM standard) sont souvent normaux.

Pourquoi parler des commotions cérébrales chez les militaires ?

La commotion cérébrale est aujourd’hui considérée comme une blessure fréquente chez les militaires, en particulier en opération. Elle peut survenir lors d’une exposition à une explosion (« blast »), à cause d’un choc direct à la tête, ou lors d’un mouvement brutal du corps projetant la tête. Contrairement à une idée répandue, une commotion cérébrale n’est pas toujours bénigne, même lorsqu’il n’y a ni perte de connaissance, ni lésion visible à l’imagerie cérébrale, ni symptôme durable immédiat. Chez certains militaires, les effets peuvent persister plusieurs semaines ou plusieurs mois, voire évoluer vers des troubles chroniques.

Des échelles standardisées ont été créées pour établir un premier diagnostic de terrain chez les sportifs et les militaires. Dans le domaine du sport, les échelles « Sport Concussion Assessment Tool » (SCAT) et « Concussion Recognition Tool » (CRT) sont les plus pertinentes. En 2015, « World Rugby » a mis en place le protocole d’évaluation de blessure à la tête « Head Injury Assessment » (HIA), qui est un outil spécifique d’évaluation médicale en trois étapes comprenant une évaluation immédiate, une évaluation post-match et une évaluation 36 à 48 heures après une commotion suspectée. Des échelles similaires existent dans le domaine militaire. Le test « Military Acute Concussion Evaluation » (MACE) en est un exemple. Si un individu obtient un score positif à l’une de ces échelles, il doit arrêter immédiatement son activité et effectuer un diagnostic clinique plus poussé. Ce protocole permet notamment d’éviter qu’un sportif ou un militaire ne soit à nouveau exposé à un choc ou à un blast alors que son cerveau est en souffrance. Cette précaution est cruciale, puisqu’il a été montré que la répétition des commotions cérébrales est particulièrement néfaste. Par exemple, une étude réalisée sur des vétérans a montré que plus de 90% des sujets ayant subi plus de cinq traumatismes présentaient un déficit cognitif, contre moins de 20% après un seul épisode [8].

La plupart des individus ayant subi une commotion cérébrale développent un SPC, immédiatement ou dans un délai de quelques jours, mais récupèrent complètement en une semaine. Toutefois, 10 à 20% d’entre eux sont susceptibles de développer un SPC persistant au-delà de trois mois [9]. Chez les militaires, cette proportion peut atteindre 33% [10]. Le SPC se manifeste notamment par des céphalées, des troubles de la mémoire, de l’attention, du sommeil et de l’humeur. Dans les cas les plus graves, certains développeront une ETC [11]. Cette dernière n’est diagnosticable qu’après un examen post mortem du cerveau. Cette maladie neurodégénérative résulte de chocs répétés et touche particulièrement les militaires exposés aux blasts ainsi que les athlètes de sports de contact. Au niveau cellulaire, l’ETC se caractérise par une accumulation anormale de protéine tau et une neuro-inflammation chronique. L’ETC se manifeste par des troubles cognitifs, psychiatriques et moteurs évoluant progressivement vers la démence. Elle se distingue de la maladie d’Alzheimer par la distribution spécifique des lésions cérébrales. Aucun traitement n’a démontré son efficacité à limiter la survenue de SPC persistants ou d’ETC. Les traitements existants sont aspécifiques de la commotion et reposent sur la prise en charge symptomatique.

Pourquoi les commotions répétées sont-elles dangereuses ?

Chaque commotion sollicite les capacités de récupération du cerveau. Lorsque les expositions sont trop rapprochées, trop fréquentes ou surviennent avant une récupération complète, le cerveau n’a plus le temps de se réparer correctement.

Des études chez les vétérans montrent qu’une seule commotion peut laisser peu de séquelles, mais que des commotions répétées sont associées à des troubles cognitifs durables. Dans les cas extrêmes, elles peuvent contribuer à une maladie neurodégénérative appelée encéphalopathie traumatique chronique (ETC), diagnostiquée uniquement après le décès.

Commotion cérébrale et retour en activité

Dans le cadre sportif, le retour en activité après une commotion cérébrale respecte un protocole progressif. La reprise repose sur un programme en six étapes, allant du repos complet jusqu’au retour à la compétition pour les athlètes de haut niveau. Chaque étape doit durer au minimum 24 heures et ne peut être franchie qu’en l’absence complète de symptômes neurologiques. En cas de réapparition de symptômes, le protocole est interrompu et l’athlète revient à l’étape précédente après une pause de 24 heures. La même approche s’applique aux militaires, pour lesquels une reprise graduelle des activités opérationnelles est essentielle. Certains pays (États-Unis, Canada) n’autorisent les soldats à reprendre leur service qu’une fois constatée la disparition des symptômes et l’obtention d’un score supérieur à 25 sur 30 au test MACE. Un suivi médical demeure indispensable à chaque étape de la récupération, en particulier avant la reprise complète. Un retour trop précoce augmente le risque de complications, prolonge le temps de récupération et favorise l’apparition de séquelles à long terme.

Malheureusement, malgré ces protocoles et programmes, il est aujourd’hui clairement établi que l’absence de symptômes ne reflète pas nécessairement un rétablissement complet du cerveau [12]. En effet, de nombreuses études ont montré que des altérations fonctionnelles et structurelles persistent bien après la disparition des symptômes cliniques, traduisant une récupération cérébrale incomplète [13]. La notion de récupération active s’est alors imposée comme une approche privilégiant une rééducation plus dynamique et encadrée, destinée à optimiser le retour en activité.

Pourquoi l’absence de symptômes ne suffit pas pour décider la reprise de l’activité ?

Actuellement, la reprise d’activité repose souvent sur la disparition des symptômes. Or, de nombreuses études montrent que le cerveau peut rester perturbé même lorsque la personne se sent mieux, et que certaines altérations cérébrales persistent après la reprise autorisée. Cela signifie qu’un retour trop précoce peut exposer à une aggravation ou une récupération incomplète.

Mécanismes de neuroplasticité adaptative après une commotion cérébrale

À la suite d’un TC, le cerveau mobilise différents mécanismes de plasticité dans le but de restaurer les fonctions et réseaux neuronaux altérés [2, 4]. Cette plasticité soutient à la fois les processus de réparation et d’adaptation.

Au niveau synaptique : les processus de potentialisation et de dépression à long terme modifient l’efficacité des connexions neuronales, permettant d’ajuster la transmission de l’information en fonction des besoins de la récupération.

Au niveau cellulaire : la neurogenèse, mécanisme de production de neurones fonctionnels à partir de cellules souches neurales, peut être stimulée dans l’hippocampe après une lésion. L’augmentation de la production de neurones contribue à compenser la perte neuronale et à soutenir les fonctions d’apprentissage et de mémoire.

Au niveau structural : les neurones survivants déploient de nouvelles ramifications pour former de nouvelles synapses, facilitant la reconstruction partielle ou totale des réseaux lésés et la restauration des fonctions cognitives ou motrices affectées.

Au niveau fonctionnel : une réorganisation se met en place. Des zones cérébrales intactes, souvent localisées dans l’hémisphère controlatéral à la lésion, peuvent être recrutées pour compenser les fonctions perdues.

Différentes études de neuroimagerie fonctionnelle au repos (« resting state fMRI ») apportent des preuves de cette plasticité post-traumatique. La bibliographie à ce sujet reste hétérogène et parfois contradictoire, en raison des divergences dans les populations étudiées et les délais de mesure. Toutefois, les investigations par neuroimagerie montrent de manière consensuelle des altérations importantes de la connexion entre les différentes régions du cerveau après une commotion, notamment entre les régions impliquées dans la mémoire, l’attention, le traitement des émotions et la conscience de soi [14, 15]. Ces altérations semblent, dans certains cas, dépendre du nombre d’expositions aux commotions [14]. Elles évoluent dans le temps et sont corrélées à la nature et à l’importance des symptômes post-commotionnels [15]. Néanmoins, certaines études suggèrent que les connexions entre régions cérébrales restent altérées chez des individus commotionnés ayant été autorisés à reprendre une activité sur la base d’une évaluation neurologique clinique [12], ce qui implique que la résolution des symptômes n’est pas entièrement corrélée à l’état de récupération du cerveau. Ainsi, la disparition des symptômes post-commotionnels est généralement accompagnée d’une normalisation, qui n’est toutefois pas complète, des réseaux neuronaux et de la fonctionnalité des connexions nerveuses. Cette normalisation passe par différentes phases de réorganisation fonctionnelle, associées à une plasticité adaptative visant à maintenir les performances cognitives malgré la désynchronisation initiale du réseau.

Réponse inflammatoire et plasticité maladaptative

Les mécanismes de plasticité sont étroitement liés à la réponse inflammatoire déclenchée après la lésion cérébrale. L’activation transitoire de la microglie et des astrocytes permet initialement l’élimination des débris cellulaires, la libération de cytokines pro- et anti-inflammatoires, et la sécrétion de facteurs neurotrophiques favorisant la réparation tissulaire [4]. Lorsque cette activation reste transitoire et proportionnée, elle stimule la neurogenèse, la reconstruction synaptique et la restauration des connexions vasculaires locales [16]. Les astrocytes régulent l’homéostasie ionique et métabolique, créant un environnement propice à la stabilisation des nouvelles connexions neuronales [17]. Les oligodendrocytes participent à la remyélinisation des ramifications neuronales, favorisant ainsi la restauration de la conduction nerveuse [18].

Si l’inflammation devient chronique, elle interfère avec la récupération cérébrale. Ebert et al. ont montré que des processus neuro-inflammatoires apparaissent dès les premières semaines qui suivent la commotion et peuvent persister jusqu’à 3 à 4 mois, en particulier chez les patients présentant un SPC persistant [19]. Ce phénomène est probablement lié à une activation chronique des cellules microgliales, principales cellules immunitaires du système nerveux central. Les études précliniques sur les TC montrent que cette activation chronique est associée à une libération excessive de cytokines pro-inflammatoires et de radicaux libres, néfastes pour le cerveau sur les plans structurel et fonctionnel [20]. L’excitotoxicité, le stress oxydatif, la perturbation du métabolisme du glucose et la dérégulation calcique qui accompagnent l’inflammation aggravent ces effets. Ces processus interfèrent avec la plasticité adaptative et peuvent conduire à une plasticité dite maladaptative [4]. Dans ce cas, la réorganisation des réseaux neuronaux devient inefficace, voire pathologique. La plasticité maladaptative est responsable du développement de troubles cognitifs et comportementaux persistants.

Le cerveau peut-il récupérer ?

Le cerveau possède une capacité appelée plasticité cérébrale. La plasticité permet au cerveau de se réorganiser, compenser et s’adapter après une blessure. Après une commotion, le cerveau peut renforcer certaines connexions entre les neurones, en créer de nouvelles, et/ou utiliser des circuits alternatifs pour maintenir les performances. C’est grâce à cette plasticité que beaucoup de militaires récupèrent.

Mais cette plasticité ne permet pas systématiquement une récupération complète. La plasticité peut être adaptative et permettre au cerveau de se réorganiser efficacement, ou maladaptative ce qui entraîne une réorganisation incomplète ou inefficace. Un facteur clé est l’inflammation cérébrale. Après une commotion, une réaction inflammatoire normale se met en place pour réparer les tissus. Mais si cette inflammation dure trop longtemps, elle peut perturber la plasticité, ralentir la récupération et favoriser la persistance des symptômes.

Favoriser la plasticité adaptative par des programmes de réhabilitation cognitive

Les protocoles actuels de prise en charge des individus exposés à un TC et souffrant de déficits neurologiques chroniques, en particulier ceux ayant présenté une commotion cérébrale associée à un SPC persistant, privilégient une récupération active reposant notamment sur des programmes de réhabilitation cognitive [21]. La réhabilitation cognitive se définit comme un ensemble structuré d’activités thérapeutiques centrées sur la compréhension et l’évaluation des déficits cognitifs et comportementaux. Ces approches stimulent la plasticité cérébrale adaptative afin de renforcer et restaurer les réseaux neuronaux défaillants.

Le programme S-REHAB, par exemple, combine rééducation neuropsychologique, exercices physiques et coaching. Il a permis une réduction significative des symptômes et une amélioration du bien-être général chez des patients souffrant de SPC persistant [22]. Les auteurs de l’étude ont également mis en évidence la supériorité de ce programme par rapport à une prise en charge « standard » (séances de kinésithérapie, consultations psychologiques, accompagnement social ou séances d’acupuncture). L’essai BRAVE, mené chez des militaires et des vétérans présentant des troubles cognitifs persistants après exposition à un TC léger, a montré une amélioration durable de la mémoire et des fonctions exécutives grâce à des programmes informatisés d’entraînement cognitif réalisés en autonomie et basés sur la plasticité [23]. Le programme CogSMART (« Cognitive Symptom Management and Rehabilitation Therapy ») constitue un autre exemple. Il repose sur le renforcement de la mémoire, de l’attention, de la planification et de la gestion de la charge mentale. Différentes études utilisant CogSMART ont montré une amélioration globale des fonctions cognitives, une diminution des symptômes dépressifs et anxieux, ainsi qu’une amélioration de la qualité de vie perçue, notamment chez des vétérans exposés à un TC léger à modéré [24]. D’autres approches innovantes apparaissent dans la littérature. Par exemple, des travaux récents ont montré qu’un programme de réhabilitation cognitive par réalité virtuelle (« Neurocognitive Driving Rehabilitation in Virtual Environments ») améliore la mémoire de travail et l’attention visuelle chez des patients souffrant de TC léger à sévère. Ces effets bénéfiques sont associés à une diminution de l’activation fonctionnelle cérébrale lors de tâches de mémoire de travail, ainsi qu’à une connectivité fonctionnelle au repos se rapprochant de celle observée dans une population contrôle [25, 26]. Ces résultats mettent en évidence le potentiel d’un entraînement cognitif dirigé pour améliorer l’efficacité globale du cerveau face à des tâches complexes, par le biais d’une modification de la connectivité cérébrale.

Quelle prise en charge pour soutenir la récupération ?

Les pratiques actuelles évoluent vers une récupération active, qui repose sur une reprise progressive, des exercices ciblés et encadrés pour un entraînement actif des fonctions cérébrales. C’est le principe de la réhabilitation cognitive.

Réhabilitation cognitive et traitements immunomodulateurs : la voie vers une prise en charge optimisée des commotions cérébrales ?

La réhabilitation cognitive s’impose aujourd’hui comme un outil pertinent dans la récupération post-traumatique. Toutefois, la persistance d’un environnement inflammatoire peut entraver la plasticité adaptative et, par conséquent, diminuer l’efficacité des interventions exclusivement cognitives. Associer ces programmes à des traitements pharmacologiques ciblant les processus neuro-inflammatoires pourrait non seulement réduire les séquelles cognitives post-traumatiques, mais aussi prévenir la mise en place d’une plasticité cérébrale maladaptative, limitant ainsi le risque de complications chroniques [4].

Plusieurs approches pharmacologiques, principalement testées en préclinique, visent à moduler l’activation des cellules immunitaires cérébrales, les cellules microgliales. La minocycline est un antibiotique aux propriétés anti-inflammatoires bien établies. Elle diminue l’inflammation cérébrale et limite la mort neuronale. Administrée chez des rongeurs dans les heures suivant un TC léger répété, elle permet de préserver l’intégrité neuronale [27]. Administrée une semaine après le traumatisme, elle diminue la dégénérescence neuronale, préserve la densité synaptique et favorise la réparation des connexions nerveuses. Elle limite également les déficits de la mémoire [28]. Le resvératrol est un antioxydant naturel ayant montré expérimentalement des effets neuroprotecteurs. Il réduit les déficits cognitifs, diminue l’inflammation et limite la taille des lésions cérébrales après exposition à un blast [29]. Le remplacement microglial constitue une approche novatrice reposant sur l’élimination pharmacologique de la microglie grâce à des inhibiteurs du récepteur au colony stimulating factor 1. Après cessation du traitement, les cellules résiduelles prolifèrent et assurent un repeuplement microglial complet. Des études préliminaires suggèrent que la microglie ainsi régénérée présente un niveau d’activation réduit [30]. Ce remplacement diminue les altérations de la connectivité neuronale, stimule la neurogenèse et réduit les déficits cognitifs post-traumatiques [30, 32].

Malgré les effets positifs de ces deux approches, et leur apparente complémentarité, le bénéfice d’associer la réhabilitation cognitive à des thérapies pharmacologiques immunomodulatrices dans le cadre des commotions cérébrales n’a pas encore fait l’objet de recherches approfondies.

Et les traitements médicamenteux ?

Des recherches sont en cours sur des médicaments visant à réduire l’inflammation cérébrale. Cependant, ces approches sont encore expérimentales. Elles ne constituent pas des traitements disponibles en routine, car leur efficacité chez l’humain reste à démontrer. À ce jour, l’approche la plus efficace repose sur l’entraînement, la progressivité et l’encadrement médical.

Conclusion

La commotion cérébrale, et plus largement le TC, est une affection fréquente, particulièrement dans les domaines sportif et militaire. Malgré leur caractère a priori bénin, les commotions peuvent entraîner des déficits neurocomportementaux chroniques invalidants, impossibles à pronostiquer par les moyens cliniques conventionnels et pour lesquels aucun traitement préventif n’existe. La plasticité cérébrale constitue un processus central dans la récupération post-commotionnelle. Elle repose sur une réorganisation des réseaux neuronaux, dont l’efficacité dépend des processus inflammatoires locaux. En effet, une activation prolongée des cellules gliales peut conduire à une neuro-inflammation persistante, source de plasticité maladaptative et de troubles cognitifs et comportementaux chroniques. Les programmes de réhabilitation cognitive exploitent la capacité du cerveau à se remodeler en renforçant la plasticité adaptative. La combinaison d’interventions cognitives et pharmacologiques, en particulier immunomodulatrices, représente une voie de recherche prometteuse. Leur association pourrait favoriser une plasticité plus efficace et réduire de manière optimale les séquelles post-commotionnelles.

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Les interactions corps-cerveau dans la cognition et les émotions : la place de l’intéroception cardiaque et gastro-intestinale

Sonia Pellissier
Enseignante-Chercheuse au laboratoire de psychologie LIP/PC2S,
Univ. Savoie Mont Blanc, Univ. Grenoble Alpes, LIP/PC2S, Grenoble, France.

Rudy Jeanne
Post-doctorant au laboratoire de psychologie LIP/PC2S, Univ.
Savoie Mont Blanc, Univ. Grenoble Alpes, LIP/PC2S, Grenoble, France.

Introduction

Les neurosciences s’accordent pour concevoir les comportements — incluant la perception, les émotions, la cognition et l’action — comme le fruit d’interactions dynamiques complexes entre des états cérébraux multivariés et récurrents distribués à l’échelle du cortex. Ces dynamiques neuronales sont continuellement modulées par des signaux internes et externes, notamment ceux issus des viscères (Khalsa et al., 2018). Dans ce cadre conceptuel, le corps doit être envisagé comme un acteur à part entière des processus cognitifs. Cette conception est formalisée par deux cadres théoriques complémentaires : la cognition incarnée et le modèle du traitement prédictif allostatique assurant l’homéostasie (McEwen & Wingfield, 2010). Selon ce dernier, le cerveau anticipe en permanence les besoins physiologiques de l’organisme et ajuste de manière proactive ses réponses afin de maintenir l’équilibre interne. Les travaux récents montrent que cette interaction corps-cerveau influence non seulement la charge cognitive — définie comme l’effort mental requis pour accomplir une tâche — mais également la conscience émotionnelle, les processus décisionnels et les mécanismes d’apprentissage.

L’intéroception est définie comme l’ensemble des mécanismes conscients ou non par lesquels l’organisme capte, intègre et régule son milieu interne. L’intéroception est, par essence, bidirectionnelle: le cerveau ne se contente pas de recevoir des signaux corporels, mais envoie également des signaux de régulation vers les organes. Les composantes clés de l’intéroception incluent ainsi les stimuli (chimiques, mécaniques, thermiques), leurs capteurs biologiques spécialisés (intérocepteurs), les voies sensitives vagales et spinales, ainsi que les centres intégrateurs — principalement le tronc cérébral, le thalamus et le cortex insulaire — et, enfin, les voies descendantes de régulation impliquant le système nerveux autonome sympathique et parasympathique, ainsi que les systèmes endocrinien et immunitaire (Khalsa et al., 2018). L’intéroception apparaît comme un mécanisme clé du fonctionnement prédictif du cerveau, selon lequel le cerveau anticipe en permanence l’état interne de l’organisme et ajuste ses modèles de régulation en fonction des écarts entre prédictions et signaux corporels perçus. L’intéroception constitue dès lors la matière première des émotions, celles-ci étant conçues comme des catégories cognitives construites à partir de l’intégration multisensorielle de signaux viscéraux et d’indices contextuels externes. Des dysfonctionnements intéroceptifs ou des interprétations erronées de ces signaux peuvent conduire à des distorsions cognitives et émotionnelles telles que rencontrées dans divers troubles (traumatismes, douleurs chroniques, troubles du comportement alimentaire…).

Ce cadre théorique permet d’illustrer l’importance de l’intéroception dans l’émergence des émotions, de la prise de décision, de la perception de soi et des régulations physiologiques impliquées dans le maintien de l’homéostasie, ainsi que dans la prévention de troubles psychophysiologiques par l’identification de dysfonctionnements intéroceptifs.

Les recherches récentes soulignent le rôle central des systèmes cardiovasculaire et gastro-intestinal dans l’intéroception, en raison de leur autonomie fonctionnelle et de leur communication bidirectionnelle avec le cerveau via les axes cœur-cerveau et tube digestif-cerveau, impliquant le système nerveux autonome, le nerf vague, les voies immunitaires et métaboliques.

Dans ce contexte, il apparaît pertinent de considérer l’intéroception comme un facteur clé dans le domaine des opérations militaires contemporaines, qui requièrent des performances cognitives élevées, une régulation émotionnelle la plus efficiente possible et une prise de décision rapide, malgré l’exposition à des niveaux élevés de stress, à la privation de sommeil, aux régimes alimentaires, aux contraintes physiques extrêmes et aux dangers environnementaux.

L’axe cœur-cerveau

Interaction cœur-cerveau dans la cognition et les émotions

L’axe cœur-cerveau constitue un système complexe de communication bidirectionnelle au sein duquel l’activité cardiaque influence la fonction cérébrale, et réciproquement. Cette communication s’opère principalement par l’intermédiaire du système nerveux autonome, dont les branches sympathique et parasympathique modulent le rythme et le débit. En retour, les fluctuations du rythme cardiaque et les variations du débit sanguin cardiaque exercent une influence causale sur l’activité cérébrale, en particulier lors de situations de stress mental.

La variabilité de la fréquence cardiaque (VFC), définie comme la variation des intervalles de temps entre deux battements cardiaques successifs, constitue un indicateur central du fonctionnement du système nerveux autonome. Elle a fait l’objet de nombreuses études, notamment au sein des populations militaires. Une VFC élevée et adaptative est associée à un meilleur contrôle exécutif, à des capacités accrues de régulation émotionnelle et à une prise de décision plus efficace, comparativement à une VFC faible (Khalsa et al., 2018). Au-delà de la VFC, la réponse électrique corticale évoquée après un battement cardiaque participe à l’évaluation subjective de l’information contextuelle dans la prise de décision et l’émergence émotionnelle. Par exemple, la nature agréable ou désagréable de l’émotion perçue en visualisant une image dans un contexte émotionnel donné est prédite par le traitement cortical des signaux cardiaques (Engelen et al., 2023). La relation cœur-cerveau revêt une importance particulière pour le militaire, appelé à maintenir une flexibilité cognitive et une stabilité émotionnelle dans des contextes opérationnels caractérisés par une forte pression et une incertitude élevée.

Interaction cœur-cerveau sous stress

Des travaux récents ont mis en évidence que le couplage directionnel cœur-cerveau constitue une mesure plus fine de l’influence exercée par l’activité cardiaque sur la dynamique cérébrale. Lors de tâches impliquant un stress mental, l’activité cardiaque module l’activité cérébrale, et ce d’autant plus fortement que la difficulté cognitive de la tâche augmente. Les signaux cardiaques associés à la réaction de stress, via le système nerveux autonome, influencent l’ensemble des ondes électroencéphalographiques mais de manière beaucoup plus accrue les ondes bêta et gamma. Cette modulation ascendante du cœur vers le cerveau représente l’un des marqueurs les plus sensibles de la détection de l’état de stress (Candia-Rivera et al., 2023). Cette interaction ascendante met en évidence le rôle du corps dans la modulation de la perception et du traitement cognitif, les oscillations bêta et gamma étant étroitement associées à la vigilance, à l’attention soutenue et à la charge cognitive. Les effets de cette modulation sont particulièrement marqués au niveau des régions préfrontales, centrales et pariétales du cerveau. S’ajoute à cela que la flexibilité du système nerveux autonome et la coordination de l’activité des branches sympathique et parasympathique en réaction au contexte sont primordiales. Ce constat souligne le rôle déterminant de l’intégration multimodale entre signaux intéroceptifs et informations contextuelles.

Les environnements d’entraînement militaire constituent des contextes privilégiés pour l’étude des interactions cœur-cerveau, en offrant des conditions de stress à la fois contrôlées et écologiquement valides. Les exercices réalisés dans des situations extrêmes — telles que la privation de sommeil ou le maintien prolongé de l’attention sur des tâches cognitives exigeantes — montrent que la VFC constitue un indice pertinent de la flexibilité du système nerveux autonome, étroitement corrélé aux performances cognitives en conditions opérationnelles. En particulier, la nature de la tâche — qu’elle soit monotone ou stimulante — apparaît comme un modulateur majeur de la performance cognitive et physiologique (Passi et al., 2022). Dans ce contexte, l’utilisation de la VFC comme indicateur de surcharge des capacités de régulation autonomique et cognitive chez les militaires exposés à des environnements complexes et exigeants s’avère de plus en plus pertinente. Différents indices de VFC montrent une sensibilité variable à la charge de travail selon que l’environnement est réel ou simulé, et ces réponses physiologiques peuvent persister au-delà de la phase d’exposition, durant la période de récupération. Ces résultats soulignent la nécessité d’approfondir les recherches portant sur les limites de la charge de travail acceptable et surtout sur l’optimisation des stratégies de récupération (Soares et al., 2025). Au-delà de son rôle de marqueur de l’état fonctionnel instantané, la VFC constitue également un indicateur prédictif des conséquences à long terme de l’exposition au stress. Ainsi, un faible niveau de VFC au repos mesuré avant un déploiement en zone de combat est associé à un risque significativement accru de développer un trouble de stress post-traumatique (TSPT) au retour d’opération. Dans cette étude, les Marines présentant une faible VFC affichaient un taux de TSPT de 15,8%, contre 3,7% chez ceux dont la VFC était élevée (Minassian et al., 2015).

À la lumière de ces résultats, la surveillance de la VFC apparaît comme un outil non invasif particulièrement pertinent pour évaluer la réactivité au stress chez les militaires, comme cela avait déjà été suggéré il y a plus de deux décennies. À l’aune des progrès technologiques actuels, on pourrait ajouter le suivi du couplage cœur-cerveau. En effet, les progrès récents en matière de précision et de fiabilité des dispositifs de mesure renforcent l’intérêt d’une intégration systématique de ces outils dans les programmes d’entraînement militaire, afin d’identifier précocement les individus à risque de déclin de performance lié à une charge de stress excessive (Kula et al., 2025). Au-delà du dépistage, le suivi longitudinal de la VFC et du couplage cœur-cerveau permettrait d’évaluer l’efficacité des interventions visant à prévenir les états de stress dépassé et à renforcer les ressources adaptatives et la résilience. Dans cette perspective, des programmes d’entraînement spécifiquement conçus pour améliorer la VFC — reposant notamment sur des techniques de biofeedback de VFC ou de méditation — ont montré un potentiel significatif pour l’amélioration des performances cognitives en situation de stress (Le Barbenchon et al., 2024 ; Trousselard et al., 2025), mais il reste à confirmer ces résultats sur le couplage cœur-cerveau.

L’axe tube digestif-cerveau

Communication tube digestif-cerveau

Le cerveau et le système gastro-intestinal entretiennent des liens étroits, tant sur le plan embryologique que fonctionnel, et interagissent de manière continue tout au long de la vie. Plus récemment, la reconnaissance du rôle primordial du microbiote intestinal dans la santé humaine a conduit à l’élargissement de ce cadre conceptuel vers l’axe microbiote-tube digestif-cerveau (figure 1). Dans ce modèle, le cerveau influence directement la motricité, les sécrétions et l’immunité du système gastro-intestinal, modulant ainsi la composition et l’activité fonctionnelle du microbiote. En retour, le microbiote intestinal joue un rôle déterminant dans le développement, la maturation et le fonctionnement du cerveau ainsi que du système nerveux intestinal. Bien que les mécanismes précis par lesquels le microbiote influence les fonctions cérébrales ne soient pas entièrement élucidés, de nombreuses études ont mis en évidence l’existence de voies de communication impliquant les systèmes nerveux autonome, immunitaire et endocrinien (Mayer et al., 2022). Au sein de cet ensemble, le nerf vague, composante majeure du système nerveux autonome parasympathique, joue un rôle central dans la communication bidirectionnelle nerveuse entre la sphère digestive et le cerveau. Dixième paire de nerfs crâniens, il constitue l’élément principal de l’axe microbiote–tube digestif–cerveau. Il est composé majoritairement de fibres sensitives, qui transmettent au cerveau des informations sensorielles issues de la sphère gastro-intestinale. Bien que ces fibres n’entrent pas en contact direct avec le microbiote luminal, elles en captent les signaux de manière indirecte, notamment via les métabolites bactériens et les sécrétions des cellules entéroendocrines. Ces informations sont intégrées au sein du réseau autonome central, permettant l’ajustement coordonné des réponses neurovégétatives, endocrines et comportementales. En retour, les fibres descendantes du nerf vague exercent un contrôle majeur sur l’inflammation intestinale par l’activation de la voie cholinergique anti-inflammatoire (Pavlov & Tracey, 2005). Ce mécanisme contribue à la réduction de la perméabilité intestinale et au maintien de l’homéostasie. Le nerf vague apparaît ainsi comme un médiateur clé reliant le microbiote intestinal aux fonctions cérébrales et immunitaires (Bonaz et al., 2018). Par ce système de communication, le microbiote et l’environnement gastro-intestinal peuvent influencer les fonctions cérébrales, l’humeur, la cognition et le comportement.

Au-delà de son rôle dans l’intéroception gastro-intestinale, le nerf vague est également impliqué dans les comportements sociaux. Selon la théorie polyvagale (Porges, 2022), il fournit la base neurophysiologique des états de sécurité nécessaires à l’engagement social. Plus spécifiquement, l’activation du complexe vagal ventral, une voie vagale myélinisée, soutient un état autonome de calme favorisant l’accessibilité interpersonnelle, la régulation émotionnelle et l’accès aux fonctions cognitives supérieures. Lorsque le tonus vagal ventral est dominant, la VFC est élevée et les ressources impliquées dans l’attention, la flexibilité cognitive, l’apprentissage et la créativité sont pleinement mobilisables. À l’inverse, les états autonomes de défense, associés à une diminution de ce tonus, restreignent l’accès à ces fonctions au profit de réponses orientées vers la survie. Dans cette perspective, le nerf vague se situe au cœur du système d’engagement social, coordonnant les régulations viscérales avec les muscles du visage et de la phonation et permettant ainsi la transmission et la perception de signaux sociaux de sécurité. Ce mécanisme est essentiel à l’établissement de relations sociales. Dès lors, il est plausible que l’exposition à des stresseurs de forte intensité — tels que des événements potentiellement traumatiques — ou à des stresseurs chroniques puisse altérer le fonctionnement de l’axe microbiote–tube digestif–cerveau, avec des répercussions sur les capacités cognitives, émotionnelles et relationnelles des individus.

Dans le contexte militaire, le stress de combat, les régimes alimentaires irréguliers, l’utilisation d’antibiotiques et l’exposition aux toxines environnementales peuvent perturber la composition du microbiote intestinal et la fonction de barrière intestinale, affectant potentiellement les performances cognitives et la régulation émotionnelle (Wang et al., 2025).

Interactions tube digestif-cerveau sous stress

Les recherches consacrées aux interactions entre l’intestin et le cerveau au sein des populations militaires se sont principalement concentrées sur l’étude de la perméabilité de la barrière intestinale et de la barrière hémato-encéphalique (BHE), ainsi que sur leurs relations avec les performances cognitives et l’état émotionnel en situation de stress. L’étude de Varanoske (Varanoske et al., 2022) illustre de manière exemplaire ces dynamiques en analysant les effets d’un stress physique et psychologique intense, induit par un entraînement militaire de survie de type Survival, Evasion, Resistance and Escape (SERE), sur l’axe intestin–cerveau chez des Marines américains. Les auteurs montrent que, contrairement à la barrière intestinale, la BHE présente une augmentation significative de sa perméabilité à l’issue de l’entraînement, laquelle est associée à une diminution de la vigilance. Ces résultats suggèrent que, sous des niveaux de stress sévères, la dégradation des performances cognitives et les perturbations de l’humeur pourraient reposer sur des mécanismes partiellement dissociés: l’altération de la BHE affecterait prioritairement les fonctions cognitives, tandis que la fatigue physio- logique cumulative contribuerait davantage aux variations émotionnelles.

Par ailleurs, les réponses de l’axe tube digestif–cerveau apparaissent étroitement dépendantes de la nature du stress et de la durée d’exposition. Ainsi, des expositions répétées à des explosions de faible intensité au cours d’entraînements militaires ont été associées à des modifications de la perméabilité intestinale, ainsi qu’à des profils symptomatiques proches de ceux observés dans les commotions cérébrales. Ces observations établissent un lien entre le fonctionnement de la barrière intestinale et les manifestations du neurotraumatisme, suggérant l’existence de mécanismes périphériques contribuant aux altérations neurologiques. Dans l’ensemble, ces données indiquent que les différents facteurs de stress propres au milieu militaire peuvent perturber la communication intestin–cerveau par des voies mécanistiques distinctes.

Dans ce contexte, le rôle du microbiote intestinal revêt un certain intérêt. Constitué de milliards de micro-organismes résidant dans le tractus gastro-intestinal, il constitue un acteur central de la communication intestin–cerveau. Or, les environnements militaires exposent les individus à de multiples contraintes susceptibles de perturber cet écosystème : une diversité alimentaire potentiellement limitée, le recours prophylactique ou thérapeutique aux antibiotiques, qui peut altérer les communautés microbiennes bénéfiques, les perturbations du rythme circadien associées à l’irrégularité du sommeil, ainsi que l’élévation chronique des hormones du stress, telles que le cortisol, connues pour modifier à la fois la composition du microbiote et la perméabilité intestinale. En influençant le microbiote, l’ensemble de ces facteurs peut contribuer à des altérations de l’humeur, de la cognition et de l’immunité (O’Riordan et al., 2025).

À la lumière de ces éléments, les recherches futures gagneraient à explorer l’efficacité de la supplémentation en probiotiques ou la mise en œuvre de stratégies nutritionnelles ciblées. De telles approches pourraient favoriser une communication intestin–cerveau plus optimale et contribuer au maintien, voire à l’amélioration, de la performance cognitive, émotionnelle et physiologique globale.

Régulation émotionnelle et interactions corps-cerveau en contexte militaire

Dans les contextes militaires, la stabilité émotionnelle et la capacité à produire des réponses adaptées sous stress sont essentielles à la prise de décision, à la cohésion des équipes et à la réussite des missions. Les interactions corps-cerveau, via les signaux cardiaques et gastro-intestinaux, jouent un rôle central dans la régulation émotionnelle. Les études menées en situation de stress aigu montrent d’importantes variations interindividuelles des réponses physiologiques et comportementales, largement liées au fonctionnement du système nerveux autonome, évalué par la VFC (Cantelon et al., 2024). Une meilleure régulation autonome est ainsi associée à des réponses émotionnelles plus adaptées et à une tolérance accrue au stress.

Dans ce cadre, l’intéroception apparaît comme un déterminant central de la régulation émotionnelle et des performances en opération. Une intéroception développée permettrait au personnel militaire de reconnaître précocement les marqueurs physiologiques de stress ou de fatigue, de mettre en œuvre des stratégies d’adaptation appropriées, de maintenir la stabilité émotionnelle sous pression et de prendre des décisions plus efficaces fondées sur des sensations corporelles. De ce fait, des programmes d’entraînement visant à renforcer la conscience intéroceptive, tels que les exercices de conscience corporelle ou le biofeedback, pourraient améliorer la régulation émotionnelle et la qualité des choix opérationnels.

Sur le plan cognitif, les fonctions exécutives – incluant la mémoire de travail, la flexibilité cognitive et le contrôle inhibiteur – sont particulièrement vulnérables au stress, ce qui confère une importance stratégique à l’étude des influences corps-cerveau sur leur préservation et la résilience. Les militaires présentant une meilleure condition aérobie et une résilience psychologique plus élevée subissent moins de déclin cognitif, voire améliorent leur prise de décision tactique sous stress simulé (Sekel et al., 2023). La condition physique, en améliorant la VFC, la libération des hormones de stress et la flexibilité cognitive, constitue ainsi un levier essentiel pour soutenir la performance cognitive en situation critique. Enfin, la prise de décision en contexte d’incertitude dépend également des voies de communication corps-cerveau : les marqueurs somatiques guident parfois implicitement les choix : les variations physiologiques liées à l’état de stress influencent l’évaluation des risques et la rapidité de décision, tandis que la fatigue perturbe les signaux corporels et accroît la probabilité d’erreurs. L’ensemble de ces éléments souligne la nécessité d’intégrer la compréhension des dynamiques corps-cerveau dans la préparation, l’entraînement et le soutien opérationnel des forces armées.

Applications pratiques et interventions

Les avancées dans la compréhension des interactions corps-cerveau ouvrent la voie à de nombreuses applications pratiques. L’intéroception constitue une ressource cognitive fondamentale, dans la mesure où la capacité à percevoir avec précision ses signaux internes favorise une régulation optimale des émotions et de la charge cognitive, tandis qu’une hypo- ou hypersensibilité intéroceptive tend à générer des erreurs prédictives, une anxiété accrue ou une surcharge mentale. Dans cette perspective, diverses technologies visant à moduler le corps pour influencer les états mentaux peuvent être envisagées. Elles incluent des dispositifs générant des sensations artificielles — telles que la vibration, l’électrostimulation ou la modulation thermique — afin de recalibrer la perception interne ; des illusions intéroceptives fondées sur une rétroaction corporelle falsifiée, par exemple du rythme cardiaque, pour corriger des prédictions biaisées ; ainsi que des approches d’augmentation émotionnelle reposant sur des technologies immersives (Schoeller et al., 2024), de neurostimulation vagale transauriculaire (Drost et al., 2025) ou d’acupuncture (Canini et al., 2025). Des systèmes de monitoring physiologique déployables, combinant mesures cognitives, VFC, activité électrodermale et paramètres de santé générale (marqueurs de stress et d’inflammation), se révèlent également prometteurs pour prédire la performance en opération, permettant ainsi un profilage individuel du risque, une détection précoce des déclins de performance et/ou de troubles de la santé mentale liés au stress, ainsi que des recommandations d’intervention personnalisées afin de prévenir l’altération de la santé. Dans cette perspective, des panels de biomarqueurs multimodaux constitueraient des outils d’évaluation particulièrement pertinents. Dans le cadre de l’axe tube digestif–cerveau, il a récemment été montré que l’interaction nerveuse estomac-cerveau pouvait être mesurée de manière non invasive en réalité virtuelle et qu’elle était sensible aux états de stress et de relaxation (Jeanne et al., 2023). Parallèlement, les stratégies d’entraînement peuvent être optimisées grâce à des programmes ciblant l’amélioration de la régulation émotionnelle (Le Barbenchon et al., 2024) ainsi qu’à des approches intégrées de renforcement de la résilience combinant entraînement psychologique, préparation physique, protocoles d’inoculation au stress et pratiques de pleine conscience centrées sur la conscience corporelle (Jha et al., 2025). Sur le plan nutritionnel, des interventions visant à soutenir l’axe intestin-cerveau, telles que la supplémentation probiotique, l’ajustement alimentaire favorisant l’équilibre du microbiote, le soutien nutritionnel pendant les phases de stress élevé et la gestion optimale de l’hydratation et des électrolytes, pourraient contribuer à maintenir la performance physiologique et cognitive. Enfin, l’intégration technologique, au travers de dispositifs portables capables de surveiller en continu la fonction neurovégétative, la qualité du sommeil, le niveau de récupération et l’état physiologique global, ainsi que des systèmes d’aide à la décision associés aux données physiologiques, représenterait un levier intéressant pour optimiser la préparation et la performance opérationnelle et préserver la santé de l’individu.

Conclusions

La compréhension émergente des interactions corps-cerveau dans les contextes militaires révèle l’importance critique des systèmes d’organes périphériques dans les performances cognitives, la régulation émotionnelle et la prise de décision sous stress. Les axes cœur-cerveau et tube digestif-cerveau représentent des réseaux de communication sophistiqués qui peuvent être à la fois surveillés et potentiellement modifiés pour améliorer les performances militaires et la résilience. Par ailleurs, le développement de l’intelligence artificielle doit se concentrer sur la création d’algorithmes d’apprentissage automatique capables de reconnaître des patterns physiologiques et comportementaux pertinents et l’élaboration de modèles prédictifs permettant d’anticiper les déclins de performance, la génération de recommandations d’intervention personnalisées et la mise en place de systèmes automatisés d’aide à la décision lorsque cela est nécessaire afin d’éviter la surcharge cognitive.

Ainsi, l’intéroception ne constitue pas seulement le point d’arrivée des différents états physiologiques, mais elle représente aussi un point clé de contrôle dans le déploiement des dynamiques cerveau-corps. Comprendre comment ce réseau complexe d’interactions émerge constitue donc une étape essentielle, non seulement pour appréhender l’incarnation de l’esprit humain, mais aussi pour élaborer des stratégies d’intervention efficaces.

Cependant, des lacunes demeurent. Les études futures doivent valider les découvertes de laboratoire dans des milieux opérationnels, développer des protocoles standardisés pour l’évaluation et l’intervention, et créer des directives basées sur des preuves pour l’implémentation pratique. La nature hétérogène des facteurs de stress militaires et des réponses individuelles nécessite des approches personnalisées qui tiennent compte des contextes opérationnels spécifiques et des caractéristiques individuelles. Alors que les opérations militaires deviennent de plus en plus complexes et exigeantes, la compréhension et l’optimisation des interactions corps-cerveau deviendront de plus en plus critiques pour maintenir la santé, les performances et l’efficacité de l’individu.

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Les interactions corps-cerveau : éclairages des neurosciences sur un déterminant majeur de la santé et de la performance du combattant

Charles Verdonk
Médecin principal en chef, chercheur en neurosciences
à l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Notes

1.

Dans le cadre de cet article, un stresseur désigne tout élément de l’environnement (physique, physiologique ou psychologique) susceptible de provoquer une réponse du corps visant à s’adapter aux changements ou aux exigences de cet environnement.

+ -

2.

Site Internet de l’IRBA : https://irba.sante.defense.gouv.fr/.

+ -

I. Introduction

La capacité opérationnelle, qui désigne l’aptitude du combattant à remplir sa mission en tout temps et en tout lieu, est fondamentale pour maximiser les chances de succès d’une opération militaire. Au-delà d’un entraînement rigoureux et de matériels performants, cette capacité repose sur la préservation de la santé du combattant, aussi bien physique que mentale, face aux contraintes psychophysiologiques propres à l’entraînement et aux opérations militaires, telles que le stress, la fatigue ou la surcharge cognitive. Un autre enjeu est la préservation des capacités cognitives du combattant, comme la prise de décision, afin de maintenir un haut niveau de performance même dans les environnements opérationnels stressants, exigeants et incertains. C’est dans ce contexte que la recherche biomédicale de défense, et plus particulièrement les neurosciences, offrent un éclairage précieux sur la manière dont les conditions d’entraînement et des opérations militaires influencent le fonctionnement du cerveau, et sur la façon dont les interactions entre le corps et le cerveau impactent la santé et la performance du combattant.

Ces enjeux concernant la santé et les capacités cognitives du combattant sont d’autant plus cruciaux que l’entraînement et les opérations militaires constituent un véritable « paradoxe psychophysiologique » : le combattant doit accomplir des tâches cognitives exigeantes alors même que son corps est soumis à de fortes contraintes physiologiques et psychologiques. Par exemple, un tireur d’élite peut être amené à prendre une décision complexe, comme le déclenchement d’un tir dans le respect de règles d’engagement strictes, après avoir surveillé sa cible pendant une longue période dans des conditions climatiques extrêmes (froid intense ou chaleur accablante). De la même façon, un pilote de chasse doit faire atterrir son appareil après de longues heures de vol, marquées par des contraintes physiologiques intenses telles que les facteurs de charge gravitationnels ou l’hypoxie. À l’entraînement ou en opérations, le combattant est exposé à des contraintes, appelées aussi stresseurs1, d’origine physiologique (ex. : chaleur, dette de sommeil, port de charges ourdes) ou psycho-émotionnelle (ex.: expérience de la mort d’un camarade, éloignement des proches lors d’un déploiement à l’étranger). L’exposition à ces stresseurs provoque des ajustements physiologiques, comme par exemple l’augmentation de la fréquence cardiaque lors du port de charges lourdes ou en réponse à la peur, destinés à permettre au corps de faire face à la situation. Cependant, ces changements corporels, qui sont détectés par le cerveau, peuvent en retour influencer son fonctionnement et impacter des fonctions cognitives telles que la perception ou la prise de décision.

Dans le contexte de la recherche biomédicale de défense, plusieurs axes de réflexion structurent les travaux menés sur les interactions corps-cerveau au sein du Département Neurosciences et sciences cognitives de l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA)2. Ces recherches s’articulent autour de trois grandes questions :

1) Comment la qualité des interactions corps-cerveau influence-t-elle l’expression des maladies mentales et physiques, ainsi que la performance cognitive ?

2) Comment les rythmes cycliques de certains organes, tels que les battements cardiaques ou les mouvements respiratoires, modulent-ils le fonctionnement cérébral et les capacités cognitives ?

3) Dans quelle mesure les interventions centrées sur le corps, visant à renforcer la qualité des interactions corps-cerveau, peuvent-elles contribuer à préserver la santé et à optimiser les capacités cognitives ?

L’hypothèse scientifique qui guide le développement de cette thématique de recherche est que la qualité des interactions corps-cerveau pourrait constituer un déterminant majeur de la capacité opérationnelle, en réduisant le risque de problèmes de santé et la dégradation des capacités cognitives au cours de l’entraînement et des opérations militaires.

Cet article se propose de présenter les principales connaissances neuroscientifiques permettant de mieux comprendre le rôle crucial des interactions corps- cerveau dans la préservation de la santé mentale et physique, ainsi que dans l’optimisation de la performance cognitive. Il illustrera également, à travers plusieurs études de cas issues des travaux conduits à l’IRBA, comment ces connaissances peuvent être transformées en applications concrètes au profit des forces armées, faisant ainsi écho à la devise de l’IRBA : « La connaissance au service des forces ».

Notes

3.

Par exemple, pour l’étude des interactions cœur-cerveau, la tâche de perception des battements cardiaques consiste à évaluer la capacité du participant à percevoir ses propres signaux cardiaques. Concrètement, il lui est demandé soit de compter le nombre de ses battements cardiaques sur une période donnée, soit d’indiquer si un son entendu est synchronisé ou non avec ses battements cardiaques.

+ -

II. Les neurosciences des interactions corps-cerveau

A. Généralités

Dans le cadre de cet article, le terme « interactions corps-cerveau » désigne l’ensemble des mécanismes biologiques par lesquels le cerveau perçoit et interprète les informations provenant du corps, qu’il s’agisse des signaux reflétant l’état physiologique interne (ex. : faim, fatigue), regroupés sous le terme d’intéroception, ou des signaux relatifs à la posture et au mouvement, désignés par le terme de proprioception [1].

Les interactions corps-cerveau représentent un vaste domaine de recherche, en raison de la diversité des organes impliqués (cœur, poumons, estomac, etc.). De plus, il existe de multiples outils expérimentaux pour les étudier, allant des questionnaires d’auto-évaluation aux techniques d’imagerie cérébrale (électroencéphalographie, imagerie par résonance magnétique), en passant par des tâches comportementales standardisées3. Cette pluralité rend l’opérationnalisation de la recherche sur les interactions corps-cerveau particulièrement complexe, mais elle peut être schématisée sous la forme d’une matrice à deux dimensions, reflétant à la fois la diversité des organes étudiés et celle des méthodes expérimentales employées (Figure 1). Ce caractère intrinsèquement multidisciplinaire des interactions corps-cerveau en fait un champ propice aux collaborations entre neurosciences, physiologie et psychologie, indispensables pour faire progresser la connaissance et développer des applications innovantes en santé [2].

Fig. 1. (A) Schéma représentant l’opérationnalisation de la recherche sur les interactions corps-cerveau sous la forme d’une matrice à deux dimensions, illustrant la diversité des organes étudiés (axe vertical) et des méthodes expérimentales employées (axe horizontal). (B) Illustration d’un participant équipé de dispositifs permettant l’étude des interactions corps-cerveau, grâce à l’enregistrement simultané de l’activité électrique du cerveau (électroencéphalographie), de l’estomac et du cœur (seuls les fils des capteurs sont visibles sur la photo), ainsi que de l’état physiologique par la mesure de la conductance électrodermale (à l’aide des capteurs placés sur la main gauche), tout en réalisant une tâche cognitive à l’aide d’un ordinateur et d’un boîtier de réponse. Note : La figure a été conçue en partie avec l’application BioRender.

Notes

4.

Les récepteurs PIEZO sont des canaux ioniques situés dans la membrane cellulaire, qui sont activés par des stimuli mécaniques. Les récepteurs PIEZO1 interviennent notamment dans la détection de la pression artérielle, tandis que les récepteurs PIEZO2 jouent un rôle essentiel dans le toucher et le contrôle de la posture.

+ -

5.

Par exemple, le cortex cingulaire antérieur participe à la fois à l’intéroception, à l’attention et au contrôle cognitif, tandis que le cortex pariétal contribue à la proprioception et au contrôle de l’inhibition.

+ -

L’intérêt scientifique pour les interactions corps-cerveau s’est fortement accru au cours des vingt dernières années, culminant en 2021 avec l’attribution du prix Nobel de physiologie ou médecine au professeur Ardem Patapoutian pour ses travaux sur les récepteurs PIEZO4, impliqués dans la transmission des signaux mécaniques issus des organes vers le système nerveux. Cependant, l’attention portée aux interactions corps-cerveau varie considérablement selon les disciplines médicales et scientifiques et reste, à notre connaissance, encore peu développée dans la recherche biomédicale de défense.

B. Influence des signaux corporels sur la cognition

Les signaux corporels influencent le fonctionnement du cerveau, car leur traitement est assuré par les mêmes structures cérébrales que celles impliquées dans les fonctions cognitives5. De plus, l’intégration de ces signaux au niveau cérébral est essentielle pour réguler le fonctionnement des organes et maintenir un état physiologique interne stable, compatible avec la vie et adapté aux besoins de l’organisme. Enfin, certains organes, tels que le cœur ou l’estomac, présentent une activité électrique propre, susceptible d’influencer l’activité électrique cérébrale qui sous-tend les fonctions cognitives.

Les premiers travaux démontrant l’impact des signaux corporels liés à l’intéroception sur la cognition remontent aux recherches du professeur Antonio Damasio, dont la théorie des marqueurs somatiques postule que le traitement des signaux intéroceptifs (appelés « marqueurs somatiques ») influence la prise de décision [3]. Depuis, de nombreuses études ont mis en évidence l’influence des signaux cardiaques et respiratoires sur différentes fonctions cognitives, notamment la perception, la mémoire et l’inhibition [4]. Par exemple, une information visuelle ou auditive est détectée plus facilement lorsqu’elle est présentée pendant la phase de relaxation du muscle cardiaque plutôt que durant sa contraction. De même, de nombreux travaux ont étudié l’influence des signaux corporels impliqués dans la posture et l’orientation spatiale sur la perception. Cet intérêt s’explique en partie par leur contribution à la compréhension et à la prévention des causes humaines d’accidents aéronautiques, qui résultent fréquemment d’un mécanisme de désorientation spatiale induit par une illusion sensorielle. Ces illusions sensorielles, observées lors de perturbations des signaux corporels, par exemple lorsqu’un pilote de chasse est exposé à de fortes accélérations (comme lors du catapultage depuis un porte-avions), illustrent le rôle déterminant des signaux corporels dans le fonctionnement du cerveau et les capacités cognitives.

C. Rôle des signaux corporels dans les émotions

Les recherches en neurosciences ont également montré que les interactions corps-cerveau jouent un rôle central dans la genèse et la régulation des émotions. À la fin du  XIXe siècle, le psychologue William James a proposé de définir l’émotion comme la perception consciente des changements physiologiques internes du corps, comme par exemple l’augmentation de la fréquence cardiaque en réponse à la peur. De nombreuses études ont depuis montré que les signaux corporels, comme la fréquence cardiaque ou la pression artérielle, sont étroitement corrélés aux états émotionnels [5]. Les études d’imagerie cérébrale indiquent également que le traitement des signaux corporels et la régulation émotionnelle mettent en jeu des régions cérébrales communes, notamment l’insula et le cortex cingulaire antérieur [6, 7], qui traduisent les réponses physiologiques en ressentis émotionnels.

Autrement dit, les signaux corporels relatifs à l’état physiologique interne constituent le substrat sensoriel des émotions. Enfin, il a été démontré que les différences interindividuelles dans la capacité à réguler ses émotions sont partiellement liées à la variabilité de la perception et de l’interprétation des signaux cardiaques [8].

D. Dysfonctionnement des interactions corps-cerveau dans les maladies mentales et physiques

La qualité des interactions corps-cerveau est essentielle au bon fonctionnement du cerveau, tant pour la performance cognitive que pour la régulation émotionnelle. Dans le domaine de la santé, et plus particulièrement en psychiatrie, il a été montré que les difficultés de régulation émotionnelle observées dans plusieurs maladies impliquent une altération de la perception des signaux corporels [9]. Cela se traduit par un inconfort ou une détresse psychologique liés à des sensations corporelles inhabituelles (palpitations, essoufflement), qui motivent souvent les patients à consulter leur médecin ou à se rendre aux urgences.

Dans le trouble de stress post-traumatique (TSPT), par exemple, les patients présentent des symptômes d’hypervigilance associés à des sensations corporelles typiques de la peur (accélération des battements cardiaques, hypersudation), en l’absence de danger réel, entraînant une souffrance psychologique marquée. Le TSPT est désormais considéré non plus seulement comme une maladie affectant les circuits neurobiologiques de la peur, mais également comme un trouble de l’intégration sensorielle [10], impliquant notamment un dysfonctionnement de la proprioception [11], susceptible de contribuer aux symptômes d’hypervigilance, aux difficultés de régulation émotionnelle et aux altérations des fonctions cognitives.

Cependant, les dysfonctionnements des interactions corps-cerveau ne se limitent pas aux maladies psychiatriques et pourraient également jouer un rôle dans certaines maladies physiques. Dans un travail récent consacré au coup de chaleur d’exercice (CCE), problème de santé qui peut survenir lors d’un effort physique intense (ex. : marche, course) dans un environnement chaud et humide, nous avons mis en évidence un lien entre la qualité de l’intéroception et la survenue du CCE [12]. Les militaires ayant un antécédent de CCE présentaient un niveau subjectif d’intéroception plus faible que ceux sans antécédent. Ces résultats suggèrent que l’altération de la qualité des interactions corps-cerveau, se traduisant par une difficulté à percevoir les signaux corporels de fatigue ou d’hyperthermie, peut conduire à la poursuite de l’effort au-delà des limites physiologiques et favoriser la survenue du CCE.

E. Variabilité interindividuelle de la qualité des interactions corps-cerveau

Les études menées chez l’Homme montrent que la qualité des interactions corps-cerveau varie considérablement d’un individu à l’autre. Loin d’être un obstacle, cette variabilité représente un facteur déterminant pour comprendre pourquoi les individus diffèrent en termes d’état de santé, de performance cognitive et de capacité à réguler les émotions.

Dans le cadre de la recherche biomédicale de défense et de ses applications pour les armées, cette variabilité interindividuelle ouvre la voie au développement d’outils plus précis pour déterminer des profils individuels [gd1.1], de dispositifs de suivi personnalisés et d’interventions ciblées, que ce soit pour l’entraînement, la prévention des risques ou le maintien en condition opérationnelle.

III. Études de cas : de la recherche expérimentale aux applications opérationnelles

Plusieurs études menées par l’IRBA explorent les interactions corps-cerveau, avec pour objectif d’améliorer l’évaluation des risques et de développer des stratégies innovantes de prévention des blessures liées aux activités physiques militaires.

Les études présentées dans cet article s’appuient sur un modèle neuroscientifique qui place la proprioception, composante des interactions corps-cerveau impliquée dans la posture, et la conscience corporelle, qui désigne la capacité à prêter attention aux signaux corporels, au centre de la boucle de contrôle postural et de la prévention des chutes (Figure 2).

Fig. 2. Modèle illustrant le rôle de la proprioception et de la conscience corporelle dans la prévention des chutes. La zone grisée représente le cerveau, qui intègre les signaux corporels provenant de différents systèmes sensoriels (proprioception, vision, oreille interne) afin de contrôler les muscles posturaux et d’orienter le corps par rapport à la gravité, ce qui permet de prévenir la chute. L’attention portée aux signaux corporels augmente la conscience corporelle, laquelle détermine la qualité des informations proprioceptives disponibles pour le contrôle postural. Une conscience corporelle et une proprioception de bonne qualité favorisent un meilleur équilibre et réduisent le risque de blessures liées aux chutes.

Les hypothèses scientifiques qui découlent de ce modèle sont les suivantes :

• L’évaluation de la qualité de la proprioception via l’analyse de la posture pourrait permettre de prédire le risque de blessure par chute ;

• Une intervention visant à améliorer la conscience corporelle posturale pourrait améliorer la qualité du contrôle postural et réduire le risque de blessure par chute.

La prédiction et la prévention des blessures par chute constituent un enjeu majeur pour les armées. La prévalence des blessures des membres inférieurs est particulièrement élevée au cours des activités physiques militaires, aussi bien chez les jeunes engagés volontaires (15-20%) qu’au sein des unités opérationnelles ou lors des épreuves de sélection des unités spécialisées (30-45%) [13]. Au-delà de leurs conséquences sur la santé du combattant, ces blessures ont un impact direct sur la capacité opérationnelle des forces, en raison des inaptitudes qu’elles entraînent, et représentent également un coût économique non négligeable pour les armées [14].

A. Étude STAC : Prédire le risque de blessure par chute au stage Commando Marine grâce à l’analyse de la posture en machine learning

L’étude STAC est née du constat, établi à partir des données épidémiologiques du Service de Santé des Armées (SSA), que les blessures par chute représentent la première cause d’échec lors du stage de sélection des commandos marine [15]. Ces chutes surviennent dans un contexte d’activités physiques particulièrement exigeantes (port de charges lourdes, manque de sommeil, parcours d’obstacles en hauteur et avec des conditions météorologiques défavorables) qui mettent fortement l’équilibre postural sous contrainte.

Dans cette étude, la question de recherche était la suivante : peut-on identifier à l’avance les candidats les plus à risque de blessure par chute grâce à une mesure objective, simple et rapide de leur équilibre postural ?

Pour y répondre, nous avons évalué l’équilibre postural au repos chez 99 participants avant le début du stage, à l’aide de la posturographie. Concrètement, chaque candidat restait debout, immobile et les yeux fermés sur une plateforme de force pendant une minute. L’appareil enregistrait la trajectoire du centre de pression, correspondant à la projection au sol du centre de masse du corps (Figure 3). Même immobile, le corps oscille légèrement, et l’analyse de ce signal postural, via le calcul de plusieurs indicateurs (amplitude, vitesse, régularité, etc.), permet de quantifier le contrôle de la posture. Nous avons ensuite utilisé une méthode d’intelligence artificielle, le machine learning, pour identifier les variables posturales les plus informatives, puis entraîné un réseau de neurones artificiels afin de prédire, pour chaque candidat, la probabilité d’être victime d’une blessure par chute pendant le stage. Nos résultats montrent que le modèle prédictif atteint une précision de 75%, soit une prédiction correcte chez trois participants sur quatre, nettement supérieure au hasard.

S’ils sont confirmés sur des échantillons plus larges et dans d’autres contextes d’activités militaires, ces résultats ouvrent des perspectives opérationnelles particulièrement intéressantes. Un dépistage réalisé en amont du stage de sélection, reposant sur un outil combinant posturographie et analyse automatisée, pourrait aider les équipes médicales et les encadrants à identifier les profils à risque et à mettre en place des contre-mesures ciblées (par exemple, un renforcement de la proprioception), ce qui constitue l’objet de la seconde étude présentée dans la suite de cet article.

Fig. 3. (A) Plateforme de force utilisée pour la posturographie. (B) Exemple de signal postural recueilli après filtrage et normalisation. Le signal postural représente la trajectoire du centre de pression du corps selon un axe médio-latéral (axe des abscisses) et antéro-postérieur (axe des ordonnées). L’origine des axes (0, 0) représente le milieu de la distance séparant les malléoles internes des chevilles.

B. Étude POSITION : Prévention de la blessure par chute grâce à l’amélioration de la conscience corporelle posturale

L’étude POSITION, menée par l’IRBA en collaboration avec cinq unités des forces spéciales (Groupement d’Intervention de la Gendarmerie Nationale, Commando Parachutiste de l’Air n°10, 1er Régiment de Parachutistes d’Infanterie de Marine, 13e Régiment de Dragons Parachutistes, et École des fusiliers marins et commandos marine), teste une intervention visant à améliorer la conscience corporelle posturale, avec pour objectif final de réduire les blessures par chute au cours des stages de sélection de ces unités.

Cette intervention s’appuie sur le programme d’Optimisation des Ressources des Forces Armées (ORFA), anciennement appelé Techniques d’Optimisation du Potentiel (TOP), déjà utilisé dans les armées pour la préparation mentale et la récupération. Le format de l’intervention est volontairement allégé afin de rester compatible avec le rythme intense des stages de sélection : l’intervention comprend cinq séances collectives d’environ une heure, réparties sur trois semaines, associant des exercices de respiration et de body scan réutilisables avant ou pendant l’effort. Afin d’isoler l’effet spécifique de cette intervention sur la conscience corporelle posturale, un groupe contrôle a été mis en place, proposant des séances axées sur des contenus cognitifs non corporels, tels que la créativité ou la résolution de problèmes.

L’efficacité de l’intervention est évaluée chez environ cinq cents participants, au cours des stages de sélection réalisés sur deux années au sein de ces unités des forces spéciales. Les mesures sont réalisées au début, pendant et à la fin de l’intervention, et incluent l’évaluation de l’équilibre postural (par posturographie), de la conscience corporelle posturale (à l’aide de questionnaires), des indicateurs de stress et de récupération, ainsi que du taux réel de blessures par chute survenues durant les stages de sélection.

Dans cette étude, l’hypothèse de recherche est double : (i) renforcer la conscience corporelle posturale pourrait améliorer le contrôle de la posture; (ii) ce gain pourrait se traduire par une diminution du nombre de blessures par chute. Si cette hypothèse se confirme, nous devrions observer une modification mesurable des indicateurs posturaux, une augmentation du niveau de conscience corporelle posturale, ainsi qu’une réduction des blessures par chute chez les stagiaires ayant bénéficié de l’intervention, par rapport au groupe contrôle.

En résumé, après avoir montré avec l’étude STAC qu’il était possible d’identifier des profils à risque de blessure à partir d’une mesure objective de la posture, l’étude POSITION vise à déterminer si un entraînement ciblé de la conscience corporelle posturale peut effectivement modifier cette trajectoire et réduire la survenue de blessures. La collecte de données s’est récemment achevée, et l’analyse des résultats est actuellement en cours.

IV. Conclusion

Au terme de cet article, notre ambition était de montrer en quoi l’étude des interactions corps-cerveau éclaire à la fois la compréhension de certaines maladies mentales et physiques susceptibles d’affecter les militaires, ainsi que l’identification des facteurs déterminants d’une performance cognitive optimale en contexte opérationnel.

L’argument central est que la qualité des interactions corps-cerveau constitue une ressource essentielle, capable de réduire le risque de blessures et de maladies, et d’améliorer les capacités cognitives du combattant, tant à l’entraînement qu’en opération.

Le programme de recherche sur les interactions corps-cerveau mené à l’IRBA poursuit deux finalités complémentaires. La première vise à produire des connaissances scientifiques solides sur les liens entre les interactions corps-cerveau, la santé et la cognition. La seconde consiste à évaluer l’efficacité d’interventions centrées sur le corps pour préserver la santé et les capacités cognitives du combattant. Ces travaux s’inscrivent dans une mission plus large de conseil au commandement, visant à fournir des éléments probants pour éclairer les décisions des chefs militaires sur des problématiques au croisement des neurosciences et de la capacité opérationnelle.

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7. BERNTSON, G. G. et KHALSA, S. S., « Neural circuits of interoception », Trends in Neurosciences, vol. 44, n° 1, 2021, p. 17-28.

8. CRITCHLEY, H. D. et GARFINKEL, S. N., « Interoception and emotion », Current Opinion in Psychology, vol. 17, 2017, p. 7-14.

9. KHALSA, S.S. et VERDONK, C., « Interoception and Mental Health », dans MURPHY, J. et BREWER, R. (dir.), Interoception: A Comprehensive Guide, Springer, 2024, p. 265-316.

10.FLEMING, L. L., HARNETT, N. G. et RESSLER, K. J., « Sensory alterations in post-traumatic stress disorder », Current Opinion in Neurobiology, vol. 84, 2024, article 102821.

11.KEARNEY, B. E. et LANIUS, R. A., « The brain-body disconnect: A somatic sensory basis for trauma-related disorders », Frontiers in Neuroscience, vol. 16, 2022, article 1881.

12.VERDONK, C. et al., « A psycho-cognitive model for exertional heatstroke: theory and preliminary testing using self-report measures in a case-control study », medRxiv, publié en ligne le 16 août 2022.

13.OBLIGI, L. et al., « Position: A study protocol for the prevention of fall injuries in French special forces selection courses using a body-centered intervention », PLOS One, vol. 18, n° 10, 2023, article e0290241.

14.RESSORT, T. et al., « Les affections en service liées aux sports chez les militaires français », Santé Publique, vol. 25, n° 3, 2013, p. 263-270.

15.VERDONK, C. et al., « Posture analysis in predicting fall-related injuries during French Navy Special Forces selection course using machine learning: a proof-of-concept study », BMJ Military Health, 2023, article e002542.

Le contrôle du corps par le cerveau et les effets des dysfonctions intéroceptives. Exemple du coup de chaleur d’exercice

Emmanuel Sagui
Professeur agrégé et médecin,
Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Marion Trousselard
Médecin-chef des services®, professeure agrégée,
chercheuse au Human Adaptation Institute
et à l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Notes

1.

Le sodium (Na+) est un des sels minéraux indispensables au bon fonctionnement de l’organisme. Comme la plupart des sels minéraux, il est éliminé par la sueur. Lors d’efforts de longue durée, et plus encore lorsque le climat est chaud et humide, la quantité de sodium perdue par la sueur peut abaisser sa concentration sanguine en dessous des valeurs nécessaires : on parle d’hyponatrémie.

+ -

1. Introduction

Le coup de chaleur d’exercice (CCE) est l’affection la plus grave du spectre des maladies liées à la chaleur pouvant survenir lors de compétitions sportives ou d’activités physiques, notamment dans des contextes spécifiques tels que l’entraînement militaire [1]. Si l’incidence du CCE est relativement faible dans les compétitions sportives [2], le CCE pourrait devenir un enjeu majeur de santé à l’avenir en raison du réchauffement climatique. Dans l’armée française, il est soumis à la surveillance épidémiologique du CESPA (Centre d’Epidémiologie et de Santé Publique des Armées) depuis 1989, qui relève un taux d’incidence compris entre 18 et 36 cas pour 100.000 militaires. Par extrapolation, cette incidence laisse envisager un nombre de cas par an compris entre 40 et 100. Dans cette population militaire, le profil type est un jeune homme de 26 ans issu de l’armée de Terre avec un bon niveau physique (3000 m au Cooper) [3]. Le public militaire concerné (jeune, sain et sportif), les conséquences potentiellement fatales et la question de l’aptitude post-CCE en font un sujet d’intérêt dont la prévention est un enjeu important, notamment dans les armées.

2. Définition

Le CCE peut être défini par une encéphalopathie d’exercice liée à une hyperthermie non compensée, pouvant entraîner le décès [4, 5]. Chaque terme a son importance :

• L’exercice doit être prolongé, c’est-à-dire durer au moins 20 minutes. Le corollaire est qu’un malaise sur une épreuve physique de courte durée, comme un test de Cooper, n’est pas un CCE.

• L’hyperthermie est définie par une température corporelle au moins supérieure ou égale à 40,5°C selon la majorité des auteurs [6]. La température doit être mesurée en intrarectal. L’hyperthermie est nécessaire, mais non suffisante. Une température de 40,5°C et plus sans aucun signe neurologique a pu être observée lors d’un marathon [7].

• L’encéphalopathie est nécessaire dans la définition du CCE, mais sa présence n’est pas spécifique. En effet, une hyponatrémie d’effort1 (observée si le sportif boit sans sensation de soif lors d’un effort de longue durée), une infection concomitante ou un malaise post-effort peuvent entraîner un malaise avec perte de connaissance, sans qu’il soit possible de les différencier autrement qu’avec des arguments anamnestiques. Il existe un gradient clinique de cette encéphalopathie, qui commence par une irritabilité, jusqu’à une confusion, puis la survenue d’une perte de connaissance par coma. Fait important, le signe clinique le plus pertinent est l’anosognosie, c’est- à-dire l’incapacité qu’a le sujet à reconnaître le caractère pathologique de sa condition [8].

• Enfin, un CCE est grave, voire mortel, s’il n’est pas traité à temps. Le corollaire en est qu’une prise en charge adaptée et précoce permet de renverser complètement le pronostic, avec zéro décès et zéro séquelle. Par adaptée, l’immersion dans l’eau glacée est le traitement de référence, et aucune autre méthode n’est aussi efficace. Par précoce, c’est « le plus vite possible ». Le terme de « golden hour » a parfois été employé pour signifier qu’aucune complication grave ne survenait si une prise en charge adéquate était mise en place dans la première heure [11]. Ce terme pourrait aussi être remplacé par « time is brain », par analogie avec la prise en charge de l’infarctus cérébral à la phase aiguë, qui doit être la plus précoce possible.

3. Physiologie

3.1 L’élimination de la chaleur

Le rendement énergétique du muscle est d’environ 25 à 30%, soit moins qu’un moteur thermique, qu’il soit à essence (35%) ou diesel (45%)! Tout le reste de l’énergie utilisée est dissipé en chaleur. Pour éliminer cette chaleur, quatre moyens existent, les trois premiers étant purement physiques. Pour ces trois moyens physiques, le gradient de chaleur est bidirectionnel : cela signifie que la chaleur peut être transférée dans les deux sens, donc du milieu extérieur au sujet et du sujet vers le milieu extérieur. Cette propriété sera utilisée dans le traitement du CCE.

