Pouvoir dâachat : une politique
Le pouvoir d’achat ne se dĂ©crĂšte pas
La concurrence : des baisses de prix … et plus encore
Baisser les prix : comment ? jusqu’oĂč ?
Conclusion
Annexe : 10 propositions
Résumé
Le thĂšme du pouvoir dâachat reste, avec lâemploi, en tĂȘte des prĂ©- occupations Ă©conomiques des Français. Les principaux candidats Ă la prĂ©sidentielle 2012 ne vont donc pas manquer de prendre position sur ce sujet incontournable. Exercice difficile, dans la mesure oĂč les leviers traditionnels â revalorisation du Smic, relance fiscale â buttent aujourdâhui sur la contrainte des finances publiques et de la compĂ©titivitĂ©. Dans un  tel contexte, peut-on encore proposer une politique en faveur du pouvoir dâachat qui aille au-delĂ des effets dâannonce ? Il existe en rĂ©alitĂ© de vĂ©ritables marges de manĆuvre, Ă condition dâagir sur le bon levier : celui de la concurrence, qui permet de faire baisser durablement les prix.
Les réformes pro-concurrentielles présentent également un double avantage : elles ne mobilisent pas de ressources budgétaires supplémentaires et produisent leurs effets de maniÚre rapide et visible pour les consommateurs.
Le renforcement de la concurrence ne doit jamais se faire au dĂ©triment de la qualitĂ© intrinsĂšque du produit â la sĂ©curitĂ© par exemple â ou par une application au rabais du droit du travail. Lâouverture Ă la concurrence doit donc ĂȘtre rĂ©gulĂ©e et encadrĂ©e. Emmanuel Combe, dans cette note propose une approche pragmatique, au cas par cas, et formule dix propositions concrĂštes de mesures pro-concurrentielles dans diffĂ©rents secteurs dâactivitĂ©.
Emmanuel Combe,
Professeur des universitĂ©s, professeur Ă la Skema Business School, vice-prĂ©sident de lâAutoritĂ© de la concurrence.
Voir, en particulier : le baromĂštre mensuel TNS Sofres sur «les prĂ©occupations des Français» et lâenquĂȘte Fondapol sur «la France des classes moyennes» (2010), qui montrent notamment que « le relĂšvement des salaires et du pouvoir dâachat » est considĂ©rĂ© comme « tout Ă fait prioritaire » par 53 % des Français.
Voir en particulier Moati et R. Rochefort, Mesurer le pouvoir dâachat, rapport CAE, no 73, 2008, 334 p.
Voir notamment lâenquĂȘte Fondapol, op. cit.
Alors que le prix du pĂ©trole et des matiĂšres premiĂšres connaĂźt une hausse soutenue â et sans doute durable â, le thĂšme du pouvoir dâachat, qui fut lâun des slogans majeurs de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007, fait son grand retour dans lâopinion publique : selon des sondages rĂ©cents, il constitue, aprĂšs lâemploi, la seconde prĂ©occupation des Français1.
Pourtant, si lâon sâen tient Ă une approche purement statistique du sujet, lâinquiĂ©tude et le pessimisme de nos concitoyens semblent exagĂ©rĂ©s : en effet, les chiffres de lâInsee invitent plutĂŽt Ă conclure que le pouvoir dâachat nâa cessé dâaugmenter dans notre pays au cours de  la derniĂšre dĂ©cennie, Ă Â un rythme annuel de 1,2 %. Les économistes et statisticiens nâont pas manquĂ© dâanalyser ce dĂ©calage entre rĂ©alitĂ© et perception du pouvoir dâachat en invoquant notamment lâessor de nouvelles dĂ©penses contraintes (tĂ©lĂ©phonie mobile, InternetâŠ), la frĂ©quence diffĂ©renciĂ©e des achats ou bien encore lâeffet qualitĂ© des produits2.
Pour autant, quelle que soit la pertinence de ces explications, le sentiment dâun dĂ©clin du pouvoir dâachat perdure et constitue en tant que tel un sujet politique, qui ne peut rester sans rĂ©ponse. Qui plus est, une majoritĂ© de Français reste convaincue que leur pouvoir dâachat â et, plus globalement, leur niveau de vie3 â va dĂ©cliner dans la dĂ©cennie Ă venir.
Aussi nâest-il guĂšre surprenant que les principaux leaders politiques, de gauche comme de droite, prennent position sur cette thĂ©matique en avançant des propositions trĂšs volontaristes : primes diverses Ă la consommation (prime Ă la casse, etc.), hausse des bas salaires, prime aux salariĂ©s, TVA rĂ©duite dans certains secteurs, blocage du prix des produits essentiels, etc.
Pour autant, ces diffĂ©rentes propositions et mesures, si elles ont lâavantage dâĂȘtre visibles et lisibles, auront au mieux des effets limitĂ©s sur le pouvoir dâachat des Français. En rĂ©alitĂ©, la question de lâĂ©volution du pouvoir dâachat ne peut se rĂ©soudre dâun « coup de baguette magique » : elle renvoie dâabord Ă une cause structurelle et de long terme, Ă savoir la faiblesse de la croissance française depuis trente ans.
Mais peut-on politiquement se contenter de dire aux Ă©lecteurs quâils doivent prendre leur mal en patience et se rĂ©soudre à  voir leur pouvoir dâachat augmenter dans dix ou vingt ans, grĂące aux efforts dâinvestissement consentis aujourdâhui dans lâenseignement supĂ©rieur et la recherche-dĂ©veloppement ? SĂ»rement pas. Aussi est-il plus que jamais nĂ©cessaire dâexplorer, en complĂ©ment des rĂ©formes de long terme, des voies mĂ©dianes, qui conjuguent Ă la fois efficacitĂ© Ă©conomique et visibilitĂ© politique. De ce point de vue, une politique axĂ©e sur la baisse des prix mĂ©rite dâĂȘtre explorĂ©e, et ce dâautant quâelle mobilise peu de nouvelles ressources budgĂ©taires.
Pour obtenir des baisses de prix visibles et durables, il existe en Ă©conomie un outil qui a fait ses preuves depuis longtemps : la concurrence. PrĂ©cisons dâemblĂ©e que la concurrence nâest pas, comme on lâentend trop souvent, une fin en soi, un dogme, mais simplement un moyen que les pouvoirs publics peuvent mobiliser et mettre au service du bien-ĂȘtre de la population. La concurrence ne doit ĂȘtre encouragĂ©e que lorsquâelle est utile et possible, non pour elle-mĂȘme. La concurrence nâa pas rĂ©ponse Ă tout. En la matiĂšre, il faut adopter une dĂ©marche pragmatique, au cas par cas : un renforcement de la concurrence peut ĂȘtre bĂ©nĂ©fique dans un secteur et apporter peu de gains de pouvoir dâachat dans un autre. Par exemple, la question du prix des logements en France nâa pas grand- chose Ă voir avec un manque de concurrence, mais sâexplique souvent par des pĂ©nuries locales.
Lorsque lâon Ă©voque la concurrence et les baisses de prix, la crainte  qui sâexprime aussitĂŽt est celle du bon curseur, du bon dosage : jusquâoĂč peut-on aller pour faire baisser les prix ? Si la baisse de prix doit se traduire par une diminution de la qualitĂ© intrinsĂšque du produit â la sĂ©curitĂ©, par exemple â ou par une application au rabais du droit du travail, il sâagit dâune politique en trompe-lâĆil : ce que les consommateurs gagnent en prix, ils le perdent en tant que salariĂ©s ou en termes de qualitĂ©. Nous voudrions justement montrer que le renforcement de la concurrence nâimplique pas nĂ©cessairement de sacrifier la qualitĂ© ou le droit des salariĂ©s sur lâautel des prix bas. Lâutilisation de la concurrence ne signifie pas quâil faille tomber dans le laisser-faire : bien au contraire, la concurrence, pour ĂȘtre efficace et effective, a besoin dâĂȘtre encadrĂ©e et rĂ©gulĂ©e.
Le pouvoir d’achat ne se dĂ©crĂšte pas
Moati et R. Rochefort, op. cit.
« Le Smic constitue un levier Ă court terme pour amĂ©liorer les conditions de vie des plus modestes et stimuler la La revalorisation de son pouvoir dâachat sera engagĂ©e aprĂšs des annĂ©es dâabandon par la droite » (p. 13).
Nous pensons en particulier au dĂ©bat suscitĂ© par la publication, en janvier 2011, des donnĂ©es Eurostat sur lâĂ©volution des coĂ»ts de main-dâĆuvre en France et en Allemagne, chiffres qui ont Ă©tĂ© rĂ©visĂ©s Ă la baisse par lâinsee en mars Voir sur ce sujet M. Didier, G. KolĂ©da, CompĂ©titivitĂ© France Allemagne : le grand Ă©cart, Economica, 2011, 135 p.
Voir P. Champsaur, Le Salaire minimum interprofessionnel de croissance, rapport du groupe dâexperts, La Documentation française, juin 2009.
à comparer aux 9 millions de salariés travaillant dans des entreprises de plus de 50 salariés, aux 16 millions de salariés travaillant dans le secteur privé et aux 23 millions de salariés en France.
Cette mesure est en effet juridiquement possible, au travers de lâarticle 410-2 du Code de commerce, article qui a Ă©tĂ© utilisĂ© la derniĂšre fois par le gouvernement BĂ©rĂ©govoy en 1990.
Moati et R. Rochefort, op. cit., p. 132.
Commençons par dĂ©finir, de maniĂšre simple et opĂ©rationnelle, la notion de « pouvoir dâachat ». Le pouvoir dâachat correspond à « la quantitĂ© de biens et services que lâon peut acheter avec le revenu disponible4». Cela revient Ă dire que le pouvoir dâachat dĂ©pend pour lâessentiel de deux grandes variables :
- le niveau de revenu dont un mĂ©nage dispose, une fois quâil sâest Ă©ventuellement acquittĂ© des prĂ©lĂšvements obligatoires ou/et quâil a perçu des revenus de transfert (allocations familiales par exemple) ;
- le niveau gĂ©nĂ©ral des prix en vigueur dans le pays, car ce qui compte, en effet, câest moins ce que lâon gagne sur sa « fiche de paie » que ce que lâon peut rĂ©ellement sâacheter avec.
En Ă©conomie, on distingue ainsi le « revenu nominal », qui ne prend pas en compte le niveau gĂ©nĂ©ral des prix, et le « revenu rĂ©el », qui tient compte de lâinflation.
