Résumé

Le pouvoir d’achat ne se dĂ©crĂšte pas

La concurrence : des baisses de prix … et plus encore

Baisser les prix : comment ? jusqu’oĂč ?

Conclusion

Annexe : 10 propositions

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Résumé

Le thĂšme du pouvoir d’achat reste, avec l’emploi, en tĂȘte des prĂ©- occupations Ă©conomiques des Français. Les principaux candidats Ă  la prĂ©sidentielle 2012 ne vont donc pas manquer de prendre position sur ce sujet incontournable. Exercice difficile, dans la mesure oĂč les leviers traditionnels – revalorisation du Smic, relance fiscale – buttent aujourd’hui sur la contrainte des finances publiques et de la compĂ©titivitĂ©. Dans un   tel contexte, peut-on encore proposer une politique en faveur du pouvoir d’achat qui aille au-delĂ  des effets d’annonce ? Il existe en rĂ©alitĂ© de vĂ©ritables marges de manƓuvre, Ă  condition d’agir sur le bon  levier  : celui de la concurrence, qui permet de faire baisser durablement les prix.

Les réformes pro-concurrentielles présentent également un double avantage : elles ne mobilisent pas de ressources budgétaires supplémentaires et produisent leurs effets de maniÚre rapide et visible pour les consommateurs.

Le renforcement de la concurrence ne doit jamais se faire au dĂ©triment de la qualitĂ© intrinsĂšque du produit – la sĂ©curitĂ© par exemple – ou par  une application au rabais du droit du travail. L’ouverture Ă  la concurrence doit donc ĂȘtre rĂ©gulĂ©e et encadrĂ©e. Emmanuel Combe, dans cette note propose une approche pragmatique, au cas par cas, et formule dix propositions concrĂštes de mesures pro-concurrentielles dans diffĂ©rents secteurs d’activitĂ©.

Emmanuel Combe,

Professeur des universitĂ©s, professeur Ă  la Skema Business School, vice-prĂ©sident de l’AutoritĂ© de la concurrence.

Notes

1.

Voir, en particulier : le baromĂštre mensuel TNS Sofres sur «les prĂ©occupations des Français» et l’enquĂȘte Fondapol sur «la France des classes moyennes» (2010), qui montrent notamment que « le relĂšvement des salaires et du pouvoir d’achat » est considĂ©rĂ© comme « tout Ă  fait prioritaire » par 53 % des Français.

+ -

2.

Voir en particulier Moati et R. Rochefort, Mesurer le pouvoir d’achat, rapport CAE, no 73, 2008, 334 p.

+ -

3.

Voir notamment l’enquĂȘte Fondapol, op. cit.

+ -

Alors que le prix du pĂ©trole et des matiĂšres premiĂšres connaĂźt une hausse soutenue – et sans doute durable –, le thĂšme du pouvoir d’achat, qui fut l’un  des  slogans  majeurs  de  la  campagne  de  Nicolas  Sarkozy  en 2007, fait son grand retour dans l’opinion publique : selon des sondages rĂ©cents, il constitue, aprĂšs l’emploi, la seconde prĂ©occupation des Français1.

Pourtant, si l’on s’en tient Ă  une approche purement statistique du sujet, l’inquiĂ©tude et le pessimisme de nos concitoyens semblent exagĂ©rĂ©s : en effet, les chiffres de l’Insee invitent plutĂŽt Ă  conclure que le pouvoir  d’achat  n’a  cessé  d’augmenter  dans  notre  pays  au  cours  de  la derniĂšre dĂ©cennie, à  un  rythme  annuel  de  1,2 %.  Les  Ă©conomistes  et statisticiens n’ont pas manquĂ© d’analyser ce dĂ©calage entre rĂ©alitĂ© et perception du pouvoir d’achat en invoquant notamment l’essor de nouvelles dĂ©penses contraintes (tĂ©lĂ©phonie mobile, Internet
), la frĂ©quence diffĂ©renciĂ©e des achats ou bien encore l’effet qualitĂ© des produits2.

Pour autant, quelle que soit la pertinence de ces explications, le sentiment d’un dĂ©clin du pouvoir d’achat perdure et constitue en tant que tel un sujet politique, qui ne peut rester sans rĂ©ponse. Qui plus est, une majoritĂ© de Français reste convaincue que leur pouvoir d’achat – et, plus globalement, leur niveau de vie3 – va dĂ©cliner dans la dĂ©cennie Ă  venir.

Aussi n’est-il guĂšre surprenant que les principaux leaders politiques,  de gauche comme  de  droite,  prennent  position  sur  cette  thĂ©matique  en avançant des propositions trĂšs volontaristes : primes diverses Ă  la consommation (prime Ă  la casse, etc.), hausse des bas salaires, prime aux salariĂ©s, TVA rĂ©duite dans certains secteurs, blocage du prix des produits essentiels, etc.

Pour autant, ces diffĂ©rentes propositions et mesures, si elles ont l’avantage d’ĂȘtre visibles et lisibles, auront au mieux des effets limitĂ©s sur le pouvoir d’achat des Français. En rĂ©alitĂ©, la question de l’évolution du pouvoir d’achat ne peut se rĂ©soudre d’un « coup de baguette magique » : elle renvoie d’abord Ă  une cause structurelle et de long terme, Ă  savoir la faiblesse de la croissance française depuis trente ans.

Mais peut-on politiquement se contenter de dire aux Ă©lecteurs qu’ils doivent prendre leur mal en patience et se rĂ©soudre  à  voir  leur  pouvoir d’achat augmenter dans dix ou vingt ans, grĂące aux efforts d’investissement consentis aujourd’hui dans l’enseignement supĂ©rieur et la recherche-dĂ©veloppement ? SĂ»rement pas. Aussi est-il plus que jamais nĂ©cessaire d’explorer, en complĂ©ment des rĂ©formes de long terme, des voies mĂ©dianes, qui conjuguent Ă  la fois efficacitĂ© Ă©conomique et visibilitĂ© politique. De ce point de vue, une politique axĂ©e sur la baisse des prix mĂ©rite d’ĂȘtre explorĂ©e, et ce d’autant qu’elle mobilise peu de nouvelles ressources budgĂ©taires.

Pour obtenir des baisses de prix visibles et durables, il existe en Ă©conomie un outil qui a fait ses preuves depuis longtemps : la concurrence. PrĂ©cisons d’emblĂ©e que la concurrence n’est pas, comme on l’entend trop souvent, une fin en soi, un dogme, mais simplement un moyen que les pouvoirs publics peuvent mobiliser et mettre au service du bien-ĂȘtre de  la population. La concurrence ne doit ĂȘtre encouragĂ©e que lorsqu’elle est utile et possible, non pour elle-mĂȘme. La concurrence n’a pas rĂ©ponse Ă  tout. En la matiĂšre, il faut adopter une  dĂ©marche  pragmatique, au  cas  par cas : un renforcement de la concurrence peut ĂȘtre bĂ©nĂ©fique dans un secteur et apporter peu de gains de pouvoir d’achat dans un autre. Par exemple, la question du prix des logements en France n’a pas  grand- chose Ă  voir avec un manque de concurrence, mais  s’explique  souvent par des pĂ©nuries locales.

Lorsque l’on Ă©voque la concurrence et les baisses de prix, la crainte   qui s’exprime aussitĂŽt est celle du bon curseur, du bon dosage : jusqu’oĂč peut-on aller pour faire baisser les prix ? Si la baisse de prix doit se traduire par une diminution de la qualitĂ© intrinsĂšque du produit – la sĂ©curitĂ©, par exemple – ou par une application au rabais du droit du travail, il s’agit d’une politique en trompe-l’Ɠil : ce que les consommateurs gagnent en prix, ils le perdent en tant que salariĂ©s ou en termes de qualitĂ©. Nous voudrions justement montrer que le renforcement de la concurrence n’implique pas nĂ©cessairement de sacrifier la qualitĂ© ou le droit des salariĂ©s sur l’autel des prix bas. L’utilisation de la concurrence ne signifie pas qu’il faille tomber dans le laisser-faire : bien au contraire, la concurrence, pour ĂȘtre efficace et effective, a besoin d’ĂȘtre encadrĂ©e et rĂ©gulĂ©e.

Le pouvoir d’achat ne se dĂ©crĂšte pas

Notes

4.

Moati et R. Rochefort, op. cit.

+ -

5.

« Le Smic constitue un levier Ă  court terme pour amĂ©liorer les conditions de vie des plus modestes et stimuler la La revalorisation de son pouvoir d’achat sera engagĂ©e aprĂšs des annĂ©es d’abandon par la droite » (p. 13).

+ -

6.

Nous pensons en particulier au dĂ©bat suscitĂ© par la publication, en janvier 2011, des donnĂ©es Eurostat sur l’évolution des coĂ»ts de main-d’Ɠuvre en France et en Allemagne, chiffres qui ont Ă©tĂ© rĂ©visĂ©s Ă  la baisse par l’insee en mars Voir sur ce sujet M. Didier, G. KolĂ©da, CompĂ©titivitĂ© France Allemagne : le grand Ă©cart, Economica, 2011, 135 p.

+ -

7.

Voir P. Champsaur, Le Salaire minimum interprofessionnel de croissance, rapport du groupe d’experts, La Documentation française, juin 2009.

+ -

8.

À comparer aux 9 millions de salariĂ©s travaillant dans des entreprises de plus de 50 salariĂ©s, aux 16 millions de salariĂ©s travaillant dans le secteur privĂ© et aux 23 millions de salariĂ©s en France.

+ -

9.

Cette mesure est en effet juridiquement possible, au travers de l’article 410-2 du Code de commerce, article qui a Ă©tĂ© utilisĂ© la derniĂšre fois par le gouvernement BĂ©rĂ©govoy en 1990.

+ -

10.

Moati et R. Rochefort, op. cit., p. 132.

+ -

Commençons par dĂ©finir, de maniĂšre simple et opĂ©rationnelle, la notion  de « pouvoir d’achat ». Le pouvoir d’achat correspond Ă  « la quantitĂ© de biens et services que l’on peut acheter avec le revenu disponible4». Cela revient Ă  dire que le pouvoir d’achat dĂ©pend pour l’essentiel de deux grandes variables :

  • le niveau de revenu dont un mĂ©nage dispose, une fois qu’il s’est Ă©ventuellement acquittĂ© des prĂ©lĂšvements obligatoires ou/et qu’il a perçu des revenus de transfert (allocations familiales par exemple) ;
  • le niveau gĂ©nĂ©ral des prix en vigueur dans le pays, car ce qui compte, en effet, c’est moins ce que l’on gagne sur sa « fiche de paie » que ce que l’on peut rĂ©ellement s’acheter avec.

En Ă©conomie, on distingue ainsi le « revenu nominal », qui ne prend pas en compte le niveau gĂ©nĂ©ral des prix, et le « revenu rĂ©el », qui tient compte de l’inflation.