1. La conduction : c’est un transfert de chaleur entre deux corps en contact. Ce moyen est négligeable dans l’air (3% au repos) et passerait par les semelles du sujet. Il en serait tout autrement si les conditions étaient différentes. Par exemple, en cas d’avalanche, le gradient de température serait « inversé » et massif en raison de la surface de contact.

2. La convection: le transfert de chaleur se fait via un « fluide », qu’il soit liquide ou gazeux. En pratique, ce sont les échanges thermiques avec l’air envi- ronnant. Les paramètres de transfert de chaleur dépendent de la nature et de la vitesse du fluide. Concernant sa nature, les transferts sont 25 fois plus importants dans l’eau que dans l’air, ce qui explique l’efficacité du refroidissement du sujet par immersion dans de l’eau glacée plutôt que par ventilateur. La vitesse du fluide est corrélée à la vitesse du transfert, ce qui explique la plus grande facilité à pédaler qu’à courir en plein été, à condition de ne pas monter un col…

3. La radiation est le transfert de chaleur via le rayonnement infrarouge. C’est le principal mode de transfert de chaleur au repos, mais pas à l’effort. Certaines conditions environnementales peuvent majorer la radiation, comme un temps nuageux ou une surface goudronnée.

4. L’évaporation est le seul moyen non purement physique, mais aussi le principal mode de transfert de chaleur à l’effort. La seule limite à ce moyen sera la nature de l’air ambiant, qui devra « accepter » les molécules d’eau. L’humidité relative, qui dépend aussi de la température de l’air, devra donc être inférieure à 100%.

3.2 La régulation de la chaleur produite

La régulation de la chaleur comprend trois composantes: des informations entrantes qui vont donner au cerveau la température du corps, un peu comme des sondes thermiques ; une centrale de commande, agissant comme un thermostat, et des informations sortantes, qui vont agir sur l’élimination de la chaleur.

Les informations entrantes sont des capteurs de température dans la peau, la paroi des gros vaisseaux veineux et des viscères, mais aussi dans le cerveau (dans une zone particulière, qui est l’aire préoptique dans l’hypothalamus antérieur).

Le thermostat se situe dans l’hypothalamus et comprend, tout comme une climatisation réversible, un module « froid » (comment adapter le corps face à une exposition au froid) et un module « chaud », qui nous intéresse ici, qui adapte le corps face à une exposition au chaud.

Les informations sortantes vont contrôler certains vaisseaux sanguins et les glandes sudoripares pour mettre en œuvre les deux mécanismes permettant l’évacuation de la chaleur, la vasodilatation et la sudation.

4. Psychophysiopathologie

4.1 Les conséquences sur l’organisme

La perte du contrôle de l’hyperthermie dans un contexte d’activité physique intense va induire toute une cascade d’événements qui, non stoppés ou traités à temps, peuvent générer des séquelles irréversibles et même conduire au décès. L’ischémie d’effort du tube digestif majore la perméabilité de la paroi intestinale, permettant le passage de lipopolysaccharides (issus du microbiote), ayant une activité pro-inflammatoire. Cette ischémie, couplée à cette inflammation, touche également le foie et le rein, induisant une insuffisance de ces deux organes, puis un syndrome de défaillance multiviscérale pouvant être mortel sans traitement.

Fig. 1. exemple de prises en charge sur le terrain (à gauche) dans une antenne médicale (à droite). Source : Dr Bertrand Renolleau, médecin du sport, archive de l’antenne médicale de Chambéry

4.2 Comment fabriquer un coup de chaleur d’exercice ?

Un CCE est la résultante de plusieurs facteurs [4] :

– Des facteurs extrinsèques, qui sont la contrainte environnementale (température ambiante, hygrométrie, vêtements) et des contraintes liées à l’exercice (intensité et durée). Il n’y a pas de CCE pour un effort de moins de 20 min (mais des malaises d’autres origines peuvent survenir !), et la meilleure façon de produire un CCE est de programmer un exercice long, intense, par temps chaud, couvert, dans une ambiance humide, avec des vêtements non adaptés.

– Des facteurs intrinsèques, c’est-à-dire liés à l’individu. Ces facteurs peuvent à leur tour se décliner en facteurs prédisposants (par exemple, la capacité physique du sujet, comprenant son potentiel musculaire, son microbiote) et en facteurs précipitants, qu’ils soient physiques (sommeil, entraînement, pathologie intercurrente) ou cognitifs. C’est ce dernier point qui est le plus important, comme l’ont montré des travaux très récents [12]: la discordance entre la « capacité » de l’individu à réaliser l’exercice telle qu’il se l’imagine et sa capacité réalisable. Cette discordance autorise l’hypothèse d’un déséquilibre de la balance entre bénéfices perçus de « faire un temps » et coût physiologique de cette performance, dans lequel les informations corporelles pourraient être impliquées.

4.3 L’hypothèse du rôle de la conscience corporelle dans le CCE dans le contexte de la marche commando.

Bien que les mécanismes thermophysiologiques du CCE soient bien décrits, les travaux récents soulignent l’importance des déterminants psychocognitifs dans sa genèse, notamment le rôle du traitement cérébral des signaux corporels, de la motivation et de la régulation attentionnelle. Un modèle qui conceptualise le CCE comme la conséquence d’un déséquilibre entre les coûts physiologiques de l’effort et les bénéfices perçus a été évalué. Il suggère que le déséquilibre est modulé par les processus neurocognitifs impliqués dans la perception du corps et la gestion de l’effort en situation. L’activité physique ajustée pendant la marche commando est posée comme un compromis coûts–bénéfices fragile sous contrainte militaire. Dans les environnements militaires, l’activité physique est rarement une simple mobilisation physiologique: elle s’inscrit dans une dynamique de performance, d’évaluation et de compétition. La marche commando illustre parfaitement cette réalité. L’atteinte d’un objectif chronométré ou l’obtention d’une qualification conditionne souvent l’engagement des militaires, entraînant une surestimation des bénéfices associés à la performance. Ce biais motivationnel peut altérer la capacité de l’individu à réévaluer en continu le rapport entre coûts physiologiques (fatigue, hyperthermie, charge cardiorespiratoire) et bénéfices attendus. Ainsi, dans ce cadre, l’effort n’est plus régulé uniquement par les signaux internes, mais également – et parfois prioritairement – par la valeur subjective attribuée à la performance.

Une étude a été réalisée pour mettre à l’épreuve ce modèle. 51 militaires ayant eu un CCE lors d’une marche commando (cas) ont été comparés à 43 militaires appariés en âge et en sexe qui n’ont jamais eu de CCE à l’issue de cette épreuve (témoins) sur des variables psychocognitives ciblant la perception des signaux corporels, la motivation et la régulation attentionnelle par la qualité de fonction- nement de pleine conscience (mindfulness).

– La motivation est considérée comme un déterminant essentiel de la persistance dans l’effort. La théorie de l’auto-détermination distingue motivation intrinsèque et extrinsèque et en propose une organisation en continuum qualitatif. Toutefois, l’étude cas-témoins menée dans ce travail montre que la motivation, considérée comme un trait stable de personnalité, ne discrimine pas les militaires ayant présenté un CCE. Cette absence de différence suggère que le facteur motivationnel impliqué dans la survenue d’un CCE relève peut-être non d’un trait de personnalité, mais d’une motivation situationnelle, c’est-à-dire d’un état transitoire déclenché par le contexte, l’enjeu ou la dynamique de groupe. Cette nuance est cruciale pour les neurosciences appliquées aux opérations, car elle oriente l’analyse vers des processus décisionnels contextuels plutôt que des caractéristiques psychologiques stables.

– Le point central du modèle repose sur la conscience corporelle intéroceptive, définie comme la capacité à percevoir, analyser et interpréter les signaux issus du corps. L’intéroception repose sur des mécanismes neurocognitifs bien établis, impliquant notamment l’insula, le cortex cingulaire antérieur et les réseaux de régulation attentionnelle. Dans cette étude, la conscience corporelle, évaluée par la mesure des compétences intéroceptives, est plus faible chez les militaires ayant présenté un CCE. Les résultats montrent de manière significative que les militaires ayant déjà présenté un CCE présentent un déficit significatif d’intéroception par rapport aux témoins. Quatre dimensions sont particulièrement altérées: 1) la détection et l’écoute des signaux faibles du corps, 2) la capacité à maintenir l’attention sur les sensations corporelles, 3) l’utilisation active des signaux corporels pour ajuster l’effort, et 4) la mise en lien émotions–sensations. Ces altérations suggèrent que les sujets à risque de CCE se caractériseraient par une cartographie interne du corps moins précise et une difficulté à distinguer les signaux physiologiques de bas niveau des signaux précurseurs du danger (hyperthermie, tachycardie, altération cognitive initiale). Les travaux de Meyniel (2013) éclairent ce mécanisme : l’insula encode un signal d’accumulation du coût conduisant à l’arrêt de l’effort à l’approche d’un seuil critique. Lorsque la motivation augmente, ce seuil est repoussé. Dans un contexte de faible intéroception, ce signal d’accumulation devient flou, retardé ou mal interprété, augmentant la probabilité de dépassement des limites thermotolérables.

– Le fonctionnement de pleine conscience agirait comme un modulateur potentiel des capacités intéroceptives. La pleine conscience, définie comme l’aptitude à prêter attention de manière intentionnelle et non jugeante aux sensations corporelles présentes, apparaît comme un facteur protecteur potentiel: les militaires ayant présenté un CCE (cas) présentent un trait mindfulness significativement inférieur aux témoins. Les pratiques de pleine conscience sont connues pour améliorer la précision des signaux intéroceptifs, augmenter la sensibilité aux variations cardiorespiratoires et favoriser la régulation émotionnelle. Leur intégration dans les entraînements militaires pourrait renforcer la capacité des soldats à détecter précocement les signes d’épuisement thermique.

5. Implications opérationnelles : vers un dépistage et une prévention neurocognitive

Deux perspectives concrètes émergent de ce modèle et des premiers résultats obtenus. La première cible la question du dépistage des sujets à risque. L’intégration d’outils évaluant l’intéroception (tels que le MAIA) dans les visites d’aptitude pourrait permettre d’identifier des profils vulnérables. Cela suppose cependant d’avoir au préalable défini et validé des seuils discriminants. La seconde vise à la prévention du CCE, par un entraînement à la pleine conscience. La mise en place de programmes spécifiques de pleine conscience ciblant les dimensions intéroceptives pourrait constituer une approche innovante pour réduire la survenue des CCE. Ce type d’entraînement renforcerait l’aptitude du militaire à détecter les altérations physiologiques induites par l’élévation thermique ou l’épuisement.

L’ensemble des éléments théoriques et expérimentaux présentés soutient l’idée que le CCE est moins la conséquence d’un excès de motivation durable que d’une défaillance neurocognitive dans le traitement des signaux corporels, défaillance exacerbée par le contexte opérationnel. Les études sont à poursuivre. Deux pistes de recherche majeures semblent particulièrement pertinentes. D’une part, il est nécessaire de mieux comprendre le rôle de la motivation situationnelle: les comportements à risque pourraient découler de dynamiques contextuelles modulant la valeur subjective de l’effort. D’autre part, l’impact de l’hyperthermie sur la cognition doit être considéré : l’hyperthermie induit des modifications de l’activité cérébrale altérant la perception des coûts physiologiques. Elle pourrait simultanément diminuer la sensibilité aux signaux d’alerte et perturber leur traitement, créant une vulnérabilité neurocognitive double.

Au final, cette approche ouvre des perspectives pertinentes pour la prévention, combinant dépistage des profils à risque, renforcement de l’intéroception et entraînement attentionnel, en intégrant pleinement les neurosciences cognitives dans les stratégies de protection du militaire face aux contraintes thermiques extrêmes.

Bibliographie

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2. STEARNS, R. L. et al ., « Incidence of Recurrent Exertional Heat Stroke in a Warm-Weather Road Race », Medicina (Kaunas), vol. 56, n° 12, 2020.

3. DURON-MARTINAUD, S. et al., Exertional heat strokes in the Armed Forces. Results from the medical surveillance. Year 2005-2011, Paris, French Ministry of Defense, 2012, p. 1-41.

4. SAGUI, E. et al., « Le coup de chaleur d’exercice revisité. Quoi de neuf? », Médecine et Armées, 2015.

5. CASA, D. J. et al., « Exertional heat stroke: new concepts regarding cause and care », Current Sports Medicine Reports, vol. 11, n° 3, 2012, p. 115-123.

6. AMERICAN COLLEGE OF SPORTS MEDICINE et al., « American College of Sports Medicine position stand. Exertional heat illness during training and competition », Medicine & Science in Sports & Exercise, vol. 39, n° 3, 2007, p. 556-572.

7. MARON, M. B., WAGNER, J. A. et HORVATH, S. M., « Thermoregulatory responses during competitive marathon running », Journal of Applied Physiology, vol. 42, n° 6, 1977, p. 909-914.

8. SAGUI, E. et al., « Coup de chaleur d’exercice: clinique et diagnostic », Médecine et Armées, vol. 40, n° 3, 2012, p. 201-205.

9. CASA, D. J. et al., « Cold water immersion: the gold standard for exertional heatstroke treatment », Exercise and Sport Sciences Reviews, vol. 35, n° 3, 2007, p. 141-149.

10.DEMARTINI, J. K. et al., « Effectiveness of cold water immersion in the treatment of exertional heat stroke at the Falmouth road race », Medicine & Science in Sports & Exercise, vol. 47, n° 2, 2015, p. 240-245.

11.HELED, Y. et al., « The “Golden Hour” for heatstroke treatment », Military Medicine, vol. 169, n° 3, 2004, p. 184-186.

12.VERDONK, C. et al., « Feeling the heat: Investigating interoception and motivation as risk factors for exertional heatstroke », Physiological Reports, vol. 13, n° 20, 2025, article e70529.

IV Partie

Interactions entre cerveaux et comportements de groupe

Les dysfonctions de groupe : hypothèses neurobiologies

Vincent Beauchamps
Médecin-en-chef, chercheur au département recherche,
expertise et formation aéromédicales de l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA)
et à l’UMR VIFASOM (Université de Paris).

Marion Trousselard
Médecin-chef des services®, professeure agrégée,
chercheuse au Human Adaptation Institute et à l’Institut de Recherche
Biomédicale des Armées (IRBA).

Thibaut Dondaine
Psychologue de classe normale®, maître de conférences,
Département de pharmacologie (CHU Lille) et chercheur à l’UMR
Neurosciences et Cognition (INSERM, Université de Lille).

Michaël Quiquempoix
Chercheur en neurosciences,
Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Fabien Sauvet
Médecin-en-chef, professeur agrégé, chef du Département recherche,
expertise et formation aéromédicales de l’Institut de Recherche
Biomédicale des Armées (IRBA) et à l’UMR VIFASOM (Université de Paris).

Notes

1.

LE BON, Gustave, La psychologie des foules, 1895, rééd., Books on Demand, 2018.

+ -

2.

ANZIEU, Didier et MARTIN, Jacques-Yves, La dynamique des groupes restreints, Paris, PUF, 1986.

+ -

3.

CZESZUMSKI, Arthur et al., Hyperscanning: A valid method to study neural inter-brain underpinnings of social interaction. Frontiers in Human Neuroscience, 2020.

+ -

4.

COLLINS, Thérèse, ANDLER, Daniel et TALLON-BAUDRY, Catherine (dir.), La cognition : du neurone à la société, Paris, Gallimard, 2018.

+ -

5.

INTERSTATE AVIATION COMMITTEE, Final Report TU-154M tail number 101, Republic of Poland, 2010.

+ -

6.

GOH, Juliana & WIEGMANN, Douglas, Human factors analysis of accidents involving visual flight rules flight into adverse weather. Aviation, Space, and Environmental Medicine, 2002.

+ -

7.

CAUSSE, Mickaël et al., Affective decision making under uncertainty during a plausible aviation task: An fMRI study. NeuroImage, 2013.

+ -

8.

OCHSNER, Kevin N. & GROSS, James J., The cognitive control of emotion. Trends in Cognitive Sciences, 2005.

+ -

9.

HOU, Yingying et al., Group polarization calls for group-level brain communication. NeuroImage, 2022.

+ -

10.

KARAU, Steven J. & WILLIAMS, Kipling D., Social loafing: A meta-analytic review and theoretical integration. Journal of Personality and Social Psychology, 1993.

+ -

11.

WALTER, Nora T. et al., A genetic contribution to cooperation: Dopamine-relevant genes are associated with social facilitation. Social Neuroscience, 2011.

+ -

12.

BOAL, Mark, The Kill Team: How U.S. soldiers in Afghanistan murdered innocent civilians. Rolling Stone, 2011.

+ -

13.

LANTOS, Dorottya & MOLENBERGHS, Pascal, The neuroscience of intergroup threat and violence. Neuroscience and Biobehavioral Reviews, 2021.

+ -

14.

CHANG, Linda W. et al., Effects of intergroup threat on mind, brain, and behavior. Current Opinion in Psychology, 2016.

+ -

15.

PAWINSKI, Michal, Unintended consequences of military cohesion. International Peacekeeping, 2017.

+ -

16.

CIKARA, Mina et al., Reduced self-referential neural response during intergroup competition predicts competitor harm. NeuroImage, 2014.

+ -

17.

CIKARA, Mina et al., Us versus Them: Social Identity Shapes Neural Responses to Intergroup Competition and Harm. Psychological Science, 2011.

+ -

18.

LOTTER, Leon D. et al., Revealing the neurobiology underlying interpersonal neural synchronization with multimodal data fusion. Neuroscience and Biobehavioral Reviews, 2023.

+ -

19.

WELSH, David T. et al., Overcoming the effects of sleep deprivation on unethical behavior: An extension of integrated self-control theory. Journal of Experimental Social Psychology, 2018.

+ -

20.

COMITE D’ETHIQUE DE LA DEFENSE, Avis portant sur le soldat augmenté, 2020.

+ -

21.

LU, Hongliang et al., Transcranial Electrical Stimulation Offers the Possibility of Improving Teamwork Among Military Pilots: A Review. Frontiers in Neuroscience, 2022.

+ -

22.

LI, Shiyi et al., Oxytocin and the punitive hub-dynamic spread of cooperation in human social networks. The Journal of Neuroscience, 2022.

+ -

23.

RED TEAM, Ces guerres qui nous attendent 2030-2060. Équateurs, 2022.

+ -

Tout phénomène ayant sa part d’ombre, il est apparu licite, si ce n’est essentiel, de s’interroger sur les dysfonctions de groupe au cours de la journée d’études portant sur l’étude des phénomènes de groupe co-organisés par l’IRBA et le CReC Saint-Cyr le 11 décembre 2024 à Paris. Gustave Le Bon recensait dans son ouvrage La psychologie des foules1 les caractéristiques de ce qu’il appelait la « loi psychologique de leur unité mentale ». Il écrivait notamment : « les sentiments transformés peuvent être meilleurs ou pires que ceux des individus dont la foule est composée ». Un peu caricaturale au regard des connaissances sociologiques et psychologiques actuelles, cette citation permet tout de même de rappeler que l’effet de groupe, que l’on perçoit généralement comme vertueux en environnement militaire, peut conduire à des pensées et des actes négatifs. Du simple humour de caserne aux exactions commises en contexte de guerre, nous n’aurions pas assez de ce court article pour recenser toutes les situations rapportées par l’Histoire ou même l’actualité récente, au cours desquelles des groupes d’individus ont fait montre d’un comportement critiquable, si ce n’est condamnable. Fait remarquable, ces mêmes individus ont souvent regretté ces comportements par la suite, alors qu’ils n’ont su les réfréner sur le moment, comme emportés par un élan collectif inconscient.

Un premier temps sera consacré aux avertissements de rigueur quant aux obstacles rencontrés dans l’étude des phénomènes neurobiologiques sous-tendant les dysfonctions de groupe. Puis, à l’aide d’exemples opérationnels, nous aborderons certains mécanismes intragroupes et intergroupes défaillants, ce qui nous permettra d’introduire des connaissances neuroscientifiques actuelles. Nous conclurons enfin sur les perspectives à venir de cette thématique de recherche pour le groupe militaire.

Difficultés de l’étude des groupes

Le premier écueil consiste d’abord à s’entendre sur ce qu’est un groupe. Nous choisissons ici de nous intéresser aux « petits groupes », dont les caractéristiques, certes un peu anciennes mais encore largement entendables, ont été décrites par Didier Anzieu et Jacques-Yves Martin2:

– « nombre restreint de membres » ;
– « poursuite en commun et de façon active des mêmes buts » ;
– « relations affectives pouvant devenir intenses entre les membres » ;
– « forte interdépendance des membres et sentiments de solidarité » ;
– « différenciation des rôles entre les membres » ;
– « constitution de normes, de croyances, de signaux et de rites propres au groupe ».

Il est généralement admis que l’on peut parler de groupe à partir de trois individus, et ce jusqu’à une vingtaine d’individus. Au-delà du nombre d’individus, on distingue le groupe primaire du groupe secondaire par le type de relations qui relient ses membres. Dans le premier, les relations sont proches et affectives (famille, amis, petit cercle), dans le second, les relations sont plus fonctionnelles, centrées sur une tâche ou un objectif (équipe de travail, classe, association). Ces définitions posent un groupe de combat ou un équipage aéronautique comme un groupe primaire, et une section ou un peloton comme un groupe secondaire. Pour chacun, il convient de considérer le groupe d’appartenance, celui auquel on appartient réellement, du groupe de référence, auquel on aimerait appartenir ou que l’on prend comme modèle. Cette vision fonctionnelle et identitaire du groupe s’oppose à la notion de groupe social, qui tend à inclure un très grand nombre d’individus autour d’une caractéristique commune (les Français, les supporters du Paris Saint-Germain, les personnes âgées…) mais pour lesquels on comprend sans difficulté que chacun des membres du groupe ne puisse pas avoir d’interaction avec l’ensemble des autres membres.

Une fois cette définition posée, la principale difficulté rencontrée quand on s’intéresse à la neurobiologie du comportement de groupe, c’est d’étudier simultanément plusieurs individus au-delà de l’analyse observationnelle et descriptive que constituent les champs de la sociologie et de l’anthropologie. En effet, la recherche biomédicale impliquant la personne humaine (RIPH) repose principalement sur des protocoles menés sur des échantillons d’individus, certes représentatifs d’une population cible, mais généralement étudiés séparément les uns des autres. Ainsi, des techniques d’exploration fonctionnelle telles que l’électroencéphalographie (EEG) ou l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) ont très largement contribué à la compréhension des processus cognitifs et à l’analyse dynamique des phénomènes neuronaux mis en jeu dans les territoires corticaux et sous-corticaux impliqués chez un individu. La multiplication des observations sur plusieurs individus permettait ensuite d’obtenir des moyennes représentatives d’un groupe donné, sans pour autant que le fonctionnement collectif du groupe lui-même soit analysé.

Les années 2000 ont cependant vu naître l’essor des approches dites d’hyperscanning3. Ces dernières reposent sur l’analyse synchrone des signaux obtenus chez plusieurs sujets impliqués simultanément dans une même interaction sociale. Leur apport a permis un véritable bond en avant dans la compréhension des mécanismes cérébraux mis en jeu dans ces phénomènes d’interaction sociale. Elles ont ainsi contribué à élargir le champ de la cognition sociale, qui étudie comment les individus perçoivent et comprennent le monde social, à travers des processus tels que la perception d’autrui, l’attribution causale, la catégorisation sociale ou la formation des stéréotypes. Cependant, leur utilisation ne permet encore aujourd’hui que d’étudier un très petit nombre d’individus (de l’ordre de deux à trois).

Pour autant, l’approche neurale ne peut à elle seule renseigner sur l’ensemble des phénomènes impliqués dans le comportement des groupes. Sans entrer trop dans les détails, il convient de rappeler que le champ des neurosciences est extrêmement vaste. Il implique une pluralité de méthodes d’étude allant de la génétique à la physiologie, en passant par la psychologie cognitive ou la neurobiologie4. Ce regard pluridisciplinaire intègre également l’analyse du langage comme outil d’interaction, vecteur de normes et d’identités, reflet des dynamiques de pouvoir ou encore construction du sens collectif et du sentiment d’appartenance. En ce sens, la compréhension des fonctions et des dysfonctions de groupe nécessite la mise en œuvre d’approches multimodales portées par des équipes pluridisciplinaires. La gestion de données massives, assistée par les nouveaux outils d’intelligence artificielle, offre de nouvelles possibilités et perspectives pour relever ce défi.

Décision et action de groupe : souvent pour le meilleur, parfois pour le pire

Nous proposons maintenant d’introduire une première vignette opérationnelle, qui va nous permettre d’évoquer des exemples de dysfonctions internes à un groupe. Le 10 avril 2010, un avion de transport Tupolev Tu-154 mis en œuvre par l’armée polonaise se crash lors de son atterrissage à Smolensk, en Russie, entraînant le décès immédiat des 96 passagers et membres d’équipage. Parmi les victimes, de nombreuses hautes autorités polonaises étaient présentes, à commencer par le président Lech Kaczyński. Les conditions météorologiques extrêmement dégradées sont largement à incriminer dans la causalité de cet accident. Mais le rapport d’enquête rédigé par la suite a souligné certains faits évocateurs de dysfonctions au sein de l’équipage dans un contexte de forte incertitude: l’absence de remontée orale des informations qui auraient pu faire avorter la tentative d’atterrissage, un contexte de forte pression favorisée par la présence des plus hautes autorités à bord de l’appareil, les enjeux géopolitiques majeurs de la mission ou encore la dilution du leadership d’un jeune commandant de bord en présence de son chef d’état-major5. Ce scénario nous permet de mettre en avant certains phénomènes étudiés par la science qui auraient pu participer à la compréhension d’une telle situation.

La prise de décision sous incertitude est un phénomène fréquemment rencontré dans les systèmes sociotechniques complexes. Décision à choix multiples, absence de solution évidente, pression sociale et/ou temporelle, ou encore environnement changeant sont autant de facteurs qui peuvent conduire à cet état de fait. Un individu seul peut y être exposé, mais on peut aisément comprendre son influence sur la dynamique d’un groupe dès lors que la personne en charge de l’autorité s’y trouve soumise. Son rôle dans l’accidentologie aérienne a été décrit lorsque les pilotes se trouvent exposés à des conditions météorologiques complexes par exemple6. Une équipe française a ainsi montré qu’en contexte d’incertitude, l’introduction d’une source de pression extérieure (financière en l’occurrence) avait tendance à renforcer le poids des interactions émotionnelles dans la prise de décision, au détriment d’un raisonnement plus rationnel, et que ce phénomène était associé à une inhibition du cortex préfrontal dorsolatéral7. Or, cette structure est justement connue pour son rôle dans le contrôle cognitif des émotions8.

La polarisation des choix d’un groupe comparativement aux choix des individus pris séparément peut ensuite induire un risky shift, c’est-à-dire une diminution collective de l’aversion au risque. Il a été montré que lorsque la prise de risque pouvait présenter un avantage, les membres d’un groupe avaient tendance à s’orienter plus souvent vers des décisions risquées que lorsqu’ils devaient décider seuls. En outre, ce changement comportemental était aussi associé à une diminution de l’activité électrique en regard du cortex préfrontal dorsolatéral, mais il était surtout observé un phénomène de synchronisation inter-cérébrale entre les membres du groupe9, c’est-à-dire une coordination inconsciente des ondes cérébrales entre les sujets.

Dans un tel contexte, il est courant d’observer chez certains individus de la paresse sociale, ou social loafing, c’est-à-dire une réduction de la motivation et des efforts dans le cadre collectif comparativement au cadre individuel ou coactif10. Ceci peut avoir pour conséquence de voir certains membres du groupe rester en retrait lorsqu’il faut prendre une décision. Ce phénomène est accentué par la dépersonnalisation induite par certains environnements professionnels, mais aussi par la dilution du leadership lorsque celui-ci n’est pas porté activement. Des différences interindividuelles phénotypiques (i.e., ensemble des caractéristiques observables d’un individu) ont été notées face à ce comportement.

Parmi les facteurs impliqués, la dopamine joue un rôle central : ce neurotransmetteur, lié au plaisir et à la motivation, intervient dans les mécanismes de récompense du cerveau. Une sensibilité dopaminergique plus ou moins marquée pourrait ainsi influencer la propension d’un individu à s’engager activement ou, au contraire, à se désinvestir dans un contexte collectif. Plus précisément, certains polymorphismes (i.e., variations génétiques naturelles entre individus, qui peuvent influencer certains traits physiques, biologiques ou comportementaux) au niveau des gènes codant pour le récepteur à la dopamine D2 (DRD2) ou pour la Catéchol-O-Méthyl-Transférase (COMT, enzyme responsable de la dégradation de la dopamine) semblent notamment associés au trait de facilitation sociale ou de paresse sociale11. Ceci permet de poser l’hypothèse d’une modulation plus ou moins marquée de l’action des structures dopaminergiques dans ce phénomène.

Conflits inter-groupes : « nous » versus « eux »

La dysfonction d’un groupe trouve généralement sa genèse dans la combinaison des mécanismes intra et interindividuels. Les conséquences peuvent cependant s’en ressentir au-dehors du groupe et être la source de conflits entre les groupes. Cela peut conduire à des situations dramatiques à l’image de cette seconde vignette que nous proposons: l’histoire de la tristement célèbre « Kill Team », survenue en Afghanistan en 2010. Plusieurs soldats d’une même section américaine se sont rendus coupables de nombreuses exactions à l’encontre de la population civile locale (violences, meurtres, outrages…). L’enquête, qui a mené à la condamnation judiciaire des auteurs de ces actes, a souligné le rôle central joué par le chef de section, sous-officier charismatique, qui serait allé jusqu’à récompenser certains de ses soldats en leur offrant publiquement des fragments des dépouilles de leurs victimes12. De tels épisodes de déchaînement de violence, parfois justifiés par une menace perçue (à tort ou à raison), sont souvent observés sur les théâtres de guerre ou lors de conflits sociaux. Ces phénomènes sont parfois amplifiés par les normes, croyances et rites internes aux groupes constitués, pouvant même, de façon paradoxale, en renforcer la cohésion interne. Les exemples sont nombreux lors des conflits passés et plus récents, sans se rattacher exclusivement aux groupes militaires. Ils ont parfois terni durablement l’image des armées et des opérations. Au-delà des sanctions judiciaires, ils ont été largement utilisés dans la guerre médiatique et cognitive et ont contribué à la remise en cause du bien-fondé des engagements par l’opinion publique.

Une excellente revue de la littérature a été menée pendant la crise de la COVID-1913, période d’incertitude mondiale qui a vu se durcir certains conflits entre groupes sociaux. Le but de ce travail était de synthétiser la somme des connaissances neuroscientifiques en lien avec les violences intergroupes, afin de créer un référentiel commun pour les futurs projets de recherche. Cet article pointait le rôle essentiel de la perception d’une menace, parfois reconstruite à travers une représentation imaginée, et qui a pour effet d’induire de multiples réponses souvent inadaptées par le groupe qui se sent agressé. La sensibilité à cette menace perçue semble reposer sur une chaîne complexe de neurotransmission, impliquant l’ocytocine, la sérotonine et/ou la testostérone, avec pour effet d’induire une facilitation sociale intragroupe et d’augmenter les comportements punitifs et agressifs entre les groupes14.

Parmi les réponses dysfonctionnelles observées, le désengagement moral et la déshumanisation de « l’autre » sont potentiellement à mettre en lien avec une forme de dépersonnalisation plus fréquemment rencontrée dans les environnements autoritaires et portés par une vision imposée de la cohésion15. Dans une étude en IRM fonctionnelle, l’augmentation de l’hostilité des sujets étudiés vis-à-vis des membres d’un autre groupe était corrélée négativement à l’activité du cortex préfrontal médian, structure impliquée dans les processus moraux. Ce résultat était uniquement observé lorsque les sujets agissaient en tant que membres d’un groupe16. Autrement dit, moins le cortex préfrontal médian était activé, plus les sujets faisaient montre d’un comportement hostile.

Le schadenfreude est une autre forme de réponse inadaptée. Elle correspond au plaisir ressenti face aux malheurs des autres, sous-entendu des personnes auxquelles ne s’identifie pas un individu. Une nouvelle fois, le rôle du système dopaminergique (impliqué dans les mécanismes de récompense et de motivation) a été montré dans ce phénomène. Il se manifeste via l’activation du striatum ventral17, associée à une diminution de l’activité au niveau de l’insula, structure généralement associée à l’empathie.

Ainsi, bien que de nombreux auteurs insistent, à raison, sur la fonction sociale du cerveau, force est de constater qu’il fait aussi le lit des comportements inadaptés. De manière extrêmement simplifiée, nous avons ici montré que plusieurs structures cérébrales semblaient impliquées dans les comportements dysfonctionnels de groupe. L’inhibition de l’activité du cortex préfrontal (associé au raisonnement et à la prise de décision) dans certaines circonstances, ou tout du moins une modulation de la balance d’activation entre différentes zones, peut induire une bascule d’une pensée raisonnée à une pensée guidée par les émotions, associée à un émoussement de la morale. D’autre part, les structures dopaminergiques (entre autres) semblent jouer un rôle dans le désengagement social au sein du groupe, avec un risque de « se laisser porter par le groupe », ou dans le plaisir à percevoir la souffrance des autres dès lors qu’une menace à l’encontre du groupe est ressentie. Ce dernier point souligne bien l’importance de prendre en compte les interactions émotions–cognition dans l’étude des comportements de groupe.

Perspectives

De nombreuses questions se posent aujourd’hui dans l’étude des mécanismes neurobiophysiologiques qui sous-tendent le comportement des groupes. Cela implique pour les chercheurs de développer des approches pluridisciplinaires et multidimensionnelles, avec pour ambition de cerner les réactions fines qui se jouent depuis la synthèse moléculaire intracellulaire jusqu’aux interactions interindividuelles complexes. Certaines équipes ont par exemple initié d’ambitieux travaux de méta-analyse, basés sur des approches dites de « data fusion multimodales », en s’appuyant sur des données issues tant de l’imagerie fonctionnelle cérébrale que de l’analyse moléculaire et génétique, afin de proposer des hypothèses mécanistiques au phénomène de synchronisation neurale interpersonnelle18.

L’acquisition de ces savoirs pourrait ensuite conduire à l’identification et à la mise en œuvre de contre-mesures permettant de prévenir l’apparition des dysfonctions de groupe. La recherche biomédicale de défense s’intéresse à identifier les moyens de mitigation à mettre en œuvre face aux contraintes spécifiques du milieu militaire, telles que les expositions thermiques extrêmes, la charge mentale et physique, ou encore la dette de sommeil. Le bénéfice attendu de ces contre-mesures est évalué, une nouvelle fois, au regard de la réponse individuelle. Or, l’impact de ces contraintes sur la cognition et le comportement pourrait aussi influencer négativement la synergie d’un groupe. Par exemple, le lien entre la dette de sommeil, contrainte fréquemment rencontrée en milieu militaire, et les comportements immoraux a été montré19. Il paraîtrait donc intéressant de valider l’apport des contre-mesures individuelles utilisées au profit des militaires (adaptation de l’équipement, aides cognitives, approches nutritionnelles…) à travers leur bénéfice pour le fonctionnement du groupe.

Cependant, dès lors qu’on cherche à optimiser le fonctionnement collectif d’un ensemble d’individus, il convient de se poser la question de ce qui est éthiquement acceptable, à l’image des réflexions menées sur le soldat augmenté20. Une rapide revue de la littérature scientifique en accès libre permet d’identifier des recherches dont les conclusions doivent interpeller les lecteurs avertis. À titre d’exemple, une équipe a évalué la possibilité de renforcer la collaboration entre les pilotes d’une patrouille d’avions militaires en influençant la synchronisation neurale interpersonnelle à l’aide de la stimulation transcrânienne21. Une autre équipe a démontré que la prise d’ocytocine par les acteurs centraux d’un réseau de plusieurs sujets pouvait renforcer les comportements collaboratifs au sein de ce réseau. Cependant, cette réponse était associée à une plus grande propension à punir les comportements non collaboratifs22. Un très large pan de la littérature dite d’anticipation s’est construit autour de cette thématique du contrôle social. Ce risque a notamment été identifié dans les réflexions menées par la Red Team23, groupe d’experts constitué à l’initiative de l’Agence innovation défense et chargé d’élaborer des scénarios afin de tester, challenger et évaluer les stratégies, les plans ou les systèmes de l’Armée française en adoptant le point de vue de l’adversaire. Il conviendra donc de faire preuve d’une vigilance éthique accrue dès lors qu’il sera question d’influencer activement le comportement d’un groupe, surtout à des fins militaires.

Conclusion

L’analyse des dysfonctions de groupe met en évidence la complexité des interactions humaines au sein des organisations militaires, où la cohésion et la loyauté, bien que nécessaires à la performance opérationnelle, peuvent parfois générer des dérives comportementales. Les progrès récents en neurosciences et en sciences cognitives offrent de nouvelles perspectives pour mieux comprendre les mécanismes qui sous-tendent ces phénomènes, depuis la modulation neurobiologique individuelle jusqu’aux dynamiques collectives. Toutefois, ces avancées imposent de préserver une approche globale, intégrant les dimensions psychologiques, sociales et éthiques propres au fonctionnement du groupe humain. Les technologies émergentes, notamment celles visant à influencer la cognition sociale ou la synchronisation interpersonnelle, appellent à une vigilance éthique renforcée, afin d’éviter tout glissement vers des formes de contrôle social contraires aux valeurs fondamentales du service des armes. Le développement d’approches pluridisciplinaires, associant neurosciences, psychologie, sociologie et ingénierie des systèmes humains, constitue une voie d’avenir pour renforcer la compréhension, la prévention et la maîtrise des phénomènes collectifs dans les environnements opérationnels. Ces travaux devront conserver pour finalité première la préservation de la responsabilité individuelle et du discernement moral, garants de l’éthique de l’action collective et de la crédibilité durable des forces armées.

Biais de groupe et enjeux opérationnels dans la planification militaire

Louise Giaume
Médecin urgentiste, doctorante en neurosciences,
réserviste à l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA)
et chercheur associée au CREC.

Martin Aubé
Commandant, officier mécanicien des matériels aériens, officier stagiaire de l’Ecole de Guerre.

« Le contenu de cet article représente une œuvre originale, qui reflète les positions personnelles de leurs auteurs et n’engage en aucun cas l’École de Guerre ou le ministère des Armées. »

La définition même du groupe repose sur l’idée de complémentarité informationnelle : les membres d’un collectif disposent, ensemble, d’un potentiel supérieur à celui d’un individu isolé pour définir précisément un problème, générer différentes options, rassembler et évaluer des informations pertinentes, sélectionner la meilleure alternative possible, puis l’exécuter s’ils le décident [1]. Cette vision normative du groupe comme « amplificateur de rationalité » a longtemps dominé les théories de la décision collective.

Pourtant, les recherches menées depuis les années 1960 ont progressivement remis en cause cette croyance. Elles montrent que la prise de décision en groupe n’est pas systématiquement plus rationnelle et peut même, dans certaines conditions, conduire à des décisions plus risquées ou moins adaptées que celles prises individuellement. Ces écarts s’expliquent en grande partie par l’émergence de biais de groupe, c’est-à-dire de distorsions cognitives et sociales partagées, issus des mêmes systèmes rapides et automatiques que les biais individuels, tout en étant amplifiés par la dynamique collective elle-même.

Les biais de groupe apparaissent lorsque les décisions ou les opinions des individus sont influencées par des processus interactionnels tels que la pression sociale, le désir de conformité, la hiérarchisation implicite des statuts ou encore une circulation imparfaite de l’information. Plusieurs biais ont été décrits dans la littérature et permettent d’éclairer ces mécanismes.

La pensée de groupe (groupthink) [2] désigne la tendance d’un collectif à rechercher le consensus à tout prix, au détriment d’une évaluation critique des alternatives disponibles. Décrite par Janis, elle conduit souvent à une illusion d’unanimité, à l’autocensure des opinions divergentes et, in fine, à des décisions sous-optimales.

Le biais de conformité [3] renvoie à la propension des individus à adopter les comportements, croyances ou jugements dominants au sein du groupe, principalement pour éviter le conflit ou préserver leur acceptation sociale. Ce mécanisme peut inhiber l’expression d’informations ou d’analyses pourtant pertinentes, mais minoritaires.

La polarisation de groupe [4] correspond à la tendance des collectifs à adopter des positions plus extrêmes que les préférences initiales de leurs membres. Cette polarisation peut s’exprimer par une prise de risque accrue ou, au contraire, par un conservatisme renforcé, selon la norme dominante du groupe et la direction initiale des opinions individuelles.

Le biais pro-endogroupe et les biais intra-groupe [5] renvoient aux mécanismes par lesquels les individus attribuent des caractéristiques plus positives, plus compétentes ou plus morales à leur propre groupe qu’aux groupes externes. Ces processus, décrits notamment par Sumner et Tajfel, structurent l’identité sociale et influencent profondément la manière dont les informations provenant de sources internes ou externes sont évaluées et intégrées.

Enfin, le biais d’autorité [6] se manifeste lorsque l’opinion d’un individu perçu comme légitime, expert ou hiérarchiquement supérieur est surévaluée, indépendamment de sa pertinence objective. Ce biais peut conduire à une acceptation non critique de certaines informations et à une réduction du débat contradictoire.

Parmi l’ensemble de ces biais, le biais de partage de l’information occupe une place centrale dans l’analyse de la décision collective [7]. Il désigne la tendance des groupes à consacrer l’essentiel de leurs échanges aux informations déjà connues de tous (i.e., les informations communes) au détriment des informations détenues par un nombre restreint de membres, pourtant souvent décisives pour la qualité de la décision. Ce biais met en évidence un paradoxe fondamental, illustré par le paradigme des profils cachés : un groupe peut disposer collectivement de toutes les informations nécessaires pour prendre la meilleure décision possible sans parvenir à les mobiliser efficacement, faute d’un partage équilibré et distribué de ces ressources informationnelles.

Plusieurs facteurs explicatifs ont été avancés pour rendre compte de ce biais. La recherche d’un consensus rapide, notamment sous contrainte temporelle, conduit fréquemment les groupes à privilégier les informations consensuelles, perçues comme socialement plus sûres. À cela s’ajoutent des motivations psychologiques individuelles, telles que le besoin d’acceptation sociale, la désirabilité sociale ou la préservation de la cohésion du groupe. Enfin, la structure même du groupe joue un rôle déterminant: l’homogénéité des préférences initiales tend à renforcer le biais, tandis que l’existence de dissensions, même lorsqu’elles ne portent pas sur la bonne solution, favorise un traitement plus approfondi de l’information et une meilleure qualité décisionnelle.

Pris ensemble, ces biais de groupe soulignent que la qualité d’une décision collective ne dépend pas uniquement des compétences individuelles ou du niveau d’expertise formelle des acteurs, mais de la manière dont le collectif organise la circulation de l’information, la gestion de la dissension et l’exercice de l’autorité. Dans les contextes où les décisions sont prises sous contrainte de temps, d’incertitude et de risque élevé, les dynamiques de groupe deviennent alors un déterminant central de la performance décisionnelle. Les mécanismes de conformité, de polarisation ou de hiérarchisation implicite des voix peuvent renforcer la cohésion apparente du groupe tout en affaiblissant sa capacité critique, exposant le collectif à des erreurs systémiques difficiles à détecter de l’intérieur.

Ces enjeux prennent une acuité particulière dans les organisations militaires fortement structurées et hiérarchisées, où la décision collective s’inscrit dans des chaînes de commandement, des routines opérationnelles et des rapports d’autorité clairement définis. Dans ces environnements, la recherche de rapidité, la nécessité d’un consensus opérationnel et la confiance accordée au leader peuvent favoriser l’émergence de biais de groupe, en particulier lorsque le partage d’informations critiques est partiel ou asymétrique. Comprendre ces mécanismes ne vise donc pas à remettre en cause le commandement ou la discipline, mais à éclairer les conditions dans lesquelles le collectif peut maintenir sa capacité d’analyse, d’adaptation et de remise en question face à des situations complexes. C’est à partir de ce cadre théorique que peuvent être interrogées les pratiques concrètes de prise de décision dans la planification militaire.

Ce questionnement s’avère particulièrement pertinent lorsque l’on observe les dynamiques à l’œuvre dans l’application de la Méthode de Décision Opérationnelle Tactique (MEDOT) au sein des états-majors de l’armée de Terre française. Ce processus séquentiel est conçu pour assurer un raisonnement objectif des états-majors dans un environnement opérationnel caractérisé par la volatilité, l’incertitude, la complexité et l’ambiguïté [8]. La MEDOT constitue à cet égard une tentative d’institutionnalisation de garde-fous cognitifs, en structurant la réflexion collective et en imposant des étapes formelles destinées à limiter l’emprise des intuitions, des routines et des biais individuels. Toutefois, dans ce contexte, les officiers traitants et les décideurs peuvent opérer une régression cognitive, favorisant l’acceptation des stéréotypes au détriment de l’analyse critique [9]. De plus, la structure hiérarchique fortement marquée et le besoin de cohésion peuvent paradoxalement fragiliser la rationalité du jugement du groupe.

Fig. 1. Méthode de décision opérationnelle tactique

L’un des phénomènes les plus marquants au sein de ces groupes restreints de planification est la polarisation des idées (convergence du groupe sur un point de vue plus extrême que le point de vue moyen des participants). Elle naît de la recherche de compétitivité ou d’audace, car le groupe, soumis à une illusion d’invulnérabilité, peut être tenté par des manœuvres excessivement risquées, déviant de la saine audace stratégique pour tomber dans le « coup de dés » [10]. Ce glissement est alimenté par deux facteurs. D’abord, un facteur psychologique, où les participants s’alignent sur les positions les plus radicales pour ne pas paraître timorés, dans ce milieu où la force et le courage sont valorisés face au danger. D’autre part, l’exposition répétée aux arguments majoritaires, issus de l’expérience et des connaissances opérationnelles des uns, limite l’expression de positions plus nuancées des autres [11].

Cette tendance à l’adoption de solutions extrêmes est étroitement liée au biais de partage d’informations qui limite fortement l’échange au sein des cellules de planification. Par exemple, les membres d’un état-major peuvent avoir tendance à se focaliser sur les modalités d’emploi des unités de manœuvre, car la formation commune des officiers d’états-majors est focalisée sur la manœuvre. En revanche, les réflexions sur les modalités plus techniques, comme l’emploi des appuis ou de la logistique, sont laissées aux spécialistes. Ces éléments de la manœuvre globale sont donc moins pris en compte par le groupe, malgré leur caractère dimensionnant. Cette absence de délibération en groupe sur des sujets d’experts est représentative d’un silence institutionnel et est un exemple frappant de la notion de profils cachés. Dès lors, la performance collective dépend moins de la masse d’informations que de la dynamique interactionnelle structurant la circulation effective de l’information au sein de l’état-major.

Le refus tacite de traiter certaines informations, notamment lorsqu’elles sont divergentes, constitue l’un des symptômes de la pensée de groupe. L’exemple historique de l’invasion de la Baie des Cochons est représentatif. Cet échec militaire est analysé comme une inhibition des conseillers du président Kennedy et une absence de débat contradictoire lors de la conception du plan. Les symptômes de cette pathologie collective incluent aussi une autocensure rigide et une pression implicite sur les penseurs aux idées divergentes, transformant le débat en une simple chambre d’écho de la volonté supposée du commandement. Ce mécanisme est renforcé par la surestimation des capacités du groupe (biais pro-endogroupe, illusion d’invulnérabilité) et l’illusion d’unanimité. Le besoin de consensus et d’harmonie au sein des unités militaires prime souvent sur l’évaluation critique des options tactiques, car la cohésion est le moteur essentiel de l’engagement face au danger et de la survie. Cependant, le besoin de consensus peut aboutir à des décisions inadaptées. Dans un témoignage sur une opération en bande sahélo-saharienne, la recherche de consensus a conduit au rejet d’informations topographiques spécifiques et au choix d’une solution médiocre mixant deux options concurrentes [10].

Cette érosion de la pensée critique est exacerbée par le biais d’autorité, intrinsèquement lié à la structure hiérarchique militaire. Le grade fonctionne comme une étiquette de compétence qui peut paralyser l’expression d’avis divergents des subordonnés, même lorsque ces derniers détiennent une expertise technique supérieure [10]. L’inhibition des contradictions face à une figure d’autorité est un risque majeur. À ce titre, l’exemple de l’accident du vol Rio-Paris montre qu’une structure hiérarchique trop rigide empêche la bonne prise en compte des informations contradictoires par le leader lorsqu’il est en situation de tension cognitive [12]. Le rapport d’enquête montre que, parmi les deux copilotes dans le cockpit, celui qui pilotait l’avion a été désigné implicitement comme le suppléant du commandant de bord, même s’il avait moins d’expérience que l’autre. L’autre copilote a signalé le besoin de correction de trajectoire, mais la hiérarchie entre les deux copilotes a freiné l’expression insistante des demandes de correction. Ce poids de la hiérarchie a rendu plus difficile la remise en question des décisions du pilote aux commandes, ce qui a empêché une bonne compréhension de la situation et a contribué à l’accident.

Pour éviter que la hiérarchie n’étouffe le dialogue, il est possible de déplacer la décision vers ceux qui détiennent l’expertise technique au moment critique. Cette organisation de la décision, instituée dans l’US NAVY par l’amiral Rickover, est basée sur le droit de veto réparti entre le décideur et les experts techniques de son équipe [11]. Pour être réellement efficace, cette mise sur un pied d’égalité doit être institutionnalisée et faire l’objet d’un réel changement de posture du chef militaire, passant d’un chef maître de guerre omnipotent à un chef ouvert à la critique, mettant ses subordonnés en situation de sécurité psychologique. Sans une telle organisation, le chef militaire peut s’enfermer dans une auto-complaisance délétère. L’absence de retour critique de son état-major renforce son illusion de contrôle et sa certitude d’agir rationnellement l’expose à un excès de confiance alors même qu’il est victime de l’effet « ce que l’on voit et rien d’autre » (fait de tirer des conclusions hâtives sur la base d’informations limitées, résumé par l’acronyme COVERA) [13]. Cet effet cognitif conduit le chef militaire à ignorer inconsciemment les ambiguïtés et les preuves pour privilégier la création d’une narration cohérente mais potentiellement erronée [14].

Des techniques existent pour lutter contre les biais cognitifs au sein des états-majors. Certaines d’entre elles ont fait l’objet d’un manuel, le Red Team Handbook, développé par l’University of Foreign Military and Cultural Studies de l’armée américaine. Par exemple, pour lutter plus spécifiquement contre le biais d’autorité et la polarisation de groupe, l’analyse pré-mortem favorise le décentrage en projetant le groupe dans un échec futur, le forçant à une pensée rationnelle pour identifier les signaux faibles et les risques ignorés par l’intuition du chef. En outre, des formations au facteur humain permettraient aux militaires de prendre davantage conscience de leurs propres limites cognitives en situation de stress, de fatigue et de forts enjeux opérationnels. Déjà employée au sein des unités navigantes et de maintenance aéronautique des Armées françaises, la gestion des ressources d’équipage (Crew Resource Management ou Maintenance Resource Management) est un outil efficace pour lutter contre les erreurs humaines. À titre d’exemple, 70% des chirurgiens nient l’impact de la fatigue sur leur performance, contre seulement 26% des pilotes de ligne, ces derniers étant formés à la CRM [11].

Fig. 2. Illustration de l’effet COVERA1

Notes

1.

Banque mondiale, Rapport sur le développement dans le monde, 2015.

+ -

Pour conclure, décider plus vite et surtout mieux que l’ennemi sera toujours un impératif pour emporter la victoire. C’est pourquoi la prise de décision militaire doit aujourd’hui intégrer la dimension cognitive pour perfectionner son processus décisionnel. Au-delà de simples techniques à s’approprier, l’efficacité d’un état-major repose sur sa capacité à adapter son processus décisionnel pour réduire les vulnérabilités cognitives des militaires. Cela exige de prendre conscience des limites cognitives individuelles et collectives, de lutter contre les modèles mentaux, d’institutionnaliser la contradiction et de valoriser une sécurité psychologique. Les travaux du champ montrent que la hiérarchie, tout en structurant efficacement l’action, impose une charge cognitive spécifique ; que la cohésion, bien qu’adaptative, peut contraindre l’expression de la pensée critique; et que la discipline, indispensable au fonctionnement militaire, est susceptible de fragiliser les mécanismes cognitifs en contexte de forte pression. Dès lors, l’enjeu n’est pas de remettre en cause ces piliers, mais d’en aménager les effets cognitifs en dotant les états-majors de dispositifs permettant de maintenir une capacité réflexive. En intégrant structurellement des outils de métacognition (capacité à réfléchir sur ses propres pensées), de décentrage et de dialogue, les Armées pourront créer les conditions favorables à une réflexion plus rationnelle et résiliente.

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10.Henry, Évaluer les biais cognitifs dans la planification militaire, CESM-S/T et ESCP Business School, 2024.

11.Christian Morel, Les décisions absurdes, II, Paris, Gallimard, 2012.

12.Bureau Enquête Accident (2012), Rapport final, accident survenu le 1er juin 2009 à l’Airbus A330-203 immatriculé F-GZCP exploité par Air France vol AF 447 Rio de Janeiro-Paris. Ministère de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie.

13.Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2: Les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2011.

14.Randolph H. Pherson, Ole Donner, Oliver Gnad, Clear Thinking: Structured Analytic Techniques and Strategic Foresight Analysis for Decisionmakers, Springer, 2024.

L’apport des neurosciences en psychologie militaire : les substrats neurocognitifs de l’obéissance et de la coopération

Émilie Caspar
Professeure associée au département de Psychologie Expérimentale,
Cheffe de Laboratoire, Université de Gand.

Nicolas Bourguignon
Chercheur et coordonnateur de recherche au département
des Sciences de la Vie, École Royale Militaire, Bruxelles.

Salvatore Lo Bue
Professeur, chef du Département des Sciences de la Vie,
École Royale Militaire, Bruxelles.

Notes

1.

Troisième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (en anglais « Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders »), recueil nosographique de référence des maladies mentales et psychiatriques officiellement reconnues par la communauté scientifique et médicale au niveau international.

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Introduction

L’histoire de la psychologie militaire est indissociable des évolutions technologiques, stratégiques et éthiques des conflits armés. Longtemps réduite à une question de dextérité individuelle, la guerre a progressivement révélé sa dimension cognitive et collective, transformant le soldat en opérateur de système complexe où la performance dépend autant des machines que des interactions humaines. Jusqu’aux guerres napoléoniennes, le métier des armes se limitait à des gestes techniques répétitifs: charger, tirer, entretenir son fusil. Ces tâches, accessibles à tout homme valide, ne requéraient ni sélection ni expertise psychologique. Le tournant du XXe siècle marque cependant une rupture : la mécanisation des conflits, dès la Première Guerre mondiale, impose de nouvelles exigences. L’apparition des canons lourds, des mitrailleuses, puis des premiers aéronefs rend obsolète le modèle du soldat interchangeable. Pour manipuler ces systèmes, les armées doivent identifier des aptitudes spécifiques – mémoire, coordination, résistance au stress – et confient aux psychologues le soin de les évaluer. Naissent alors les premiers tests d’intelligence à des fins de sélection. La psychologie militaire émerge ainsi comme une discipline au service de l’efficacité opérationnelle. La Seconde Guerre mondiale accélère cette dynamique. Les psychologues ne se contentent plus de sélectionner : ils orientent les recrues vers des rôles adaptés à leurs profils (pilote, artificier, opérateur radio) et adaptent les machines aux limites humaines (ergonomie des cockpits, lisibilité des tableaux de bord). Surtout, ils affrontent un nouveau défi : les traumatismes de masse. Les travaux sur le « shell shock » (ou « obusite ») pendant la Grande Guerre avaient ouvert la voie, mais l’ampleur des souffrances psychiques en 1939-1945 fait de la santé mentale des soldats un enjeu stratégique, préfigurant les débats contemporains sur le devoir de protection de la part des institutions militaires.

La guerre du Vietnam révèle une autre facette de cette évolution. Le retour des vétérans américains, confrontés à l’incompréhension d’une société divisée, transforme leur détresse en cause publique. Leurs symptômes – cauchemars, hypervigilance, comportements à risque – sont progressivement médicalisés, aboutissant dans les années 1980 à la consécration du syndrome de stress post-traumatique (TSPT) dans le DSM-III1. Cette reconnaissance a une double portée: elle légitime le traitement des blessures invisibles, mais elle ancre aussi l’idée que l’État engage sa responsabilité morale (voire juridique) envers ceux qu’il envoie au combat. La psychologie militaire bascule alors du champ opérationnel au champ éthique : soigner les traumatismes, c’est aussi questionner les conditions de leur survenue.

Avec la fin de la guerre froide, les missions se diversifient. Les opérations « other than war » (maintien de la paix, aide humanitaire) exposent les soldats à des stress inédits: négocier avec des civils, arbitrer des conflits locaux, ou encore gérer l’ambiguïté de mandats flous. La psychologie du travail et des organisations investit ces terrains, analysant comment des groupes hétéroclites maintiennent leur performance et leur cohésion sous pression. Les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis redéfinissent une nouvelle fois les frontières de la discipline. Face à des ennemis diffus (réseaux jihadistes, cellules clandestines), les armées ont besoin de comprendre leurs logiques pour mieux les contrer. Émerge la psychologie opérationnelle, qui place les experts au cœur des décisions tactiques : profilage des adversaires, soutien aux interrogatoires, ou encore préparation mentale des unités spéciales. Comme le soulignent Williams et coll. (2012), cette approche vise à « appliquer l’expertise psychologique pour identifier les capacités et intentions de l’ennemi », mais aussi à optimiser la résilience des propres forces. Les programmes SERE (Survive, Evade, Resist, Extract), par exemple, s’appuient sur des connaissances fines des mécanismes de la peur pour entraîner les soldats à résister à la torture… tout en suscitant des dérives, lorsque ces mêmes techniques sont détournées à des fins de coercition.

Cette trajectoire historique pose une question fondamentale : la psychologie militaire est-elle un outil de protection ou d’instrumentalisation ? Le débat divise encore les professionnels. Certains, comme le Coalition for an Ethical Psychology (États-Unis), dénoncent une collusion avec des pratiques contraires à l’éthique (torture, manipulation). D’autres, à l’inverse, défendent son rôle dans des cadres démocratiques, où elle garantit à la fois l’efficacité des missions et le bien-être des militaires. Ce clivage reflète une tension plus large: comment concilier l’impératif opérationnel avec les principes fondateurs d’une discipline dédiée à l’amélioration de la condition humaine ?

Aujourd’hui, cette tension trouve un nouvel écho dans les neurosciences. Les avancées en imagerie cérébrale, en neurobiologie du stress ou en cognition sociale offrent des clés pour comprendre – et potentiellement influencer – les comportements collectifs en contexte extrême. Deux axes de recherche illustrent particulièrement cette transition. Premièrement, l’obéissance et la désobéissance sous la contrainte d’une autorité: comment les hiérarchies militaires modulent-elles les processus cognitifs individuels? Dans quelle mesure l’entraînement peut-il renforcer (ou au contraire inhiber) la capacité à désobéir à un ordre illégitime ? Deuxièmement, la coordination des mouvements : quels mécanismes neuronaux sous-tendent la coordination entre soldats, et comment ces dynamiques se distinguent-elles des autres formes de coopération humaine ? Comment les cerveaux s’ajustent-ils pour former un système supérieur ?

Les questions au cœur de ce chapitre montrent que les neurosciences prolongent et complexifient l’héritage de la psychologie militaire. Les résultats des recherches dont il sera question ouvrent la voie à des applications concrètes, comme l’adaptation des programmes d’entraînement aux profils neurocognitifs. Elles invitent aussi à repenser un paradoxe au centre de la psychologie militaire: comment concilier l’efficacité d’un groupe dont les membres agissent comme un seul corps avec la nécessité de préserver leur jugement critique ? Les travaux présentés dans ce chapitre, en disséquant les bases cérébrales de l’obéissance et de la coordination, apportent des éléments de réponse – et de nouvelles interrogations sur les frontières entre performance et conditionnement.

La question de l’obéissance dans le monde militaire

Dans le milieu militaire, l’obéissance aux ordres constitue une valeur fondamentale, indispensable au maintien de la discipline, de la coordination et de l’efficacité opérationnelle. La rapidité d’exécution et la capacité des soldats à agir collectivement en suivant une chaîne de commandement sont essentielles à la réussite des missions et, bien souvent, à la survie des troupes sur le terrain. Sans cette cohésion fondée sur l’obéissance, toute organisation militaire risquerait de sombrer dans le chaos et l’inefficacité. Cependant, si cette capacité à exécuter des ordres sans hésitation est cruciale, elle soulève également un dilemme majeur : comment distinguer les ordres légitimes, conformes aux règles et au droit international humanitaire, des ordres illégitimes (au demeurant et fort heureusement rares), pouvant mener à des abus ou à des crimes de guerre ? C’est précisément dans cette tension entre nécessité d’obéir et devoir de désobéir que réside l’un des enjeux les plus complexes et les plus sensibles du fonctionnement militaire. Il semblerait que, dans un contexte fortement hiérarchique, il soit particulièrement difficile de parvenir à basculer de l’obéissance à la désobéissance.

L’histoire rappelle en effet qu’au sein de l’armée, l’obéissance aveugle peut mener au pire, lorsque des ordres illégitimes ne sont pas contestés. Par exemple, le Rapport Brereton (2020)2 a enquêté sur des crimes de guerre commis par des soldats australiens en Afghanistan. Il y est notamment rapporté que de jeunes militaires auraient reçu l’ordre d’exécuter des prisonniers de guerre dans le cadre d’un rituel d’« initiation sanglante » (blooding). Cet exemple illustre de manière saisissante les conséquences humaines profondes d’une soumission aveugle et souligne l’importance urgente de comprendre comment, et dans quelles conditions, des individus, en particulier en contexte militaire, choisissent de résister à des ordres immoraux.

Un autre exemple tristement célèbre est celui de la prison d’Abu Ghraib en Irak, où, en 2003 et 2004, des soldats américains furent impliqués dans des actes de torture et de sévices graves infligés à des détenus. Les enquêtes ont montré que ces pratiques ne relevaient pas simplement d’initiatives individuelles, mais étaient favorisées par une chaîne de commandement ambiguë, une culture d’obéissance stricte et un climat de déshumanisation des prisonniers. L’affaire Abu Ghraib a mis en évidence à quel point l’absence de remise en question des ordres et l’influence du contexte hiérarchique peuvent conduire à des violations massives des droits humains.

Pourtant, les militaires, dont la fonction repose sur l’exécution régulière d’actions commandées, doivent également être capables d’évaluer la légitimité de ces ordres et de désobéir lorsque cela est nécessaire, conformément au droit international humanitaire (Nations Unies, 19493, en France : art. D. 4122-3, § 3 du code de la Défense4). Par ailleurs, la littérature a montré que des militaires qui suivent des ordres qui se sont avérés être illégitimes sont aussi plus à même de développer des blessures morales, qui impliquent de hauts niveaux de culpabilité, de honte et d’auto-condamnation, et qui mènent à des symptômes de stress post-traumatique, parfois même au suicide (Cunningham, 2020). Ainsi, la question de l’obéissance à l’autorité dans les environnements où l’obéissance fait partie intégrante du quotidien constitue non seulement un phénomène psychologique important à étudier, mais également un enjeu sociétal majeur.

L’influence de l’obéissance sur le cerveau humain

Historiquement, les recherches sur l’obéissance ont souvent été associées à celles de Stanley Milgram, un psychologue américain qui, dans les années 1960 et 1970, mena plusieurs expériences qui allaient radicalement transformer la manière dont on perçoit l’influence de l’obéissance sur nos comportements (Milgram, 1974). La motivation de Milgram à entreprendre ces études fut guidée par son observation du procès d’Adolf Eichmann, principal logisticien de l’Holocauste, et de sa ligne de défense, consistant à se décharger de sa responsabilité personnelle en invoquant l’exécution d’ordres supérieurs. En effet, Eichmann affirmait qu’il ne faisait que suivre les ordres du Führer, et qu’il n’avait pas eu d’autre choix que de s’y soumettre.

Fortement influencé par les travaux antérieurs portant sur la conformité, Milgram voulait savoir si, dans un contexte d’obéissance à une figure d’autorité, des individus tout-venants pourraient être capables d’en arriver à des actes extrêmes. Dans son expérience, les participants, associés à un rôle de professeur, devaient administrer des chocs électriques fictifs mais prétendus croissants, voire mortels, en intensité, à un supposé « élève » à chaque fois que celui-ci commettait des erreurs lors d’un exercice de mémorisation. L’élève était en réalité un complice et se trompait fréquemment exprès, afin de pousser le professeur à envoyer des chocs de plus en plus forts. Avant de débuter son expérience, Milgram avait interrogé plusieurs collègues spécialistes du comportement humain afin de prédire l’issue. Tous pensaient que personne n’irait jusqu’à administrer le choc final et que la majorité des participants s’arrêterait lorsque l’élève commencerait à exprimer sa douleur. Pourtant, les résultats furent tout autres : environ 65% des participants allèrent jusqu’à administrer la décharge maximale, et ce, malgré les cris de douleur et les supplications qu’ils entendaient de la part de l’élève situé dans la pièce voisine. Ces résultats, devenus célèbres, résonnent encore aujourd’hui. Ils sont souvent cités comme preuve que suivre des ordres a une influence considérable sur les comportements, pouvant pousser un individu à commettre des actes contraires à ses valeurs, voire des atrocités.

Plusieurs théories ont émergé pour expliquer de tels résultats. Pour expliquer ce phénomène, Milgram formula la théorie de « l’état agentique » (Milgram, 1974). Selon lui, les participants ne se percevaient plus comme agents responsables de leurs actes, car ils déléguaient leur responsabilité à l’expérimentateur. Cette théorie a toutefois été critiquée, car elle repose sur peu de données empiriques solides. Des années plus tard, une autre explication vit le jour, selon laquelle les participants n’ont pas administré des chocs élevés par obéissance « aveugle », mais par identification à l’expérimentateur et à la justification qu’il leur offrait (voir Caspar, 2024, pour une revue de la littérature). Ils se comportaient donc comme des suiveurs engagés, motivés par l’idée de remplir correctement leur mission. Cependant, certains chercheurs n’ont pas réussi à répliquer les résultats établissant un lien entre l’identification à l’expérimentateur et l’obéissance, tandis que d’autres ont remis en question cette interprétation (voir Caspar, 2024, pour une revue de la littérature).

Plus récemment, les neurosciences ont tenté d’apporter un éclairage supplémentaire en examinant ce qui se passe dans le cerveau lorsqu’un individu exécute un ordre par rapport à une action choisie librement. Pour ce faire, un paradigme expérimental classique, mais éthiquement acceptable, a été développé (Caspar et coll., 2016). Dans ce paradigme, deux véritables participants sont recrutés : l’un est assigné au rôle « d’agent », l’autre à celui de « victime ». L’agent dispose de deux touches: une touche « CHOC » et une touche « PAS DE CHOC ». Il lui est expliqué que s’il appuie sur « CHOC », la victime reçoit un choc électrique réel, calibré selon son seuil de douleur, et l’agent gagne 5 centimes supplémentaires. S’il appuie sur « PAS DE CHOC », il n’envoie pas de choc mais ne reçoit pas d’argent. Ce dispositif place les participants dans un véritable dilemme moral avec des conséquences réelles. Contrairement à l’expérience de Milgram, l’intensité des chocs n’augmente pas au fil des essais.

Deux conditions expérimentales sont testées : dans la première, les agents sont entièrement libres de choisir leur action, et dans la seconde, ils reçoivent à chaque essai un ordre de l’expérimentateur leur indiquant d’administrer ou non un choc. Les résultats comportementaux montrèrent que très peu de participants désobéissaient aux ordres d’infliger un choc. En revanche, dans la condition libre, les comportements sont beaucoup plus variables d’un individu à l’autre. En moyenne, les participants administrent environ 30 chocs sur 60 essais. Mais les résultats les plus intéressants apparaissent au niveau neural.

En s’appuyant sur ce paradigme et grâce à différentes méthodes (mesures implicites, électroencéphalographie (EEG), imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf)), plusieurs études ont montré que l’exécution d’ordres modifie profondément les processus cérébraux impliqués dans la prise de décision. Il a notamment été observé que suivre des ordres réduit le sentiment d’être l’auteur de ses propres actions, le sentiment de responsabilité, l’activité des régions cérébrales associées à l’empathie pour la douleur d’autrui, au sentiment de culpabilité, ainsi qu’au conflit cognitif précédant une action, en comparaison avec les mêmes actions réalisées librement (voir Caspar, 2024, pour une revue de la littérature). Par exemple, voir une personne souffrir active généralement des régions cérébrales comme l’insula et le cortex cingulaire antérieur, mais une étude en IRMf a montré que l’activité de ces régions est réduite lorsque l’agent administre un choc sous ordre, en comparaison à une action libre. Ce résultat est d’autant plus frappant que les participants savaient que les chocs avaient exactement la même intensité dans les deux conditions. Il semblerait donc que le fait de suivre des ordres diminue la perception de la douleur d’autrui, ce qui pourrait expliquer pourquoi l’obéissance modifie le comportement, étant donné que la réduction de l’empathie est liée à davantage de comportements antisociaux.

Ces résultats ont été observés principalement chez des civils, souvent des étudiants universitaires. Mais qu’en est-il d’autres populations évoluant quotidiennement dans des environnements fortement hiérarchisés ? Ce même paradigme a été répliqué en EEG et en IRMf auprès de militaires occupant des postes associés à différents degrés de responsabilité au sein de l’armée belge. Dans une première étude (Caspar et coll., 2020), un groupe de civils a été comparé à un groupe de militaires en première année de formation, destinés à devenir officiers. La personne leur donnant des ordres était soit un expérimentateur civil, soit un officier militaire de grade supérieur (voir Figure 1).

Fig.1. Paradigme expérimental de Caspar et coll., 2020

Notes

5.

L’agentivité est la sensation d’être l’auteur de ses propres actions et de leurs conséquences.

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Dans le paradigme utilisé, il a été démontré qu’en condition d’obéissance, le sentiment d’agentivité5, mesuré avec des méthodes implicites, était réduit en comparaison avec la condition de choix libre (Caspar et coll., 2016, Caspar et coll., 2020). Toutefois, bien que ces résultats aient été répliqués chez des civils recevant des ordres d’un officier militaire ou d’un chercheur civil, les résultats furent différents chez les aspirants de première année. Ces derniers ne montraient en effet aucune différence concernant leur sentiment d’agentivité entre les deux conditions expérimentales. De plus, une comparaison avec le groupe de civils a révélé que le sentiment d’agentivité des aspirants semblait réduit même lorsqu’ils effectuaient des choix libres. Ces résultats ont été observés quel que soit l’émetteur de l’ordre, chercheur civil ou officier militaire, suggérant qu’un contexte d’obéissance peut diminuer le sentiment d’agentivité, y compris en l’absence d’ordre explicite.

De manière intéressante, une analyse de suivi menée plusieurs mois plus tard a montré que les aspirants ayant présenté ce profil de réponse (faible agentivité en choix libre) étaient plus susceptibles de rester dans leur formation militaire. À l’inverse, ceux dont les réponses étaient proches de celles des civils avaient une plus grande probabilité d’avoir quitté l’armée, que ce soit de leur propre initiative ou à la suite d’une décision institutionnelle. Une seconde expérience, incluant cette fois des aspirants de cinquième année (ayant le grade de lieutenant) ainsi que des militaires du rang, a révélé un phénomène similaire chez les militaires occupant des fonctions impliquant principalement l’exécution d’ordres. En revanche, chez les lieutenants formés à assumer des responsabilités décisionnelles, un effet similaire à celui des civils a été observé. Cela suggère qu’un entraînement spécifique à la prise de décision autonome peut compenser l’impact d’un environnement autoritaire sur le sentiment d’agentivité.