Si lâon raisonne en dynamique, lâaugmentation du pouvoir dâachat dans le temps va dĂ©pendre de lâĂ©volution relative des deux variables :
- si les revenus nominaux progressent plus vite que lâinflation, le pou- voir dâachat connaĂźtra une hausse ;
- a contrario, si lâinflation augmente plus vite que les revenus nominaux, le pouvoir dâachat diminuera (par exemple, si le salaire dâune personne augmente de 1% au cours de lâannĂ©e mais quâen mĂȘme temps lâinflation annuelle atteint 2%, son pouvoir dâachat a en rĂ©alitĂ© diminuĂ©, en dĂ©pit de la hausse de son revenu nominal).
Nous voyons donc que les pouvoirs publics disposent de deux leviers principaux pour agir sur le pouvoir dâachat : les revenus et les prix. Chacun de ces leviers peut faire lâobjet de diffĂ©rentes mesures, qui ne sâinscrivent pas, Ă lâĂ©vidence, dans la mĂȘme temporalitĂ© Ă©conomique et politique : une hausse du Smic a par exemple un effet immĂ©diat et visible sur les revenus, alors quâune action sur le taux de croissance de lâĂ©conomie française, qui permettra demain de crĂ©er des emplois et donc du pouvoir dâachat, relĂšve de mesures structurelles, dont les effets ne se font sentir quâĂ long terme.
Pour des raisons Ă©videntes de visibilitĂ©, les dĂ©cideurs politiques affichent une prĂ©fĂ©rence marquĂ©e pour les mesures de court terme, mĂȘme si leurs effets Ă©conomiques sâavĂšrent souvent transitoires et limitĂ©s.
Pouvoir dâachat : les limites du court-termisme
La tentation la plus frĂ©quente pour doper de maniĂšre visible le pouvoir dâachat consiste Ă augmenter les revenus nominaux, notamment au travers dâune revalorisation des bas salaires. Cette politique est aujourdâhui revendiquĂ©e par plusieurs partis politiques, au premier rang desquels le Parti socialiste qui, aprĂšs avoir proposĂ© en 2007 le Smic Ă 1.500 euros brut, a inscrit dans son projet de programme pour 2012 une proposition plus prudente de « revalorisation5».
En soutien dâune telle politique des revenus, le cas allemand est sou- vent mis en avant, avec une rengaine : puisque les Allemands ont « lĂąchĂ© du lest » en 2010 sur les salaires, pourquoi la France ne pourrait-elle pas lui emboĂźter le pas ? Mais câest oublier que la France nâest pas lâAllemagne. Parmi les nombreuses diffĂ©rences, nous pouvons mentionner le fait que :
- les exportations françaises, notamment dans lâindustrie, sont plus sensibles aux variations de coĂ»ts et de prix que celles des Allemands, qui ont davantage misĂ© sur la «compĂ©titivitĂ© hors prix» (image de marque, innovationâŠ) ;
- en dĂ©pit des incertitudes statistiques sur lâampleur de lâĂ©cart de coĂ»t du travail entre les deux pays6, le coĂ»t horaire du travail a progressĂ© bien plus vite depuis 2000 en France quâen Allemagne, qui a menĂ© une politique dâaustĂ©ritĂ© salariale pendant prĂšs de dix ans ;
- les performances Ă©conomiques allemandes contrastent avec la faiblesse de la croissance française et autorisent un « coup de pouce » : la revalorisation salariale apparaĂźt comme la consĂ©quence dâune croissance Ă©conomique soutenue et non comme sa cause.
Plus fondamentalement, les marges de manĆuvre en matiĂšre de revalorisation des bas salaires, tout particuliĂšrement du Smic, se rĂ©vĂšlent assez Ă©troites et semĂ©es dâembĂ»ches.
Rappelons tout dâabord quelques chiffres qui viennent relativiser la pertinence du dĂ©bat :
- le Smic horaire reste en France lâun des plus Ă©levĂ©s des pays de lâOCDE, en dĂ©pit des allĂ©gements successifs de charges sur les bas salaires ;
- depuis dix ans, si le Smic nâa progressĂ© que de 6% en valeur rĂ©elle, il nâen va pas de mĂȘme du pouvoir dâachat des mĂ©nages rĂ©munĂ©rĂ©s au Smic, qui a fortement augmentĂ© grĂące Ă la Prime pour lâemploi et au RSA7 : pour avoir une juste vision des choses, il convient donc de raisonner en termes de revenu disponible et pas seulement de salaire minimum.
Au-delĂ de ces chiffres, toute politique volontariste sur le Smic porte son lot dâeffets secondaires indĂ©sirables. En premier lieu, il est probable que les entreprises, notamment dans les secteurs abritĂ©s de la concurrence mondiale et Ă forte intensitĂ© de main-dâĆuvre, rĂ©percuteront une forte hausse du Smic sur le prix de vente de leurs produits. Ce risque de « spirale salaire/prix » a dĂ©jĂ Ă©tĂ© observĂ© dans le passĂ© en France. De mĂȘme, une hausse marquĂ©e du Smic risque dâentraĂźner des comportements de substitution capital/travail, une Ă©viction du marchĂ© du travail des travailleurs les plus fragiles, des dĂ©localisations dans les secteurs Ă forte intensitĂ© en travail non qualifiĂ© ou bien encore un aplatissement de lâĂ©chelle des salaires.
Notons que la gauche nâa pas le monopole du court-termisme en matiĂšre de pouvoir dâachat. La dĂ©cision, par exemple, dâinstaurer une prime aux salariĂ©s des entreprises qui augmentent leurs dividendes sâinscrit dans la mĂȘme veine et appelle Ă©galement de fortes rĂ©serves. Rappelons-en le principe : toute entreprise de plus de 50 salariĂ©s qui distribue des dividendes en hausse Ă ses actionnaires devra verser une prime Ă ses salariĂ©s, prime qui sera exonĂ©rĂ©e de charges sociales jusquâĂ hauteur de 1.200 euros. La prime ne concernera au mieux que 4 millions de salariĂ©s8, travaillant essentiellement dans de grandes entreprises, qui offrent en gĂ©nĂ©ral des conditions salariales avantageuses au travers de systĂšmes dâintĂ©ressement ou de participation. Ă ce titre, on peut considĂ©rer que la prime prĂ©sente un caractĂšre anti redistributif. En second lieu, la prime aura un effet essentiellement transitoire sur la consommation des mĂ©nages, dans la mesure oĂč elle ne constitue pas un revenu rĂ©current : rien nâest dit quant Ă sa pĂ©rennitĂ© au-delĂ de lâannĂ©e 2011.
Outre la politique des revenus, plusieurs voix se sont Ă©galement Ă©levĂ©es pour rĂ©clamer le retour Ă une forme de « politique des prix ». Ainsi SĂ©golĂšne Royal a-t-elle proposĂ©, en avril 2011, de bloquer pendant six mois le prix des carburants et de cinquante produits de base alimentaires et dâentretien9. Dans la mĂȘme veine, dans son programme pour la prĂ©sidentielle, le PS propose de plafonner des loyers dans les « zones de spĂ©culation immobiliĂšre ». Au-delĂ de sa visibilitĂ© mĂ©diatique, ce type dâannonce relĂšve de la « politique de lâautruche » : ce nâest pas en bloquant le thermomĂštre que lâon empĂȘche la tempĂ©rature de monter. Pire encore, le blocage temporaire des prix engendre plusieurs effets pervers qui sont bien connus :
- lorsquâune entreprise est contrainte sur son prix de vente, elle est tentĂ©e de dĂ©grader la qualitĂ© du produit pour reconstituer sa marge, surtout si le prix de ses matiĂšres premiĂšres continue Ă augmenter ;
- le blocage des prix est anti redistributif, puisquâil profite Ă©galement aux mĂ©nages aisĂ©s. Il est sans doute plus judicieux Ă©conomiquement dâaugmenter les revenus de transfert en direction des mĂ©nages les plus fragiles ou les plus exposĂ©s Ă la hausse de certains prix, telle lâessence ;
- le blocage des prix nâĂ©tant pas Ă©ternel, la sortie du blocage risque dâengendrer un effet de rattrapage trĂšs fort, surtout dans le cas de lâessence oĂč la tendance devrait ĂȘtre durablement haussiĂšre. En ce sens, le blocage nâest quâun moyen de reporter dans le temps â et sur dâautres responsables politiques â le problĂšme, au risque de lâamplifier ;
- le signal des prix est brouillĂ©, alors quâil constitue un Ă©lĂ©ment essentiel dans les dĂ©cisions de consommation : lâessence chĂšre constitue en effet un signal qui habitue, petit Ă petit, les consommateurs Ă la raretĂ© Ă venir du produit, ainsi quâun moyen dâinciter les mĂ©nages Ă modifier leurs comportements dans un sens plus « vertueux », par exemple en sâorientant vers des vĂ©hicules hybrides ; brouiller ce message revient Ă ne pas inciter les mĂ©nages Ă modifier leurs comportements.
Pouvoir dâachat : concilier efficacitĂ© et visibilitĂ©
Si les mesures de court terme sont dâune efficacitĂ© limitĂ©e, quelles poli- tiques permettraient dâaugmenter durablement le pouvoir dâachat des Français de façon vĂ©cue et visible ? La rĂ©ponse est bien connue de tous  les Ă©conomistes : le meilleur alliĂ© de la hausse du pouvoir dâachat, câest une croissance plus forte. Comme le notent Rochefort et Moati, « le point de croissance qui manque Ă la France depuis de longues annĂ©es est aussi celui qui finalement explique une faible progression du pou- voir dâachat par tĂȘte10». En effet, un rythme de croissance plus soutenu engendre des revenus supplĂ©mentaires, que ce soit au travers de crĂ©ations dâemplois ou bien de hausses des rĂ©munĂ©rations permises grĂące aux gains de productivitĂ©.
Les principaux leviers pour doper notre croissance potentielle ont Ă©tĂ© maintes fois identifiĂ©s dans diffĂ©rents rapports (CAE, rapport Attali, rapport Camdessus, notamment), sans quâil soit besoin dây revenir en dĂ©tail : augmentation du temps de travail sur le cycle de vie, investissement dans la recherche-dĂ©veloppement et lâenseignement supĂ©rieur, etc. On peut Ă cet Ă©gard noter que plusieurs rĂ©formes structurelles engagĂ©es depuis 2007 vont dans le bon sens, comme la rĂ©forme du crĂ©dit dâimpĂŽt recherche (CIR) ou lâeffort dâinvestissement sans prĂ©cĂ©dent consenti dans lâenseignement supĂ©rieur et la recherche. Il est toutefois pĂ©rilleux politiquement de ne miser que sur des rĂ©formes structurelles, dont les effets sont diffus et Ă long terme, alors mĂȘme que les Français attendent des rĂ©sultats visibles et Ă court terme.