Si l’on raisonne en dynamique, l’augmentation du pouvoir d’achat dans le temps va dĂ©pendre de l’évolution relative des deux variables :

  • si les revenus nominaux progressent plus vite que l’inflation, le pou- voir d’achat connaĂźtra une hausse ;
  • a contrario, si l’inflation augmente plus vite que les revenus nominaux, le pouvoir d’achat diminuera (par exemple, si le salaire d’une personne augmente de 1% au cours de l’annĂ©e mais qu’en mĂȘme temps l’inflation annuelle atteint 2%, son pouvoir d’achat a en rĂ©alitĂ© diminuĂ©, en dĂ©pit de la hausse de son revenu nominal).

Nous voyons donc que les pouvoirs publics disposent de deux leviers principaux pour agir sur le pouvoir d’achat : les revenus et les prix. Chacun de ces leviers peut faire l’objet de diffĂ©rentes mesures, qui ne s’inscrivent pas, Ă  l’évidence, dans la mĂȘme temporalitĂ© Ă©conomique et politique : une hausse du Smic a par exemple un effet immĂ©diat et visible sur les revenus, alors qu’une action sur le taux de croissance de l’économie française, qui permettra demain de crĂ©er des emplois et donc du pouvoir d’achat, relĂšve de mesures structurelles, dont les effets ne se font sentir qu’à long terme.

Pour des raisons Ă©videntes de visibilitĂ©, les dĂ©cideurs politiques affichent une prĂ©fĂ©rence marquĂ©e pour les mesures de court terme, mĂȘme si leurs effets Ă©conomiques s’avĂšrent souvent transitoires et limitĂ©s.

Pouvoir d’achat : les limites du court-termisme

La tentation la plus frĂ©quente pour doper de maniĂšre visible le pouvoir d’achat consiste Ă  augmenter les revenus nominaux, notamment au travers d’une revalorisation des bas salaires. Cette politique est aujourd’hui revendiquĂ©e par plusieurs partis politiques, au premier rang desquels le Parti socialiste qui, aprĂšs avoir proposĂ© en 2007 le Smic Ă  1.500 euros brut, a inscrit dans son projet de programme pour 2012 une proposition plus prudente de « revalorisation5».

En soutien d’une telle politique des revenus, le cas allemand est sou- vent mis en avant, avec une rengaine : puisque les Allemands ont « lĂąchĂ© du lest » en 2010 sur les salaires, pourquoi  la  France  ne  pourrait-elle pas lui emboĂźter le pas ? Mais c’est oublier que la France n’est pas l’Allemagne. Parmi les nombreuses diffĂ©rences, nous  pouvons  mentionner  le fait que :

  • les exportations françaises, notamment dans l’industrie, sont plus sensibles aux variations de coĂ»ts et de prix que celles des Allemands, qui ont davantage misĂ© sur la «compĂ©titivitĂ© hors prix» (image de marque, innovation
) ;
  • en dĂ©pit des incertitudes statistiques sur l’ampleur de l’écart de coĂ»t du travail entre les deux pays6, le coĂ»t horaire du travail a progressĂ© bien plus vite depuis 2000 en France qu’en Allemagne, qui a menĂ© une politique d’austĂ©ritĂ© salariale pendant prĂšs de dix ans ;
  • les performances Ă©conomiques allemandes contrastent avec la faiblesse de la croissance française et autorisent un « coup de pouce » : la revalorisation salariale apparaĂźt comme la consĂ©quence d’une croissance Ă©conomique soutenue et non comme sa cause.

Plus fondamentalement, les marges de manƓuvre en matiĂšre de revalorisation des bas salaires, tout particuliĂšrement du Smic, se rĂ©vĂšlent assez Ă©troites et semĂ©es d’embĂ»ches.

Rappelons tout d’abord quelques chiffres qui viennent relativiser la pertinence du dĂ©bat :

  • le Smic horaire reste en France l’un des plus Ă©levĂ©s des pays de l’OCDE, en dĂ©pit des allĂ©gements successifs de charges sur les bas salaires ;
  • depuis dix ans, si le Smic n’a progressĂ© que de 6% en valeur rĂ©elle, il n’en va pas de mĂȘme du pouvoir d’achat des mĂ©nages rĂ©munĂ©rĂ©s  au Smic, qui a fortement augmentĂ© grĂące Ă  la Prime pour l’emploi et au RSA7 : pour avoir une juste vision des choses, il convient donc de raisonner en termes de revenu disponible et pas seulement de salaire minimum.

Au-delĂ  de ces chiffres, toute politique volontariste sur le Smic porte son lot d’effets secondaires indĂ©sirables. En premier lieu, il est probable que les entreprises, notamment dans les secteurs abritĂ©s de la concurrence mondiale et Ă  forte intensitĂ© de main-d’Ɠuvre, rĂ©percuteront une forte hausse du Smic sur le prix de vente de leurs produits. Ce risque de « spirale salaire/prix » a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© observĂ© dans le passĂ© en France. De mĂȘme, une hausse marquĂ©e du Smic risque d’entraĂźner des comportements de substitution capital/travail, une Ă©viction du marchĂ© du travail des travailleurs les plus fragiles, des dĂ©localisations dans les secteurs Ă  forte intensitĂ© en travail non qualifiĂ© ou bien encore un aplatissement de l’échelle des salaires.

Notons que la gauche n’a pas le monopole du court-termisme en matiĂšre de pouvoir d’achat. La dĂ©cision, par exemple, d’instaurer une prime aux salariĂ©s des entreprises qui augmentent leurs dividendes s’inscrit dans la mĂȘme veine et appelle Ă©galement de fortes rĂ©serves. Rappelons-en le principe : toute entreprise de plus de 50 salariĂ©s qui distribue des dividendes en hausse Ă  ses actionnaires devra verser une prime Ă  ses salariĂ©s, prime qui sera exonĂ©rĂ©e de charges sociales jusqu’à hauteur de 1.200 euros. La prime ne concernera au mieux que 4 millions de salariĂ©s8, travaillant essentiellement dans de grandes entreprises, qui offrent en gĂ©nĂ©ral des conditions salariales avantageuses au travers de systĂšmes d’intĂ©ressement ou de participation. À ce titre, on peut considĂ©rer que la prime prĂ©sente un caractĂšre anti redistributif. En second lieu, la prime aura un effet essentiellement transitoire sur la consommation des mĂ©nages, dans la mesure oĂč elle ne constitue pas un revenu rĂ©current : rien n’est dit quant Ă  sa pĂ©rennitĂ© au-delĂ  de l’annĂ©e 2011.

Outre la politique des revenus, plusieurs voix se sont Ă©galement Ă©levĂ©es pour rĂ©clamer le retour Ă  une forme de « politique des prix ». Ainsi SĂ©golĂšne Royal a-t-elle proposĂ©, en avril 2011, de bloquer pendant six mois le prix des carburants et de cinquante produits de base alimentaires et d’entretien9. Dans la mĂȘme veine, dans son programme pour la prĂ©sidentielle, le PS propose de plafonner des loyers dans les « zones de spĂ©culation immobiliĂšre ». Au-delĂ  de sa visibilitĂ© mĂ©diatique, ce type d’annonce relĂšve de la « politique de l’autruche » : ce n’est pas en bloquant le thermomĂštre que l’on empĂȘche la tempĂ©rature de monter. Pire encore, le blocage temporaire des prix engendre plusieurs effets pervers qui sont bien connus :

  • lorsqu’une entreprise est contrainte sur son prix de vente, elle est tentĂ©e de dĂ©grader la qualitĂ© du produit pour reconstituer sa marge, surtout si le prix de ses matiĂšres premiĂšres continue Ă  augmenter ;
  • le blocage des prix est anti redistributif, puisqu’il profite Ă©galement aux mĂ©nages aisĂ©s. Il est sans doute plus judicieux Ă©conomiquement d’augmenter les revenus de transfert en direction des mĂ©nages les plus fragiles ou les plus exposĂ©s Ă  la hausse de certains prix, telle l’essence ;
  • le blocage des prix n’étant pas Ă©ternel, la sortie du blocage risque d’engendrer un effet de rattrapage trĂšs fort, surtout dans le cas de l’essence oĂč la tendance devrait ĂȘtre durablement haussiĂšre. En ce sens, le blocage n’est qu’un moyen de reporter dans le temps – et sur d’autres responsables politiques – le problĂšme, au risque de l’amplifier ;
  • le signal des prix est brouillĂ©, alors qu’il constitue un Ă©lĂ©ment essentiel dans les dĂ©cisions de consommation : l’essence chĂšre constitue en effet un signal qui habitue, petit Ă  petit, les consommateurs Ă  la raretĂ© Ă  venir du produit, ainsi qu’un moyen d’inciter les mĂ©nages Ă  modifier leurs comportements dans un sens plus « vertueux », par exemple en s’orientant vers des vĂ©hicules hybrides ; brouiller ce message revient Ă  ne pas inciter les mĂ©nages Ă  modifier leurs comportements.

Pouvoir d’achat : concilier efficacitĂ© et visibilitĂ©

Si les mesures de court terme sont d’une efficacitĂ© limitĂ©e, quelles poli- tiques permettraient d’augmenter durablement le pouvoir d’achat des Français de façon vĂ©cue et visible ? La rĂ©ponse est bien connue de tous   les Ă©conomistes : le meilleur alliĂ© de la hausse du pouvoir d’achat, c’est une croissance plus forte. Comme le notent Rochefort et  Moati, « le point de croissance qui manque Ă  la France depuis de longues annĂ©es est aussi celui qui finalement explique une faible progression  du pou- voir d’achat par tĂȘte10». En effet, un rythme de croissance plus soutenu engendre des revenus supplĂ©mentaires, que ce soit au travers de crĂ©ations d’emplois ou bien de hausses des rĂ©munĂ©rations  permises grĂące aux gains de productivitĂ©.

Les principaux leviers pour doper notre croissance potentielle ont Ă©tĂ© maintes fois identifiĂ©s dans diffĂ©rents rapports (CAE, rapport Attali, rapport Camdessus, notamment), sans qu’il soit besoin d’y revenir en dĂ©tail : augmentation du temps de travail sur le cycle de vie, investissement dans la recherche-dĂ©veloppement et l’enseignement supĂ©rieur, etc. On peut Ă  cet Ă©gard noter que plusieurs rĂ©formes structurelles engagĂ©es depuis 2007 vont dans le bon sens, comme la rĂ©forme du crĂ©dit d’impĂŽt recherche (CIR) ou l’effort d’investissement sans prĂ©cĂ©dent consenti dans l’enseignement supĂ©rieur et la recherche. Il est toutefois pĂ©rilleux politiquement de ne miser que sur des rĂ©formes structurelles, dont les effets sont diffus et Ă  long terme, alors mĂȘme que les Français attendent des rĂ©sultats visibles et Ă  court terme.