Une autre étude en IRMf a répliqué ces résultats chez des civils et des aspirants de cinquième année, en montrant que les deux groupes partageaient les mêmes bases neuronales associées au sentiment d’agentivité. Il semblerait donc que les mécanismes neuronaux soient similaires, mais que l’effet du grade, et donc du contexte de responsabilité, puisse moduler subjectivement le sentiment d’être l’auteur de ses actes.

Quels mécanismes neuraux sont associés à la désobéissance ?

Dans les études mentionnées précédemment, la quasi-totalité des participants, environ 1.500, toutes études confondues, se conformaient aux ordres donnés par l’expérimentateur. Toutefois, la question de la désobéissance et de ses mécanismes constitue un autre aspect fondamental de cette approche neuroscientifique. Plusieurs recherches utilisant l’électroencéphalographie (EEG) et l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) ont été menées afin d’examiner si les processus neuronaux qui tendent à être atténués en situation d’obéissance pourraient, à l’inverse, être activés en contexte de résistance à l’autorité.

Une étude IRMf sur des civils a notamment montré qu’un engagement des régions cérébrales frontales et préfrontales avant d’envoyer un choc à la victime corrélait avec la décision des agents de résister aux ordres de l’expérimentateur (Tricoche et coll., 2025). Cette activité, qui a été reliée au contrôle cognitif dans la littérature, suggère qu’un conflit cognitif plus fort ressenti par les agents avant d’envoyer ce choc les aide à prendre la décision de désobéir. L’étude a également révélé des corrélations avec les régions neuronales impliquées dans l’empathie et le sentiment de culpabilité. En effet, maintenir un haut niveau d’activation dans ces régions corrélait avec une désobéissance plus fréquente aux ordres de l’expérimentateur.

Des résultats similaires avec l’électroencéphalographie ont été observés chez des populations civiles, mais dans un contexte post-génocide. Notamment, une étude réalisée auprès de Rwandais issus de la première génération née après le génocide des Tutsis en 1994 a montré qu’au plus les agents présentaient une activité neurale élevée associée à l’empathie lorsqu’ils voyaient la victime recevoir un choc, au plus ils avaient tendance à désobéir (voir Caspar, 2024, pour une revue de la littérature). D’autres facteurs, tels qu’une faible relation culturelle à l’autorité et le conflit cognitif observé avant d’envoyer un choc, étaient également associés à davantage de désobéissance. En effet, il a été observé qu’au plus les agents présentaient une réponse neurale forte en voyant la détresse sur le visage d’une victime présentée à l’écran, au plus souvent ils résistaient aux ordres. Il semblerait donc que plusieurs processus cognitifs aident à résister à la pression d’une figure d’autorité qui ordonne un acte jugé immoral, et que l’empathie pour la douleur de la victime soit un élément clé.

Chez une population militaire, une étude IRMf similaire à celle décrite plus haut a également été menée (Tricoche et coll., 2025). Au niveau comportemental, les aspirants de cinquième année désobéissaient moins fréquemment que les populations civiles aux ordres de l’expérimentateur. Des processus neuronaux similaires ont été observés entre les deux populations, mais leur recrutement différait. Par exemple, alors que les civils recrutaient principalement la jonction temporo-pariétale gauche (TPJ) et le cortex préfrontal dorso-médian (dmPFC) lors de la prise de décision, les militaires s’appuyaient davantage sur des régions comme le TPJ droit et l’insula antérieure pour parvenir à désobéir. L’insula antérieure a notamment été reliée à des mécanismes d’auto-réflexion, en comparaison avec les processus réflexifs des autres. Cela pourrait donc indiquer que des aspirants de cinquième année priorisent leur propre jugement au détriment de la perspective de l’expérimentateur pour pouvoir désobéir, même si cela reste moins fréquent que chez les civils.

Les résultats montrèrent également que lorsqu’ils voyaient la douleur de la victime, les participants militaires activaient préférentiellement des régions de l’hémisphère droit, tandis que les civils engageaient davantage des régions gauches et médianes. Cela suggère que les militaires engagent plus les régions cérébrales associées à l’empathie émotionnelle pour désobéir, alors que les civils engagent plus les régions liées à l’empathie cognitive (Tricoche et coll., 2025). Les résultats ont également montré que les militaires avaient un sentiment d’agentivité réduit lorsqu’ils désobéissaient aux ordres, ce qui n’était pas le cas des civils. Cela pourrait indiquer que pour les militaires, aller à l’encontre d’une figure d’autorité réduit leur sentiment d’être l’auteur de leurs propres actions, un effet qui pourrait être secondaire à leur environnement de travail, qui implique principalement de suivre des ordres.

Ces résultats montrent que la désobéissance prosociale est un acte cognitivement et émotionnellement exigeant, surtout dans les structures hiérarchiques. Ils soulignent l’importance d’intégrer à la formation militaire non seulement la dimension légale du refus d’ordres illégaux, mais aussi les mécanismes psychologiques et neuronaux qui la rendent difficile, afin de renforcer la capacité à désobéir lorsque le droit l’exige.

Le monde militaire et la psychologie de la coopération

Une autre caractéristique fondamentale du monde militaire est la capacité à coopérer à des niveaux plus ou moins élevés d’organisation. En effet, la confiance mutuelle, le travail en équipe et les aptitudes de synchronisation motrice sont autant de qualités que les membres des forces armées doivent réunir pour garantir leur cohésion et le succès de leurs opérations. Outre les manifestations les plus emblématiques de cette capacité, telles que le pas cadencé des défilés militaires ou les formations régulées des unités d’infanterie, d’autres exemples plus spectaculaires encore incluent les figures de voltige de la Patrouille de France ou le tir synchronisé mis au point dans les années soixante-dix par le Groupe d’Intervention de la Gendarmerie Nationale. Ce dernier cas de figure s’est illustré de manière particulièrement éloquente lors de la prise d’otage de Loyada (Djibouti) de 1976, lorsque cinq terroristes réfugiés dans un bus scolaire furent simultanément neutralisés par des tireurs d’élite embusqués à quelques encablures de là, libérant instantanément une trentaine d’enfants retenus en otage. De tels événements ressortent clairement l’importance vitale d’une action coordonnée dans la réussite des missions militaires, de même que la pertinence de comprendre sa nature sur le plan comportemental, cognitif et neurophysiologique. C’est cette question qui fera l’objet de la dernière section de ce chapitre.

L’étude neuroscientifique de l’action synchronisée chez les militaires est inédite, et de ce fait requiert un mélange d’inspiration et d’originalité. Du point de vue méthodologique, les investigations neuroscientifiques de la coopération ont récemment connu un essor significatif avec l’avènement de l’hyperscanning en imagerie cérébrale. Cette approche, par laquelle l’activité cérébrale d’un groupe de personnes est acquise simultanément pendant l’exécution d’une tâche collective, a mis au jour plusieurs caractéristiques d’activité spécifiquement corrélées à l’action conjointe ou aux interactions sociales. Dans le domaine spécifique de l’électroencéphalographie (EEG), un premier phénomène d’intérêt consiste en une diminution (techniquement « suppression ») d’un régime d’ondes cérébrales de basse fréquence – les ondes alpha (± 10 Hz) – détecté dans la zone correspondant au cortex pariétal droit lorsque les actions de deux participants testés étaient synchrones (Dumas et coll., 2020). Bien que la signification fonctionnelle de cette onde dans ce contexte reste à plusieurs égards mystérieuse, il est à noter que le cortex pariétal droit a préalablement été décrit comme une région cérébrale clé de l’intégration sensorimotrice, ainsi que de la prise de perspective sociale et de la capacité à se représenter les états mentaux d’autrui (aussi connue sous le nom de théorie de l’esprit) – autrement dit, des fonctions centrales à la coopération. Un deuxième phénomène d’intérêt se retrouve dans les études neurocognitives du leadership. L’une d’entre elles a révélé une diminution de la même onde alpha dans la région du cortex préfrontal des participants « leaders » par rapport aux participants « suiveurs » (Konvalinka et coll., 2014). À la lumière des nombreuses études soulignant l’importance cruciale du cortex préfrontal dans la faculté d’organisation et de contrôle de l’action, cet effet a été interprété comme un investissement stratégique (et donc cognitif) accru des leaders dans l’orchestration des actions réalisées par leurs subalternes. Dans la mesure où la quasi-totalité des manœuvres militaires s’effectuent sous le commandement d’un leader tactique, l’intérêt de cet effet dans l’étude neurocognitive de la coopération militaire est évident.

Outre les principaux effets décrits plus haut, d’autres phénomènes encore présentent un intérêt non négligeable pour la présente recherche. Parmi eux figurent notamment les ondes bêta, de fréquence sensiblement plus élevée que les ondes alpha (± 16 Hz) et détectées dans la région centrale du cerveau correspondant au cortex moteur. Outre leur importance dans la capacité à inhiber les mouvements, l’implication de ces ondes dans le suivi (tracking) des actions d’autrui a également été soulignée (Flösch et coll., 2024). Enfin, les ondes thêta (± 6 Hz) détectées dans la région mi-frontale ont été associées au déploiement de ressources cognitives supplémentaires pour accomplir des tâches impliquant plusieurs éléments à gérer simultanément (Töllner et coll., 2017). Dans la mesure où la coordination requiert une prise en considération des actions d’autrui au-delà de nos propres actions, il est possible que ces mêmes processus soient requis dans l’accomplissement de tâches collectives. En bref, l’ensemble de ces observations issues de l’hyperscanning constituent une base adéquate pour formuler des hypothèses vérifiables sur la capacité de coopération chez les militaires.

Dans la logique des comparaisons civils–militaires décrites plus haut dans le contexte de l’obéissance à l’autorité, l’hypothèse la plus naturelle était que les capacités de coopération chez les militaires pourraient surpasser celles des populations civiles compte tenu de leur niveau d’importance plus élevé (ce qui ne signifie bien entendu pas que la vie civile soit exempte de coopération à différents niveaux d’importance). Le défi d’une étude en hyperscanning visant à révéler ce contraste était de développer un paradigme expérimental à consonance opérationnelle permettant de comparer civils et militaires, tout en mettant en relation leurs capacités d’action coordonnée au niveau comportemental avec des patrons d’activation cérébrale spécifiques.

L’action coordonnée entre militaires et civils

L’hypothèse reprise plus haut a été testée au travers d’une tâche requérant une étroite coordination temporelle et spatiale entre les actions réalisées par 20 paires d’aspirants officiers de l’École royale militaire de Belgique (cohorte militaire) et 24 paires d’étudiants issus d’une université civile située à proximité. Les participants étaient placés de part et d’autre d’un écran tactile sur lequel apparaissait l’environnement de la tâche. L’environnement était dupliqué sur l’écran de sorte qu’il était visible de la même manière aux deux participants en même temps (voir Figure 2A et 2B). Leur tâche consistait à faire progresser un avatar circulaire rouge d’un côté de l’environnement à l’autre côté tout en évitant de passer sur des « mines » représentées par des cercles gris. À ces mines s’ajoutaient deux types de « points de ralliement » dont les règles de passage respectives s’appliquaient ou non en fonction de deux conditions séparées. Les points de ralliement synchronisés (en vert) exigeaient que les participants fassent passer leur avatar par le même point de ralliement au même moment, tandis que les points séquentiels (en jaune) requéraient qu’un participant précède l’autre. Les règles des points de ralliement s’appliquaient exclusivement dans une condition interactive mais pouvaient être ignorées dans une condition non interactive où les participants évoluaient indépendamment l’un de l’autre. Toucher une mine dans les deux conditions et traverser les points de ralliement synchronisés ou séquentiels d’une autre manière que celle indiquée dans la condition interactive (c’est-à-dire simultanément dans les points de ralliement séquentiels et séquentiellement dans les points de ralliement synchronisés) aboutissait à un échec de l’essai et à l’obligation de le recommencer autant de fois que nécessaire avant de passer à l’environnement suivant. Les performances comportementales des deux cohortes se mesuraient alors en nombre de tentatives pour chaque essai et l’acquisition de données électroencéphalographiques pendant l’exécution de la tâche permettait d’identifier les patrons neurophysiologiques susceptibles d’expliquer les différences potentielles de performance entre participants civils et militaires. À noter enfin qu’un sous-ensemble d’essais réalisés par les mêmes participants impliquait la désignation préalable d’un « leader » et d’un « suiveur » (sous-condition hiérarchique), tandis qu’un autre sous-ensemble en était exempt (sous-condition égalitaire). Ce dernier contraste permettait d’investiguer l’effet potentiel du leadership sur la performance des participants ainsi que ses corrélats neurophysiologiques.

Fig. 2. (A) Illustration du protocole de l’étude en EEG-hyperscanning sur la coopération impliquant des aspirants officiers de l’École Royale Militaire (Bruxelles), (B) Exemple en gros plan de scénarios proposés aux participants

Les résultats comportementaux de l’étude confirment l’hypothèse d’une performance accrue de coopération des participants militaires par rapport aux civils dans la condition interactive uniquement (Figure 3A). En effet, les militaires avaient besoin en moyenne de moins de tentatives pour compléter un parcours quelle que soit la sous-condition dans laquelle ils évoluaient (hiérarchique ou égalitaire). Cette observation initiale rend naturellement légitime la tâche de rechercher en quoi cette meilleure performance s’explique au niveau neurocognitif. Une première analyse globale des données EEG individuelles dans les deux groupes ciblant les régimes d’ondes et régions cérébrales identifiées dans la section précédente a révélé que le nombre de tentatives nécessaires à un participant civil ou militaire pour compléter un parcours était positivement corrélé à l’onde alpha mesurée dans ses régions préfrontales et pariétales droites (Figure 3B). Cette relation n’est pas sans rappeler les études rapportant un lien entre la suppression de l’onde alpha dans ces régions et un plus grand niveau de coordination motrice (Dumas et coll., 2020).

Fig. 3. (A) Résultats comportementaux comparant le nombre moyen de tentatives pour accomplir un parcours chez les militaires (vert) versus civils (jaune) dans la condition non interactive (gauche) versus interactive (droite), (B) Corrélation positive entre le nombre moyen de tentatives pour accomplir un parcours et la puissance de la fréquence alpha entre les militaires (vert) et civils (jaune), (C) Corrélation négative entre la suppression de la fréquence alpha dans le cortex pariétal et le nombre moyen de tentatives de complétion d’un parcours chez les militaires (vert) et les civils (jaune). Quoique significatif dans les deux groupes, ce dernier effet est principalement piloté par le groupe militaire.

Plus proche des préoccupations principales de l’étude, l’analyse des données EEG en hyperscanning a permis de mettre en lumière une relation significative entre le nombre moyen de tentatives entreprises par les paires de participants militaires pour compléter un parcours et la corrélation entre leurs activités cérébrales respectives dans la bande d’oscillation alpha de la région pariétale droite (Figure 4C). Plus particulièrement, les résultats révèlent que plus le couplage entre l’activité cérébrale dans cette gamme de fréquences entre les membres d’une paire était étroit, moindre était le nombre de tentatives nécessaires pour compléter un parcours. Cette relation s’observe principalement dans les parcours reprenant des points de ralliement synchronisés, renforçant le lien préalablement établi entre synchronies de mouvement et suppression de l’onde alpha dans le lobe pariétal droit.

Il est à noter enfin que la suppression de l’onde alpha observée dans la région pariétale droite était plus importante chez les « leaders » dans les essais synchronisés, un effet s’accompagnant d’une corrélation positive entre la suppression alpha et le nombre de tentatives: une diminution de la suppression alpha était associée à une augmentation du nombre de tentatives. En d’autres termes, le nombre de tentatives influençait de manière plus importante la suppression alpha pariétale droite chez les leaders comparativement aux suiveurs dans un contexte tactique hiérarchique.

Il est intéressant de souligner pour conclure que ces différences entre civils et militaires apparaissent dans un contexte parfaitement inédit pour les deux groupes, qui n’avaient jamais été amenés à réaliser de telles tâches auparavant et ne bénéficiaient que d’un délai de préparation très court avant le début des expériences proprement dites. De surcroît, bien que ces tâches aient certes été conçues de manière à évoquer un environnement opérationnel, elles demeuraient somme toute très éloignées des environnements au sein desquels les participants militaires, au demeurant dans les tous premiers stades de leur formation, sont amenés à s’entraîner. Que leurs capacités de coopération ressortent de manière si évidente malgré un tel niveau d’abstraction et une période de familiarisation préalable si courte suggère très fortement que celles-ci relèvent davantage de prédispositions innées ou acquises avant leur formation militaire qu’après celle-ci, même si la part exacte jouée par l’acquis versus l’inné dans cet effet doit encore être élucidée.

Conclusion

Dans l’ensemble, ces travaux illustrent la manière dont les neurosciences cognitives prolongent et enrichissent la psychologie militaire, en offrant un accès inédit aux mécanismes intimes de l’obéissance, de la désobéissance et de la coopération. Là où la psychologie militaire classique décrivait les comportements observables du soldat, tels que sa discipline, sa résilience ou son efficacité collective, les neurosciences permettent désormais d’en explorer les fondations cérébrales : comment l’autorité module la perception de responsabilité, comment la cohésion sociale s’incarne dans des synchronies neuronales, ou encore comment la pression hiérarchique influence la prise de décision morale.

Pour les institutions militaires, ces connaissances revêtent une double importance. Sur le plan opérationnel, elles permettent d’adapter l’entraînement aux profils neurocognitifs individuels, de renforcer la coordination au sein des unités et d’optimiser la gestion du stress ou de la peur dans des contextes extrêmes. Sur le plan éthique, elles offrent la possibilité de mieux comprendre pourquoi certains individus cèdent à la pression de l’autorité tandis que d’autres y résistent, contribuant ainsi à la prévention des dérives et à la promotion d’une culture du discernement. L’objectif n’est plus seulement de former des exécutants performants, mais des combattants capables de juger, d’évaluer et, si nécessaire, de désobéir pour rester fidèles au droit et à l’humanité.

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Quand les émotions d’autrui nous préparent à agir en orientent nos choix : apports des neurosciences cognitives

Julie Grèzes
Neuroscientifique, directrice de recherche au Laboratoire
de Neurosciences Cognitives et Computationnelles,
École Normale Supérieure.

Ce document reflétant un travail collectif, je tiens à remercier l’ensemble de mes collaborateurs et le soutien financier et institutionnel de l’INSERM, de l’ENS et de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) au travers des financements ANR-20-CE28-0003, ANR-17-EURE-0017 (FrontCog) et ANR-10- IDEX- 0001-02 (PSL).

Notes

1.

Ce modèle est similaire au cadre dual de Kahneman (Système 1 vs Système 2), qui distingue les processus rapides et intuitifs des processus plus lents et délibératifs.

+ -

Dans notre quotidien, la capacité à décoder rapidement et précisément les informations socio-émotionnelles est une pierre angulaire de l’adaptation. Qu’il s’agisse de comprendre l’intention d’un interlocuteur ou d’anticiper la réaction d’un adversaire, les signaux socio-émotionnels émis par autrui guident constamment nos choix et nos comportements. Cette compétence devient d’autant plus cruciale dans des environnements complexes et à hauts enjeux, où une prise de décision rapide et pertinente peut avoir des conséquences vitales.

Les neurosciences ont montré que le cerveau accorde une priorité spécifique aux signaux sociaux. Les visages et les corps humains captent plus vite notre attention que des objets, leurs changements sont détectés plus efficacement, et nous réagissons plus rapidement aux menaces sociales qu’aux menaces impersonnelles. Parmi ces signaux, les expressions faciales émotionnelles – surtout celles qui expriment la colère ou la peur – bénéficient d’une priorisation encore plus marquée. Elles confèrent des avantages perceptifs et attentionnels et modifient même la perception que nous avons de notre environnement immédiat (Vuilleumier, 2005).

Ces signaux ne sont cependant pas de simples informations que nous traitons passivement ; ce sont de puissants leviers qui façonnent notre comportement. En activant les systèmes motivationnels, qu’ils soient appétitifs ou aversifs, ils nous prédisposent à réagir, et influencent nos décisions d’approche ou d’évitement. Cet article se propose de synthétiser des avancées récentes de notre équipe qui éclairent les mécanismes fondamentaux reliant ce traitement prioritaire à la mise en place de réponses comportementales adaptées, indispensables pour naviguer dans un environnement social complexe. Ces avancées ont des applications opérationnelles pour la prise de décision en situation.

I. La priorisation perceptive des menaces sociales : prémices neuronales de l’action

En s’appuyant sur les principes de la biologie de l’évolution, nous avons proposé, avec Guillaume Dezecache (2015), l’idée que les signaux émotionnels et les réponses comportementales qu’ils engendrent chez l’observateur ne sont pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une coévolution mutuelle. Cette perspective suggère que la communication émotionnelle n’est pas seulement un échange d’informations sur un état émotionnel et/ou sur un état de l’environnement ; elle a pour fonction première d’influencer autrui. L’observateur est ainsi prédisposé à agir, comme contraint de réagir au signal émotionnel d’autrui en fonction de différents paramètres (par exemple, sa relation avec l’émetteur et la nature du signal émotionnel). Percevoir l’émotion d’autrui ne revient donc pas simplement à traiter une information, mais bien à sélectionner une réponse adaptée au contexte. En d’autres termes, les expressions émotionnelles d’autrui peuvent être comprises comme des affordances sociales, c’est-à-dire des signaux qui suggèrent à l’observateur différentes réponses comportementales possibles, mises en œuvre via diverses voies neuronales selon la situation (Mennella & Grèzes, in press).

Ce modèle prédit que plus l’information est pertinente et/ou menaçante pour l’observateur, plus rapidement son cerveau devrait la décoder et l’utiliser pour adapter son comportement moteur. Afin de tester cette hypothèse, nous avons décidé de manipuler la pertinence des signaux socio-émotionnels. Notre approche s’appuie sur le constat que, dans la vie sociale, l’identification de l’état émotionnel d’un individu ne repose jamais uniquement sur son visage. Les expressions faciales sont souvent ambiguës et peuvent être perçues comme plus ou moins menaçantes selon le contexte. Pour affiner la reconnaissance émotionnelle, le cerveau utilise les indices contextuels disponibles, tels que l’orientation du regard ou la posture du corps. Par exemple, un regard direct associé à une expression de colère signale une menace immédiate pour l’observateur. À l’inverse, l’expression de peur combinée à un regard fuyant indique la présence d’une menace dans l’environnement, sans qu’elle soit directement dirigée vers soi. Ces combinaisons sont non seulement plus rapidement et mieux reconnues, mais elles sont aussi perçues comme plus intenses. En manipulant ces combinaisons d’expression faciale et de direction du regard, notre objectif était de déterminer comment et où le cerveau intègre ces indices sociaux pour identifier correctement l’état émotionnel d’un individu.

En 2015, lors d’une première expérience, nous avons présenté à nos participants des visages exprimant la colère ou la peur, déclinés sur sept niveaux d’intensité, accompagnés d’un regard soit direct, soit dévié (El Zein et al., 2015). Chaque visage apparaissait sur l’écran pour seulement 250 ms et le participant avait 2 secondes pour déterminer s’il s’agissait d’une expression de colère ou de peur. Nous avons utilisé l’électroencéphalographie (EEG), qui présente l’avantage de mesurer finement la dynamique temporelle de l’activité cérébrale pendant que les participants effectuaient cette tâche. Sur le plan comportemental, nous répliquons les résultats de la littérature selon lesquels les combinaisons de colère avec un regard direct – qui indique une menace dirigée vers soi – et de peur avec un regard dévié – qui signale un danger dans l’environnement – étaient mieux reconnues que les autres combinaisons (colère regard dévié et peur regard direct). Sur le plan neural, nous montrons que les informations émotionnelles pertinentes pour l’observateur, e.g., la colère dirigée vers lui, étaient encodées plus efficacement, et ce très rapidement (en moins de 200 ms), non seulement au sein des régions cérébrales connues pour leur rôle dans le traitement des visages, mais, plus important encore, également dans les régions motrices qui préparent une action (rythme mu-alpha de l’EEG). Cette étude nous a donc permis de révéler que notre cerveau traite plus rapidement les signaux sociaux menaçants et pertinents, et qu’il se prépare déjà à agir, et ce lors d’une simple tâche de reconnaissance émotionnelle.

En 2024, une nouvelle expérience nous a permis d’explorer plus en détail ce lien entre émotions menaçantes et préparation à l’action (El Zein et al., 2024). Cette fois, nous avons présenté à nos participants des images composées d’un visage exprimant ou non de la colère (plusieurs niveaux d’intensité entre neutre et colère) et d’un fond coloré dont la couleur variait du gris au violet. Selon les blocs, les participants devaient indiquer soit s’ils voyaient un visage en colère, soit si la couleur de fond était violette. Nous avons veillé, d’une part, à ajuster nos stimuli (expression et couleur) afin que la quantité d’information visuelle disponible soit comparable entre les deux tâches, et d’autre part, à adapter la difficulté à chaque personne pour que ses performances soient similaires dans les deux tâches.

Là encore, nous avons utilisé l’électroencéphalographie (EEG) pour analyser finement le déroulement temporel de l’activité cérébrale pendant la tâche. Sur le plan comportemental, les performances étaient similaires entre les deux tâches, ce qui montre que la détection de l’émotion et celle de la couleur étaient également exigeantes. Sur le plan neural, en revanche, nous avons mis en évidence plusieurs effets spécifiques lorsque la tâche portait sur la détection de l’émotion. D’une part, l’intensité de l’expression de colère était encodée beaucoup plus tôt (dès 100 ms) que l’information de couleur (environ 300 ms), suggérant un traitement privilégié et accéléré de l’information de menace dès les premières étapes de l’intégration sensorielle. D’autre part, les signaux de préparation motrice (rythme mu-alpha de l’EEG) permettaient de prédire le choix des participants (i.e., réponse neutre ou colère) plus précocement (dès 240 ms) que dans la tâche couleur (à partir de 380 ms).

Enfin, cette activité prédictive du choix était plus prononcée pour les signaux de haute menace (visages en colère avec regard direct) par rapport aux signaux de basse menace (regard dévié), confirmant que la pertinence de la menace pour l’observateur module directement l’intensité de la préparation à l’action. Ces résultats confirment que notre cerveau priorise le traitement des signaux émotionnels menaçants afin de sélectionner, parmi les options possibles, le comportement le plus adapté, même lorsqu’une autre information, tout aussi perceptible mais non émotionnelle, est présente dans la scène visuelle. Autrement dit, le cerveau hiérarchise ce qu’il perçoit et donne la priorité aux informations dotées d’une forte valeur motivationnelle, ici, les expressions faciales signalant une menace sociale, afin d’y répondre le plus rapidement possible.

Un aspect contre-intuitif de nos résultats mérite une attention particulière: malgré une prédiction plus précoce des choix dans la tâche émotionnelle, les temps de réaction des participants étaient paradoxalement plus longs que dans la tâche couleur. Nos analyses utilisant la modélisation computationnelle suggèrent qu’il s’agit d’une stratégie adaptative. Les temps de réaction plus longs pourraient refléter un mécanisme d’immobilisation (freezing), qui est une réponse comportementale bien connue face à la menace. L’immobilisation n’est pas une inaction, mais un état moteur particulier, accompagné d’une vigilance accrue. Elle permet une analyse plus approfondie des risques et une meilleure intégration des informations avant de s’engager pleinement dans une action. En prenant plus de précaution, l’individu cherche à optimiser la précision de sa décision, même si cela implique un délai dans l’exécution de sa réponse. Il s’agit donc d’une décélération motrice stratégique : la décision est prête plus tôt, mais son exécution est volontairement retardée pour éviter des erreurs potentiellement coûteuses.

Conclusion intermédiaire. Ces résultats renforcent l’idée que les signaux de menace sociale ont une valeur intrinsèquement motivationnelle. Ils ne se contentent pas d’informer sur l’état affectif ou les intentions d’autrui, mais ils prédisposent l’individu à agir. Le cerveau prépare activement une réponse, mais peut choisir de la temporiser pour garantir son adéquation. Ces mécanismes sont à expliciter dans les formations militaires, population caractérisée par une culture du contrôle explicite des émotions. Au-delà, ces observations nous amènent naturellement à la question suivante: comment ces « tendances à l’action » précoces se traduisent-elles en véritables décisions comportementales complexes d’approche ou d’évitement ? Comment les expressions faciales émotionnelles nous motivent-elles à adopter des actions spécifiques dans des contextes où les conséquences de nos choix sont cruciales ? C’est à ces questions que nous allons répondre dans la deuxième partie de cet article, en explorant les processus de décision d’action spontanée en contextes socio-émotionnels.

II. Des tendances à l’action aux décisions d’évitement spontanées

Si la section précédente a mis en lumière la priorisation neuronale des menaces sociales et la préparation précoce à l’action même dans un contexte perceptif pur, la vie réelle exige des décisions plus complexes. Les expressions faciales émotionnelles ne sont pas de simples stimuli à percevoir; elles constituent des indices puissants qui motivent de véritables actions d’approche ou d’évitement. La question se pose alors : comment ces tendances à l’action, préparées au niveau neuronal, se traduisent-elles en comportements concrets, surtout lorsque nous sommes confrontés à des choix multiples dans notre environnement ?

Historiquement, le lien entre émotion et action a été conceptualisé autour d’une dichotomie entre deux systèmes de contrôle du comportement: les processus Stimulus–Réponse (SR) et les processus Guidés par un But (GB). Les processus SR sont souvent décrits comme automatiques, rigides et rapides, déclenchés directement par un stimulus (par exemple, le réflexe de fuite face à un danger imminent). Ils sont considérés comme des « raccourcis » adaptatifs, sélectionnés par l’évolution pour leur efficacité dans des situations urgentes. En revanche, les processus GB sont vus comme plus flexibles, délibérés et coûteux en ressources cognitives. Ils impliquent une évaluation des conséquences potentielles de chaque action et la sélection de celle qui maximise un objectif spécifique. Selon la vision classique1, les processus SR seraient les « pilotes par défaut » en situation de menace, tandis que les processus GB interviendraient pour affiner ou contrôler ces tendances automatiques lorsque le temps et les ressources le permettent.

Cependant, cette dichotomie a récemment été remise en question comme étant trop simpliste. Si les réactions SR peuvent prévaloir face à des menaces immédiates et très intenses (comme un animal qui attaque), une grande partie de nos interactions sociales quotidiennes se déroule dans des contextes où les menaces sont plus faibles ou distantes. Dans ces situations, les processus GB, qui permettent d’arbitrer entre plusieurs plans d’action en fonction de la valeur de leurs conséquences prédites, pourraient bien être impliqués dès les premières étapes. De plus, il est de plus en plus admis que tous les processus GB ne sont pas nécessairement lents et coûteux. Une intégration complexe d’informations peut aboutir à des estimations rapides, implicites, voire inconscientes, de la meilleure option action–conséquence, combinant ainsi automaticité et optimalité. Des recherches récentes, tant chez l’humain que chez le rongeur, convergent pour attribuer un rôle plus important aux réponses défensives guidées par un but que ce qui était précédemment admis, et ce, même sous des menaces faibles ou relativement imminentes (e.g., LeDoux & Daw, 2018 ; Moors, 2017). Bien que le résultat final d’un processus SR et d’un processus GD puisse être le même (par exemple, éviter la menace), les mécanismes sous-jacents diffèrent et impliquent des degrés de flexibilité variés dans la sélection des actions.

Un facteur clé proposé pour arbitrer entre ces deux types de processus est la contrôlabilité de l’environnement, c’est-à-dire la prévisibilité de l’association entre une action et sa conséquence (Dorfman & Gershman, 2019). L’idée est que si une action mène toujours de manière fiable à la même conséquence (contexte contrôlable), les processus GB devraient être privilégiés, car ils sont plus optimaux. À l’inverse, dans des contextes incontrôlables où actions et conséquences ne sont pas statistiquement liées, la complexité computationnelle supplémentaire des processus GB pourrait être inutile, et les associations SR deviennent une stratégie plus parcimonieuse. C’est sur cette toile de fond théorique que nos travaux récents se sont inscrits (Sequestro et al., 2024), faisant suite à nos recherches antérieures (Vilarem et al., 2020 ; Mennella et al., 2020, 2022), afin de caractériser la contribution respective des processus SR et GB à l’évitement des menaces sociales.

Pour atteindre cet objectif, nous avons développé un paradigme d’approche-évitement innovant en réalité virtuelle (VR). La VR offre un environnement écologique et immersif, permettant de créer des situations sociales réalistes tout en gardant un contrôle expérimental rigoureux sur les stimuli et les contingences. Les participants étaient immergés dans un environnement virtuel, faisant face à deux ascenseurs. Leur tâche était de choisir librement d’entrer dans l’un des deux ascenseurs devant eux. Chaque ascenseur contenait un avatar virtuel qui pouvait soit exprimer la colère (menaçante), soit être neutre. Il est crucial de noter que la présence d’avatars en colère n’était jamais explicitement mentionnée aux participants. Cela nous a permis d’investiguer le comportement d’évitement spontané, reflétant des processus implicites et non déclaratifs, renforçant la pertinence de notre approche.

La manipulation centrale de notre étude était celle de la contrôlabilité de l’action–conséquence, qui était comparée entre deux conditions, et signalée aux participants grâce à des indices visuels situés entre les deux ascenseurs. Dans la condition prévisible (contrôlable), la décision du participant d’éviter l’avatar en colère se traduisait déterministiquement par la conséquence prédite. Si le participant choisissait l’ascenseur sans l’avatar en colère, il était assuré que l’avatar en colère ne serait pas présent dans l’ascenseur choisi. La relation entre l’action d’évitement et la conséquence désirable, à savoir l’absence de menace, était donc parfaitement prévisible et contrôlable. Inversement, dans la condition imprévisible (incontrôlable), une décision d’évitement pouvait conduire stochastiquement soit à une conséquence désirable (absence de l’avatar en colère dans l’ascenseur choisi), soit à une conséquence indésirable (présence d’un avatar en colère). Les participants n’avaient donc aucune contrôlabilité sur la conséquence de leur action d’évitement face à la menace, l’issue étant soumise au hasard. Pour analyser les mécanismes sous-jacents, nous avons utilisé des mesures comportementales (taux d’évitement, temps de réaction) et des mesures physiologiques (électrocardiogramme – ECG).

Nos résultats, obtenus sur trois échantillons indépendants, montrent que la prévisibilité de l’action–conséquence favorise l’engagement des processus guidés par un but (GB) dans l’évitement des menaces sociales. Les participants ont évité les avatars en colère plus fréquemment lorsque leurs actions menaient de manière fiable à la conséquence désirée (condition contrôlable), tandis qu’un taux d’évitement supérieur au hasard était également observé dans la condition imprévisible, suggérant qu’une partie des participants a pu recourir à des processus de type stimulus–réponse (SR) lorsque la contingence était incertaine. Les mesures physiologiques (ECG) ont renforcé cette interprétation : une décélération cardiaque, souvent interprétée comme un état d’immobilisation (freezing) favorisant une vigilance accrue, apparaissait autour du moment du choix et était plus prononcée et prolongée dans la condition prévisible, spécifiquement lors des essais de menace. Cette activité autonome soutient l’intégration de la valeur subjective des consé- quences dans la décision et est cohérente avec une stratégie GB. Enfin, l’analyse de l’hétérogénéité interindividuelle a révélé deux profils distincts : la majorité des participants (Classe GB) a montré un évitement flexible et adaptatif, sensible à la prévisibilité et associé à une décélération cardiaque marquée, tandis qu’une minorité (Classe SR) a présenté un évitement systématique et insensible à la contrôlabilité, suggérant une prédominance des processus SR et une réaction plus conditionnée qu’anticipative.

L’intégration des temps de réaction dans nos modèles apporte un éclairage supplémentaire. Les réponses très rapides reflètent souvent un choix proche du hasard, sans préférence pour l’approche ou l’évitement, probablement en raison d’un traitement limité de l’information émotionnelle. À l’inverse, des temps de réaction plus longs sont associés à un évitement accru de la menace sociale. Ce pattern se retrouve dans la classe SR quelle que soit la condition (prévisible et imprévisible). La Classe GB présente un évitement accru de la menace sociale avec des temps de réaction plus longs, uniquement dans la condition prévisible. En d’autres termes, elle ne présente pas de préférence pour l’évitement de la menace lorsque les conséquences sont imprévisibles, même pour des temps de réponse élevés, soulignant ainsi la flexibilité adaptative de ce profil.

Conclusion intermédiaire. Ces résultats remettent en question l’idée selon laquelle l’évitement social face à une menace repose principalement sur des réactions automatiques de type SR. Au contraire, ils montrent que les processus guidés par le but (GB) jouent un rôle central dans le choix des actions face aux menaces sociales, particulièrement lorsque l’environnement est prévisible. La capacité à anticiper les conséquences de nos actions permet d’optimiser nos décisions, et la concordance entre les données comportementales et physiologiques (ECG) confirme ce mécanisme : la décélération cardiaque, loin d’être un simple signe de peur, soutient activement l’intégration des informations sur la valeur des actions et de leurs conséquences, facilitant ainsi une réponse adaptative.

L’engagement des processus GB pour éviter une menace sociale renforce l’idée que les processus GB ne sont pas nécessairement lents et coûteux en toutes circonstances. Si la fiabilité de la relation action–conséquence est établie, ces processus peuvent opérer avec une efficacité surprenante, offrant une flexibilité comportementale essentielle à l’adaptation. En d’autres termes, même face à un danger, l’humain cherche à optimiser sa réponse, et non pas simplement à réagir de manière stéréotypée. Ces mécanismes demandent à être étudiés en environnement de fortes contraintes, tels que les environnements opérationnels qui sont susceptibles de générer de très fortes intensités de peur comme de colère.

Cependant, l’identification de profils d’évitement hétérogènes souligne que si la majorité des individus adapte son comportement à la prévisibilité, reflétant la flexibilité cognitive caractéristique des processus GB, une minorité reste plus rigide. Le comportement de ces individus de type SR pourrait être expliqué par des difficultés motivationnelles, se traduisant par une incapacité à « mettre à jour » la valeur des conséquences potentielles, perturbant ainsi le contrôle GB et les poussant à un évitement systématique. Une autre possibilité est que ces individus pourraient manifester une anxiété accrue face à une menace, un système d’alarme trop sensible, déclenchant des réponses SR même lorsque des processus GB seraient plus appropriés. Mieux comprendre l’origine de cette variabilité des réponses humaines face au stress social est un enjeu pour les recherches futures. En effet, caractériser la base motivationnelle et affective des comportements GB versus SR pourrait permettre de mieux identifier les déterminants cognitifs et affectifs de l’évitement inadapté, avec des implications pour les troubles anxieux et de l’humeur.

III. Conclusion

Dans l’ensemble, nos travaux montrent que le cerveau humain ne traite pas toutes les informations de la même manière, mais hiérarchise ce qu’il perçoit en donnant une priorité particulière aux signaux émotionnels de menace. Ces signaux ne sont pas seulement identifiés plus rapidement au niveau perceptif, ils sont également traduits précocement en tendances à l’action, reflétant la valeur motivationnelle qu’ils portent. Toutefois, ces tendances ne se réduisent pas à des réactions réflexes: elles interagissent avec des processus plus élaborés de type guidé par le but, capables d’intégrer la structure de l’environnement et la prévisibilité des conséquences des actions. Cette articulation permet de comprendre comment les expressions émotionnelles d’autrui peuvent influencer en profondeur nos décisions et comportements. Elle met aussi en évidence l’importance des différences interindividuelles : certains individus démontrent une flexibilité décisionnelle optimisée par la contrôlabilité de l’environnement, tandis que d’autres privilégient des réponses plus rigides et automatiques. En révélant à la fois les bases neuronales, physiologiques et comportementales de ces processus, ces recherches contribuent à éclairer comment nous faisons face aux menaces sociales, et ouvrent la voie à de nouvelles perspectives pour comprendre, et peut-être mieux accompagner, la variabilité des réponses humaines sous stress. Ces recherches apportent des éléments à considérer pour la formation des militaires afin d’optimiser la prise de décision sous fortes contraintes émotionnelles.

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La contagion du stress dans un groupe et ses répercussions sur la performance collective : perspectives neuroscientifiques et applications expérimentales

Nicolas Bassan
Psychologue et cofondateur de la société Omind Neurotechnologies.

Louise Blart
Ingénieure et data scientist, Omind Neurotechnologies.

Éric Vibert
Chirurgien, Chaire Innovation Bloc Opératoire Augmenté,
Hôpital Paul Brousse, Université Paris Saclay, AP-HP, Villejuif.

Le stress, traditionnellement étudié comme un phénomène individuel, possède une dimension sociale encore largement sous-estimée. Dans les équipes (qu’elles évoluent en entreprise, en milieu médical ou militaire), les émotions circulent, s’amplifient ou s’apaisent, influençant directement la performance collective. Cet article explore les mécanismes de contagion du stress et leurs répercussions sur l’efficacité d’un groupe à travers une double approche : une étude expérimentale en environnement contrôlé et une étude de terrain en bloc opératoire. La première, menée via un jeu collaboratif conçu pour modéliser la pression et la synchronisation, met en évidence les limites actuelles des scénarios fictifs utilisés pour provoquer du stress. La seconde révèle comment les chirurgiens développent des stratégies d’adaptation remarquables, tout en exposant certaines vulnérabilités invisibles. Ensemble, ces travaux soulignent que la gestion du stress est un processus profondément interpersonnel et que la performance d’une équipe dépend de sa capacité à s’autoréguler face aux émotions partagées.

Introduction

Le travail collaboratif est crucial dans de nombreux domaines (santé, entreprise, armée), où la performance collective est essentielle. Le stress, aigu ou chronique, est un facteur psychophysiologique majeur, traditionnellement étudié individuellement. Cependant, sa dimension interpersonnelle est sous-estimée. Les équipes sont des systèmes dynamiques où les émotions se propagent. La contagion émotionnelle exerce une influence significative sur l’état affectif et, par conséquent, sur la performance du groupe, avec des conséquences qui peuvent être soit positives, soit délétères.

Le stress et la régulation des émotions ne sont donc pas seulement individuels ; ils sont sociaux et contagieux, perturbant l’efficacité des groupes. Cet article explore les mécanismes de transmission des émotions et leur impact sur la performance collective via une double approche : neuroscientifique et expérimentale. Deux projets illustrent cette démarche : un escape game numérique en équipe (« Escape The Maze ») pour étudier les liens entre stress, performance et synchronisation; et un projet pilote évaluant les compétences non techniques de chirurgiens en situation réelle.

Une idée centrale émerge de ces travaux: la gestion du stress ne repose pas uniquement sur l’individu, mais sur des dynamiques interpersonnelles et collectives. Pour qu’un groupe reste performant sous pression, il doit être capable de s’autoréguler, ce qui suppose des compétences à la fois individuelles (régulation émotionnelle, attention, compassion) et collectives (communication émotionnelle, leadership, climat de sécurité).

Fondements théoriques : neurosciences du stress et contagion émotionnelle

Mécanismes de transmission émotionnelle.

En psychologie sociale, la contagion émotionnelle se produit par imitation spontanée des expressions d’autrui (visages, postures, ton de voix), ce qui induit en nous des émotions similaires. Ainsi, la panique d’un coéquipier (voix tremblante, gestes fébriles) peut instiller tension et anxiété chez les autres membres du groupe (Dimitroff, S. J., et al., 2017).

Sur le plan neurologique, des recherches montrent que lorsque l’on observe quelqu’un exprimer une émotion (peur, douleur), notre cerveau active les mêmes circuits que si nous vivions cette émotion nous-mêmes. Cela est rendu possible par les neurones miroirs : des cellules qui s’activent à la fois quand nous faisons une action ou ressentons une émotion, et quand nous voyons quelqu’un d’autre les vivre. Elles permettent au cerveau de « simuler » automatiquement l’état de l’autre. Voir une personne stressée peut même déclencher chez l’observateur des réactions physiologiques de stress: par exemple, le taux de cortisol (l’hormone du stress) des spectateurs augmente parallèlement à celui de l’orateur stressé, surtout si ces observateurs sont empathiques ou proches de la personne (Buchanan, T. et al., 2012). Ce phénomène de contagion du stress apparaît dès le plus jeune âge (un nourrisson peut manifester des signes de stress lorsqu’il est exposé au stress de sa mère). L’ensemble de ces mécanismes (imitation comportementale, résonance neuronale, synchronisation physiologique) constitue la base de la transmission du stress au sein des groupes humains.

Les facteurs qui amplifient la contagion.

L’empathie : Les personnes très empathiques « attrapent » plus facilement le stress de leurs collègues (Dimitroff, S. J., et al., 2017). En étant très réceptives aux signaux émotionnels, elles comprennent mieux les difficultés d’autrui mais s’exposent aussi à être submergées par ces émotions. À l’inverse, savoir garder une certaine distance émotionnelle ou s’entraîner à gérer ses propres émotions peut atténuer la propagation du stress.

La cohésion : Plus un groupe est soudé et ses membres s’identifient les uns aux autres, plus la contagion émotionnelle est forte. Partager la même équipe ou un objectif commun pousse chacun à s’aligner émotionnellement. Par exemple, un observateur ressentira davantage le stress d’une personne s’il la perçoit comme membre de son équipe (Dimitroff, S. J., et al., 2017). Ainsi, dans un collectif très uni, les émotions intenses se propagent facilement d’un individu à l’autre.

Le rôle du leader : Le leadership joue un rôle déterminant. Les émotions du leader se diffusent à tout le groupe en raison de son influence et de l’attention dont il fait l’objet. Un manager anxieux peut transmettre son agitation à ses équipes, tandis qu’un leader qui reste calme et maîtrisé peut, au contraire, freiner la contagion du stress, voire diffuser un sentiment de sérénité. Des recherches montrent que le niveau de stress d’un supérieur prédit celui de ses subordonnés sur le long terme (Bonnesen, L., Pihl-Thingvad, S., & Winter, V., 2022). En somme, empathie, cohésion et position hiérarchique sont trois facteurs qui expliquent pourquoi certaines équipes ont tendance à « résonner à l’unisson » émotionnellement.

Effets sur la performance collective.

Plan cognitif : Un stress collectif élevé rétrécit l’attention de chacun (vision en tunnel) au détriment d’une compréhension partagée de la situation. Sous pression, chaque membre se focalise sur son problème immédiat et la coordination globale souffre (rôles confus, malentendus). À l’inverse, un niveau modéré d’activation émotionnelle partagée peut stimuler la cohésion et améliorer la prise de décision : on a observé que des équipes dont les rythmes cardiaques se synchronisent prenaient de meilleures décisions collectives (Sharika, K. M., et al., 2024). Mais si c’est une panique qui se propage, le groupe risque un conformisme dangereux (effet de groupe) où plus personne n’ose remettre en question les choix communs.

Plan comportemental : La contagion du stress peut soit souder l’équipe, soit la désorganiser selon son intensité. Un stress modéré partagé encourage souvent la solidarité et l’entraide; à l’inverse, un stress trop intense épuise tout le monde en même temps et fait chuter la résilience collective. Sur la durée, un climat émotionnel négatif prolongé peut mener à un burn-out collectif (Bakker, A. B., et al., 2005). Le burn-out, état d’épuisement professionnel, est lui aussi contagieux: côtoyer des collègues épuisés augmente notablement le risque de « l’attraper ». À l’inverse, une contagion émotionnelle positive peut compenser le stress: un leader serein et enthousiaste peut diffuser son calme ou son optimisme, améliorant ainsi la performance du groupe (Gordon, I., 2025). L’impact de la contagion dépend donc à la fois de la valence (positive ou négative) et de l’intensité de l’émotion partagée.

Cas des milieux militaire et hospitalier.

Dans les unités militaires, la forte cohésion peut amplifier la contagion du stress, d’autant plus que la hiérarchie fait du chef un vecteur émotionnel majeur. Un commandant calme transmettra son sang-froid à ses soldats, mais s’il panique, son stress se propage instantanément à toute l’unité. Des études ont montré que des équipes de soldats dont les réactions physiologiques sont très synchronisées coopèrent plus efficacement et réussissent mieux leurs missions (Gordon, I. et al., 2020). À l’inverse, un seul soldat cédant à la panique peut suffire à déclencher une panique généralisée, compromettant la coordination du groupe. C’est pourquoi l’entraînement moderne intègre la gestion du stress collectif: on apprend aux officiers à garder une communication claire et à encadrer l’équipe en cas de crise pour éviter ces débordements émotionnels.

Dans les équipes médicales (urgence, bloc opératoire, réanimation), le phénomène est tout aussi prégnant. Au bloc, un chirurgien anxieux ou en colère peut communiquer son agitation à toute l’équipe (instruments mal transmis, échanges secs), augmentant le risque d’erreur médicale. Un climat de travail tendu et menaçant est associé à un niveau plus élevé d’incidents pour le patient, car le stress aigu dégrade à la fois les compétences techniques (précision des gestes) et non techniques (communication, anticipation, conscience de la situation) de l’équipe chirurgicale (Chrouser et al., 2018; Tam et al., 2024). Or, beaucoup d’écarts ou d’erreurs liés au stress passent inaperçus et ne sont pas rapportés, ce qui empêche d’en tirer des enseignements. Cela souligne l’importance, pour les chirurgiens et leurs collaborateurs, de développer une conscience explicite de l’impact des émotions sur la performance et d’ouvrir un espace de parole sur ces sujets. En effet, les équipes dont le leader adopte une posture bienveillante et autorise l’expression des difficultés (y compris émotionnelles) commettent moins d’erreurs et améliorent la sécurité des patients. Mettre des mots sur le stress ressenti (plutôt que de le laisser se diffuser silencieusement) devient ainsi un levier essentiel pour prévenir les erreurs et réguler collectivement la contagion émotionnelle.

Nous allons maintenant vous présenter deux études qui explorent la contagion du stress et son impact sur la performance collective.

Étude 1 : Modèle expérimental de contagion du stress (« Escape The Maze »)

Objectif et hypothèses :

Cette première étude expérimentale visait à explorer la propagation du stress au sein d’un groupe et son influence sur la performance collective dans un contexte collaboratif contrôlé. Pour ce faire, un jeu vidéo collaboratif, « Escape The Maze », a été conçu comme modèle expérimental. Trois hypothèses principales étaient formulées :

1. Les groupes capables d’une gestion collective efficace du stress et présentant une forte synchronie physiologique obtiennent une performance supérieure.

2. Les groupes dirigés par un leader sachant bien gérer son stress obtiennent une performance supérieure.

3. Les groupes soumis à un stress élevé voient leur performance collective diminuer.

Participants et tâche :

220 participants, répartis en 55 groupes de quatre, ont pris part à l’expérience. Chaque groupe a joué à « Escape The Maze », un jeu vidéo collaboratif conçu pour générer du stress et observer sa propagation au sein d’une équipe. Le jeu comporte dix niveaux mêlant exploration et résolution collective de problèmes, avec répartition de rôles complémentaires et fixes pour les joueurs :

• Un membre voit le labyrinthe à l’écran ;
• Un autre n’a que des indices sonores via un casque ;
• Les deux derniers contrôlent la navigation et la propulsion d’un drone virtuel.

Ainsi, chaque participant n’a accès qu’à une partie de l’information et tous doivent communiquer et coopérer en temps réel pour réussir la mission. L’objectif est de traverser ensemble le labyrinthe virtuel (dans un vaisseau spatial) et de réactiver une série de générateurs d’énergie, le tout sous contrainte de temps. Des événements particuliers rythment la partie pour influencer les dynamiques de groupe:

Fig. 1. A exemple d’écran de jeu B écran d’accueil C labyrinthe D tâche collaborative (morse) E Scores F Équipe de jeu

Des tâches collaboratives (par exemple, décoder un message en Morse à plusieurs) destinées à renforcer la synchronisation entre membres ;

Des événements stressants imprévus (par ex., une contamination soudaine du drone par un virus, des délais très serrés) visant à accroître la pression sur les joueurs et à évaluer comment le stress d’un individu se transmet aux autres.

Chaque session de jeu dure environ 30 minutes.

Mesures :

Individuelle : l’activité cardiaque de chaque joueur est enregistrée en continu (indicateurs de variabilité du rythme cardiaque) pour évaluer ses réactions au stress et sa capacité de régulation. Des mesures comportementales (nombre d’erreurs, temps de réaction) sont également relevées.

Collective : trois types d’indicateurs globaux sont analysés :

• la performance du groupe (succès aux missions, temps d’exécution, taux d’erreur) ;
• la synchronie interpersonnelle (alignement des réactions physiologiques entre membres) ;
• les effets de contagion (comment les variations de stress chez un membre influencent les autres).

Principaux résultats :

Stress induit faible : D’abord, la tâche n’a généré qu’un faible stress physiologique chez les participants. Moins de 5% des groupes ont présenté des réactions cardiaques caractéristiques d’un stress élevé. Le scénario, bien que stimulant, n’a donc pas provoqué de stress majeur chez la plupart des joueurs.

Synchronie limitée : Ensuite, le jeu n’a pas non plus induit de forte synchronisation physiologique entre coéquipiers. Les indices moyens de synchronie relevés (entre 0,13 et 0,30) traduisent un alignement plutôt faible à modéré des états émotionnels et comportementaux au sein des groupes.

Pas d’effet notable sur la performance : Enfin, aucune des hypothèses initiales n’a été confirmée. Concrètement :
• Les groupes à meilleure régulation collective du stress n’ont pas eu une performance supérieure.
• Les groupes exposés à un stress plus intense n’ont pas montré de contre-performance notable.
• Les groupes menés par des leaders plus résilients face au stress n’ont pas obtenu de meilleurs résultats que les autres.

Aucune corrélation significative : Globalement, les analyses statistiques n’ont mis en évidence aucune relation significative entre le niveau de stress collectif, la gestion du stress par le leader et la performance du groupe. Nous précisons que ces résultats sont valables dans cet environnement particulier et que la littérature tend plutôt à montrer le résultat inverse.

Fig. 2. Niveau de stress induit en fonction de la performance

Fig. 3. Niveau de synchronie physiologique interpersonnelle ( rythme cardiaque ) en fonction de la performance

Interprétation et limites :

Dans ce dispositif, aucun effet clair de contagion du stress n’a été observé, ni d’impact du stress sur la performance collective. Les faibles niveaux de stress et de synchronie relevés expliquent vraisemblablement l’absence de résultats probants. D’un point de vue méthodologique, cette étude met en lumière deux défis majeurs : (1) induire un stress significatif dans un contexte expérimental complexe et (2) mesurer sa propagation dans un groupe de manière fiable. D’une part, les tâches utilisées classiquement pour synchroniser des groupes sont souvent très simples et répétitives, alors que notre jeu imposait des demandes cognitives et sociales variées et simultanées, ce qui a pu diluer l’effet de stress. D’autre part, le contexte des sessions (réalisées lors d’ateliers pédagogiques avec des interactions informelles parallèles) a introduit une variabilité difficile à contrôler. L’ensemble de ces facteurs a rendu plus ardue l’induction d’un stress élevé et l’observation de sa propagation dans un environnement peu standardisé.

Ces résultats suggèrent qu’il est préférable d’étudier le stress là où il émerge naturellement plutôt que de tenter de le reproduire artificiellement. C’est pourquoi l’étude suivante a porté sur des chirurgiens en situation réelle de travail afin d’analyser leurs stratégies de régulation du stress et de les comparer à celles de populations moins exposées.

Étude 2 : Stress et adaptation chez les chirurgiens

Contexte :

Le bloc opératoire est un environnement extrêmement intense, où les chirurgiens sont soumis à des exigences cognitives, émotionnelles et physiques de tous les instants. Les interventions, souvent longues et complexes, se déroulent dans des conditions où la moindre erreur peut avoir des conséquences dramatiques pour le patient. Comprendre comment les chirurgiens gèrent leur stress et l’impact de ces réactions sur le travail d’équipe est essentiel pour améliorer la qualité des soins, la sécurité des patients et le bien-être des soignants.

Des études récentes soulignent la vulnérabilité particulière des chirurgiens: en France, plus de 30 % des chirurgiens digestifs déclarent un état d’épuisement professionnel, avec un risque accru de dépression par rapport à la population générale (Portier & Mathonnet, 2019). Le taux de burn-out chez les chirurgiens dépasse même 50%, les jeunes étant les plus exposés (Chati et al., 2017). Paradoxalement, bien que 40% des chirurgiens disent avoir déjà observé des complications directement liées au stress d’un opérateur (citant l’anxiété, la fatigue ou la frustration comme facteurs), seulement 15% reconnaissent que leur propre stress ait pu causer un problème (Anton et al., 2015).

Les sources de stress en chirurgie sont multiples: complexité des gestes à accomplir, défis techniques, prise en charge de patients à haut risque, obligation de gérer plusieurs choses en même temps, fatigue accumulée. Ces facteurs altèrent non seulement l’exécution technique, mais aussi les compétences non techniques comme la prise de décision, la communication ou le leadership (Allard et al., 2020). Renforcer la gestion de ce stress par le développement des compétences comportementales constitue donc un levier pour améliorer la performance collective au bloc.

Objectifs:

Cette étude fait partie d’un projet plus large mené à l’AP-HP, visant à caractériser les conditions de travail en chirurgie via l’analyse des interactions, des mouvements et des réactions physiologiques. Notre contribution se concentre sur les réponses au stress des chirurgiens, évaluées à l’aide de mesures physiologiques et psychométriques lors d’une simulation en réalité virtuelle, puis lors d’opérations réelles au bloc. Deux axes ont été explorés :

• Comparer les réactions des chirurgiens à celles d’une population de cadres non médicaux lors d’une simulation immersive en réalité virtuelle, afin d’identifier ce qui caractérise éventuellement les chirurgiens dans un environnement contrôlé.

• Comparer les réponses des chirurgiens en simulation avec celles recueillies lors d’interventions réelles au bloc, afin d’évaluer dans quelle mesure la simulation reproduit le stress du terrain et de mieux comprendre les mécanismes d’adaptation mobilisés sur le vif.

(Étant donné la petite taille de l’échantillon et le protocole exploratoire, les résultats doivent être interprétés avec prudence.)

Méthodologie:

Participants: Deux groupes ont été constitués:

Chirurgiens (groupe expérimental): 8 participants initialement (7 retenus au final après un désistement). Ce groupe comprenait cinq chirurgiens et deux anesthésistes (environ 60% d’hommes), la plupart des participants ayant entre 36 et 45 ans.

Cadres non médicaux (groupe de référence): 151 professionnels (55% managers, 45% dirigeants), à parité hommes-femmes, d’âges variés (principalement entre 26 et 55 ans).

Simulation VR: Tous les chirurgiens ont réalisé une session individuelle immersive en réalité virtuelle, conçue pour les placer face à des sollicitations cognitives et émotionnelles variées dans un cadre contrôlé. Le protocole comportait :

• une phase de baseline (repos, mesures de référence) ;
• une phase de concentration (exercices de respiration guidée, contrôle de l’attention) ;
• une phase de stimulation cognitive (augmentation progressive de la complexité des tâches et du multitâche demandé) ;
• une phase de relaxation (retour au calme pour réduire les réactions de stress).

Fig. 4. A Participant en session de réalité virtuelle B Illustration de la phase de concentration C Illustration de la phase de stimulation cognitive D Illustration de la phase de relaxation

Durant toute la session, les participants portaient des capteurs enregistrant en continu leur fréquence cardiaque, leur activité électrodermale (transpiration, reflet de l’activation du stress) et leur rythme respiratoire. Divers indicateurs ont été extraits, comme un indice global de stress, des mesures de l’activation du système nerveux sympathique (déclencheur de la réaction de « lutte ou fuite ») et parasympathique (retour au calme), ainsi que le niveau de cohérence cardiaque (synchronisation entre rythme cardiaque et respiration).

Observation au bloc : Chaque chirurgien et anesthésiste du groupe a été suivi lors d’une de ses opérations programmées (toutes sauf une étaient des chirurgies non urgentes). Les interventions, d’une durée moyenne de 6 h 36 (min. 46 min, max. 10 h 37), portaient sur diverses chirurgies abdominales (par laparotomie). Pendant l’opération, ont été enregistrés en continu plusieurs paramètres : fréquence cardiaque, rythme respiratoire, mouvements corporels (via accéléromètres), en plus d’un enregistrement audio de l’ambiance (pour capter les échanges verbaux). Des questionnaires complétaient ces mesures afin d’évaluer les facteurs subjectifs et contextuels : en préopératoire (qualité du sommeil, activité physique récente, familiarité avec le type d’opération, difficulté anticipée, temps écoulé depuis la dernière chirurgie ou le dernier repas) et en post-opératoire immédiat (charge de travail perçue via l’échelle NASA-TLX, état émotionnel ressenti, etc.).

Résultats principaux :

Fig. 5. Principales différences de profil chez les chirurgiens (vs cadres non médicaux), significatives ou tendances fortes. Plus la significativité (p) est faible, plus il est probable que le résultat soit réel et non dû au hasard. Par exemple, p = 0,05 signifie qu’il reste 5% de probabilité que l’effet observé soit simplement dû au hasard.

Excellence et résilience : Les chirurgiens se distinguent par une planification proactive nettement supérieure à la moyenne (+27%, p = 0,037), témoignant d’une forte capacité d’anticipation dans un environnement où chaque décision compte. Leur sentiment d’efficacité personnelle est également très élevé (+42%, p = 0,003), renforçant l’image de professionnels orientés vers l’excellence, guidés par un sens du travail particulièrement affirmé (+30%, p = 0,07). Sur le plan physiologique, la plupart présentent un profil de stress « résistant », caractérisé par une très faible activation face aux défis, ce qui explique leur sang-froid remarquable en situation critique.

Vulnérabilité cachée : En contrepartie de cette résilience, les chirurgiens tendent à être très durs envers eux-mêmes. Notre échantillon montre une compassion envers soi plus faible, notamment imputable à un jugement envers soi nettement plus exigeant que la moyenne (+59%, p = 0,13), contrastant avec une compassion envers autrui supérieure (écart moyen de 16 points entre compassion envers les autres et compassion envers soi). Ils savent neutraliser rapidement leurs émotions négatives pour rester opérationnels, mais cette stratégie, efficace à court terme, peut éroder leur bien-être sur la durée. La faible bienveillance envers soi-même constitue un facteur de risque d’épuisement: dans un milieu où l’erreur est intolérable, réintroduire davantage de compassion pour soi pourrait au contraire protéger du burn-out.

Simulation vs réalité : La comparaison des réactions des chirurgiens en simulation VR et lors de vraies opérations est en cours. Les premiers indices suggèrent que la simulation reproduit partiellement le stress du bloc, mais ne remplace pas totalement la pression du réel (longues durées, vie du patient en jeu, etc.). Cette analyse à venir aidera à mieux comprendre comment les chirurgiens adaptent leurs réponses du contexte simulé au terrain.

Discussion transversale

Ces deux études offrent des perspectives complémentaires sur la contagion du stress en milieu collectif. La première, en laboratoire, a tenté de modéliser expérimentalement le phénomène dans un jeu collaboratif. Elle a mis en évidence la difficulté d’induire et de mesurer artificiellement le stress et sa propagation : l’absence de résultats significatifs suggère que, sans un stress suffisamment intense ou « authentique », la contagion émotionnelle reste limitée ou difficile à mesurer.

La deuxième étude, elle, se déroulait dans un contexte réel de travail à haute pression. Elle montre que les chirurgiens ont développé des capacités d’adaptation individuelles remarquables pour faire face au stress extrême de leur métier. Concernant la contagion émotionnelle, les observations au bloc pourraient confirmer ce que dit la littérature: un stress non géré peut se transmettre à l’équipe et altérer la performance collective (gestes moins précis, communication dégradée, perte de conscience partagée de la situation). Néanmoins, les résultats préliminaires suggèrent aussi que ces professionnels « blindés » physiologiquement contiennent en partie la contagion immédiate par leur sang-froid, c’est-à-dire que, malgré la tension extrême, leur maîtrise émotionnelle peut éviter que leur propre stress ne soit trop visible par les autres sur le moment. Cependant, ce contrôle a son envers: on décèle chez eux des signes de vulnérabilité interne (faible bienveillance envers soi, jugement envers soi élevé) qui pourraient, sur la durée, affecter le climat d’équipe ou même mener à l’épuisement.

Un enseignement clé commun aux deux approches est que la régulation du stress doit se penser à la fois au niveau individuel et collectif. Dans l’étude 1, on postulait que des individus ou des leaders plus résilients rendraient le groupe plus performant ; mais, sans un contexte qui génère un stress réel et élevé, ces qualités ne se sont pas révélées déterminantes. Dans l’étude 2, on constate que même des experts aguerris au stress extrême ne sont pas invulnérables et que le soutien du collectif compte: la culture du milieu chirurgical tend à minimiser l’expression du stress, ce qui peut masquer des besoins de régulation collective. In fine, la contagion du stress met en jeu un réseau humain où chaque maillon influence les autres: un individu très stressé peut faire basculer l’état émotionnel de ses coéquipiers (surtout si c’est un leader ou un membre charismatique), mais à l’inverse, un individu calme et maîtrisé peut rassurer tout le groupe.

Les mécanismes de synchronisation physiologique et émotionnelle apparaissent comme un vecteur à double tranchant: ils peuvent amplifier un stress partagé ou, au contraire, porter une équipe vers un état de « flux » collectif positif. La synchronie en soi n’est pas toujours bénéfique : tout dépend de l’émotion partagée. Une implication théorique de ces travaux est donc de placer la régulation émotionnelle au centre de la dynamique collective : la performance d’une équipe sous pression dépend de sa capacité à gérer conjointement son état émotionnel.

Conclusion et perspectives

En pratique, ces résultats invitent à repenser la gestion du stress au sein des équipes. Plutôt que de se focaliser uniquement sur la robustesse individuelle, il faut également agir sur les dynamiques interpersonnelles et le climat de travail. Pour qu’un groupe reste performant sous pression, il doit pouvoir s’autoréguler face au stress. Cela implique plusieurs leviers concrets :

Développer les compétences individuelles : Former les membres à la régulation de leurs émotions (techniques de respiration, pleine conscience, cohérence cardiaque) afin qu’ils puissent mieux contrôler leur stress et ne pas le communiquer involontairement aux autres. Cultiver aussi l’attention aux autres et la compassion (y compris l’auto-compassion) pour prévenir l’épuisement.

• Renforcer le leadership émotionnel : Sensibiliser les managers et chefs d’équipe à leur rôle de baromètre émotionnel. Un leader qui garde son calme, communique avec clarté et empathie, peut désamorcer la contagion de la panique et même diffuser un état d’esprit positif. Cela passe par une formation à l’intelligence émotionnelle et à la communication en situation de crise.

Instaurer un climat de sécurité psychologique : Créer une culture où chacun se sent en confiance pour exprimer ses difficultés ou signaux de stress sans crainte de stigmatisation. Des rituels comme les débriefings après une situation tendue, ou simplement l’habitude pour un leader de verbaliser « Je sens que la tension monte, faisons une pause », peuvent empêcher le stress de circuler silencieusement. Offrir un espace de parole ouvert sur le vécu émotionnel transforme une contagion négative en opportunité d’ajus- tement collectif.

Utiliser des outils d’entraînement collectif : L’entraînement d’équipe en environnement simulé (serious games, réalité virtuelle) peut aider à révéler les dynamiques de stress et à entraîner la cohésion face à la pression. Par exemple, des exercices inspirés d’« Escape The Maze » ou des simulations de situations critiques (avaries en vol, urgences médicales) permettent aux équipes de s’entraîner à communiquer et coopérer sous stress, dans un cadre sans risque. Bien conçus, ces entraînements améliorent la collaboration et apprennent au groupe à reconnaître et juguler la contagion de panique lorsque de vraies crises surviendront.

Prévenir l’épuisement collectif : Au niveau organisationnel, il est crucial de veiller à ce que la charge de travail et le soutien social dans l’équipe ne poussent pas les individus aux limites où le stress deviendrait incontrôlable. Prévenir la contagion du stress, c’est aussi éviter que tout le monde soit simultanément à un très haut niveau de pression. Des rotations de postes, une gestion raisonnée des horaires ou un accès à du soutien psychologique peuvent aider à maintenir une réserve de résilience dans le collectif.

En somme, la gestion du stress en équipe est un effort collectif. Les neurosciences nous montrent que nous « résonnons » avec les émotions de nos pairs, pour le meilleur comme pour le pire. Les études expérimentales et de terrain confirment que la performance collective sous pression dépend autant des liens humains et des interactions que des compétences techniques. Une équipe capable de reconnaître et de réguler ensemble le stress qui monte saura transformer la contagion émotionnelle en alliée (en solidarité, en synchronie positive) plutôt qu’en menace. À l’heure où les environnements de travail sont de plus en plus exigeants, investir dans ces dimensions humaines (formation aux compétences humaines, amélioration du climat d’équipe, innovations comme la VR pour l’entraînement) représente une piste prometteuse pour des collectifs plus résilients et performants face au stress.

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Peur, gestion de la peur et collectivité

Frédéric Canini
Médecin-chef des services®, chercheur associé au LIP/PC2S,
ancien directeur scientifique et technique de l’Institut de Recherche
Biomédicale des Armées (IRBA).

Damien Claverie
Médecin-en-chef, praticien certifié de recherches
à l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

1. Introduction

Questionner la peur, c’est décrire le fil des événements qui y conduisent ; c’est évoquer la manière dont elle se diffuse ; et c’est envisager les conséquences psychiques d’une gestion inadaptée. L’origine de la peur est dans l’interaction entre un individu plus ou moins réactif et un environnement plus ou moins agressif. À l’extrême, elle peut surgir de la simple reviviscence du passé, spontanément ou suite à la confrontation à un indice évocateur d’un trauma antérieur. La victime tente alors de maîtriser, voire de supprimer, la menace perçue, qu’elle agisse en combattant, en fuyant ou dans une attente anxieuse. Si sa réponse est bien ajustée, elle la protégera de la menace comme des conséquences psychiques néfastes du sentiment d’absence de maîtrise de la situation. Le groupe, plongé dans le même environnement agressif, partage les mêmes risques. Cependant, il peut mettre en œuvre des comportements collectifs que ne peuvent faire ses membres individuellement. In fine, la réponse à un environnement agressif est la combinaison de ce que l’individu et le groupe font, chacun et en interaction. Cette dynamique interactive, psychobiologique intégrée, est une des clés de la gestion de la peur.

2. La menace

2.1. Éléments de définition

L’environnement n’est pas nécessairement menaçant en tant que tel. Il est. C’est l’individu qui le considère comme menaçant, ou non. Le sentiment de menace (la menace perçue, ou plus simplement la menace) apparaît lorsque l’individu considère que cet environnement pèse sur sa sécurité, qu’elle soit physique, psychique ou sociale. Cependant, les menaces pertinentes peuvent donner lieu à une véritable taxonomie basée sur leur caractère concret ou abstrait (exposition à un environnement chaud vs. le concept de réchauffement climatique), leur nature et l’expérience que l’on en a (physique, personnelle, sociale ou spirituelle), leur caractère existentiel (écoanxiété) ou contextuel (combat), et leur impact réel (la distance entre la victime et l’agresseur, le degré de contrôle de l’agresseur, l’existence d’un sens à l’affrontement) [1]. Les menaces associées aux situations de combat sont concrètes, intenses, contextuelles, personnelles et sociales.