Nous voyons ici quâen matiĂšre de pouvoir dâachat, comme sur dâautres sujets, les dĂ©cideurs politiques sont pris dans un vĂ©ritable dilemme entre efficacitĂ© Ă©conomique et « rendement » politique des rĂ©formes, entre court terme et long terme : les mesures de court terme sont peu efficaces, mais donnent le sentiment du volontarisme politique ; les politiques de long terme sont efficaces, mais ne rĂ©pondent pas Ă lâimpatience lĂ©gitime dâune partie de la population.
Ă vrai dire, ce dilemme nâest pas totalement insurmontable : une solution consiste Ă miser sur des rĂ©formes ayant Ă la fois un effet visible, rapide et durable sur le niveau des prix, tout en stimulant lâemploi et la croissance Ă plus long terme. Les rĂ©formes en faveur dâune baisse des prix, au moyen dâune plus grande concurrence sur le marchĂ© des biens et services, en sont une illustration.
La concurrence : des baisses de prix … et plus encore
Pour bien comprendre ce quâest la concurrence, il faut sans doute revenir Ă la traduction anglaise du terme, competition, qui, en français, relĂšve plutĂŽt du domaine La concurrence est semblable Ă une course cycliste, Ă laquelle tout le monde peut participer et oĂč chacun peut prĂ©tendre gagner en fonction de ses mĂ©rites ; mais le fait dâavoir gagnĂ© une Ă©tape ne prĂ©juge en rien des performances futures.
Commençons par rappeler ce quâest fondamentalement la concurrence. La concurrence peut se dĂ©finir comme un processus permanent dâentrĂ©es et de sorties dâentreprises sur le marchĂ©, au grĂ© des innovations et des changements de comportement des consommateurs. Cela signifie quâune entreprise qui propose un produit moins cher ou mieux adapté aux attentes de la clientĂšle pourra trouver rapidement une place sur le marchĂ©. La concurrence nâest dâailleurs pas antinomique avec le fait quâune entreprise soit Ă un moment donnĂ© dominante sur le marchĂ© : si elle offre des produits meilleurs que ceux de ses concurrents, ces derniers vont pĂ©ricliter et lui laisser la place. Mais cette suprĂ©matie ne durera sans doute pas trĂšs longtemps : de nouveaux entrants, attirĂ©s par les profits, viendront Ă leur tour, contester sa domination11.
La concurrence engendre un double dividende économique : elle offre aux consommateurs des prix plus bas et des produits plus variĂ©s aujourdâhui ; elle stimule la croissance et lâemploi demain. Ces deux effets ne se manifestent pas dans la mĂȘme temporalitĂ© Ă©conomique : lâeffet sur les prix est assez rapide Ă observer, tandis que celui sur la croissance et lâemploi joue Ă plus long terme.
à court terme : des baisses de prix, une offre élargie
Commençons par le premier effet de la concurrence, le plus visible : la baisse des prix et lâĂ©largissement de lâoffre.
Le nouvel entrant, qui a des coĂ»ts souvent plus faibles que les insiders ou qui nâa pas encore une rĂ©putation suffisante auprĂšs des consommateurs, va pĂ©nĂ©trer le marchĂ© en proposant des prix plus bas. Par exemple, dans le secteur aĂ©rien, les Ă©tudes empiriques convergent pour estimer que les compagnies low cost, qui ont rĂ©ussi Ă baisser les coĂ»ts unitaires dâenviron 40% par rapport aux compagnies historiques, ont partiellement rĂ©percutĂ© cette baisse dans le prix du billet, qui a diminué dâenviron 30% en Europe. Ainsi, selon une Ă©tude rĂ©cente du cabinet RDC (2011), lâĂ©cart de prix sur le marchĂ© français (lignes domestiques et internationales) entre une compagnie major et une low cost est de 41 Ă 53% (sans prendre en compte les charges additionnelles) et de 25 Ă 35% si lâon inclut les charges additionnelles (graphique 1).
Ces baisses de prix ont contribuĂ© Ă dĂ©mocratiser le transport aĂ©rien en favorisant lâaccĂšs du plus grand nombre Ă lâavion. On mentionnera en particulier le succĂšs que rencontrent en France certaines lignes internationales : chaque annĂ©e, ce sont plus de 5 millions de passagers qui se rendent de la France vers le Maroc, dont le ciel est largement ouvert aux low cost. Dans lâalimentaire, la progression en France du hard discount dans les annĂ©es 2000 a Ă©galement contribuĂ© Ă la modĂ©ration des hausses de prix. Ainsi, en 2007, UFC-Que Choisir a comparĂ© les prix dans plus de 1.200 magasins appartenant Ă diffĂ©rentes enseignes. Le rĂ©sultat est sans appel : lâĂ©cart de prix entre une enseigne premier prix et un pur hard discount peut atteindre jusquâĂ 20%.
De mĂȘme, dans la banque de dĂ©tail, UFC-Que Choisir montre que le mĂȘme panier de services est facturĂ© 20 Ă 30 % moins cher dans une banque low cost par rapport Ă une banque de rĂ©seau.
Graphique 1 : Prix moyens des billets selon la date de réservation
Source :
RDC, 2011.
Ainsi, dans le domaine alimentaire, les Ă©tudes et tests menĂ©s par des associations de consommateurs comme uFC-que Choisir et par le Conseil national de lâalimentation concluent Ă une qualitĂ© intrinsĂšque Ă©quivalente des produits low cost par rapport aux produits premier prix des grandes enseignes, pourtant plus
Ă moins quâils ne parviennent Ă se diffĂ©rencier suffisamment par la qualitĂ©, ce qui, dâune autre façon, bĂ©nĂ©ficie Ă©galement aux consommateurs.
Il est intĂ©ressant de noter que ce gain pour la collectivitĂ© est plus Ă©levĂ© que la perte de profit des trois opĂ©rateurs, estimĂ©e Ă 852 millions dâeuros. Voir DGTPE, La Valorisation des frĂ©quences du dividende numĂ©rique, document de travail no 15,
Les MVNO ne possĂšdent pas de spectre de frĂ©quence propre et utilisent le rĂ©seau de lâun des trois opĂ©rateurs (Orange, SFR, Bouygues Telecom).
Cette forte progression des MVNO ne sâexplique pas seulement par lâarrivĂ©e prochaine de Free ; en particulier, lâĂ©pisode de la hausse de la TVA sur la tĂ©lĂ©phonie mobile au 1er janvier 2011 a conduit plus de 500.000 clients Ă quitter un des trois opĂ©rateurs de rĂ©seau pour se diriger vers un MVNO.
Voir en particulier Dresner, J. Lin et R. Windle, « The impact of low cost carriers on airport and route competition », Journal of Transport Economics and Policy, no 30, 1996, p. 309-328 ; S. Morrison, « Actual, adjacent and potential competition: estimating the full effect of southwest airlines », Journal of Transport, Economics and policy, no 35, 2001, p. 239-256 ; A. Goolsbee et C. Syverson, « How do incumbents respond to the threat of entry? Evidence from the major airlines », Quarterly Journal of Economics, no 123(4), 2008, p. 1611-1633 ; B. Daraban et G. Fournier, « incumbent responses to low cost airline entry: an SAR panel data analysis », working paper prĂ©sentĂ© Ă lâinternational industrial Organization Conference, Arlington, 2007, 29 p.
Voir Combe, Les vertus cachées du low cost aérien, note Fondapol, 2010, 42 p.
Voir CrĂ©pon et R. Duhautois, « Ralentissement de la productivitĂ© et rĂ©allocations dâemplois : deux rĂ©gimes de croissance », Ăconomie et Statistique, no 367, p. 69-82. un constat similaire peut ĂȘtre fait sur les Ătats-unis : Baily, E. Bartlesman et J. Haltiwanger, « Labor productivity: structural change and cyclical dynamics », Review of Economics and Statistics, no 3, p. 420-433.
Ces gains de pouvoir dâachat ne sont pas en trompe-lâĆil et ne correspondent pas Ă une dĂ©gradation de la qualitĂ© intrinsĂšque des produits : si le low cost supprime la qualitĂ© accessoire (prĂ©sentation, fonctions secondairesâŠ), il ne touche jamais Ă la qualitĂ© non nĂ©gociable (sĂ©curitĂ© alimentaire, sĂ©curitĂ© aĂ©rienneâŠ), dans la mesure oĂč les rĂ©glementations en vigueur permettent de leur imposer des normes suffisantes (cf. infra)12.
La baisse de prix ne se limite pas au nouvel entrant et se diffuse Ă lâensemble du marchĂ© : face Ă la menace de nouveaux concurrents, tous les acteurs sont contraints dâajuster leur prix Ă la baisse13. La baisse des prix ne profite donc pas seulement Ă ceux qui rejoignent le nouvel opĂ©rateur : elle bĂ©nĂ©ficie aussi Ă ceux qui sont restĂ©s chez les opĂ©rateurs installĂ©s.
Ainsi, dans le cas de lâentrĂ©e prochaine de Free, prĂ©vue en janvier 2012, sur le marchĂ© de la tĂ©lĂ©phonie mobile, Bercy avait estimĂ© en 2009 que la baisse de prix chez les trois opĂ©rateurs installĂ©s (Bouygues Telecom, Orange, SFR) devrait atteindre 7%, ce qui reprĂ©sente un gain annuel de pouvoir dâachat de plus de 1,2 milliard dâeuros14. Avant mĂȘme lâarrivĂ©e de Free, les opĂ©rateurs installĂ©s ont lancĂ© dĂšs 2011 une vĂ©ritable « guerre des prix », notamment au travers de leurs opĂ©rateurs mobiles virtuels (Mobile Virtual Network Operator, ou MNVO)15. à vrai dire, le marchĂ© du mobile nâavait jamais connu une telle animation concurrentielle : un nouveau MVNO, Prixtel, a fait son entrĂ©e sur le marchĂ©, avec un positionnement agressif sur le prix ; le groupe La Poste a lancĂ© une offre mobile, Virgin Mobile va devenir un full MVNO, SFR a baissĂ© le prix de ses forfaits, etc. En lâespace dâun an, le parc des abonnĂ©s aux MVNO est passĂ© de 3 millions Ă 4,6 millions de clients, et la part de marchĂ© des MVNO a quasiment doublĂ© en lâespace de deux ans, passant de 5,3 Ă 10% en mars 201116. Outre des baisses de prix, les MVNO ont multipliĂ© les innovations commerciales, en lançant des offres mobiles sans terminal (Ă lâimage de La Poste), des offres quadruple play (fixe- mobile-Internet-TV), des formules sans engagement de durĂ©e (SFR), etc. De mĂȘme, dans le domaine de lâaĂ©rien, les Ă©tudes Ă©conomiques mon- trent que lâentrĂ©e dâun low cost sur une ligne dĂ©jĂ opĂ©rĂ©e par un concurrent conduit ce dernier Ă ajuster son prix, dans une fourchette comprise entre 22 et 46%17. Le gain de pouvoir dâachat qui en rĂ©sulte apparaĂźt Ă©levĂ© : dans le cas de Lyon, nous lâavons prĂ©cisĂ©ment estimĂ© Ă 360 millions dâeuros sur la pĂ©riode 2007-2009, dont la majeure partie revient aux clients des compagnies historiques18. Si lâon extrapole ce rĂ©sultat sur lâensemble des 81 lignes low cost en situation de concurrence en France, il est probable que le gain de pouvoir dâachat dĂ©passe le milliard dâeuros sur la pĂ©riode 2007-2009.