Nous voyons ici qu’en matiĂšre de pouvoir d’achat, comme sur d’autres sujets, les dĂ©cideurs politiques sont pris dans un vĂ©ritable dilemme entre efficacitĂ© Ă©conomique et « rendement » politique des rĂ©formes, entre court terme et long terme : les mesures de court terme sont peu efficaces, mais donnent le sentiment du volontarisme politique ; les politiques de long terme sont efficaces, mais ne rĂ©pondent pas Ă  l’impatience lĂ©gitime d’une partie de la population.

À vrai dire, ce dilemme n’est pas totalement insurmontable : une solution consiste Ă  miser sur des rĂ©formes ayant Ă  la fois un effet visible, rapide et durable sur  le  niveau  des  prix, tout  en  stimulant  l’emploi  et la croissance Ă  plus long terme. Les rĂ©formes en faveur d’une baisse des prix, au moyen d’une plus grande concurrence sur le marchĂ© des biens et services, en sont une illustration.

La concurrence : des baisses de prix … et plus encore

Notes

11.

Pour bien comprendre ce qu’est la concurrence, il faut sans doute revenir Ă  la traduction anglaise du terme, competition, qui, en français, relĂšve plutĂŽt du domaine La concurrence est semblable Ă  une course cycliste, Ă  laquelle tout le monde peut participer et oĂč chacun peut prĂ©tendre gagner en fonction de ses mĂ©rites ; mais le fait d’avoir gagnĂ© une Ă©tape ne prĂ©juge en rien des performances futures.

+ -

Commençons par rappeler ce qu’est fondamentalement la concurrence. La concurrence peut se dĂ©finir comme un processus permanent d’entrĂ©es et de sorties d’entreprises sur le marchĂ©, au grĂ© des innovations et des changements de comportement des consommateurs. Cela signifie qu’une entreprise qui propose un produit moins cher ou mieux adapté  aux attentes de la clientĂšle pourra trouver rapidement une place sur le marchĂ©. La concurrence n’est d’ailleurs pas antinomique avec le fait qu’une entreprise soit Ă  un moment donnĂ© dominante sur le marchĂ© : si elle offre des produits meilleurs que ceux de ses concurrents, ces derniers vont pĂ©ricliter et lui laisser la place. Mais cette suprĂ©matie ne durera sans doute pas trĂšs longtemps : de nouveaux entrants, attirĂ©s par les profits, viendront Ă  leur tour, contester sa domination11.

La concurrence engendre un double  dividende  Ă©conomique :  elle  offre aux consommateurs des prix plus bas et des produits plus variĂ©s aujourd’hui ; elle stimule la croissance et l’emploi demain.  Ces  deux  effets ne se manifestent pas dans la mĂȘme temporalitĂ© Ă©conomique : l’effet sur les prix est assez rapide Ă  observer, tandis que celui sur la croissance et l’emploi joue Ă  plus long terme.

À court terme : des baisses de prix, une offre Ă©largie

Commençons par le premier effet de la concurrence, le plus visible : la baisse des prix et l’élargissement de l’offre.

Le nouvel entrant, qui a des coĂ»ts souvent plus faibles que les insiders ou qui n’a pas encore une rĂ©putation suffisante auprĂšs des consommateurs, va pĂ©nĂ©trer le marchĂ© en proposant des prix plus bas. Par exemple, dans le secteur aĂ©rien, les Ă©tudes empiriques convergent pour estimer que les compagnies low cost, qui ont rĂ©ussi Ă  baisser les coĂ»ts unitaires d’environ 40% par rapport aux compagnies historiques, ont partiellement rĂ©percutĂ© cette baisse dans le prix  du  billet,  qui  a  diminué  d’environ  30% en Europe. Ainsi, selon une Ă©tude rĂ©cente du cabinet RDC (2011), l’écart de prix sur le marchĂ© français (lignes domestiques et internationales) entre une compagnie major et une low cost est de 41 Ă  53% (sans prendre en compte les charges additionnelles) et de 25 Ă  35% si l’on inclut les charges additionnelles (graphique 1).

Ces baisses de prix ont contribuĂ© Ă  dĂ©mocratiser le transport aĂ©rien en favorisant l’accĂšs du plus grand nombre Ă  l’avion. On mentionnera en particulier le succĂšs que rencontrent en France certaines lignes internationales : chaque annĂ©e, ce sont plus de 5 millions de passagers qui se rendent de la France vers le Maroc, dont le ciel est largement ouvert aux low cost. Dans l’alimentaire, la progression en France du hard discount dans les annĂ©es 2000 a Ă©galement contribuĂ© Ă  la modĂ©ration des hausses de prix. Ainsi, en 2007, UFC-Que Choisir a comparĂ© les prix dans plus de 1.200 magasins appartenant Ă  diffĂ©rentes enseignes. Le rĂ©sultat est sans appel : l’écart de prix entre une enseigne premier prix et un pur hard discount peut atteindre jusqu’à 20%.

De mĂȘme, dans la banque de dĂ©tail, UFC-Que Choisir montre que le mĂȘme panier de services est facturĂ© 20 Ă  30 % moins cher dans une banque low cost par rapport Ă  une banque de rĂ©seau.

Graphique 1 : Prix moyens des billets selon la date de réservation

Source :

RDC, 2011.

Notes

12.

Ainsi, dans le domaine alimentaire, les Ă©tudes et tests menĂ©s par des associations de consommateurs comme uFC-que Choisir et par le Conseil national de l’alimentation concluent Ă  une qualitĂ© intrinsĂšque Ă©quivalente des produits low cost par rapport aux produits premier prix des grandes enseignes, pourtant plus

+ -

13.

À moins qu’ils ne parviennent Ă  se diffĂ©rencier suffisamment par la qualitĂ©, ce qui, d’une autre façon, bĂ©nĂ©ficie Ă©galement aux consommateurs.

+ -

14.

Il est intĂ©ressant de noter que ce gain pour la collectivitĂ© est plus Ă©levĂ© que la perte de profit des trois opĂ©rateurs, estimĂ©e Ă  852 millions d’euros. Voir DGTPE, La Valorisation des frĂ©quences du dividende numĂ©rique, document de travail no 15,

+ -

15.

Les MVNO ne possĂšdent pas de spectre de frĂ©quence propre et utilisent le rĂ©seau de l’un des trois opĂ©rateurs (Orange, SFR, Bouygues Telecom).

+ -

16.

Cette forte progression des MVNO ne s’explique pas seulement par l’arrivĂ©e prochaine de Free ; en particulier, l’épisode de la hausse de la TVA sur la tĂ©lĂ©phonie mobile au 1er janvier 2011 a conduit plus de 500.000 clients Ă  quitter un des trois opĂ©rateurs de rĂ©seau pour se diriger vers un MVNO.

+ -

17.

Voir en particulier Dresner, J. Lin et R. Windle, « The impact of low cost carriers on airport and route competition », Journal of Transport Economics and Policy, no 30, 1996, p. 309-328 ; S. Morrison, « Actual, adjacent and potential competition: estimating the full effect of southwest airlines », Journal of Transport, Economics and policy, no 35, 2001, p. 239-256 ; A. Goolsbee et C. Syverson, « How do incumbents respond to the threat of entry? Evidence from the major airlines », Quarterly Journal of Economics, no 123(4), 2008, p. 1611-1633 ; B. Daraban et G. Fournier, « incumbent responses to low cost airline entry: an SAR panel data analysis », working paper prĂ©sentĂ© Ă  l’international industrial Organization Conference, Arlington, 2007, 29 p.

+ -

18.

Voir Combe, Les vertus cachées du low cost aérien, note Fondapol, 2010, 42 p.

+ -

19.

Voir CrĂ©pon et R. Duhautois, « Ralentissement de la productivitĂ© et rĂ©allocations d’emplois : deux rĂ©gimes de croissance », Économie et Statistique, no 367, p. 69-82. un constat similaire peut ĂȘtre fait sur les États-unis : Baily, E. Bartlesman et J. Haltiwanger, « Labor productivity: structural change and cyclical dynamics », Review of Economics and Statistics, no 3, p. 420-433.

+ -

Ces gains de pouvoir d’achat ne sont pas en trompe-l’Ɠil et ne correspondent pas Ă  une dĂ©gradation de la qualitĂ© intrinsĂšque des produits : si le low cost supprime la qualitĂ© accessoire (prĂ©sentation, fonctions secondaires
), il ne touche jamais Ă  la qualitĂ© non nĂ©gociable (sĂ©curitĂ© alimentaire, sĂ©curitĂ© aĂ©rienne
), dans la mesure oĂč les rĂ©glementations en vigueur permettent de leur imposer des normes suffisantes (cf. infra)12.

La baisse de prix ne se limite pas au nouvel entrant et se diffuse Ă  l’ensemble du marchĂ© : face Ă  la menace de nouveaux concurrents, tous les acteurs sont contraints d’ajuster leur prix Ă  la baisse13.  La  baisse des prix ne profite donc pas seulement Ă  ceux qui rejoignent le nouvel opĂ©rateur : elle bĂ©nĂ©ficie aussi Ă  ceux qui sont restĂ©s chez les opĂ©rateurs installĂ©s.

Ainsi, dans le cas de l’entrĂ©e prochaine de Free, prĂ©vue en janvier 2012, sur le marchĂ© de la tĂ©lĂ©phonie mobile, Bercy avait estimĂ© en 2009 que la baisse de prix chez les trois opĂ©rateurs installĂ©s (Bouygues Telecom, Orange, SFR) devrait atteindre 7%, ce qui reprĂ©sente un gain annuel de pouvoir d’achat de plus de 1,2 milliard d’euros14. Avant mĂȘme l’arrivĂ©e de Free, les opĂ©rateurs installĂ©s ont lancĂ© dĂšs 2011 une vĂ©ritable « guerre des prix », notamment au travers de leurs opĂ©rateurs mobiles virtuels (Mobile Virtual Network Operator, ou MNVO)15.  À vrai dire, le marchĂ© du mobile n’avait jamais connu une telle animation concurrentielle : un nouveau MVNO, Prixtel, a fait son entrĂ©e sur le marchĂ©, avec un positionnement agressif sur le prix ; le groupe La Poste a lancĂ© une offre mobile, Virgin Mobile va devenir un full MVNO, SFR a baissĂ© le prix de ses forfaits, etc. En l’espace d’un an, le parc des abonnĂ©s aux MVNO est passĂ© de 3 millions Ă  4,6 millions de clients, et la part de marchĂ© des MVNO a quasiment doublĂ© en l’espace de deux ans, passant de 5,3 Ă  10% en mars 201116. Outre des baisses de prix, les MVNO ont multipliĂ© les innovations commerciales, en lançant des offres mobiles sans terminal (Ă  l’image de La Poste), des offres quadruple play (fixe- mobile-Internet-TV), des formules sans engagement de durĂ©e (SFR), etc. De mĂȘme, dans le domaine de l’aĂ©rien, les Ă©tudes Ă©conomiques mon- trent que l’entrĂ©e d’un low cost sur une ligne dĂ©jĂ  opĂ©rĂ©e par un concurrent conduit ce dernier Ă  ajuster son prix, dans une fourchette comprise entre 22 et 46%17. Le gain de pouvoir d’achat qui en rĂ©sulte apparaĂźt Ă©levĂ© : dans le cas de Lyon, nous l’avons prĂ©cisĂ©ment estimĂ© Ă  360 millions d’euros sur la pĂ©riode 2007-2009, dont la majeure partie revient aux clients des compagnies historiques18. Si l’on extrapole ce rĂ©sultat sur l’ensemble des 81 lignes low cost en situation de concurrence en France, il est probable que le gain de pouvoir d’achat dĂ©passe le milliard d’euros sur la pĂ©riode 2007-2009.