2.2. Psychologie de la menace

D’un point de vue psychologique, la menace serait la conséquence d’une dissonance cognitive, concept théorisé en 1957 par Léon Festinger [2]. La dissonance cognitive naît de la discordance entre le monde attendu, i.e., anticipé par un cerveau prédicteur, et le monde perçu, i.e., observé dans l’instant par le cerveau. Elle fonde la surprise. La menace pourrait également faire suite à l’apparition d’un contexte précédemment relié à une expérience aversive, voire traumatique (absence de maîtrise, peur mémorisée) [3]. Menace perçue et aversion mémorisée sont les deux faces d’une même réalité neurobiologique, l’association d’un contexte et d’une émotion négative. Surprise contextuelle et conditionnement aversif se combinent et dessinent la capacité d’action de l’individu et son sentiment de maîtrise. Les éléments environnementaux comme la distance entre agresseur et victime définissent alors la réponse psychocomportementale, la proximité générant l’anxiété et l’éloignement permettant des stratégies d’approche ou de retrait [4].

2.3. La réponse à la menace

Tout changement d’environnement, perçu comme menaçant, mobilise l’individu et entraîne l’émergence du comportement le plus approprié à la menace en termes d’intensité, de vitesse d’exécution et d’adaptation au contexte. Cette réponse s’articule autour de deux mécanismes distincts, même s’ils partagent largement leurs réseaux cérébraux. Pour reprendre la terminologie de Daniel Kahneman, le système 1 est responsable des réponses immédiates, automatiques, rapides, peu flexibles, quasi réflexes, inconscientes, mais peu coûteuses en énergie, alors que le système 2 est à la base des réponses lentes, flexibles, très ajustées, conscientes, faisant appel à un raisonnement et une prise de décision argumentée, mais très consommatrices d’énergie [5]. Ces deux mécanismes neurobiologiques, quoique complémentaires, sont liés à une même perception de la menace.

Le but du comportement est de conserver une certaine sécurité vis-à-vis de la menace, c’est-à-dire d’en gérer, si ce n’est l’existence, du moins la distance. Lorsque la menace est subjectivement gérable, deux stratégies comportementales apparaissent, regroupées dans la théorie du General Process Model of Threat and Defense (GPM) [6]. Pour une menace proche, le Behavioral Inhibition System (BIS) s’active et entraîne une inhibition comportementale, matérialisée par des comportements d’évitement ou d’absence de mouvement, associée à une anxiété et une hypervigilance. Pour une menace plus lointaine, ne mettant pas l’individu en péril, le Behavioral Approach System (BAS) s’active et une stratégie d’exploration de l’environnement apparaît, motivée et orientée vers le but. Lorsque la menace s’apparente à un péril, le comportement de peur émerge [4].

3. La peur

3.1. Introduction

La notion de « peur » est évidente pour tous. Pourtant, sa description est complexe, fruit d’une démarche multidisciplinaire intégrative incluant les aspects anatomiques (le réseau cérébral d’alarme), physiologiques (le stress), comportementaux (le conditionnement de peur), éthologiques (le modèle générique de peur), sociaux (la transmission de la peur) et médicaux (le trouble de stress post-traumatique, TSPT). La peur est un phénomène phasique répondant à une menace explicite, vue ou imaginée. C’est une émotion faisant suite à la confrontation à une menace non maîtrisée dont l’individu pressent qu’elle met sa vie en péril. Elle s’oppose à l’anxiété, phénomène tonique répondant à une menace implicite, incertaine, voire anticipée. L’anxiété peut être réduite par l’apport d’informations ou d’expériences positives, mais accentuée par l’exposition à des agressions, microagressions ou expériences négatives. Ainsi, les soldats expérimentés reposés sont peu anxieux, alors que les soldats expérimentés, mais usés par les combats, souffrent d’une anxiété généralisée : c’est le syndrome des « vieux sergents » [7]. Cette dichotomie anxiété/peur se retrouve dans la pathologie avec le syndrome d’anxiété généralisée (peur de tout) et le TSPT (peur faisant suite à une confrontation traumatique, même s’il existe un fond d’anxiété).

3.2. Le modèle éthologique de peur

Le modèle classique de la peur est celui de la confrontation proie-prédateur. Ses découvertes, faites chez le rongeur, sont également valables chez l’homme. Sa séquence comportementale est maintenant bien décrite [4]. Lorsqu’aucun risque n’existe à l’horizon, l’individu vaque à ses occupations. Ces activités quotidiennes sont suspendues dès qu’une menace apparaît, même indistincte et incertaine. Deux comportements sont alors possibles : la veille attentive, immobile, ou la recherche d’informations incluant une prise de risque pour lever un doute.

Lorsqu’un agresseur potentiel se rapproche, l’individu recule afin de maintenir sa zone de sécurité. La vitesse d’approche de l’agresseur sélectionne alors ses comportements. Une vitesse lente active un réseau cérébral de « peur cognitivement contrôlée », se traduisant par une retraite précautionneuse. Une vitesse élevée active le réseau cérébral d’alarme, entraînant un comportement de fuite. Lorsque l’agresseur franchit la zone de sécurité subjective, trois options s’ouvrent: retraiter vers une zone sécure préétablie (flight), faire face et combattre si le rapport de force est favorable (fight) ou entrer dans une immobilité tonique de frayeur (fright). Lorsque le prédateur entre dans l’espace péripersonnel, la victime développe un comportement violent de fuite éperdue et/ou de lutte intense selon les opportunités contextuelles, ou un comportement de sidération tonique (freezing). Enfin, lorsque la prédation a eu lieu, la victime peut mimer la mort.

Il se dessine ainsi une réponse polymorphe, perpétuellement adaptée à l’évolution de la menace, fruit de l’interaction entre mécanismes inhibiteurs (immobilisme simple, sidération) et activateurs (fuite, retrait, exploration, combat, échappement violent). C’est une matrice à deux dimensions physiologiques (l’orientation [approche / approach / évitement / avoidance] et la dynamique [active vs. passive]) interagissant avec le contexte selon la personnalité / l’expérience de la victime. Elle n’est pas sans rappeler la dichotomie d’Henri Laborit opposant l’inhibition d’action au couple « fuite/combat » [8].

3.3. Neuroanatomie de la peur

L’émergence du comportement de peur fait suite à l’activation du réseau d’alarme (alarm network). Ce réseau évalue le risque associé au changement d’environnement et déclenche la réponse de stress nécessaire pour y faire face. Il permet donc la survie de l’individu dans un environnement hostile [9]. Ce réseau de très bas niveau anatomo-fonctionnel reçoit quasiment toutes les informations sensorielles du noyau parabrachial, véritable hub informationnel situé dans le tronc cérébral. Ces informations sont alors adressées à la substance grise périaqueducale (SGPA), véritable sous-station de contrôle comportementale et physiologique; à l’amygdale, noyau cérébral coordonnant la réponse de stress et mémorisant les données émotionnelles accompagnant la confrontation ; et au noyau du lit de la strie terminale, structure impliquée dans l’anxiété au long cours. L’amygdale transfère ses consignes à l’hypothalamus, structure en charge de la mise en œuvre des aspects hormonaux, neuraux et comportementaux du stress. L’activité du réseau d’alarme, qui explique la réponse automatique initiale, est sous le contrôle du cortex cingulaire, véritable détecteur de conflits ; de l’insula, aire cérébrale apportant l’information sur le statut fonctionnel du corps, ses capacités et ses limites ; de l’hippocampe, structure cérébrale donnant accès aux informations contextuelles et historiques ; et du cortex préfrontal, qui intègre les informations rationnelles et émotionnelles (cf. figure). Ces structures contrôlant le réseau d’alarme permettent le développement d’une réponse ajustée aux nécessités de l’agression et aux capacités de l’individu.

Fig. 1. Représentation schématique des principales zones cérébrales impliquées dans la réaction de peur. Created in BioRender. Claverie, D. (2025). [en ligne].

3.4. Caractéristiques physiologiques de la peur

La peur étant la conséquence de l’activation du réseau d’alarme, la connaissance de ses propriétés permet de mieux comprendre les réponses automatiques que nous fournissons dans des environnements agressifs et la pertinence des contre-mesures susceptibles d’être appliquées.

3.4.1. L’inconscience

L’activation du réseau d’alarme étant inconsciente, l’initiation des mécanismes de peur l’est également. Ainsi, même si l’exposition à une menace est trop courte pour être consciente, elle suffit pour activer le réseau d’alarme et induire une réaction d’orientation. Plus précisément, même si le cortex visuel est altéré, l’exposition à un stimulus visuel effrayant entraîne une activation corporelle de peur. Ainsi, la réponse physiologique et comportementale se profile sans même que l’individu n’ait vu consciemment l’agresseur ou n’ait conscience de quoi que ce soit. La peur ne devient consciente que lorsque l’ensemble du cerveau est activé par l’éveil comportemental. La peur est un iceberg psychique, majoritairement implicite et minoritairement explicite.

3.4.2. L’expression corporelle de peur

L’expression corporelle de peur est polymorphe, automatique et inconsciente. Elle traduit le fonctionnement du réseau d’alarme qui la modèle pour répondre à la menace. Elle concerne l’ensemble du corps dans ses dimensions physiologiques (activation cardiovasculaire et respiratoire, sudation), musculaires (tensions, mimiques faciales, activité ou inactivité motrice irrépressible), antalgique, métabolique, etc.

3.4.3. La plasticité fonctionnelle

Le réseau d’alarme se modifie au fil des interactions avec l’environnement. Il peut augmenter (sensibilisation) ou diminuer (habituation) sa réactivité, et modeler une réponse spécifique (apprentissage, expérience, conditionnement) face à un environnement déjà connu. De fait, la peur est conditionnable: elle lie deux informations concomitantes, une information neutre (un aliment) à une information aversive (devenir malade lorsqu’on le consomme) afin de réagir ultérieurement de manière adaptée (éviter d’en manger). Cette plasticité du cerveau a des contre-parties pathologiques. L’expérience opérationnelle, utile pour répondre plus rapidement à une menace avérée, s’avère néfaste lorsqu’elle entraîne un TSPT. Dans une population de militaires, les victimes d’un TSPT activent davantage leur amygdale que les non-victimes, que le stimulus soit civil (voiture) ou militaire (blindé). S’ils suractivent également leur cortex visuel, cela n’est patent que pour des stimuli militaires et lors d’une présentation infraliminaire [10]. Ainsi, le passé traumatique peut-il non seulement favoriser la détection inconsciente des indices traumatiques, mais aussi colorer le présent de stress.

3.4.4. Le suivi en continu

Le réseau d’alarme, perpétuellement actif, ajuste en continu le statut de l’organisme dans l’environnement. Il se fonde alors sur la distance de l’agresseur, sa vitesse et la direction de son mouvement (approche ou retrait). Cependant, l’action de la victime est aussi un élément clé : si la victime s’approche de l’agresseur, l’activation de l’amygdale diminue alors que celle de la SGPA et de l’insula augmente, l’ensemble activant le système nerveux autonome sympathique sans sentiment de peur [11]. Ainsi, le codage en continu prend en compte le but poursuivi et le risque perçu pour interpréter les données physiques.

3.4.5. Le couplage à l’action

Les réponses comportementales induites par le réseau d’alarme sont de véritables stratégies organisées et physiologiquement cohérentes, favorisant l’évitement sur l’affrontement lorsque cela est possible. La fluidité de l’environnement impose parfois une situation d’attente dont la valeur est une véritable préparation à l’action. Ainsi, peut-on interpréter l’immobilité devant la menace.

3.4.6. La généralisation de peur

Le réseau d’alarme faisant prévaloir la survie sur l’activité quotidienne et déclenchant des réponses énergétiquement coûteuses, il importe de ne l’activer qu’à bon escient. La reconnaissance d’un risque avéré repose sur la conjonction d’indices contextuels précis permettant de reconnaître l’agresseur et sa dangerosité compte tenu de l’expérience acquise. Le cas optimal est cependant rare et l’identification est souvent probabiliste. Ce mécanisme confronte indices actuels et mémorisés pour classer le risque sur un continuum entre excès de précision (reconnaissance rarissime d’un indice) conduisant à une sous-réaction potentiellement risquée et défaut de précision (généralisation de reconnaissance transformant tout objet en un objet de peur) aboutissant à une sur-réaction contreproductive et usante. La qualité du compromis est donc un puissant facteur d’adaptation.

Deux réseaux interviennent dans la genèse de ce compromis de détection de risque. Le premier réseau favorise la généralisation de la peur et réunit, entre autres, le réseau d’alarme et des aires corticales cingulaires et fronto-pariétales. Le second réseau inhibe la généralisation de la peur et implique, entre autres, l’hippocampe et le cortex préfrontal ventromédian, structures fournissant l’information contextuelle. Cette régulation est susceptible d’altérations durant le stress, car le cortex préfrontal ventromédian et l’hippocampe sont inhibés par les glucocorticoïdes libérés lors du stress.

3.4.7. La sortie de crise

À la menace, puis la confrontation, fait suite le retour vers la normalité. Le retour du cerveau à un état de repos se fait par paliers. Chez le rongeur, la sortie de crise per se prend 1–2 heures, le retour de la capacité d’exploration, 7 heures, le retour à des activités normales et la gestion de la distance sociale 24 heures [4]. C’est un processus actif qui implique, entre autres, le cortex préfrontal latéral et ventromédian, en lien avec l’insula et l’amygdale. À cette dynamique de récupération comportementale s’ajoute la dynamique de récupération énergétique. Cette phase de récupération physiologique prend quelques jours et se traduit par des augmentations de temps de sommeil, ou rebonds. Cependant, la récupération ne conduit pas à une situation quo ante. L’expérience issue de la confrontation est mémorisée : l’issue heureuse modifiera la gestion d’une confrontation ultérieure, mais l’issue malheureuse pourra se traduire par un accroissement d’anxiété et de réactivité au stress.

3.4.8. Le risque pathogène de la peur

Le degré d’activation du réseau d’alarme, donc la distance entre agresseur et victime, est un indice du risque psychopathologique. Plus l’agresseur est proche, a fortiori si l’espace péripersonnel est violé, et plus le risque de TSPT est important [12]. La prise en charge psychiatrique s’ajuste donc, outre les caractéristiques de l’individu, sur le contexte de la confrontation.

4. La gestion sociale de la menace

4.1. Introduction

Le modèle proie-prédateur, utile pour la compréhension des mécanismes individuels de peur, ne permet pas d’explorer la gestion interindividuelle de la peur car il ne fait pas intervenir l’environnement social. Il faut donc l’élargir au groupe en intégrant les interactions sociales concomitantes de l’agression d’un membre du groupe. Nombre d’expressions corporelles inconscientes (mimique faciale, postures, odeurs et phéromones, vocalisations), et conscientes (discours) de la peur sont aussi des messages à destination des congénères. Ainsi, la signalisation sociale est intrinsèque à l’expression automatique de la peur. Ces indices peuvent être partagés entre individus, indépendamment de l’agresseur, et générer ipso facto un socle émotionnel commun. L’émotion ressentie par un individu est ainsi la conséquence de la perception de l’agresseur et des signaux émotionnels exprimés par les autres membres du groupe.

La contextualisation sociale de l’émotion s’articule autour de deux grandes modalités de réponse : (i) la perception de la menace et la gestion de la peur [13], (ii) les comportements prosociaux d’aide aux individus en souffrance [14]. Ces comportements sont orientés donc vers l’extérieur comme l’intérieur du groupe. Ils prennent en compte le groupe dans sa totalité comme les individus en difficulté. Ces comportements de partage émotionnel sont régulés. Leur bon ajustement crée les conditions de résistance à la menace et de résilience, alors que leur mauvais ajustement est un facteur d’instabilité individuelle et sociale. Cette contextualisation sociale est particulièrement importante pour l’homme, connu comme un être social partageant des émotions [15].

4.2. La diffusion sociale de la peur

4.2.1. Introduction

La gestion sociale de la peur repose sur la capacité des membres à émettre et percevoir des marques émotionnelles. La dialectique de signalisation régule alors la diffusion sociale : (i) les signaux d’alarme peuvent amplifier le statut émotionnel du groupe (contagion émotionnelle) ; (ii) le comportement de certains membres du groupe peut atténuer la contagion émotionnelle [13].

4.2.2. La contagion émotionnelle

La contagion émotionnelle repose sur le partage social de la détection d’une menace. Le marqueur de risque n’est plus l’agresseur, mais la réaction d’un observateur du groupe, véritable proxy dont l’intensité de la détresse se communique aux autres membres du groupe. Leur peur, même induite par un proxy, n’est pas une simple imitation. C’est une émotion réelle faisant suite à l’activation du réseau d’alarme, et particulièrement de l’amygdale, au travers d’un réseau spécifique impliquant l’aire cingulaire. Cette émotion est davantage affectée par la réactivité de l’individu et sa position sociale que par la familiarité au sein du groupe. L’impact de la communication émotionnelle est extrêmement varié: (i) facilitation des comportements de défense par renforcement de l’évitement ou de la peur ; (ii) renforcement des mécanismes de conditionnement aversif ou de peur par la proximité ou la simple vision ; (iii) modification du statut émotionnel via l’induction de dépression ou d’anxiété [13]. Cependant, lorsque la contagion émotionnelle sociale devient excessive, le risque collectif est celui de la panique et le risque individuel est le TSPT [12].

4.2.3.
L’amortissement émotionnel

L’amortissement émotionnel d’origine sociale (social buffering) se définit comme une gestion du stress facilitée par les autres membres du groupe. Cet effet passe par un conditionnement, c’est-à-dire l’apprentissage d’un lien entre une émotion (la sécurité) et un environnement (le contexte du groupe). Comme l’effet du social buffering apporté par un pair est de nature contextuelle, il agit mieux sur les peurs contextualisées que sur celles qui ne le sont pas, et d’autant mieux qu’il est apporté par un familier. Cette action apaisante de l’environnement passe par un meilleur contrôle du réseau d’alarme par l’hippocampe et le cortex pré- frontal [13]. Il existe donc une véritable dialectique entre les signaux d’alarme et d’apaisement au sein du cerveau. Cette observation explique pourquoi le soutien social est l’un des mécanismes permettant de faire face (coping) aux adversités de la vie. Il consiste en la création d’une bulle de sécurité, que ce soit par un lieu sécure (la famille, les amis) ou un accompagnement en situation de crise. Plus généralement, l’amortissement social participe de l’atténuation des conséquences des événements de vie et de la santé à long terme.

4.3. Les comportements sociaux face à la menace

4.3.1. La stabilisation du groupe

La restructuration du groupe sous stress se fait dans la dynamique d’une augmentation de la discrimination entre ce qui relève du groupe (in-group) ou de l’extérieur (out-group) [6] : les liens interindividuels entre membres du groupe se resserrent et, par contraste, les liens avec les étrangers au groupe se distendent. Il apparaît alors des comportements prosociaux de coopération visant à faire face à la menace ou à aider les membres du groupe dans le besoin: la menace améliore la tolérance au sein du groupe, augmente les interactions et stabilise le groupe. La discrimination entre in-group et out-group peut s’extrêmiser : l’individu in-group ambigu est préférentiellement décrété comme out-group. Il apparaît une double dynamique: la stabilisation du groupe génère les conditions d’une confrontation avec les groupes étrangers et les conflits intergroupes facilitent la stabilisation du groupe.

4.3.2. La réponse à l’agresseur

Les comportements envers les étrangers au groupe sont sous-tendus par une augmentation du contraste émotionnel social : comportement prosocial en in-group et réification en out-group [16]. Lorsque les individus out-group sont réifiés, déshumanisés, objectalisés, la violence à leur encontre devient possible. Ces données de psychosociologie ont trouvé un écho dramatique dans l’histoire emplie de violences génocidaires [17]. Pourtant, d’autres stratégies de réponse à l’agression sont possibles : les comportements de « flight vs. fight » privilégiés par les mâles et les comportements plus diplomatiques préférés par les femelles, ces réponses ayant été théorisées dans le modèle « tend-and-befriend » [18].

4.3.3. Les comportements prosociaux

En opposition à la distanciation émotionnelle de l’agresseur, il se développe un altruisme, dit paroissial, dirigé vers les membres du groupe. L’augmentation des comportements prosociaux est une conséquence du stress perçu par les membres du groupe. Ces comportements, automatiques plutôt que processifs, s’expliquent, entre autres, par l’inhibition du cortex préfrontal imbibé de glucocorticoïdes lors du stress. Il n’est donc pas surprenant que l’orientation prosociale soit fugace: elle s’observe entre 20 min et 90 min post-stress. Cette transition vers des comportements prosociaux spontanés est modélisée par la théorie du « Stress-Induced Deliberation to Intuition ». D’autres comportements prosociaux s’adressent spécifiquement à un congénère directement menacé. Ces comportements, plus probables que l’inaction, s’adossent sur: (i) la réaction de la victime. Ils surviennent principalement lorsque la menace est intense et patente, car le meilleur prédicteur de l’intervention n’est pas la souffrance, mais les signaux de peur de la victime. (ii) l’aidant. Les individus manifestant les comportements altruistes sont ceux qui perçoivent le mieux les signaux faciaux et présentent la plus grande réactivité de l’amygdale, surtout à droite. (iii) le contexte. La décision d’intervention repose également sur des caractéristiques contextuelles comme la présence de témoins (bystander) et l’existence d’une dynamique de groupe. Enfin, un autre comportement prosocial renvoie au soin à autrui dans le besoin. Il suppose la perception de la souffrance d’autrui, ou empathie.

5. Peut-on gérer la réaction à la menace ?

5.1. Introduction

Les mécanismes neurophysiologiques impliqués dans la perception de la menace et la peur suggèrent que les réponses comportementales, biologique et émotionnelle possèdent un caractère automatique préemptif. Pour un individu, gérer la peur est un challenge difficile, si ce n’est impossible. Il est cependant important de tenter de gérer la peur pour des raisons tant individuelles (conséquences à long terme des conditionnements, pathologies mentales) que collectives (phénomènes de panique, communautarisme excessif). Cette gestion repose, entre autres, sur (i) la conscientisation des mécanismes inconscients impliquant le réseau d’alarme, chez soi ou chez les autres ; (ii) la prise en compte cognitive des biais de décision liés au stress, au contexte, à soi et à l’environnement social ; (iii) le contrôle des émotions; (iv) l’utilisation en conscience de tous les leviers, y compris sociaux.

5.2. L’apprentissage

L’émergence de réactions mieux ajustées face à la menace dépend pour partie de l’histoire de l’individu. Cette histoire est le reflet du cumul des apprentissages issus des interactions antérieures avec l’environnement. Ce qui est appris est à la fois le contexte, la stratégie et l’issue. Ils reflètent la plasticité du système nerveux, mais non une orientation a priori. Ainsi, la sensibilité à la menace peut être réduite par l’exposition à des situations agressives in fine dominées. Inversement, l’exposition antérieure à des aléas professionnels mal maîtrisés est un facteur de risque de mauvaise tolérance à la menace.

5.3. La détection précoce de la peur

La détection précoce de la peur repose sur la prise de conscience des stigmates physiques et comportementaux de l’activation automatique du réseau d’alarme. La réaction la plus évidente est l’activation du système nerveux autonome (SNA) avec ses branches sympathique cardioaccélératrice et parasympathique cardiofreinatrice. La réponse du SNA à un agresseur, modélisée dans la théorie dite « Cardiac Defensive Response », se fait en deux temps : une réponse immédiate de tachycardie suivie d’une modulation allant vers une accélération plus accusée ou une décélération selon les individus. D’une manière générale, une accélération intense est associée à un meilleur apprentissage de la peur, mais non de la sécurité. Le sursaut est un autre indice. C’est l’exagération d’une réaction normale du corps à une stimulation environnementale inattendue. Même s’il existe dans le cadre de pathologies génétiques ou neurologiques, c’est dans le contexte de l’anxiété et du stress qu’il est le mieux connu. L’immobilité est un troisième stigmate. C’est un véritable 3e état (fight, flight, and freezing) associant réduction de l’oscillation posturale, voire inhibition comportementale tonique, activation sympathique, et surtout parasympathique, amélioration de la vision dans les basses fréquences, etc. C’est une attitude d’attente attentive au monde, saturée de tension intérieure, dans laquelle la cognition prépare la décision d’action selon les opportunités [19]. Son émergence, soumise à la variabilité interindividuelle, est d’autant plus probable que l’individu a vécu des antécédents de traumatisation.

Ces stigmates physiologiques se complètent de stigmates psychologiques. Le principal est une tension intérieure qui peut aller jusqu’à l’anxiété, voire l’attaque de panique dans les cas extrêmes. En cas de stress particulièrement intense, un phénomène de dissociation peut advenir. C’est une sensation d’éloignement du monde (être dans le brouillard, se sentir lointain), de n’être plus acteur de son corps (sensation de pilotage automatique) et de ne plus ressentir d’émotion [20]. Aux altérations de la régulation émotionnelle vient s’ajouter la dégradation des fonctions cognitives liée à l’inhibition fonctionnelle du cortex préfrontal et de l’hippocampe sous stress. Elle recouvre les dysfonctions de la mémoire de travail, des fonctions exécutives, de la planification et de la prise de décision, des jugements éthiques, etc.

5.4. Le contrôle individuel de la réponse à la menace

S’il est difficile de contrôler l’irruption de la peur, il reste possible de gérer la relation avec la menace. La gestion de l’environnement est le premier aspect. Les leviers d’action en sont l’anticipation des stratégies de lutte ou d’échappement, le contrôle des distances de sécurité, la connaissance de l’éthologie de l’agresseur, etc. Le second aspect est la gestion de l’action. L’action est une méthode efficace de lutte contre la peur. Ainsi la synchronisation des réseaux cérébraux contrôlant les schémas locomoteurs et les émotions est prédictive d’une action ajustée à l’environnement. Elle possède de nombreuses facettes: (i) l’apprentissage de l’action permet de réduire les émotions ultérieures; (ii) le développement de sensations de contrôle de l’agresseur facilite l’extinction de la peur; (iii) l’usage de stratégies d’action centrées sur la tâche (coping) permet de mieux lutter contre le stress [21]; etc. Le troisième aspect concerne la gestion des émotions. L’intéroception, ou perception de son propre corps, est un moyen simple de contrôle des émotions. Ainsi, réduire artificiellement le rythme cardiaque diminue la sensation de menace. La méditation de pleine conscience est une des techniques les plus habituelles de gestion des émotions.

5.5. Le contrôle social

Le contrôle social de la menace convoque toutes les dimensions précédemment évoquées, mais développées au niveau du groupe. On retrouve : (i) la détection de la peur d’autrui. Les réactions somatiques de peur sont autant de signaux sociaux qui permettent de détecter la peur d’autrui et d’apprendre à gérer nos émotions induites ; (ii) l’attention à autrui comme forme d’action sociale contribuant à l’amortissement émotionnel; (iii) les mécanismes de coping fondés sur la coopération et le soutien social [21] ; et (iv) le sentiment d’agentivité du groupe, c’est-à-dire le sentiment d’efficacité collective [22].

D’autres mécanismes protecteurs sont davantage reliés au groupe considéré comme une unité constituée. Le leadership et les rituels appartenant à une culture partagée sont au cœur de cette protection. Les rituels peuvent participer à des réponses adaptatives à une situation anxiogène non maîtrisée et soudent le groupe au sortir d’une menace, comme le lendemain d’attaques terroristes.

6. Conclusion

L’affrontement de la menace, élément constitutif du métier militaire, impose de connaître les mécanismes neurophysiologiques de la réponse à la menace et, in fine, de la peur. Le développement de stratégies de contre-mesures adossées aux mécanismes neurobiologiques connus forme le socle d’un véritable coaching militaire, aussi important que l’entraînement physique. Susceptibles de validation, ces stratégies forment un véritable savoir professionnel.

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Modélisation de mouvements de personnes : principes, apports et limites

Bertrand Maury
Mathématicien, membre de l’Académie des sciences,
section des sciences mécaniques et informatiques.

Une part importante des développements scientifiques des derniers siècles a été motivée par la modélisation de mouvements d’« entités » seules ou en interaction : planètes, grains de tailles et formes diverses, projectiles, atomes, molécules…. L’état à un instant donné d’une collection est représenté par les positions des entités qui la composent, dont on va chercher à suivre l’évolution au cours du temps. Il s’agit en premier lieu d’identifier les principes qui président à cette évolution. Pour le cas des planètes par exemple, la première loi de Newton assure qu’une planète seule va suivre une trajectoire à vitesse constante. Les interactions entre planètes sont conditionnées par la loi de la gravitation universelle de ce même Newton : chaque planète attire toute autre planète, et cette attraction est représentée par une force dont l’intensité est proportionnelle au produit des deux masses, et inversement proportionnelle au carré de la distance entre leurs centres. L’écriture de ces principes sous forme d’équations mathématiques est immédiate et, même s’il n’existe pas de forme explicite de la solution à ce système dès que le nombre de planètes dépasse deux, on peut approcher par des calculs à l’ordinateur, avec une précision arbitraire et sur des temps très longs, cette solution, et ainsi prédire les positions futures des planètes à partir d’une situation initiale (positions et vitesses) donnée.

À la fin du siècle dernier, certains chercheurs ont cherché à explorer la possibilité de modéliser des entités dites actives, par opposition aux entités passives évoquées précédemment: cellules, micro-organismes, animaux à poils, à plumes et à nageoires, et jusqu’aux personnes au sein d’une foule. Une part des approches développées pour les particules passives est directement transposable à cette nouvelle situation: l’état à un instant donné d’une population est toujours représenté par la collection des positions des individus qui la composent. Il s’agit ensuite d’identifier des principes qui conditionnent le mouvement d’un individu ainsi que ses interactions avec ses semblables et son environnement immédiat. Il n’existe bien sûr pas d’équivalent des lois de Newton pour les individus: une personne dans une foule n’est pas une particule passive, c’est un acteur, doté d’un projet personnel, de tendances sociales propres (conciliation, conflit, évitement…), qui vit en temps réel des événements (panique lors d’une évacuation d’urgence, bruits d’explosion, cris, apparition de fumée, blessure directe…), qui est potentiellement soumis à des influences (ordres, consignes, signalisation passive ou active…), et dont le comportement effectif peut dépendre de tous ces paramètres, et de son état psychologique au moment considéré. Si l’on fait par exemple l’hypothèse que les individus, lors d’une évacuation d’urgence, se comportent comme s’ils étaient seuls, en subissant simplement la présence des autres au travers de forces de contact qui les gênent, le travail du modélisateur consiste à encoder cette hypothèse sous la forme d’équations, à analyser ces équations, les résoudre (au travers de programmes informatiques) et à comparer les résultats à ce qui est observé en pratique. Mais, et ce point est essentiel, le choix fait de privilégier tel ou tel comportement selon la situation n’est pas du ressort du mathématicien ou du physicien. Même si la comparaison des résultats du modèle a posteriori peut donner des indications sur la validité des hypothèses faites, le choix initial ne peut se faire que conjointement avec des personnes ancrées dans la réalité humaine que l’on cherche à mathématiser (agents de sécurité, psychologues, ou plus généralement « personnes d’expérience » …). De tels modèles ne sauraient par ailleurs être strictement prédictifs comme ils peuvent l’être pour des entités inertes : un acteur réel peut à tout moment sortir du modèle de comportement auquel on l’a assigné, et cette réalité proprement humaine est largement imprévisible.

Nous nous proposons dans ce texte de décrire les principales approches qui ont été proposées ces dernières décennies pour modéliser les mouvements collectifs de personnes, puis nous indiquerons ce que permettent ces modèles, en particulier pour l’estimation des temps d’évacuation, la compréhension de certains phénomènes paradoxaux, l’identification de zones particulièrement sensibles en termes de sécurité, et l’exploration des possibilités de contrôle d’une foule en mouvement, en gardant à l’esprit que ces modèles n’ont vocation qu’à explorer des scénarios possibles, sans pouvoir garantir une prédiction fidèle des comportements réels.

Modèles

Les premiers formalismes proposés [1], qui sont encore utilisés actuellement, sont basés sur une vision très mécaniste de la foule : les individus sont identifiés à des particules physiques, dotées d’une certaine masse, soumises à des forces extérieures et des forces d’interaction. La force « extérieure » s’appliquant à chaque particule encode son projet personnel ; elle tend à ce que la vitesse individuelle se rapproche d’une vitesse souhaitée (notion commune à tous les modèles), qui est la vitesse que l’individu souhaiterait avoir s’il était seul, de façon à réaliser un projet prédéterminé. Précisons que, dans le contexte de la modélisation mathématique, le terme vitesse désigne un vecteur, qui encode à la fois la célérité (nombre exprimé en km/h) et la direction dans laquelle l’individu souhaite aller. Dans le cas, par exemple, d’une évacuation, on considérera que la vitesse pointe vers la sortie la plus immédiatement accessible, mais on peut imaginer des situations plus complexes, dans lesquelles cette vitesse souhaitée évolue, par exemple, selon des consignes qui seraient transmises à l’individu. Les interactions entre personnes sont elles-mêmes encodées par des forces. On peut ainsi prescrire que deux personnes se repoussent à distance (comme des particules de même charge) pour encoder la tendance à préserver une distance minimale (on parle de proxémie) avec leurs voisins (voir [2]).

Quelques années plus tard, des chercheurs ont proposé une autre approche, basée sur des principes très différents, fondée sur des automates cellulaires [3]. La zone d’intérêt est recouverte d’un quadrillage formé de cellules d’une cinquantaine de centimètres de côté. Chaque cellule est, à chaque instant, vide ou occupée par un individu. À chaque étape de l’algorithme, on tire aléatoirement, pour chaque individu, une nouvelle position parmi les cases libres voisines, en donnant une plus grande probabilité aux cases qui permettent à la personne de se rapprocher de son objectif. Si deux personnes se trouvent en compétition pour une même case, on renvoie l’une des deux à sa position initiale. Malgré son caractère apparemment simpliste, cette approche et ses extensions permettent de modéliser le mouvement de grands nombres de personnes dans des configurations complexes et, comme la précédente, elle est au cœur de certains logiciels commerciaux.

Plus récemment, un modèle d’inspiration granulaire a été proposé [4] : les personnes sont identifiées à des disques rigides animés d’une vitesse souhaitée, et les interactions sont, dans la version de base du modèle, réduites aux interactions physiques entre les disques. Cette approche est basée sur un calcul des forces de contact physique entre individus et, comme on le détaillera plus loin, est spécialement adaptée à l’estimation des forces d’écrasement au sein d’une foule, forces susceptibles d’entraîner des blessures parfois mortelles. La figure 1 ci-dessous représente des configurations successives pour les modèles de type automates cellulaires (gauche) et granulaire (droite), correspondant à l’évacuation d’une pièce au travers d’une sortie unique.

Fig. 1. Snapshots de simulations d’évacuation par l’algorithme d’automates cellulaires (gauche), et par le modèle granulaire (droite). Les figures du bas correspondent aux trajectoires des individus.

La figure 2 présente une situation fortement congestionnée. L’épaisseur des segments reliant les centres des disques est proportionnelle à la force d’interaction entre les individus représentés par ces disques, faisant apparaître des chaînes de forces au sein de la foule et des zones de fort écrasement.

Fig. 2. Réseau de forces entre individus au sein d’une évacuation congestionnée (modèle granulaire)

Des modèles dits « macroscopiques » sont également développés : la foule est alors assimilée à un continuum, une sorte de « fluide vivant » en mouvement. Une telle approche n’a de sens que si les personnes sont supposées interchangeables (leur comportement dans des circonstances données est le même), et si le nombre de personnes est important. Leur pertinence se limite donc à l’étude de situations et phénomènes à très grande échelle, et pour des populations homogènes ; nous nous concentrerons ici sur les modèles microscopiques présentés ci-avant.

À quoi ça sert ?

Les modèles décrits précédemment sont par exemple très utilisés à l’heure actuelle pour estimer des temps d’évacuation de sites, existants ou à venir, en vue d’estimer la conformité vis-à-vis de normes de sécurité. Dans ce contexte, la démarche est la suivante : on intègre les plans des lieux au sein du logiciel utilisé, on définit une distribution initiale conforme à l’usage du bâtiment considéré et l’on fixe des valeurs pour les différents paramètres du modèle. Cette dernière étape est délicate et cruciale ; il s’agit par exemple de préciser, pour chaque individu, l’allure à laquelle il se déplace quand il est seul, la distance qu’il a tendance à préserver vis-à-vis de ses voisins, ou son comportement lorsqu’il se retrouve bloqué dans un bouchon….

On est alors amené à considérer que les personnes virtuelles sont distribuées selon certains types (adultes, enfants, personnes âgées, personnes handicapées…), auxquels on affecte des valeurs de paramètres spécifiques, éventuellement distribuées aléatoirement autour de valeurs moyennes. Il peut être tentant de comparer les résultats de ces modèles entre eux ; cette démarche a été effectuée récemment par des chercheurs travaillant sur différents outils logiciels intégrant les approches de modélisation décrites dans l’introduction [5]. Il s’agissait de simuler l’évacuation de 1.350 personnes d’un bâtiment parisien de neuf étages, dans les conditions d’un exercice réel. Des mesures d’occupation et de flux au travers de certaines sorties étaient menées lors de l’exercice réel pour affiner la comparaison avec les calculs. Les paramètres des différents outils étaient fixés à leurs valeurs par défaut. Les temps d’évacuation estimés par les différents outils sont comparables entre eux, ainsi qu’au temps expérimental mesuré, mais avec des écarts relatifs importants : temps calculés entre 300 et 600s, pour un temps expérimental de 400s. Notons qu’il est assez aisé de modifier les paramètres de chacun des outils pour retrouver a posteriori le temps expérimental, mais cette étude montre la difficulté qu’il y a à utiliser cette approche de façon prédictive et quantitative. On peut de fait vérifier une très forte sensibilité des résultats à certains paramètres, comme la vitesse moyenne des personnes, ainsi que leur taille [6].

La modélisation permet aussi de mieux comprendre certains phénomènes observés dans la réalité. En premier lieu, l’effet Capacity Drop correspond à une diminution du flux au travers d’une sortie ou d’un goulot d’étranglement lorsque le nombre de personnes en amont est important. Notons que cet effet est contre-intuitif si l’on conçoit la foule comme un fluide, qui aurait tendance à s’écouler d’autant plus vite que la quantité en amont, qui « pousse » vers l’aval, est importante. La plupart des modèles microscopiques reproduisent cet effet et permettent de mieux comprendre les mécanismes d’interaction contre-productive en amont de la sortie.

Dans le même esprit, l’effet dit Faster is Slower joue dans certains cas un rôle important lors de l’évacuation d’une pièce: une augmentation de la volonté individuelle des personnes à sortir au plus vite (la manière donc cette « volonté » est modulée dépend du modèle utilisé) peut conduire à une diminution significative du flux de sortie, parfois jusqu’au blocage complet. Cet effet a été mis en évidence expérimentalement [7], mais les causes de cet effet contre-intuitif restent débattues. La modélisation à l’échelle des individus permet d’identifier certains mécanismes susceptibles d’expliquer ce phénomène. Une des explications possibles est fournie par le modèle granulaire [4, 8]: l’ensemble des positions des personnes est vu comme un point dans un espace de grande dimension (égale au nombre de degrés de liberté, soit deux fois le nombre d’individus), qui glisse suivant la ligne de plus grande pente d’une certaine fonction, qui est l’insatisfaction globale de la foule (définie par exemple comme la somme des distances à la sortie, que la foule cherche à faire décroître dans le cas d’une évacuation). Dans une telle situation, si la fonction en question est convexe (ce qui signifie, en gros, que son graphe a la forme d’une cuvette, avec un point unique qui réalise le minimum), le point mobile glisse vers le minimum, d’autant plus vite que sa vitesse est importante. Mais dans le cas des foules, du fait de la contrainte de non-chevauchement entre individus, le processus doit être vu comme une telle glissade sur une topographie jonchée d’obstacles de formes diverses. Le point peut alors se retrouver coincé dans un minimum local de la fonction (ce qui correspond pour la foule à un blocage au niveau de la sortie). On peut montrer que, en choisissant un modèle de comportement individuel plus « civilisé » (qui consiste simplement à ralentir son allure lorsque l’on est bloqué par une personne devant soi), on limite drastiquement l’apparition de ces bouchons. Dans la vision abstraite du point dévalant la ligne de plus grande pente, cela correspond à une stratégie d’évitement des minima locaux dans lesquels on risque de rester coincé. Une autre interprétation de ce phénomène, empruntée à la théorie des jeux, est la suivante : on demande à deux joueurs de choisir un nombre entre 1 et 5, et de dévoiler leur choix simultanément. Chaque joueur gagne un prix proportionnel au nombre qu’il a choisi, sauf si les deux ont choisi le même, auquel cas personne ne gagne rien. La stratégie agressive, qui consiste pour chacun à choisir le plus grand nombre, est manifestement contre-productive. Mais si l’on itère plusieurs fois le même jeu, on peut observer en général que l’un des deux rabaisse ses exigences et « laisse passer » l’autre (comme le ferait un piéton poli en amont d’un goulot d’étranglement), en choisissant 4. La stratégie agressive, dans le cas de l’évacuation, consiste à ne penser qu’à soi et conduit souvent au blocage complet évoqué précédemment. Une certaine capacité des acteurs à inhiber leur désir primaire génère, comme dans le jeu à deux joueurs, une issue qui contribue finalement à la satisfaction de l’ensemble.

Dans la lignée des précédents, un troisième effet, à la fois plus spectaculaire et plus controversé, porte sur le rôle parfois positif du placement d’un obstacle en amont d’une sortie. Précisons que cet effet n’est pas systématique et qu’il est très délicat à reproduire [9]. Certains modèles, comme le modèle granulaire, permettent néanmoins de le mettre en évidence dans certaines conditions et de comprendre comment l’obstacle en amont permet, d’une certaine manière, de forcer la foule à une certaine discipline et limite l’apparition de très fortes compressions au sein de la foule.

Nous terminerons cette liste non exhaustive d’apports de la modélisation par l’estimation des forces d’écrasement au sein d’une foule fortement confinée. Les mouvements de foules incontrôlés peuvent conduire à des accidents dramatiques [10] et à des décès (asphyxie par compression, étouffement, inhalation du contenu gastrique, asphyxie positionnelle, traumatismes divers…), induits par de très fortes compressions. Bien que des mesures directes en situation réelle soient impossibles, il a été inféré que des forces horizontales de l’ordre de 400 kg puissent se produire dans des cas de congestion extrême [11]. L’utilisation d’outils comme le modèle granulaire permet de comprendre comment, bien que la force horizontale exercée par une personne seule ne puisse dépasser, en conditions normales, les trois quarts de son propre poids, ces forces s’additionnent au travers du réseau des contacts et peuvent conduire à de telles valeurs [12, 4].

Remarques générales sur l’optimisation

Le principal apport potentiel de la modélisation nous paraît être la possibilité qu’elle offre d’explorer les mécanismes qui peuvent conduire à des situations critiques en termes de sécurité des personnes, de façon à élaborer des stratégies permettant de diminuer les risques, ou simplement de réaliser au mieux un objectif donné. Dans les situations d’évacuation, par exemple, le point essentiel est que laisser les individus optimiser leur propre trajectoire (comportement « reptilien ») peut conduire à des engorgements, voire à des blocages complets. Le point de vue opposé consiste à considérer que la foule est entièrement contrôlée par un superviseur omniscient (comme un supérieur hiérarchique dans un contexte militaire, qui dispose d’une vision d’ensemble non biaisée de la situation et dont les ordres sont suivis à la lettre et dans l’instant). Dans ce cas, le problème change de nature: il s’agit d’un problème de planification, qui relève de l’optimisation mathématique ou de la recherche opérationnelle.

Notons que, dans le cas d’une évacuation, ce problème n’est en général pas difficile d’un point de vue théorique: si l’on suppose que les personnes suivent effectivement les consignes d’un superviseur, la stratégie optimale consiste à les faire sortir en rang, en utilisant autant que possible la pleine largeur de la sortie. La difficulté vient du fait que la réalité est entre ces deux extrêmes : un ensemble de personnes que l’on souhaiterait voir réaliser un certain objectif (comme évacuer un bâtiment ou une zone de conflit) n’est ni une collection d’entités reptiliennes qui chercheraient uniquement à améliorer leur propre sort, sans se préoccuper des autres ni de recommandations qui pourraient leur être données, ni une batterie de robots parfaitement contrôlables à distance qui permettrait un traitement purement logistique du problème. La modélisation peut viser ce positionnement intermédiaire, en considérant par exemple qu’une fraction donnée des personnes va obéir aux consignes données, mais cette approche reste très difficile à valider, et la fraction des obéissants évoquée ci-dessus peut varier considérablement selon les circonstances. Il peut être en tout cas extrêmement fécond de disposer d’une palette d’outils permettant d’explorer ces situations intermédiaires, qui vont du modèle reptilien à la situation de contrôle supervisé omniscient, pour estimer l’écart entre l’optimum théorique (par exemple le temps minimal mis pour évacuer une zone dans le cas d’un contrôle absolu des individus) et le temps calculé pour un modèle plus ou moins reptilien (cet écart pourrait être appelé, dans ce contexte, le « prix de l’anarchie », notion centrale en théorie des jeux).

Pour terminer cette section, précisons que les personnes ayant vécu l’expérience de mouvements de foules très denses témoignent très souvent d’une perte complète de contrôle (parfois, les pieds ne touchent même plus le sol, de telle sorte qu’une personne peut devenir complètement passive, « entraînée par la foule… »). Pour cette raison, les dispositifs de contrôle passif (prépositionnement de barrières pour guider les flux, par exemple) sont souvent privilégiés pour éviter l’émergence de situations critiques, l’idée étant que les consignes données en situation de panique sont inopérantes. La modélisation est alors un outil précieux pour optimiser le positionnement de ces barrières ou obstacles physiques, de façon à fluidifier les mouvements et limiter l’apparition de zones d’écrasement.

Conclusions, perspectives

Nous espérons avoir donné une image fidèle, bien qu’incomplète, de l’état de l’art de la modélisation de mouvements de foules, de ce qu’elle permet de faire et également de ses limites. Répétons que même les modèles validés et calibrés sur des expériences ne peuvent être considérés comme prédictifs dans de nouvelles situations. Les deux raisons principales de cette limite sont la sensibilité à certains paramètres imparfaitement connus et la difficulté qu’il y a à prescrire des règles de comportement individuel conformes à la réalité humaine.

Nous avons de fait insisté sur l’importance, dans l’élaboration de modèles, des choix de modalités de comportements individuels, qui doivent intégrer des tendances à l’échelle de la personne (réflexe de survie, panique, esprit de coopération, suivi ou non de consignes données en temps réel ou en amont de l’action) ; l’apport des modèles que nous avons décrits est essentiellement de simuler un comportement collectif sur la base de choix de modélisation du comportement individuel qui relèvent plus de « gens du métier », qui ont l’expérience des types de situations que l’on cherche à modéliser. Les modélisateurs travaillent, parfois en interaction avec des acteurs de terrain, à l’intégration de processus complexes de comportement effectif dans les modèles, en intégrant par exemple des éléments stochastiques (le comportement d’un individu contient une part d’aléatoire, il est partiellement imprévisible), voire des éléments de théorie des jeux. Pour illustrer l’importance de ce dernier ingrédient, considérons la situation de personnes cherchant à évacuer une zone dangereuse partiellement cloisonnée, qui sont à proximité immédiate d’une issue étroite et plus éloignées d’une autre issue, plus large. Si tout le monde se dirige vers la première sortie, elle va être engorgée et l’évacuation sera médiocre. Certains peuvent avoir l’idée d’accéder à la deuxième issue, plus éloignée, mais si tout le monde le fait, la première sortie est sous-utilisée, rendant la stratégie sous-optimale. On peut ici considérer que chaque individu va effectuer un choix de sortie basé sur la manière dont il anticipe le comportement des autres acteurs. Chacun de ces autres acteurs procédant de même, on aboutit à un problème qui relève de la théorie des jeux, qui ne permet pas de prédire ce qui va effectivement se passer, mais plutôt d’identifier différents scénarios possibles en termes de comportements, qui sont compatibles avec ces choix de stratégies individuelles basées sur l’anticipation du mouvement des autres.

Nous avons utilisé précédemment le terme de comportement collectif pour désigner ce qui résulte, au travers d’un modèle donné, de comportements individuels, mais la démarche de modélisation reste encore très imparfaite en termes de prise en compte de l’élaboration collective, construite ou subie, de comportements ; nous pensons ici à des sentiments de panique ou de rage qui se propagent au sein d’une foule, ou, à l’opposé, à des comportements d’intelligence collective conduisant, à l’échelle de petits groupes d’individus, à l’émergence instantanée de stratégies vertueuses, qui contribuent à rapprocher du l’objectif visé.

Pour terminer par une note positive, nous soulignerons que cette démarche générale présente l’avantage d’être de type « boîte blanche » (par opposition, par exemple, à certains outils résultant de processus d’apprentissage profond, de type IA, dont le fonctionnement peut être difficile à interpréter et à corriger) : l’utilisateur de ces modèles reste maître des hypothèses qu’il y injecte, et ils permettent l’exploration de scénarios qui n’ont jamais eu lieu, pour lesquels il n’existe aucune donnée, sous réserve que l’on puisse édicter des hypothèses de comportement individuel réalistes.

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[6] JULLIEN, Q., DRÉAN, V., LE COMPAGNON, C., TRÉVISAN, N., MAURY, B., DONG, H.-Q., SADAOUI, A., BURDUN, A., BLOUIN, M., PINSARD, E., HOURQUEIG, R., PAILLAT, J.-L., KABALAN, B., FAURE, S., WYZGOLIK, A. et GWYNNE, S., « Evacuation modelling – benchmark analysis of input parameter sensitivity of simulation software », dans Fire and Evacuation Modeling Technical Conference (FEMTC), Brno, République tchèque, 2022.

[7] GARCIMARTIN, A., ZURIGUEL, I., PASTOR, J. M., MARTIN-GÓMEZ, C. et PARISI, D. R., « Experimental evidence of the “Faster Is Slower” effect », Conference on Pedestrian and Evacuation Dynamics 2014 (PED2014), Transportation Research Procedia, vol. 2, 2014.

[8] FAURE, S. et MAURY, B., « Crowd motion from the granular standpoint », Mathematical Models and Methods in Applied Sciences, vol. 25, n° 3, 2015, p. 463-493.

[9] FELICIANI, C., ZURIGUEL, I., GARCIMARTIN, A., MAZA, D. et NISHINARI, K., « Systematic experimental investigation of the obstacle effect during non-competitive and extremely competitive evacuations », Scientific Reports, vol. 10, 2020.

[10] FRUIN,J. J., « The causes and prevention of crowd disaster », First International Conference on Engineering for Crowd Safety, London, England, 1993.

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[12] FAURE, S., MAURY, B. et PINSARD, E., « Modélisation des forces d’écrasement au sein d’une foule », Médecine de Catastrophe – Urgences Collectives, vol. 1, 2023, p. 234-239.

[13] MAURY, B. et FAURE, S., Crowds in Equations, London, World Scientific, 2018.

[14] KIRSCHNER, A., NISHINARI, K. et SCHADSCHNEIDER, A., « Friction effects and clogging in a cellular automaton model for pedestrian dynamics », Physical Review E, vol. 67, n° 5, 2003.

Pour une mise en perspective des travaux sur la modélisation des mouvements de personnes

Bertrand Maury
Mathématicien, membre de l’Académie des sciences,
section des sciences mécaniques et informatiques.

Marion Trousselard
Médecin-chef des services®, professeure agrégée, chercheuse au Human Adaptation Institute et à l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Gérard de Boisboissel
Ingénieur de recherche, directeur de l’observatoire Enjeux des nouvelles technologies pour les Forces, CReC Saint-Cyr, Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan.

 

Les modèles scientifiques ayant été présentés dans l’article précédent, les membres de la coordination scientifique de cet ouvrage ont proposé à M. Bertrand Maury de répondre à certaines questions portant sur la transposition de ses travaux dans le domaine militaire.

Il en est résulté un échange libre, sous une forme interactive « questions-réponses » avec l’auteur, qui vous est restitué ci-dessous.

Retour sur la différence entre les catégories de personnels prises en compte dans les modèles

Nous commencerons tout d’abord par la prise en compte, dans les modèles que vous avez exposés, de la différentiation des populations simulées, comme les militaires, les civils ou les acteurs hybrides.

Question : La variabilité des individus constituant une population est telle qu’elle ne peut être modélisée comme étant totalement réptilienne ou, au contraire, disciplinée et obéissante aux consignes. Dans cet entre-deux, comment traduire un continuum comportemental réaliste dans les modèles ?

Bertrand Maury : La question est délicate. Le comportement d’ensemble du modèle, comme celui d’une foule réelle, repose en effet de façon essentielle sur les tendances individuelles, qui peuvent aller d’une obéissance parfaite à des consignes données en amont ou en temps réel, jusqu’au comportement réflexe centré sur la survie individuelle, en passant par le déploiement spontané de stratégies collectives. Le modélisateur seul ne peut que proposer des choix arbitraires, et seule l’expérience de terrain peut permettre, selon moi, de faire des choix de modélisation adaptés à une situation donnée. Je dois bien avouer que la discussion avec les gens de métier réserve parfois des surprises. Ainsi, dans les modèles d’évacuation d’urgence, nous considérons en général que les personnes cherchent à atteindre la sortie la plus proche. Mais, d’après les témoignages de « soldats du feu », la plupart des personnes (nous parlons ici de civils non préparés) reprennent à l’envers le cheminement qu’elles ont suivi à l’aller, sans aucune considération pour les panneaux indiquant la sortie la plus proche, voire les consignes sonores. Cet exemple montre l’importance qu’il y a à interagir avec des acteurs qui ont un accès direct à la réalité, et qui sont ainsi en mesure de donner des indications sur le comportement attendu des personnes, en fonction de leur type ou de leur préparation en amont.

Question : Les modèles distinguent souvent les individus par des paramètres physiques ou cinématiques. Faut-il, selon vous, introduire explicitement des catégories comportementales (soldats entraînés, civils paniqués, personnels humanitaires, attitudes culturelles) ?

Bertrand Maury : Dans l’optique de développer des modèles applicables à des situations qui mêlent ces différents types d’acteurs, l’introduction de catégories paraît absolument incontournable. Il serait évidemment absurde d’utiliser un même modèle de comportement pour un soldat surentraîné et équipé, obéissant aux consignes qui lui sont données aux dépens même de sa propre survie, et un civil habité par la volonté de protéger avant tout sa famille ou ses proches, dans un contexte de danger immédiat. Cet émiettement des catégories entraîne une inflation du nombre de paramètres susceptible, même s’il ne s’agit pas ici de modélisation statistique, de conduire à un phénomène de type surapprentissage : le modèle dont on ferait varier les multiples paramètres permettrait de retrouver à peu près n’importe quelle situation, sans qu’on puisse savoir laquelle est la plus plausible. Mais si le nombre de catégories est limité (disons trois ou quatre), si les comportements au sein de chaque catégorie sont bien identifiés a priori, et si l’on connaît en amont la répartition de la population modélisée entre les différentes catégories, le risque me paraît limité.

Sur l’impact des neurosciences sur les comportements individuels

Si l’on perçoit l’importance de prendre en compte l’expérience et le vécu des opérationnels et de limiter les catégories en fonction des situations que l’on souhaite modéliser, il reste que les neurosciences décrivent certains comportements individuels comme étant fortement dépendants de l’individu selon son niveau de stress et de sa capacité à contrôler ses émotions.

Question : Vos travaux montrent que, sous forte densité, l’individu peut perdre tout contrôle moteur. Comment la modélisation de cette réalité peut-elle irriguer la doctrine de gestion des foules, notamment face à des foules hostiles ou paniquées ?

Bertrand Maury : Comme dans le domaine de l’aéronautique, où les tests en soufflerie ont été peu à peu remplacés par des calculs sur ordinateur, la modélisation permet de pratiquer des expériences virtuelles à moindre coût et surtout, dans le cas de foules humaines, à moindre risque. Les cas extrêmes que vous évoquez, où l’on peut avoir une perte du contrôle moteur (les pieds de certaines personnes, compressées, ne touchent plus le sol), ne peuvent de façon évidente être reproduits expérimentalement qu’avec une extrême prudence. La simulation permet d’explorer des situations extrêmes et de tester des pistes d’amélioration. Encore une fois, le modèle mathématique ne permettra pas de mieux anticiper si une personne donnée va réagir en situation de rage ou de panique, mais d’explorer les conséquences dans le monde physique de telle ou telle hypothèse sur ce comportement.

Plus qu’une irrigation de la doctrine, il s’agit donc, selon moi, de compléter l’expérience des acteurs de terrain par des expériences virtuelles, potentiellement représentatives de situations hypercritiques.

Sur l’application des modèles de simulation de mouvements de foules à un échelon tactique

Si l’on considère maintenant l’utilisation appliquée de la modélisation de comportements de foules à divers échelons, notamment, tout particulièrement pour la préparation de mission, l’intérêt opérationnel semble évident comme outil d’aide à la décision, mais néanmoins sujet à la confiance dans les modèles utilisés.

Question : À l’échelle tactique, vos modèles sont-ils suffisamment robustes pour aider un commandant des forces à anticiper les décisions qu’il doit rapidement prendre sur le terrain, comme ralentir, canaliser, fragmenter ou détourner une foule ?

Bertrand Maury : Comme évoqué dans le texte, la modélisation a vocation à explorer différents scénarios, et en particulier l’effet attendu de telle ou telle décision sur une foule en mouvement. Comme dit précédemment, il serait illusoire de penser que le modèle permet de prédire avec précision ce qui va se passer selon telle ou telle consigne qui serait donnée aux personnes concernées, mais les modèles permettent d’anticiper des tendances générales, et potentiellement d’anticiper des situations critiques, comme le passage d’une foule importante au travers d’un goulot d’étranglement, ou l’apparition de zones de très fortes densités susceptibles de conduire à des écrasements.

Question : Est-il possible de faire tourner vos modèles en temps réel avec un reparamétrage qui prenne en compte l’évolution constatée des mouvements des foules, afin de les optimiser (évacuation de bâtiments, distribution d’aide alimentaire…) ?

Bertrand Maury : Cet aspect « temps réel » conditionne en effet la possibilité d’utiliser ces modèles comme outils d’aide à la décision. La rapidité des calculs n’est en tout cas pas un enjeu, même si l’on vise des simulations impliquant des centaines, voire des milliers, d’individus, les simulations peuvent être effectuées très rapidement, en quelques secondes. Le point sensible est, en revanche, comme vous le suggérez, l’intégration instantanée des données de terrain ou des changements de paramètres dans ces simulations. Cette intégration est en théorie possible, et une telle démarche est courante dans d’autres domaines, comme les prévisions météorologiques: partant de la connaissance du passé, on peut effectuer des simulations sur la base de modèles physiques, et prédire le temps qu’il fera dans une certaine zone géographique dans les cinq ou six prochains jours. La confrontation des prédictions à la réalité mesurée au fil du temps permet une adaptation du modèle et de ses paramètres, de façon à coller au mieux à la réalité. Dans le cas de la météo, l’observation peut se faire à l’aide de capteurs prépositionnés de façon pertinente, et étalonnés. Dans le cadre militaire, une telle récupération des données réelles est évidemment plus délicate, mais les capacités actuelles de traitement d’images, même dégradées, permettent d’espérer que l’on puisse mettre au point des dispositifs permettant un accès immédiat aux données essentielles : disposition de la foule à un instant donné, paramètres « extérieurs » comme le déclenchement de tirs ou d’explosions, l’apparition de fumée, etc.

Question : Les effets contre-intuitifs comme « faster-is-slower » ou l’effet positif de certains obstacles semblent heurter l’intuition opérationnelle. La simulation permet-elle de former les décideurs militaires à accepter ces solutions qui semblent paradoxales ?

Bertrand Maury : Au risque de sembler minimiser l’intérêt de l’approche scientifique, j’aurais tendance à répondre que les décideurs militaires expérimentés ont sans doute déjà une bonne connaissance « pratique » de tels phénomènes. Les effets contre-intuitifs que vous mentionnez confortent de fait l’intérêt de maintenir une discipline stricte dans les mouvements de foules denses en situation critique. L’effet « faster-is-slower » peut en effet s’interpréter assez directement comme une manifestation de l’effet délétère de mouvements individuels non coordonnés. En revanche, la modélisation et la simulation peuvent être utilisées pour mieux comprendre les mécanismes sous-jacents, de façon à en minimiser les effets contre-productifs (par la formation des personnels, ou l’optimisation de la configuration des lieux).

Sur l’application des modèles de simulation de mouvements de foules à un échelon stratégique

Question : Les modèles de comportement de foules peuvent-ils contribuer à la planification de scénarios de crise (évacuations massives, déplacements de réfugiés), même en l’absence de données fiables sur les comportements locaux ?

Bertrand Maury : Les simulations reposent de façon essentielle sur des modèles de comportements individuels et collectifs, dont on sait qu’ils peuvent être très variables d’un individu à l’autre, en fonction de sa culture, de sa perception de son environnement, de son entraînement dans le cas de personnels formés. Un mot concentre cette variabilité profonde, c’est celui de « panique », que j’avoue éviter au maximum d’employer dans le cadre de la modélisation. L’expérience semble montrer que des personnes paniquées peuvent se comporter de façon complètement erratique, quand d’autres se comporteront de façon très déterminée et centrée sur leur propre salut, et d’autres encore développeront spontanément des stratégies de préservation collective. Une méconnaissance des comportements locaux peut donc conduire à des simulations prédictives très éloignées de la réalité à venir, et j’aurais donc tendance à répondre négativement à cette question, même si, encore une fois, la modélisation peut permettre d’identifier différents scénarios, de structurer et de rendre plus lisible l’univers des possibles.

Question : Pensez-vous que ces modèles puissent aider à identifier des « zones critiques » où une intervention militaire, même limitée, pourrait déclencher des dynamiques collectives incontrôlables ?

Bertrand Maury : Les modèles simples présentés dans le texte ne permettent pas directement une telle identification, mais une approche de modélisation plus poussée, centrée sur de tels objectifs, et surtout avec une prise en compte de situations passées documentées, pourrait en effet permettre d’identifier des zones qui, par leur topographie, pourraient se révéler particulièrement sensibles en cas d’intervention militaire.

Perspectives

À la lumière des précisions apportées ci-dessus, il apparaît clairement que la simulation des comportements de groupe au sein de foules sera à l’avenir un outil mis à la disposition des forces militaires ou de sécurité, tant pour l’entraînement des décideurs que pour la planification et la préparation de leurs missions. Il convient donc de poursuivre cette voie, sachant que certains perfectionnements sont encore à apporter.

Question : Les simulateurs immersifs basés sur vos modèles pourront-ils, selon vous, contribuer à une meilleure préparation psychologique des chefs opérationnels face aux foules ?

Bertrand Maury : À ma connaissance, l’utilisation de tels simulateurs immersifs se limite à la récolte de données portant sur les comportements d’individus au milieu d’une foule, pour limiter les expérimentations réelles, coûteuses et délicates. Mais le développement de tels outils pourrait en effet être envisagé dans une optique de préparation des chefs opérationnels, à l’instar des simulateurs de pilotage (véhicules terrestres ou aériens) utilisés dans l’apprentissage individuel. Je dois ajouter qu’une telle démarche nécessite des investissements financiers et humains sans commune mesure avec ceux afférents à la simple simulation sur ordinateur.

Question : Fort de votre expertise et de votre expérience militaire d’officier, si vous deviez identifier un enrichissement de modèle à prioriser pour les dix prochaines années – comportement collectif, contagion émotionnelle, leadership émergent – lequel serait le plus critique pour les forces armées ?

Bertrand Maury : Mon expérience se limitant à des exercices de terrain, loin de tout théâtre d’opérations et de balles réelles qui fusent, je me garderai de donner la moindre recommandation sur le suivi d’opérations effectives pour ce qui est du fonctionnement d’unités actives en situation critique. Mais je pense que la modélisation peut apporter des choses sur la prise en compte de populations civiles dans les scénarios d’évacuation de zones critiques, et dans l’estimation des risques afférents à tel ou tel scénario, sous réserve d’une interaction active entre chercheurs académiques et personnels de terrain pour l’élaboration et la validation de modèles respectueux de la réalité humaine, en termes de comportements individuels et collectifs.

Remerciements à M. Bertrand Maury
d’avoir accepté de répondre à ce jeu de questions.

V Partie

Les neurosciences comme aides au comportement opérationnel

Psychologie militaire positive et neurosciences appliquées au service d’un comportement individuel ajusté

Adrien Jimenez
Major®, formateur et préparateur mental,
instructeur de méditation de pleine conscience,
Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Notes

1.

L’intéroception désigne la capacité à percevoir, interpréter et réguler les signaux internes du corps (Craig, 2002 ; Critchley & Harrison, 2013).

+ -

Les forces morales comme socle invisible de la performance militaire

Le général Thierry Burkhard rappelait en 2022 que « les forces morales constituent la clé de voûte de l’efficacité opérationnelle ». Dans les armées, l’aguerrissement ne se limite plus à la résistance physique; il suppose de développer les ressources psychologiques, attentionnelles et émotionnelles permettant de faire face à la volatilité, l’incertitude, la complexité et l’ambiguïté – ce que le monde militaire désigne aujourd’hui sous l’acronyme VUCA. Aguerrir les forces morales, c’est donc renforcer la robustesse, capacité à maintenir son fonctionnement sous tension, et la résilience, capacité à se réorganiser après un choc, tout en soutenant le discernement émotionnel et cognitif face aux situations extrêmes. Cet article propose de montrer comment une psychologie militaire positive et appliquée peut opérationnaliser ce renforcement à travers un programme structuré, expérimenté et validé auprès d’unités spécialisées. Ancré dans les apports de la psychologie positive, des neurosciences et de la psychologie du sport, ce programme vise à entraîner les opérateurs à identifier, réguler et exploiter leur zone émotionnelle optimale de fonctionnement afin d’améliorer la décision, la coopération et la stabilité dans l’action. Dans la continuité des travaux fondateurs de la psychologie positive de Seligman, cette approche vise à identifier et à développer les ressources psychologiques qui soutiennent la performance durable : forces personnelles, engagement, sens et compétences émotionnelles. Appliquée au contexte militaire, elle ne cherche pas à nier la dureté des situations, mais à renforcer la capacité des opérateurs à agir avec lucidité, motivation et discernement, particulièrement dans l’incertitude.

Vers une psychologie des forces morales

Les travaux d’Hobfoll en 1989 puis en 2001 sur la conservation des ressources décrivent le stress comme une menace de perte de ressources. Plus un individu dispose de ressources internes et sociales stables, plus il peut s’adapter. Le modèle des Exigences-Ressources de Demerouti et al. montre de son côté que la performance durable repose sur la capacité à équilibrer la charge et les ressources, physiques ou psychologiques. Enfin, la théorie de l’autodétermination (Deci & Ryan, 2000) souligne qu’une motivation durable émerge de la satisfaction de trois besoins fondamentaux: autonomie, compétence et affiliation – trois piliers de l’engagement militaire. L’approche de Kabat-Zinn en 1990 a posé les bases de la pleine conscience laïque, en montrant comment la conscience du corps et de l’instant présent favorise la régulation du stress. Ces modèles soulignent que la robustesse mentale et la résilience collective ne sont pas des qualités innées, mais le résultat d’un entraînement méthodique visant à développer et à coordonner les ressources émotionnelles, attentionnelles et motivationnelles.

Les compétences émotionnelles au cœur des forces morales

Dans la continuité des travaux de Moïra Mikolajczak (2009), les compétences émotionnelles se définissent comme « la capacité à identifier, comprendre, exprimer, réguler et utiliser stratégiquement les émotions ». Elles constituent l’un des leviers centraux des forces morales, car elles permettent de :

1. Identifier son état interne (intéroception1) : reconnaître les signaux corporels et émotionnels précoces. Sur le plan neurophysiologique, cette capacité mobilise notamment le système nerveux autonome parasympathique et des zones corticales impliquées dans la perception des états internes et dans la conscience de soi, comme l’insula antérieure et le cortex cingulaire antérieur (Craig, 2002).

2. Comprendre la dynamique émotionnelle : relier émotions, besoins et contexte d’action. Cette étape engage les circuits fronto-limbiques, où le cortex préfrontal ventromédian intègre les signaux émotionnels issus de l’amygdale pour donner sens à l’expérience (Bechara et Damasio, 2005).

3. Exprimer avec justesse ses ressentis pour maintenir la cohésion et l’efficacité collective (Bandura, 1997, 2019). Les études en neurosciences sociales montrent que l’expression émotionnelle ajustée active les réseaux liés à l’empathie et à la synchronisation interpersonnelle (notamment le sillon temporal supérieur et le cortex préfrontal médian), favorisant la cohésion d’équipe (Decety & Lamm, 2007).

4. Réguler ses émotions: revenir vers une zone ajustée de fonctionnement émotionnel. Les stratégies de régulation – comme la réévaluation cognitive – reposent sur le renforcement du contrôle exercé par le cortex préfrontal dorsolatéral sur les structures limbiques (amygdale, striatum), réduisant ainsi les réponses de stress (Ochsner et Gross, 2008).

5. Utiliser les émotions comme information stratégique pour décider et agir. Les émotions guident la prise de décision via le marquage somatique (Bechara et Damasio, 2005), un mécanisme où les signaux corporels et émotionnels orientent implicitement les choix tactiques.

Chez le militaire, ces compétences deviennent une ressource tactique et neurophysiologique : savoir que la peur ou la colère sont des signaux d’énergie à réguler plutôt que des faiblesses à réprimer. L’utilisation consciente de ces processus émotionnels favorise la stabilité attentionnelle, la confiance en soi et la lucidité dans la décision.

Les travaux récents confirment que l’intelligence émotionnelle est lié à un leadership efficace, à la performance des équipes et à des meilleurs résultats organisationnels, des facteurs clefs du maintien opérationnel (Coronado-Maldonado & Benítez-Márquez, 2023).

La zone optimale de fonctionnement (IzOF)

Le modèle de Yuri Hanin en 2000 – Individual Zone of Optimal Functioning – met en évidence que la performance maximale n’est pas obtenue dans le calme absolu, mais dans une zone émotionnelle propre à chaque individu, où l’activation physiologique et l’état affectif sont optimaux pour l’action visée. Les neurosciences confirment cette idée : la zone optimale de performance correspond à un équilibre dynamique entre les systèmes d’activation limbique et de régulation préfrontale. L’amygdale et le tronc cérébral ajustent le niveau d’éveil et de vigilance par la modulation des systèmes noradrénergique et hypothalamo-sympathique. En parallèle, le cortex préfrontal dorsolatéral et le cortex cingulaire antérieur maintiennent le contrôle attentionnel et inhibent les réponses émotionnelles excessives. Lorsque cet équilibre est atteint, le système dopaminergique mésocorticolimbique soutient la motivation et la focalisation sur la tâche, créant un état de flow neurobiologique propice à la performance (Van der Linden et al., 2021).

En s’appuyant également sur la roue des émotions de Russell, ce modèle permet à chaque opérateur d’identifier sa propre combinaison d’intensité et de valence émotionnelle qui participe à sa performance :
• Certains agissent mieux dans un état de vigilance calme ;
• D’autres dans une tension dynamique activante.

Fig. 1. Représentation circomplexe des affects de base (core affect).
Reproduit de « A circumplex model of affect », par J. A. Russell, Journal of Personality and Social Psychology, 39(6), 1161–1178. Copyright 1980 par l’American Psychological Association.

Identifier sa zone optimale d’activation émotionnelle revient donc à reconnaître son profil neurophysiologique de performance – celui où le rapport excitation/contrôle est le plus efficace. Cela permet de maintenir une performance stable dans la durée, en ajustant son niveau d’énergie et de concentration selon les exigences de la situation.