⊠plus de croissance et dâemplois Ă terme
Ă plus long terme, les gains de la concurrence vont bien au-delĂ de la baisse des prix et de la variĂ©tĂ© des produits. Contrairement aux idĂ©es reçues, la concurrence stimule la croissance et crĂ©e de lâemploi, grĂące aux gains de productivitĂ© et au progrĂšs technique quâelle engendre. Il sâagit lĂ dâune idĂ©e bien connue des Ă©conomistes, mais qui a du mal Ă Â se faire entendre : la productivitĂ© nâest pas lâennemi de lâemploi, bien au contraire. Une Ă©tude sur la France montre ainsi quâau cours des annĂ©es 1980-1990 ce sont les entreprises dont la productivitĂ© a cru le plus vite qui ont créé le plus dâemplois19. Comment expliquer un tel rĂ©sultat, pour le moins paradoxal ?
En premier lieu, une productivitĂ© plus forte conduit Ă une diminution du prix, qui stimule en retour la demande dans le secteur et donc lâemploi (graphique 2). Tout va dĂ©pendre de lâimportance de la rĂ©action de la demande Ă la baisse du prix.
Graphique 2 : Lâ effet direct de la productivitĂ© sur lâemploi
« Analyse de lâimpact du marchĂ© unique de lâaviation sur lâemploi et les conditions de travail pour la pĂ©riode 1997-2007 », document de travail 503 des services de la Commission, 41 p.
Dans une Ă©tude antĂ©rieure, lâautoritĂ© britannique de rĂ©gulation de lâaviation (Civil Aviation Authority) parvenait Ă une conclusion identique : sur la pĂ©riode 1992-2001, lâemploi total dans les compagnies aĂ©riennes a connu une lĂ©gĂšre augmentation de 6%, passant de 380.000 Ă 402 000.
Prenons Ă nouveau lâexemple de lâaĂ©rien en Europe : selon une rĂ©cente Ă©tude de la Commission europĂ©enne (2010)20, la libĂ©ralisation du trans- port aĂ©rien aprĂšs 1993 et lâintensification de la concurrence se sont traduites par des gains de productivitĂ© de lâordre de 36%, au cours de la pĂ©riode 1998-2007 (graphique 3).
Cette hausse de la productivitĂ© aurait dĂ» conduire logiquement Ă une contraction de lâemploi dans lâaĂ©rien, mais câest oublier que les gains de productivitĂ© ont permis de baisser le prix du billet, ce qui a entraĂźnĂ© une forte augmentation du trafic, et donc la crĂ©ation dâemplois : au cours de la pĂ©riode 2000-2007, le nombre de passagers transportĂ©s en intra-europĂ©en a augmentĂ© de 40%, passant de 367 Ă 520 millions. La Commission en conclut que « cet accroissement de 150 millions de passagers a permis de maintenir le volume dâemploi global sur la pĂ©riode et mĂȘme dâaccroĂźtre de 25.000 le nombre dâemplois » (p. 5-6), en dĂ©pit des fluctuations de court terme (graphique 4)21.
Graphique 3 : Nombre dâemployĂ©s dans lâaĂ©rien pour 1 000 passagers (union europĂ©enne)
Source :
Commission européenne.
Graphique 4 : Ăvolution totale de lâemploi dans le transport aĂ©rien (union europĂ©enne)
Source :
Commission européenne.
Cet effet demande ne signifie pas que lâemploi augmente de maniĂšre uniforme dans toutes les entreprises du secteur : bien au contraire, les entreprises qui rĂ©alisent les gains de productivitĂ© les plus Ă©levĂ©s se dĂ©veloppent rapidement, tandis que les autres vont stagner, voire pĂ©ricliter (graphique 5). Dans le cas de lâaĂ©rien, les crĂ©ations dâemplois se trouvent plutĂŽt au sein des compagnies low cost, tandis que les compagnies traditionnelles voient leurs effectifs stagner ou dĂ©cliner.
Graphique 5 : Gains de productivitĂ© et rĂ©allocations dâemploi entre entreprises
ODiT France, « Transport aérien et développement touristique », Analyse et Perspectives, no13, 2008, 152 p.
Ainsi le faible prix du billet peut inciter un individu aisĂ© Ă acheter une rĂ©sidence secondaire dans la rĂ©gion desservie par le low cost, crĂ©ant ainsi une demande locale et durable de biens et Certains aĂ©roports, tel Bergerac, sont parvenus Ă consolider un trafic important et rĂ©gulier en provenance de lâĂ©tranger, avec un impact marquĂ© sur lâĂ©conomie locale : la Dordogne constitue ainsi un dĂ©partement trĂšs attractif pour les Britanniques.
On pourrait objecter que lâeffet demande ne joue que si la demande est sensible au prix. Or il existe des produits pour lesquels une baisse du prix influe peu sur le niveau de consommation : par exemple, si le prix des produits alimentaires de base (farine, Ćufs, etc.) diminue, les mĂ©nages ne vont pas forcĂ©ment en consommer plus. Mais câest oublier que leur pou- voir dâachat va augmenter, puisquâils vont dĂ©penser moins pour acheter la mĂȘme quantitĂ© de produits. Un second effet, plus indirect, va alors se produire : le supplĂ©ment de pouvoir dâachat permettra aux mĂ©nages dâacheter des produits quâils ne consommaient pas ou peu jusquâici, faute de revenus suffisants : par exemple, la baisse du prix des produits alimentaires de base pourra les inciter Ă acheter plus de viande ou de fruits et lĂ©gumes, voire des produits de luxe accessibles comme le parfum (graphique 6). Ă nouveau, le cas du low cost aĂ©rien illustre parfaitement cet effet de report de la consommation sur de nouvelles dĂ©penses : selon une Ă©tude dâODIT France22, rĂ©alisĂ©e sur un Ă©chantillon de cinq aĂ©roports rĂ©gionaux accueillant des low cost, lâĂ©conomie rĂ©alisĂ©e sur le prix du billet dâavion a conduit entre 35 et 60% des passagers Ă dĂ©penser plus sur place ou Ă rĂ©server un hĂ©bergement de standing supĂ©rieur23. Les gains indirects en emplois qui rĂ©sultent de cette demande complĂ©mentaire seraient compris en France pour lâannĂ©e 2007 entre 103.000 et 114.000 emplois, dont la moitiĂ© créée par lâarrivĂ©e de compagnies low cost.
Graphique 6 : Gains de productivité et demande induite
Baisser les prix : comment ? jusqu’oĂč ?
Pour une présentation du modÚle low cost, voir Combe, Le Low Cost, RepÚres/La Découverte, 2011.
Tel a Ă©tĂ© par exemple le cas en italie, oĂč la compagnie irlandaise Ă bas coĂ»ts Ryanair a Ă©tĂ© condamnĂ©e par lâOrganisation italienne de lâaviation civile Ă 3 millions dâeuros dâamendes pour avoir violĂ© dans 178 cas ses obligations lĂ©gales dâassistance aux passagers en cas dâannulation dâun vol.
La filiale Ă bas coĂ»t dâAir France, Transavia, ne dispose pas en effet dâune taille critique comparable aux leaders europĂ©ens du secteur (easyJet, Ryanair ou Air Berlin).
Voir Askenazy et K. Weidenfeld, Les Soldes de la loi Raffarin: le contrĂŽle du commerce alimentaire, Presses de lâENS, 2007, 60 p.
Zone gĂ©ographique de rĂ©fĂ©rence dâun magasin, celle dâoĂč provient la majoritĂ© de ses clients.
Voir par exemple Biscourp, X. Boutin et T. Vergé, « The effects of retail regulations on price: evidence from the Loi Galland », document de travail insee G2008/02, 2008, 40 p.
Si la concurrence constitue un puissant levier de baisse des prix, reste Ă dĂ©terminer quels types de mesures peuvent ĂȘtre mis en Ćuvre. Soulignons dâemblĂ©e quâĂ la suite du rapport Attali, plusieurs rĂ©formes pro-concurrentielles ont Ă©tĂ© engagĂ©es par le gouvernement Fillon, que ce soit au travers de mesures sectorielles (tĂ©lĂ©phonie mobile, banque ou distribution alimentaire, etc.) ou transversales (crĂ©ation de lâAutoritĂ© de la concurrence, etc.). Pour autant, des marges de manĆuvre existent encore dans notre pays, sans quâil soit besoin de « tomber dans lâexcĂšs ». Nous voudrions montrer que le renforcement de la concurrence nâimplique pas de sacrifier la qualitĂ©, la sĂ©curitĂ© des produits ou le droit des salariĂ©s.
Laisser entrer les acteurs à bas prix⊠avec des rÚgles du jeu
Les baisses de prix sont souvent le fait de nouveaux opérateurs, qui rentrent sur le marché avec des modÚles économiques innovants. Ainsi, au cours de la décennie 2000, le low cost ou le commerce en ligne sont venus tirer les prix vers le bas, en redéfinissant les contours du produit et du service.
Face Ă ces modĂšles novateurs, les pouvoirs publics doivent adopter une attitude Ă©quilibrĂ©e : ils ne doivent pas entraver leur dĂ©veloppement, au travers de rĂ©glementations trop « malthusiennes » ou trop favorables aux insiders, tout en veillant Ă ce quâils respectent pleinement les rĂšgles de droit qui sâimposent Ă tous et qui permettent de garantir une concurrence loyale, Ă©quitable, mais surtout un niveau de qualitĂ© minimum pour les consommateurs.