 plus de croissance et d’emplois à terme

À plus long terme, les gains de la concurrence vont bien au-delĂ  de la baisse des prix et de la variĂ©tĂ© des produits. Contrairement aux idĂ©es reçues, la concurrence stimule la croissance et crĂ©e de l’emploi, grĂące aux gains de productivitĂ© et au progrĂšs technique qu’elle engendre. Il s’agit lĂ  d’une idĂ©e bien connue des Ă©conomistes, mais qui a du mal à  se faire entendre : la productivitĂ© n’est pas l’ennemi de l’emploi, bien au contraire. Une Ă©tude sur la France montre ainsi qu’au cours des annĂ©es 1980-1990 ce sont les entreprises dont la productivitĂ© a cru le plus vite qui ont créé le plus d’emplois19. Comment expliquer un tel rĂ©sultat, pour le moins paradoxal ?

En premier lieu, une productivitĂ© plus forte conduit Ă  une diminution du prix, qui stimule en retour la demande dans le secteur et donc l’emploi (graphique 2). Tout va dĂ©pendre de l’importance de la rĂ©action de la demande Ă  la baisse du prix.

Graphique 2 : L’ effet direct de la productivitĂ© sur l’emploi
Notes

20.

« Analyse de l’impact du marchĂ© unique de l’aviation sur l’emploi et les conditions de travail pour la pĂ©riode 1997-2007 », document de travail 503 des services de la Commission, 41 p.

+ -

21.

Dans une Ă©tude antĂ©rieure, l’autoritĂ© britannique de rĂ©gulation de l’aviation (Civil Aviation Authority) parvenait Ă  une conclusion identique : sur la pĂ©riode 1992-2001, l’emploi total dans les compagnies aĂ©riennes a connu une lĂ©gĂšre augmentation de 6%, passant de 380.000 Ă  402 000.

+ -

Prenons Ă  nouveau l’exemple de l’aĂ©rien en Europe : selon une rĂ©cente Ă©tude de la Commission europĂ©enne (2010)20, la libĂ©ralisation du trans- port aĂ©rien aprĂšs 1993 et l’intensification de la concurrence se sont traduites par des gains de productivitĂ© de l’ordre de 36%, au cours de la pĂ©riode 1998-2007 (graphique 3).

Cette hausse de la productivitĂ© aurait dĂ» conduire logiquement Ă  une contraction de l’emploi dans l’aĂ©rien, mais c’est oublier que les gains de productivitĂ© ont permis de baisser le prix du billet, ce qui a entraĂźnĂ© une forte augmentation du trafic, et donc la crĂ©ation d’emplois : au cours de la pĂ©riode 2000-2007, le nombre de passagers transportĂ©s en intra-europĂ©en a augmentĂ© de 40%, passant de 367 Ă  520 millions. La Commission en conclut que « cet accroissement de 150 millions de passagers a permis de maintenir le volume d’emploi global sur la pĂ©riode et mĂȘme d’accroĂźtre de 25.000 le nombre d’emplois » (p. 5-6), en dĂ©pit des fluctuations de court terme (graphique 4)21.

Graphique 3 : Nombre d’employĂ©s dans l’aĂ©rien pour 1 000 passagers (union europĂ©enne)

Source :

Commission européenne.

Graphique 4 : Évolution totale de l’emploi dans le transport aĂ©rien (union europĂ©enne)

Source :

Commission européenne.

Cet effet demande ne signifie pas que l’emploi augmente de maniĂšre uniforme dans toutes les entreprises du secteur : bien au contraire, les entreprises qui rĂ©alisent les gains de productivitĂ© les plus Ă©levĂ©s se dĂ©veloppent rapidement, tandis que les autres vont stagner, voire pĂ©ricliter (graphique 5). Dans le cas de l’aĂ©rien, les crĂ©ations d’emplois se trouvent plutĂŽt au sein des compagnies low cost, tandis que les compagnies traditionnelles voient leurs effectifs stagner ou dĂ©cliner.

 

Graphique 5 : Gains de productivitĂ© et rĂ©allocations d’emploi entre entreprises
Notes

22.

ODiT France, « Transport aérien et développement touristique », Analyse et Perspectives, no13, 2008, 152 p.

+ -

23.

Ainsi le faible prix du billet peut inciter un individu aisĂ© Ă  acheter une rĂ©sidence secondaire dans la rĂ©gion desservie par le low cost, crĂ©ant ainsi une demande locale et durable de biens et Certains aĂ©roports, tel Bergerac, sont parvenus Ă  consolider un trafic important et rĂ©gulier en provenance de l’étranger, avec un impact marquĂ© sur l’économie locale : la Dordogne constitue ainsi un dĂ©partement trĂšs attractif pour les Britanniques.

+ -

On pourrait objecter que l’effet demande ne joue que si la demande est sensible au prix. Or il existe des produits pour lesquels une baisse du prix influe peu sur le niveau de consommation : par exemple, si le prix des produits alimentaires de base (farine, Ɠufs, etc.) diminue, les mĂ©nages ne vont pas forcĂ©ment en consommer plus. Mais c’est oublier que leur pou- voir d’achat va augmenter, puisqu’ils vont dĂ©penser moins pour acheter la mĂȘme quantitĂ© de produits. Un second effet, plus indirect, va alors se produire : le supplĂ©ment de pouvoir d’achat permettra aux mĂ©nages d’acheter des produits qu’ils ne consommaient pas ou peu jusqu’ici, faute de revenus suffisants : par exemple, la baisse du prix des produits alimentaires de base pourra les inciter Ă  acheter plus de viande ou de fruits et lĂ©gumes, voire des produits de luxe accessibles comme le parfum (graphique 6). À nouveau, le cas du low cost aĂ©rien illustre parfaitement cet effet de report de la consommation sur de nouvelles dĂ©penses : selon une Ă©tude d’ODIT France22, rĂ©alisĂ©e sur un Ă©chantillon de cinq aĂ©roports rĂ©gionaux accueillant des low cost, l’économie rĂ©alisĂ©e sur le prix du billet d’avion a conduit entre 35 et 60% des passagers Ă  dĂ©penser plus sur place ou Ă  rĂ©server un hĂ©bergement de standing supĂ©rieur23. Les gains indirects en emplois qui rĂ©sultent de cette demande complĂ©mentaire seraient compris en France pour l’annĂ©e 2007 entre 103.000 et 114.000 emplois, dont la moitiĂ© créée par l’arrivĂ©e de compagnies low cost.

Graphique 6 : Gains de productivité et demande induite

Baisser les prix : comment ? jusqu’oĂč ?

Notes

24.

Pour une présentation du modÚle low cost, voir Combe, Le Low Cost, RepÚres/La Découverte, 2011.

+ -

25.

Tel a Ă©tĂ© par exemple le cas en italie, oĂč la compagnie irlandaise Ă  bas coĂ»ts Ryanair a Ă©tĂ© condamnĂ©e par l’Organisation italienne de l’aviation civile Ă  3 millions d’euros d’amendes pour avoir violĂ© dans 178 cas ses obligations lĂ©gales d’assistance aux passagers en cas d’annulation d’un vol.

+ -

26.

La filiale Ă  bas coĂ»t d’Air France, Transavia, ne dispose pas en effet d’une taille critique comparable aux leaders europĂ©ens du secteur (easyJet, Ryanair ou Air Berlin).

+ -

27.

Voir Askenazy et K. Weidenfeld, Les Soldes de la loi Raffarin: le contrîle du commerce alimentaire, Presses de l’ENS, 2007, 60 p.

+ -

28.

Zone gĂ©ographique de rĂ©fĂ©rence d’un magasin, celle d’oĂč provient la majoritĂ© de ses clients.

+ -

29.

Voir par exemple Biscourp, X. Boutin et T. Vergé, « The effects of retail regulations on price: evidence from the Loi Galland », document de travail insee G2008/02, 2008, 40 p.

+ -

Si la concurrence constitue un puissant levier de baisse des prix, reste Ă  dĂ©terminer quels types de mesures peuvent ĂȘtre mis en Ɠuvre. Soulignons d’emblĂ©e qu’à la suite du rapport Attali, plusieurs rĂ©formes pro-concurrentielles ont Ă©tĂ© engagĂ©es par le gouvernement Fillon, que ce soit au travers de mesures sectorielles (tĂ©lĂ©phonie mobile, banque ou distribution alimentaire, etc.) ou transversales (crĂ©ation de l’AutoritĂ© de la concurrence, etc.). Pour autant, des marges de manƓuvre existent encore dans notre pays, sans qu’il soit besoin de « tomber dans l’excĂšs ». Nous voudrions montrer que le renforcement de la concurrence  n’implique  pas de sacrifier la qualitĂ©, la sĂ©curitĂ© des produits ou le droit des salariĂ©s.

Laisser entrer les acteurs à bas prix
 avec des rùgles du jeu

Les baisses de prix sont souvent le fait de nouveaux opérateurs, qui rentrent sur le marché avec des modÚles économiques innovants. Ainsi, au cours de la décennie 2000, le low cost ou le commerce en  ligne sont venus tirer les prix vers le bas, en redéfinissant les contours du produit et du service.

Face Ă  ces modĂšles novateurs, les pouvoirs publics doivent adopter une attitude Ă©quilibrĂ©e : ils ne doivent pas entraver leur dĂ©veloppement, au travers de rĂ©glementations trop « malthusiennes » ou  trop  favorables aux insiders, tout en veillant Ă  ce qu’ils respectent pleinement les rĂšgles de droit qui s’imposent Ă  tous et qui permettent de garantir une concurrence loyale, Ă©quitable, mais surtout un niveau de qualitĂ© minimum pour les consommateurs.