L’objectif n’est donc pas d’éliminer le stress, mais d’apprendre à reconnaître, atteindre et maintenir sa zone optimale, en utilisant des stratégies de coping (Lazarus & Folkman, 1984) adaptées : respiration, recentrage attentionnel, recadrage cognitif, appui sur le collectif, imagerie mentale, etc.

Entraîner les forces morales

Un programme a été conçu au sein du Pôle Neurophysiologie du stress de l’IRBA pour évaluer la faisabilité et l’impact d’un protocole de renforcement des forces morales auprès d’officiers et de sous-officiers des forces spéciales. Ce programme s’inscrit dans la continuité des recherches démontrant le rôle protecteur de la régulation émotionnelle, de la cohésion collective et du sens dans la performance militaire (Martin-Krumm et al., 2023, Giaume et al., 2024).

L’objectif est double :
1. Aguerrir les ressources internes (robustesse, discernement, régulation émotionnelle).
2. Renforcer la cohésion et la capacité collective d’adaptation dans un environnement VUCA.

Architecture du programme

Le protocole repose sur 5 ateliers de 2 heures chacun, répartis sur 5 semaines, selon une logique de progression :

Notes

2.

Coping : capacité à faire face aux situations stressantes en mettant en place des stratégies efficaces

+ -

Chaque séance combine :
• Une ouverture introspective (météo intérieure, cohérence cardiaque) ;
• Une expérimentation pratique (scénarios, exercices de perception, dialogues exploratoires) ;
• Une mise en transfert opérationnel (liens avec la décision, la mission, le collectif).

Présentation des ateliers composant le programme

Ci-dessous, voici la présentation des ateliers composant les niveaux 1 (ressources socles) et 2 (utilisation en situation) :

Atelier 1 – Identifier et comprendre ses émotions
Objectif : sortir des automatismes émotionnels et cognitifs.
• Prise de conscience des routines mentales et de la perte d’attention ;
• Introduction à la « météo intérieure » : observer son état physiologique et émotionnel sans jugement ;
• Mise en lien avec les biais de confirmation et d’ancrage: comment l’état émotionnel influence la perception tactique.

Atelier 2 – Du pilotage automatique à la lucidité décisionnelle
Objectif : développer les compétences émotionnelles de reconnaissance et de compréhension.
• Présentation de la roue des émotions (Russell, 2003) ;
• Cartographie personnelle : quelles émotions dominent dans les phases de mission, quelles fonctions ont-elles? ;
• Travail collectif : mise en mots, reconnaissance mutuelle, dé-stigmatisation des affects opérationnels.

Atelier 3 – Réguler et utiliser ses émotions
Objectif: apprendre à réguler et à exploiter l’énergie émotionnelle pour l’action.
• Introduction à la « zone optimale de fonctionnement » (IZOF) : repérage de sa courbe d’activation idéale ;
• Stratégies de coping selon Lazarus: centrées sur l’action (résolution de problème) ou sur l’émotion ;
• Exercices dynamiques : simulation de décision sous stress, retour d’expérience émotionnelle.

Atelier 4 – Les pensées ne sont pas des faits
Objectif : renforcer la métacognition et le discernement.
• Travail sur les distorsions cognitives (surestimation du danger, biais d’optimisme, biais d’ancrage, biais d’angle mort, etc.) ;
• Débrief collectif sur les situations réelles : comment l’état émotionnel colore la décision ;
• Intégration du modèle transactionnel du stress (Lazarus, 1992) : interaction entre évaluation, émotion et réponse comportementale.

Atelier 5 – Maintenir la zone optimale et la cohésion
Objectif : installer des routines de performance émotionnelle durable.
• Construction d’une routine de préparation mentale : repérage de ses déclencheurs internes, stratégies d’ajustement, ancrages corporels ;
• Introduction à la co-régulation émotionnelle : rôle du collectif dans la stabilité des opérateurs ;
• Clôture par une réflexion sur le sens et la motivation : transformer la mission en source de sens et d’énergie morale.

Vers une doctrine de la psychologie militaire positive

Les premiers retours qualitatifs recueillis dans les forces spéciales montrent une adhésion forte à cette approche expérientielle : les opérateurs perçoivent une amélioration de la lucidité, de la maîtrise émotionnelle et du climat collectif. Cette démarche illustre un changement de paradigme :

• On ne cherche plus à « endurcir » par la souffrance, mais à aguerrir par la conscience et la connaissance de soi ;
• La performance n’est plus conçue comme une absence d’émotion, mais comme la régulation fine de ses fluctuations internes ;
• Les forces morales deviennent alors un système de compétences adaptatives :

· Cognitives: discernement, attention, anticipation ;
· Émotionnelles : régulation, motivation, utilisation stratégique des affects ;
· Collectives : cohésion, leadership habilitant et transformationnel, sentiment d’efficacité collective.

Les résultats empiriques sur les opérateurs de régulation médicale d’urgence confirment que la disposition à la pleine conscience et la régulation émotionnelle protègent la santé mentale et améliorent la vigilance diurne. Les travaux de Martin- Krumm et Trousselard en 2023 montrent que les ressources psychologiques (optimisme, espoir, auto-efficacité) constituent un levier de performance et de santé au sein des forces armées. Enfin, les études de l’unité Neurophysiologie du stress de l’IRBA démontrent que la cohérence cardiaque et les stratégies de coping améliorent la stabilité du système nerveux autonome et la qualité décisionnelle en situation incertaine. Ces données militent pour une intégration doctrinale de la psychologie militaire positive par un ensemble de pratiques fondées sur les preuves, visant à développer la robustesse, la flexibilité et le discernement moral et émotionnel.

Aguerrir l’esprit autant que le corps

La psychologie militaire positive ne cherche pas à « adoucir » la guerre, mais à préparer l’humain à y faire face avec lucidité, cohésion et discernement. Les forces morales ne sont pas des valeurs abstraites : elles résultent d’un entraînement systématique de la conscience, des émotions et de la motivation. Cette approche rejoint la conception de la résilience intégrative défendue par Tarquinio et Métais en 2022, qui intègre les dimensions cognitives, émotionnelles, sociales et physiologiques de l’adaptation humaine. En entraînant chaque opérateur à reconnaître sa zone optimale de fonctionnement émotionnel, à réguler ses affects et à utiliser les émotions comme alliées, le programme expérimenté illustre la transition d’une logique d’endurance vers une logique de robustesse consciente et collective.

D’un point de vue neuroscientifique, cette dynamique s’appuie sur la plasticité cérébrale : les entraînements répétés de régulation émotionnelle, de focalisation attentionnelle et de cohésion sociale modifient durablement la connectivité entre les régions préfrontales, le système limbique et les circuits intéroceptifs. Ces adaptations renforcent la capacité à maintenir un équilibre neurovégétatif stable – une « signature » physiologique de la maîtrise émotionnelle sous stress. Ainsi, la robustesse morale peut être comprise comme une compétence neurofonctionnelle : une coordination efficace entre activation (amygdale, tronc cérébral), contrôle (cortex préfrontal) et intégration corporelle (insula, système nerveux autonome parasympathique). Cette démarche préfigure une nouvelle ère: celle d’une préparation mentale intégrée, fondée sur les sciences cognitives et la psychologie appliquée, où l’efficacité opérationnelle et la santé psychologique ne s’opposent plus, mais se renforcent mutuellement – au service des forces morales qui font tenir les hommes et les femmes dans l’incertitude, en tout temps et en tout lieu.

Bibliographie

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MIKOLAJCZAK, M., QUOIDBACH, J., KOTSOU, I. et NELIS, D., Les compétences émotionnelles, Paris, Dunod, 2009.

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Gérer les émotions en urgence : compétences émotionnelles et prise en charge préhospitalière

Léonore Bourgeon
Capitaine, Unité Ergonomie cognitive des situations opérationnelles,
Département Neurosciences et sciences cognitives,
Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Estelle Michinov
Professeure des universités, Laboratoire de Psychologie :
Cognition, Comportement, Communication (LP3C), Université de Rennes 2.

1. Introduction

La prise en charge d’une urgence médicale en contexte préhospitalier constitue l’une des activités médicales les plus exigeantes. Évaluer l’état de la victime et maintenir ses fonctions vitales pour la transporter rapidement vers une structure hospitalière adaptée implique, pour les médecins, de prendre des décisions à partir d’informations souvent partielles et/ou incertaines, et ce, sous forte pression temporelle.

Dans le contexte militaire des théâtres d’opération, ces exigences sont accentuées par le fait que les équipes médicales peuvent être amenées à prendre en charge plusieurs blessés et malades simultanément. L’un des éléments déterminants de l’activité cognitive sous-jacente à ces prises en charge multi-victimes est le développement d’une conscience de la situation relative à chacun des blessés (Hugelius & Becker, 2024), c’est-à-dire être en mesure de détecter toutes les informations pertinentes pour la compréhension de leur état et pouvoir projeter l’évolution de l’état des victimes à court et moyen terme afin de prendre les décisions adaptées en tenant compte de l’ensemble des contraintes de la situation. La prise en charge d’afflux de blessés en opération implique ainsi un niveau d’exigence sollicitant fortement les ressources cognitives des personnels soignants dans un contexte où la disponibilité de ces ressources peut être diminuée par : 1) un état de fatigue mentale inhérent aux horaires (jour/nuit) et à la durée des interventions ; et 2) un état d’alerte lié à l’hostilité de l’environnement. L’ensemble de ces contraintes induit un risque de décès évitables ou de limitations dans la récupération fonctionnelle des blessés. Une analyse des décès au combat sur une période de 10 ans a montré que les décès évitables représentent 24,3% des décès, leur cause principale étant l’hémorragie par traumatisme pénétrant.

Plusieurs leviers d’action permettent de répondre à cet enjeu de préservation de la sécurité des blessés et malades en opération, principalement la conception de matériels adaptés au contexte de la médecine de l’avant (Derkenne et al., 2015) ou encore la formation des équipes soignantes visant à renforcer les compétences techniques médicales et les compétences non techniques (ou sociocognitives) mobilisées dans le contexte de la médecine d’urgence.

Cependant, des études ont montré que les prises en charge médicales peuvent générer chez les personnels soignants un état émotionnel négatif intense susceptible d’entraver la qualité de la prise en charge et la sécurité des patients (Arora et al., 2010a). Ces résultats vont dans le sens des recherches en neurosciences et en psychologie qui ont montré les liens étroits entre émotion et cognition (Lemaire, 2021). En particulier, il a été montré que les émotions ont une influence sur l’attention, la mémoire de travail, le raisonnement, les jugements et les prises de décision (LeBlanc et al., 2015 ; Lemaire, 2021). Alors que les émotions jouent un rôle crucial pour assurer l’adaptation à l’environnement, comme le démontrent, par exemple, les travaux sur la prise de décision auprès de patients cérébrolésés (Damasio, 1994), les émotions peuvent, à l’inverse, entraver le fonctionnement cognitif lors du traitement de certains événements. Ces émotions sont alors dites dysfonctionnelles. C’est le cas, par exemple, lorsque l’individu ressentant un état émotionnel intense se trouve dans l’incapacité de mobiliser des schémas d’action pourtant connus (état de « freeze » ou « tétanie »).

Savoir identifier les émotions, les exprimer, les comprendre, les utiliser et les réguler, aussi bien ses propres émotions que celles d’autrui, fait partie des compétences émotionnelles (Mikolajczak et al., 2023). Ces compétences revêtent un rôle particulièrement important pour identifier et gérer les émotions dysfonctionnelles et ainsi réussir à atteindre les buts poursuivis. Dans ce cadre, les compétences émotionnelles pourraient constituer un objet d’entraînement pour les équipes soignantes devant gérer la prise en charge de blessés et malades en opération.

Basée sur la notion d’intelligence émotionnelle, initialement investiguée pour expliquer la part de performance non expliquée par les seules capacités cognitives (Mayer & Salovey, 1997), cette notion a toutefois été développée au travers de plusieurs approches contrastées, associées à des modèles théoriques basés sur des construits psychologiques différents. S’intéresser aux compétences émotionnelles nécessite de pouvoir distinguer ces différentes approches.

2. Intelligence émotionnelle et compétences émotionnelles : des approches contrastées

2.1 Définitions de l’émotion et des compétences émotionnelles

Avant de décrire les différentes approches de l’intelligence émotionnelle, il est nécessaire de préciser ce que recouvre le terme d’émotion. Il est communément admis que les émotions correspondent à un ensemble de réponses de l’organisme relativement brèves, en réaction à un stimulus ou à une situation spécifique. Ces réponses sont exprimées autour de trois composantes: les réponses neurophysiologiques (modifications internes à l’organisme comme le rythme cardiaque ou la fréquence respiratoire), comportementales (comme les expressions du visage ou encore les mouvements du corps) et cognitives-expérientielles (processus cognitifs et expérience affective qui se situent sur un axe « agréable-désagréable » plus ou moins intense). Ces réponses sont orientées vers un but d’adaptation de l’individu à son environnement.

Les compétences émotionnelles reflètent les « différences dans la manière dont les individus identifient, expriment, comprennent, utilisent et régulent leurs émotions et celles d’autrui » (Mikolajczak et al., 2023, p. 7). Cette définition met en évidence une dimension intrapersonnelle et une dimension interpersonnelle, soulignant l’importance des compétences émotionnelles dans les activités collectives. Selon ces auteurs, les compétences émotionnelles découlent de trois niveaux qui interagissent mais qui sont faiblement corrélés: 1) le niveau des connaissances de l’individu quant aux compétences émotionnelles, 2) le niveau des habiletés qui réfère à la capacité à mettre en application ces connaissances en situation émotionnelle et 3) le niveau des dispositions qui se rapporte à la propension des individus à se comporter de telle ou telle manière en situation émotionnelle.

Ces auteurs adoptent une approche intégrative des différentes approches de l’intelligence émotionnelle, basées sur des construits psychologiques différents, et qui ont suscité des débats scientifiques sur la définition de l’intelligence émotionnelle (Mayer et al., 2008 ; Mikolajczak, 2009).

2.2 Trois approches de l’intelligence émotionnelle : un ensemble d’habilités, un ensemble de dispositions personnelles, une approche mixte.

Dans la littérature sur l’intelligence émotionnelle, deux principales approches s’opposent : l’intelligence émotionnelle considérée comme un ensemble d’habiletés liées aux émotions et mises en œuvre en situation (Salovey & Mayer, 1990) — habiletés à percevoir les émotions, les comprendre et les utiliser pour guider son raisonnement et ses actions (Mayer et al., 2016) — et l’intelligence émotionnelle considérée comme un trait relatif aux dispositions personnelles liées aux émotions (par exemple, l’empathie ou la conscience sociale) (Petrides et al., 2007). À ces deux approches s’ajoute une approche dite mixte qui décrit l’intelligence émotionnelle par un ensemble d’habiletés émotionnelles et sociales ainsi que de traits dispositionnels qui déterminent comment un individu se comprend et s’exprime, comprend les autres et interagit avec eux, et comment il gère les exigences du quotidien. C’est, par exemple, le modèle d’intelligence émotionnelle-sociale de Bar-On (1997).

Ces approches différentes se reflètent à travers différents outils de mesure développés pour mesurer l’intelligence émotionnelle: des tests de performance pour évaluer l’intelligence émotionnelle en tant qu’habiletés [par exemple, le Mayer-Salovey-Caruso Emotional Intelligence Test (MSCEIT) (Mayer et al., 2002)], des questionnaires d’auto-évaluation pour évaluer l’intelligence émotionnelle en tant que trait [par exemple, le Trait Emotional Intelligence Questionnaire (TEIQue) (Petrides, 2009)] et des mesures regroupant à la fois des items relatifs à des comportements et relatifs à des traits de personnalité pour l’approche mixte [par exemple, l’Emotional Quotient Inventory (EQ-I) (Dawda & Hart, 2000)].

2.3 Le modèle des cinq compétences émotionnelles

L’adoption du terme « compétences émotionnelles » plutôt que celui d’« intelligence émotionnelle » tient au fait que, bien que découlant de dispositions personnelles, les capacités d’identifier, d’exprimer, de comprendre, d’utiliser et de réguler les émotions, les siennes et celles d’autrui, relèvent de compétences entraînables et améliorables, et peuvent évoluer en fonction des expériences vécues (Mikolajczak et al., 2023). Ce modèle semble adapté aux activités professionnelles, et en particulier aux activités de conduite de systèmes dynamiques à risques, au cours desquelles les opérateurs peuvent être confrontés à des émotions dysfonctionnelles qui doivent pouvoir être identifiées et régulées. Pouvoir développer ces compétences pourrait être bénéfique à la performance et au maintien d’un niveau de sécurité satisfaisant.

Mikolajczak et ses collaborateurs (2023) ont décrit un modèle de cinq compétences émotionnelles déclinées sur deux dimensions, intrapersonnelle et interpersonnelle (Tableau 1).

Tableau 1. Définition des cinq compétences émotionnelles de base
dans leur dimension intra- et interpersonnelle, adapté de Mikolajczak et al. (2023).

Identification des émotions. Lorsqu’il s’agit de ses propres émotions, être capable de les identifier permet aux individus de repérer leur impact positif ou négatif sur leur fonctionnement cognitif. Plusieurs moyens permettent cette identification : les modifications biologiques perçues (par exemple, tachycardie, mains moites, etc.), les tendances à l’action (par exemple, s’énerver) ou encore l’évaluation cognitive de la situation (par exemple, la détection d’une menace est associée à un état émotionnel spécifique pour l’individu). Identifier les émotions d’autrui informe sur l’état de l’individu, ce qui permet d’ajuster la qualité de l’interaction pour mieux s’adapter à la situation. Les émotions d’autrui sont identifiables par les communications verbales et non verbales (expressions faciales, postures, gestes, paralangage, comportements).

Compréhension des émotions. Comprendre l’origine des émotions permet de diminuer la réactivité émotionnelle et d’identifier le besoin sous-jacent à l’émotion ressentie.

Expression des émotions. L’expression de ses émotions et son pendant, l’écoute des émotions d’autrui, permettent également de s’ajuster pour mieux s’adapter à la situation. Cela peut être le fait de ne pas exprimer son anxiété, par exemple, afin d’éviter de générer de l’anxiété chez autrui. Faciliter l’expression émotionnelle de l’autre peut également permettre d’améliorer la qualité des interactions.

Régulation émotionnelle. Lorsque les émotions ressenties entravent le fonctionnement cognitif, elles sont alors dites dysfonctionnelles et nécessitent de pouvoir être régulées. La régulation des émotions est définie comme l’ensemble des processus par lesquels l’individu va modifier les émotions, que ce soit au niveau de la nature de l’émotion ressentie, de son intensité ou encore de sa durée. Quatre types de stratégies de régulation émotionnelle ont été identifiés lorsque l’individu se trouve face à une situation génératrice d’émotions (régulation dite a posteriori):

• La modification de la situation correspond à la mise en œuvre d’actions concrètes visant à modifier la situation génératrice d’émotions dysfonctionnelles afin de diminuer son impact émotionnel. Par exemple, réaliser un geste médical salvateur réduira l’intensité de l’émotion négative liée à la gravité de l’état du patient.

• La réorientation de l’attention, où l’attention est dirigée vers un autre aspect de la situation qui n’est pas générateur d’émotions dysfonctionnelles.

• Le changement cognitif, où la représentation de la situation est réévaluée pour modifier sa signification émotionnelle, soit en modifiant la représentation de la situation elle-même, soit en modifiant la perception de ses capacités à gérer les exigences associées.

• La modulation de la réponse, qui vise à influencer les composantes expérientielles, comportementales ou physiologiques de la réponse émotionnelle. Cela peut être, par exemple, des techniques physiorelaxantes comme s’arrêter quelques secondes pour respirer profondément ou la suppression de l’expression comportementale d’une émotion.

Utilisation des émotions. L’utilisation des émotions est le fait de pouvoir maximiser les effets des émotions qui ont un impact positif sur l’activité en cours et diminuer leurs effets si, au contraire, les émotions entravent les objectifs poursuivis.

Ce modèle des cinq compétences émotionnelles est associé à un questionnaire d’auto-évaluation qui mesure chacune de ces compétences sur les deux dimensions intra- et interpersonnelle : le PEC (Profile of Emotional Competence) (Brasseur et al., 2013). Ce questionnaire est composé de 50 items. Par exemple, les items « quand je suis en colère, je peux facilement me calmer » et « lorsque je fais face à quelqu’un en colère, je peux facilement le calmer » renseignent la capacité à réguler les émotions, dans les dimensions intra et interpersonnelle, respectivement.

Pour autant, en contexte professionnel, des questionnaires standardisés rapides à compléter et dont les consignes puissent être facilement adaptées au vécu de la situation professionnelle sont préférables. C’est le cas, par exemple, du WEIP-S (Workgroup Emotional Intelligence Profile – Short Form) (Jordan et al., 2002 ; Michinov & Michinov, 2022, version validée en langue française) qui évalue les compétences émotionnelles selon quatre dimensions : la conscience et la gestion de ses propres émotions et la conscience et la gestion des émotions d’autrui. La version courte en 16 items permet également d’obtenir un score d’intelligence émotionnelle d’équipe.

Éclairage des neurosciences sur les compétences émotionnelles

La recherche en neurosciences affectives permet aujourd’hui d’identifier précisément les substrats neurobiologiques – des gènes jusqu’aux circuits cérébraux – sous-tendant les circuits émotionnels. Ces travaux complètent ainsi les modèles issus de la psychologie, en reliant des mécanismes psychologiques à leurs bases neurobiologiques. Les techniques de neuro-imagerie fonctionnelle permettent notamment de distinguer les structures cérébrales impliquées dans la détection et le traitement des émotions de celles activées lors de la régulation de la réponse émotionnelle, montrant que ces processus psychologiques distincts reposent sur des activités cérébrales spécifiques.

Ainsi, l’amygdale, située dans la partie antérieure du lobe temporal, joue un rôle central dans la détection rapide des signaux émotionnels, notamment ceux associés à l’émotion de peur. L’amygdale est activée par une voie courte via le thalamus, lui-même activé par un stimulus sensoriel. Les réponses sont rapides et automatiques (par exemple, se figer à la vue d’une forme visuelle menaçante, comme un serpent). Cette information est ensuite traitée par le cortex sensoriel, qui module l’activation de l’amygdale en fonction de la représentation associée à ce stimulus (renforcement des réponses émotionnelles si l’on a identifié un réel serpent ou diminution des réponses émotionnelles si l’on a identifié un bâton sans danger) : c’est la voie longue, associée à des temps de réaction plus lents. L’amygdale est en relation avec l’activation du système sympathique, qui conduit notamment à l’augmentation des rythmes cardiaque et respiratoire, et du système hypothalamo-hypophyso-surrénalien, qui entraîne notamment la sécrétion de cortisol. L’amygdale interagit également avec d’autres structures cérébrales telles que l’hippocampe, lié à la mémoire contextuelle du stimulus, le cortex cingulaire antérieur, qui participe à l’évaluation de la pertinence émotionnelle, et l’insula, impliquée dans la perception et le traitement des sensations internes et corporelles. Ce traitement reflète la compréhension et la représentation des situations émotionnelles.

La régulation de la réponse émotionnelle, c’est-à-dire sa modification, mobilise quant à elle particulièrement le cortex préfrontal (Ochsner et al., 2012). L’une des stratégies de régulation les plus efficaces, le changement cognitif, est ainsi associée à l’activation de plusieurs régions du cortex préfrontal: les régions dorsolatérale, ventrolatérale et médiane postérieure. Ces régions ne sont pas spécifiques de la régulation émotionnelle mais sont également associées à de nombreuses fonctions cognitives supérieures déployées lors de l’analyse de situations et de la planification d’actions. La région préfrontale dorsolatérale, impliquée dans l’attention sélective et la mémoire de travail, pourrait ainsi soutenir la régulation émotionnelle en permettant le maintien actif des stratégies de régulation face aux exigences de la situation. La région ventrolatérale, impliquée dans l’inhibition et la sélection de réponses, pourrait contribuer à l’inhibition des réactions impulsives et à la sélection d’une stratégie de régulation appropriée. Enfin, la région médiane postérieure, impliquée dans la sélection entre différentes alternatives de réponse, pourrait participer à l’identification du besoin de régulation émotionnelle. L’activation de ces régions du cortex préfrontal entraîne une modulation de l’activation des zones impliquées dans les réponses émotionnelles. L’expérience d’un état émotionnel résulte donc d’une interaction dynamique entre ces structures cérébrales.

Par ailleurs, des travaux ont mis en évidence des corrélats neuronaux associés au niveau d’intelligence émotionnelle considérée comme un trait. Ainsi, une asymétrie du cortex préfrontal est observée avec une activation plus importante du cortex préfrontal gauche chez les individus au repos présentant un trait élevé d’intelligence émotionnelle (Mikolajczak et al., 2010). Cette même asymétrie est observée chez les individus qui récupèrent plus rapidement après un événement négatif et qui présentent des niveaux plus faibles de cortisol, aussi bien au repos qu’en réponse à un stresseur. D’autres travaux ont également montré que les corrélats neuronaux diffèrent selon que l’on considère l’intelligence émotionnelle en tant que trait ou en tant qu’ensemble d’habiletés (Killgore et al., 2017). Enfin, les travaux sur l’empathie montrent le rôle clé de l’insula dans la représentation des états corporels et émotionnels d’autrui, permettant ainsi de « ressentir » ce que l’autre éprouve, tandis que les circuits incluant les neurones miroirs du cortex facilitent la perception et la compréhension des émotions d’autrui.

Ces résultats confortent les approches psychologiques de l’intelligence émotionnelle en mettant en évidence un fonctionnement cérébral spécifique, distinguant les réponses émotionnelles, leur régulation et la perception et la compréhension des émotions d’autrui.

3. Rôle des compétences émotionnelles dans la prise en charge médicale

De nombreuses études ont montré que l’intelligence émotionnelle a un impact positif sur les performances en milieu de travail, notamment en améliorant les relations interpersonnelles et en réduisant le stress. Ainsi, une intelligence émo- tionnelle élevée permet de mieux résoudre les conflits au sein des équipes et de mieux communiquer avec les autres, ce qui améliore les performances professionnelles (Guillouët et al., 2025 ; Michinov, 2022 ; Michinov & Michinov, 2022). De plus, l’intelligence émotionnelle a été associée à une amélioration de la santé mentale, en réduisant le stress et l’anxiété (Jacobs & Wollny, 2022). Des résultats similaires sont observés dans les activités médicales : amélioration de la relation patient-médecin, de l’empathie, du travail en équipe, de la gestion du stress et du leadership (Arora et al., 2010b). L’intelligence émotionnelle est aussi reconnue comme une compétence clé du leadership médical, avec les autres compétences clés que sont le travail d’équipe, la pensée critique, l’intégrité et l’altruisme. Elle fait ainsi partie de certains programmes de formation et d’entraînement au leadership médical. Pour certains auteurs, les comportements efficaces d’un leader médical sont considérés comme des comportements directement en lien avec l’intelligence émotionnelle (Ashkanasy & Tse, 2000).

Cependant, peu d’études ont investigué le rôle des compétences émotionnelles lors d’une prise en charge médicale en dehors du contexte hospitalier. Pourtant, les compétences émotionnelles dans les équipes préhospitalières ont été rapportées comme cruciales (Bäckström & Alvinius, 2024). La régulation des émotions dans ces équipes peut être liée à la gestion des dilemmes moraux pendant la prise en charge des patients, mais aussi après l’intervention, qui a pu générer du stress moral ou du stress post-traumatique (Reid et al., 2022). Les médecins prennent la responsabilité de gérer les émotions non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour les patients, les proches et le reste de l’équipe (Henckes & Nurok, 2015). Rester calme pendant une intervention est, par exemple, une compétence émotionnelle visant à réguler ses propres émotions, mais aussi à rassurer et donc à réguler les émotions des autres personnes présentes en évitant un effet de contagion émotionnelle.

Le rôle joué par les compétences émotionnelles dans la qualité d’une prise en charge médicale suite à une dégradation soudaine de l’état du patient, comme cela peut être le cas dans le milieu préhospitalier, a été investigué à travers deux études menées auprès d’internes de médecine des hôpitaux des armées (Bourgeon et al., 2016 ; Bourgeon et al., 2021). L’une de ces études plaçait les internes dans des conditions simulées de médecine de l’avant avec un scénario de prise en charge d’un blessé par balle (mannequin simulateur-patient haute fidélité SimMan de Laerdal). Après intubation et injection d’anesthésiant, l’état du blessé se dégradait soudainement par la survenue d’un choc anaphylactique (Bourgeon et al., 2016). La performance médicale était évaluée par un score combinant la qualité du diagnostic (choc anaphylactique, choc hémorragique ou autre) et la pertinence des actions thérapeutiques mises en place (injection d’adrénaline ou autre). Les résultats ont confirmé le rôle positif des compétences émotionnelles du médecin puisque les scores de performance étaient plus élevés chez ceux présentant un niveau de compétences émotionnelles élevé (mesuré par le questionnaire TEIQue) et que leur état émotionnel négatif était également moins intense que celui des médecins présentant un niveau de compétences émotionnelles plus bas. Un autre résultat intéressant de cette étude est que 18 des 21 participants ont exprimé avoir ressenti un état émotionnel négatif, indépendamment de leur réussite à la prise en charge, soulignant le rôle des compétences émotionnelles dans la gestion des émotions. Dans la seconde étude, les internes étaient placés dans un dispositif de simulation de conditions hospitalières, mais toujours confrontés à une dégradation soudaine de l’état du patient (Bourgeon et al., 2021). Il s’agissait d’un patient intubé suite à un œdème aigu du poumon, mis sous respirateur artificiel, lequel tombait en panne quelques minutes après la connexion. Ce scénario a permis de mettre en évidence les étapes de conscience de la situation et de prise de décision, et ainsi de déterminer de manière plus fine l’impact des compétences émotionnelles. Les résultats ont montré une corrélation négative entre le temps mis par les internes pour stabiliser le patient, c’est-à-dire le temps entre la panne du respirateur et la mise en œuvre d’une ventilation manuelle, et leur niveau de compétences émotionnelles: plus le niveau de compétences émotionnelles est élevé, plus le temps de stabilisation est court. En prenant en compte les phases d’élaboration de la conscience de la situation et de prise de décision, les résultats ont montré que ce lien se joue entre le niveau de compétences émotionnelles et le temps entre la compréhension de l’état du patient et le choix de l’action pertinente. Ce résultat va dans le sens d’une meilleure conscience du risque pour le patient lorsque l’interne a un niveau de compétences émotionnelles élevé.

L’ensemble de ces résultats confirme l’importance des compétences émotionnelles dans la qualité de prise en charge d’une urgence médicale et souligne l’intérêt de les intégrer dans les programmes d’entraînement. Cet intérêt est d’autant plus important le long de la carrière qu’il a été montré que certaines compétences émotionnelles des médecins diminuent avec le temps et l’expérience, notamment l’empathie (Bellini & Shea, 2005). Cette diminution est expliquée par une « dépersonnalisation » de la relation médecin-patient, qui peut être observée avec l’expérience ou encore par un vécu d’épuisement professionnel (Bäckström & Alvinius, 2024). Ainsi, des programmes de formation aux compétences émotionnelles présentent un intérêt pour l’entraînement des personnels soignants à la prise en charge des blessés en opération.

4. Comment développer les compétences émotionnelles ?

Différents programmes de formation visant le développement des compétences émotionnelles sont mis en œuvre dans le contexte médical. Ces interventions peuvent être regroupées en trois grandes catégories pédagogiques: l’approche conceptuelle, l’approche expérientielle et l’approche indirecte. La section suivante présente ces différents types d’entraînements, puis examine leurs effets sur le développement des compétences émotionnelles ainsi que sur le transfert en situation professionnelle.

4.1. Approche conceptuelle

De nombreuses études rapportent des programmes de formation basés sur une approche conceptuelle (didactique), centrée sur l’acquisition de connaissances et la compréhension des principes de l’intelligence émotionnelle (Abbasi et al., 2018). À travers des conférences, des ateliers ou des programmes structurés, les apprenants explorent les concepts de l’intelligence émotionnelle et apprennent à identifier et à réguler leurs propres émotions ainsi que celles des autres. À noter que la conception de ces formations est réalisée à partir d’un modèle spécifique d’intelligence émotionnelle, conduisant ainsi à des objets pédagogiques différents d’un programme de formation à un autre, en fonction du modèle sous-jacent. Les plus fréquemment utilisés, rapportés dans une revue de littérature sur les entraînements à l’intelligence émotionnelle au profit d’infirmiers, sont les modèles de Mayer et Salovey et celui de Bar-On. Cette phase « conceptuelle » est souvent complétée par des phases de discussions de groupe autour d’études de cas ou de partage d’expériences vécues. Parfois, certains programmes proposent en complément des séances individuelles permettant à l’apprenant d’élaborer des stratégies personnalisées à son contexte professionnel (Koslowski et al., 2018). Les durées et rythmes de ces programmes sont très variés, pouvant être réalisés à un rythme d’une fois par semaine pendant un mois à une fois par mois pendant trois ans.

L’évaluation de ces programmes de formation montre un effet significatif sur l’amélioration de l’intelligence émotionnelle ainsi que d’autres variables proches, comme le stress perçu ou encore le sentiment d’efficacité personnelle. Cependant, peu d’études rapportent des mesures de performance in situ, ne permettant pas de vérifier l’effet de ces programmes de formation sur les compétences émotionnelles mises en œuvre lors d’une activité de prise en charge ni sur la qualité de celle-ci.

4.2 Approche expérientielle

Une deuxième approche expérientielle consiste à développer ses compétences émotionnelles en les mettant en œuvre en situation. Ces programmes sont réalisés le plus souvent en dispositif de simulation pleine échelle ou en réalité virtuelle immersive, dispositifs fréquemment utilisés pour l’entraînement des équipes médicales car ils présentent l’intérêt de les placer dans des situations très proches de celles qu’ils pourront rencontrer dans leur activité, tout en agissant dans un environnement contrôlé et sécurisant (Redjem et al., 2025). Des scénarios peuvent être conçus autour d’événements à risque et/ou reproduire des contraintes particulières pour permettre d’expérimenter la confrontation à ces situations, voire d’automatiser certaines actions attendues. L’entraînement en simulation pleine échelle, couplé à un débriefing structuré favorisant une activité réflexive sur ses propres pratiques et celles de l’équipe, a ainsi été démontré comme efficace pour le développement des compétences techniques et non techniques (Salas, Paige & Rosen, 2013) et également pour l’amélioration de la sécurité du patient, avec, par exemple, un temps de prise en charge plus court. Dans le cadre de l’entraînement préhospitalier, les apports de la simulation sont de l’ordre d’un gain d’expérience ainsi que d’un renforcement de ses pratiques grâce aux réflexions suscitées par la confrontation des points de vue au sein de l’équipe lors du débriefing (Abelsson et al., 2016).

Cependant, l’exposition à de telles situations, même simulées, peut engendrer des réactions émotionnelles, constituant ainsi un support favorable pour questionner l’impact des émotions sur l’apprentissage et sur la performance, ainsi que sur la pertinence des stratégies de régulation déployées (LeBlanc, Brazil & Posner, 2024). Intégrer les compétences émotionnelles dans les programmes d’entraînement en simulation permet ainsi de mettre en pratique les capacités à identifier les émotions, à reconnaître leurs effets, aussi bien positifs que négatifs, et à déployer des stratégies efficientes pour les réguler. Dans le domaine militaire, ces entraînements visent à renforcer la stabilité émotionnelle et la résilience (Lokyan et al., 2025). L’objectif est de développer des compétences de régulation émotionnelle permettant aux militaires de gérer efficacement leurs émotions dans des situations de forte pression. Les simulations peuvent inclure des protocoles d’induction de stress, qui exposent progressivement les participants à des niveaux croissants de stress dans des environnements contrôlés, renforçant ainsi la résilience en situation de combat réel.

Combinée avec l’approche conceptuelle, ces programmes de formation intégrant simulations et débriefings structurés, déployés pour certains sur plusieurs années, montrent des effets significatifs sur l’amélioration de l’intelligence émotionnelle, mais aussi sur la satisfaction des patients et le bien-être des personnels (Dugan et al., 2014).

4.3 Approche indirecte

L’approche indirecte regroupe des formations qui ne ciblent pas directement les compétences émotionnelles, mais qui favorisent leur développement de manière indirecte ou intégrée. Il s’agit notamment des entraînements « corps-esprit » (mind-body training) qui regroupent un ensemble de méthodes visant à influencer les états mentaux à travers le corps et inversement.

Les ateliers de pleine conscience (mindfulness) ont ainsi montré un lien positif avec la régulation des émotions. Ils conduisent à une amélioration de la conscience des émotions, de leur acceptation et de leur reconnaissance, ainsi qu’à une diminution de la fatigue émotionnelle, une des composantes de l’épuisement professionnel. Enfin, les techniques de biofeedback, qui fournissent un accès continu, de manière non invasive, à l’évolution des paramètres physiologiques de l’individu, constituent un outil intéressant pour aider à gérer le stress (Kennedy & Parker, 2019). Elles pourraient ainsi être utilisées pour faciliter les stratégies de régulation des émotions auprès des personnels soignants.

5. Perspectives pour la préparation à la prise en charge des blessés en opération

L’ensemble des travaux sur l’intelligence émotionnelle et les compétences émotionnelles convergent vers des bénéfices démontrés dans les activités médicales, aussi bien sur la qualité des prises en charge et la sécurité du patient que sur le bien-être des personnels soignants et la satisfaction des patients. Entraîner au développement des compétences émotionnelles les personnels soignants en charge des blessés et malades en opération revêt donc un enjeu essentiel.

L’analyse de la littérature montre des effets bénéfiques des programmes de formation, mais elle met également en évidence des variations notables : les objets pédagogiques qui diffèrent selon le modèle d’intelligence émotionnelle retenu, les types d’interventions appliquées (conceptuelle, appliquée en simulation, indirecte, combinée), les durées et rythmes des interventions variant entre de courtes sessions de formation de quelques heures et des programmes de formation étendus sur plusieurs années, et enfin les mesures utilisées pour évaluer les compétences émotionnelles (Chanda et al., 2025).

Ces programmes d’entraînement aux compétences émotionnelles, pour être efficaces, devraient combiner les différentes approches pédagogiques (conceptuelle, expérientielle et indirecte) et devraient privilégier des interventions de longue durée afin de favoriser une rétention à long terme. Nous suggérons que les programmes de formation comprennent plusieurs phases :

1) Apports théoriques portant sur l’identification, la compréhension et les stratégies de régulation des émotions dysfonctionnelles, soit en présentiel, soit via des modules en ligne ;

2) Apprentissage expérientiel dans des dispositifs de simulation pleine échelle, de réalité virtuelle immersive ou de jeux de rôle, pour expérimenter des situations émotionnellement intenses ;

3) Séances de débriefing visant à éliciter une activité réflexive autour de la situation telle qu’elle a été vécue, à échanger autour des réactions émotionnelles ressenties et perçues chez les autres membres de l’équipe ainsi que des stratégies de régulation déployées, et à questionner les modalités de transfert en contexte opérationnel.

Les travaux menés dans le domaine des apprentissages et de la simulation montrent en effet que l’intégration des différentes étapes est indispensable pour favoriser le transfert des compétences en situation professionnelle.

Nous suggérons également que la mesure des compétences émotionnelles soit réalisée avec des questionnaires validés, courts et adaptés au contexte de l’activité. Enfin, une phase de validation doit nécessairement être réalisée pour s’assurer de l’efficacité du programme de formation, aussi bien en termes d’amélioration des compétences émotionnelles que de performance médicale et de sécurité des patients dans le contexte spécifique de la médecine de l’avant.

En conclusion, ces formations aux compétences émotionnelles apparaissent comme une composante essentielle pour la préparation des équipes médicales militaires, qui leur permettraient d’améliorer leur adaptation à des situations contraintes en gardant leur calme et un niveau de concentration nécessaire pour faire face à la gestion multi-victimes en contexte de stress et de fatigue.

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Conception d’une assistance pour la régulation du stress d’un collectif d’analystes en opérations

Olivier Gapenne
Professeur des universités, directeur du laboratoire Costech,
Université de Technologie de Compiègne.

Shanon Bailleul
Doctorante, Université de Technologie de Compiègne.

Anaïs Duffaud
Chercheuse, unité de Neurophysiologie du Stress,
Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Notes

1.

Le terme analyste renvoie ici à des agents menant une diversité de missions présentes, par exemple, au sein des sous-composantes exploration ou exploitation des G2 (nomenclature OTAN – Ground-2 désignant la composante renseignement) de centres opérationnels ou au sein de cellules de crise.

+ -

2.

Si l’on peut poser que les relations de suppléance et d’aide sont historiquement premières, la relation d’assistance est advenue dans des temps probablement très anciens dans le monde agricole. On peut penser à l’usage des roses pour alerter le viticulteur de la présence de champignons pathogènes ou des girouettes pour connaître l’orientation des vents dans le cas des pêcheurs ou navigateurs.

+ -

3.

Par cette référence à une norme expérientielle, nous signifions que si vous voyez le témoin de niveau de carburant du tableau de bord de votre voiture se mettre à osciller, autrement dit que vous vivez perceptivement cette oscillation, vous allez pouvoir vous dire qu’elle a peu de chance de correspondre à la norme perceptive habituelle d’un tel témoin qui rend compte de la perte continue de la ressource énergétique nécessaire au projet d’action. Notons ici que ces technologies (une jauge) présentent une variabilité dans leur capacité à rendre compte de l’état de la réserve énergétique et de son décours temporel, variabilité qu’il convient d’apprendre (e.g., l’indicateur ne varie pas pendant un long moment puis varie rapidement sur une certaine plage de l’afficheur, etc.).

+ -

4.

Une pré-étude réalisée auprès de quatre participants volontaires et novices, immergés dans un exercice de simulation (type serious game) pendant deux jours, a permis de valider, d’une part, la mise en œuvre technique en situation d’analyse de capteurs physiologiques monitorant en temps réel la réponse de stress (réponse électrodermale, rythme cardiaque et respiratoire) et, d’autre part, la présence de variations mesurables indiquant des épisodes de stress liés à certains événements au cours de l’activité (arrivée de la commande, prise de parole lors d’un point de situation, accélération du flux informationnel à traiter, etc.) Cette pré-étude a également été l’occasion de valider la mesure de composantes psychométriques cohérentes avec les situations réelles (Remigereau, Darses, Dozias and Albentosa, 2024).

+ -

Si le stress perçu est souvent vécu positivement en milieu militaire, la réalité sanitaire et cognitive d’un stress chronique ou aigu élevé donne à voir un tableau plus contrasté. Dans le cadre d’une approche dite intelligence design visant à instrumenter le travail des analystes en renseignement à l’aune d’une compréhension fine de leur activité opérationnelle au sein d’un milieu social et technique spécifique, nous proposons d’assister la capacité du chef à réguler le niveau de stress de son plateau/équipe de façon à préserver la santé et l’efficience. Après avoir introduit le contexte de cette recherche, précisé les manifestations du stress au sein des collectifs et caractérisé les principales propriétés de la relation d’assistance, nous présenterons nos options de conception.

Introduction

Le travail d’analyste en renseignement1, conduit collectivement et en plateau, dans divers milieux militaires ou civils, est un travail éprouvant par son intensité et ses spécificités (mobilisation d’activités cognitives exigeantes, en particulier de raisonnement, sur des durées contraintes, avec des enjeux forts). En outre, ces dernières années, le nombre de questions émanant des décideurs et le volume d’informations collectées par divers capteurs s’accroissent très nettement. Dans ce contexte, le travail d’analyse s’avère générateur de stress, lequel peut se manifester à divers moments du traitement de l’information (Chappelle, Prince and Goodman, 2019). Cette réponse psychophysiologique (eustress et distress, explicités plus loin), si elle n’est pas régulée, peut nuire à la qualité des productions (notes de renseignement écrites, points de situation oraux) et, à terme, à la santé psychique et/ou physique des analystes (Bakker, Demerouti, and Sanz-Vergel, 2023). Il convient de noter ici que cette recherche s’inscrit dans une conception intégrative des neurosciences, dans laquelle les comportements observés en situation militaire sont appréhendés comme des phénomènes émergents issus de l’interaction entre dynamiques neurophysiologiques du stress, processus cognitifs et organisations sociales, étudiées dans leur environnement opérationnel réel plutôt que dans des cadres expérimentaux décontextualisés.

Les services de renseignement se préoccupent de la question du stress de longue date en mettant en place des instruments de prévention ou d’atténuation du stress : salle de sport, techniques d’Optimisation des Ressources des Forces Armées (ORFA), interventions psychologiques, formations (Comité d’études de Défense Nationale, 2023). Cependant, ces contre-mesures, pour l’essentiel, sont mobilisées en dehors de l’activité pour mieux y revenir. Aussi, l’objectif principal de cette recherche est de concevoir un environnement technique qui rende possible la régulation du stress d’une équipe d’analystes en temps réel au cours du processus de production de renseignements, favorisant le maintien en conditions opérationnelles lorsque cela s’avère indispensable. La régulation dynamique en temps réel du niveau de stress est ici pensée selon une approche d’evidence-based prevention (Sackett, Straus, Richardson, Rosenberg and Haynes, 2000). De là, notre hypothèse est qu’un biofeedback, fondé sur des signaux physiologiques et/ou comportementaux caractérisant le niveau de stress, et son injection via une interface au sein du plateau de travail, devrait constituer une technologie d’assistance utile à la régulation du stress individuel et collectif des analystes en activité. La capacité de régulation du stress devant elle-même avoir un effet sur les performances opérationnelles, notamment en termes de qualité des raisonnements et de production des analystes.

L’ensemble des recherches consultées l’a révélé, l’omniprésence de la manifestation du stress dans les environnements de travail renvoie à une complexité factorielle des causes et des effets qui s’auto-alimente et rend l’abord analytique quasi impossible (Chappelle et al., 2019; Lukan, Bolliger, Pauwels, Luštrek, Bacquer and Clays, 2022). Cette complexité est encore amplifiée par les variabilités intra- et interindividuelles et/ou intra- et interéquipes (Dietz, Driskell, Sierra, Weaver, Driskell and Salas, 2017). Pour tenter d’échapper à cette situation, nous avons pris le parti, dans un premier temps, de ne pas nous préoccuper de la définition du stress d’une part et de la régulation individuelle d’autre part. Nous nous sommes concentrés sur la régulation collective du stress et avons considéré qu’un acteur important de la maîtrise et de la régulation collective du plateau est le chef de poste ou coordinateur (et possiblement son adjoint ou le chef d’une composante du G2). L’option retenue serait donc d’instrumenter les postes individuels pour réaliser un monitoring et calculer une « note d’ambiance », elle-même relayée continûment au coordinateur pour réguler la situation stressante plus que le stress individuel. Cette proposition aurait pour intérêt de ne pas distraire les analystes et d’être consultable épisodiquement par le coordinateur, ce qui ne nuirait pas à sa multi-attention. L’adjoint du coordinateur ou un chef de barrette pourrait consulter l’interface d’assistance et peut-être bénéficier d’une interface plus analytique permettant de descendre à l’échelle individuelle pour analyser les alertes collectives.

Le stress au sein des collectifs d’analyse et de décision

Les ressources nécessaires pour accomplir une tâche de raisonnement ou de prise de décision en équipe diffèrent fortement selon qu’elle se déroule dans un environnement sécurisé ou en situation de haute intensité (Dietz et al., 2017). Les analystes militaires sont exposés à des facteurs de stress inhérents à la mission et à leurs tâches: pression temporelle, surcharge informationnelle, complexité décisionnelle et incertitude, ainsi qu’à leur environnement sociotechnique : conflits ou ambiguïté de rôle (notamment dans des équipes mal connues), menaces, pression de performance et d’évaluation par la hiérarchie, dangerosité perçue de la situation au contact, nécessité de coordination, incertitude, ambiguïté des informations, nouveauté, sensation de fatigue, bruit, température, manque d’outils nécessaires et d’effectifs, etc. (Chappelle et al., 2019 ; Dietz et al., 2017).

Selon Selye (1950), le stress se définit par les réactions physiques, physiologiques, mentales ou émotionnelles face à un changement, mobilisant ainsi des ressources adaptatives. Son impact dépend de l’évaluation subjective de l’événement ; l’eustress (ou stress positif), représente le stress associé aux sensations plaisantes, stimule la performance et le sentiment de défi, et le distress apparaît lorsque les exigences dépassent les ressources et les stratégies de coping (Lazarus and Folkman, 1987). La gestion du stress et les croyances associées conditionnent le passage de l’eustress au distress.

À l’échelle collective, il restreint la perception collective et recentre les membres sur leurs propres tâches, au détriment des activités collaboratives (Mojzisch, Bahr, Roswag and Häusser, 2025). Les comportements prosociaux, ainsi que les échanges et partages d’informations, diminuent, limitant les raisonnements et les interprétations collectives. À cela s’ajoute que la contagion émotionnelle influe sur l’interprétation des informations ambiguës, les rendant majoritairement négatives, compromettant la vérification croisée des hypothèses et augmentant le risque d’erreurs d’analyse. Cette perte de perspective collective s’explique par une baisse des ressources cognitives individuelles s’illustrant par un évitement cognitif, une distractibilité accrue, une rigidité cognitive dans la capacité à envisager des alternatives avec l’appui de routines ou de solutions à court terme. Cette tendance à l’évitement pourrait amener les analystes à simplifier leurs analyses ou à se fier à des schémas préexistants plutôt qu’à effectuer des analyses approfondies (Bailleul, Duffaud and Gapenne, soumis). La réduction de la collaboration pourrait avoir des conséquences majeures dans les équipes d’analyse où la collaboration est essentielle et constitue un moyen privilégié pour croiser les informations et hypothèses de chacun. Elle permet d’éviter les erreurs d’analyse par manque d’alternatives explorées.

La relation d’assistance

Lorsqu’un agent ou un collectif d’agents s’engagent dans la réalisation d’une tâche au moyen d’instruments, méthodes ou organisations dédiés, quatre relations nécessaires et suffisantes sont mobilisées à cette fin: la suppléance, l’assistance, l’aide et la substitution (Gapenne, Mares, Littaye, Collomb and Bachimont, 2024). L’idée étant que le pouvoir acquis à travers la maîtrise de la relation de suppléance peut donner lieu à une régulation, une explicitation ou une délégation. Le pouvoir qui nous intéresse ici est la capacité d’un plateau d’analystes à se coordonner à l’ensemble des composantes d’un centre de planification et de conduite des opérations en absorbant des flux informationnels et en livrant des produits actionnables. L’exercice de ce pouvoir, assumé collectivement, génère un stress incontestable et mesurable qu’il convient de réguler pour garantir une efficience et un maintien en conditions opérationnelles. De là, nous allons considérer les propriétés génériques de cette relation avant d’entrer dans nos propositions plus spécifiques de conception.

Un premier constat d’importance est que les technologies mobilisées dans la relation d’assistance ne sont pas nécessaires à l’effectivité de l’engagement dans une activité principale (conduire, téléphoner, analyser, etc.) mobilisant au premier chef la relation de suppléance, et possiblement les relations de substitution ou d’aide. La fonction des technologies d’assistance est essentiellement de qualifier l’état et/ou le devenir de la ressource technique avec laquelle les agents sont précisément engagés. L’usage de ces technologies permet à ces mêmes agents d’entrer dans l’expérience du contrôle et de la régulation de leur projet d’expérience (dans notre cas d’intérêt : vivre en première personne l’activité d’analyse, et plus exactement l’une de ses composantes, le travail étant distribué et coordonné).

Cette famille technique est vaste puisqu’elle concerne tous les dispositifs capables d’opérer la supervision d’une dynamique de suppléance (ou de substitution), principalement via des capteurs, et de la rendre explicite au travers de nombreuses interfaces, de type afficheurs, cadrans, etc.2 La variation de l’instrument d’assistance (déplacement d’une aiguille, évolution d’un affichage chiffré), liée à la variation de la relation de suppléance en cours, est souvent complétée par des indications d’alerte indiquant un usage de la technologie de suppléance aux limites (allumage d’un témoin de réserve, plage rouge indiquant un régime moteur inadéquat).

Les technologies de la relation d’assistance impliquent, à l’image des technologies de la relation de suppléance, d’être appropriées et apprises activement pour être interprétées et vécues de façon adéquate et cohérente au projet d’action principal (référence à une norme expérientielle constituée3 et située). Si l’appretissage du pouvoir régulateur ou modulateur ouvert par ces technologies ne semble pas spécifique, il en est autrement de leur appropriation. Dans le cas de la suppléance, l’appropriation opère un progressif effacement de la conscience de la technologie qui ouvre le nouveau pouvoir d’action et d’expérience. Dans le cas de l’assistance, l’appropriation consiste en un maintien conscient de l’apparaître de la technologie et de sa variation à des fins de lecture et d’interprétation, considérant que l’horizon d’usage n’est pas celui de la technologie d’assistance elle-même et de sa variation, mais l’action principale à laquelle elle se réfère, qu’elle qualifie. Il s’agit d’une autre forme de transparence.

Le mode d’action dominant pour ces technologies est la consultation. Une consultation est un couplage action/sensation avec une technologie d’affichage dont l’état ou la variation de l’état est liée à l’usage d’une technologie de suppléance ou de substitution. La consultation peut être ponctuelle pour apprécier un état, ou durable ou répétée pour apprécier la variation de l’état. La fréquence des consultations varie au cours du temps au regard du déploiement du projet d’action principal et de ses contraintes. Une singularité de cette relation est que la variation activement perçue lors d’une action de consultation est directement liée à une action au sein de la relation de suppléance. C’est l’action sur l’accélérateur (élément technique de la relation de suppléance qui ouvre l’expérience de la mobilité) qui produit indirectement une variation du compteur de vitesse, dont la variation suppose néanmoins une action de lecture propre pour être interprétée.

L’engagement dans cette relation ne suppose pas une interruption totale de la relation de suppléance (projet d’action principal), mais en suppose tout de même une forme de désengagement, plus ou moins ponctuel, plus ou moins répété. Sur le plan phénoménologique, cela conduit à s’interroger sur les motifs et conditions de la consultation, et sur les raisonnements induits. L’expérience utilisateur se nourrit de la consultation répétée de ces technologies et de leur covariation. D’ailleurs, les technologies complexes intègrent généralement plusieurs technologies d’assistance indiquant, par exemple, la réserve énergétique, des durées d’utilisation, la disponibilité d’options, etc. De même, les technologies d’assistance peuvent être redondantes dans les systèmes techniques complexes. Par exemple, le conducteur d’un véhicule bénéficie d’un compteur de vitesse, mais bénéficie aussi de toute l’infrastructure des panneaux routiers indiquant les vitesses à respecter. On remarque dans ce cas que les modalités de consultation de ces deux technologies d’assistance sont distinctes et que, du point de vue du conducteur, il peut s’engager dans un vécu qui compose avec les deux relations, de suppléance et d’assistance, cette dernière comprenant deux déclinaisons (consulter un panneau de limitation de vitesse à 80 km/h, regarder le compteur de vitesse qui indique 83, savoir qu’il n’y a pas de réel souci de dépassement de vitesse puisque l’assistance compteur surestime un peu la vitesse réelle de ma relation de suppléance et donc la possibilité de passer devant le radar sans risque d’être flashé).

Les technologies d’assistance peuvent être présentes, y compris aux frontières du projet d’action. Si la voiture et son mouvement constituent la technologie de suppléance à des fins de constitution de l’expérience de la mobilité, le témoin de verrouillage de porte est actif en dehors même du moment de mobilité. Ces technologies peuvent même être automatisées, conduisant à la modification de la relation de suppléance. Par exemple, dans le cas de l’assistance au freinage, une régulation du freinage opère via un capteur, ce qui amène le conducteur à vivre sa relation de suppléance via les actions sur le frein de façon nouvelle, à vivre une nouvelle expérience du freinage.

La distinction suppléance/assistance peut devenir ténue. Qu’est-ce qui différencie, dans une manœuvre de stationnement, l’usage du bip sonore comme suppléance et non comme assistance ? Si je me concentre sur le bip, je risque le choc. Le projet d’action n’est pas de faire varier le son mais de manœuvrer pour s’approcher d’un obstacle. Ma conscience n’est pas au son mais à l’obstacle. Le son est juste un enrichissement des sensations en jeu dans la relation de suppléance. Il faut d’ailleurs éviter que ces technologies d’assistance deviennent l’occasion d’une forme de suppléance. Imaginons qu’un conducteur utilise brusquement le compteur de vitesse au titre d’une suppléance. Sa conscience serait toute à la variation, et l’accident serait immédiat. On comprend que cela n’aurait d’ailleurs pas beaucoup d’intérêt puisque l’on serait dans une boucle qui n’aurait d’autre horizon que son pouvoir de produire une variation (une forme de proprioception). En d’autres termes, une technologie d’assistance peut avoir un statut de suppléance, mais n’offre comme horizon phénoménologique qu’elle-même, alors qu’une suppléance a comme devenir de disparaître de la conscience au profit d’un champ expérientiel au-delà d’elle-même. L’assistance n’est précisément pas une suppléance en ce sens. Nous comprenons en outre qu’une technologie d’assistance peut être mobilisée dans une relation de suppléance, la réciproque n’étant pas vraie. Voilà une contrainte de conception intéressante, à l’image de l’exclusivité des relations de suppléance et d’aide (on ne peut être engagé dans ces deux relations simultanément).

La relation suppléance/assistance recouvre une dimension juridique tout à fait notable. La relation de suppléance, avec son horizon de disparition de la conscience de la technologie saisie, pose un problème de responsabilité juridique en situation, tant par la dilution du discernement que par le détournement potentiel de la technologie et donc de l’usage. L’assistance joue donc un rôle déterminant en rappelant à l’usager qu’il est engagé dans un nouveau pouvoir dont l’accomplissement implique sa responsabilité au sein de cadres juridiques qui évoluent en fonction des contextes (e.g., les centres opérationnels versus le terrain).

Pour clore cette partie, on peut formuler l’effet final recherché de la relation d’assistance comme suit : au moyen d’actions de consultation déclenchées (via des alertes) ou volontaires, fournir des épisodes de conscientisation de l’état et/ou de l’évolution du projet d’action principal. Il convient de concevoir cette relation d’assistance de façon à ce qu’elle ne menace, ou ne dégrade pas la relation de suppléance en cours par des alertes inadéquates (son trop intense) ou par une attraction trop forte qui nuirait au retour à la relation de suppléance.

Conception d’une technologie de régulation fondée sur le biofeedback

Nous allons à présent reprendre certaines des propriétés évoquées ci-dessus de manière à éclairer nos choix de conception. Nous abordons successivement le choix de la relation d’assistance, le choix du chef comme cible d’usage et des choix techniques relatifs au contexte d’usage.

Le choix de la relation d’assistance, tout d’abord. Nous avons vu que cette relation n’est pas critique dans la conduite d’une tâche, qui peut donc se réaliser sans elle. Ce point a son importance puisqu’il n’instaure pas de dépendance technologique et autorise le mode dégradé. De plus, la capacité à détecter le niveau de stress et sa variation au sein d’une équipe appartient aux compétences d’un chef, qui se fonde sur un ensemble d’indices comportementaux. Cette capacité du management de proximité sera d’ailleurs à considérer, y compris dans le cadre de la mise à disposition d’une technologie d’assistance, cette dernière pouvant devenir un moyen de vérification de ce qui est apprécié directement. Le choix d’une technologie d’assistance et donc d’un pouvoir de régulation permet d’envisager la poursuite de la tâche en évitant que l’équipe ne franchisse des seuils délétères. En ce sens, il s’inscrit dans une démarche de prévention.

Notre intérêt pour les plateaux d’analystes en renseignement nous a conduit très tôt à constater l’importance du chef et sa capacité à préserver son plateau d’éventuelles contraintes qui surgissent au sein du centre opérationnel ou au-delà. La sérénité d’un plateau ne signifie pas que le stress en est absent mais qu’il y est maîtrisé, et, à ce niveau, le chef joue un rôle central. Ce constat nous a conduit à faire une proposition technique particulière, à savoir de découpler les composantes capteur (électrode cardiaque) et afficheur (possiblement un bracelet-montre) de la technologie d’assistance. Les analystes du plateau sont monitorés via les capteurs4 mais n’ont pas accès à l’afficheur, et réciproquement pour le chef, qui bénéficie de l’afficheur mais n’est pas équipé de capteurs. La proposition est que le chef accède à un signal fusionné (agrégation des données physiologiques individuelles faisant l’objet du monitoring) qui n’est pas directement lié à sa propre activité mais à celle de l’équipe dont il est responsable. L’accès à ce signal agrégé et à sa variation sera aussi le moyen dont le chef disposera pour apprécier l’effet de son action régulatrice (Yang, Wiltshire, Hałgas, Van Eijndhoven and Gevers, 2025). Ajoutons que cette dernière s’inscrit dans une dynamique que le chef ne peut maîtriser totalement (e.g., arrivée non programmée d’une autorité). Enfin, la mise à disposition d’un signal global à destination du chef limite également le sentiment de surveillance que peuvent faire naître les capteurs ; une analyse individualisée des signaux reste cependant à considérer. D’une part, les analystes peuvent être demandeurs d’accéder à leur biofeedback et, d’autre part, une alerte pourrait survenir au regard d’un pic de stress individuel qui aurait à être géré à ce niveau et non par une action régulatrice globale.

Sur le plan de la conception de l’interface, nous posons que l’afficheur (feedback delivery) peut disposer d’une double modalité d’affichage, à savoir visuelle dans le cas de consultation à des fins de vérification et tactile dans le cas d’une alerte, qui indique un dépassement de seuil. Ces deux modalités sont compatibles avec la forte distribution attentionnelle du chef et avec le fait qu’il est conduit à ne pas être présent en permanence sur son plateau; il doit pouvoir opérer des consultations et être alerté à distance, ce qui oriente vers une technologie embarquée. Cette technologie d’assistance embarquée, type bracelet, n’exclut cependant pas la redondance lorsqu’il est sur le plateau, avec un affichage sur son écran d’ordinateur personnel.

Conclusion

Les travaux de recherche que nous avons entamés depuis deux ans ont permis de produire un corpus de connaissances sur le stress au sein des équipes d’analystes militaires, corpus d’intérêt dans la mesure où il appréhende le phénomène dans son milieu sociotechnique. Nous avons pu par ailleurs situer ce corpus relativement à un ensemble de travaux étudiant les manifestations du stress au sein de collectifs divers produisant globalement un travail intellectuel d’analyse et de décision (Bailleul et al., soumis). Le choix de la relation d’assistance est une option de conception qui semble originale et pertinente pour opérer la régulation du stress d’une équipe en activité. De plus, mettre en œuvre une stratégie de recherche sur le stress qui permette d’en envisager la régulation sans se confronter directement à la complexité du phénomène (complexité de la réponse, multiplicité des vecteurs de stress, variabilité des situations d’exploitation, etc.) apparaît comme un atout supplémentaire. Enfin, il nous importe de conduire une recherche technologique, c’est-à-dire impliquant des relations entre humains et instruments au profit de la production de renseignements, visant un usage opérationnel au sein d’environnements de travail sensibles. La mise en œuvre et la pratique, par les membres de notre consortium, d’environnements de simulation des processus de l’exploitation (Assonion, 2020), l’observation de professionnels de l’analyse et d’échanges nourris avec eux, la consultation d’experts de la formation des analystes militaires et de leur déploiement en opérations sont autant d’atouts et de garde-fous pour atteindre cette ambition.

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Penser l’augmentation des futurs chefs de l’armée de terre : la pleine conscience et la cohérence cardiaque

Éric Ojeda
Lieutenant-colonel, ministère des Armées.

Notes

1.

Michel Goya, Sous le feu : la mort comme hypothèse de travail, Paris, Tallandier, 2014.

+ -

Préambule

« Si j’avais du temps et votre talent pour étudier la guerre, je pense que je me concentrerais entièrement sur les réalités du combat : les effets de la fatigue, de la peur, de la faim ou du manque de sommeil. Ce sont ces réalités-là qui rendent la guerre si compliquée et si difficile.»
Lettre du Maréchal Lord Wavell à Liddell Hart1

Notes

2.

Le SSA qui privilégie le terme d’optimisation.

+ -

3.

Comité d’éthique de la Défense, Avis portant sur le soldat augmenté, Paris, Ministère des Armées, 18 septembre 2020.

+ -

4.

Vincent Desportes, Décider dans l’incertitude, Paris, Economica, février 2015.

+ -

5.

Frédéric Dutheil, Violette Hoareau, Christelle Godin et Marion Trousselard, « Effect of stress management programs on physiological and psychological components of stress: influence of baseline physiological state », Applied Psychophysiology and Biofeedback, 2021, vol. 46, n° 3, p. 243-250, [en ligne].; Marion Trousselard, Frédéric Dutheil, Marie-Hélène Ferrer, Nathalie Babouraj, Frédéric Canini, « Tactics to optimize the potential and cardio-biofeedback in stress management: the French experience », Medical Acupuncture, 2015, vol. 27, p. 367-375, [en ligne].

+ -

6.

Groupe d’Intervention de la Gendarmerie nationale, Groupe de Commandos de Montagne, pilotes de chasse, sous-mariniers, etc.

+ -

7.

Donna Schuman, Michael O. Killian, « Pilot study of a single-session heart rate variability biofeedback intervention on veterans’ post-traumatic stress symptoms », Applied Psychophysiology and Biofeedback, mars 2019, vol. 44, n° 1, p. 9-20, [en ligne].

+ -

S’interroger sur la question de l’augmentation du chef ou plutôt de son « optimisation »2 revient de facto à se demander comment faire en sorte que le chef puisse mieux commander, mieux décider.

Depuis de nombreuses années, le développement du soldat augmenté s’est principalement centré sur l’augmentation de ses capacités physiques, dans un cadre éthique défini par le Comité d’Éthique de la Défense (CED)3. Cependant, depuis vingt ans, l’expérience des opérations extérieures montre que, malgré tous les récents progrès technologiques et aides à la décision, la fonction de commandement, de l’unité élémentaire aux états-majors, est l’une des principales fonctions touchées par le stress, le manque de sommeil et la saturation cognitive, alors qu’il lui incombe de « décider dans l’incertitude »4.

Au cœur d’un brouillard de la guerre de moins en moins opaque, mais dont la gestion est rendue de plus en plus complexe par une saturation d’informations et des opérations d’influence systématiques, il appartiendra, en plus, aux chefs de demain de distinguer le vrai du faux pour prendre a minima une décision, en espérant que ce soit la décision adéquate. S’exprimant sous forme de ruminations sur le « pourquoi ai-je pris cette décision ? », le « comment vivre avec les conséquences de cette décision? », ou encore le « vais-je être capable de faire le bon choix avec les informations, parcellaires mais abondantes, dont je vais pouvoir disposer ? », le post-décision fait le lit de l’usure mentale, de l’usure professionnelle et de la blessure psychique à l’extrême.

Dès lors, comment pourrions-nous penser « l’augmentation » à très court terme des futurs chefs de l’armée de Terre dans un cadre éthiquement acceptable ? L’éthicité de cette augmentation, posée dans le rapport du Comité d’Éthique de la Défense (CED), cadre les réflexions d’augmentation. Elle conduit à l’objectif d’une amélioration respectueuse de l’individu pour le développement d’une robustesse (hardiness) et d’une résilience mentale qui prend en compte les mécanismes de fonctionnement de la psychologie et de la cognition humaine. Quels outils s’inscrivent dans ce cadre ? Quels sont ceux qui sont concrets et facilement utilisables et que nous pourrions proposer pour y parvenir ?

De 2021 à 2022, un projet de recherche innovant de l’École de Guerre-Terre (EDG-Terre), de la 135e promotion, a tenté de répondre à ces questions en se focalisant sur l’emploi d’outils de gestion du stress apparaissant comme particulièrement intéressants pour augmenter la résilience psychologique et physiologique des militaires : la pleine conscience et la cohérence cardiaque.

En effet, la pleine conscience et la cohérence cardiaque s’avèrent désormais des pistes d’intervention de plus en plus pertinentes pour optimiser les capacités cognitives. Étudiées en France au sein de l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA) depuis de nombreuses années, elles sont largement employées chez nos partenaires américains et canadiens depuis une dizaine d’années. Elles participeraient à l’efficacité individuelle et, en conséquence, à l’efficacité collective. Si des expérimentations ont été effectuées en France5, elles s’adressaient principalement aux unités d’élite des forces armées6. En revanche, chez nos alliés outre-Atlantique, elles ont été mises en place au profit du plus grand nombre, dans un premier temps pour traiter7 les syndromes post-traumatiques (PTSD), et depuis une dizaine d’années en prévention de tous les syndromes physiologiques et psychologiques liés au stress.

Aussi, l’objectif recherché au cours de ce projet a été d’opérationnaliser la pleine conscience (Mindfulness) et la cohérence cardiaque comme des outils concrets et efficaces pour optimiser très rapidement la résilience cognitive et psychologique des militaires, et plus particulièrement au sein d’une population professionnellement expérimentée au travers des stagiaires de l’EDG-Terre, dans la perspective de mieux gérer le stress au quotidien pour mieux décider dans l’incertitude de la mission.

Dès lors, si cette population était sensible aux outils proposés, le corollaire voudrait que les autres catégories de personnels puissent également y trouver des bénéfices.

Dans ce contexte, l’augmentation du chef ne peut être envisagée uniquement sous l’angle technologique ou capacitaire, mais doit être pensée comme une optimisation du fonctionnement neurocognitif du décideur confronté à l’incertitude, à la saturation informationnelle et au stress chronique. La fonction de commandement apparaît ainsi comme une fonction particulièrement vulnérable aux effets conjugués de la charge cognitive, du stress prolongé et du manque de récupération, qui affectent directement les mécanismes cérébraux de la décision.

Les outils retenus agissent à deux niveaux complémentaires du fonctionnement humain : la régulation neurophysiologique de la réponse au stress et l’optimisation des processus cognitifs et métacognitifs impliqués dans la prise de décision. Ils s’inscrivent pleinement dans une logique de prévention primaire, en amont de l’apparition des dégradations cognitives liées au stress chronique.

Cohérence cardiaque et pleine conscience pour mieux décider

« L’homme est une intelligence asservie par ses organes. »

Aldous Huxley

Notes

8.

Wikipédia, « David Servan-Schreiber », [en ligne].

+ -

9.

Techniques d’Optimisation du Potentiel (T.O.P) et Optimisation des Ressources des Forces Armées (ORFA).

+ -

10.

Michaël Vauthier, David O’Hare, Alessio Guarino et Marie-Laure Bardy, 2019. « Cohérence cardiaque et éducation. Une pratique comme soutien à l’inclusion scolaire ? », La nouvelle revue – Éducation et société inclusives, 2019/1, n° 85, p. 173-194, [en ligne].

+ -

11.

Frédéric Thual, « La cohérence cardiaque, un remède anti-stress novateur en consultation », La Semaine Vétérinaire, n° 1842, 21 février 2020, [en ligne].

+ -

12.

Test-match France-Afrique du Sud du 12 novembre 2022 : l’équipe se réunit à la 74e minute pour respirer de façon synchronisée pendant que le buteur se prépare à transformer l’essai.

+ -

13.

Olivier Robillart, « Transmission d’émotions dans l’ADN », 10 avril 2018, [en ligne].

+ -

14.

Aquaportail, « Cortisol – définition », [en ligne].

+ -

Respiration contrôlée et cohérence cardiaque

La respiration contrôlée est issue de pratiques orientales comme le yoga. Très employée par les apnéistes pour ralentir le rythme cardiaque lors des plongées à très grandes profondeurs, elle fait l’objet d’un usage de plus en plus répandu grâce au développement de la psychologie positive, car elle permet d’agir sur sa réaction au stress et sur son état émotionnel pour atteindre un état de détente ou de concentration. La technique principale de respiration contrôlée qui nous intéresse ici est la cohérence cardiaque.