Low costÂ
Prenons lâexemple du low cost, modĂšle qui a conquis une majoritĂ© de Français â 61 % dâentre eux disent par exemple frĂ©quenter le hard discount. Ce modĂšle repose avant tout sur une vĂ©ritable innovation organisationnelle consistant Ă simplifier Ă lâextrĂȘme un produit ou service â ce qui permet de faire baisser les coĂ»ts et, par translation, les prix24. Il ne sâagit donc pas, comme on lâentend trop souvent, dâun modĂšle « artificiel » prospĂ©rant sur lâexploitation des salariĂ©s ou le non-respect des rĂšgles de droit : ainsi, la compagnie amĂ©ricaine Southwest Airlines est rĂ©putĂ©e pour la sĂ©curitĂ© et la ponctualitĂ© de ses vols, tandis que ses salariĂ©s sont majoritairement syndiquĂ©s et bĂ©nĂ©ficient de conditions de tra- vail et de rĂ©munĂ©ration Ă©quivalentes Ă celles des compagnies classiques. Pour autant, il faut bien admettre que le modĂšle low cost a connu des dĂ©rives, en particulier lorsque des entreprises ont baissĂ© leurs coĂ»ts artificiellement, au mĂ©pris des rĂšgles en vigueur. Par exemple, certaines compagnies aĂ©riennes low cost ont affichĂ© dans le passĂ© des prix dâappel Ă 1 euro sur Internet, sans inclure les taxes et redevances aĂ©roportuaires, comme cela est exigĂ© par la rĂ©glementation communautaire. De mĂȘme, le rĂ©cent Ă©vĂ©nement du nuage de cendres en avril 2010 a montrĂ© que certaines compagnies low cost ne se conformaient pas aux rĂšgles europĂ©ennes relatives Ă lâindemnisation des passagers. Comme lâa rappelĂ© clairement la Commission europĂ©enne, « il nây a pas de droits des passagers au rabais pour les compagnies Ă bas coĂ»ts » : il appartient aux pouvoirs publics de faire respecter les rĂšgles par tous les acteurs, low cost ou non, au besoin en usant de sanctions pĂ©cuniaires25. La vraie baisse de prix, celle qui est durablement bĂ©nĂ©fique aux Français, ne peut ĂȘtre obtenue que par les mĂ©rites.
Si par consĂ©quent le low cost â comme toute activitĂ© Ă©conomique en dĂ©veloppement â nâest pas exempt de reproches et dĂ©rives, il ne mĂ©rite pas pour autant un discours stigmatisant, comme celui que lâon trouve par exemple dans le projet du Parti socialiste pour 2012, dans lequel la «compĂ©titivitĂ© low cost» est assimilĂ©e au « moins de rĂšgles, moins de salaires, moins de droits sociaux, moins dâinvestissements pour le futur » (p. 4). En rĂ©alitĂ©, un pays comme la France nâa pas Ă choisir entre le low cost et les produits de gamme, car les deux sont complĂ©mentaires. La France peut continuer Ă ĂȘtre la patrie du luxe et de lâexcellence, tout  en misant sur le low cost dans certains secteurs. Il est dâailleurs intĂ©ressant de noter quâen Allemagne le low cost est beaucoup plus dĂ©veloppĂ© quâen France, notamment dans lâaĂ©rien et la distribution alimentaire, ce qui nâempĂȘche pas les Allemands dâavoir une production industrielle rĂ©putĂ©e pour sa qualitĂ©.
La volontĂ© lĂ©gitime de rĂ©guler le low cost ne doit pas non plus conduire Ă une attitude trop conservatrice, qui bloque lâĂ©mergence de nouveaux acteurs Ă©conomiques plus efficaces. Si lâon prend lâexemple de lâaĂ©rien en France, force est de constater que nous nâavons pas rĂ©ussi Ă crĂ©er en lâespace de quinze ans un opĂ©rateur low cost dâenvergure europĂ©enne sous pavillon national, capable de rivaliser avec les leaders europĂ©ens du secteur26. Il en rĂ©sulte un dĂ©clin marquĂ© du pavillon français en Europe : alors quâil reprĂ©sentait 41% du trafic international entre la France et lâUnion europĂ©enne en 1996, sa part est dĂ©sormais de 27%. Pourtant, dâautres pays ont fait la dĂ©monstration que lâon pouvait Ă la fois disposer, sous pavillon national, dâune grande compagnie « classique » et dâun leader du low cost : les Anglais possĂšdent British Airways et deux opĂ©rateurs low cost dâenvergure easyJet et Flybe ; les Allemands Lufthansa et les compagnies low cost Air Berlin et Germanwings ; les Espagnols Iberia et la low cost Vueling/Clickair.
De mĂȘme, le hard discount a longtemps occupĂ© en France une place limitĂ©e dans le paysage de la distribution alimentaire, bridĂ© par une lĂ©gislation favorable aux insiders, câest-Ă -dire aux grands groupes dĂ©jĂ installĂ©s. En particulier, la loi Raffarin (1996) qui avait abaissĂ© le seuil dâautorisation dâouverture dâune surface commerciale Ă 300 mĂštres carrĂ©s, visait explicitement le hard discount, dont le format usuel est de 900 mĂštres carrĂ©s27. Il en a rĂ©sultĂ© une forte concentration de la distribution au niveau national et, plus  encore,  une  faible  concurrence  au  niveau de chaque « zone de chalandise28». Les Ă©tudes Ă©conomiques montrent que ce dĂ©ficit de concurrence a alimentĂ© la dĂ©rive des prix des produits alimentaires observĂ©e durant les annĂ©es 2000, dĂ©rive qui a pesĂ© surtout sur le pouvoir dâachat des plus dĂ©munis29. Il aura fallu attendre la loi de modernisation de lâĂ©conomie (LME) de 2008 pour que le secteur de la distribution alimentaire connaisse enfin une certaine ouverture Ă la concurrence. Sâil est encore trop tĂŽt pour tirer un bilan prĂ©cis des effets de cette rĂ©forme, on peut toutefois noter que la France a affichĂ© au cours de la pĂ©riode 2008-2009 lâun des taux dâinflation les plus faibles dans les produits alimentaires, comparativement aux autres pays de lâOCDE. Aujourdâhui, le low cost se dĂ©veloppe dans de nouvelles activitĂ©s dĂ©diĂ©es Ă la consommation des mĂ©nages : jardinerie, coiffure, automobile, publicitĂ©, banque directe, tĂ©lĂ©phonie mobile, assurance, salle de sports, etc. Par exemple, le transport low cost de personnes est apparu depuis peu en France, suite Ă la loi de dĂ©veloppement et de modernisation touristique de 2009, sous la forme de « vĂ©hicules de tourisme avec chauffeur » (VTC). Ce systĂšme de transport collectif en voiture est assez semblable Ă ce qui existe dĂ©jĂ dans dâautres grandes mĂ©tropoles comme Londres (avec les mini-cabs) ou New York : la tarification est libre et les VTC ne peuvent, Ă la diffĂ©rence des taxis, stationner ou circuler sur la voie publique pour prendre des clients ; ils opĂšrent donc sur rĂ©servation prĂ©alable par tĂ©lĂ©phone ou Internet. Lâessor des VTC va contribuer Ă diversifier lâoffre de transport collectif, avec un segment low cost et un segment haut de gamme (limousine de luxe). Sur le segment du low cost, la sociĂ©tĂ© Easytake a ainsi lancĂ© en 2010 son activitĂ© sur les villes dâAvignon, NĂźmes et Montpellier, en proposant des forfaits tarifaires trĂšs attractifs, permettant Ă une clientĂšle qui nâutilisait pas jusquâici le taxi d’acĂ©der au marchĂ©.
Suite Ă une procĂ©dure dâinfraction lancĂ©e par la Commission europĂ©enne Ă lâencontre de la France, le MinistĂšre de la SantĂ© a rĂ©affirmĂ©, en juin 2009, le principe de libertĂ© de vente des produits optiques sur internet.
La loi Chatel du 3 janvier 2008 a ainsi instaurĂ© diffĂ©rentes obligations, telles que celle dâannoncer une date limite de livraison au consommateur, de lui permettre de contacter «effectivement» par tĂ©lĂ©phone le commerçant sans coĂ»t supplĂ©mentaire, de clarifier les conditions de remboursement en cas de rĂ©tractation, etc.
Le commerce en ligne
Second exemple de modĂšle Ă©conomique qui fait baisser les prix : le commerce en ligne. Les consommateurs français plĂ©biscitent massivement ce canal de vente, Ă la fois pour ses prix et sa commoditĂ© dâusage : en 2010, on dĂ©nombre pas moins de 27,3 millions de cyber-acheteurs, gĂ©nĂ©rant un chiffre dâaffaires de 31 milliards dâeuros.
Prenons lâexemple de lâoptique, marchĂ© qui concerne 6 Français sur 10. Le chiffre dâaffaires de ce secteur sâĂ©lĂšve chaque annĂ©e Ă 5,3 milliards dâeuros et chaque mĂ©nage consacre en moyenne 190 euros par an Ă cette dĂ©pense, avec une faible prise en charge par lâassurance maladie.
Depuis 200930, plusieurs pure players (câest-Ă -dire des opĂ©rateurs en ligne) se sont lancĂ©s en France dans la commercialisation sur Internet de produits optiques, comme cela existe dĂ©jĂ en Allemagne ou au Royaume-Uni depuis longtemps. Compte tenu de la faiblesse de leurs coĂ»ts fixes (absence de magasin physique), ces nouveaux opĂ©rateurs pratiquent des prix en moyenne 50 Ă 80% infĂ©rieurs Ă ceux proposĂ©s par les grandes enseignes physiques : selon une Ă©tude GFK, une paire de lunettes avec correction unifocale coĂ»te en moyenne 277 euros en magasin contre 100 euros sur Internet ; de mĂȘme, le prix moyen dâune lunette Ă©quipĂ©e de verres progressifs est de 590 euros chez les opticiens traditionnels, tandis que cet Ă©quipement coĂ»te en moyenne 150 euros sur Internet. LâarrivĂ©e de nouveaux opĂ©rateurs a Ă©galement permis dâĂ©largir la taille du marchĂ©, en dĂ©mocratisant lâaccĂšs aux produits optiques : nâoublions pas que prĂšs de 3 millions de Français nâachĂštent pas de lunettes de vue, notamment en raison du prix Ă©levĂ© et de la faible prise en charge par lâassurance maladie et par les mutuelles de santĂ©.
Si le commerce en ligne est un formidable vecteur de baisse des prix, en permettant aux distributeurs de minimiser leurs coĂ»ts mais Ă©galement en facilitant la comparaison des offres par les consommateurs, il doit ĂȘtre toutefois rĂ©gulĂ©. Comme le low cost, il faut quâil soit loyal â et il peut tout Ă fait lâĂȘtre.