Low cost 

Prenons l’exemple du low cost, modĂšle qui a conquis une majoritĂ© de Français – 61 % d’entre eux disent par exemple frĂ©quenter le hard discount. Ce modĂšle repose avant tout sur une vĂ©ritable innovation organisationnelle consistant Ă  simplifier Ă  l’extrĂȘme un produit ou service – ce qui permet de faire baisser les coĂ»ts et, par translation, les prix24. Il ne s’agit donc pas, comme on l’entend trop souvent, d’un modĂšle « artificiel » prospĂ©rant sur l’exploitation des salariĂ©s ou le non-respect des rĂšgles de droit : ainsi, la compagnie amĂ©ricaine Southwest Airlines est rĂ©putĂ©e pour la sĂ©curitĂ© et la ponctualitĂ© de ses vols, tandis que ses salariĂ©s sont majoritairement syndiquĂ©s et bĂ©nĂ©ficient de conditions de tra- vail et de rĂ©munĂ©ration Ă©quivalentes Ă  celles des compagnies classiques. Pour autant, il faut bien admettre que le modĂšle low cost a connu des dĂ©rives, en particulier lorsque des entreprises ont baissĂ© leurs coĂ»ts artificiellement, au mĂ©pris des rĂšgles en vigueur. Par exemple, certaines compagnies aĂ©riennes low cost ont affichĂ© dans le passĂ© des prix d’appel Ă  1 euro sur Internet, sans inclure les taxes et redevances aĂ©roportuaires, comme cela est exigĂ© par la rĂ©glementation communautaire. De mĂȘme, le rĂ©cent Ă©vĂ©nement du nuage de cendres en avril 2010 a montrĂ© que certaines compagnies low cost ne se conformaient pas aux rĂšgles europĂ©ennes relatives Ă  l’indemnisation des passagers. Comme l’a rappelĂ© clairement la Commission europĂ©enne, « il n’y a pas de droits des passagers au rabais pour les compagnies Ă  bas coĂ»ts » : il appartient aux pouvoirs publics de faire respecter les rĂšgles par tous les acteurs, low cost ou non, au besoin en usant de sanctions pĂ©cuniaires25. La vraie baisse de prix, celle qui est durablement bĂ©nĂ©fique aux Français, ne peut ĂȘtre obtenue que par les mĂ©rites.

Si par consĂ©quent le low cost – comme toute activitĂ© Ă©conomique en dĂ©veloppement – n’est pas exempt de reproches et dĂ©rives, il ne mĂ©rite pas pour autant un discours stigmatisant, comme celui que l’on trouve  par exemple dans le  projet  du  Parti  socialiste  pour  2012,  dans  lequel la «compĂ©titivitĂ© low cost» est assimilĂ©e au « moins de rĂšgles,  moins de salaires, moins de droits sociaux, moins d’investissements pour le  futur » (p. 4). En rĂ©alitĂ©, un pays comme la France n’a pas Ă  choisir entre  le low cost et les produits de gamme, car les deux sont complĂ©mentaires. La France peut continuer Ă  ĂȘtre la patrie du luxe et de l’excellence, tout   en misant sur le low cost dans certains secteurs. Il est d’ailleurs intĂ©ressant de noter qu’en Allemagne le low cost est beaucoup plus dĂ©veloppĂ© qu’en France, notamment dans  l’aĂ©rien  et  la  distribution  alimentaire, ce qui n’empĂȘche pas les Allemands d’avoir une production industrielle rĂ©putĂ©e pour sa qualitĂ©.

La volontĂ© lĂ©gitime de rĂ©guler le low cost ne doit pas non plus conduire Ă  une attitude trop conservatrice, qui bloque l’émergence de nouveaux acteurs Ă©conomiques plus efficaces. Si l’on prend l’exemple de l’aĂ©rien en France, force est de constater que nous n’avons pas rĂ©ussi Ă  crĂ©er en l’espace de quinze ans un opĂ©rateur low cost d’envergure europĂ©enne sous pavillon national, capable de rivaliser avec les leaders europĂ©ens du secteur26. Il en rĂ©sulte un dĂ©clin marquĂ© du pavillon français en Europe : alors qu’il reprĂ©sentait 41% du trafic international entre la France et l’Union europĂ©enne en 1996, sa part est dĂ©sormais de 27%. Pourtant, d’autres pays ont fait la dĂ©monstration que l’on pouvait Ă  la fois disposer, sous pavillon national,  d’une  grande  compagnie  « classique » et d’un leader du low cost : les Anglais possĂšdent British Airways et deux opĂ©rateurs low cost d’envergure easyJet et Flybe ; les Allemands Lufthansa et les compagnies low cost Air Berlin et Germanwings ; les Espagnols Iberia et la low cost Vueling/Clickair.

De mĂȘme, le hard discount a longtemps occupĂ© en France une place limitĂ©e dans le paysage de la distribution alimentaire, bridĂ© par une lĂ©gislation favorable aux insiders, c’est-Ă -dire aux grands groupes dĂ©jĂ  installĂ©s. En particulier, la loi Raffarin (1996) qui avait abaissĂ© le seuil d’autorisation d’ouverture d’une surface commerciale Ă  300 mĂštres carrĂ©s, visait explicitement le hard discount, dont le format usuel est de 900 mĂštres carrĂ©s27. Il en a rĂ©sultĂ© une forte concentration de la distribution au niveau national et, plus  encore,  une  faible  concurrence  au  niveau de chaque « zone de chalandise28». Les Ă©tudes Ă©conomiques montrent que ce dĂ©ficit de concurrence a alimentĂ© la dĂ©rive des prix des produits alimentaires observĂ©e durant les annĂ©es 2000, dĂ©rive qui a pesĂ© surtout sur le pouvoir d’achat des plus dĂ©munis29.  Il  aura  fallu  attendre la loi de modernisation de l’économie (LME) de 2008 pour que le secteur de la distribution alimentaire connaisse enfin une certaine ouverture Ă  la concurrence. S’il est encore trop tĂŽt pour tirer un bilan prĂ©cis des effets de cette rĂ©forme, on peut toutefois noter que la France a affichĂ© au cours de la pĂ©riode 2008-2009 l’un des  taux  d’inflation  les  plus faibles dans les produits alimentaires, comparativement aux autres pays de l’OCDE. Aujourd’hui, le low cost se dĂ©veloppe dans de nouvelles activitĂ©s dĂ©diĂ©es Ă  la consommation des mĂ©nages : jardinerie, coiffure, automobile, publicitĂ©, banque directe, tĂ©lĂ©phonie mobile, assurance, salle de sports, etc. Par exemple, le transport low cost de personnes est apparu depuis peu en France, suite Ă  la loi de dĂ©veloppement et de modernisation touristique de 2009, sous la forme de « vĂ©hicules de tourisme avec chauffeur » (VTC). Ce systĂšme de transport collectif en voiture est assez semblable Ă  ce qui existe dĂ©jĂ  dans d’autres grandes mĂ©tropoles comme Londres (avec les mini-cabs) ou New  York  : la tarification est libre et les VTC ne peuvent, Ă  la diffĂ©rence des taxis, stationner ou circuler sur la voie publique pour prendre des clients ; ils opĂšrent donc sur rĂ©servation prĂ©alable par  tĂ©lĂ©phone ou Internet. L’essor  des VTC va contribuer Ă  diversifier l’offre de transport collectif, avec un segment low cost et un segment haut de gamme (limousine de luxe). Sur le segment du low cost, la sociĂ©tĂ© Easytake a ainsi lancĂ© en 2010 son activitĂ© sur les villes d’Avignon, NĂźmes et Montpellier, en proposant des forfaits tarifaires trĂšs attractifs, permettant Ă  une clientĂšle qui n’utilisait pas jusqu’ici le taxi d’acĂ©der au marchĂ©.

Notes

30.

Suite Ă  une procĂ©dure d’infraction lancĂ©e par la Commission europĂ©enne Ă  l’encontre de la France, le MinistĂšre de la SantĂ© a rĂ©affirmĂ©, en juin 2009, le principe de libertĂ© de vente des produits optiques sur internet.

+ -

31.

La loi Chatel du 3 janvier 2008 a ainsi instaurĂ© diffĂ©rentes obligations, telles que celle d’annoncer une date limite de livraison au consommateur, de lui permettre de contacter «effectivement» par tĂ©lĂ©phone le commerçant sans coĂ»t supplĂ©mentaire, de clarifier les conditions de remboursement en cas de rĂ©tractation, etc.

+ -

Le commerce en ligne

Second exemple de modĂšle Ă©conomique qui fait baisser les prix : le commerce en ligne. Les consommateurs français plĂ©biscitent massivement ce canal de vente, Ă  la fois pour ses prix et sa commoditĂ© d’usage : en 2010, on dĂ©nombre pas moins de 27,3  millions  de  cyber-acheteurs, gĂ©nĂ©rant un chiffre d’affaires de 31 milliards d’euros.

Prenons l’exemple de l’optique, marchĂ© qui concerne 6 Français sur 10. Le chiffre d’affaires de ce secteur s’élĂšve chaque annĂ©e Ă  5,3 milliards d’euros et chaque mĂ©nage consacre en moyenne 190 euros par an Ă  cette dĂ©pense, avec une faible prise en charge par l’assurance maladie.

Depuis 200930, plusieurs pure players (c’est-Ă -dire des opĂ©rateurs en ligne) se sont lancĂ©s en France dans la commercialisation sur Internet de produits optiques, comme cela existe dĂ©jĂ  en Allemagne ou au Royaume-Uni depuis longtemps. Compte tenu de la faiblesse de leurs coĂ»ts fixes (absence de magasin physique), ces nouveaux opĂ©rateurs pratiquent des prix en moyenne 50 Ă  80% infĂ©rieurs Ă  ceux proposĂ©s par les grandes enseignes physiques : selon une Ă©tude GFK, une paire de lunettes avec correction unifocale coĂ»te en moyenne 277 euros en magasin contre 100 euros sur Internet ; de mĂȘme, le prix moyen d’une lunette Ă©quipĂ©e de verres progressifs est de 590 euros chez les opticiens traditionnels, tandis que cet Ă©quipement coĂ»te en moyenne 150 euros sur Internet. L’arrivĂ©e  de nouveaux opĂ©rateurs a Ă©galement permis d’élargir la taille du marchĂ©, en dĂ©mocratisant l’accĂšs aux produits optiques : n’oublions pas que prĂšs de 3 millions de Français n’achĂštent pas de lunettes de vue, notamment  en raison du prix Ă©levĂ© et de la faible prise en charge par l’assurance maladie et par les mutuelles de santĂ©.

Si le commerce en ligne est un formidable vecteur de baisse des prix, en permettant aux distributeurs de minimiser leurs coĂ»ts mais Ă©galement en facilitant la comparaison des offres par les  consommateurs, il doit ĂȘtre toutefois rĂ©gulĂ©. Comme le low cost, il faut qu’il soit  loyal  –  et il peut tout Ă  fait l’ĂȘtre.