Diffusée au début des années 2000 en France8, la cohérence cardiaque est enseignée dans les TOP® et les ORFA9. Elle tend également à se démocratiser de plus en plus au sein de l’Éducation nationale10 pour apprendre aux élèves à mieux réguler leur attention et leur stress, et même chez les vétérinaires pour diminuer le stress ressenti par les animaux et prévenir les morsures accidentelles11. Au-delà, des travaux sont également en cours pour synchroniser plusieurs êtres vivants entre eux et faire en sorte qu’ils ressentent les mêmes choses (relation homme-animal) ou agissent avec une plus grande coordination (XV de France de rugby12) mus par une meilleure synchronisation13.

Pour visualiser comment on peut agir sur son stress par la respiration, il faut tout d’abord se focaliser sur le fonctionnement de notre cœur.

La mesure du pouls montre que l’intervalle entre deux battements de cœur n’est pas constant. En effet, le cœur accélère et ralentit en permanence, ajustant son activité en temps réel aux besoins de l’organisme sous l’effet des changements de l’environnement: c’est ce qu’on appelle la variabilité cardiaque (VRC). Loin de l’image d’Épinal du métronome pour décrire les battements du cœur, on parle, pour un cœur sain, de chaos cardiaque.

Cette VRC est un moyen pour le cœur de communiquer avec le cerveau et de lui envoyer deux types d’ordres, « accélérer » et « freiner », pour permettre une adaptation aux changements de l’environnement. Cette adaptation peut être maîtrisée grâce à la respiration.

En effet, l’inspiration, « stimulatrice », va solliciter le système orthosympathique (dit sympathique), dont la fonction est de préparer le corps humain à l’action, de faire face à une situation de stress (fight or flight, réponse combat-fuite) en libérant principalement dans le corps de la noradrénaline, de l’adrénaline en cas de stress aigu (danger, agression) et du cortisol en cas de stress prolongé (intervention en zone hostile, manque de sommeil prolongé, harcèlement moral, etc.).

Fig.1. Effets du cortisol sur l’organisme14

À l’inverse, l’expiration, « inhibitrice », dont l’action va s’opposer à celle du système nerveux orthosympathique en s’occupant de ralentir les fonctions de l’organisme dans un objectif d’économiser de l’énergie, va solliciter le système nerveux parasympathique (dit système vagal). Le système parasympathique tend alors vers la récupération, le repos et la digestion.

Fig. 2. Systèmes sympathiques et parasympathiques15

Notes

15.

Système nerveux autonome : schéma montrant les deux parties et les deux voies du SNA, ResearchGate, [en ligne].

+ -
Ainsi, par un contrôle du rythme respiratoire, on est en mesure d’agir sur le système nerveux central et d’entraîner une action sur les systèmes orthosympathique et parasympathique qui agissent directement sur la réponse biologique au stress. Il s’agit in fine d’accélérer au bon moment et de la bonne façon et de ralentir efficacement, voire de freiner, quand l’accélération n’est plus utile afin de permettre la récupération.

 

Ainsi, si l’on souhaite induire un état permettant de rester efficace et lucide dans l’action, on pratiquera donc la cohérence cardiaque. Il suffira d’inspirer sur 5 secondes et d’expirer sur 5 secondes pendant 5 minutes, soit 6 cycles par minute.

La mise en œuvre de la cohérence cardiaque se traduit par une meilleure gestion de l’adaptation du corps à son environnement, dont le principal bénéfice est une meilleure régulation du taux de production de cortisol durant 3 à 5 heures après la pratique.

Fig. 3. Évolution de la VRC après cohérence cardiaque

Notes

16.

VAKOG : Visuel, Auditif, Kinesthésique, Olfactif, Gustatif.

+ -

Si l’on souhaite entrer dans un état favorisant la récupération, voire l’endormissement, on augmentera le temps d’expiration (frein) par rapport à celui de l’inspiration (accélérateur) sur un rythme de 4 secondes à l’inspiration et de 6 secondes à l’expiration, par exemple, pour activer le système parasympathique.

Pratiquée matin, midi et soir, la respiration contrôlée, et plus spécifiquement la cohérence cardiaque, permet ainsi de mieux contrôler le niveau de stress tout au long de sa journée, d’induire, soit un état favorisant la prise de décision, soit un état favorisant la récupération.

La cohérence cardiaque est donc particulièrement indiquée lorsqu’on doit être en pleine possession de ses moyens avant un acte professionnel à enjeu (présentation orale, négociation, décision importante, etc.). Sa pratique peut également servir à évacuer une tension ou un stress après une situation délicate et permettre de poursuivre son travail ou une action (mission, accrochage, incident, gestion de crise, etc.)

Pour permettre l’apprentissage et guider la pratique, de nombreux moyens existent : montre connectée, applications type Respirelax+, vidéos YouTube, dispositifs Zenspire®. Le choix est vaste et chacun trouvera ce qui lui convient le mieux (son, lumière, vibration, vidéo) en fonction de ses canaux sensoriels privilégiés (VAKOG16).

Fig. 4. Pratique de la cohérence cardiaque avec un Zenspire Army® à l’EDG-Terre.

La cohérence cardiaque est donc une technique de respiration contrôlée accessible à tous, simple à mettre en œuvre et à pratiquer. Ses bénéfices, quasi immédiats, permettent de réguler les émotions pour optimiser la capacité d’attention et être à même de mieux se concentrer pour mieux décider. Elle agit comme un levier direct de régulation du système nerveux autonome, permettant d’influencer la communication fonctionnelle entre le cœur et le cerveau. La variabilité de la fréquence cardiaque constitue, à ce titre, un indicateur indirect de la flexibilité neurophysiologique et de la capacité d’adaptation de l’organisme à son environnement. Elle constitue un outil simple de recalibrage neurophysiologique, mobilisable avant, pendant ou après une action à fort enjeu.

 

La pleine conscience ou Mindfulness 

Notes

17.

Marion Trousselard, Pleine conscience et santé du militaire en opération, Paris, Service de santé des armées, octobre 2019, p. 5.

+ -

18.

Trousselard, op. cit., p. 19-22.

+ -

19.

Frédéric Canini, Marion Trousselard, Guide d’emploi des techniques d’optimisation du potentiel (T.O.P.) pour la prévention et la gestion du stress, Direction centrale du Service de santé des armées, version 1.1, 25 octobre 2016.

+ -

20.

Shauna L. Shapiro, Hooria Jazaieri et Philippe Goldin, « Mindfulness-based stress reduction effects on moral reasoning and decision making », The Journal of Positive Psychology, 2012, [en ligne].

+ -

21.

Trousselard, op. cit., p. 25.

+ -

22.

On parle de coping pour désigner la façon de s’ajuster aux situations difficiles. André Mariage, « Stratégies de coping et dimensions de la personnalité : étude dans un atelier de couture », Le Travail humain, 2001, vol. 64, p. 45-59, [en ligne].

+ -

La pleine conscience, aussi appelée Mindfulness, est définie comme « une inclinaison permettant le développement de la concentration, de l’attention et de l’acceptation sans jugement envers tout ce qui est vécu dans le moment présent »17. Si elle peut être une disposition naturelle de certains sujets, elle peut être développée chez les autres, mais nécessite une pratique régulière pour en retirer les pleins bénéfices. Elle permet principalement des gains considérables sur la capacité d’attention et de focalisation sur l’instant présent: « la détection des biais », « la réduction des réponses affectives automatiques », une meilleure détection des signaux faibles dans « le bruit des stimuli cognitifs et émotionnels », ce qui permet une meilleure adaptation à un environnement changeant. Sa pratique améliore la capacité de résilience et réduit l’impact des pensées de rumination qui engluent littéralement le fonctionnement de la pensée et la capacité de prise de décision18. L’ensemble de ces bénéfices entraîne « un coût moindre du stress sur le fonctionnement du système nerveux ainsi qu’une meilleure récupération »19. On note enfin une meilleure gestion des conflits éthiques et de valeurs20 qui sont au centre des actions des chefs militaires qui doivent souvent décider seuls. En ce sens, la pleine conscience « apparaît comme une prophylaxie »21 qui permettrait également de prévenir l’impact des confrontations traumatiques, voire la survenue de troubles post-traumatiques.

Pour améliorer cet état de pleine conscience, il est nécessaire de pratiquer ce que l’on appelle plus communément « la méditation de pleine conscience ». Loin des préjugés, elle ne consiste pas à ne penser à rien, mais plutôt à réorienter son attention soit de façon ciblée vers un ou plusieurs éléments du présent (sa respiration, les tensions dans son corps, etc.), soit de façon non ciblée, en ouvrant sa vigilance et ses sens à tous les éléments de l’instant présent qui surviennent (pensées, émotions, etc.) et à les accueillir sans jugement.

On peut distinguer deux principales façons de pratiquer la méditation de pleine conscience. La première, dite « formelle », consiste à se « poser » pour « porter attention à sa respiration et/ou à ses sensations corporelles » ou bien à « observer ses pensées et ses émotions ». La seconde, dite « informelle », consiste à « porter attention aux sensations du moment présent lors d’une activité du quotidien ». Ainsi, marcher, nager, prendre une douche, manger peuvent être autant d’occasions de pratiquer la pleine conscience en portant attention aux sensations et perceptions variées de l’expérience, de la nature qui nous entoure, du contact de l’eau sur son corps, des sensations gustatives, olfactives et kinesthésiques lors d’un repas, et à prendre conscience de l’esprit qui vagabonde, puis à recentrer son attention sur les sensations et les perceptions du moment présent.

S’accorder du temps et se « poser » pour « méditer » n’étant pas naturel dans notre quotidien, on pourra ainsi privilégier la pratique informelle, en « action », comme celle de « porter attention aux sensations du moment présent » à l’occasion d’une activité physique ou d’une activité pratiquée quotidiennement.

L’état d’attention, se détachant des émotions non nécessaires (« les pensées ne sont pas des faits »), s’il est travaillé au quotidien, contribuera ainsi à augmenter chaque jour la capacité à se concentrer sur une tâche et à laisser une part moins importante aux biais cognitifs pour in fine mieux décider. En ce sens, la pratique de la méditation de pleine conscience améliore l’utilisation des stratégies cognitives qui sont mises en place pour répondre aux changements de l’environnement (stratégies de coping ou stratégies d’adaptation22).

Notes

23.

Fabrice B. R. Parmentier, Mauro García-Toro, Javier García-Campayo, Ana M. Yañez, Pilar Andrés, Margarita Gili, « Mindfulness and symptoms of depression and anxiety in the general population: the mediating roles of worry, rumination, reappraisal and suppression », Frontiers in Psychology, 2019, vol. 10, article 506, [en ligne].

+ -
Ainsi, la pleine conscience agit principalement sur la qualité du traitement de l’information en améliorant l’attention soutenue, la métacognition et la détection des biais cognitifs. Elle permet de réduire l’impact des réponses émotionnelles automatiques et d’améliorer la prise de décision dans des contextes marqués par l’incertitude et les conflits de valeurs.

La pleine conscience apparaît donc comme un moyen efficient d’augmenter sa capacité à se focaliser sur des tâches, à ne pas être prisonnier23 de ses émotions lorsque cela est nécessaire, ce qui contribue à mieux travailler et à mieux gérer son stress, pour in fine mieux décider.

Notes

24.

Ceux qui vont agir dans l’action, prendre le lead.

+ -

25.

Ceux qui vont subir les évènements, voire être « sidérés » par la peur et le stress.

+ -

26.

Ibid.

+ -

27.

Centre de doctrine et d’enseignement du commandement (CDEF/DREX), Le SAS de fin de mission : théories et pratiques, Les Cahiers du RETEX, janvier 2016.

+ -

28.

Canini et Trousselard, op. cit., p. 14-15.

+ -

Augmenter sa résilience

Si les entraînements d’aguerrissement permettent une meilleure stabilité sous pression, voire une diminution du risque de la sidération au combat, il s’agira toujours d’exercices qui ne permettent pas de simuler toute la complexité d’un engagement réel qui seul permettra de révéler la résilience du combattant, et de son positionnement comme acteur24 ou spectateur25 face à la situation, bien que cette résilience ne soit pas considérée comme un acquis, mais comme une capacité qui nécessite d’être sans cesse travaillée en intention et en action. En effet, les acteurs peuvent aussi devenir spectateurs, et inversement, en fonction des circonstances dans lesquelles les combats se produisent. Cette bascule spectateur-acteur est importante dans le cadre du risque post-traumatique. L’accumulation des situations d’exposition à la mort est considérée comme un facteur augmentant le risque de stress post-traumatique. Elle fait potentiellement basculer les acteurs du côté des spectateurs, dont une limite semble être atteinte à partir d’une vingtaine d’affrontements guerriers26.

Quant aux T.O.P®/ORFA, elles sont encore trop peu exploitées pour l’optimisation de la résilience et pas suffisamment ancrées dans le quotidien de nos soldats. Elles sont le plus souvent mises en œuvre lors de « sas » ou de « dispositif de fin de mission » (DFM)27 pour faciliter la récupération. Ainsi, le Centre national des sports de la Défense (CNSD) de Fontainebleau concluait en 2013 que les moniteurs en charge de l’apprentissage des T.O.P® rencontraient des difficultés sur le « plan de la communication et plus particulièrement de leur existence », le « manque de demande », le « manque d’intérêt de la hiérarchie » et la « difficulté de la pratique personnelle après les formations collectives 28.

Il apparaît donc nécessaire de mieux cibler le besoin et de reprendre le travail d’appropriation de tous ces outils afin de mieux en ancrer la pratique. C’est pourquoi le choix a été réalisé de débuter, lors de l’étude au sein de l’EDG-T, par la pratique des deux outils semblant avoir le plus de bénéfices à court terme, la cohérence cardiaque et la pleine conscience, afin de ne pas se disperser.

La cohérence cardiaque a la vertu d’être simple à mettre en œuvre et ne nécessite pas une longue pratique pour en ressentir les bénéfices, elle sera donc plus facilement accessible. En revanche, la pleine conscience nécessitera des phases plus formelles afin d’apprendre à la pratiquer de manière collective avant de basculer sur une pratique individuelle. Son action est cependant considérée comme plus large sur l’amélioration du fonctionnement psycho-cognitif.

L’obstacle majeur étant l’ancrage de ces pratiques, il faudra nécessairement envisager de les enseigner dès les écoles de formation initiale.

Notes

29.

Adrien Jimenez, site personnel, [en ligne].

+ -

30.

Méditation Pleine Conscience, « Programme MBCT », [en ligne].

+ -

31.

Fait d’observer une amélioration d’un symptôme dans un groupe où le traitement n’a pas de principe actif spécifique, par rapport à un groupe qui ne reçoit aucun traitement.

+ -

De la théorie à l’expérimentation

Afin d’obtenir des résultats opérationnels et d’évaluer les véritables bénéfices de ces pratiques, un projet de recherche innovant (PRI) a été conduit au sein de l’EDG-Terre en collaboration avec l’IRBA, grâce au médecin chef des services Marion TROUSSELARD, qui dirigeait l’unité « neurophysiologie du stress » au sein du département « neurosciences et contraintes opérationnelles », et à Adrien JIMENEZ29, réserviste du service de santé des armées (SSA), ancien infirmier militaire, désormais expert en psychologie positive et instructeur de méditation en pleine conscience.

Pour mener à bien cette étude, et plus particulièrement l’évaluation des bénéfices de la pleine conscience et de la cohérence cardiaque, des stagiaires volontaires de la 135e promotion de l’EDG-Terre ont été mis à contribution. Concrètement, il s’agissait de faire réaliser des ateliers permettant de travailler la pensée, la réflexion et la métacognition afin d’agir en pleine conscience au travers d’un programme de type Mindfulness Based Cognitive Therapy (MBCT)30.

Un programme en 3 temps

Dans un premier temps, deux groupes d’une trentaine de personnes chacun ont été créés pour pouvoir être comparés avant puis après la formation en vue d’évaluer les bénéfices: un premier groupe constitué de stagiaires volontaires pour suivre la formation et un deuxième groupe de volontaires pour servir de « groupe contrôle ». Ce dernier groupe était indispensable pour contrôler le risque de biais d’un effet placebo31 qui expliquerait le bénéfice du groupe suivant la formation par le seul fait de porter une attention aux stagiaires. Chacune des personnes volontaires a reçu un questionnaire initial anonymisé, identique pour les deux groupes (pratiquant et contrôle), comportant :

– un questionnaire sociodémographique ;
– un questionnaire pour évaluer son fonctionnement psychocognitif dans différents champs :

la pleine conscience (Freiburg Mindfulness inventory) : disposition à la pleine conscience (présence et acceptation) ;
le sentiment d’efficacité personnelle (SEP): confiance/estime de soi ;
le sentiment d’efficacité collective (SEC) : capacité à travailler et à faire confiance dans le groupe ;
la métacognition : évaluation des types de croyances métacognitives (positives et négatives) ;
l’empathie affective : aptitude à reconnaître, à être sensible aux états émotionnels d’autrui ;
l’empathie cognitive : fait de comprendre les états mentaux d’autrui, ses émotions et ses pensées.
les biais cognitifs : perception des biais chez soi et chez les autres ;
la flexibilité du coping (Flexcop) : capacité d’adaptation à une situation ;
la résilience : évaluation de la robustesse au travers de 3 dispositions :
l’engagement: un sens et un objectif pour soi-même, les autres et le travail ;
le contrôle : un sens de l’autonomie et la capacité d’influencer sa propre destinée ;
le défi : un sens de la joie de vivre qui conduit à percevoir les changements comme des opportunités passionnantes plutôt que comme des menaces pour la sécurité ou la survie ;
le leadership dans sa partie transformationnelle : capacité à commander/ donner du sens.

Dans un second temps, le premier groupe a suivi une formation à la pleine conscience par Adrien Jimenez durant huit semaines, au cours de six ateliers d’une heure et demie effectués en grande partie en distanciel (cinq ateliers sur six). En parallèle, les stagiaires ont également pratiqué de manière individuelle la cohérence cardiaque grâce aux dispositifs Zenspire Army®, gracieusement prêtés par la cellule d’aide aux blessés de l’armée de Terre (CABAT) pour cette étude. La mise à disposition des enregistrements des séances et des ateliers permettait également aux stagiaires de pouvoir refaire certaines séances de pleine conscience guidée.

La troisième et dernière phase a consisté à recueillir les données après la formation au travers d’un questionnaire final identique au questionnaire initial d’évaluation du fonctionnement psychocognitif individuel afin d’évaluer les bénéfices individuels par rapport aux constats initiaux, en employant le « groupe contrôle » n’ayant pas reçu la formation comme groupe témoin de celui l’ayant effectuée.

Enfin, le groupe ayant reçu la formation a également complété un questionnaire de retour d’expérience pour partager son ressenti, exprimer ses attentes et surtout comprendre la façon dont il avait pratiqué les exercices demandés entre chaque séance.

Des résultats riches d’enseignements

« Nécessité d’apprendre à mieux décider et vivre avec ses décisions »

Le premier enseignement majeur est celui lié aux questionnaires socio-démographiques initiaux. Orientés en partie sur la prise de décision, il en ressort trois constats importants.

Le premier constat est que près de 81% des personnes ont déclaré avoir pris des décisions dont elles ne sont pas satisfaites, et 44% d’entre elles ont déclaré penser régulièrement aux conséquences de décisions qu’elles ont dû prendre. S’il apparaît normal de considérer avoir pris des décisions insatisfaisantes, le taux élevé de ceux qui y repensent régulièrement met en évidence que certains ont potentiellement besoin d’en parler ou de le partager pour dépasser l’événement à l’origine de la prise de décision, apprendre à vivre avec afin de ne pas rentrer dans un processus de rumination qui peut être délétère à long terme. Cela pose également la question de la nécessité de proposer, à titre préventif, des moyens de résilience. Enfin, cela met en exergue que certains ont besoin de pouvoir être accompagnés ou formés pour y parvenir.

Le second constat porte sur les situations de décisions à l’origine de ces ruminations. Les situations rapportées sont, par ordre d’importance (décroissante), celles dans lesquelles: les hommes sont impliqués, l’incertitude est importante, la fatigue est élevée, le stress et les conflits de valeurs sont en jeu. Ces situations soulignent l’importance du leadership. L’évolution de la variable liée au « leadership transformationnel », qui est la capacité à faire adhérer à un objectif, était à ce titre particulièrement intéressante à comparer entre les deux groupes (contrôle et formé).

Enfin, le dernier constat est que 47% des participants à la totalité de l’étude avaient déjà pratiqué des outils de gestion du stress. Ceci montre que le besoin de gestion du stress chez les officiers supérieurs est un réel besoin et qu’il serait intéressant de les former à y parvenir.

Les bénéfices de la cohérence cardiaque et de la pleine conscience

Le deuxième enseignement majeur est celui relevant de l’analyse comparée des questionnaires d’évaluation du fonctionnement psychocognitif des deux groupes, montrant les bénéfices de la formation.

On note en effet une nette amélioration du groupe ayant reçu la formation par rapport au groupe contrôle dans la majorité des domaines observés (six sur neuf) : sentiment d’efficacité personnelle, sentiment d’efficacité collective, empathie cognitive, métacognition, perception des biais chez soi et chez les autres et surtout leadership transformationnel. La résilience a également augmenté de manière significative, mais de manière similaire dans les deux groupes, mettant très certainement en avant les bénéfices de l’enseignement de l’EDG-T, suivi par la totalité des stagiaires au cours de cette période. Enfin, la disposition à la pleine conscience restitue très certainement une meilleure conscience de soi pour le groupe qui a reçu la formation.

La seule différence entre les deux groupes durant cette période d’étude étant la formation, on peut en déduire que c’est cette dernière qui a permis d’améliorer toutes ces variables.

Par ailleurs, il s’avère, grâce à l’analyse des questionnaires liés au retour d’expérience de la pratique, que les volontaires ayant reçu la formation n’ont que très peu travaillé la pleine conscience en dehors des pratiques effectuées pendant les cours en distanciel, ce qui n’a pas permis un ancrage de cette pratique. Ainsi, les résultats observés ne peuvent être attribués qu’aux pratiques réalisées lors des séances (en moyenne quatre séances par stagiaire au lieu des six prévues) et hors séances (pratique régulière de la cohérence cardiaque).

Notes

32.

Étude Fire care au sein de la BSPP en 2021.

+ -
On peut donc en conclure que la pratique régulière de la cohérence cardiaque et la réalisation des séances de formation ont permis d’augmenter significativement :

– le sentiment d’efficacité personnelle et le sentiment d’efficacité collective ;
– la capacité à percevoir ce que les autres ressentent ;
– la perception de ses propres pensées, de ses biais et de ceux des autres ;

Surtout, cela a permis d’augmenter la capacité à amener les autres à se dépasser et donc à commander. L’augmentation du « leader transformationnel » en amenant ses collaborateurs (subalternes, pairs) à élargir leurs horizons, à donner du sens à leur action et à voir au-delà de leur propre intérêt pour envisager celui d’autrui et de la collectivité est prometteur.

 

Les observations d’autres études, démontrant un effet démultiplicateur de la pratique de la pleine conscience associée à la cohérence cardiaque, en particulier sur la prévention du syndrome d’épuisement professionnel (burn-out)32, permettent d’envisager que les résultats auraient été encore plus marqués si la pleine conscience avait pu être ancrée et que tous les stagiaires avaient réalisé l’intégralité des ateliers.

Notes

33.

Le biofeedback consiste à recevoir du feedback (rétroaction) de signaux périphériques du corps (rythme cardiaque, mouvement de la respiration, réponse électrodermale, tension musculaire, température du corps) afin de les modifier.

+ -

34.

ALLO18 – Le Mag, « Fatigue du sapeur-pompier : FireCare, un programme à méditer », [en ligne].

+ -

Pour aller plus loin

Les axes d’amélioration de la formation porteraient essentiellement sur la réalisation de la formation en présentiel pour faciliter l’interaction et la compré- hension des ateliers ainsi que davantage de pratique avec la possibilité de la mise en place d’un biofeedback33 cardiaque (suivi de la FC) pour renforcer la pratique individuelle des exercices de cohérence cardiaque.

Fig. 6. Utilisation d’un appareil de cohérence cardiaque auprès d’un sapeur-pompier après un travail particulièrement éprouvant avec biofeedback dans le cadre du programme firecare34.

Notes

35.

Bureau de la condition du personnel et de l’environnement humain.

+ -

Des bénéfices inattendus

La pratique de ces ateliers s’est étendue au sein de deux familles.

La première s’est approprié l’usage de la cohérence cardiaque pour retrouver un moment de calme au moment du coucher et note « un bienfait pour l’atmos- phère familiale qui leur permet [aux enfants] d’aller se coucher dans le calme et un endormissement plus rapide » et « envisage aussi de le faire pratiquer en particulier […] à une de [leurs] filles qui éprouve des difficultés scolaires liées en partie à la concentration ».

Le deuxième témoignage a été celui d’une épouse qui s’est également appropriée avec succès la cohérence cardiaque pour sa gestion du stress professionnel (harcèlement) « utilisée en « curatif », […] après des épisodes difficiles type confrontation, mais également en « préventif », par exemple avant des réunions ».

Ces retours d’expérience invitent à élargir l’emploi d’outils de gestion du stress aux familles des militaires.

Et maintenant ?

Étendre immédiatement ces pratiques au plus grand nombre

Sous l’impulsion de l’armée de Terre, de l’IRBA et du CNSD, il s’agirait de développer un parcours d’apprentissage de ces pratiques pour tous les militaires dès l’entrée en service au travers des centres de formation initiale militaire pour les engagés volontaires et des différentes écoles de formation initiale pour les sous-officiers et les officiers.

Étendre l’étude d’impact sur la capacité des combattants à mieux tirer, et la capacité des chefs à mieux décider en situation de combat

Dans le même esprit que les travaux décrits ici, il s’agirait de conduire cette étude pour identifier l’impact de ces outils sur la capacité à mieux faire feu et à mieux décider en situation de combat, au travers de l’évaluation de tâches cognitives mettant en œuvre les mêmes mécanismes qu’une situation de commandement réelle au combat.

Etendre l’accès des outils de la gestion du stress aux familles

Au travers de journées ou d’ateliers organisés dans les régiments ou CSA des armées, des séances d’apprentissage des outils de gestion du stress pourraient être organisées à destination des familles. Cette mise en œuvre pourrait passer également par des fiches dans les mallettes distribuées aux familles lors des départs en opérations extérieures par le BCPEH35, comportant des méthodes simples comme la cohérence cardiaque.

Pour conclure

Ce chapitre illustre comment des leviers simples, fondés sur des mécanismes neurophysiologiques et cognitifs largement documentés, peuvent produire des effets mesurables sur la prise de décision et le comportement de commandement militaire. Il met en évidence l’intérêt stratégique d’une augmentation non invasive, respectueuse de l’éthique, reposant sur l’optimisation du fonctionnement humain plutôt que sur sa substitution.

Aussi, il semble que l’armée de Terre dispose déjà des moyens nécessaires pour « augmenter » les capacités cognitives et la résilience psychologique de tout son personnel et plus particulièrement de ses chefs, de manière non invasive, dans le respect de l’éthique, et dans une approche globale et respectueuse de la personne.

Il appartient maintenant de mener des actions concrètes pour dépasser les obstacles limitant le déploiement et l’ancrage de ces pratiques en y consacrant le temps nécessaire dès les écoles initiales de formation et en exploitant pleinement tous les outils existants dans les T.O.P® et l’ORFA. Un enrichissement de ces formations institutionnelles par la pleine conscience et la cohérence cardiaque constitue une piste pertinente.

Malgré les limites du projet de recherche innovant conduit au sein de l’EDG- Terre, au regard du volume et de la qualité de la population étudiée, l’étude du cadre général et la synthèse des données recueillies permettent de conclure que la pratique de la cohérence cardiaque et de la pleine conscience a des effets bénéfiques sur des cadres militaires aguerris. Ces bénéfices, à évaluer dans la durée, permettront très certainement une meilleure qualité de décision et de commandement, et une meilleure acceptation de leurs conséquences, de la part des officiers qui ont suivi la formation.

Cette étude a également permis de montrer la nécessité de fournir des outils de gestion du stress, certains officiers étant déjà potentiellement en souffrance ou pouvant l’être à terme s’ils continuent de « ressasser » des décisions ou des évènements potentiellement traumatisants.

Enfin, il a été observé que les bénéfices de la pratique des outils de la gestion du stress peuvent largement dépasser la sphère militaire et avoir un effet tout aussi positif sur les familles dans les sphères personnelles, professionnelles et même scolaires.

Au-delà, il convient également de sortir des sentiers battus et d’explorer plus en profondeur d’autres possibilités, telle que l’hypnose et de passer d’un usage curatif à un usage préventif dédié à la gestion individuelle de la peur, du stress, du sommeil et de la douleur chez le combattant.

Il est donc temps d’apprendre à respirer, de se poser et de lâcher prise pour mieux réfléchir et décider en conscience en préservant au maximum tout son potentiel.

Bibliographie

Ouvrages

GOYA, Michel, Sous le feu : la mort comme hypothèse de travail, Paris, Tallandier, 2014.

DESPORTES, Vincent, Décider dans l’incertitude, Paris, Economica, 2015.

Rapports institutionnels et documents officiels

COMITÉ D’ÉTHIQUE DE LA DÉFENSE, Avis portant sur le soldat augmenté, Paris, Ministère des Armées, 18 septembre 2020.

TROUSSELARD, Marion, Pleine conscience et santé du militaire en opération, Paris, Service de santé des armées, octobre 2019.

CANINI, Frédéric et TROUSSELARD, Marion, Guide d’emploi des techniques d’optimisation du potentiel (T.O.P.) pour la prévention et la gestion du stress, Direction centrale du Service de santé des armées, version 1.1, 25 octobre 2016.

CENTRE DE DOCTRINE ET D’ENSEIGNEMENT DU COMMANDEMENT (CDEF/DREX), Le SAS de fin de mission : théories et pratiques, Les Cahiers du RETEX, janvier 2016.

Articles scientifiques (revues à comité de lecture)

DUTHEIL, Frédéric; HOAREAU, Violette; GODIN, Christelle et TROUSSELARD, Marion, « Effect of stress management programs on physiological and psychological components of stress: influence of baseline physiological state », Applied Psychophysiology and Biofeedback, 2021, vol. 46, n° 3, p. 243-250, [en ligne].

DUTHEIL Frédéric; TROUSSELARD Marion; FERRER Marie-Hélène; BABOURAJ Nathalie et CANINI Frédéric, « Tactics to optimize the potential and cardio-biofeedback in stress management: the French experience », Medical Acupuncture, 2015, vol. 27, p. 367-375, [en ligne].

SCHUMAN, Donna et KILLIAN, Michael O., « Pilot study of a single-session heart rate variability biofeedback intervention on veterans’ post-traumatic stress symptoms », Applied Psychophysiology and Biofeedback, mars 2019, vol. 44, n° 1, p. 9-20, [en ligne].

SHAPIRO, Shauna L. ; JAZAIERI, Hooria et GOLDIN, Philippe, « Mindfulness- based stress reduction effects on moral reasoning and decision making », The Journal of Positive Psychology, 2012, [en ligne].

MARIAGE, André, « Stratégies de coping et dimensions de la personnalité : étude dans un atelier de couture », Le Travail humain, 2001, vol. 64, p. 45-59, [en ligne].

PARMENTIER, Fabrice B. R. ; GARCIA-TORO, Mauro ; GARCIA-CAMPAYO, Javier ; YAÑEZ, Ana M. ; ANDRÉS, Pilar et GILI, Margarita, « Mindfulness and symptoms of depression and anxiety in the general population: the mediating roles of worry, rumination, reappraisal and suppression », Frontiers in Psychology, 2019, vol. 10, article 506, [en ligne].

VAUTHIER, Michaël; O’HARE, David; GUARINO, Alessio et BARDY, Marie-Laure, 2019. « Cohérence cardiaque et éducation. Une pratique comme soutien à l’inclusion scolaire? », La nouvelle revue – Éducation et société inclusives, 2019/1, n° 85, p. 173-194, [en ligne].

Articles de revues professionnelles

THUAL, Frédéric, « La cohérence cardiaque, un remède anti-stress novateur en consultation », La Semaine Vétérinaire, n° 1842, 21 février 2020, [en ligne].

ROBILLART, Olivier, « Transmission d’émotions dans l’ADN », 10 avril 2018, [en ligne].

Articles et ressources en ligne (références générales)

WIKIPEDIA, « David Servan-Schreiber », [en ligne].

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JIMENEZ, Adrien, Site personnel, [en ligne].

MEDITATION PLEINE CONSCIENCE, « Programme MBCT », [en ligne].

ALLO18 – Le Mag, « Fatigue du sapeur-pompier: FireCare, un programme à méditer », [en ligne].

Système nerveux autonome : schéma montrant les deux parties et les deux voies du SNA, ResearchGate, [en ligne].

VI Partie

Le care dans le monde militaire : de l’attention à autrui au sacrifice

L’irruption des émotions dans les régulations individuelle et sociale

Frédéric Canini
Médecin-chef des services®, chercheur associé au LIP/PC2S,
ancien directeur scientifique et technique de
l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

1. Introduction

L’accomplissement de la mission est le fruit d’une dynamique collective, même s’il peut impliquer des sacrifices individuels physiques (être blessé, voire tué), psychiques (développer un trouble de stress post-traumatique (TSPT), une anxiété, une addiction) et éthiques (faire un acte en désaccord avec soi-même, devoir tuer). Cette dialectique entre l’individuel et le collectif est le fondement de l’efficacité et de la solidité d’une armée. Pourtant, cette dialectique ne se fait pas entre entités abstraites (individu, collectif), mais entre individus concrets partageant l’adhésion à des valeurs et à une dynamique commune. Cette dialectique s’incarne au quotidien dans des comportements qui forgent in fine la solidité du groupe dans l’épreuve. C’est cette mécanique du quotidien qui fait l’objet de ce texte.

2. La philosophie du care

Comprendre les interactions sociales, c’est d’abord comprendre comment les émotions les sous-tendent. Ces émotions apparaissent comme le ciment des relations sociales, c’est-à-dire l’entrelacs affectif qui se tisse entre individus, particulièrement lorsqu’ils sont plongés dans un environnement hostile. Les philosophes se sont emparés du sujet avec, par exemple, la philosophie anglaise des sentiments du XVIIIe siècle. Ils y dessinent un humain idéal sensible en interactions sociales. Une approche plus concrète a émergé à la fin du XXe siècle avec la philosophie du care [1]. Le mot anglo-saxon « care » sous-entend au moins deux notions imbriquées: l’attention portée à l’autre (taking care) et le soin apporté au malade (to care). Cette dualité décrit une dynamique comportementale qui débute par l’irruption d’autrui dans notre monde et se poursuit éventuellement par un acte d’aide. L’émergence observable est un comportement de care qui intègre à des degrés divers ces deux dimensions. Comme tous les comportements, le care peut être spontané (care dit « naturel » qui découle immédiatement de la perception d’un besoin) ou réfléchi (care dit « éthique » qui fait suite à un comportement volontariste et réfléchi (ce que je dois faire)) [2]. Enfin, il se développe dans un environnement qui ne lui est pas nécessairement favorable, conduisant ainsi à des dilemmes éthiques. Ainsi, le care pourrait être compris comme une modalité comportementale intégrant l’attention, à soi et à autrui, dans un cadre de dilemme contextualisé.

Le comportement du care s’architecture autour de cinq constats: (i) Son fondement est à la fois émotionnel dans l’attention portée à autrui et rationnel dans l’ajustement de la réponse d’aide au besoin exprimé. Cette dualité se retrouve dans la résolution éthique des dilemmes avec une « autre voix » plus émotionnelle que la simple résolution utilitariste. (ii) Il suppose des aptitudes particulières d’attention à autrui et de motivation à l’action, ce qui ne le rend pas systématique. (iii) Il suppose que tous les individus soient vulnérables, que ce soit pour des raisons intrinsèques ou extrinsèques liées aux aléas de la vie. Cette vulnérabilité fonde leur dépendance, socialement partagée en raison de l’alternance des phases de dépendance dans le flux de la vie. L’interdépendance est alors une forme d’équilibre interindividuel de vulnérabilité. La dépendance, même fugace, fonde le besoin. (iv) Le comportement du care ne concerne que l’environnement immédiat d’un individu plongé dans une démarche concrète : la réponse adaptée au besoin. (v) L’aide apportée est le fruit d’une négociation entre les autonomies de l’aidant et de l’aidé. Elle s’arrête devant la réduction d’autonomie de l’aidé et le risque pour l’aidant. Si le comportement de care n’est pas incompatible avec la philosophie utilitariste, il n’en respecte que sa forme minimaliste (ne pas nuire, regarder le monde avec bienveillance, respecter la justice ou l’équité) [3].

Le care est donc le cadre philosophique dans lequel les relations humaines se questionnent sous des angles pragmatiques (le quotidien), philosophique (la philosophie des émotions), éthique (les dilemmes de l’attention à autrui en contexte défavorable), psychologique (les dimensions du care), neuroscientifique (l’intégration des comportements dans une logique de réseaux cérébraux), etc .

3. Les rapports entre émotions et care

3.1. Les émotions dans l’instant

Le lien entre care et émotion, même s’il est évident, mérite une définition plus précise. Il dépend largement de la manière dont on conçoit le care. Définir le care comme un altruisme raisonné basé sur l’attention à l’autre met en avant certains mécanismes neurophysiologiques : (i) la perception émotionnelle de l’autre ou empathie ; (ii) la régulation émotionnelle permettant l’adaptation des comportements ; (iii) la motivation à l’action. Les émotions traversent d’évidence l’ensemble de ces mécanismes exécutifs.

Il reste à déterminer ce que sont les émotions. Elles peuvent être considérées comme des métainformations émanant de l’organisme et colorant les informations issues de l’environnement. L’ensemble permet la détection des informations pointant un risque et la mise en œuvre de comportements évolutivement adaptés. Ainsi, les émotions sont le fruit d’une interaction entre un contexte contingent et un individu sans cesse en adaptation à la fluidité de l’environnement. Des émotions insuffisantes ou excessives sont donc néfastes pour l’individu. Par ailleurs, la genèse des émotions est automatique, faisant du traitement émotionnel un biais cognitif, c’est-à-dire un automatisme décalant la perception/traitement informationnel toujours dans le même sens. L’attention à l’environnement, et en particulier à autrui, est elle aussi affectée de ce biais cognitif. En première approximation, le care pourrait s’adosser sur un automatisme émotionnel plus ou moins grand pouvant faire de l’individu le jouet de ses émotions, comme des émotions d’autrui auxquelles il est sensible.

3.2. Le temps des émotions

Le temps est un élément de la relation entre comportement de care et émotions. L’instant décisif du kairos s’inscrit dans la fluidité du temps long ou chronos. Le kairos est le moment de la rencontre avec soi-même. L’individu s’affirme par son action dans un contexte qui s’impose à lui. Son action contextualisée le définit. L’instant émotionnel plus ou moins intense du kairos bâtit le chronos comme cumul de phases d’émotions et de récupération. La répétition de comportements de care spontané du kairos finit par structurer l’éthique de l’individu et, finalement, le définir à force de régularité. L’éthique du care n’est alors que la régularité des actes de care portant la marque des biais cognitifs d’un individu.

Cependant, même les comportements de care du kairos peuvent être complexes. Deux phases se distinguent, l’une instantanée et l’autre légèrement retardée. Cette complexité correspond à la dualité des systèmes cognitifs théorisée par Kahneman [4] avec (i) le système 1 responsable d’une réponse rapide, automatique, spontanée, d’élaboration inconsciente, peu demandeuse en ressources, mais peu fiable et non argumentée et, (ii) le système 2 responsable des réponses lentes, d’élaboration largement consciente, très demandeuses en ressources, mais fiables et argumentées. Ces deux modalités de réponses sont évidemment largement intriquées. Le care ne se limite donc pas à la réponse altruiste spontanée, mais inclut la réponse retardée, à la fois émotionnelle et rationnelle. Les notions de care naturel vs. éthique renvoient donc plutôt à une différence d’intentionnalité, le premier étant spontané et le second plutôt réfléchi, voire normatif [2].

3.3. La gestion des émotions au cœur du care

Si la réponse spontanée est purement altruiste, la réponse retardée intègre une régulation émotionnelle [5]. Celle-ci sous-entend le concept de métacognition, c’est-à-dire le savoir que nous avons sur nos cognitions, qu’elles soient émotionnelles ou rationnelles [6]. Cette régulation reposerait sur la connaissance préalable de la tâche, compte tenu du contexte, et de la motivation que nous avons à agir. Ainsi, la métacognition relève d’une démarche d’apprentissage et de réévaluation contextualisée permanente. Cette métacognition pourrait moduler l’intensité affective spontanée par une cognition consciente de l’émotion. Comme l’émotion naît de conflits entre la perception attendue et réelle du monde, entre ce que le sujet doit et peut faire, cette métacognition rendrait possible la maîtrise des émotions tout en étant ajustée sur l’environnement et conforme à soi. Ce serait l’outil du compromis permanent et sans cesse réévalué. Dans le cadre du care, les émotions interviendraient dans cette double dynamique d’un élan émotionnel traduisant le biais cognitif émotionnel et d’une régulation émotionnelle consciente conservatrice plaçant le comportement dans une orientation vers autrui sans pour autant perdre de vue le respect d’autrui et la non-nuisance. Cette régulation ajuste in fine le comportement à l’éthique de l’individu.

Notes

1.

Relatif à la dyade, couple de deux sujets en interaction.

+ -

4. Les niveaux d’application du care dans les armées

4.1. Les dimensions du care dans les armées

L’utilisation de la théorie du care comme grille de lecture des relations interpersonnelles dans le cadre militaire impose plusieurs niveaux d’analyse [7]: individuel ou combattant, dyadique1 ou binôme, groupe de combat et l’institution. Il faut cependant rajouter le leader comme niveau transversal de coordination. Les contours de l’incarnation du care aux différents niveaux d’organisation dessinent les apports que le care procure, pour le combattant et l’institution, mais aussi les limites qu’il porte en lui. Comme tout comportement, le care doit être régulé.

4.2. Le combattant

Indépendamment de la qualité de sa formation militaire, le combattant se construit avec ses compétences intrinsèques et ses interactions avec autrui. Son intégration dans le groupe est un prérequis, largement dépendant de sa personnalité et de sa capacité à intégrer les autres dans son univers. La fonction psychologique d’empathie est centrale dans la propension à se lier aux autres. C’est une combinaison de trois dimensions : (i) émotionnelle, qui recouvre la manière dont un individu perçoit l’émotion d’autrui; (ii) cognitive, qui correspond à sa capacité de se mettre à la place d’un autre ; (iii) motivationnelle, qui traduit sa propension à aider les autres.

Au niveau structurel, les neurones dits « miroirs » sont au cœur de l’empathie. Largement répartis dans le cerveau, ils sont actifs lors de l’action comme de la perception de l’action d’autrui [8]. La diversité des réseaux cérébraux avec lesquels ils interagissent explique nombre de spécificités de l’empathie: différencier nos émotions des émotions d’autrui, séparer les aspects cognitifs et émotionnels, développer un savoir sur notre empathie, etc. Les différences d’empathie entre individus s’expliqueraient par les différences d’intensité fonctionnelle de ces réseaux et la variété de leurs combinaisons. À cette variabilité interindividuelle vient s’ajouter la variabilité induite par l’histoire vécue. Le contexte (le stress tend plutôt à faire prévaloir les comportements automatiques), comme les pathologies (TSPT), affectent le degré d’empathie. Ce dernier sous-tend évidemment la propension au comportement de care.

4.3. Le binôme

Les liens interindividuels dyadiques sont essentiels pour l’individu et le groupe. La camaraderie, ou l’amitié, est un mode d’expression de ces comportements prosociaux. Les mécanismes neurophysiologiques présidant à l’émergence de la camaraderie sont mal connus. Interviennent la proximité d’intérêt, d’âge ou de classe sociale. La camaraderie pourrait être comprise comme un savoir social implicite et contextualisé. Elle permet une catégorisation du monde (camarade vs. étranger) qui s’appuie sur des différences de fonctionnement cérébral: le cerveau fonctionne différemment lorsque le sujet écoute des histoires relatives à un ami ou à un étranger [9]. Les interactions passées et les émotions partagées créent ainsi un agenda mémorisé sous-tendant les automatismes de coopération avec des attentes accrues d’intervention. L’importance de ce lien émotionnel conditionne la qualité de la coopération au sein de la dyade. La probabilité de coopération dépend des événements récents lorsque le lien est fragile, mais devient indépendante des interactions récentes lorsque les liens sont puissants [10]. Le lien interpersonnel est donc une dimension importante à gérer. Cette gestion n’est pas sans rappeler l’installation de l’attachement dans l’enfance. Ainsi, les comportements de care dans une dyade renvoient à une coopération indépendante des fluctuations de la vie, peu sensible à l’absence, et respectant l’autonomie de chacun. Par ailleurs, les liens de camaraderie pourraient participer à la « navigation sociale ». Celle-ci s’appuie sur la combinaison de réseaux cérébraux codant pour les navigations spatiale et sociale, et sur le focus attentionnel permettant des « mises à jour » via la mémorisation des nouvelles informations épisodiques et émotionnelles. Ils créent donc une forme de bipolarisation fluide entre l’environnement externe et la coopération interne à la dyade.

4.4. Le groupe de combat

À un niveau organisationnel plus élevé, le binôme s’intègre dans le groupe de combat. Ce dernier est conçu comme une force militaire intégrée qui impose une coopération technique à ses membres puisque chacun ne détient qu’une fraction de la capacité de combat. La qualité fonctionnelle du groupe se fonde sur le développement d’une intelligence collective et, partant, sur la qualité de la coopération entre ses membres. La coopération est un comportement complexe, spontané et intentionnel, reposant sur un objectif partagé, une perception d’interdépendance, une inférence (ce que l’on est et ce que l’on imagine que l’autre soit ou souhaite), une position perçue dans l’espace social intégrant les rapports de pouvoir, un ratio intérêt/conflit, une personnalité, etc. Le développement d’une coopération au sein d’un groupe crée un espace solidaire partagé qui est un cadre pour la mise en œuvre du care. L’attention à l’autre trouve ici sa dimension technique.

4.5. L’institution

Le groupe de combat s’insère lui aussi dans une organisation de plus haut niveau (compagnie, bataillon, régiment, etc.). Il faut donc gérer l’équilibre entre la cohésion au sein de chaque niveau organisationnel et celle entre les niveaux organisationnels. Cette cohésion transversale se bâtit autour du sentiment d’appartenance. Ce sentiment est issu de la manière dont une structure sociale et culturelle émerge d’un groupe et dont les membres du groupe s’en réclament. Ce sentiment s’adosse sur un ensemble culturel partagé, comprenant les mêmes buts, rituels et valeurs. C’est une émotion qui lie un individu à une structure dont il est partie prenante et qu’il forge par son action.

Le sentiment d’appartenance, ciment du groupe, définit ainsi, par opposition, ceux qui n’appartiennent pas au groupe. La pro-socialité est en même temps un mécanisme de cohésion et d’exclusion, voire d’opposition entre les groupes [11]. Ceci est d’autant plus important que le cerveau catégorise et contraste. Ce qui m’est psychologiquement proche définit mon groupe (in-group) alors que ce qui m’est lointain forme l’extérieur, l’étranger (out-group). À la catégorisation in-group vs. out-group s’ajoute un label de risque (allié, neutre, concurrent, voire ennemi). Ainsi, la cohésion d’un groupe va de pair avec la distance aux autres groupes. Il faut donc gérer le sentiment d’appartenance à chaque niveau d’organisation pour éviter un effet de concurrence et, entre niveaux d’organisation, pour maintenir la cohésion globale. Cette gestion pourrait reposer sur le concept de la métaperception intergroupe, défini comme la manière dont les membres d’un groupe pensent que les étrangers voient leur groupe. Cette métaperception régule la distance intergroupe et le risque d’opposition intergroupe. Le cadre du care permet de placer les valeurs humaines au cœur du sentiment d’appartenance. Ces valeurs dont la nation se réclame s’incarnent dans les traités et conventions internationales. Elles définissent le contenu éthique du sentiment d’appartenance.

4.6. Le leader

La position du leader est transversale : son rôle est de maintenir la cohérence à l’intérieur du groupe dont il est le chef et entre au moins deux niveaux d’organisation de l’institution. Il est celui autour duquel s’organise la structure sociale du groupe. Sa légitimité est explicite puisqu’il porte l’autorité opposable que ses supérieurs lui ont conférée, mais aussi implicite puisqu’il porte l’autorité que ses subordonnés lui ont accordée. Cependant, du fait de son rôle de pivot, il incarne une position de solitude.

Au regard des subordonnés, le leadership s’incarne, entre autres, dans la dynamique des regards et le style de commandement. Il en a été décrit au moins quatre: (i) le style « transactionnel », centré sur l’accord, fixe des objectifs contractuels à des subordonnés autonomes; (ii) le style « transformationnel », centré sur la personne, construit le travail en partenariat, tout en respectant la position hiérarchique de chacun; (iii) le style « serviteur », analogue au style précédent, insiste sur le dévouement; (iv) le style « indifférent », centré sur la tâche, vide le leadership de toute implication. Ces différents styles de commandement ont des conséquences sur la fonctionnalité du groupe et le risque psychique pour les membres du groupe. Si les trois premiers styles, marqués par l’attention à autrui, protègent du burnout, quoique de manière variable, le dernier style en favorise l’apparition [12].

Le leader est aussi le dépositaire d’une autorité conférée par l’institution. Celle-ci s’enracine dans des mécanismes complexes, individuels et sociaux, de partage de valeurs implicites. Ceux-ci ont été questionnés, entre autres, par Stanley Milgram dans le cadre de la soumission à l’autorité [13]. Il a étudié l’impact de la présence, voire du comportement, du leader sur la manière dont se comportent ses adjoints placés dans une situation de dilemme qui peut les amener à faire des actes non conformes à l’éthique. Le stress vécu par certains adjoints faisant des actes non conformes à leur éthique, quoique sous la responsabilité d’un leader, souligne l’importance de la cohérence éthique entre leader et adjoints ainsi que l’impact de la coresponsabilité [13]. Le leader émerge donc aussi comme garant de l’éthicité du groupe. Le leadership réaffirme l’agentivité et l’autonomie des membres du groupe, étant entendu que tous partagent les objectifs du groupe, s’en tiennent à leur fonction et restent responsables de leurs actes. Ainsi, les leaders ayant conscience de leur position hiérarchique offrent moins de possibilités à la dilution de responsabilité et, partant, au désengagement éthique susceptible de conduire à des actes non éthiques [14]. Le leader apparaît ainsi comme l’organisateur du care. Son style de commandement, sa posture hiérarchique permettant à chacun de connaître sa place dans le groupe ainsi que l’étendue de ses responsabilités, sont autant de facteurs protecteurs.

5. Les apports du comportement de care

5.1. Protection de la santé

Même si aucune donnée n’existe à notre connaissance au sein des armées, les études venant du monde civil montrent que les comportements prosociaux améliorent la santé psychique et physique [15]. Par exemple, l’amitié a une valeur évolutive protectrice, que ce soit en termes de mortalité ou de morbidité. De même, les styles de management en accord avec le care réduisent le risque de burnout [12].

5.2. Le contrôle émotionnel du groupe

Les émotions ne sont pas que des expériences personnelles et sociales [16]. Elles sont aussi de véritables informations sociales qui participent au fonctionnement du groupe et à sa solidité. Ainsi, il existe une véritable dynamique de synchronisation émotionnelle au sein du groupe, que ce soit dans un sens d’une amplification ou d’une régulation. Le mécanisme neurobiologique sous-jacent repose sur la reproduction comportementale des attitudes spontanées et mimiques d’autrui. Le niveau émotionnel du groupe peut être contrôlé, entre autres, par les comportements du care. Ainsi, une attitude attentionnée et bienveillante a un impact positif sur le statut émotionnel. Cette interaction n’est pas qu’altruiste: contrôler le stress des autres permet aussi de contrôler son propre stress [17]. Il peut ainsi se créer une dynamique vertueuse de groupe, particulièrement en situation de contrainte.

5.3. La coopération sociale

La perception élevée du lien à autrui, dimension clé des relations interhumaines, contribue à établir les comportements de coopération. Il est ainsi possible que le care puisse être un moyen de réduire la distance sociale, de rendre la perception d’autrui plus étroite et in fine de favoriser la coopération au sein du groupe, particulièrement lorsque l’environnement est perçu comme agressif.

En particulier, le sentiment perçu de proximité sociale est un autre élément important de la structuration des groupes. Ce sentiment, dont l’intensité dépend de la proximité spatiale, de la fréquence des interactions au sein du groupe et du contexte, interviendrait dans la régulation sociale des émotions et la perception du lien à autrui [18]. Selon la Social baseline theory, ce sentiment de proximité fonderait l’apprentissage dynamique de la recherche d’interactions ou d’évitement, contribuant ainsi à la structuration des groupes. En particulier, la perception de menace renforce le sentiment de proximité sociale.

D’un point de vue neurophysiologique, la perception de la distance sociale est intégrée par le cerveau et mobilise de nombreuses zones cérébrales, dont la jonction temporo-pariétale, le cortex préfrontal ventro-médian et l’insula [19]. Ces zones sont activées lors des comportements prosociaux, y compris lorsque ces actes se font dans les contextes de perte ou d’anxiété qui s’opposent à tout acte prosocial [19].

5.4. La résilience et la résistance

Remplir sa mission en dépit des aléas de l’environnement suppose une grande solidité psychique et physique, laquelle se décline en résistance (capacité de tenir tête à l’adversité) et résilience (capacité à rebondir une fois la défaite actée). Les interactions sociales favorisant les comportements de care (la logique des binômes, le style de commandement) sont susceptibles d’améliorer résistance et résilience. En Afghanistan, le degré de burnout des personnels militaires médicaux était inversement proportionnel au niveau d’attention à autrui au sein de l’équipe médicale [20]. L’organisation en binôme (buddy system) a été exportée vers le monde civil et a eu un impact positif sur la résistance en situation de contrainte pandémique [21]. L’impact potentiel de ces mécanismes sur l’institution apparaît alors à court et moyen terme (la stabilité des combattants et des groupes lors des engagements ou au décours) ; à long terme (la réduction du turnover des effectifs en dépit de l’intensité des engagements opérationnels). Les notions de résistance (contrôle émotionnel en situation de stress opérationnel aigu, solidité du groupe) et de résilience (rapide récupération opérationnelle, maintien dans l’institution) concernent donc l’individu et le groupe.

5.5. La gestion psychologique des lois de la guerre

La philosophie du care éclaire également les nombreux traités internationalement structurants pour les armées, comme le droit humanitaire international (DHI) relatif à l’aide aux populations civiles et aux combattants hors de combat. En particulier, l’éthique du care fait intervenir les émotions dans la gestion de la prise en charge des blessés [22], comme dans la protection des prisonniers. Le care qui intègre autrui comme un alter ego s’oppose de facto à l’objectalisation des individus, premier pas vers des violences non proportionnées et non justifiées par les opérations militaires [23].

6. Les risques du care

6.1. Introduction

L’application excessive des comportements de care au sein d’une institution n’est pas exempte de mécomptes. Si un défaut de care réduit la résistance et la résilience, un excès de care est tout aussi contre-productif, que ce soit au niveau individuel ou collectif. Les comportements de care ont un domaine d’application dans lequel les effets sont optimaux.

6.2. Les pathologies du care

L’excès d’engagement émotionnel avec autrui, qu’il soit lié à un excès d’exposition émotionnelle ou à une régulation émotionnelle insuffisante, est susceptible d’induire nombre de pathologies mentales et somatiques. Ces pathologies vont d’un état de désadaptation à l’environnement, ou burnout, à une fatigue compassionnelle, voire à d’authentiques pathologies mentales comme la dépression et l’anxiété [24]. Ces pathologies ont des contreparties somatiques (maladies du stress chronique) et des conséquences sur les relations sociales (isolement).

6.3. L’altruisme sacrificiel

Dans l’idéal, le care est un comportement altruiste équilibré consistant à prendre soin d’autrui sans se nuire. Parfois, il se transforme en altruisme sacrificiel, comportement au bénéfice d’une collectivité et au détriment de celui qui le porte. L’altruisme sacrificiel enfreint les règles de l’éthique minimaliste même s’il reste compatible avec l’éthique utilitariste (se sacrifier pour un plus grand bonheur collectif) [3]. Cet altruisme, souvent pratiqué dans un contexte d’urgence, explique nombre d’actes spontanés de dévouement, voire d’héroïsme [5, 25].

Indépendamment des contextes d’urgence, il existe une autre forme d’altruisme liée à la structuration psychosociale des groupes. Cet altruisme paroissial, ou tribal, se définit comme l’exacerbation des écarts de perceptions sociales selon l’appartenance ou non au groupe. Il rend compte de la concomitance des conduites altruistes au sein du groupe et agressives à l’extérieur du groupe [11]. Cet altruisme de proximité serait largement automatique, dépendant de la personnalité de l’individu et des attentes des autres membres du groupe [26].

La logique du care trouve donc sa limite dans les situations extrêmes, dans les situations d’urgence ou en temps de guerre, lorsque les enjeux sont extrémisés (la survie du groupe vs. la survie d’un membre ; la mission essentielle pour un grand nombre de personnes vs. la survie du groupe).

6.4. Les écarts à l’éthique

L’intensité excessive des liens au sein d’un groupe peut avoir des conséquences néfastes. La prosocialité ayant une contrepartie d’exclusion [11], le risque est que les individus n’appartenant pas au groupe relèvent d’une objectalisation, ou déshumanisation d’autrui, ouvrant la porte à des conduites agressives [23].

Par ailleurs, l’appartenance à un groupe très lié crée un biais d’évaluation dont l’effet est de favoriser les membres du groupe au regard des non-membres [27]. Ce biais cognitif d’appartenance (in-group ou inter-group bias), affectant la perception et la cognition, modifie les décisions et actions d’un individu sans qu’il en soit conscient. La probabilité de réponse biaisée en faveur du groupe devient d’autant plus importante que le groupe est en situation de restriction, de demande de soin, de crise, etc. Ces biais sont indissociablement liés à la manière dont la structure cérébrale s’organise au fil des interactions avec le monde. Cet apprentissage permet d’être perpétuellement ajusté sur le monde (adaptation), mais peut s’avérer être un frein à des stratégies sociales plus complexes. Il peut conduire à des comportements de favoritisme ou de discrimination et à des écarts d’équité.

D’une manière plus générale, les biais cognitifs liés aux émotions peuvent accroître des conflits entre la norme (ce que je dois faire), la rationalité (ce qu’il serait raisonnable de faire) et l’émotion (ce que j’ai envie de faire). Ces conflits se retrouvent dans le cadre militaire avec, en particulier, la confrontation entre la norme (la mission militaire, le DHI) et l’émotion (le lien au binôme, les comportements pathologiques) [22]. Ainsi, l’attention à autrui a une action à la fois agoniste (partager des valeurs communes, soutien de l’interaction) et antagoniste (dilemme de la priorisation de la mission sur l’avenir du camarade lourdement blessé), rendant difficile la poursuite d’un comportement raisonné dans le cadre d’une mission et d’un contexte. Prendre conscience de ces biais permet, autant que possible, de gérer les comportements au mieux. Ces conflits demandent de s’y préparer et, en particulier, de se sensibiliser à la notion de biais [28].

7. Conclusion

Cette brève description de l’importance du care dans l’institution militaire pointe un paradoxe qui doit être géré. La dynamique du care trouve ses limites dans l’excès (s’exposer à un risque personnel) et l’insuffisance (ne pas prendre en compte l’humain). C’est une dynamique dont le moteur est basé sur les émotions, mais dont l’efficacité optimale est fondée par leur régulation. Le care n’est finalement que de prendre en compte l’autre émotionnellement et rationnellement dans notre dynamique personnelle en vue d’un but commun. In fine, il fluidifie les rapports humains, renforce les individus et le groupe au prix d’une réévaluation de la régulation émotionnelle.

8. Bibliographie

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17. GUENDELMAN, S. et al., « Regulating negative emotions of others reduces own stress: Neurobiological correlates and the role of individual differences in empathy », NeuroImage, vol. 254, 2022, article 119134.

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23. HASLAM, N. et LOUGHNAN, S., « Dehumanization and infrahumanization », Annual Review of Psychology, vol. 65, 2014, p. 399-423.

24. CANINI, F. et CLAVERIE, D., « La surcharge mentale hors de l’action: un indice de burnout ? », Les cahiers de la RDN, mars 2025, p. 145-158.

25. TERESTCHENKO, M., Un si fragile vernis d’humanité, coll. La Découverte Poche, Paris, Éditions La Découverte, 2005, 302 pages.

26. DE DREU, C. K. W., DUSSEL, D. B. et VELDEN, F. S. T., « In intergroup conflict, self-sacrifice is stronger among pro-social individuals, and parochial altruism emerges especially among cognitively taxed individuals », Frontiers in Psychology, vol. 6, 2015, article 572.

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28. SEZER, O., GINO, F. et BAZERMAN, M. H., « Ethical blind spots: explaining unintentional unethical behavior », Current Opinion in Psychology, vol. 6, 2015, p. 77-81.

VII Partie

Les outils technologiques au service des neurosciences

Les données neurophysiologiques à l’échelle du groupe : que veut-on mesurer et pourquoi ?

Michaël Quiquempoix
Chercheur en neurosciences,
Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Vincent Beauchamps
Médecin-en-chef, chercheur au département expertise et
formation aéromédicales de l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA)
et à l’UMR VIFASOM (Université de Paris).

Solenn Lachèze
Capitaine, formatrice facteurs humains,
Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Mounir Chennaoui
Directeur scientifique et technique
de l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Fabien Sauvet
Médecin-en-chef, professeur agrégé, chef du Département recherche, expertise et formation aéromédicales de l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA) et à l’UMR VIFASOM (Université de Paris) .

Le 3 février 1976, à Loyada, près de la frontière entre Djibouti et la Somalie, les tireurs du GIGN mettent en œuvre pour la première fois une technique d’intervention encore peu éprouvée à l’époque: le tir coordonné. Lors de cette prise d’otages d’un bus scolaire transportant une trentaine d’enfants français, les opérateurs du GIGN doivent agir avec une précision absolue pour neutraliser les preneurs d’otages retranchés dans une zone ouverte et instable. Sans signal sonore ni ordre explicite, chaque tireur déclenche son tir de manière autonome, mais parfaitement synchronisé avec les autres, grâce à un entraînement rigoureux fondé sur la confiance et la maîtrise du temps d’action. En quelques instants, les assaillants sont neutralisés, concluant l’un des premiers engagements opérationnels majeurs du GIGN, qui démontre à cette occasion l’efficacité d’une coordination fondée sur la discipline et la cohésion du groupe [1].

Cet exemple illustre de manière saisissante la performance de groupe, entendue comme la capacité d’un collectif à atteindre un objectif commun avec une précision et une efficacité qui dépassent souvent celles de ses membres pris isolément. Derrière cet exploit se cache une question fondamentale pour les neurosciences et la psychologie: comment plusieurs individus peuvent-ils atteindre un niveau d’efficacité supérieur à la somme de leurs compétences individuelles ? Plus encore, pourquoi une « équipe experte » ne peut-elle se réduire à une « équipe d’experts », et en quoi la performance collective diffère-t-elle de la simple addition des performances individuelles ?

La performance collective n’est pas seulement une addition de talents; elle émerge d’un subtil équilibre entre communication efficace, synchronisation, confiance mutuelle et objectifs partagés. De nombreuses recherches en psychologie et en sciences cognitives se sont intéressées à ces phénomènes de coordination. Certaines ont montré que la performance collective émergeait d’un ajustement dynamique entre les membres, fondé sur la perception mutuelle et la régulation temporelle des actions [2]. D’autres ont souligné le rôle de l’orientation collective, c’est-à-dire la tendance des membres d’un groupe à adopter des comportements coopératifs et à tenir compte des autres dans leurs décisions [3].

Du cockpit d’un avion à la salle de réunion, du terrain sportif à l’unité d’intervention, étudier la performance de groupe, c’est donc chercher à comprendre comment un ensemble d’individus parvient à fonctionner comme une seule entité, sans pour autant effacer les singularités de chacun.

De l’esprit de corps à la synchronie interpersonnelle

Il y a un esprit de corps d’élite qui se maintient et s’entretient en « musique ». Au sein de la Patrouille de France, la « musique » est la voix ainsi que les silences du Leader qui, lors d’un briefing, permettent aux neuf pilotes, les pieds ancrés au sol et le mental tourné vers le ciel, d’interpréter au même moment les gestes et mouvements à réaliser lors de cette répétition mentale. En effet, les pilotes, yeux fermés, visualisent mentalement le vol à venir en synchronisant précisément et simultanément leurs actions : les mains se lèvent, les bras se courbent, les torses s’arc-boutent en une parfaite harmonie, au cours de laquelle les individus entrent en osmose pour obtenir cette chorégraphie mentale de la présentation aérienne. Plus tard, en vol, un spectacle aérien exceptionnel s’effectue, où ils évolueront à quelques mètres les uns des autres devant un public de néophytes comme de passionnés d’aéronautique. Cette prouesse mentale n’est possible qu’à la faveur d’une exigence de cohésion cruciale et d’une confiance mutuelle vis-à-vis du leader: ils vivent ensemble 24 heures sur 24, six mois de l’année.

Facteur déterminant de la fiabilité de l’action collective, l’esprit de corps désigne le sentiment d’appartenance et de loyauté qui unit les membres d’un même groupe. Au-delà de ce sentiment d’appartenance, l’esprit de corps correspond aussi à une forme d’unité vécue, dans laquelle les membres d’un groupe partagent une même intention d’agir et se perçoivent comme les éléments d’un ensemble cohérent. Cette cohésion psychologique et sociale crée un cadre propice à la coordination : chacun ajuste spontanément son comportement à celui des autres, sans qu’un ordre explicite ne soit nécessaire.

Les recherches récentes en neurosciences sociales suggèrent que cette cohésion collective s’accompagne de phénomènes mesurables au niveau biologique et cérébral. Lorsque les membres d’un groupe agissent ou perçoivent ensemble, leurs cerveaux peuvent littéralement se synchroniser dans le temps : leurs rythmes neuronaux, leurs fluctuations physiologiques (rythme cardiaque, conductance cutanée, respiration) et même leurs motifs d’activité cérébrale tendent à se coupler. Les travaux de Fusaroli et al. (2015) ont par exemple montré que, lors d’une tâche de construction collective, les rythmes physiologiques (comme le rythme cardiaque) peuvent se synchroniser spontanément entre les membres d’un groupe, facilitant ainsi la coordination et la réussite de la tâche [4]. Au niveau cérébral, cette dynamique est désignée sous le terme de interpersonal neural synchrony [5] ou inter-brain synchrony (IBS), et consiste à étudier la synchronie cérébrale entre plusieurs individus au cours d’interactions sociales en temps réel.

L’esprit de corps peut ainsi être envisagé non seulement comme un construit psychologique et culturel, mais aussi comme une dynamique incarnée, où les interactions sociales se traduisent par des alignements physiologiques et neuronaux. Comprendre la synchronie interpersonnelle, c’est donc explorer la manière dont la cohésion d’un groupe s’exprime jusque dans la temporalité intime du corps humain.

Le monitoring neurophysiologique du groupe : l’hyperscanning

Pour mesurer la synchronie interpersonnelle au niveau neurophysiologique, plusieurs approches technologiques et analytiques se complètent. L’une des plus courantes est l’hyperscanning, qui consiste à enregistrer simultanément l’activité cérébrale, via un électroencéphalogramme (EEG) ou une technique d’imagerie fonctionnelle (IRMf, fNIRS) chez deux ou plusieurs individus (rarement plus de trois) pendant une interaction sociale. L’objectif est d’évaluer la manière dont les activités cérébrales de ces individus se réorganisent au cours d’une tâche commune : certaines zones du cerveau s’activent-elles simultanément ? Les oscillations de l’activité électrique des différents membres se synchronisent-elles ?

La première démonstration montrant que deux cerveaux peuvent être synchronisés au cours d’une interaction a été réalisée en 2010 par Dumas et son équipe [6]. Au cours de cette étude, des paires d’individus (dyades) étaient engagées dans des imitations libres de gestes de la main, tandis que leurs activités cérébrales étaient enregistrées en temps réel et simultanément par EEG. Les auteurs ont observé une corrélation entre l’état de mimétisme comportemental (imitateur / modèle) et l’émergence d’une synchronisation entre les cerveaux dans une certaine bande de fréquences (rythme alpha, 7–13 Hz) et au sein d’une région cérébrale (centro-pariétale). L’existence d’une signature électrophysiologique de l’interaction entre individus est renforcée par une étude plus récente montrant que le degré de connexion sociale (personnes en couple versus personnes étrangères) est sous-tendu par un plus fort niveau de synchronie inter-cérébrale, notamment pendant les phases d’interactions non verbales [7].

Plus récemment, il a été proposé que le mode d’interaction entre individus exerçait un impact non négligeable sur ce marqueur. Il a ainsi été observé que le niveau de synchronie cérébrale entre deux individus pouvait être modulé selon que les individus étaient dans une situation de coopération (synchronie élevée) ou de compétition (synchronie faible) [8].

Pour répondre clairement à la question « que veut-on mesurer? », il s’agit d’identifier les signaux physiologiques qui renseignent sur la coordination d’un groupe. Tout d’abord, on cherche à mesurer l’activité cérébrale, notamment les rythmes électriques des régions frontales et pariéto-occipitales (comme les ondes alpha, thêta ou bêta), et la façon dont ils se synchronisent entre plusieurs personnes, grâce à l’EEG ou à la fNIRS, qui permet de capter les variations d’oxygénation du cortex. On s’intéresse aussi aux indicateurs physiologiques de base : le rythme cardiaque, sa variabilité (HRV), la respiration ou encore la transpiration, mesurée par la conductance cutanée, obtenus via des capteurs portés sur le corps. L’idée est d’observer si ces signaux autonomes se mettent, eux aussi, au même tempo entre les membres du groupe. En combinant l’ensemble de ces mesures, on peut alors obtenir une image globale et objective de la cohésion et du niveau d’harmonisation physiologique entre les individus au sein d’un même groupe.

La synchronie cérébrale interpersonnelle, un biomarqueur de la performance de groupe ?

S’il est possible d’objectiver des modifications concomitantes de l’activité cérébrale de plusieurs personnes en interaction, qui se traduisent par cette fameuse augmentation de la synchronie entre les cerveaux (IBS), la question qui se pose reste de savoir si ce biomarqueur peut rendre compte non seulement de l’interaction sociale (au sens phénoménologique), mais surtout de la résultante de cette interaction: la performance du groupe.

Certaines études ont montré que la synchronie pourrait prédire la performance d’un petit groupe, pour lequel une synchronie plus élevée était associée à une meilleure capacité de résolution de problèmes, en comparaison de groupes avec une IBS plus faible [9]. En tenant compte, en outre, du niveau de proximité entre les individus au sein d’un groupe, il a également été observé que les dyades composées d’un couple ou d’amis très proches présentaient de meilleures performances sur une tâche motrice commune, associées à une synchronie plus élevée que celles observées pour les dyades composées d’inconnus [10].