En premier lieu, une bonne information et protection des consommateurs est nĂ©cessaire : compte tenu de lâabsence de contact direct entre le client et le vendeur, il est difficile pour les consommateurs dâobtenir des informations sur le produit avant la conclusion de la transaction ou de faire valoir leurs droits en cas de problĂšme, une fois la transaction conclue31. Le rĂŽle des pouvoirs publics consiste prĂ©cisĂ©ment Ă trouver la bonne dose de rĂ©gulation, le juste Ă©quilibre entre protection des consommateurs et dĂ©veloppement du e-commerce. Par exemple, dans la vente en ligne de produits dâoptique, activitĂ© qui touche au domaine de la santĂ© publique, il semble logique dâimposer aux vendeurs la qualification dâ« opticien lunetier » et de fixer des rĂšgles de qualitĂ© minimales, telles que la prĂ©sence dâun opticien on line, qui puisse orienter le client, la vĂ©rification de lâordonnance Ă distance ou un droit de rĂ©tractation. Mais il serait dĂ©raisonnable dâaller trop loin et dâinterdire par exemple la vente en ligne de certains produits dâoptique comme les verres progressifs.
En second lieu, lâessor du commerce en ligne ne doit se faire au dĂ©triment des efforts dâinvestissement consentis par les magasins physiques et les producteurs pour valoriser la marque et le service. Ă cet égard, le rĂ©cent rĂšglement communautaire 330/2010 sur les accords verticaux entre producteurs et distributeurs, fortement inspirĂ© par les propositions françaises, parvient Ă un juste Ă©quilibre, en conciliant libertĂ© de commerce et protection de la marque : les distributeurs agréés qui disposent dâun magasin physique sont autorisĂ©s Ă vendre sur Internet, sâils le souhaitent ; en revanche, un producteur peut refuser dâagrĂ©er dans son rĂ©seau de distribution sĂ©lective un pure player, au motif quâil ne contribue pas Ă lâeffort dâinvestissement au travers dâun magasin physique.
Voir Volkerink, P. De Bas, N. Van Gorp et N.J. Philipsen, «Study of regulatory restrictions in the field of pharmacies», Ecorys for the European Commission, internal Market and Services DG, 2007, 84 p.
Cette diffĂ©rence provient du fait que les Français consultent souvent le mĂ©decin avant dâaller en pharmacie, mĂȘme pour des maladies bĂ©nignes.
Vente de médicaments sans ordonnance
Autre modĂšle Ă bas prix qui pourrait se dĂ©velopper Ă lâavenir, si la lĂ©gislation venait Ă Ă©voluer : la vente libre de mĂ©dicaments sans ordonnance. Rappelons quâen France la vente de mĂ©dicaments, quâils soient Ă prescription obligatoire ou facultative, fait lâobjet dâune rĂ©glementation trĂšs restrictive par rapport aux autres pays europĂ©ens32 : monopole pharmaceutique (les mĂ©dicaments ne peuvent ĂȘtre vendus que par un pharmacien), monopole officinal (seuls les pharmacies sont habilitĂ©es Ă vendre des mĂ©dicaments), numerus clausus (dans lâaccĂšs Ă la profession et la rĂ©partition gĂ©ographique des officines), indivisibilitĂ© de la propriĂ©tĂ© et de la gĂ©rance.
Face Ă ces nombreuses restrictions, le rapport Attali (2008) avait appelĂ© Ă une profonde libĂ©ralisation de ce secteur. Notre propos est ici beaucoup plus circonscrit et pragmatique : il sâagit de savoir sâil est possible dâinjecter une dose de concurrence dans la distribution de mĂ©dicaments, sans pour autant remettre en cause nĂ©cessairement lâensemble de lâarchitecture de la distribution pharmaceutique et sans renoncer Ă lâobjectif de protection de la santĂ© publique.
Une voie de rĂ©forme possible mĂ©rite dâĂȘtre explorĂ©e, celle des mĂ©dicaments Ă prescription mĂ©dicale facultative (PMF), qui ne nĂ©cessitent pas la consultation prĂ©alable dâun mĂ©decin, Ă lâimage de lâaspirine. Le marchĂ© des mĂ©dicaments Ă PMF est estimĂ© en France en 2009 Ă 5 milliards dâeuros, dont 2 milliards en automĂ©dication33; sur ces 5 milliards, 1,9 milliard ne fait lâobjet dâaucun remboursement, ce qui signifie que leur prix est fixĂ© librement et que la dĂ©pense est supportĂ©e directement par le patient.
Il est difficile de justifier le monopole officinal sur ce type de mĂ©dicament : pourquoi ne pourraient-ils ĂȘtre vendus en dehors des pharmacies, puisquâils peuvent ĂȘtre utilisĂ©s de maniĂšre autonome par le patient ? On peut dâailleurs noter que dans les pays nordiques et au Royaume-Uni la vente de mĂ©dicaments Ă PMF est sortie du monopole officinal, sans que des problĂšmes de sĂ©curitĂ© aient Ă©tĂ© Ă dĂ©plorer. Lâargument selon lequel les clients doivent absolument bĂ©nĂ©ficier du conseil dâun pharmacien â Ă supposer quâil soit fondĂ© â peut ĂȘtre aisĂ©ment rĂ©solu : il suffit dâimposer en effet aux nouveaux distributeurs la prĂ©sence dâun diplĂŽmĂ© en pharmacie sur le lieu de vente ou on line.
Lâouverture Ă la concurrence des mĂ©dicaments Ă PMF conduirait Ă lâentrĂ©e de groupes de distribution et dâopĂ©rateurs on line 34, qui feraient baisser les prix, sur le segment des mĂ©dicaments non remboursables. Ainsi, en Italie, la rĂ©forme introduite en 2006 a autorisĂ© les Ă©tablissements commerciaux alimentaires ou non alimentaires (essentiellement parapharmacies et grandes surfaces) Ă vendre des mĂ©dicaments sans ordonnance : selon plusieurs estimations convergentes, cette libĂ©ralisation a conduit Ă des baisses de prix significatives, de lâordre de 20% en moyenne. Lâeffet concurrentiel est dâautant plus probable en France que les prix des mĂ©dicaments PMF ont tendance Ă augmenter lorsquâils ne font plus lâobjet dâun remboursement (graphique 7).
Graphique 7 : Ăvolution du prix des mĂ©dicaments en France (1998-2009)
Source :
Insee.
Si lâon applique le mĂȘme ordre de baisse de prix quâen Italie â soit 20% â, le gain annuel pour les consommateurs, sur un marchĂ© de 1,9 milliard dâeuros, avoisinerait 400 millions dâeuros. Par extrapolation, si lâensemble du marchĂ© des mĂ©dicaments Ă PMF venait Ă ĂȘtre dĂ©remboursĂ©, le gain annuel serait proche du milliard dâeuros.
Autoriser la revente à perte⊠au cas par cas
La revente Ă perte a mauvaise presse dans lâimaginaire collectif et politique : lâidĂ©e quâune entreprise puisse volontairement faire des pertes est a priori suspecte. VoilĂ sans doute pourquoi ce type de pratique est interdit en France depuis 1963, la loi Galland (1996) ayant dâailleurs renforcĂ© les sanctions en cas dâinfraction.
Une telle interdiction est-elle justifiable ?Â
Premier argument, celui dâ« un Ăźlot de pertes dans un ocĂ©an de profits » : si lâon autorise la revente Ă perte, un distributeur dominant cassera les prix afin dâacculer Ă la faillite son concurrent et remontera ensuite les prix lorsquâil sera seul sur le marchĂ©. Dans cette perspective, lâinterdiction de la revente Ă perte est motivĂ©e par la dĂ©fense du petit commerce, face aux comportements prĂ©dateurs de la grande distribution.
Second argument : la revente Ă perte peut nuire Ă la qualitĂ© et Ă lâimage dâun produit, notamment lorsquâelle conduit le distributeur Ă sacrifier le service qui accompagne la vente de ce produit.
TroisiĂšme argument : la revente Ă perte trompe le consommateur, dans la mesure oĂč le manque Ă gagner sur le produit dont le prix est « cassĂ© » est en rĂ©alitĂ© compensĂ© par une marge plus forte sur dâautres produits. Il sâagit donc dâune baisse des prix en trompe-lâĆil.
Ces arguments Ă lâencontre de la revente Ă perte ne sont pas partagĂ©s de maniĂšre aussi nette par lâanalyse Ă©conomique, qui insiste Ă©galement sur les bĂ©nĂ©fices que peuvent en retirer les consommateurs35 :
- les « prix prĂ©dateurs » sont une stratĂ©gie coĂ»teuse et difficile Ă mettre en Ćuvre, et il existe dĂ©jĂ une lĂ©gislation sur lâabus de position dominante qui permet le cas Ă©chĂ©ant de les condamner36 ;
- lâargument de la protection de la marque, pertinent dans des secteurs comme le luxe, nâest pas gĂ©nĂ©ralisable Ă lâensemble des produits, en particulier dans le domaine alimentaire ;
- la revente Ă perte est un moyen efficace de signaler aux consommateurs la qualitĂ© dâun produit, de lancer sur le marchĂ© un nouveau produit, de vendre des biens complĂ©mentaires, etc.
MĂȘme si les Ă©conomistes considĂšrent gĂ©nĂ©ralement que lâinterdiction de la revente Ă perte est plutĂŽt nĂ©faste pour lâĂ©conomie, lâexistence dâeffets ambivalents nĂ©cessite la prudence : il nâest sans doute pas raison- nable de revenir sur le principe gĂ©nĂ©ral de lâinterdiction, qui susciterait dâailleurs une forte dĂ©fiance. En revanche, il peut ĂȘtre intĂ©ressant de lever cette interdiction dans des secteurs oĂč les arguments de protection du petit commerce et de lâimage de marque ne sont pas pertinents. Tel est le cas dans les carburants, secteur qui se caractĂ©rise par :
- la quasi-disparition des stations services indĂ©pendantes : lâessentiel du marchĂ© est aujourdâhui aux mains de la grande distribution (60% de part de marchĂ©) et des sociĂ©tĂ©s pĂ©troliĂšres ;
- la standardisation du produit : une baisse de prix nâaura aucune influence nĂ©gative sur la qualitĂ© du produit.
On pourrait objecter que le marchĂ© de lâessence est dĂ©jĂ trĂšs concurrentiel en France, compte tenu de la prĂ©sence des grandes et moyennes surfaces (GMS), qui obligent les pĂ©troliers Ă tirer leurs prix vers le bas. Il est vrai que les leaders de la distribution alimentaire exercent une forte pression concurrentielle, utilisant lâessence comme un produit dâappel pour attirer le consommateur et se crĂ©er une rĂ©putation.