En premier lieu, une bonne information et protection des consommateurs est nĂ©cessaire : compte tenu de l’absence de contact direct entre le client et le vendeur, il est difficile pour les consommateurs d’obtenir des informations sur le produit avant la conclusion de la transaction ou de faire valoir leurs droits en cas de problĂšme, une fois la transaction conclue31. Le rĂŽle des pouvoirs publics consiste prĂ©cisĂ©ment Ă  trouver la bonne dose de rĂ©gulation, le juste Ă©quilibre entre protection des consommateurs et dĂ©veloppement du e-commerce. Par  exemple, dans  la  vente en ligne de produits d’optique, activitĂ© qui touche au  domaine  de  la santĂ© publique, il semble logique d’imposer aux vendeurs la qualification d’« opticien lunetier » et de fixer des rĂšgles de qualitĂ© minimales, telles que la prĂ©sence d’un opticien on line, qui puisse orienter le client, la vĂ©rification de l’ordonnance Ă  distance ou un droit de rĂ©tractation. Mais il serait dĂ©raisonnable d’aller trop loin et d’interdire par exemple la vente  en ligne de certains produits d’optique comme les verres progressifs.

En second lieu, l’essor du commerce en ligne ne doit se faire au dĂ©triment des efforts d’investissement consentis par les magasins physiques et les producteurs pour valoriser  la  marque et le service. À  cet  Ă©gard, le rĂ©cent rĂšglement communautaire 330/2010 sur les accords verticaux entre producteurs et distributeurs, fortement inspirĂ© par les propositions françaises, parvient Ă  un juste Ă©quilibre, en conciliant libertĂ© de commerce et protection de la marque : les distributeurs agréés qui disposent d’un magasin physique sont autorisĂ©s Ă  vendre sur Internet, s’ils le  souhaitent ; en revanche, un producteur peut refuser d’agrĂ©er dans son rĂ©seau de distribution sĂ©lective un pure player, au motif qu’il ne contribue pas Ă  l’effort d’investissement au travers d’un magasin physique.

Notes

32.

Voir Volkerink, P. De Bas, N. Van Gorp et N.J. Philipsen, «Study of regulatory restrictions in the field of pharmacies», Ecorys for the European Commission, internal Market and Services DG, 2007, 84 p.

+ -

33.

Cette diffĂ©rence provient du fait que les Français consultent souvent le mĂ©decin avant d’aller en pharmacie, mĂȘme pour des maladies bĂ©nignes.

+ -

Vente de médicaments sans ordonnance

Autre modĂšle Ă  bas prix qui pourrait se dĂ©velopper Ă  l’avenir, si la lĂ©gislation venait Ă  Ă©voluer : la vente libre de mĂ©dicaments sans ordonnance. Rappelons qu’en France la vente de mĂ©dicaments, qu’ils soient Ă  prescription obligatoire ou facultative, fait l’objet d’une rĂ©glementation trĂšs restrictive par rapport aux autres pays europĂ©ens32 : monopole pharmaceutique (les mĂ©dicaments ne peuvent ĂȘtre vendus que par un pharmacien), monopole officinal (seuls les pharmacies sont habilitĂ©es Ă  vendre des mĂ©dicaments), numerus clausus (dans l’accĂšs Ă  la profession et la rĂ©partition gĂ©ographique des officines), indivisibilitĂ© de la propriĂ©tĂ© et de la gĂ©rance.

Face Ă  ces nombreuses restrictions, le rapport Attali (2008) avait appelĂ© Ă  une profonde libĂ©ralisation de ce secteur. Notre propos est ici beaucoup plus circonscrit et pragmatique : il s’agit de savoir s’il est possible d’injecter une dose de concurrence dans la distribution de mĂ©dicaments, sans pour autant remettre en cause nĂ©cessairement l’ensemble de l’architecture de la distribution pharmaceutique et sans renoncer Ă  l’objectif de protection de la santĂ© publique.

Une voie de rĂ©forme possible mĂ©rite d’ĂȘtre explorĂ©e, celle des mĂ©dicaments Ă  prescription mĂ©dicale facultative (PMF), qui ne  nĂ©cessitent  pas la consultation prĂ©alable d’un mĂ©decin, Ă  l’image de l’aspirine. Le marchĂ© des mĂ©dicaments Ă  PMF est estimĂ© en France en 2009 Ă  5 milliards d’euros, dont 2 milliards en automĂ©dication33; sur ces 5 milliards, 1,9 milliard ne fait l’objet d’aucun remboursement, ce qui  signifie  que leur prix est fixĂ© librement et que la dĂ©pense est supportĂ©e directement par le patient.

Il est difficile de justifier le monopole officinal sur ce type de mĂ©dicament : pourquoi ne pourraient-ils ĂȘtre vendus en dehors des pharmacies, puisqu’ils peuvent ĂȘtre utilisĂ©s de maniĂšre autonome par le patient ? On peut d’ailleurs noter que dans les pays nordiques et au Royaume-Uni la vente de mĂ©dicaments Ă  PMF est sortie du monopole officinal, sans que des problĂšmes de sĂ©curitĂ© aient Ă©tĂ© Ă  dĂ©plorer. L’argument  selon lequel  les clients doivent absolument bĂ©nĂ©ficier du conseil d’un pharmacien – Ă  supposer qu’il soit fondĂ© – peut ĂȘtre aisĂ©ment rĂ©solu : il suffit d’imposer en effet aux nouveaux distributeurs la prĂ©sence d’un diplĂŽmĂ© en pharmacie sur le lieu de vente ou on line.

L’ouverture Ă  la concurrence des mĂ©dicaments Ă  PMF conduirait Ă  l’entrĂ©e de groupes de distribution et d’opĂ©rateurs on line 34, qui feraient baisser les prix, sur le segment des mĂ©dicaments non remboursables. Ainsi, en Italie, la rĂ©forme introduite en 2006 a autorisĂ© les Ă©tablissements  commerciaux alimentaires ou non alimentaires (essentiellement parapharmacies et grandes surfaces) Ă  vendre des mĂ©dicaments sans ordonnance : selon plusieurs estimations convergentes, cette libĂ©ralisation a conduit Ă  des baisses de prix significatives, de l’ordre de 20% en moyenne. L’effet concurrentiel est d’autant plus probable en France que les prix des mĂ©dicaments PMF ont tendance Ă  augmenter lorsqu’ils ne font plus l’objet d’un remboursement (graphique 7).

Graphique 7 : Évolution du prix des mĂ©dicaments en France (1998-2009)

Source :

Insee.

Si l’on applique le mĂȘme ordre de baisse de prix qu’en Italie – soit 20% –, le gain annuel pour les consommateurs, sur un marchĂ© de 1,9 milliard d’euros, avoisinerait 400  millions d’euros. Par  extrapolation, si l’ensemble du marchĂ© des mĂ©dicaments Ă  PMF venait Ă  ĂȘtre dĂ©remboursĂ©, le gain annuel serait proche du milliard d’euros.

Notes

35.

Voir, par exemple Chambolle, « Faut-il interdire la revente Ă  perte ? », Revue française d’économie, no 3, 2003, p. 89-108.

+ -

36.

Au titre de l’article L420-2 du Code de commerce.

+ -

Autoriser la revente à perte
 au cas par cas

La revente Ă  perte a mauvaise presse dans l’imaginaire collectif et politique : l’idĂ©e qu’une entreprise puisse volontairement faire des pertes est a priori suspecte. VoilĂ  sans doute pourquoi ce type de pratique est interdit en France depuis 1963, la loi Galland (1996) ayant d’ailleurs renforcĂ© les sanctions en cas d’infraction.

Une telle interdiction est-elle justifiable ? 

Premier argument, celui d’« un Ăźlot de pertes dans un ocĂ©an de profits »  : si l’on autorise la revente Ă  perte, un distributeur dominant cassera les prix afin d’acculer Ă  la faillite son concurrent et remontera ensuite les  prix lorsqu’il sera seul sur le marchĂ©. Dans cette perspective, l’interdiction de la revente Ă  perte est motivĂ©e par la dĂ©fense du petit commerce, face aux comportements prĂ©dateurs de la grande distribution.

Second argument : la revente Ă  perte peut nuire Ă  la qualitĂ© et Ă  l’image d’un produit, notamment lorsqu’elle conduit le distributeur Ă  sacrifier le service qui accompagne la vente de ce produit.

TroisiĂšme argument : la revente Ă  perte trompe le consommateur, dans la mesure oĂč le manque Ă  gagner sur le produit dont le prix est « cassĂ© » est en rĂ©alitĂ© compensĂ© par une marge plus forte sur d’autres produits. Il s’agit donc d’une baisse des prix en trompe-l’Ɠil.

Ces arguments Ă  l’encontre de la revente Ă  perte ne sont pas partagĂ©s de maniĂšre aussi nette par l’analyse Ă©conomique, qui insiste Ă©galement sur les bĂ©nĂ©fices que peuvent en retirer les consommateurs35 :

  • les « prix prĂ©dateurs » sont une stratĂ©gie coĂ»teuse et difficile Ă  mettre en Ɠuvre, et il existe dĂ©jĂ  une lĂ©gislation sur l’abus de position dominante qui permet le cas Ă©chĂ©ant de les condamner36 ;
  • l’argument de la protection de la marque, pertinent dans des secteurs comme le luxe, n’est pas gĂ©nĂ©ralisable Ă  l’ensemble des produits, en particulier dans le domaine alimentaire ;
  • la revente Ă  perte est un moyen efficace de signaler aux consommateurs la qualitĂ© d’un produit, de lancer sur le marchĂ© un nouveau produit, de vendre des biens complĂ©mentaires, etc.

MĂȘme si les Ă©conomistes considĂšrent gĂ©nĂ©ralement que l’interdiction de la revente Ă  perte est plutĂŽt nĂ©faste pour l’économie, l’existence d’effets ambivalents nĂ©cessite la prudence : il n’est sans doute pas raison- nable de revenir sur le principe gĂ©nĂ©ral de l’interdiction, qui susciterait d’ailleurs une forte dĂ©fiance. En revanche, il peut ĂȘtre intĂ©ressant de lever cette interdiction dans des secteurs oĂč les arguments de protection du petit commerce et de l’image de marque ne sont pas pertinents. Tel est le cas dans les carburants, secteur qui se caractĂ©rise par :

  • la quasi-disparition des stations services indĂ©pendantes : l’essentiel du marchĂ© est aujourd’hui aux mains de la grande distribution (60% de part de marchĂ©) et des sociĂ©tĂ©s pĂ©troliĂšres ;
  • la standardisation du produit : une baisse de prix n’aura aucune influence nĂ©gative sur la qualitĂ© du produit.

On pourrait objecter que le marchĂ© de l’essence est dĂ©jĂ  trĂšs concurrentiel en France, compte tenu de la prĂ©sence des grandes et moyennes surfaces (GMS), qui obligent les pĂ©troliers Ă  tirer leurs prix vers le bas. Il est vrai que les leaders de la distribution alimentaire exercent une forte pression concurrentielle, utilisant l’essence comme un produit d’appel pour attirer le consommateur et se crĂ©er une rĂ©putation.