L’observation de ce lien entre niveau de synchronie et performance du groupe a également été retrouvée au cours de tâches plus complexes et plus écologiques que celles effectuées en laboratoire. Au cours d’une simulation de vol (de ligne, civil), l’activité cérébrale (EEG) de pilotes et de copilotes a été enregistrée lors de scénarios de différents niveaux de difficulté. En particulier, les auteurs ont comparé le niveau de synchronie au moment du décollage de l’avion, pendant la période de croisière et lors de l’atterrissage. Ils ont ainsi pu mettre en évidence que les moments requérant le plus d’interactions (décollage et atterrissage) étaient associés à des niveaux de synchronie plus élevés [11]. Bien que ces travaux ne corrèlent pas directement la performance du groupe composé d’experts avec l’IBS (au-delà du fait d’avoir réussi la tâche de simulation), ils mettent en évidence un lien important entre la difficulté de la tâche et le niveau d’IBS entre les individus.

L’ensemble de ces travaux préliminaires suggère un lien entre la performance du groupe et la synchronie cérébrale interpersonnelle, selon la difficulté de la tâche à accomplir et le niveau de proximité entre les personnes. Dès lors, se pose la question de savoir s’il est possible (i) d’utiliser la synchronie entre les cerveaux (IBS) comme un biomarqueur objectif permettant d’ajuster au mieux la composition d’un groupe (en sélectionnant les individus pour lesquels l’IBS est maximal) et (ii) de moduler l’IBS afin d’augmenter la performance du groupe. Ces deux enjeux impliquent qu’il existe une relation de cause à effet entre l’IBS et la performance, et que la première ait un impact direct sur la seconde.

Vers une modulation de la synchronie cérébrale interpersonnelle : un levier pour la performance du groupe ?

Comme évoqué précédemment, certains contextes environnementaux peuvent moduler le niveau de synchronie entre les cerveaux au sein d’un groupe, comme la proximité sociale ou encore le niveau de difficulté de la tâche. La causalité de la synchronie entre les cerveaux dans la performance du groupe a fait l’objet d’études impliquant des techniques de stimulation cérébrale, de type courant électrique transcrânien (tDCS) ou magnétique transcrânienne (TMS).

Au cours d’une tâche motrice simple, visant à faire tapoter du doigt en rythme deux individus, il a été montré qu’une stimulation électrique directe du cortex moteur des deux participants avec un même rythme (stimulations synchrones et concomitantes) augmentait considérablement la coordination motrice du binôme [12]. Un autre protocole expérimental a permis d’augmenter l’apprentissage de la tâche ainsi que les performances motrices [13].

Les études de stimulation double ont transformé la synchronie inter-cerveau d’un phénomène observé en un mécanisme expérimental manipulable. Elles démontrent que synchroniser les oscillations corticales entre partenaires augmente la coordination motrice et sociale, confirmant ainsi l’existence d’un lien causal.

L’hyperscanning et le neurofeedback : l’hyperfeedback

Les approches par stimulations transcrâniennes, bien que non invasives et indolores, posent plusieurs questions d’ordre ergonomique (faisabilité sur le terrain), d’acceptabilité par les utilisateurs ainsi que d’ordre éthique, avant de pouvoir être considérées comme des outils d’amélioration de la performance du groupe.

Il existe une alternative intéressante à la modulation de l’activité cérébrale de manière strictement non invasive et basée sur la capacité de l’individu à contrôler volontairement sa propre activité cérébrale : le neurofeedback. Cette technique, dérivée des interfaces cerveau-machine, consiste à refléter les fluctuations d’un biomarqueur d’intérêt de l’activité cérébrale via des objets visuels ou auditifs dont les propriétés sont modifiées en fonction de ces fluctuations. Il est possible d’imaginer une jauge présentée sur un écran d’ordinateur, dont le niveau augmenterait ou diminuerait en fonction de l’augmentation/diminution du biomarqueur d’intérêt recueilli en temps réel via un EEG. Le participant, face à cette jauge, a pour objectif de trouver une stratégie mentale pour contrôler par la pensée le niveau de la jauge. Après entraînement, sa capacité à moduler la jauge traduira in fine son apprentissage à réguler volontairement sa propre activité cérébrale. Ceci induira potentiellement une plasticité cérébrale qui modulera, à plus ou moins long terme, le paramètre cérébral ainsi entraîné. Cette approche fait l’objet de nombreuses recherches, notamment dans le cadre du traitement de diverses pathologies, visant par exemple à restaurer un biomarqueur cérébral qui aurait dévié de sa zone de fonctionnement optimale. L’intérêt de l’utilisation du neurofeedback au profit des forces est également exploré dans différents contextes [14].

C’est sur le principe du neurofeedback que repose l’hyperfeedback, autrement dit, du neurofeedback en hyperscanning. Susnochi et al. ont ainsi tenté d’apprendre à deux individus à augmenter le niveau de leur IBS via une interface de neurofeedback [15]. Les auteurs ont montré qu’il était possible que les participants parviennent à trouver une stratégie (mentale) pour augmenter leur IBS au cours de cet entraînement. Ces travaux suggèrent par ailleurs que les effets de l’entraînement par hyperfeedback pourraient permettre d’augmenter la performance du groupe après une intervention visant à augmenter le niveau d’IBS. Ces études suggèrent également que la performance collective ne dépend plus seulement d’un entraînement comportemental partagé, mais aussi d’un apprentissage conjoint de la régulation cérébrale.

L’intégration du neurofeedback inter-cerveau ou hyperfeedback marque une nouvelle étape dans la compréhension et la maîtrise de la synchronie sociale. Les premiers résultats montrent qu’en faisant prendre conscience de leur synchronie neuronale, les individus peuvent apprendre à se coordonner plus efficacement — un véritable entraînement à la résonance sociale. Cependant, avant de faire de l’IBS un outil de sélection ou d’optimisation d’équipe, il faut encore valider la robustesse et la sécurité de ces approches dans des environnements réels.

En somme, la compréhension et la modulation de la synchronie cérébrale interpersonnelle offrent des perspectives inédites pour renforcer la performance collective, en révélant les bases neurophysiologiques de la cohésion et de la coordination. Des travaux récents montrent d’ailleurs que cette synchronie peut être entraînée, ouvrant la voie à des programmes visant à améliorer la coopération et la résilience des équipes. Dans un contexte militaire, un tel entraînement pourrait constituer un atout majeur pour maintenir l’efficacité opérationnelle sous fatigue, stress ou en environnements extrêmes, là où la communication verbale et la lucidité peuvent être altérées. Les recherches menées, entre autres, au sein de l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA), sont ainsi primordiales à la compréhension des altérations psychophysiologiques induites par ces contraintes, que ce soit à l’échelle de l’individu ou du groupe. L’acquisition de données neurophysiologiques du groupe sera donc un atout majeur pour tester l’intérêt de différentes approches et contremesures (dont l’hyperfeedback) visant à préserver la performance, mais aussi l’intégrité et l’unité d’un groupe face à l’adversité.

Il convient cependant de rajouter que ces avancées soulèvent d’importantes questions éthiques: fonder la composition ou l’évaluation des groupes sur leur niveau de synchronie reviendrait à réduire la complexité humaine à un simple marqueur neurophysiologique, au risque d’exclure la diversité cognitive et émotionnelle qui fait la richesse d’un collectif. Si la synchronie peut être cultivée comme un levier de cohésion, elle ne doit pas devenir un critère normatif : l’enjeu pour les forces armées reste en effet de trouver l’équilibre entre performance partagée et respect de l’autonomie mentale, de la singularité et de l’éthique individuelle.

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10. A. Djalovski, et al., « Human attachments shape interbrain synchrony toward efficient performance of social goals », NeuroImage, 2021.

11. J. Toppi, et al., « Investigating cooperative behavior in ecological settings: an EEG hyperscanning study », PLOS One, 2016.

12. G. Novembre, et al., « Interpersonal synchrony enhanced through 20 Hz phase-coupled dual brain stimulation », Social Cognitive and Affective Neuroscience, 2017.

13. Y. Pan, et al., « Dual brain stimulation enhances interpersonal learning through spontaneous movement synchrony », Social Cognitive and Affective Neuroscience, 2021.

14. C. Jacques, et al., « Interest of neurofeedback training for cognitive performance and risk of brain disorders in the military context », Frontiers in Psychology, 2024.

15. C. Susnoschi, et al., « Brain synchrony in competition and collaboration during multiuser neurofeedback-based gaming », Frontiers in Neuroergonomics, 2021.

Le défi de la captation de données neurophysiologiques en ambiance opérationnelle ou en milieu contraint et de leur interprétation algorithmique

Stéphane Besnard
Directeur Scientifique, université de Caen Normandie
et directeur Scientifique société INMIND-VR.

Système biologique versus système mécanique

La vie animale, incluant le primate humain, est fondée sur un système biologique façonné et optimisé par plusieurs centaines de millions d’années d’évolution depuis l’apparition de la vie sur Terre. À l’échelle moléculaire, membranaire ou cellulaire, chaque mécanisme de fonctionnement est relativement simple dans sa conception. Cependant, c’est l’intégration, la coordination et la régulation de milliards de ces mécanismes qui confèrent à l’organisme humain ses propriétés exceptionnelles: croissance, réparation, plasticité, adaptation à une immense diversité de contextes et de contraintes.

Cette architecture biologique permet à l’être humain de faire face à une large gamme de situations, parfois extrêmes, jusqu’aux limites imposées par les lois mécaniques, thermiques ou chimiques. L’interaction dynamique et continue entre ces multiples niveaux d’organisation constitue ainsi la véritable force de cette « machine vivante ».

Les systèmes mécaniques (avions, hélicoptères, blindés, chars, navires, batteries d’armes, drones) sont des technologies relativement récentes à l’échelle de l’évolution humaine, développées depuis seulement quelques centaines, voire quelques dizaines d’années. Leur sophistication a connu une accélération spectaculaire au cours des vingt dernières années, portée notamment par la miniaturisation, les commandes numériques, l’augmentation de la puissance embarquée et l’intégration croissante de l’intelligence artificielle. Cette évolution est telle que l’être humain tend désormais à devenir un facteur limitant, particulièrement dans un futur proche où seront exigées des doubles ou triples tâches cognitives (par exemple piloter simultanément un avion et un drone), ou encore la supervision et la reprise en main de systèmes initialement gérés par l’IA.

Il est intéressant de noter que ces systèmes mécaniques disposent aujourd’hui de systèmes redondants, de multiples indicateurs de fonctionnement et d’alarmes de dysfonctionnement, souvent conçus par biomimétisme. En revanche, aucune variable biologique « intérieure » de l’opérateur n’est mesurée en temps réel ni traduite en signal d’alerte pour mieux sécuriser ce « système biologique » qu’est l’humain. Les dysfonctionnements humains ne sont généralement identifiés qu’a posteriori, à travers les erreurs ou les accidents, alors même que l’ensemble des alertes issues des systèmes mécaniques et numériques est conçu pour anticiper ces événements.

Pour l’être humain, après l’évaluation initiale des aptitudes et le suivi médical, et parfois psychologique pour certains métiers, l’opérateur se retrouve uniquement avec son équipe pour maintenir et optimiser ses performances cognitives et physiologiques à l’entraînement et en opérations. Contrairement aux athlètes de haut niveau, il ne bénéficie pas d’un soutien structuré pour la performance mentale et physique au quotidien.

Il existe donc un écart important entre les évaluations médico-psychologiques classiques — qui garantissent l’aptitude à exercer — et les attentes opérationnelles réelles, où les performances doivent être maintenues sous forte contrainte. Ce décalage souligne la nécessité de dispositifs et méthodes capables de monitorer, anticiper et soutenir la performance mentale et physique, plutôt que de se limiter à une aptitude annuelle au mieux et un suivi post-mission, s’il a lieu. De plus, les aptitudes initiales ou de suivi sont, à juste titre, à objectif médical et non de mesures de la performance mentale et physique.

Notes

1.

L’activité électrodermale (EDA) est une mesure non invasive de la conductance cutanée, reflétant l’activité du système nerveux sympathique via les glandes sudoripares, et utilisée comme indicateur indirect de l’activation physiologique et du stress.

+ -

2.

SPEEN est un projet du MINARM de textile intelligent permettant de monitorer le pilote au cours d’un vol pour mesurer ses paramètres instantanés.

+ -

3.

Photophletysmographie : (PPG) est une technique optique non invasive permettant d’estimer les variations du volume sanguin périphérique à partir des changements d’absorption ou de réflexion de la lumière, et est couramment utilisée pour mesurer la fréquence cardiaque et la variabilité de la fréquence cardiaque.

+ -

4.

Un capteur actimétrique est un dispositif non invasif mesurant les mouvements corporels (accélérations) afin d’estimer l’activité motrice, les cycles veille–sommeil et les niveaux de repos ou d’agitation, notamment en recherche clinique et en suivi ambulatoire.

+ -

5.

La prosodie désigne l’ensemble des caractéristiques suprasegmentales de la parole (intonation, rythme, accentuation, débit et variations de hauteur et d’intensité), jouant un rôle clé dans la transmission des émotions, de l’état cognitif et de l’intention communicative.

+ -

En résumé, les systèmes d’alarme et les seuils de fatigue encadrant la conception, l’exécution et l’analyse des missions montrent que, hormis les évaluations médico-psychologiques initiales et de suivi, aucun marqueur biologique au sens large (physiologique, cognitif, fatigue mentale) de l’opérateur n’est aujourd’hui mesuré en conditions opérationnelles. Les alertes reposent essentiellement sur des changements comportementaux ou vocaux perçus par les partenaires, la chaîne de commandement ou l’équipe de soutien. Il existe donc un écart considérable entre la richesse des paramètres monitorés pour les systèmes mécaniques relatifs aux différentes normes et l’absence quasi totale de mesures physiologiques et cognitives pour un opérateur évoluant avec des systèmes technologiques repoussant à la fois les limites de la tolérance physique et mentale des systèmes biologiques.

L’opérateur humain est un système biologique complexe à mesurer

Jusqu’à récemment, l’opérateur humain est plutôt considéré comme infaillible, car il est formé, motivé, engagé dans ses missions. Cependant, les ressources physiologiques et cognitives requises par la puissance technologique, informatique, avec les algorithmes et l’IA, deviennent telles que l’humain devient la limite, avec le risque d’erreurs et de dégradation des performances qui ne seront plus permises. L’avancée technologique est telle que les conceptions des futurs systèmes mécaniques posent la question de l’intérêt ou de la plus-value de l’humain en missions de haute intensité. Le conflit entre l’Ukraine et la Russie démontre que l’automatisation complète ne suffit pas, du moins pas encore, et que l’opérateur humain reste encore indispensable dans toutes les activités.

Plusieurs éléments sont à prendre en compte dans cette différence entre le monitoring du système humain et du système mécanique : (a) le fait que la majorité des connaissances en recherche, et en particulier en neurosciences, sont issues de connaissances en laboratoire inexploitables sur le terrain, (b) que les mécanismes cérébraux de la cognition et les biais cognitifs associés, en conditions de haute intensité, présentent une grande difficulté à mesurer et comprennent de nombreux pièges d’interprétation, (c) enfin, l’existence de limites pour les technologies et méthodologies de mesure et d’analyse des systèmes biologiques en conditions opérationnelles, ainsi que l’absence de stratégie à adopter pour ces mesures.

Mais avant d’aborder ces trois points, un premier volet de monitoring concerne les interactions avec les interfaces homme-machine (IHM). On peut noter qu’il existe des marqueurs auxquels on peut accéder et que l’on pourrait exploiter à partir des actions réalisées sur ces IHM (panneaux de contrôle d’un blindé, d’un avion, etc.). Ces marqueurs commencent de plus en plus à être exploités dans le civil, notamment dans le cadre de la détection de la baisse de vigilance en conduite automobile, combinée avec des alarmes et des aides à la conduite. Ce type de marqueur sera à intégrer dans le monitoring de l’humain sur les prochaines interfaces homme-machine, car la conception des systèmes actuels n’a pas été faite dans ce sens. Cependant, ils correspondent à des actions avec prise de décision réalisées en temps réel. Ces paramètres peuvent être intéressants en fin de mission ou en cours de mission pour optimiser un changement d’équipage, similairement à ce que l’on peut voir avec une équipe de sport de haut niveau. Encore faut-il que ces paramètres soient calibrés avec l’évaluation directe des états cognitifs et de la réserve cognitive, d’où la nécessité de mesurer les états mentaux de l’opérateur en mission.

L’apport des Neurosciences

Si les vingt dernières années ont vu un accroissement considérable des connaissances sur le cerveau par l’apport des neurosciences, il n’en reste pas moins qu’une majeure partie s’est faite en conditions de laboratoire, inexploitable sur le terrain avec des méthodologies lourdes ou longues à mettre en place (imagerie cérébrale, EEG, etc.) et impossible à déployer sur le terrain d’opérations militaires. De plus, les réseaux cérébraux sous-tendant des concepts psychologiques comme la charge cognitive, la motivation, l’engagement, la métacognition, ou des fonctions telles que la perception de soi ou le sens de la direction restent encore complexes et mal connus d’un point de vue neuroscientifique et donc difficiles à mesurer de façon quantitative. Aussi, la mesure d’états mentaux, la prédiction de la fatigue mentale ou de la dégradation cognitive sont les vrais challenges futurs à adresser pour disposer d’outils et de données applicables et pertinentes pour les opérateurs et le commandement, afin de maintenir leur sécurité et celle du groupe, tout en préservant, voire en améliorant, les performances.

Cognition et biais cognitifs

Pour poursuivre dans ce sens, certains mécanismes cérébraux et biais cognitifs associés entretiennent l’illusion que l’être humain reste performant même lorsqu’il est fatigué: l’homéostasie de la vigilance compense temporairement la baisse d’attention jusqu’au décrochage soudain ; diverses illusions (invulnérabilité, contrôle) et biais (sur-confiance, angle mort, normalisation du risque, attribution interne) conduisent à surestimer ses capacités, à minimiser la fatigue et à ignorer des signaux internes de diminution de performance, en donnant à chacun le sentiment d’être plus fiable que les autres. Il en résulte une augmentation du risque d’incidents et d’accidents. Cela génère en nous la croyance que notre système biologique est globalement infaillible (ce qui est aussi, à l’inverse, un paramètre motivationnel de confiance en soi pour l’engagement en opération), qu’il ignore ou minimise les signaux infra-cliniques de fatigue mentale et physique, et qu’il continue une tâche alors que le risque d’erreur augmente, jusqu’à se retrouver dans des situations menant à des incidents ou accidents (transport, aviation, médecine, industrie…).

Sous fatigue mentale et/ou physique, la flexibilité cognitive diminue : il devient plus difficile de réévaluer la situation, de changer de stratégie ou de s’arrêter. Cette rigidité mentale renforce la tendance à « continuer coûte que coûte », ce qui retarde la prise en compte des signes infracliniques de dégradation de la performance. Le biais de persévération s’ajoute également aux autres biais (surconfiance, illusion de contrôle, normalisation du risque) et permet de comprendre pourquoi les humains poursuivent une tâche alors même que tous les indicateurs signalent un risque imminent d’erreur ou d’accident. On peut mentionner un programme ANR DGA Antigone 2022-2026 dont l’objectif est de répertorier, mesurer et détecter les biais cognitifs dans le cadre spécifique qu’est celui de la guerre cognitive. Ce programme inclut l’Institut de l’Adaptation Humaine, l’IRBA et l’UR VERTEX 7480.

C’est par conséquent tout l’enjeu, de monitorer l’humain, et en particulier ses états mentaux et ses biais cognitifs, en mesurant leurs niveaux à un seuil infra-clinique, ainsi que de mieux former les opérateurs à repérer et à contrer ces mêmes biais.

Mesurer : comment et quand ?

Pour les acteurs faisant le choix d’un monitoring physiologique et neurophysiologique temps réel et utilisable en mission, ces derniers se heurtent à des limites pour les développements actuels.

Ce type de stratégie pose la problématique de l’accessibilité du corps humain pour y mettre des capteurs et obtenir un signal de qualité pour l’exploiter, réduisant les marqueurs actuels. Cela pose également le problème de l’interprétation de ces marqueurs, qui sont peu nombreux en temps réel et donc soumis à des erreurs d’interprétation (un ou deux filtres d’alarme seulement) ou à une interprétation trop tardive d’un état mental dégradé. Enfin, la variabilité interindividuelle et les niveaux de performances physiologiques et cognitifs sont tels que développer ou utiliser des normes pour ces marqueurs reste trop imprécis, raison pour laquelle l’introduction d’IA dans les systèmes d’analyse de ces signaux biologiques offre de nouvelles perspectives afin de développer des seuils personnalisés. Là aussi, l’IA a besoin d’un grand nombre de données de suivi, avec un apprentissage long, de plusieurs mois à plusieurs années, pour obtenir ce graal de la personnalisation du suivi (Cf. l’article à suivre de Quentin Montardy dans cet ouvrage).

De plus, la corrélation de ces marqueurs physiologiques mesurables avec les performances cognitives et les états mentaux reste encore trop imprécise.

Enfin, on peut également citer les progrès de la mesure de l’activité cérébrale (électroencéphalographie ou EEG) à la fois en termes d’électrodes (sèches) et d’élimination d’artéfacts liés aux mouvements pour avoir un signal propre, analysable et interprétable. Cependant, la corrélation entre activité cérébrale et états mentaux reste complexe et requiert des mois à des années d’apprentissage avec l’IA. De plus, la simple utilisation d’un casque EEG avec des électrodes sèches (nouvelle génération) ou humides (ancienne génération) reste désagréable au bout de quelques heures (douleur, démangeaison), et l’ajout d’un casque par-dessus induit d’autres artéfacts avec de possibles arrachages d’électrodes. Enfin, si l’on réduit l’EEG à quelques électrodes pour réduire cette problématique cutanée, alors l’imprécision des mesures augmente et l’erreur d’interprétation également.

L’approche multimodale cognitivo-physiologique de l’opérateur

Les méthodologies et les technologies de mesure de l’opérateur dépendent aussi des courants de pensée et de méthodologie scientifique. L’évolution des méthodes d’étude et des découvertes sur le fonctionnement humain peut, de manière simplifiée, être résumée par grandes périodes : le « tout physiologie » dans les années 1970-1980, le « tout biologie » dans les années 1980-1990, le « tout génétique » dans les années 1990-2000, et, depuis une vingtaine d’années, l’ère du « tout neurosciences ».

En parallèle, la psychologie a longtemps évolué de manière assez indépendante du champ biomédical, notamment depuis les années 1970. Ce n’est que progressivement, grâce aux apports des neurosciences cognitives, de l’imagerie fonctionnelle et des sciences computationnelles, qu’un rapprochement s’est opéré avec le fonctionnement physiologique et biologique. Toutefois, un grand nombre de concepts psychologiques ne disposent pas encore de fondements neuroscientifiques clairement établis, reflétant la complexité intrinsèque du comportement humain.

Plus récemment, la compréhension de ce dernier s’est orientée vers une approche multimodale : il ne s’agit plus d’étudier un mécanisme physiologique isolé ou une seule fonction cérébrale, mais de considérer l’individu dans sa globalité. Cette approche intégrative mobilise simultanément des marqueurs cognitifs, émotionnels, physiologiques et sociologiques, afin d’analyser l’humain dans son environnement réel et de tenir compte de l’ensemble des processus biologiques en interaction.

L’objectif principal de cette multimodalité est d’améliorer la détection des dysfonctionnements infracliniques – invisibles extérieurement et indécelables par les seules observations cliniques – tout en réduisant l’impact de la variabilité interindividuelle, qui constitue l’un des défis majeurs de l’étude du vivant, mais avec les limitations actuelles existantes relatives en particulier aux mesures en temps réel, comme montré dans les exemples ci-dessous.

Les études montrent que la charge et la fatigue mentale sont détectées de manière fiable par des marqueurs cérébraux (EEG) et cardiaques (HR/HRV), y compris en situation réelle ou simulée, tandis que l’EDA1 est peu robuste dans ces contextes. Les approches multimodales sont pertinentes mais présentent des limites lorsque certains signaux (notamment le stress physiologique) ne varient pas de façon cohérente. Les projets embarqués comme SPEEN2 visent une détection opérationnelle des dérives physiologiques, mais manquent encore de validation scientifique publiée.

Le défi de la captation des signaux

L’ensemble des signaux biologiques potentiellement mesurables est extrêmement varié : signaux électriques cardiaques (en millivolts), pression artérielle, saturation en oxygène, marqueurs biologiques, force et puissance musculaire, mouvements oculaires, gestes, voix, etc. À ce jour, pour des raisons à la fois techniques, pratiques et éthiques, la mesure repose essentiellement sur des capteurs externes ou cutanés. Cette diversité de signaux s’accompagne donc d’une grande hétérogénéité dans les modalités de capture et dans la précision des données recueillies.

La qualité et la nature des capteurs jouent un rôle déterminant. Par exemple, un capteur photopléthysmographique3 utilisé dans les montres connectées permet d’estimer l’onde de pouls, mais sa précision reste inférieure à celle d’une mesure de l’activité électrique cardiaque réalisée via des capteurs dédiés (ECG). Cette différence technologique explique les marges d’erreur observées, notamment dans l’estimation de la variabilité de la fréquence cardiaque entre les dispositifs grand public et les systèmes électrocardiographiques utilisés en sport de haut niveau ou en médecine.

De plus, certains signaux électriques présentent une intensité extrêmement faible lorsqu’ils sont mesurés en surface, typiquement de l’ordre du microvolt pour les ondes cérébrales, qui ne reflètent qu’une activité globale et ce qui limite fortement leur spécificité.

Un exemple particulièrement illustratif est celui du système nerveux végétatif (sympathique/parasympathique). Il s’agit d’un système de contrôle autonome distribué dans l’ensemble des organes, muscles, vaisseaux, os, etc., via des centaines de milliers de projections nerveuses pour des milliers de régulations. Pourtant, seules trois de ces régulations sont actuellement accessibles à nos mesures de manière non invasive:

1. La voie végétative cardiaque : évaluée au travers de la variabilité de la fréquence cardiaque (VFC).

2. La voie végétative pupillaire : qui module le diamètre de la pupille mais dépend également fortement de la luminosité ambiante, ce qui en fait un signal facilement parasité.

3. La voie végétative cutanée : mesurée par la réponse électrodermale, principalement au niveau des doigts, un signal sensible au stress mais difficilement exploitable sur le terrain dans des conditions opérationnelles.

Ainsi, malgré l’immensité des régulations du système autonomique, en pratique, une seule est à notre portée à ce jour: la variabilité de la fréquence cardiaque, constituant un biomarqueur robuste et fiable pour un usage terrain, mais ne reflétant pas l’ensemble de l’activité du système nerveux.

Une autre difficulté majeure réside dans la durée de captation des données. Aucune électrode ne peut rester fixée durablement sur la peau sans rencontrer des problèmes de contact, de dessèchement, de frottements ou de décollement, alors que tous les capteurs sont sensibles aux artéfacts liés aux mouvements. La durée d’enregistrement conditionne par ailleurs la quantité de données brutes à collecter, à stocker et à transférer, ce qui pose des défis logistiques et énergétiques.

Dans un futur proche, l’idéal serait d’intégrer un prétraitement local ou un premier niveau d’analyse directement au niveau du capteur, afin de réduire le volume de données et d’optimiser le monitoring continu.

Cette problématique renvoie également à l’absence de standardisation des formats de données. Alors que l’imagerie médicale dispose d’un standard robuste et universel (le DICOM), les signaux physiologiques, en particulier les signaux électriques cérébraux, n’ont aucun format unifié : il existe autant de formats que de constructeurs. De nombreux systèmes sont « fermés », avec des données prétraitées par des algorithmes propriétaires et opaques, puis stockées sur des serveurs accessibles uniquement via des applications dédiées.

À l’inverse, certains dispositifs plus ouverts permettent d’exporter les données brutes vers des logiciels d’acquisition ; mais, dans ce cas, il revient à l’utilisateur de développer, tester et valider l’ensemble des algorithmes d’analyse, ce qui représente un travail considérable.

Enfin, les contraintes énergétiques des dispositifs de mesure constituent un verrou majeur, limitant fortement le monitoring de longue durée ou le suivi réellement continu.

De plus, les systèmes imposant une connexion internet obligatoire deviennent inutilisables en zone blanche et exposent les données à des risques accrus durant leur transit vers des serveurs, même sécurisés, soulevant des enjeux importants de cybersécurité.

Le traitement des données, de par la multiplicité des algorithmes et analyses statistiques maintenant personnalisables aux données, constitue également un dédale dans lequel on peut se perdre, d’autant plus si l’on n’a aucune expertise. Une tendance actuelle consiste à confier ces analyses à des datascientists (experts en données mais souvent non spécialistes du fonctionnement physiologique ou neurocognitif) et à s’appuyer sur des approches multi-algorithmiques ou sur des IA pour tenter d’inférer des états mentaux, la fatigue, la charge cognitive, etc. Or, sans identification fine des biais, sans contextualisation, et sans interprétation fondée sur une compréhension physiologique ou neuroscientifique, aucun algorithme ne peut être correctement calibré. Le risque est alors d’obtenir des analyses séduisantes mais profondément erronées ou non généralisables.

Le timing de la collecte des données est lui aussi déterminant. La rigueur scientifique impose de respecter des fenêtres de mesure adaptées, des conditions contrôlées et des protocoles reproductibles ; sans cela, toute interprétation devient fragile. Il faut également se garder de toute extrapolation hâtive: des résultats valides sur une cohorte donnée, dans un contexte particulier, ne peuvent être généralisés automatiquement à d’autres populations ou environnements.

Enfin, l’ensemble de ces mesures relève du domaine des données de santé, plus compliquées que des données machines, car s’inscrivant donc dans un cadre réglementaire strict: autorisations éthiques et réglementaires pour les études, conformité aux normes RGPD, protocoles d’anonymisation, sécurisation du stockage et du transfert, etc. Ces exigences sont évidemment essentielles pour garantir la protection des participants et la validité scientifique des analyses.

Les dispositifs de mesure portables répondant simultanément aux exigences de grande autonomie, de robustesse, de longue durée d’enregistrement, de compatibilité RGPD, et fonctionnant sans cloud ni accès internet restent ainsi aujourd’hui très peu nombreux. Malgré les avancées récentes dans les microcapteurs, l’offre réellement opérationnelle pour des usages terrain demeure limitée.

La prochaine révolution résidera peut-être dans l’émergence de microcapteurs implantables par voie cutanée, de capteurs sans contact à haute sensibilité, ainsi que dans l’intégration de modules de prétraitement embarqués.

À cela s’ajouteront des algorithmes d’analyse enrichis par l’IA, capables d’apprendre progressivement les caractéristiques propres à chaque individu et de calibrer automatiquement les seuils physiologiques pertinents. Cette personnalisation dynamique constituera un changement majeur, permettant d’améliorer significativement la précision et la pertinence des biomarqueurs utilisés en contexte réel.

Enfin, et avant toute révolution technologique, la véritable richesse réside dans l’obtention de données, surtout de données de terrain. Il est donc indispensable de collecter dès maintenant un volume maximal de données de qualité à partir des dispositifs existants, afin d’alimenter le développement des futurs outils de monitoring des opérateurs. Ces données permettront d’améliorer la prédiction de la fatigue, des comportements à risque et des erreurs associées, ainsi que l’optimisation des méthodes de récupération physiologiques et cognitives.

Il est d’ailleurs important de souligner que les grandes entreprises ne s’y sont pas trompées et que celles disposant de supports numériques récoltent déjà, à très large échelle, des données assimilables à des données de santé via des applications smartphones, montres connectées, objets portables ou plateformes numériques. Cette accumulation massive crée un avantage stratégique considérable en matière de modélisation, de détection comportementale et de personnalisation des services, un avantage que le domaine opérationnel ne peut ignorer.

Reste une question essentielle: jusqu’où aller dans la personnalisation, la prédiction et l’optimisation de l’état physiologique et cognitif des opérateurs? La frontière entre performance augmentée, sécurité renforcée, protection des données et acceptabilité éthique constituera l’un des défis majeurs des années à venir et posera la question de la place que jouera l’humain sur le terrain.

Mesurer l’humain : quels dispositifs existants et quelles limites ?

Parmi la multitude de capteurs et systèmes existants, les tests de terrain permettent de révéler que peu restent robustes et peuvent être réellement applicables. Nous listerons ici plusieurs dispositifs permettant de mesurer les performances individuelles.

Les dispositifs de mesures des marqueurs physiologiques

Les vestes multicapteurs (ECG, température, EDR, respiration, etc.).

Elles sont en théorie une solution intéressante pour le monitoring individuel, cependant leurs limitations sont a) ergonomiques (veste ajustée spécifiquement pour chaque morphologie, donc parfois assez serrée et limitant l’aisance de mouvement), b) physiologiques (couche textile de protection thermique supplémentaire réduisant l’évaporation en condition chaude et augmentant la transpiration et le risque d’hypothermie en condition froide), c) algorithmiques (servant à la collecte de données avec une limitation relative à l’autonomie des batteries et sans analyse temps réel à ce jour). Enfin, il n’y a que peu de solutions disponibles sur le marché, hormis les vestes Hexoskin (veste textile de mesures physiologiques) et une version brassière réduisant les contraintes de thermorégulation développée par Equivital (textile de mesure physiologique).

Les montres et bracelets portables

Citons ici les solutions développées par la société Polar, avec notamment le Polar H10 très utilisé dans le sport. Ces ceintures thoraciques restent encore les plus efficaces pour mesurer l’activité électrique cardiaque, donnant la fréquence cardiaque et la variabilité de la fréquence cardiaque. Elles restent peu gênantes d’un point de vue ergonomique (ceinture abdominale dont les capteurs sont relativement peu bruités par les mouvements), mais requièrent cependant une application smartphone pour récolter les données, mais peuvent être connectées en Bluetooth (BT), notamment sur des logiciels et plateformes de type MINDDEV et RUN de la société InMIND-VR, pour s’affranchir d’un transfert et du stockage sur serveur et se synchroniser avec d’autres types de données.

Un grand nombre de montres à visée sportive ou santé offrent maintenant une mesure de l’activité cardiaque pour en dériver un niveau de fatigabilité ou de charge cardiaque lors des entraînements. Il faut savoir que toutes ces montres utilisent des capteurs non pas conducteurs d’électricité mais photopléthysmographiques qui mesurent l’onde de pouls et non exactement l’activité cardiaque. Il en résulte que la précision de mesure de la fréquence cardiaque est correcte, mais que la précision de la variabilité de la fréquence cardiaque reste moins bonne en comparaison d’une mesure de l’activité électrique directe.

La thermorégulation, fonction essentielle avec le maintien d’une température centrale jusqu’à une certaine limite de performance, est un marqueur essentiel à monitorer dans le cadre de missions en ambiance chaude et froide. Les mesures de température corporelle internes sont maintenant réalisées dans le domaine médical par des capteurs pyroélectriques qui détectent les variations de rayonnement infrarouge/IR ou par des capteurs thermopiles infrarouges qui mesurent l’énergie IR et la convertissent en tension, couplés à un algorithme interne qui compense la température ambiante, la distance, la conductivité de la peau ou de la membrane tympanique et la différence peau–température centrale. Les thermomètres à sonde anale thermique étant retirés du marché médical pour différentes raisons, ils restent utilisés pour des mesures de température centrale en œsophagien (monitoring au bloc opératoire par exemple). Ce type de dispositif par IR est facile et rapide à mettre en place, mais nécessite une mesure par un opérateur avec un appareil dont les données restent collectées dans l’appareil et doivent être manuellement récupérées.

Le monitoring continu et autonome de la température corporelle peut maintenant se faire depuis plusieurs années par des gélules électroniques de mesure de température (type e-Celsius ou VitalSense) après ingestion. Il permet une mesure de la température centrale tant que le dispositif reste dans le tractus. La gélule stocke l’ensemble des données qui sont transférées régulièrement sur un dispositif externe par synchronisation. On peut noter en limitations : les premières heures après ingestion, les valeurs restent sujettes à des variations; la nécessité pour le boîtier externe de vérifier régulièrement la présence de la gélule ou son évacuation dans les matières fécales; la nécessité de réingérer une gélule pour maintenir le monitoring. De plus, ce dispositif électronique évacué dans les matières fécales constitue un polluant électronique non négligeable. Ce système permet cependant un monitoring continu, passif, robuste. La technologie du dispositif e-Celsius est maintenant couplée à la brassière textile physiologique d’Equivital pour permettre un monitoring plus complet.

Les dispositifs de mesure de la température centrale dérivée de capteurs mesurant la température cutanée et intégrés dans les vestes ou brassières externes semblent intéressants, mais restent encore à valider.

La quantification du sommeil, tout comme la thermorégulation, sont des paramètres essentiels pour comprendre les variations de performances. La somnographie sur le terrain peut être évaluée par les questionnaires de sommeil, la polysomnographie pour raison médicale étant réalisée soit dans un service de médecine du sommeil, soit à domicile avec des dispositifs médicaux incluant plusieurs voies d’enregistrement (cardiaque, respiratoire, activité cérébrale), des capteurs collés (pour l’EEG) ou fixés (par des patchs), ce qui est incompatible avec une utilisation en conditions réelles. Sont néanmoins apparus récemment des dispositifs simplifiés de mesure quantifiée du sommeil beaucoup plus opérationnels sur le terrain. Le dispositif SOMFIT de la société Compumedics permet une mesure quantifiée et validée par rapport à une mesure polysomnographique classique (quantification du sommeil pour un système électroencéphalographique complet), avec un dispositif frontal multicapteurs (EEG, ECG, saturation). Si la quantification du sommeil est validée, le dépistage des troubles respiratoires sous sommeil reste quant à lui à valider. Les dispositifs de type bague (Circular, Oura Ring) sont un excellent compromis également, mais ils ne donnent qu’une quantification indirecte du sommeil (sans enregistrement de l’activité cérébrale), le système bague pouvant être un inconvénient dans les environnements chauds où il provoque le gonflement des doigts la nuit. Tous ces dispositifs nécessitent de passer par une application smartphone dédiée, avec des données hébergées sur les serveurs de ces sociétés, aux normes RGPD, mais sans anonymisation. Enfin, les montres connectées permettent également une quantification du sommeil basée sur la variabilité de l’onde de pouls et la saturation en oxygène ainsi que des données accélérométriques. Les algorithmes ne sont pas connus, les données sont également partagées sur un serveur. Ces montres offrent une bonne quantification de la durée de sommeil, mais restent peu précises pour évaluer la structure du sommeil.

Les dispositifs de mesures des marqueurs biologiques

Les marqueurs biologiques peuvent également être intéressants dans le cadre d’activités requérant un effort physique, ce d’autant plus en ambiance chaude où la mesure du niveau d’hydratation et de la souffrance cardiaque peut venir compléter les données physiologiques et cognitives. Le dispositif i-STAT portable de Abbott permet, par des prélèvements capillaires ou veineux, d’avoir un ionogramme, le gaz du sang (O2 et CO2, pH) et les marqueurs myocardiques en quelques minutes. Cependant, ces dispositifs ne peuvent pas toujours être amenés sur le terrain, les cassettes de mesure ayant une date de péremption. Il n’en reste pas moins que ce laboratoire de biologie portable permet des mesures exhaustives de paramètres biologiques, et que ces données sont stockées dans l’appareil directement et peuvent être imprimées.

La glycémie sanguine est maintenant monitorée en continu dans le cadre médical, par un dispositif de mesure de la glycémie dans le liquide interstitiel, juste sous la peau et non directement dans le sang. Leur fonctionnement repose sur un capteur enzymatique, un microfilament sous-cutané et une électronique d’analyse, associés à un enregistrement sur une application smartphone. Le delta entre les changements de glycémie sanguine et du liquide interstitiel est de 5 à 10 minutes environ. Des capteurs biologiques implantables multi-marqueurs sont en cours de développement et pourraient, à terme, permettre un monitoring en temps réel de marqueurs biologiques. Il existe peu d’études comparatives sur l’exhaustivité de ces dispositifs, mais certaines sont une base intéressante pour faire son choix (Robbins et al. Sensors 2024, Schyvens et al. Sleep Advances 2025).

Les dispositifs de mesures de l’activité cérébrale

La mesure de l’activité cérébrale électrique est utilisée en exploration neurologique depuis plus de 70 ans avec, à ce jour, des abaques sur les motifs électriques normaux et pathologiques. Il s’est imposé comme un outil d’aide médicale important de par le côté fonctionnel de l’examen qu’il permet, notamment pour les diagnostics d’épilepsie, d’exploration de coma, etc. Il n’en reste pas moins que cet examen a également des limites puisqu’il ne mesure que les 2/3 premiers centimètres de cortex et non pas les activités profondes, qu’il a une excellente résolution temporelle (de l’ordre de la milliseconde) mais non pas spatiale (de l’ordre de quelques centimètres carrés ou cubes, à moins de multiplier le nombre d’électrodes par 250 avec le temps de pose associé…). Un certain nombre de laboratoires et de sociétés en font le prochain outil de prise de décision pour remplacer les actions manuelles. Si l’IA permet de mieux réduire les artéfacts sur ces signaux de l’ordre de dizaines de microvolts, relatifs aux mouvements de tête ou du corps, un monitoring continu d’un opérateur sur le terrain sous un casque de protection avec un environnement électromagnétique artéfactuel reste très limitant. De même, mesurer les états émotionnels et encore plus induire des actions requiert des centaines d’heures d’enregistrement et d’entraînements à ce jour.

Dès lors, pourquoi vouloir se passer de nos mains dont les temps de réaction sont de l’ordre de 200 millisecondes, alors qu’une action induite par une analyse en temps réel d’une activité EEG met encore à ce jour plusieurs dizaines de secondes et reste imprécise ?

L’analyse des modulations de l’activité électrique cérébrale globale reste pertinente et l’on peut noter qu’une ancienne startup, Neurokyma, arrivait à mesurer un niveau attentionnel à partir d’électrodes frontales (plus faciles à mettre en place dans un milieu opérationnel).

De même, les mesures par NIRS (Near-infrared spectroscopy) permettent de mesurer le niveau de saturation en O2 de zones cérébrales à partir d’émissions-réceptions d’infrarouge, avec une résolution temporelle un peu plus longue que l’EEG (quelques secondes) et spatiale faible, compte tenu du type d’électrode et de la place disponible sur le scalp. Ce type de mesure est intéressant en recherche, mais reste à ce jour peu opérationnalisable à ce stade pour du monitoring de terrain.

Les dispositifs de mesures des marqueurs d’activité, trajet

La mesure de l’activité globale est intéressante, notamment pour mesurer nos rythmes journaliers, par un capteur actimétrique4, déjà existant dans tous les smartphones. Des bracelets actimétriques robustes, de grande autonomie et avec stockage de données interne, sont disponibles et constituent un marqueur accessible et pertinent pour le monitoring de l’humain (comme Actiwatch).

Certaines montres proposent à la fois une mesure de l’actimétrie globale couplée à un GPS afin de la corréler aux trajets réalisés et à la typologie de terrain. Certains paramètres extérieurs peuvent également être enregistrés (temps extérieur, humidité, vent, etc.). Ces marqueurs d’activité externes sont excellents pour obtenir des données sur l’environnement, mais encore une fois les données brutes restent peu ou pas accessibles et passent par un système de serveur et d’analyse via des algorithmes que nous ne connaissons pas.

Les dispositifs de mesures des interactions sociales

Ce paramètre reste une vraie limitation avec les méthodes classiques utilisant des caméras vidéo associées à des logiciels de tracking et de mesures des interactions (Noldus, etc.), puisqu’il faut installer à demeure des caméras grand angle, stocker une grande quantité de données vidéos brutes puis disposer d’un temps d’analyse long pour quantifier ces interactions. L’IA semble apporter un prétraitement qui réduit les temps d’analyse mais qui reste à être testé. Pour contourner ce problème méthodologique, auquel ils ont été confrontés lors des expéditions DEEPTIME et DEEPCLIMATE, Human Adaptation Institute a développé un capteur individuel de mesure des interactions sociales par technologie BT, associé à une quantification de la prosodie5. Ce dispositif semble prometteur et doit être déployé sur différents terrains afin d’affiner les algorithmes d’analyse associés.

Les dispositifs de mesures multimodales

L’humain étant un organisme complexe, tout comme une machine mécanique, il convient donc de pouvoir coupler plusieurs marqueurs afin d’avoir une quantification plus fine et exacte des niveaux de fatigue, d’hypo- et d’hyperthermie, de charge cardiaque, etc. On peut reciter les vestes ou brassières intégrant des capteurs physiologiques, mentionnées ci-dessus, mais qui ne couvrent aucune évaluation des états mentaux, ainsi que le système EVERYWEAR du CNES/ CADMOS qui mesure l’apport nutritionnel, avec des questionnaires physiologiques et médicaux.

L’algorithme PhysioTrack développé par M. Sébastien Rouquette du CNES permet de prédire ou moduler son allure en course à pied pour éviter le passage en zone anaérobie ou trouver la meilleure allure pour éviter de passer en zone rouge.

Pour toutes ces raisons, la société InMind-VR a développé un dispositif d’évaluation ultra-portable de la cognition, en premier lieu de la fatigue mentale et générale: le système MindBox. Celui-ci couple un questionnaire (évaluation subjective) avec des tests neuropsychologiques corrélés à la fatigue mentale et dont la difficulté peut être modulable selon le seuil de fatigue que l’on souhaite mesurer, un test de fusion rétinienne, excellent marqueur de fatigue neuronale, et, sous peu, une mesure de la posturologie et de la fréquence cardiaque. Ce dispositif a été testé sur un groupe de militaires, sur des opérateurs techniciens dans l’industrie, sur des pilotes et se présente comme un laboratoire de poche très efficace pour récolter des données de façon active par un opérateur au plus près de ses activités de terrain, afin de mieux évaluer la fatigue cognitive et générale et de déployer et valider des contre-mesures suivant les cas d’usage.

Conclusion

Pour conclure, le monitoring des opérateurs dans des environnements de travail souvent contraignants — Défense, aéronautique ou industrie — exige un savoir-faire spécifique pour garantir une rigueur scientifique et la collecte de données exploitables de qualité. Ceci implique de choisir les dispositifs appropriés en amont et de coupler leur utilisation à une interprétation des données, qui ne peut pas reposer uniquement sur des algorithmes non calibrés.

Aujourd’hui, les dispositifs robustes et fiables restent encore peu nombreux, mais ils sont déjà suffisants pour collecter des données et développer des algorithmes capables d’estimer l’état mental des opérateurs, afin de mieux sécuriser leurs missions tout en maintenant des performances de plus en plus exigeantes sur le terrain. Ces mesures nécessitent cependant un engagement actif de ceux-ci. En effet, un monitoring totalement passif reste limité, souvent réduit à un ou deux paramètres comme la fréquence cardiaque, et donc insuffisant pour refléter la complexité et la multimodalité d’un organisme vivant soumis à une grande variabilité intra- et interindividuelle.

Dans un futur proche, l’émergence de capteurs implantables pourrait permettre un suivi multiparamétrique et véritablement passif. Cela soulève néanmoins des questions éthiques majeures et interroge sur les bénéfices attendus pour le temps réel.

Pour l’heure, il est prioritaire de déployer nos technologies et notre savoir-faire actuels sur différents terrains afin de collecter un maximum de données, améliorer les prédictions prémission et optimiser la sécurité et la performance des opérateurs. Le « saint Graal » d’un monitoring totalement passif et intramission reste, pour l’instant, hors de portée ou à construire.

Détecter les états mentaux : l’intelligence artificielle dans le traitement de données neurophysiologiques

Quentin Montardy
PDG InMind-VR, chercheur associé laboratoire VerTex
(Université Caen) et chercheur associé Chaire Gendarmerie ECOT
(Éthique des Crises, des organisations pour les Territoires),
Centre de Recherche de la Gendarmerie Nationale.

Notes

1.

Se référer au chapitre « Terminologie et définitions » de l’article de Charles Verdonk et Marion Trousselard en début d’ouvrage pour la compréhension des acronymes.

+ -

Aujourd’hui, les algorithmes et l’intelligence artificielle (IA) s’immiscent dans tout ce que nous faisons, et nous, dociles, en attendons toujours plus. Tout devient données, et toute donnée devient hypothétiquement prédictive. Notre corps, notre physiologie, nos phénomènes neurobiologiques n’y font pas exception, et l’on attend des entreprises de la tech et autres start-up qu’elles nous proposent des innovations capables de détecter et de prédire nos comportements, nos émotions et nos états cognitifs, même les plus intimes.

Soyons honnêtes avec nous-mêmes : consommateurs, nous ne demandons que ça, même si nous sommes bien conscients que de la réalité au mirage, il n’y a parfois qu’un pas. Alors prenons le temps de savoir dans quelles conditions ces algorithmes peuvent fonctionner, quels pièges il faut éviter pour leur faire confiance, jusqu’où peut aller notre confiance et à quel point la science et la technologie sont alignées avec la demande et le marché.

1. IA : de quoi parlons-nous ?

La moindre des choses, avant de parler d’intelligence artificielle, est de prendre un peu de temps pour définir ce dont nous parlons : tout algorithme permettant d’exécuter des tâches habituellement réservées à l’intelligence humaine peut être considéré comme une IA. Cette définition, incluant pêle-mêle les modèles de régression linéaire, les systèmes experts ou encore les arbres décisionnels, a tenu jusque dans les années 2000, décennie qui a vu l’avènement des réseaux de neurones et du machine learning. Par souci de concision autant que par effet de mode, nous parlerons principalement des réseaux de neurones et des méthodes qui en découlent, tandis que nous laisserons de côté pour le moment les modèles « plus anciens ».

La force de ces modèles tient dans leur tolérance au bruit et dans leur capacité à généraliser à partir de données imparfaites ou incomplètes. Là où un système expert exige une description exhaustive de chaque situation, un modèle d’apprentissage peut inférer des régularités et produire des prédictions fiables même lorsque l’information fournie est partielle. Cela vient avec un coût, car les IA ont besoin de grands volumes de données pour être entraînées.

Mais, paradoxalement, c’est aussi ce qui fait leur force: dans de nombreux domaines, la donnée est devenue abondante. Les sites que nous visitons nous traquent, nos métadonnées nous trahissent et ce que nous écrivons sert à entraîner des modèles. Tout semble transformable en données. À cela s’ajoute la puissance de calcul des ordinateurs, ouvrant la porte à l’analyse de ces volumes massifs. Enfin, l’essor des modèles de langage, dont ChatGPT est le plus célèbre, nous montre à quel point ces technologies peuvent être efficaces. Alors, nous avons naturellement envie d’y croire et nous partageons tous intuitivement l’idée qu’il suffirait d’accumuler de gros volumes de données pour extraire des informations pertinentes sur l’état cognitif des individus.

2. Exploiter des données physiologiques

Recentrons la question : l’exploitation par l’IA de données (neuro)biologiques pour détecter, prédire, voire modéliser des comportements et des états cognitifs. L’objectif est d’exploiter une donnée physiologique pour déterminer avec certitude qu’un individu est, par exemple, en train de perdre sa vigilance, de paniquer ou de dépasser ses capacités de charge cognitive.

Et c’est précisément ici que les difficultés apparaissent. Nous pensons souvent qu’avec suffisamment de données, n’importe quel phénomène peut être modélisé. Pourtant, comme le rappelle Judea Pearl, l’un des fondateurs de la science de la causalité, « les données seules ne constituent pas une science, quelle que soit leur taille et l’habileté avec laquelle elles sont manipulées ». Cette idée est fondamentale : elle rappelle que l’accumulation quantitative ne remplace jamais la compréhension qualitative.

Et dans le domaine de la neurobiologie et du comportement, cette distinction est cruciale. Car les données physiologiques ne sont ni neutres, ni directes, ni univoques ; elles sont toujours contextualisées, polysémiques, spécifiques à chaque individu et traversées par de nombreux biais. Autrement dit, même un océan de données ne suffit pas à dissiper les ambiguïtés propres au vivant. « Plus » ne veut pas dire « mieux », et nous allons passer en revue les principaux éléments expliquant cela.

2.1 La polysémie de la donnée

Commençons par une évidence trop souvent oubliée: dans le vivant, il est rare qu’un événement biologique ait un sens unique. Une donnée physiologique n’est jamais uniquement un message envoyé depuis le centre de commande qu’est le cerveau (ce qui est de plus conceptuellement faux) ; c’est un signal brut qui peut vouloir dire plusieurs choses à la fois. Cette polysémie est l’une des premières sources d’ambiguïté lorsqu’on tente de prédire un état cognitif à partir de mesures biologiques.

Scientifiquement, cela tient au fait que les variables biologiques sont massivement redondantes (par exemple, plusieurs voies cérébrales contrôlent les mêmes effets) et hautement contextuelles. Une même variation peut résulter de mécanismes internes très différents, et l’IA n’a aucun moyen, en elle-même, de distinguer l’un de l’autre: elle se contente d’associer des éléments.

Prenons l’exemple d’une fréquence cardiaque qui augmente: ce signal peut refléter un effort physique, un stress, une émotion positive, de la surprise, de la peur ou même simplement un changement de rythme respiratoire. Même chose pour la conductance cutanée, les micro-mouvements du regard ou les ajustements posturaux: aucun de ces signaux ne porte en lui un sens univoque. Ils sont polysémiques par nature.

Notons que cette réflexion englobe également les données neurophysiologiques (EEG, fNIRS, etc.1), souvent présentées comme des mesures « plus directes », car cérébrales. En réalité, ces signaux ne sont pas magiques : ils reposent soit sur du matériel de recherche puissant mais impraticable sur le terrain (imagerie fonctionnelle par résonance magnétique, magnétoencéphalographie), soit sur des dispositifs plus accessibles (EEG, fNIRS), mais extrêmement sensibles au bruit et aux mouvements, limités uniquement aux régions corticales et incapables de restituer l’ensemble des dynamiques cérébrales que l’on prétend parfois y lire. Ils sont utiles, bien sûr, mais, comme les mesures physiologiques classiques, ils ne sont ni univoques ni suffisants pour déterminer à eux seuls un état cognitif.

Et c’est justement là que les modèles d’IA se heurtent à la biologie : ils ne peuvent pas deviner ce que signifie une donnée si ce sens n’est pas explicité par une autre source. Les données ne « parlent » pas, même si elles sont nombreuses. Une mesure polysémique ne devient pas soudainement un indicateur clair de stress, de vigilance ou de charge cognitive en multipliant les enregistrements. Elle nécessite une interprétation contrainte, un ancrage théorique et un contexte robuste.

La question n’est donc pas seulement « combien de données avons-nous ? », mais « quel sens pouvons-nous leur donner ? ». Et dans le vivant, cette question n’a jamais de réponse simple: elle appelle un cadre et une compréhension fine des mécanismes sous-jacents.

Il est important d’insister sur ce point, car à l’ère de la modernité et de la technologie, de nombreuses entreprises versées dans l’exploitation de la data prétendent maîtriser et comprendre le signal. C’est souvent faux, car la définition des comportements observés (sans parler de la compréhension des mécanismes biologiques sous-jacents) est toujours superficielle.

2.2. Spécificité et variabilité

Si la polysémie complique déjà la lecture des signaux biologiques, la variabilité ajoute une couche supplémentaire d’incertitude. Car un signal physiologique ne se répète jamais exactement de la même manière.

Cette variabilité est une propriété structurelle des systèmes biologiques. Elle se manifeste à plusieurs niveaux: variabilité interindividuelle (deux personnes différentes, même dans un contexte similaire, ne réagiront pas forcément de façon parfaitement identique), variabilité intra-individuelle (la même personne ne réagit pas exactement de la même manière d’un moment à l’autre), variabilité contextuelle (l’environnement modifie la réponse) et variabilité instrumentale (le matériel utilisé et les conditions expérimentales influent sur les mesures).

Mettons le contexte d’enregistrement à part, qui, d’une certaine manière, peut (et doit) être pris en compte lors du traitement de la polysémie. Mettons également la variabilité instrumentale de côté, car elle est traitée dans un autre article de ce numéro. Ainsi, concentrons-nous sur les deux autres cas afin de mieux les définir.

2.2.1. La variabilité inter-individuelle

La variabilité interindividuelle repose sur deux concepts évidents, mais qui, juxtaposés, semblent s’opposer: l’anatomie et la physiologie cérébrale sont organisées de la même manière pour tous les êtres humains. Nous avons tous un cœur, des poumons, et notre cerveau est divisé en lobes. Pourtant, des différences fondamentales existent entre individus, même au niveau cérébral, qui vont conditionner des fonctions ou des réactions physiologiques et comportementales. Ces deux points ne sont pas antinomiques, car même s’il peut y avoir de la variabilité entre les individus, ces variations ne se font que sur une plage limitée de possibilités.

Cela rejoint la problématique de la spécificité du signal et du profil de l’individu : il est impossible de mettre tous les individus dans le même moule, moule qu’il faut connaître par avance avant de développer un algorithme. Ainsi, pour un système efficace, il faut d’abord catégoriser les individus, savoir déterminer leur « profil » ; en définissant bien évidemment d’abord de quels paramètres cognitifs et comportementaux nous parlons et quels profils sont connus.

Ainsi, deux individus, confrontés à un même protocole, avec un niveau de stress identique, peuvent ne pas présenter les mêmes dynamiques de réponse physiologique. Ce qui est une réponse forte chez l’un est une réponse normale chez l’autre. Par exemple, un état de panique peut provoquer chez certains individus une augmentation des constantes physiologiques (battements cardiaques et respiration qui s’accélèrent), les préparant à la fuite, alors que chez d’autres c’est un état de sidération qui prendra le dessus, avec un profil physiologique pouvant être inversé. Ces deux types de comportements de survie coexistent au sein de la population, mais sont différents entre deux individus de manière innée.

Un autre exemple, concernant le mal des transports et la réalité virtuelle, spécialité de nos laboratoires: chaque individu a un profil sensoriel différent. Certains auront une prédominance des afférences visuelles, d’autres une prédominance des afférences vestibulaires. En fonction de ce profil, l’origine et surtout les solutions de remédiation devront être ajustées.

C’est précisément ici que l’intelligence artificielle peut apporter une valeur ajoutée, en apprenant progressivement le profil physio-cognitif propre à chaque individu, au prix toutefois d’une phase d’apprentissage préalable, longue et contraignante, indispensable avant toute exploitation des données en contexte opérationnel.

2.2.2 La variabilité intra-individuelle

À cette diversité entre individus s’ajoute une autre dimension, souvent sous-estimée: nous ne sommes jamais parfaitement identiques à nous-mêmes. Même lorsqu’un individu répète une tâche dans des conditions identiques, ses réponses physiologiques fluctuent légèrement. Cette dynamique interne est inhérente au vivant. Elle est façonnée par les cycles circadiens, les variations hormonales, la fatigue accumulée ou encore la prise éventuelle de substances. Ces influences multiples modulent continuellement la physiologie.

Pour les modèles d’IA, cette variabilité intra-individuelle pose un défi méthodologique important : il devient difficile d’identifier ce qui relève d’un état cognitif spécifique et ce qui reflète simplement les fluctuations normales du fonctionnement biologique, surtout quand on commence à vouloir détecter des phénomènes longs. Cela ne signifie pas que l’IA est incapable de s’adapter à ces fluctuations (au contraire, c’est l’une de ses spécialités), mais cela impose de garder en tête que le signal physiologique n’est pas une mesure fixe : il évolue, même dans un contexte maîtrisé. Prendre cela en compte permet d’éviter de se perdre dans des raccourcis sauvages et donc d’éviter des écueils majeurs.

Qu’il s’agisse de variabilité inter- ou intra-individuelle, cela n’invalide en rien les approches par IA. Cela nous invite simplement à mieux définir les contextes d’utilisation, les paramètres à contrôler et les limites raisonnables de généralisation. La variabilité n’est pas un obstacle rédhibitoire, mais un rappel: pour que l’IA soit pertinente, il faut tenir compte du vivant tel qu’il est, c’est-à-dire dynamique, fluctuant et jamais parfaitement identique d’un instant à l’autre.

2.3 La transférabilité

La transférabilité, c’est l’idée que ce qu’un modèle apprend dans un contexte donné devrait fonctionner dans un autre. Cela désigne la capacité d’un modèle à conserver sa performance lorsqu’on change d’individu, de tâche, de matériel ou de contexte. Or, ces dimensions, dans le domaine du vivant, ne sont jamais anodines. Changer un capteur, introduire une contrainte sensorielle ou cognitive différente suffit souvent à déplacer les réponses physiologiques et cérébrales dans un nouvel « espace » qui n’a plus grand-chose à voir avec celui sur lequel le modèle a été entraîné. Ce déplacement n’est pas un bruit : c’est une modification réelle de l’état interne.

Et c’est encore plus vrai lorsque l’on passe d’un environnement contrôlé (laboratoire, simulateur, cellule d’essai) à un environnement réel. Le terrain n’est jamais une simple version « plus bruyante » du laboratoire. Vibrations, imprévus, interactions sociales, charges opérationnelles, contraintes environnementales, stress ou réelles peurs… autant d’éléments qui modifient la physiologie de fond. Dans un contexte réel, la boue, le vent, le bruit, les odeurs, les responsabilités et les contraintes physiques déclenchent des dynamiques internes que l’on ne peut pas reproduire à l’identique dans un simulateur. Ce n’est pas seulement un niveau de bruit à filtrer : c’est un changement de monde.

Pour l’IA, cela signifie que les régularités apprises dans un environnement spécifique ne se transposent pas automatiquement ailleurs. Le modèle a appris une dynamique propre à un contexte précis, mais rien ne garantit que cette dynamique reflète un principe général. En pratique, un changement de tâche, d’environnement ou de modalité de mesure entraîne souvent une transformation des signaux eux-mêmes, ce qui limite mécaniquement la capacité du modèle à généraliser. Ce n’est pas une faiblesse de l’IA: c’est la conséquence directe de la sensibilité du vivant à son propre contexte.

Cela impose une règle simple: un modèle n’est fiable que dans le périmètre pour lequel il a été conçu. Plus ce périmètre est clairement défini (tâche, matériel, état attendu, population ciblée, contexte d’utilisation), plus le modèle est pertinent. À l’inverse, plus on s’éloigne de ce cadre, plus la prédiction devient incertaine. Là encore, il ne s’agit pas d’un obstacle rédhibitoire, mais d’un rappel indispensable : dans les sciences du vivant, un modèle ne peut généraliser qu’à la hauteur de ce que le contexte lui permet.

3. Un champ de recherche encore à ses balbutiements

3.1. Peut-on et doit-on utiliser des modèles d’IA pour détecter des états mentaux ?

Jusque-là, nous avons mis en évidence plusieurs propriétés fondamentales du vivant qui compliquent l’usage naïf de l’IA: la polysémie des signaux physiolo- giques, leur variabilité inter- et intra-individuelle et la difficulté de transférer un modèle d’un contexte d’enregistrement contrôlé vers un contexte réel. Aucun de ces points, si on les prend en compte avec soin, n’invalide l’utilisation de l’IA; ils décrivent simplement la nature même des processus biologiques : dynamiques, fluctuants et profondément dépendants du contexte et de l’environnement. Autrement dit, l’état cognitif et les indicateurs physiologiques, cérébraux et comportementaux ne sont pas des données univoques, mais doivent être traduits en fonction d’un contexte d’acquisition.

Ces caractéristiques ne doivent pas décourager l’usage de l’IA, mais elles montrent clairement que la promesse des prédicateurs de la data science, qui annoncent qu’il suffit d’accumuler beaucoup de données pour déterminer n’importe quel état mental dans n’importe quelle condition, ne peut pas être honnête. Dans les sciences du comportement et de la cognition, la quantité ne remplace pas la qualité; c’est même plus grave, car il faut souvent les deux !

Mais finalement, cela signifie-t-il qu’il ne faut pas utiliser d’IA pour traiter des données biologiques ? Pas du tout, mais cela signifie que, si on le fait, il faut bien s’y prendre et garder en tête les limites de ces technologies. Utiliser l’IA pour analyser des données biologiques peut s’avérer extrêmement puissant, à condition de respecter certaines étapes fondamentales.

La première consiste à définir avec précision l’état mental d’intérêt. Un état cognitif n’existe jamais « dans l’absolu »: il doit être explicité, opérationnalisé, contextualisé et relié à des mécanismes cognitifs, neurobiologiques et physiologiques connus.

Ensuite, il faut être capable de provoquer cet état de manière contrôlée, dans plusieurs contextes, afin d’obtenir une donnée cognitive suffisamment « pure » pour permettre au modèle d’apprendre ce qui doit l’être.

Le choix du modèle vient ensuite, mais ne peut jamais précéder la compréhension neuroscientifique du phénomène. Certaines architectures tolèrent mieux la variabilité, d’autres capturent plus finement les dynamiques lentes ou distribuées. Mais aucune ne remplace un protocole rigoureux et une définition claire de ce que l’on cherche à modéliser.

Enfin, il faut aussi savoir rester humble : tous les états mentaux ne se modélisent pas ou ne peuvent pas être entièrement capturés par des mesures physiologiques ou cérébrales. Certains, si ce ne sont tous, sont composites : ils émergent de multiples systèmes cérébraux et ne peuvent être réduits à une seule source, à un seul signal. Prenons par exemple l’engagement ou la motivation, des états mêlant anticipation, attention soutenue, valeur accordée à la tâche, apprentissage et système de la récompense, projection vers un objectif et activation émotionnelle. Aucune quantité de données ni aucun capteur isolé, qu’il soit cardiaque, oculaire ou électroencéphalographique, ne peut en restituer toute la dynamique. Des algorithmes bien construits peuvent en approcher une signature, mais seulement si l’on accepte qu’on ne capture qu’une facette de cet état riche et multidimensionnel.

Pour conclure cette partie, il apparaît que les algorithmes d’intelligence artificielle peuvent contribuer de manière pertinente à la détection des états mentaux, dès lors qu’ils s’inscrivent dans une démarche rigoureuse et non dans une approche reposant uniquement sur la volumétrie des données, sur le « big data ».

Si l’on abandonne l’idée que « des données en masse » suffisent, si l’on introduit la neuroscience dès les premières étapes de construction du modèle, si l’on contextualise les états mentaux, si l’on recueille les données dans plusieurs environnements et si l’on choisit des architectures adaptées à la nature du signal, alors oui: l’IA devient non seulement possible, mais robuste, utile et pertinente. Elle ne fera pas tout, elle ne dira pas tout et elle ne remplacera jamais la compréhension scientifique des phénomènes cognitifs étudiés. Mais utilisée avec méthode et avec un cadre solide, elle devient un outil puissant, capable d’apporter une valeur réelle, mesurable et reproductible, même dans des environnements complexes.

3.2. Quand l’IA devient aveugle, et nous avec

Nous pourrions conclure ici en affirmant simplement que l’IA est capable de faire le travail. Et c’est vrai: la détection d’états mentaux est du domaine du possible, et les progrès récents montrent qu’il existe un potentiel considérable, même s’il reste un très long chemin à parcourir. Mais une problématique conceptuelle essentielle demeure, et elle dépasse la question de la performance: l’utilisation de modèles d’IA nous rend à la fois aveugles et dépendants.

Un modèle d’intelligence artificielle moderne, en particulier lorsqu’il s’appuie sur des architectures profondes, est une véritable boîte noire. Il fournit un résultat sans expliciter son raisonnement interne : quelles variables ont pesé, quels signaux ont été ignorés, quels motifs ont été considérés pertinents. Or nous venons d’examiner plusieurs raisons pour lesquelles ces modèles pourraient se tromper (polysémie, variabilité, etc.), et la liste pourrait s’allonger. Sauf que lorsqu’un algorithme commet une erreur, il le fait avec aplomb, avec le charisme propre à la machine dont la logique froide l’emporterait sur l’erreur humaine, et on le croit. Or, si l’humain peut se tromper, un réseau de neurones le peut aussi. Rien ne nous permet ni de détecter l’erreur ni de comprendre ce qui a conduit une IA à cette mauvaise conclusion.

D’où l’importance croissante d’un champ aujourd’hui central : l’IA explicable, ou Explainable AI (XAI). L’objectif de cette discipline est d’ouvrir, au moins en partie, la boîte noire. Elle cherche à construire des méthodes capables d’indiquer quelles caractéristiques du signal ont influencé la décision, d’identifier si un modèle s’appuie sur un motif physiologique robuste ou sur un artéfact, et de détecter les cas où l’algorithme « hallucine ».

Ces outils progressent, mais ils posent encore trois défis majeurs :

• Ils peuvent expliquer comment le modèle a décidé, mais rarement si cette décision repose sur un principe valable.

• Ils identifient les variables influentes, mais le « pourquoi » (les mécanismes physiologiques sous-jacents) reste du domaine du savoir humain.

• Ils restent sensibles au contexte: une explication valable en laboratoire peut devenir obsolète sur le terrain.

C’est pourquoi d’autres voies doivent être explorées en parallèle, des voies où nous, humains (scientifiques, formateurs, voire opérateurs), reprenons une part du contrôle et où l’on revalorise la compréhension de la donnée physiologique et comportementale, et où l’IA n’est pas une fondation à laquelle on s’abandonne, mais un outil qui nous accompagne. Car personne n’a intérêt à confier la sécurité, la santé ou la vie d’autrui à un modèle opaque et contextuellement fragile. L’enjeu n’est donc pas de renoncer à l’IA, mais de l’intégrer dans un cadre rigoureux, où elle apporte de la puissance analytique sans jamais retirer la maîtrise humaine.

Dans plusieurs laboratoires appliqués, civils comme militaires, cette démarche hybride s’installe déjà: mesures multimodales, protocoles neuroscientifiques contrôlés, tâches réalistes et analyse experte en amont de tout traitement automatique. Plusieurs équipes spécialisées montrent qu’un modèle n’est robuste que lorsque la compréhension fine du signal, la maîtrise du contexte et la connaissance des mécanismes cognitifs guident sa conception. Dans le secteur privé, certaines structures issues de la recherche académique (notamment la start-up française InMind-VR, engagée dans la mesure objective de la fatigue, du stress ou de la charge cognitive en environnements réels) s’inscrivent dans cette logique méthodologique: l’algorithme n’y est pas une fin en soi, il repose sur des fondements scientifiques et opérationnels, et l’IA y est présentée comme un outil d’aide, jamais comme un substitut à l’humain et à sa compréhension. Une telle approche suppose d’ouvrir la visualisation du signal et de renforcer les compétences des opérateurs, afin que les modèles viennent en appui d’une expertise préexistante. Car, si la donnée physio-cognitive devient un enjeu central, n’est-il pas légitime de former le personnel clé à la compréhension du signal et des algorithmes qui le traitent, afin de garantir que le contrôle reste pleinement du côté de l’humain ?

4. La fonction : au cœur de l’architecture des systèmes

4.1. Mais finalement, à quoi ça sert ?

S’il faut remettre l’humain au centre du jeu, alors il faut commencer à répondre à la question que personne ne pose directement : dans quels cas d’usage l’exploitation des données cognitives est réellement pertinente. Autrement dit, ce n’est pas de la capacité technologique dont nous parlons là, mais de la fonction des technologies, de leur utilité. À quoi ces technologies servent-elles concrètement, pour qui, pour quels usages et avec quelle valeur ajoutée opérationnelle? Tant que ces questions demeurent sans réponses claires, le risque est grand de développer des dispositifs sophistiqués sans finalité clairement définie ou dont l’utilité reste marginale. En d’autres termes, on remonte la chaîne dans le sens logique: on explicite l’intérêt et le cas d’usage avant de construire le cahier des charges et avant de développer la technologie.

4.2. De la haute valeur unitaire à l’usage massif : ou pourquoi le nombre change la nature du problème

Il existe bien des contextes où la pertinence de ces approches apparaît claire. C’est le cas des environnements à très fortes contraintes cognitives et à très haute valeur unitaire, c’est-à-dire avec un nombre d’opérateurs limité, comme l’aéronautique, par exemple. Dans un avion de chasse, le pilote est soumis à une charge mentale élevée, à des contraintes temporelles fortes, à des environnements informationnels denses et à des enjeux de sécurité critiques. L’adaptation dynamique des interfaces homme-machine à l’état cognitif, attentionnel ou physiologique de l’utilisateur constitue alors un levier potentiel d’amélioration de la performance, de la sécurité et de la robustesse opérationnelle.