Mais cet argument mĂ©rite dâĂȘtre relativisĂ© : si les marges sont en effet faibles en moyenne, les prix pratiquĂ©s apparaissent trĂšs variables, selon lâintensitĂ© de la concurrence locale. Lorsque le client est dans une situation « captive », comme sur lâautoroute, les prix et les marges sont plus Ă©levĂ©es que lorsquâil se trouve dans une zone commerciale avec plusieurs enseignes de la grande distribution.
Qui plus est, lâargument de la faiblesse des marges est rĂ©versible et milite justement en faveur de la suppression du seuil de revente Ă perte : comme les marges sont faibles en moyenne et comme lâessentiel du prix final est composĂ© de taxes (53% du prix final pour le gazole ; 61% pour lâessence) et du cours du brent (30% du prix final), le seul moyen de susciter de rĂ©elles diminutions du prix est dâautoriser la revente Ă perte.
Scott Morton, F. Zettelmeyer et J. Silva-Risso, « internet car retailing », The Journal of Industrial Economics, no 49, 2001, p. 501-519.
J. Brown et A. Goolsbee, «Does the internet make markets more competitive? Evidence from the life insurance industry», Journal of Political Economy, no 110, 2002, p. 481-507.
On peut Ă©galement ajouter un risque : dans les secteurs oligopolistiques, la centralisation de lâinformation sur les prix sur un mĂȘme site peut faciliter les comportements dâentente tacite ou explicite entre les De maniĂšre paradoxale, le comparateur de prix, loin de stimuler la concurrence, conduirait alors Ă un alignement des prix vers le haut.
Un raisonnement similaire peut ĂȘtre appliquĂ© Ă la banque de dĂ©tail.
On peut objecter que les opĂ©rateurs de rĂ©seau contourneront cette contrainte en offrant des forfaits Ă des prix peu Mais câest oublier quâil existe dĂ©jĂ aujourdâhui des MVNO qui commercialisent des forfaits trĂšs simples et lisibles : par crainte de la comparaison, les opĂ©rateurs de rĂ©seau seront incitĂ©s Ă jouer le jeu de la concurrence.
Faciliter la mobilité des consommateurs
La possibilité de bénéficier de prix plus bas suppose que le consommateur puisse arbitrer entre les différentes offres qui lui sont proposées.
PremiĂšre condition de la mobilitĂ© : la transparence de lâinformation pour le consommateur, afin quâil puisse se livrer Ă une comparaison des prix et des caractĂ©ristiques des produits. De ce point de vue, lâessor dâInternet et des comparateurs en ligne a permis de rĂ©duire drastiquement les coĂ»ts de recherche dâinformation (search costs). Plusieurs Ă©tudes empiriques confirment ainsi quâInternet constitue un vecteur de baisse des prix, en facilitant la mise en concurrence des offreurs. Ainsi, Fiona Scott-Morton, Florian Zettelmeyer et Jorge Silva-Risso37 ont montrĂ© que les sites Internet spĂ©cialisĂ©s dans les voitures dâoccasion permettent de rĂ©duire de prĂšs de 2% le prix dâachat, ce qui reprĂ©sente une Ă©conomie de prĂšs de 450 dollars en moyenne par achat. Lâessentiel de la baisse de prix sâexplique par la diminution des marges pratiquĂ©es par les concessionnaires recevant des demandes provenant de ces sites de recherche. De mĂȘme, lâĂ©tude de Brown et Goolsbee38 sur lâassurance-vie dĂ©montre que lâintroduction des sites comparateurs pour lâassurance-vie en 1996 a fait chuter les prix de 8 Ă 15% de 1995 Ă 1997.
Faut-il aller plus loin et mettre en place des comparateurs publics de prix, comme cela existe dĂ©jĂ en France pour les carburants ? Un comparateur public de prix aurait le mĂ©rite dâĂȘtre neutre, ce qui nâest pas toujours le cas des comparateurs privĂ©s, et de reposer sur une mĂ©thodologie de collecte des donnĂ©es transparente. Il est toutefois difficile de gĂ©nĂ©raliser les comparateurs de prix Ă tous les secteurs, compte tenu de la forte hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de lâoffre Ă lâintĂ©rieur dâun mĂȘme marchĂ©39. Par exemple, dans la tĂ©lĂ©phonie mobile40, un comparateur nâa pas grand sens, dans la mesure oĂč les forfaits des diffĂ©rents opĂ©rateurs prennent la forme de « package » complexes, incluant une multitude dâoptions (quantitĂ© des SMS, numĂ©ros illimitĂ©s, plages horaires, etc.). Dans ce cas, il serait plus judicieux que le comparateur de prix public repose sur la construction de « paniers type » de consommation.
Seconde condition : une standardisation minimale de lâoffre. Il ne suffit pas de rendre lâinformation accessible pour que le consommateur puisse arbitrer entre diffĂ©rentes offres, encore faut-il que les offres soient comparables. Or, dans des secteurs tels que la banque de dĂ©tail ou la tĂ©lĂ©phonie, la diffĂ©renciation des produits entre les opĂ©rateurs rend difficile cet exercice. Face Ă ce problĂšme, les pouvoirs publics doivent inciter les offreurs Ă standardiser une partie de leur offre. Deux leviers assez diffĂ©rents peuvent ĂȘtre mobilisĂ©s :
- établir des profils types de consommateur et obliger les opérateurs à afficher le tarif de leur prestation, en fonction de ces profils ;
- imposer aux entreprises lâobligation dâoffrir, en plus de leur propre gamme de produits, une plate-forme commune de « prestations de base », complĂštement standardisĂ©es. Cela permettrait Ă tous les consommateurs de comparer les prix de « packages » simples et identiques. Par exemple, dans la tĂ©lĂ©phonie mobile, les opĂ©rateurs pourraient ĂȘtre obligĂ©s de proposer, en plus de leur offre propre, des forfaits simples dâheures (1 h, 2 h, 3 hâŠ) et de quantitĂ©s de SMS (250, 500, illimitĂ©s), sans et avec engagement, sans et avec tĂ©lĂ©phone portable41. De mĂȘme, les pouvoirs publics pourraient imposer aux banques de dĂ©tail dâoffrir aux clients, en plus de leur offre spĂ©cifique et diffĂ©renciĂ©e, une offre de base, standardisĂ©e, comprenant les dix services bancaires les plus utilisĂ©s.
Nous reprenons ici lâanalyse dĂ©veloppĂ©e dans Nasse, Rapport sur les coĂ»ts de sortie, La Documentation française, 2005, 169 p.
TroisiĂšme condition : limiter les « coĂ»ts de sortie ». La comparaison des prix ne constitue pas une condition suffisante pour assurer la mobilitĂ© des consommateurs : encore faut-il que ce dernier puisse changer facilement dâoffreur. Cela revient Ă dire que la fidĂ©litĂ© Ă un offreur nâest pas nĂ©cessairement le signe dâune satisfaction du client, mais peut Ă©galement exprimer la prĂ©sence de « coĂ»ts de sortie » Ă©levĂ©s. Ă cet Ă©gard, lâĂ©pisode de la hausse de la TVA dans la tĂ©lĂ©phonie mobile au dĂ©but de lâannĂ©e 2011 a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lateur : les trois opĂ©rateurs ont dĂ» faire marche arriĂšre et nâont pas rĂ©percutĂ© la hausse dans le prix de leurs forfaits, face Ă lâafflux de clients qui Ă©taient prĂȘts Ă rĂ©silier sans pĂ©nalitĂ© leur abonne- ment pour changer dâopĂ©rateur.
Il existe deux grands types de coûts de sortie42  :
- les coĂ»ts de sortie contractuels : il peut sâagir par exemple dâune pĂ©nalitĂ© en cas de rupture anticipĂ©e du contrat, de frais de clĂŽture ou de transfert de compte, etc. ;
- les coĂ»ts de sortie de gestion du changement, qui « se matĂ©rialisent en des gĂȘnes, ennuis ou pertes de temps diverses ».
Les coĂ»ts de sortie ne sont supportĂ©s que par les clients dĂ©jĂ engagĂ©s, alors que les nouveaux clients peuvent faire jouer la concurrence entre les opĂ©rateurs. Cela signifie que les coĂ»ts de sortie figent davantage la concurrence sur les marchĂ©s matures que sur les marchĂ©s naissants : dans la banque, par exemple, Ă lâexception des ouvertures de compte pour les jeunes, lâessentiel du marchĂ© est un marchĂ© de clients dĂ©jĂ engagĂ©s. De mĂȘme, dans la tĂ©lĂ©phonie mobile, le marchĂ© est mature, avec un taux dâĂ©quipement de 100% en 2011.
Les coĂ»ts de sortie ne sont pas anormaux en eux-mĂȘmes et peuvent par exemple rĂ©sulter dâune relation dâinvestissement entre lâoffreur et son client : lâoffreur propose Ă son client des conditions trĂšs avantageuses lorsquâil arrive, mais lui impose en contrepartie des frais de sortie. Par exemple, dans la tĂ©lĂ©phonie mobile, le modĂšle de subventionnement du tĂ©lĂ©phone par lâopĂ©rateur implique que le client sâengage sur une certaine durĂ©e (de 12 ou 24 mois) ; sâil rĂ©silie son contrat avant son terme, il doit donc supporter une pĂ©nalitĂ©. Ce modĂšle se justifie sur le plan Ă©conomique : lâopĂ©rateur perd de lâargent Ă court terme, en subventionnant le tĂ©lĂ©phone et en gagne ensuite dans la durĂ©e de la relation avec son client. Il nâen demeure pas moins que ce modĂšle conduit Ă rigidifier le marchĂ©, dans la mesure oĂč le client ne peut pas sortir Ă tout moment. Qui plus est, lorsque son contrat arrive Ă Ă©chĂ©ance, le client bĂ©nĂ©ficie le plus sou- vent de points de fidĂ©litĂ©, qui ne sont utilisables que sâil se rĂ©engage. Il est paradoxal que les points de fidĂ©litĂ©, qui rĂ©compensent un comportement passĂ©, ne soient mobilisables quâen fonction du comportement futur du client.