Mais cet argument mĂ©rite d’ĂȘtre relativisĂ© : si les marges sont en effet faibles en moyenne, les prix pratiquĂ©s apparaissent trĂšs variables, selon l’intensitĂ© de la concurrence locale. Lorsque le client est dans une situation « captive », comme sur l’autoroute, les prix et les marges sont plus Ă©levĂ©es que lorsqu’il se trouve dans une zone commerciale avec plusieurs enseignes de la grande distribution.

Qui plus est, l’argument de la faiblesse des marges est rĂ©versible et milite justement en faveur de la suppression du seuil de revente Ă  perte : comme les marges sont faibles en moyenne et comme l’essentiel du prix final est composĂ© de taxes (53% du prix final  pour  le  gazole ; 61% pour l’essence) et du cours du brent (30% du prix final), le seul moyen de susciter de rĂ©elles diminutions du prix est d’autoriser la revente Ă  perte.

Notes

37.

Scott Morton, F. Zettelmeyer et J. Silva-Risso, « internet car retailing », The Journal of Industrial Economics, no 49, 2001, p. 501-519.

+ -

38.

J. Brown et A. Goolsbee, «Does the internet make markets more competitive? Evidence from the life insurance industry», Journal of Political Economy, no 110, 2002, p. 481-507.

+ -

39.

On peut Ă©galement ajouter un risque : dans les secteurs oligopolistiques, la centralisation de l’information sur les prix sur un mĂȘme site peut faciliter les comportements d’entente tacite ou explicite entre les De maniĂšre paradoxale, le comparateur de prix, loin de stimuler la concurrence, conduirait alors Ă  un alignement des prix vers le haut.

+ -

40.

Un raisonnement similaire peut ĂȘtre appliquĂ© Ă  la banque de dĂ©tail.

+ -

41.

On peut objecter que les opĂ©rateurs de rĂ©seau contourneront cette contrainte en offrant des forfaits Ă  des prix peu Mais c’est oublier qu’il existe dĂ©jĂ  aujourd’hui des MVNO qui commercialisent des forfaits trĂšs simples et lisibles : par crainte de la comparaison, les opĂ©rateurs de rĂ©seau seront incitĂ©s Ă  jouer le jeu de la concurrence.

+ -

Faciliter la mobilité des consommateurs

La possibilité de bénéficier de prix plus bas suppose que le consommateur puisse arbitrer entre les différentes offres qui lui sont proposées.

PremiĂšre condition de la mobilitĂ© : la transparence de l’information pour le consommateur, afin qu’il puisse se livrer Ă  une comparaison des prix et des caractĂ©ristiques des produits. De ce point de vue, l’essor d’Internet et des comparateurs en ligne a permis de rĂ©duire drastiquement  les coĂ»ts de recherche d’information (search costs). Plusieurs Ă©tudes empiriques confirment ainsi qu’Internet constitue un vecteur de baisse des prix, en facilitant la mise en concurrence des offreurs. Ainsi, Fiona Scott-Morton, Florian  Zettelmeyer et Jorge Silva-Risso37 ont  montrĂ© que les sites Internet spĂ©cialisĂ©s dans les voitures d’occasion permettent de rĂ©duire de prĂšs de 2% le prix d’achat, ce qui reprĂ©sente une Ă©conomie de prĂšs de 450 dollars en moyenne par achat. L’essentiel de la baisse de prix s’explique par la diminution des marges pratiquĂ©es par les concessionnaires recevant des demandes provenant de ces sites de recherche.  De mĂȘme, l’étude de Brown et Goolsbee38 sur l’assurance-vie dĂ©montre que l’introduction des sites comparateurs pour l’assurance-vie en 1996 a fait chuter les prix de 8 Ă  15% de 1995 Ă  1997.

Faut-il aller plus loin et mettre en place des comparateurs publics de prix, comme cela existe dĂ©jĂ  en France pour les carburants ? Un comparateur public de prix aurait le mĂ©rite d’ĂȘtre neutre, ce qui n’est pas toujours le cas des comparateurs privĂ©s, et de reposer sur une mĂ©thodologie de collecte des donnĂ©es transparente. Il est toutefois difficile de gĂ©nĂ©raliser les comparateurs de prix Ă  tous les secteurs, compte tenu de la forte hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de l’offre Ă  l’intĂ©rieur d’un mĂȘme marchĂ©39. Par exemple, dans la tĂ©lĂ©phonie mobile40, un  comparateur n’a pas grand sens, dans la mesure oĂč les forfaits des diffĂ©rents opĂ©rateurs prennent la forme de « package » complexes, incluant une multitude d’options (quantitĂ© des SMS, numĂ©ros illimitĂ©s, plages horaires, etc.). Dans ce cas, il serait plus judicieux que le comparateur de prix public repose sur la construction de « paniers type » de consommation.

Seconde condition : une standardisation minimale de l’offre. Il  ne  suffit pas de rendre l’information accessible pour que le consommateur puisse arbitrer entre diffĂ©rentes offres, encore faut-il que les offres soient comparables. Or, dans des secteurs tels que la banque de dĂ©tail ou la tĂ©lĂ©phonie, la diffĂ©renciation des produits entre les opĂ©rateurs rend difficile cet exercice. Face Ă  ce problĂšme, les pouvoirs publics doivent inciter les offreurs Ă  standardiser une partie de leur offre. Deux leviers assez diffĂ©rents peuvent ĂȘtre mobilisĂ©s :

  • Ă©tablir des profils types de consommateur et obliger les opĂ©rateurs Ă  afficher le tarif de leur prestation, en fonction de ces profils ;
  • imposer aux entreprises l’obligation d’offrir, en plus de leur propre gamme de  produits,  une  plate-forme commune de « prestations  de base », complĂštement standardisĂ©es. Cela permettrait Ă  tous les consommateurs de comparer les prix de « packages » simples et identiques. Par exemple, dans la tĂ©lĂ©phonie mobile, les opĂ©rateurs pourraient ĂȘtre obligĂ©s de proposer, en plus de leur offre propre, des forfaits simples d’heures (1 h, 2 h, 3 h
) et de quantitĂ©s  de  SMS  (250, 500, illimitĂ©s), sans et avec engagement, sans et avec tĂ©lĂ©phone portable41. De mĂȘme, les pouvoirs publics pourraient imposer aux banques de dĂ©tail d’offrir aux clients, en plus de leur offre spĂ©cifique et diffĂ©renciĂ©e, une offre de base, standardisĂ©e, comprenant les dix services bancaires les plus utilisĂ©s.
Notes

42.

Nous reprenons ici l’analyse dĂ©veloppĂ©e dans Nasse, Rapport sur les coĂ»ts de sortie, La Documentation française, 2005, 169 p.

+ -

TroisiĂšme condition : limiter les « coĂ»ts de sortie ». La  comparaison des prix ne constitue pas une condition suffisante pour assurer la mobilitĂ© des consommateurs : encore faut-il que ce dernier puisse changer facilement d’offreur. Cela revient Ă  dire que la fidĂ©litĂ© Ă  un offreur n’est  pas nĂ©cessairement le signe d’une satisfaction du client, mais peut Ă©galement exprimer la prĂ©sence de « coĂ»ts de sortie » Ă©levĂ©s. À cet Ă©gard, l’épisode de la hausse de la TVA dans la tĂ©lĂ©phonie mobile au dĂ©but de l’annĂ©e 2011 a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lateur : les trois opĂ©rateurs ont dĂ» faire marche arriĂšre et n’ont pas rĂ©percutĂ© la hausse dans le prix de leurs forfaits, face Ă  l’afflux de clients qui Ă©taient prĂȘts Ă  rĂ©silier sans pĂ©nalitĂ© leur abonne- ment pour changer d’opĂ©rateur.

Il existe deux grands types de coûts de sortie42  :

  • les coĂ»ts de sortie contractuels : il peut s’agir par exemple d’une pĂ©nalitĂ© en cas de rupture anticipĂ©e du contrat, de frais de clĂŽture ou de transfert de compte, etc. ;
  • les coĂ»ts de sortie de gestion du changement, qui « se matĂ©rialisent en des gĂȘnes, ennuis ou pertes de temps diverses ».

Les coĂ»ts de sortie ne sont supportĂ©s que par les clients dĂ©jĂ  engagĂ©s, alors que les nouveaux clients peuvent faire jouer la concurrence entre  les opĂ©rateurs. Cela signifie que les coĂ»ts de sortie figent davantage la concurrence sur les marchĂ©s matures que sur les marchĂ©s naissants : dans la banque, par exemple, Ă  l’exception des ouvertures de compte pour les jeunes, l’essentiel du marchĂ© est un marchĂ© de clients dĂ©jĂ  engagĂ©s. De mĂȘme, dans la tĂ©lĂ©phonie mobile, le marchĂ© est mature, avec un taux d’équipement de 100% en 2011.

Les coĂ»ts de sortie ne sont pas anormaux en eux-mĂȘmes et peuvent  par exemple rĂ©sulter d’une relation d’investissement entre l’offreur  et son client : l’offreur propose Ă  son client des conditions trĂšs avantageuses lorsqu’il arrive, mais lui impose en contrepartie des frais de sortie. Par exemple, dans la tĂ©lĂ©phonie mobile, le modĂšle de subventionnement du tĂ©lĂ©phone par l’opĂ©rateur implique que le client s’engage sur une certaine durĂ©e (de 12 ou 24 mois) ; s’il rĂ©silie son contrat avant son terme, il doit donc supporter une pĂ©nalitĂ©. Ce modĂšle se justifie sur le plan Ă©conomique : l’opĂ©rateur perd de l’argent Ă  court terme, en subventionnant le tĂ©lĂ©phone et en gagne ensuite dans la durĂ©e de la relation avec son client. Il n’en demeure pas moins que ce modĂšle conduit Ă  rigidifier le marchĂ©, dans la mesure oĂč le client ne peut pas sortir Ă  tout moment. Qui plus est, lorsque son contrat arrive Ă  Ă©chĂ©ance, le client bĂ©nĂ©ficie le plus sou- vent de points de fidĂ©litĂ©, qui ne sont utilisables que s’il se rĂ©engage. Il est paradoxal que les points de fidĂ©litĂ©, qui rĂ©compensent un comportement passĂ©, ne soient mobilisables qu’en fonction du comportement futur du client.

La régulation des coûts de sortie ne doit donc pas conduire à leur suppression, mais passe plutÎt par :

-une information trĂšs claire des consommateurs en amont sur  les  frais de sortie : par exemple, on peut envisager que les banques soient dans l’obligation d’indiquer aux clients, lors de l’ouverture de comptes, combien il leur en coĂ»tera de les transfĂ©rer vers une autre banque. Cette dĂ©marche est complĂ©mentaire de l’aide Ă  la mobilitĂ© bancaire, qui existe dĂ©jĂ  depuis 2008 mais qui intervient en aval, au moment du dĂ©part;

Notes

43.