Dans ces contextes, il est cohérent d’envisager des technologies lourdes, coûteuses et méthodologiquement exigeantes. L’effort de développement, d’intégration et de validation est justifié par la valeur et le coût des systèmes concernés, par le niveau d’exigence opérationnelle et par le caractère stratégique des missions. Il est également justifié par la possibilité de travailler à une échelle individuelle, en caractérisant finement les profils cognitifs, les stratégies attentionnelles et les modes de fonctionnement propres à chaque opérateur. La personnalisation n’est pas seulement possible, elle est pertinente.

Ces cas d’usage constituent en quelque sorte des situations limites, où l’investissement technologique, méthodologique et humain trouve un sens immédiat. Ils illustrent ce que peuvent apporter les approches basées sur la physiologie et la cognition lorsqu’elles sont intégrées dans un cadre strict, avec un objectif fonctionnel bien défini. Ils montrent également que la question n’est pas de savoir si ces technologies peuvent être utiles, mais dans quelles conditions cette utilité est réelle, mesurable et durable.

En revanche, ce modèle ne peut pas être transposé tel quel à des populations nombreuses. Dès que l’on quitte le cadre de l’opérateur hautement spécialisé pour entrer dans celui de la masse, la nature du problème change profondément. Les contraintes budgétaires, logistiques, organisationnelles et humaines imposent des solutions standardisées et faiblement individualisées. Il n’est ni réaliste ni soutenable d’envisager, à grande échelle, des dispositifs coûteux, des protocoles complexes et des modèles finement ajustés à chaque individu.

Ce déplacement vers des usages de masse ne concerne d’ailleurs pas uniquement le monde militaire. Il est déjà à l’œuvre dans le grand public, où les technologies physiologiques se diffusent rapidement. Capteurs portables, applications de suivi et objets connectés se multiplient, portés par l’amélioration continue des technologies de captation, des capacités de calcul et des modèles mathématiques. Même s’il est raisonnable de penser que ces technologies gagneront en précision et en robustesse dans les années à venir, il est sain de reconnaître qu’elles génèrent pour le moment plus de bruit que d’information.

4.3. Vers une maturité méthodologique

Pour autant, cette progression technologique ne suffira pas à elle seule à produire du sens. On observe déjà les limites d’une approche essentiellement guidée par la donnée, où l’on collecte et modélise sans définir clairement ce que l’on cherche à mesurer. L’amélioration des capteurs et des modèles ne remplace pas la nécessité de définir les phénomènes d’intérêt.

Il est probable que les prochaines années voient un rééquilibrage. Non pas un recul de la technologie, mais un retour plus marqué des approches scientifiques et méthodologiques. Définir précisément les états mentaux et les dynamiques cognitives redeviendra central. Cela impliquera de formuler des hypothèses, de construire des protocoles et de contrôler les contextes.

Dans ce mouvement, on peut anticiper l’émergence de méthodes et de chaînes de traitement standardisées, permettant de réduire les coûts de développement et de concentrer l’effort sur la définition des cas d’usage. La donnée ne serait plus seulement accumulée, mais bien définie, qualifiée et organisée, et les modèles (éprouvés, validés) construits pour répondre à des cas d’usage spécifiques aux limites claires.

4.4. L’individu comme capteur : vers des systèmes collectifs

Les améliorations futures ne viendront probablement pas uniquement de nouvelles technologies, mais d’un recentrage sur le contexte d’acquisition et l’usage réel des systèmes. Si l’on se projette dans un usage massif, on peut imaginer que le groupe devienne en partie son propre contexte, permettant au monitoring de gagner en robustesse.

Ainsi, on peut envisager que des dispositifs intègrent progressivement une logique collective. Plutôt que de considérer chaque opérateur indépendamment, les systèmes pourraient croiser les informations issues d’individus partageant un même environnement. La cohérence ou la divergence des signaux deviendrait une source d’information contextuelle. L’interprétation ne reposerait plus uniquement sur un état individuel, mais sur une dynamique de groupe. Cette inférence collective permettrait de détecter plus tôt des phénomènes partagés, comme une fatigue d’équipe, une surcharge cognitive ou une exposition environnementale. Une surcouche algorithmique distribuée ajusterait dynamiquement l’évaluation de l’état d’un individu en fonction de celui de ses voisins. La décision deviendrait probabiliste et contextuelle, fondée sur un état collectif plutôt que strictement personnel.

Le bénéfice attendu est une meilleure robustesse des interprétations, le groupe agissant comme un filtre informationnel permettant de distinguer ce qui relève d’une variation individuelle de ce qui relève d’un phénomène commun. Le monitoring évoluerait ainsi vers une lecture systémique des états humains en interaction. Cette évolution implique toutefois un glissement conceptuel important. L’individu ne serait plus seulement l’objet de la mesure, mais un élément d’un capteur collectif. De telles approches, déjà explorées dans d’autres domaines de capteurs distribués, soulèvent des questions méthodologiques et éthiques qu’il est nécessaire d’anticiper. Les risques de propagation d’erreurs, de biais collectifs ou de surveillance excessive, ainsi que la tentation de réduire l’individu à un simple capteur de son environnement, imposent une réflexion sur les cadres d’usage.

4.5. Le verrou politique et industriel

On comprend bien que, avec la spécification des algorithmes et leur spécialisation pour répondre à des usages précis, la chaîne méthodologique qui permet de les développer cesse d’être un pur choix technique.

Les bases de sujets utilisées pour entraîner les modèles, les contextes expérimentaux choisis, les variables retenues et les scénarios étudiés orientent directement la pertinence des résultats. En effet, les systèmes sont calibrés pour une population donnée, dans un environnement donné, avec des problématiques identifiées : pour prendre un cas concret proche du monde militaire, un algorithme conçu pour une population de fantassins d’une puissance étrangère ne sera pas nécessairement efficace pour les forces françaises, car les populations elles-mêmes diffèrent dans leurs caractéristiques, leurs entraînements ou les types d’opérations auxquels elles font face. Ce biais n’est pas un défaut ; il est la condition même de la pertinence locale. Un algorithme utile est un algorithme adapté à sa fonction.

Un modèle développé pour une population particulière, dans un pays donné et pour des usages spécifiques, conserve-t-il sa validité une fois transposé ailleurs ? L’importation d’un algorithme conçu dans un autre contexte peut produire un faux sentiment de robustesse: le système fonctionne techniquement, mais sa calibration implicite ne correspond plus à la réalité de ses utilisateurs. Par implicite, on peut entendre que chaque étape de la méthodologie ayant conduit à sa conception, depuis l’accumulation des données jusqu’à l’entraînement du modèle, peut diminuer la pertinence du résultat. Parfois beaucoup, parfois très peu, mais ce n’est jamais innocent.

La question devient alors celle de savoir s’il est raisonnable d’« acheter sur étagère » un algorithme développé dans un autre pays, avec tout son bagage méthodologique, pour le transférer vers les forces françaises.

Ces enjeux ramènent directement à la question mainte fois débattue de la gouvernance des données et des modèles. Les systèmes de monitoring reposent sur des bases de données qualifiées, des métadonnées contextuelles et des pipelines méthodologiques jalousement gardés. Qui possède ces données ? Qui en contrôle l’accès, l’usage et l’évolution? Qui définit les populations de référence et les normes implicites qu’incarnent les modèles ? Qui choisit le modèle le plus adapté, et pourquoi? La dépendance à des fournisseurs extérieurs, à des plateformes étrangères ou à des standards imposés pose des questions de souveraineté technologique qui ne peuvent être dissociées de la performance des systèmes.

Le verrou n’est donc pas uniquement technologique. Il est organisationnel, industriel et politique. Les choix méthodologiques incarnés dans les algorithmes traduisent une vision de l’utilisateur, du contexte et de la norme. À mesure que ces technologies s’intègrent dans des environnements critiques, il devient indispensable de traiter ces questions en amont, en parallèle du développement technique. La robustesse des systèmes futurs dépendra autant de la qualité de leur gouvernance que de la sophistication de leurs capteurs ou de leurs modèles.

En définitive, la question n’est pas de savoir si ces technologies existeront (elles existent déjà), mais de prévoir dans quel cadre elles seront pensées, construites et gouvernées. Ces systèmes doivent rester des outils au service de l’humain, destinés à augmenter sa compréhension et sa capacité à extraire du sens à partir de l’information disponible, et non à l’appauvrir en le rendant dépendant ou passif face à la machine. Ils doivent également s’inscrire dans un cadre éthique clair, où l’individu n’est jamais soumis à une froide logique instrumentale. C’est à cette condition que le monitoring cognitif pourra devenir un outil maîtrisé plutôt qu’une technologie subie. Son avenir dépendra alors moins de la puissance de calcul ou de la qualité des capteurs que de notre capacité à en définir les usages, les limites et la responsabilité.

VIII Partie

Les enjeux internationaux des neurosciences

L’action des neurothechnologies sur les capacités cognitives du soldat au combat : dimension éthique et juridique

Christian Byk
Juge honoraire à la Cour d’appel de Paris, représentant de la France
au Comité intergouvernemental bioéthique de l’UNESCO.

Notes

1.

Carl von Clausewitz, De la guerre, Paris, Perrin, 1999, p. 46 ; Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, 7e éd., Paris, Economica, 2011. Hervé Coutau-Bégarie définit la stratégie comme « une dialectique des intelligences dans un milieu conflictuel » (Traité de stratégie, 7e éd., Paris, Economica, 2011).

+ -

2.

rédéric Canini, Marion Trousselard, « Implications de l’augmentation cognitive », Inflexions, 2016-2 (n° 32), p. 57-72.

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3.

Idem.

+ -

4.

Idem.

+ -

5.

Ibid.

+ -

6.

Ce terme désigne la communauté formée par le Centre de recherche Saint-Cyr Coëtquidan, la Direction générale de l’armement, les armées et l’industrie.

+ -

7.

Emmanuel Gardinetti, « L’augmentation des fonctions cognitives et émotionnelles du soldat en questions », Revue Défense Nationale, 2017-HS1 (n° Hors-série), p. 85-95.

+ -

8.

Bernard Barrera, « Besoins et perspectives de l’augmentation des capacités du combattant », Revue Défense Nationale, 2017/HS1 (n° Hors-série), p. 9-16.

+ -

9.

Marion Trousselard, « Regards psychologiques sur les modalités écologiques d’amélioration de l’homme sous contrainte », Revue Défense Nationale, 2017/HS1 (n° Hors-série), p. 96-105.

+ -

10.

Emmanuel Gardinetti et Marc Dehondt, « Illustration des pistes d’évolution du soldat », Revue Défense Nationale, 2017/HS1 (n° Hors-série), p. 106-112.

+ -

11.

Christian Colas et Jean-Michel Le Masson, « Résilience du soldat augmenté », Revue Défense Nationale, 2017/HS1 (n° Hors-série), p. 217-220 ; Arnaud Planiol, « Améliorer la résilience psychologique des combattants et de leurs familles. Pour une prévention permettant de limiter l’impact psychologique d’un traumatisme et/ou de faciliter le rétablissement », Études de l’IRSEM, n° 61, novembre 2018.

+ -

12.

David Pappalardo, « La guerre cognitive : agir sur le cerveau de l’adversaire », Le Rubicon, 9 décembre 2021, [en ligne].

+ -

13.

Elise Vincent, « Gagner la guerre avant la guerre : nouvelle stratégie de l’armée française », Le Monde, 5 octobre 2021, [en ligne].

+ -

14.

Bernard Claverie, « Cognitive Warfare – Une guerre invisible qui s’attaque à notre pensée », dans Jean-François Trinquecoste (dir.), Faut-il s’Inquiéter ?, Éditions de l’IAPTSEM, 2024, p. 89-115.

+ -

15.

Idem.

+ -

16.

C’est le « syndrome de La Havane » : en 2016, plusieurs employés de l’ambassade américaine à Cuba auraient, en fait, été victimes d’une altération cérébrale par émission de rayonnements afin de limiter leurs possibilités de concentration et de décision.

+ -

17.

« Cambridge Analytica » s’est retrouvée en 2018 au cœur d’un scandale mondial pour avoir organisé l’« aspiration » des données personnelles de 87 millions d’utilisateurs de Facebook dans le but de cibler des messages favorables au Brexit au Royaume-Uni et à l’élection de Donald Trump aux États-Unis en 2016.

+ -

18.

Cf. note 14, p. 107.

+ -

19.

Alonso Bernal, Cameron Carter, Ishpreet Singh, Kathy Cao, Olivia Madreperla, Cognitive warfare, Baltimore (MD, USA), NATO et Johns Hopkins University, 2020.

+ -

20.

Bernard Claverie et Baptiste Prébot, La guerre cognitive de bas niveau : la guerre des cerveaux, London (UK), ISTE OpenScience – Published by ISTE Ltd., 2024, p. 67.

+ -

21.

Idem., p. 68.

+ -

22.

Ibid., p. 70.

+ -

23.

Cf. note 20, p. 70-71.

+ -

24.

Cf. note 20, p. 71

+ -

25.

Par opposition aux actions dites de « haut niveau », qui visent à transformer les groupes et entraînent des conséquences sur les individus.

+ -

26.

Cf. note 20, p. 73.

+ -

La guerre est autant une question d’action que d’intelligence. Elle implique le cerveau humain dans l’élaboration de la tactique du combattant et de la stratégie du chef militaire, dont la finalité est de vaincre l’ennemi. C’est pourquoi Clausewitz la définit comme un « acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté »1.

Dans cette logique, l’outil neurotechnologique implique, dans sa mise en œuvre sur le terrain, la recherche d’une adéquation avec les objectifs stratégiques et tactiques. Il doit respecter le cadre éthique et juridique qui s’impose tant à l’usage des moyens techniques qu’aux buts de guerre.

I. La recherche d’une adéquation entre les outils neurotechnologiques et les objectifs de guerre

L’acquisition de la puissance militaire dérive de la capacité à maîtriser les technologies nouvelles tant dans le domaine de la recherche et du développement que dans l’élaboration d’une société techno-industrielle de niveau international. Parmi celles-ci, les neurotechnologies qui permettent d’agir sur le fonctionnement du cerveau et du système nerveux peuvent répondre à des objectifs d’ordre militaire. Elles peuvent augmenter les fonctions cognitives et émotionnelles de ses combattants et amoindrir les capacités des troupes adverses.

A) L’augmentation des capacités cognitives et fonctionnelles du combattant

Les possibilités d’augmenter les capacités cognitives du combattant interrogent sur les priorités à donner à la mise en œuvre des neurotechnologies ainsi que sur la méthodologie de sélection des fonctions auxquelles elles pourraient s’appliquer.

1) Les performances cognitives concernées en situation opérationnelle

a) Définir au préalable la notion d’augmentation cognitive au regard de la situation spécifique du soldat.

– « L’augmentation des performances cognitives peut se définir comme une extension […] des capacités génériques de traitement de l’information par une action interne ou externe sur un ou plusieurs processus impliqués. L’expression visible est alors comportementale, une performance »2. Compte tenu de l’existence de tâches simples et de tâches complexes, « la capacité cognitive unitaire se juge alors au regard de normes établies à partir de la distribution statistique des performances cognitives mesurées dans une population aux caractéristiques sociodémographiques identiques »3.

– Par ailleurs, les soldats représentent une catégorie spécifique d’individus entraînés avec une capacité optimisée à exercer une tâche en situation de stress. « Dès lors, deux logiques s’affrontent: développer des performances exceptionnelles s’exprimant en situation de calme psychique mais induisant potentiellement une extrême fragilité en situation de contrainte, ou développer une résistance de l’individu à la contrainte quel que soit son potentiel »4.

b) Diversité des scénarios liés aux compétences du militaire et optimisation cognitive.

– D’un point de vue médical, le spectre des possibilités est large, mais son utilisation doit être appréciée au vu des besoins […]. En outre, certains facteurs bénéfiques sont antérieurs au temps militaire : « l’éducation de base équilibrée… est un prérequis pour que les soldats aient, sous la contrainte, une grande stabilité émotionnelle ainsi que la capacité d’une réflexion aussi sereine que possible permettant de porter un jugement équilibré sur les actes à conduire ».

– Par ailleurs, « l’entraînement aux processus de créativité adaptative [offre la capacité] de renforcer les fonctions exécutives ». De même, l’utilisation d’interfaces homme-machine « permet d’entraîner les personnels et d’améliorer leurs réponses dans des situations peu probables ». Enfin, il faut prendre en compte la recherche d’une intelligence collective qui peut conduire « jusqu’à ne plus considérer les individus mais les fluctuations comportementales du groupe »5.

2) Comment déterminer les fonctions qui devraient bénéficier de l’outil neurotechnologique ?

Dans le cadre des travaux menés par la communauté Défense6, des fonctions à « cibler » prioritairement ont été analysées7.

– Ce travail a mis en exergue 12 fonctions dont les 4 premières – l’analyse de la situation, la gestion du stress, la perception de l’environnement et la récupération physique et mentale – correspondent à la perception de l’État-Major de l’armée de Terre8. Des pistes de solutions ont, par ailleurs, été regroupées dans 5 familles ayant les meilleurs scores et portant sur :

a) l’apprentissage, b) la gestion de l’intensité du stress, c) le filtrage et l’adaptation de l’information pour sélectionner les éléments pertinents pour l’action en cours, d) l’amélioration de la perception de l’environnement et e) l’élaboration de la représentation qui en découle.

– Une contribution médicale9 concluait que les techniques de gestion du stress étaient peu employées, ayant une influence sur l’amélioration de la perception de l’environnement, la compréhension de la situation tactique ainsi que la prise de décision. En revanche, « des techniques relevant de l’entraînement mental comme le recours à un processus de gestion des objectifs ou à l’imagerie mentale sont aujourd’hui possibles avec l’aide de la technologie. L’administration d’impulsions électriques au niveau de certaines régions cérébrales peut [ainsi] permettre de réduire l’anxiété »10.

Néanmoins, si améliorer la résistance psychologique du combattant11 est une chose, affaiblir celle de son ennemi en est une autre.

B) L’altération des capacités cognitives adverses

« La guerre cognitive vise à altérer directement les mécanismes de compréhension du monde réel et de prise de décision pour déstabiliser ou paralyser un adversaire… elle vise à agir sur le cerveau de l’adversaire puisque c’est là que s’y gagnent les guerres, y compris « avant la guerre » »12.

1) La guerre cognitive : « gagner la guerre avant la guerre »13
L’importance de cet aspect pose des questions encore non résolues dans les pays occidentaux quant à une volonté d’engagement total dans ce nouveau type de guerre. L’informatique d’influence y est ainsi devenue une priorité des armées pour combattre les manipulations de l’adversaire14.

Il s’agit d’un nouveau type de guerre pour deux raisons :

– « Elle est une démarche agressive utilisant de manière rationnelle et précise les connaissances des sciences cognitives, modifiant les informations et utilisant les nouvelles technologies pour agir sur le cerveau, l’intelligence et la pensée »15. Elle peut agir directement sur le cerveau16, créer une dépendance numérique, voire agir sur l’organisation sociale17.

– Son champ de bataille n’est limité ni dans le temps ni dans l’espace et elle ne crée en principe ni victimes directes, blessés ou morts. En s’attaquant aux individus, militaires ou non, comme aux institutions, elle déstabilise les modes de pensée et d’action des militaires. En temps de guerre « classique », sa dimension cognitive vise à « la dégradation des conditions de la prise de décision […] en détruisant le plus possible le soutien public à la guerre et […] en s’attaquant notamment à l’imaginaire et l’espoir »18.

Dès lors, comment appliquer cette analyse au champ de bataille où s’affrontent des combattants ?

2) La guerre cognitive et le champ de bataille :

La guerre cognitive pose un défi majeur: est-il possible de la distinguer du temps de guerre, compris comme une action militaire, et quel rôle les neurotechnologies peuvent-elles jouer pour affaiblir l’ennemi ?

a) Comment définir la guerre cognitive au regard du champ de bataille ?

– Pour les uns, la guerre cognitive constitue une stratégie qui vise à influencer une population cible et son gouvernement afin d’orienter sa politique et de déstabiliser ses institutions. Les opérations psychologiques s’intègrent parfaitement dans la guerre de l’information et dans la guerre d’influence19. Ainsi, le champ de bataille ne devient qu’un élément de diffusion d’une opération de désinformation et de démoralisation réussie.

– À l’inverse pour d’autres, « la base de la guerre cognitive est d’essence individuelle [de sorte] que les conséquences attendues sont, d’une part, l’altération des capacités cognitives et, d’autre part, la mise à disposition des esprits des individus pour l’action informationnelle ou psychologique »20. Ce ne sont donc pas les effets sur la société qui se propagent aux individus, mais les effets collectifs sont la conséquence de l’altération des comportements individuels.

Cette dernière approche semble être celle des milieux militaires occidentaux qui mettent en avant le concept de militarisation des neurosciences afin d’emporter une supériorité cognitive et de protéger les cerveaux contre de nouvelles tactiques et procédures21.

b) Le rôle possible des neurotechnologies pour affaiblir l’ennemi sur le champ de bataille

– « Le principal objectif de la guerre cognitive concerne donc, grâce à la convergence des TIC, de l’IA et des NBIC, la modification des aptitudes du cerveau, à des fins d’altération du comportement, de l’esprit et de la façon, voire de la capacité, de penser »22. « Or [selon les experts] c’est facile; l’atteinte de chacun des processus cognitifs altère la pensée et handicape le comportement, soit en « en-moins », soit en « en-plus », soit en inexactitude, fausseté ou illusion »23.

– Les conséquences cognitiques peuvent ainsi couvrir un large spectre « de l’altération mnémonique … jusqu’à l’induction de déficits neurobiologiques, y compris par l’usage ciblé de techniques invasives telles que la stimulation trans- crânienne directe ou, on le soupçonne, à distance »24.

– Au niveau d’un champ de bataille classique, les actions concernées sont qualifiées de « bas niveau »25 car elles « s’attache[nt] à altérer le cerveau et modifier la pensée d’un ou de plusieurs individus afin d’en attendre des bénéfices directs ou plus globaux au niveau des ensembles humains »26. La cible pourra être aussi bien le personnel d’un poste de commandement que des combattants, la prise de décision des premiers et l’engagement sur le terrain des seconds étant désorganisés par divers dispositifs à radiations, à micro-ondes, à infrasons ou par des lasers…

Les neurotechnologies ne doivent-elles pas alors être considérées comme des armes ? Et dans quelle mesure convient-il de leur appliquer les principes qui régissent les conflits armés? À défaut, d’autres normes peuvent-elles s’appliquer ?

Notes

27.

Il s’agit en particulier du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, de la Convention relative aux droits de l’enfant, du Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés et de la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.

+ -

28.

Notamment la Convention de sauvegarde des Droits de l’Homme, à la lumière de la jurisprudence pertinente de la Cour européenne des Droits de l’Homme, la Charte sociale européenne ainsi que la Charte sociale européenne révisée et les normes du Comité européen pour la prévention de la torture ; la Convention pour la protection des Droits de l’Homme et de la dignité de l’être humain à l’égard des applications de la biologie et de la médecine et ses protocoles additionnels, et la Recommandation CM/Rec (2010) 4 sur les Droits de l’Homme des membres des forces armées (27 févr. 2010) ainsi que la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (7 déc. 2000) et le Manuel sur les Droits de l’homme et libertés fondamentales du personnel des forces armées (OSCE/BIDDH, 2008).

+ -

29.

L’article L. 4121-1 du Code de la défense dispose que « Les militaires jouissent de tous les droits et libertés reconnus aux citoyens. Toutefois, l’exercice de certains d’entre eux est soit interdit, soit restreint dans les conditions fixées au présent livre. »

+ -

30.

Anxiolytiques, antidépresseurs, inhibiteurs de la cholinestérase et stimulants cognitifs.

+ -

31.

La stimulation magnétique transcrânienne (SMT) et la stimulation électrique transcrânienne directe (SETD), qui peuvent être combinées à des logiciels de stimulation cognitive.

+ -

32.

La technique la plus ancienne repose sur l’électroencéphalogramme (neurofeedback EEG). Des électrodes enregistrent l’activité des neurones corticaux sous la forme de diverses ondes de fréquence et d’amplitude variées, qui sont retransmises au sujet via un ordinateur. Conscient de son activité cérébrale, il peut, au fil des sessions, apprendre à la modifier.

+ -

33.

« L’évaluation du rapport bénéfice/risque n’est pas possible actuellement pour les techniques biomédicales utilisées en vue de neuro-amélioration…. Quant aux données à long terme, elles sont inexistantes, compte tenu à la fois du caractère récent de ces techniques et de la difficulté à mettre en place des études épidémiologiques de suivi du phénomène de neuro-amélioration » ; Comité consultatif national d’éthique (CCNE), Avis n° 122. Recours aux techniques biomédicales en vue de « neuro-amélioration » chez la personne non malade : enjeux éthiques, 12 décembre 2013, p. 10.

+ -

34.

Comité international de bioéthique de l’UNESCO, Rapport sur les aspects éthiques des neurotechnologies, UNESCO, 2021, paragraphe 96, [en ligne].

+ -

35.

Installé le 10 janv. 2020.

+ -

36.

Avis portant sur le soldat augmenté, 21 sept. 2020.

+ -

37.

Conseil de l’Europe, Recommandation CM/Rec(2010)4 du Comité des Ministres aux États membres sur les Droits de l’Homme des membres des forces armées, 24 février 2010, [en ligne].

+ -

38.

Renan Livet, « À la confluence de l’éthique et de la sécurité nationale : le cadre juridique des soldats augmentés », Le Village de la Justice, 14 septembre 2023, [en ligne].

+ -

39.

Code de la santé publique, art. L. 1123-15 et s.

+ -

40.

Cf. note 38.

+ -

41.

Cf. supra, note 3, conclusion.

+ -

42.

Cf. supra, note 12.

+ -

43.

Cf. supra, note 14, p. 92.

+ -

44.

Idem.

+ -

45.

Cf. supra, note 16.

+ -

46.

« Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties et, en conséquence, elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord. »

+ -

47.

Olivier Pinard-Legry, « Neurosciences et sciences cognitives : comment se préparer à la guerre des cerveaux ? », Revue Défense Nationale, 2022/HS3 (n° hors-série), p. 58-76.

+ -

48.

Sarah Cassella, « Le droit humanitaire en péril », Vie publique, 18 novembre 2021, [en ligne].

+ -

49.

Camille Faure (dir.) et Rudolph Stamminger, Manuel de droit des opérations militaires, Paris, Direction des affaires juridiques – État-major des armées, ministère des Armées, 2022, [en ligne].

+ -

50.

Protocole additionnel I aux Conventions de Genève du 12 août 1949 relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux, 8 juin 1977, art. 51, § 4 ; Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Étude sur le droit international humanitaire coutumier, règle 11.

+ -

51.

Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Questions et réponses sur les règles de la guerre : Le DIH impose-t-il des limites aux opérations psychologiques ou d’information ?, 20 juillet 2023, [en ligne].

+ -

52.

Conseil des Droits de l’homme des Nations Unies, Torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. Rapport du Rapporteur spécial, doc. A/HRC/43/49, 20 mars 2020.

+ -

53.

« Un conflit armé existe chaque fois qu’il y a recours à la force armée entre États ou un conflit armé prolongé entre les autorités gouvernementales et des groupes armés organisés ou entre de tels groupes au sein d’un État. Le droit international humanitaire s’applique dès l’ouverture de ces conflits armés et s’étend au-delà de la cessation des hostilités jusqu’à la conclusion générale de la paix ou, dans le cas de conflits internes, jusqu’à ce qu’un règlement pacifique soit atteint », Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Chambre d’appel, Le Procureur c. Duško Tadić, Décision relative à l’appel de la défense concernant l’exception préjudicielle d’incompétence, 2 octobre 1995, paragraphe 70.

+ -

54.

Pierre Bourgois, « Introduction. Le soldat augmenté : une complexité en question », Les Champs de Mars, 2021/2 (n° 37), p. 7-24.

+ -

55.

Cf. TPIY, note 45, « Le droit international humanitaire continue de s’appliquer sur l’ensemble du territoire des Etats belligérants ou, dans le cas de conflits internes, sur l’ensemble du territoire sous le contrôle d’une Partie, que des combats effectifs s’y déroulent ou non ».

+ -

56.

Marta Maria Sosa Navarro et Salvador Dura-Bernal, « Human Rights Systems of Protection from Neurotechnologies that Alter Brain Activity », May 2023.

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II. L’emploi des neurotechnologies au regard des normes relatives aux conflits armés et à l’emploi des armes

Ces nouvelles technologies, qui remettent en question la manière dont les conflits armés sont traditionnellement menés, ne sauraient échapper à un questionnement tant éthique que juridique lorsqu’elles sont utilisées au bénéfice du soldat combattant ou, à l’inverse, pour diminuer les capacités de l’adversaire. Deux corpus de normes doivent être pris en considération : celui du biodroit et celui des conflits armés.

A) Les normes relatives au biodroit

Parce que les Droits de l’Homme fixent le cadre de son action, le commandement ne peut ordonner sans limite à ses soldats de devenir « des combattants augmentés », tout comme ces derniers ne peuvent commettre des actes qui iraient à l’encontre des mêmes droits appliqués aux combattants adverses.

1) Les neurotechnologies, outils d’amélioration des performances du soldat

Tant le droit international27 et européen28 que le droit national29 des pays démocratiques reconnaissent aux militaires le bénéfice des Droits de l’Homme. Leur exercice ne peut être limité que dans des conditions fixées par la loi, ce qui inclut les neurotechnologies d’amélioration du combattant.

a) Les outils d’amélioration

Sont concernés des médicaments utilisés en dehors de leur indication thérapeutique30 mais aussi des dispositifs médicaux. Les techniques de stimulation cérébrale transcrânienne non invasives31 permettent une stimulation focale à même de modifier l’activité cérébrale de façon ciblée. Le neurofeedback, quant à lui, diffère de ces techniques dans la mesure où c’est le sujet qui apprend à modifier en temps réel sa propre activité cérébrale, par la connaissance, le plus souvent visuelle, qu’il en a32. Enfin, la stimulation cérébrale profonde est une technique neurochirurgicale invasive qui consiste à implanter des microélectrodes dans des zones cibles situées dans la profondeur du cerveau et à les relier à un stimulateur réglable placé sous la peau.

b) Les interrogations éthiques et juridiques

– Les autorités éthiques se sont inquiétées de l’impossibilité d’évaluer le rapport risque/avantage de ces dispositifs : le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé estimait cette évaluation impossible en l’état33 tandis que le Comité international d’éthique déclarait en 2021 : « il n’existe pas à ce jour de travaux de recherche ni de données qui prouvent la sécurité et l’efficacité de substances pharmaceutiques ou neurotechnologiques non officiellement autorisées dans un contexte médical à des fins d’augmentation ou dans un contexte destiné au bien-être »34.

Créé en 2020, le Comité d’éthique de la défense35, a rendu un avis en date du 21 septembre de la même année sur le soldat augmenté, reconnaissant que le principe du recours à l’augmentation du soldat n’était pas contraire aux valeurs des armées. Il a également appelé à une évaluation des bénéfices/risques, posé le principe du consentement, sauf exception justifiée, et rappelé l’interdiction des pratiques eugéniques ou génétiques36.

– D’un point de vue juridique, nos certitudes sont limitées. Les militaires ont droit au respect de la dignité humaine, au respect du droit à la vie et de la vie privée. Ils ne doivent pas être soumis à la torture et aux traitements inhumains ou dégradants, ont le droit d’être informés au sujet de leur santé et ne pas faire l’objet de discrimination37. Mis à part l’interdiction de la torture et des modifications génétiques, la mise en œuvre de ces droits peut faire l’objet d’exceptions dans les conditions prévues par la Convention européenne des Droits de l’Homme.

S’agissant de l’usage des neurotechnologies, il n’est pas évident qu’il relève de la législation en matière de recherche biomédicale sur la personne38 et, par conséquent, qu’il nécessite l’avis du Comité de protection des personnes – défense et sécurité nationale39. En effet, ces recherches doivent être « organisées et pratiquées sur l’être humain en vue du développement des connaissances biologiques ou médicales »40.

Cet usage étant susceptible de créer des risques pour la santé du soldat, le consentement doit, en principe, être requis. L’articulation entre ce principe et la pratique demande toutefois une réflexion éthique approfondie qui engage le médecin dans un exercice délicat : « l’éthique militaire est ce que se permettent les militaires dans le cadre de leur action en se conformant aux lois nationales et internationales. L’éthique médicale dans la défense est ce que les militaires s’autorisent vis-à-vis d’eux-mêmes afin de ne pas nuire à ceux qui servent dans ce cadre… Leur confrontation réflexive dans un esprit d’ouverture est indispensable pour modeler les limites des actions en s’attachant au respect de la position éthique de chacun des acteurs impliqués »41.

Le questionnement est tout aussi délicat s’agissant de penser l’usage des neurotechnologies comme armes à l’encontre de l’ennemi.

2) Les neurotechnologies, armes à l’encontre de l’ennemi

– La guerre cognitive permet d’« agir sur le cerveau de l’adversaire pour vaincre » de sorte qu’« il est légitime de se demander si [cette action] se distingue des opérations d’influence psychologique »42. Néanmoins, elle s’en est détachée par son recours concret aux neurotechnologies. « Ce ne sont alors plus le comportement des individus ou leurs outils et programmes qui deviennent le moyen et l’objectif des acteurs de la défense ou de l’attaque, mais directement la pensée, ses formes et ses moyens, ainsi que les conditions de l’esprit devenu ainsi la cible »43. Et c’est cela qui constitue la « guerre cognitive », qui comprend trois compartiments : le biologique, qui vise à altérer ou manipuler le fonctionnement du cerveau, le psychologique, qui est celui des conséquences comportementales des influences, et l’action sociale, dont l’objectif est « d’agir sur des individus mais aussi sur des groupes ou des organisations sociales »44.

– Aujourd’hui mieux connue et analysée dans ses pratiques, cette guerre pose une question juridique délicate: peut-elle être qualifiée d’attaque armée? Cela semble être le cas pour les victimes d’une altération cérébrale directe par émission de rayonnements45, qui résulterait de l’usage d’outils neurotechnologiques devenus armes par destination. Dès lors, l’article 5 (alinéa 1) du traité de l’Atlantique Nord46 pourrait être mis en œuvre. Serait-il toutefois opportun de faire connaître à l’ennemi que l’on sait qu’il a été démasqué47 ?

En revanche, le soldat amélioré constitue-t-il en lui-même une arme nouvelle, qui interroge sur l’application du droit des conflits armés ? Ce dernier est-il capable de s’adapter ou est-il, en l’état, un droit en péril48 ?

B) Le droit des conflits armés

Il regroupe le droit de la guerre, le droit humanitaire et le droit de la maîtrise des armements. Aux termes de l’article L. 1111-1 des principes généraux de la défense : « [La France] pourvoit au respect des alliances, des traités et des accords internationaux et participe, dans le cadre des traités européens en vigueur, à la politique européenne de sécurité et de défense commune ». Chaque militaire est tenu d’appliquer ces règles ainsi que le rappelle le Manuel de droit des opérations militaires49.

1) Le droit de la guerre et le droit humanitaire

a) Comme le souligne le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), « en vertu du droit international humanitaire, les attaques qui emploient des moyens et méthodes de guerre qui ne peuvent pas être dirigés contre un objectif militaire déterminé ou dont les effets ne peuvent pas être limités comme le prescrit le droit, sont interdites »50. Il en résulte que les infrastructures civiles sont protégées contre les cyberattaques par les principes du DIH. De plus, l’utilisation de cyberoutils qui se diffusent et qui causent des dommages sans discrimination est interdite.

Sans viser explicitement les neurotechnologies, le CICR rappelle que « le DIH interdit certains types d’opérations psychologiques ou d’information: menaces de violence dont le but principal est de répandre la terreur parmi la population civile… ». « Toutefois, [il observe qu’]avec l’évolution rapide des technologies de l’information et de la communication […] l’ampleur, la vitesse et la portée des opérations […] psychologiques ont considérablement augmenté »51.

b) Quant au soldat ennemi, il doit bénéficier des lois de la guerre, qui posent certaines limites à l’action d’une puissance militaire à son encontre. Ainsi, le droit international humanitaire (DIH) et le droit international des Droits de l’Homme (DIDH) offrent des règles pour la prévention et la répression des actes de torture et autres formes de mauvais traitements, ce qui peut inclure l’utilisation de neurotechnologies52.

La difficulté tient à ce que l’application de ce droit suppose l’existence d’un conflit armé53, ce qui implique de savoir quand ce seuil est atteint. La question est complexe54 lorsqu’elle se pose dans une période de conflits et que les actions cognitives ont lieu en dehors des limites territoriales de l’engagement des forces combattantes55. Si la protection des Droits de l’Homme en matière de neurotechnologies semble être prise en compte tant par le droit interne que par le droit international56, la spécificité des situations de conflit est plus difficilement sujette à l’élaboration de normes précises57.

Notes

57.

Le Conseil de sécurité de l’ONU a tenu une réunion sur le thème « Anticiper l’impact des évolutions scientifiques sur la paix et la sécurité internationales », 21 oct. 2024.

+ -

58.

Protocole additionnel aux Conventions de Genève du 12 août 1949 relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux (Protocole I), 8 juin 1977, art. 51, paragraphe 4.

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59.

C’est Grotius qui, dans son ouvrage « De iure belli ac pacis », publié en 1625, a fait reconnaître la nécessité de « temperamenta belli », de limites à imposer à la fureur des armes. Le Règlement de La Haye de 1907 l’énonce ainsi : « Les belligérants n’ont pas un droit illimité quant au choix des moyens de nuire à l’ennemi », Protocole additionnel aux Conventions de Genève du 12 août 1949 relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux (Protocole I), 8 juin 1977, Commentaire de 1987, article 35, n° 1383.

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60.

Il s’agit respectivement de la Convention sur les armes biologiques et à toxines (CABT) de 1972 et de celle sur les armes chimiques (CAC) de 1993.

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61.

La Russie a déjà utilisé un agent chimique incapacitant comme arme lors de la libération des otages dans un théâtre à Moscou en 2002.

+ -

62.

Alan Backstrom et Ian Henderson, « Émergence de nouvelles capacités de combat : les avancées technologiques contemporaines et les enjeux juridiques et techniques de l’examen prévu à l’article 36 du Protocole I », Revue internationale de la Croix-Rouge, vol. 94, 2012/2363, p. 391.

+ -

63.

Idem.

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64.

William H. Boothby, New Technologies and the Law in War and Peace, Cambridge, Cambridge University Press, Cambridge (Mass., USA), 2019.

+ -

65.

Protocole additionnel aux Conventions de Genève du 12 août 1949 relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux (Protocole I), 8 juin 1977, Commentaire de 1987, article 36, n°1466.

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66.

Idem., n°1470.

+ -

67.

Ibidem., n° 1471.

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68.

Lucas Drayton Bradley, « Regulating Weaponized Nanotechnology: The International Criminal Court Offers a Way Forward », Georgia Journal of International Law and Comparative Law, vol. 41, 2013, p. 723-745.

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69.

Cf. note 65, n°1476.

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70.

Cf. note 16.

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71.

« Active denial system demonstrates capabilities at CENTCOM », United States Central Command.

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72.

Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Guide de l’examen de la licéité des nouvelles armes et des nouveaux moyens et méthodes de guerre. Mise en œuvre des dispositions de l’article 36 du Protocole additionnel I de 1977, Genève, 2006.

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73.

Cf. supra, note 62, Conclusion, p. 399-400.

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74.

Philippe Montocchio, « Avant-propos », dans La guerre cognitique. Première réunion scientifique Cognitive Warfare, Bordeaux, 21 juin 2021, p. VII-VIII.

+ -

75.

Henri Hude, « Réflexions d’éthique sur le soldat augmenté : vers une interdiction conventionnelle ? », dans Le soldat augmenté – les besoins et les perspectives de l’augmentation des capacités du combattant, Paris, Revue Défense Nationale, 2017.

+ -

2) Le droit relatif à la limitation des armements

Se fondant sur le principe d’interdiction d’utiliser des méthodes ou moyens de combat qui ne peuvent être dirigés contre un objectif militaire déterminé58, le DIH limite, voire prohibe, l’emploi de certaines armes59. Il fait également obligation aux parties contractantes de déterminer si de nouvelles armes sont susceptibles d’être soumises à ces limites.

a) Le recours au droit des technologies déjà interdites ou réglementées

En l’état, aucun traité ne concerne spécifiquement les neurotechnologies, mais certaines limitations de l’usage de technologies pourraient cependant viser des applications neuroscientifiques.

– Au regard des dispositions limitant ou interdisant l’usage de certains types d’armes, il convient de s’intéresser aux traités qui réglementent les armes chimiques et biologiques60. En effet, il existe des zones de recoupement entre ces conventions relativement aux agents dits de mi-spectre, comme les toxines et les biorégulateurs, qui rendent nécessaire de réviser la distinction entre armes chimiques et biologiques.

Parmi les produits développés, les agents biochimiques incapacitants constituent des armes non létales influant sur l’activité régulatrice supérieure du système nerveux central (ils entraînent des désorientations, hallucinations, pertes de conscience…61).

Dès lors, « le risque existe que des civils soient “pacifiés” dans des territoires occupés par des produits chimiques inclus dans les distributions de vivres »62. De même, il existe la possibilité que les « souvenirs des atrocités commises [soient] effacés chimiquement lors des briefings après les opérations »63.

– C’est aussi le cas avec le protocole additionnel n° IV à la convention de 1980 sur l’interdiction ou la limitation de l’emploi de certaines armes. Celui-ci affirme qu’« il est interdit d’employer des armes à laser spécifiquement conçues de telle façon que leur seule fonction de combat ou une de leurs fonctions de combat soit de provoquer la cécité permanente chez des personnes dont la vision est non améliorée, c’est-à-dire qui regardent à l’œil nu ou qui portent des verres correcteurs ». Mais l’effet de cette rédaction pourrait être inverse, non celui d’une inclusion de l’interdiction des neurotechnologies, mais, au contraire, celui de leur exclusion au moins partielle. En effet, cette formule laisse la porte ouverte à la possibilité de provoquer la cécité chez les soldats dont la vision serait améliorée.

Toutefois, la limitation ou l’interdiction de technologies nouvelles peut résulter de la disposition générale instituée par l’article 36 du protocole concernant l’évolution des technologies.

b) L’évolution des technologies et le droit64

– L’article 36 du 1er protocole additionnel aux conventions de Genève adopté en 1977 définit les obligations des États face à « la mise au point, l’acquisition ou l’adoption d’une nouvelle arme, de nouveaux moyens ou d’une nouvelle méthode de guerre ». Chaque État partie a ainsi « l’obligation de déterminer si l’emploi en serait interdit, dans certaines circonstances ou en toutes circonstances ».

Autrement dit, « les Hautes Parties contractantes s’engagent à déterminer l’illégalité éventuelle d’une nouvelle arme, aussi bien au regard des dispositions du Protocole que de toute autre règle du droit international applicable, sur la base de l’usage normal qui en est escompté au moment de l’évaluation. Si ces mesures ne sont pas prises, la responsabilité de l’État sera en tout cas engagée s’il y a dommage illicite »65. Mais « un État qui […] constate l’illégalité d’une arme nouvelle ne sera pas tenu pour autant à divulguer cette constatation ».66 Toutefois, « il est bien clair qu’un État ne saurait se doter uniquement d’armes dont l’emploi est normalement interdit sans se mettre en position de violer délibérément, le moment venu, l’esprit et la lettre du Protocole »67.

– Les études réalisées se sont surtout intéressées aux armes automatisées ou autonomes68 mais assez rarement aux neurotechnologies. Cependant, « les experts [ont] évoqué la guerre géophysique, écologique, électronique et radiologique, de même que des dispositifs à radiations, à micro-ondes, à infrasons, à éclairs lumineux, et les lasers »69.

Les armes à énergie dirigée pourraient, par leurs effets sur le cerveau, être considérées comme des neurotechnologies à usage militaire. L’affaire de l’ambassade américaine à Cuba pourrait en être un exemple70. Ce type d’arme non létale se développe car il permet non seulement une « escalade contrôlée » du recours à la force, mais surtout il cible la capacité de concentration de l’ennemi, et donc de sa décision et de sa réaction rapide.

Une autre variété d’arme à énergie dirigée est constituée par un rayon thermique qui génère chez la personne touchée une sensation de chaleur provoquant « une douleur intolérable… [qui] ne disparaît que si la personne sort de la trajectoire du rayon »71. Elle pose une question : comment une personne peut-elle se rendre ou choisir de quitter la zone, si elle ne peut voir le rayon ?

La mise en œuvre des dispositions de l’article 36 se révèle en conséquence être une tâche difficile72, qui implique une analyse globale soucieuse de la confidentialité des informations à protéger dans un cadre militaire nécessairement compartimenté73.

Conclusion :

Le droit international humanitaire semble assez développé pour prendre en compte le point de vue éthique et juridique des questions relatives aux neurotechnologies. Ce ne peut néanmoins être le cas que si ces technologies peuvent être qualifiées d’armes et si elles sont employées dans le cadre d’un conflit. On peut dès lors estimer que les guerres hybrides ne seront qu’en partie concernées74 et qu’en tout état de cause, les neurotechnologies, qui permettent d’améliorer le soldat au combat, devront faire l’objet de traités spécifiques75, car ne pouvant être totalement couvertes par le DIH de par leur spécificité.

Marion Trousselard
Médecin-chef des services®, professeure agrégée,
chercheuse au Human Adaptation Institute et à l’Institut
de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA).

Gérard de Boisboissel
Ingénieur de recherche, directeur de l’observatoire Enjeux
des nouvelles technologies pour les Forces, CReC Saint-Cyr,
Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan.

Notes

1.

Gérard de Boisboissel, Louise Giaume et Marion Trousselard, « Ce que les neurosciences apportent aux militaires », Inflexions, n° 56, 2024, p. 129-137.

+ -

Les neurosciences ? Nul doute que ce mot résonne étrangement moderne aux militaires, eux dont l’expertise opérationnelle se fonde depuis toujours sur une préparation intellectuelle et pédagogique centrée sur la mission à accomplir, ainsi que sur un entraînement exigeant pour faire face aux imprévus du combat, en vue de soumettre l’adversaire.

C’est pour cette raison que le CReC Saint-Cyr et l’IRBA ont décidé de démythifier ce terme en organisant deux journées d’études en 2023 et 2024 sur les neurosciences et les comportements militaires. Cet ouvrage vous expose les analyses scientifiques qui y ont été présentées et l’état de l’art des recherches actuelles. Il est donc novateur, en ce qu’il montre clairement les liens que cette discipline permet de faire entre le fonctionnement de notre cerveau et les comportements individuels et collectifs observés en opérations.

En effet, le cerveau qui perçoit, décide et agit est susceptible de conditionner un certain nombre de comportements individuels permettant un apprentissage des relations entre l’environnement et la meilleure action à faire1. Sur le plan individuel, il permet de développer une maîtrise de soi-même et de ses réactions dans le but de surmonter une crainte paralysante et de maintenir sa volonté d’action. Sur le plan collectif, il crée une base de coordination des efforts et une harmonie entre les soldats d’une même unité, renforçant d’autant les liens qui unissent ces hommes.

La finalité de cet ouvrage est donc une meilleure compréhension des mécanismes neurobiologiques à l’œuvre face aux réalités du milieu militaire, comme l’indiquent en introduction Marion TROUSSELARD et Charles VERDONK, afin de préserver la santé physique et mentale du soldat, ainsi que ses capacités cognitives, face aux contraintes psychophysiologiques propres aux opérations militaires (stress aigu ou prolongé, fatigue, surcharge informationnelle et incertitude décisionnelle).

Les témoignages

Ancré dans le réel, il donne d’abord la parole à des opérationnels comme le capitaine Gaylord GUÉRIN, qui témoigne de ses retours d’expérience en tant que commandant d’unité en compagnie incendie au sein de la BSPP lors de missions particulièrement difficiles, éprouvantes et émouvantes. Il nous rappelle que le groupe peut réaliser tout type de mission lorsqu’il est correctement structuré et que les forces morales sont les garantes du succès opérationnel.

Il donne ensuite la parole au lieutenant-colonel Samuel JENNY, pour qui une préparation technique, tactique et psychologique permet de canaliser les émotions individuelles et collectives en situation de danger. Par son témoignage issu de trois expériences de chef militaire en opérations en Afghanistan, au Mali et en Guyane, il insiste sur la nécessité pour le chef de garder sa sérénité en tout type de situation afin de limiter la diffusion du stress aux subordonnés — une capacité à rester maître de soi qui s’acquiert par l’expérience —, ainsi que sur une parfaite connaissance mutuelle au sein de l’unité fondée sur la fraternité d’armes pour favoriser une synchronisation physiologique entre les subordonnés et le chef, et ainsi éviter les dysfonctionnements de groupe.

Géraud PAILLOT de MONTABERT vit de son côté le dépassement de ses limites au quotidien. À travers le récit d’une expédition de groupe dans le Grand Nord et l’exposé des formations qu’il dispense à l’immersion collective en eau froide ou glacée, il nous rappelle que le groupe agit comme un régulateur émotionnel favorisant l’acceptation sensorielle et émotionnelle de la situation, une meilleure gestion du stress, mais nécessitant en amont une préparation structurée, notamment sur le plan mental. Il rappelle également que la dynamique de groupe permet un dépassement des limites perçues, en facilitant le passage à l’action et en réduisant les freins individuels face à la contrainte.

Le fonctionnement du cerveau et ses réactions

L’adaptation humaine étant constamment au cœur des combats, Christian CLOT et Marion TROUSSELARD nous rappellent qu’elle va s’appuyer sur la faculté du cerveau de se restructurer lors de l’immersion et de l’évolution du combattant dans un environnement inconfortable, complexe voire hostile : la neuroplasticité. Celle-ci est ce qui caractérise l’ensemble des processus de modification et de remodelage subtil du système nerveux consécutifs à l’entraînement et à l’expérience. La neuroplasticité favorise une augmentation ou une diminution de l’activité synaptique de certaines zones du cerveau en fonction des stimulations sensorielles vécues (énaction), ce qui n’est pas sans rappeler les mécanismes d’apprentissage et de mémorisation des IA connexionnistes.

Mickaël LAISNEY et Audrey LEFRANÇOIS nous présentent les mécanismes d’apprentissage et les facteurs pouvant moduler la formation, la consolidation et la récupération d’informations en mémoire. Notre mémoire n’est pas le simple stockage de traces mnésiques figées mais le résultat de processus de construction lors de l’encodage, de modifications au cours du stockage et des réapprentissages, et de reconstruction lors de la récupération, processus influencés par nos émotions et le stress. Ce système dynamique, reconstructif et adaptatif, guidant nos décisions et nos projections futures, est socialement ancré. Au niveau du groupe, la mémoire du passé influence la construction identitaire du groupe, qui influence en retour la manière dont les souvenirs se forment.

Comprendre les mécanismes qui sous-tendent les décisions humaines est évidemment essentiel, nous rappellent Ludovic FABRE et Vincent FERRARI, non seulement pour conserver une efficience dans l’action qui puisse rester éthique, mais également pour garantir la sécurité des actions engagées. Ils rappellent le rôle des circuits émotionnels dans la décision et que les interactions entre les émotions et le traitement cognitif de l’information influencent la décision humaine, avec des effets bénéfiques ou délétères. Les émotions sont donc une ressource tactique qu’il convient non pas de supprimer, mais de comprendre, de canaliser et d’exploiter pour s’assurer de bien décider face à l’adversité.

Les neurosciences ont montré que le cerveau accorde une priorité spécifique aux signaux sociaux. Julie GRÈZES démontre que si le cerveau hiérarchise ce qu’il perçoit en donnant une priorité particulière aux signaux émotionnels de menace, fort heureusement des processus plus élaborés guidés par le but, capables d’intégrer la structure de l’environnement et la prévisibilité des conséquences des actions, permettent de pallier le stress de ces situations.

Le stress provoque des réponses possiblement dangereuses dans le processus décisionnel d’un militaire. Pour lutter contre ce risque, Yann CHAUTY expose la méthode de l’Entraînement à l’Inoculation de Stress (EIS), soutenue par le cadre otanien, une approche cognitivo-comportementale proactive visant à prévenir et à traiter les réactions de stress graves, en particulier au combat. Sa finalité est d’augmenter le niveau de résilience des personnels militaires à l’entraînement afin qu’ils prennent confiance en eux-mêmes.

Sur le plan des déficits neurologiques, la commotion cérébrale est une affection fréquemment rencontrée, particulièrement dans les domaines sportif et militaire. Claire LANGLE & Michaël OGIER rappellent ainsi la nécessité d’optimiser la récupération et de prévenir l’apparition de séquelles neurologiques persistantes ou de récupération cérébrale incomplète. La plasticité du cerveau permet de récupérer au niveau neurologique. Mais cette plasticité ne permet pas systématiquement une récupération complète. La plasticité peut être adaptative et permettre au cerveau de se réorganiser efficacement, ou maladaptative, ce qui entraîne une réorganisation incomplète ou inefficace. Aider le cerveau à se remodeler en renforçant la plasticité adaptative par la combinaison d’interventions cognitives et pharmacologiques est une approche médicale prometteuse pour limiter les effets des chocs crâniens chez les militaires.

Sonia PELLISSIER et Rudy JEANNE examinent la compréhension actuelle de la façon dont les signaux cardiaques et gastro-intestinaux influencent l’émotion, la cognition et la prise de décision dans un contexte militaire, et leurs implications pour l’entraînement et l’efficacité opérationnelle. Les recherches récentes démontrent que la variabilité de la fréquence cardiaque, le couplage directionnel cœur-cerveau, les marqueurs d’intégrité de la barrière hémato-encéphalique ainsi que les indicateurs de perméabilité intestinale peuvent servir de biomarqueurs de la réponse au stress et des performances cognitives. Ces découvertes sur l’axe corps- cerveau-esprit suggèrent que la surveillance et les interventions d’entraînement ciblant les voies de communication corps-cerveau pourraient optimiser la préparation militaire et les résultats opérationnels.

Le combattant doit accomplir des tâches cognitives exigeantes, alors même que son corps est soumis à de fortes contraintes physiologiques et psychologiques. Charles VERDONK revient sur les mécanismes biologiques par lesquels le cerveau perçoit et interprète les informations provenant du corps (intéroception) et sur les signaux relatifs à la posture et au mouvement (proprioception). De fait, les signaux corporels influencent le fonctionnement du cerveau, car leur traitement est assuré par les mêmes structures cérébrales que celles impliquées dans les fonctions cognitives, mais également dans la genèse et la régulation des émotions. S’appuyant sur des études menées sur des militaires à l’entraînement, il démontre que la qualité des interactions corps-cerveau constitue une ressource essentielle, capable de réduire le risque de blessures et de maladies et d’améliorer les capacités cognitives du combattant, tant à l’entraînement qu’en opération.

Emmanuel SAGUI et Marion TROUSSELARD reprennent enfin l’exemple du coup de chaleur d’exercice pour mettre en lumière le contrôle du corps par le cerveau et les effets des dysfonctions intéroceptives. Ils exposent que la perte du contrôle de l’hyperthermie dans un contexte d’activité physique intense va induire toute une cascade d’événements qui, s’ils ne sont pas stoppés ou traités à temps, peuvent générer des séquelles irréversibles et même conduire au décès. Si les mécanismes thermophysiologiques du coup de chaleur d’exercice sont bien décrits, les travaux récents soulignent l’importance des déterminants psychocognitifs dans sa genèse, notamment le rôle du traitement cérébral des signaux corporels, de la motivation et de la régulation attentionnelle. Ils proposent comme perspectives concrètes, à partir d’un modèle testé auprès de militaires en exercice, des visites d’aptitude pour permettre un dépistage des profils vulnérables, mais aussi un entraînement à la pleine conscience pour réduire la survenue des coups de chaleur d’exercice.

Le cerveau et les comportements de groupe

Si l’approche neurale ne peut à elle seule renseigner sur l’ensemble des phénomènes impliqués dans le comportement des groupes, plusieurs structures cérébrales semblent impliquées dans les comportements dysfonctionnels, comme l’indiquent Vincent BEAUCHAMPS, Marion TROUSSELARD, Thibaut DONDAINE, Michaël QUIQUEMPOIX et Fabien SAUVET. L’inhibition de l’activité du cortex préfrontal, du fait d’un commandement militaire déficient, d’une pression due à la présence des autorités et/ou d’une obsession de la cohésion, fait courir le risque d’un désengagement moral et d’une déshumanisation des acteurs. De futures études neuroscientifiques peuvent permettre de mieux comprendre les mécanismes qui sous-tendent ces phénomènes.

Une décision collective peut être soumise à des biais de groupe, comme le rappellent Louise GIAUME et Martin AUBÉ, indiquant que celle-ci ne dépend pas uniquement des compétences individuelles ou du niveau d’expertise formelle des acteurs, mais de la manière dont le collectif organise la circulation de l’in- formation, la gestion de la dissension et l’exercice de l’autorité. La hiérarchie impose en effet une charge cognitive spécifique et la cohésion peut contraindre l’expression d’une pensée critique, ce qui nécessite donc de réfléchir à une organisation des processus décisionnels pour réduire les vulnérabilités cognitives des militaires, soumises aux limites cognitives individuelles et collectives, afin de favoriser une capacité réflexive de groupe plus rationnelle, notamment à l’heure où l’interconnexion des systèmes permet un partage collectif de l’information.

De leur côté, les chercheurs Émilie CASPAR, Nicolas BOURGUIGNON et Salvatore LO BUE exposent dans un premier temps l’influence de l’obéissance sur le cerveau humain, avec ses potentielles dérives dans des contextes d’obéissance à une figure d’autorité où des individus pourraient être capables de poser des actes extrêmes. Là encore, une activation de certaines régions cérébrales frontales et préfrontales semble corrélée avec la décision de résister à des ordres non éthiques, ce qui indique qu’un entraînement spécifique à la prise de décision autonome pourrait compenser l’impact d’un environnement autoritaire mal cadré. L’étude qu’ils ont menée sur les ondes cérébrales des participants en jeu lors d’une tâche collaborative montre qu’une capacité d’action coordonnée au niveau comportemental met en jeu des patrons d’activation cérébrale spécifiques interindividuels.

Nicolas BASSAN, Louise BLART et Éric VIBERT indiquent que, au sein d’un groupe, les émotions circulent, s’amplifient ou s’apaisent, influençant directement la performance collective. Ils explorent les mécanismes de contagion du stress et leurs répercussions sur l’efficacité collective, rappelant que, sur le plan neurologique, des recherches montrent que lorsque l’on observe quelqu’un exprimer une émotion, notre cerveau active les mêmes circuits que si nous vivions cette émotion nous-mêmes. Cette contagion est amplifiée par plusieurs facteurs, comme l’empathie individuelle, la cohésion du groupe et le charisme du chef. En conséquence, la contagion du stress peut soit souder l’équipe, soit la désorganiser selon son intensité, sachant que même des experts aguerris au stress extrême ne sont pas invulnérables et que le soutien du collectif compte.

Frédéric CANINI et Damien CLAVERIE reviennent, quant à eux, sur la notion de peur, une émotion dont l’initiation du mécanisme est inconsciente et qui fait suite à une confrontation à une menace non maîtrisée dont l’individu pressent qu’elle mette sa vie en péril. Sur le plan neurologique, un premier réseau d’alarme favorise la généralisation de la peur, tandis qu’un second l’inhibe. Face à la peur, il apparaît alors des comportements prosociaux de coopération visant à faire face à la menace individuellement ou à aider les membres du groupe à le faire. Les leviers d’action sont l’anticipation des stratégies de lutte ou d’échappement, le contrôle des distances de sécurité et la connaissance de l’éthologie de l’agresseur. Le second aspect est la gestion de l’action, méthode efficace de lutte contre la peur.

Pour mieux cerner les comportements de groupe, Bertrand MAURY nous expose les diverses méthodes de modélisation des mouvements collectifs de personnes. La variabilité individuelle est néanmoins une limite à ces modélisations, dont l’effet ne s’estompe qu’à une échelle macroscopique. La finalité est l’exploration, par la simulation, des mécanismes qui peuvent conduire à des situations critiques en termes de sécurité (évacuation de sites, par exemple), de façon à élaborer des stratégies permettant de diminuer les risques ou bien d’optimiser la réalisation d’un objectif donné. Marion TROUSSELARD et Gérard de BOISBOISSEL interrogent ensuite Bertrand MAURY sur la transposition de ses travaux au domaine militaire, avec comme objectif de fournir un outil de simulation mis à la disposition des forces militaires ou de sécurité pour l’entraînement des décideurs (aide à la décision), pour la planification et la préparation de leurs missions sur le plan tactique (gestion des foules) et pour la planification de scénarios de crise (évacuations massives, déplacements de réfugiés).

Les travaux présentés dans cet ouvrage montrent également que ces dynamiques collectives ne dépendent pas uniquement des interactions sociales ou organisationnelles, mais peuvent être profondément modulées par les contraintes environnementales dans lesquelles évolue le groupe, comme le soulignent Christian CLOT, Jérémy ROUMIAN et Marion TROUSSELARD en s’appuyant sur des études de terrain. Dans des environnements fortement contraints, et tout spécialement dans des conditions de chaleur supérieures à 32°C, où la surcharge allostatique induite par le stress thermique semble favoriser des stratégies de préservation individuelle au détriment du collectif, l’adaptation ne relève pas seulement des capacités de chacun à supporter l’effort ou ce stress, mais de la stabilité des mécanismes neurocognitifs qui soutiennent la coopération. Les environnements extrêmes agissent ainsi comme des révélateurs des équilibres fragiles sur lesquels repose l’action collective : lorsque les ressources physiologiques et attentionnelles sont fortement mobilisées, les processus de régulation sociale, de communication et de coordination peuvent être progressivement fragilisés. L’adaptation doit alors être envisagée comme une propriété émergente du système collectif, dépendant à la fois des ressources neurocognitives des individus et de l’organisation des interactions au sein du groupe.

Aides au comportement opérationnel

Selon Adrien JIMENEZ, la compréhension par les neurosciences de la propre dynamique émotionnelle de chaque individu permet de favoriser sa régulation, une expression émotionnelle ajustée et l’utilisation de ses émotions comme information stratégique pour décider et agir. Identifier sa zone optimale d’activation émotionnelle revient donc à reconnaître son profil neurophysiologique de performance, impliquant un entraînement systématique de la conscience, des émotions et de la motivation. C’est l’objectif de la psychologie militaire positive, qui est un moyen de préparer le soldat à faire face à l’adversité avec discernement et qui permet un renforcement des forces morales collectives.

Sur les théâtres d’opération, les équipes médicales peuvent être amenées à prendre en charge plusieurs blessés et malades simultanément dans un contexte très contraignant. Ces situations peuvent générer chez les personnels soignants un état émotionnel négatif intense susceptible de nuire à la qualité de la prise en charge et à la sécurité des patients. Léonore BOURGEON et Estelle MICHINOV rappellent en conséquence l’importance du développement des compétences émotionnelles, définies comme les capacités d’identifier, exprimer, comprendre, utiliser et réguler ses propres émotions et celles d’autrui dans une visée d’adaptation. Après avoir rappelé les modèles théoriques à l’origine du modèle des compétences émotionnelles, les auteurs rapportent des études réalisées dans le domaine médical mettant en évidence les effets bénéfiques des compétences émotionnelles sur la qualité de prise en charge d’urgence médicale et la sécurité du patient. Ces résultats confortent le besoin de développer des entraînements dédiés au contexte préhospitalier de type théâtre d’opération. Les auteurs concluent par une réflexion sur les différents types d’entraînement existants et formulent des suggestions quant aux modalités d’entraînement à privilégier.

Olivier GAPENNE, Shanon BAILLEUL et Anaïs DUFFAUD proposent d’assister la capacité du chef à réguler le niveau de stress de l’équipe qu’il commande, de façon à préserver sa santé et son efficience. À partir d’une étude qu’ils ont menée auprès d’une équipe d’analystes en temps réel dans le milieu du renseignement, en se concentrant sur la régulation collective du stress par le chef, ils confirment son rôle central dans la détection des niveaux de stress au sein de l’équipe. Ils préconisent à cet effet une technologie d’assistance qui lui mette à disposition un indicateur agrégé des données physiologiques individuelles des membres de son équipe, via un monitoring.

Le lieutenant-colonel Éric OJEDA s’appuie sur son expérience opérationnelle pour montrer que la fonction de commandement, de l’unité élémentaire aux états-majors, reste l’une des principales fonctions touchées par le stress, le manque de sommeil et la saturation cognitive. À partir d’un projet de recherche innovant de l’École de guerre – Terre, il a tenté de répondre à ces questions en se focalisant sur l’emploi de deux outils de gestion du stress pour augmenter la résilience psychologique et physiologique des militaires en position de commandement : la pleine conscience et la cohérence cardiaque. Cette dernière permet, par un contrôle du rythme respiratoire, d’agir sur le système nerveux central et d’entraîner une action sur les systèmes orthosympathique et parasympathique, qui agissent sur la réponse biologique de stress. La pleine conscience, elle, agit principalement sur la qualité du traitement de l’information en améliorant l’attention soutenue, la métacognition et la détection des biais cognitifs. Utilisées par les armées étrangères, l’idée est de développer et de proposer un parcours d’apprentissage de ces pratiques à tous les militaires français dès leur entrée en service dans les forces.

Enfin, qu’elle soit spontanée ou réfléchie, l’attention portée à l’autre ou « care » est, selon Frédéric CANINI, une dynamique dont le moteur est basé sur les émotions, mais dont l’efficacité optimale est fondée sur leur régulation. Elle est indispensable à la cohésion et à la dynamique de groupe, ainsi qu’au sens donné à l’action militaire.

Des outils pour mesurer

Mais comment mesurer des données neurophysiologiques ? Sur cette question, Michael QUIQUEMPOIX, Vincent BEAUCHAMPS, Solenn LACHÈZE, Mounir CHENNAOUI et Fabien SAUVET s’intéressent à la mesure de la performance collective grâce à des phénomènes mesurables au niveau biologique et cérébral, notamment la synchronisation des cerveaux. La technologie d’hyperscanning est un nouvel outil qui permet d’évaluer la manière dont les activités cérébrales des individus se réorganisent au cours d’une tâche commune. Demain, la synchronie cérébrale interpersonnelle via des techniques de neurofeedback inter-cerveau (ou hyperfeedback) offrira des perspectives inédites pour renforcer la performance collective, ce qui n’est cependant pas sans poser quelques questionnements éthiques.

De son côté, Stéphane BESNARD indique qu’aucun marqueur biologique de l’opérateur au sens large (physiologique, cognitif, fatigue mentale) n’est aujourd’hui mesuré en conditions opérationnelles, à la différence des systèmes techniques. Il pointe qu’il existe aujourd’hui de fortes limites aux technologies et aux méthodologies de mesure et d’analyse des systèmes biologiques en conditions opérationnelles. L’accessibilité du corps humain pour y positionner des capteurs et obtenir un signal de qualité pour l’exploiter en est une raison. La qualité et la nature des capteurs, en l’état actuel de la science, en sont une autre. Pour dépasser ces contraintes, développer des dispositifs permettant de mesurer les performances individuelles exige un savoir-faire spécifique et la garantie d’une rigueur scientifique dans l’interprétation des données.

En complément, Quentin MONTARDY se penche de son côté sur l’exploitation des données neurobiologiques pour détecter, prédire, voire modéliser des comportements et des états cognitifs. Il martèle que ces données sont toujours contextualisées, polysémiques, spécifiques à chaque individu et traversées par de nombreux biais, et que leur sens doit être explicité, ce qu’une IA ne peut pas faire. De plus, tous les états mentaux ne se modélisent pas, car ils émergent de multiples systèmes cérébraux et ne peuvent être réduits à un seul signal. D’autant plus que la variabilité est une propriété structurelle des systèmes biologiques, qu’elle soit interindividuelle, intra-individuelle ou contextuelle. Il faut donc faire effort sur la compréhension de la donnée physiologique et comportementale et, en amont, se poser la question de leurs usages et du cadre éthique dans lequel elles peuvent être utilisées.

Des enjeux qui dépassent le simple groupe de combat

Sur un plan plus général, une réflexion sur les neurosciences ne peut se passer d’une réflexion juridique et éthique sur les enjeux des neurotechnologies. C’est ce que Christian BYK aborde en considérant qu’elles permettront d’agir sur le fonctionnement du cerveau et du système nerveux et de potentiellement répondre à des objectifs d’ordre militaire, comme augmenter les fonctions cognitives et émotionnelles de ses combattants, voire amoindrir les capacités des troupes adverses. Selon lui, deux corpus de normes doivent dès lors être pris en considération: celui du bio-droit et celui des conflits armés. Mais il pressent que les neurotechnologies devront faire l’objet de traités spécifiques, car elles ne peuvent être totalement couvertes par le DIH, du fait de leur spécificité.

Conclusion

Pour conclure, l’éclairage des neurosciences permet de mieux comprendre les mécanismes activés dans le cerveau lors d’une prise de décision. Ce dernier est informé par des signaux internes émis par le corps lui-même, en réaction à la prise de conscience de son environnement (intéroception, proprioception), mais également par des signaux émotionnels émis par le groupe auquel le combattant est rattaché.

Premier de ce type, cet ouvrage a pour vocation de présenter un état de l’art des connaissances en neurosciences applicables au milieu militaire, avec pour finalité d’optimiser la formation et l’entraînement des combattants en leur apprenant à s’adapter et à gérer leurs prises de décision sous fortes contraintes émotionnelles et dans des contextes extrêmes, toujours dans une optique de renforcer l’efficacité et la coordination au sein des unités.

Les fortes variabilités intrapersonnelles et interpersonnelles doivent néanmoins nous inciter à considérer une personnalisation de ces formations, en fonction des profils neurocognitifs de chacun, personnalisation qui passe par des outils ou des méthodes que l’individu devra s’approprier lui-même. Il s’agit de se connaître pour mieux se gérer, de connaître le fonctionnement de l’autre pour mieux l’associer.

Les outils et méthodes présentés dans cet ouvrage ne doivent cependant pas être un instrument de contrôle supplémentaire, mais un outil de compréhension, de protection et de soutien du discernement. Accompagnés par un cadre éthique à renforcer et intégrés dans une logique de « care », ils contribuent à renforcer la capacité des individus et des collectifs à durer, décider et se reconstruire, sans sacrifier la dignité, l’autonomie morale et la responsabilité de l’homme en armes. C’est ainsi qu’ils participeront à une augmentation de l’efficacité et de l’éthique collectives, en un mot à l’augmentation du groupe combattant.

Enfin, en éclairant les dynamiques individuelles et collectives du cerveau en situation extrême, cet ouvrage ne s’adresse pas seulement au monde militaire. Il participe plus largement à une réflexion contemporaine sur la place des neurosciences dans nos sociétés, sur la gestion du stress, sur la décision sous incertitude et sur l’usage éthique des technologies émergentes. L’armée, par l’intensité des situations qu’elle affronte, devient ici un laboratoire exigeant de compréhension des capacités humaines d’adaptation. À condition que cette connaissance demeure au service de la dignité et du discernement, elle peut constituer une contribution majeure à la réflexion collective sur l’homme face à la complexité des situations où il est amené à discerner, décider et potentiellement agir.

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