La régulation des coûts de sortie ne doit donc pas conduire à leur suppression, mais passe plutÎt par :
-une information trĂšs claire des consommateurs en amont sur les frais de sortie : par exemple, on peut envisager que les banques soient dans lâobligation dâindiquer aux clients, lors de lâouverture de comptes, combien il leur en coĂ»tera de les transfĂ©rer vers une autre banque. Cette dĂ©marche est complĂ©mentaire de lâaide Ă la mobilitĂ© bancaire, qui existe dĂ©jĂ depuis 2008 mais qui intervient en aval, au moment du dĂ©part;
-une diminution des coĂ»ts de sortie non monĂ©taire : dans la tĂ©lĂ©phonie mobile, la portabilitĂ© du numĂ©ro en un jour a, par exemple, constituĂ© une avancĂ©e rĂ©elle pour les clients qui veulent changer dâopĂ©rateur. Dans la banque, les engagements sur lâaide Ă la mobilitĂ©, pris en 2008, ont conduit Ă ce que les formalitĂ©s de transfert des comptes soient effectuĂ©es par la banque dâaccueil et non par le client lui-mĂȘme. Mais il est sans doute possible dâaller plus loin et deux pistes mĂ©ritent dâĂȘtre explorĂ©es :
- instaurer un numĂ©ro de compte universel43, qui permettrait Ă chaque client de conserver le mĂȘme numĂ©ro lorsquâil change de banque, comme cela se fait par exemple dans la tĂ©lĂ©phonie mobile avec le numĂ©ro dâappel ;
- confier Ă un tiers indĂ©pendant le transfert des comptes, plutĂŽt que de laisser aux banques le soin d’organiser elles-mĂȘmes la mobilitĂ© bancaire44;
Le marchĂ© va sans doute Ă©voluer de lui-mĂȘme dans cette direction, avec la gĂ©nĂ©ralisation des forfaits sans engagement chez les MVNO, comme La Poste Mobile.
-une diminution des coĂ»ts de sortie monĂ©taire : le lĂ©gislateur pourrait ainsi imposer Ă tous les opĂ©rateurs de tĂ©lĂ©phonie mobile dâoffrir pour chaque forfait de leur gamme une option sans tĂ©lĂ©phone portable et sans engagement de durĂ©e45.
Poursuivre la lutte contre les pratiques anticoncurrentielles
Afin de garantir aux consommateurs des prix compĂ©titifs, il est essentiel que les pouvoirs publics poursuivent leur lutte contre les pratiques anti-concurrentielles, qui ont pour effet dâaugmenter artificiellement les prix. En particulier, des concurrents peuvent dĂ©cider de sâentendre en secret pour supprimer toute pression concurrentielle entre eux. Ces pratiques dites de « cartel » prennent des formes variĂ©es : on fixe les prix de maniĂšre concertĂ©e ; on se rĂ©partit les clients sur une base gĂ©ographique, en concluant un « pacte de non agression » ; on dĂ©signe Ă lâavance le vainqueur dans un appel dâoffres tout en dĂ©posant des « offres de couverture » pour laisser croire au donneur dâordre  quâil a le choix ; on se concerte pour boycotter lâarrivĂ©e dâun nouveau concurrent sur le marchĂ© ; on fixe ensemble des quotas de production, etc. En France et au niveau communautaire, plusieurs affaires rĂ©centes, qui touchent tout autant les consommateurs que les entreprises, nous rappellent lâexistence de ce type de pratiques (tableau 1).
Tableau 1: Cartels condamnĂ©s en France et dans lâunion europĂ©enne
Pour une synthĂšse, voir Combe et C. Monnier, « Le calcul de lâamende en matiĂšre de cartel : une approche Ă©conomique », Concurrences, no 3, 2007, p. 39-45.
Les comportements de cartel sont injustifiables Ă©conomiquement, car ils ne reposent sur aucun mĂ©rite Ă©conomique et conduisent Ă des hausses des prix qui nâont aucune contrepartie positive pour les consommateurs.
Les consommateurs sont tout simplement spoliĂ©s : ils paient plus cher pour le mĂȘme produit, tandis que certains renoncent Ă consommer, Ă cause prĂ©cisĂ©ment du prix Ă©levĂ©. Lorsquâils durent plusieurs annĂ©es, les cartels peuvent mĂȘme conduire Ă figer la structure du marchĂ© ou lâincitation Ă innover dans tout un secteur. La plupart des Ă©tudes Ă©conomiques46 concluent Ă de substantielles hausses de prix, de lâordre de 20% en moyenne pour les cartels nationaux, pour une durĂ©e de vie moyenne de six Ă sept ans.
Il est important que les dĂ©cideurs politiques affichent leur engagement et leur dĂ©termination en matiĂšre antitrust, face aux tentations rĂ©currentes de mise en sommeil de la politique de concurrence, au prĂ©texte de la compĂ©titivitĂ© et de la crise Ă©conomique. Ă cet Ă©gard, la crĂ©ation de lâAutoritĂ© de la concurrence en 2009, qui a pris la suite du Conseil de la concurrence, a constituĂ© un signal fort, en renforçant les pouvoirs dâinvestigation et de sanction du rĂ©gulateur.
Lâarticle L420-6 du Code de commerce punit jusquâĂ 3 ans de prison et 75.000 euros dâamende toute personne physique qui aurait frauduleusement pris une part personnelle et dĂ©terminante Ă une entente anticoncurrentielle.
La crainte du pĂ©nal nâest plus une vue de lâesprit : Ă titre dâexemple, en janvier 2011, neuf chefs dâentreprise impliquĂ©s dans le cartel des monuments historiques ont Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă des peines de trois Ă dix mois de prison avec sursis.
Dans la mesure oĂč les cartels sont des pratiques secrĂštes, il est particuliĂšrement difficile de les dĂ©tecter. Certes, les victimes peuvent porter plainte, mais les indices dont ils disposent se limitent bien souvent au seul constat de prix anormalement Ă©levĂ©s. La dĂ©tection des cartels se heurte donc au problĂšme crucial de lâaccĂšs aux preuves matĂ©rielles. VoilĂ pourquoi les pays dĂ©veloppĂ©s, dont la France, se sont dotĂ©s dâun nouvel instrument : les « programmes de clĂ©mence », consistant  à  accorder un traitement favorable (pouvant aller jusquâĂ lâimmunitĂ© de sanction pĂ©cuniaire) aux membres dâun cartel qui dĂ©nonceraient  son  existence ou qui coopĂ©reraient activement durant la procĂ©dure dâenquĂȘte. Ce type dâinstrument, inspirĂ© des politiques en faveur des « repentis », sâavĂšre dâune redoutable efficacitĂ© au niveau europĂ©en : plus de 60% des cartels dĂ©tectĂ©s par la Commission depuis 2002 le sont grĂące Ă la « clĂ©mence ». La clĂ©mence en France sâavĂšre plus problĂ©matique et nâa pas donnĂ© jusquâici les rĂ©sultats escomptĂ©s : seules quatre dĂ©cisions ont Ă©tĂ© rendues depuis la mise en place de cette politique en 2001. Une cause probable de la faible effectivitĂ© de la clĂ©mence dans notre pays tient au fait que les pratiques dâentente sur les prix sont Ă©galement passibles de sanctions pĂ©nales47, comme aux Ătats-Unis, mais Ă la diffĂ©rence du systĂšme amĂ©ricain le programme de clĂ©mence français sâadresse uniquement aux entreprises et ne prĂ©voit pas dâimmunitĂ© pĂ©nale pour les personnes physiques. Les cadres dirigeants se retrouvent pris dans une situation inextricable : pour que leur entreprise puisse bĂ©nĂ©ficier de la clĂ©mence, il leur est demandĂ© de dĂ©noncer les pratiques de cartel auxquelles ils ont pris part, mais en tant que personne physique ils savent quâils peuvent alors ĂȘtre poursuivis par le juge pĂ©nal48. Pour renforcer lâefficacité de la clĂ©mence dans notre pays et mieux protĂ©ger les dirigeants comme les salariĂ©s, il est urgent de lâĂ©tendre au volet pĂ©nal, en garantissant lâimmunitĂ© aux cadres de lâentreprise qui accepte de coopĂ©rer avec lâAutoritĂ© de la concurrence, comme cela se pratique dĂ©jĂ aux Ătats-Unis, au Canada, en Grande-Bretagne ou en Allemagne.
Conclusion
Au terme de cette Ă©tude, nous avons montrĂ©, Ă lâaide dâexemples concrets empruntĂ©s Ă diffĂ©rents secteurs, quâil existait des marges de manĆuvre pour une vĂ©ritable politique du pouvoir dâachat, qui prenne appui sur la concurrence. Loin dâĂȘtre un dogme, la concurrence est un instrument puissant qui permet de faire baisser les prix, sans pour autant renoncer au respect des rĂšgles de qualitĂ© et de sĂ©curitĂ© et aux droits des salariĂ©s.
Cela ne signifie pas que la concurrence est lâunique rĂ©ponse Ă la lancinante question du pouvoir dâachat dans notre pays ; dâautres politiques doivent ĂȘtre Ă©galement mobilisĂ©es, en particulier pour renforcer le taux de croissance de long terme de lâĂ©conomie française. Mais lâavantage de la concurrence est quâelle produit ses effets bĂ©nĂ©fiques de maniĂšre assez rapide et concrĂšte, au travers de baisses de prix. De ce point de vue, elle constitue un prĂ©cieux alliĂ© pour les dĂ©cideurs soucieux de concilier lâefficacitĂ© Ă©conomique et la visibilitĂ© politique.
La concurrence passe non seulement par un nouveau rĂŽle pour lâĂtat â un Ătat davantage rĂ©gulateur quâacteur de lâĂ©conomie â, mais Ă©galement par le dĂ©veloppement dâun contre-pouvoir, celui des consommateurs, qui doivent avoir les moyens de comparer, de choisir en toute connaissance de cause et le cas Ă©chĂ©ant, de faire valoir leurs droits Ă rĂ©paration lorsquâils ont Ă©tĂ© lĂ©sĂ©s. Ă cet Ă©gard, lâintroduction dâune action de groupe en matiĂšre de consommation et de concurrence apparaĂźt souhaitable, pour au moins deux raisons :
- elle semble inĂ©luctable en Europe, compte tenu des prises de position rĂ©pĂ©tĂ©es de la Commission europĂ©enne en sa faveur, notamment Ă la suite de la publication du Livre vert (2005) et du Livre blanc (2008) sur les actions privĂ©es : nâest-il pas opportun que la France prenne les devants et soit force de proposition sur ce sujet, en dĂ©fendant une action de groupe encadrĂ©e et Ă©quilibrĂ©e, plutĂŽt que de se voir imposer Ă terme une action de groupe dont les modalitĂ©s ne seraient pas satisfaisantes ? ;
- elle restaure la confiance des consommateurs dans lâĂ©conomie de marchĂ©, en les rendant acteurs de leur propre destin.
Annexe : 10 propositions
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