Ce systĂšme existe par exemple en SuĂšde.

+ -

44.

Un tel systĂšme existe dĂ©jĂ  au Pays-Bas, au travers d’interpay.

+ -

-une diminution des coĂ»ts de sortie non monĂ©taire : dans la tĂ©lĂ©phonie mobile, la portabilitĂ© du numĂ©ro en un jour a, par exemple, constituĂ© une avancĂ©e rĂ©elle pour les clients qui veulent changer d’opĂ©rateur. Dans la banque, les engagements sur l’aide Ă  la mobilitĂ©, pris en 2008, ont conduit Ă  ce que les formalitĂ©s de transfert des comptes soient effectuĂ©es par la banque d’accueil et non par le client lui-mĂȘme. Mais il est sans doute possible d’aller plus loin et deux pistes mĂ©ritent d’ĂȘtre explorĂ©es :

  • instaurer un numĂ©ro de compte universel43, qui permettrait Ă  chaque client de conserver le mĂȘme numĂ©ro lorsqu’il change de banque, comme cela se fait par exemple dans la tĂ©lĂ©phonie mobile avec le numĂ©ro d’appel ;
  • confier Ă  un tiers indĂ©pendant le transfert des comptes, plutĂŽt que de laisser aux banques le soin d’organiser elles-mĂȘmes la mobilitĂ© bancaire44;
Notes

45.

Le marchĂ© va sans doute Ă©voluer de lui-mĂȘme dans cette direction, avec la gĂ©nĂ©ralisation des forfaits sans engagement chez les MVNO, comme La Poste Mobile.

+ -

-une diminution des coĂ»ts de sortie monĂ©taire : le lĂ©gislateur pourrait ainsi imposer Ă  tous les opĂ©rateurs de tĂ©lĂ©phonie mobile d’offrir pour chaque forfait de leur gamme une option sans tĂ©lĂ©phone portable et sans engagement de durĂ©e45.

Poursuivre la lutte contre les pratiques anticoncurrentielles

Afin de garantir aux consommateurs des prix compĂ©titifs, il est essentiel que les pouvoirs publics poursuivent leur lutte contre les pratiques anti-concurrentielles, qui ont pour effet d’augmenter artificiellement les prix. En particulier, des concurrents peuvent dĂ©cider de s’entendre en secret pour supprimer toute pression concurrentielle entre eux. Ces pratiques dites de « cartel » prennent des formes variĂ©es : on fixe les prix de maniĂšre concertĂ©e ; on se rĂ©partit les clients sur une base gĂ©ographique, en concluant un « pacte de non agression » ; on dĂ©signe Ă  l’avance le vainqueur dans un appel d’offres tout en dĂ©posant des « offres de couverture » pour laisser  croire  au  donneur  d’ordre  qu’il a le choix ; on se concerte pour boycotter l’arrivĂ©e d’un nouveau concurrent sur le marchĂ© ; on fixe ensemble des  quotas  de  production, etc. En  France et au niveau communautaire, plusieurs affaires rĂ©centes, qui touchent tout autant les consommateurs que les entreprises, nous rappellent l’existence de ce type de pratiques (tableau 1).

Tableau 1: Cartels condamnĂ©s en France et dans l’union europĂ©enne
Notes

46.

Pour une synthĂšse, voir Combe et C. Monnier, « Le calcul de l’amende en matiĂšre de cartel : une approche Ă©conomique », Concurrences, no 3, 2007, p. 39-45.

+ -

Les comportements de cartel sont injustifiables Ă©conomiquement, car ils ne reposent sur aucun mĂ©rite Ă©conomique et conduisent Ă  des hausses des prix qui n’ont aucune contrepartie positive pour les consommateurs.

Les consommateurs sont tout simplement spoliĂ©s : ils paient plus cher pour le mĂȘme produit, tandis que certains renoncent Ă  consommer, Ă  cause prĂ©cisĂ©ment du prix Ă©levĂ©. Lorsqu’ils durent plusieurs annĂ©es, les cartels peuvent mĂȘme conduire Ă  figer la structure du marchĂ© ou l’incitation Ă  innover dans tout un secteur. La plupart des Ă©tudes Ă©conomiques46 concluent Ă  de substantielles hausses de prix,  de l’ordre de 20% en moyenne pour les cartels nationaux, pour une durĂ©e de vie moyenne de six Ă  sept ans.

Il est important que les dĂ©cideurs politiques affichent leur engagement et leur dĂ©termination en matiĂšre antitrust, face aux tentations rĂ©currentes de mise en sommeil de la politique de concurrence, au prĂ©texte de la compĂ©titivitĂ© et de la crise Ă©conomique. À cet Ă©gard,  la crĂ©ation de l’AutoritĂ© de la concurrence en 2009, qui a pris la suite du Conseil de la concurrence, a constituĂ© un signal fort, en renforçant les pouvoirs d’investigation et de sanction du rĂ©gulateur.

Notes

47.

L’article L420-6 du Code de commerce punit jusqu’à 3 ans de prison et 75.000 euros d’amende toute personne physique qui aurait frauduleusement pris une part personnelle et dĂ©terminante Ă  une entente anticoncurrentielle.

+ -

48.

La crainte du pĂ©nal n’est plus une vue de l’esprit : Ă  titre d’exemple, en janvier 2011, neuf chefs d’entreprise impliquĂ©s dans le cartel des monuments historiques ont Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă  des peines de trois Ă  dix mois de prison avec sursis.

+ -

Dans la mesure oĂč les cartels sont des pratiques secrĂštes, il est particuliĂšrement difficile de les dĂ©tecter. Certes, les victimes peuvent porter plainte, mais les indices dont ils disposent se limitent  bien souvent au seul constat de prix anormalement Ă©levĂ©s. La dĂ©tection des cartels se heurte donc au problĂšme crucial de l’accĂšs aux preuves matĂ©rielles. VoilĂ  pourquoi les pays dĂ©veloppĂ©s, dont la France, se sont dotĂ©s d’un nouvel instrument :  les « programmes de clĂ©mence », consistant  à  accorder un traitement favorable (pouvant aller jusqu’à l’immunitĂ© de sanction pĂ©cuniaire) aux membres d’un cartel  qui  dĂ©nonceraient  son  existence ou qui coopĂ©reraient activement durant la procĂ©dure d’enquĂȘte. Ce type d’instrument, inspirĂ© des politiques en faveur des « repentis », s’avĂšre d’une redoutable efficacitĂ© au niveau europĂ©en : plus de 60% des cartels dĂ©tectĂ©s par la Commission depuis 2002 le sont grĂące Ă  la « clĂ©mence ». La clĂ©mence en France s’avĂšre plus problĂ©matique et n’a pas donnĂ© jusqu’ici les rĂ©sultats escomptĂ©s : seules quatre dĂ©cisions ont Ă©tĂ© rendues depuis la mise en place de cette politique en 2001. Une cause probable de la faible effectivitĂ© de la clĂ©mence dans notre pays tient au fait que les pratiques d’entente sur les prix sont Ă©galement passibles de sanctions pĂ©nales47, comme aux États-Unis, mais Ă  la diffĂ©rence du systĂšme amĂ©ricain le programme de clĂ©mence français s’adresse uniquement aux entreprises et ne prĂ©voit pas d’immunitĂ© pĂ©nale pour les personnes physiques. Les cadres dirigeants se retrouvent pris dans une situation inextricable : pour que leur entreprise puisse bĂ©nĂ©ficier de la clĂ©mence, il leur est demandĂ© de dĂ©noncer les pratiques de cartel auxquelles ils ont pris part, mais en tant que personne physique ils savent qu’ils peuvent alors ĂȘtre poursuivis par le juge pĂ©nal48. Pour renforcer l’efficacité  de la clĂ©mence dans notre pays et mieux protĂ©ger les dirigeants comme les salariĂ©s, il est urgent de l’étendre au volet pĂ©nal, en garantissant l’immunitĂ© aux cadres de l’entreprise qui accepte de coopĂ©rer avec l’AutoritĂ© de la concurrence, comme cela se pratique dĂ©jĂ  aux États-Unis, au Canada, en Grande-Bretagne ou en Allemagne.

Au terme de cette Ă©tude, nous avons montrĂ©, Ă  l’aide d’exemples concrets empruntĂ©s Ă  diffĂ©rents secteurs, qu’il existait des marges de manƓuvre pour une vĂ©ritable politique du pouvoir d’achat, qui  prenne  appui  sur la concurrence. Loin d’ĂȘtre un dogme, la concurrence est un instrument puissant qui permet de faire baisser les prix, sans pour autant renoncer  au respect des rĂšgles de qualitĂ© et de sĂ©curitĂ© et aux droits des salariĂ©s.

Cela ne signifie pas que la concurrence est l’unique rĂ©ponse Ă  la lancinante question du pouvoir d’achat dans notre pays ; d’autres politiques doivent ĂȘtre Ă©galement mobilisĂ©es, en particulier pour renforcer le taux de croissance de long terme de l’économie française. Mais l’avantage de la concurrence est qu’elle produit ses effets bĂ©nĂ©fiques de maniĂšre assez rapide et concrĂšte, au travers de baisses de  prix. De ce point de vue, elle constitue un prĂ©cieux alliĂ© pour les dĂ©cideurs soucieux de concilier l’efficacitĂ© Ă©conomique et la visibilitĂ© politique.

 

La concurrence passe non seulement par un nouveau rĂŽle pour l’État – un État davantage rĂ©gulateur qu’acteur de l’économie –, mais Ă©galement par le dĂ©veloppement d’un contre-pouvoir, celui  des  consommateurs, qui doivent avoir les moyens de comparer, de choisir en toute connaissance de cause et le cas Ă©chĂ©ant, de faire valoir leurs droits Ă  rĂ©paration lorsqu’ils ont Ă©tĂ© lĂ©sĂ©s. À cet Ă©gard, l’introduction d’une action de groupe en matiĂšre de consommation et de concurrence apparaĂźt souhaitable, pour au moins deux raisons :

  • elle semble inĂ©luctable en Europe, compte tenu des prises de position rĂ©pĂ©tĂ©es de la Commission europĂ©enne en sa faveur, notamment Ă  la suite de la publication du Livre vert (2005) et du Livre blanc (2008) sur les actions privĂ©es : n’est-il pas opportun que la France prenne les devants et soit force de proposition sur ce sujet, en dĂ©fendant  une action de groupe encadrĂ©e et Ă©quilibrĂ©e, plutĂŽt que de se voir imposer Ă  terme une action de groupe dont les modalitĂ©s ne seraient pas satisfaisantes ? ;
  • elle restaure la confiance des consommateurs dans l’économie de marchĂ©, en les rendant acteurs de leur propre destin.

Annexe : 10 propositions

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