Conjugalité, sexualité, natalité. La triple récession du couple parental
Points clés
D’où vient le désir d’enfant ?
Une crise du lien, où le report de l’engagement devient renoncement
Les enseignements : agir en amont de la parentalité
Glossaire
Introduction
Le déclin du désir
« Ce n’est pas le moment » : tergiversation ou recul du désir ?
Vouloir sans oser : l’érosion du lien conjugal
Le sexe est partout, sauf au lit : la fragmentation du désir sexuel
Conclusion de la partie I
La dénatalité comme dommage collatéral
Le corps et ses limites : la biologie ne négocie pas
« Le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue »93 : l’intimité comme marché
Mars et Vénus103 se font la guerre : la polarisation des genres
Conclusion de la partie II
Pour une réhabilitation du lien
Les jeux de l’amour et de l’algorithme : recréer les conditions de la rencontre
De la contrainte au bonheur : se réconcilier avec le couple et l’enfant
Désirer, consentir, faire l’amour : d’un triptyque explosif à une trilogie apaisée
« Laisse-la s’imaginer : elles adorent ça !154 » : reconstruire l’imaginaire
Conclusion : « faire que l’amour qu’on aura partagé nous donne l’envie d’aimer »169
Résumé
En 2025, la France a enregistré environ 645.000 naissances, le niveau le plus bas depuis la fin de la Première Guerre mondiale, et la fécondité est tombée à 1,56 enfant par femme. Pourtant, le désir d’enfant n’a pas disparu : 70% des jeunes Français sans enfant déclarent encore vouloir en avoir. La dénatalité résulte donc aussi d’un écart croissant entre les aspirations et leur réalisation.
Les explications matérielles – logement, précarité, modes de garde, coût de l’enfant – sont importantes mais insuffisantes. Cette étude propose de remonter en amont et met en évidence une triple récession du couple parental : désir d’enfant fragilisé, difficulté croissante à former un couple durable et recul de l’activité sexuelle, notamment chez les jeunes. La dénatalité apparaît ainsi comme le symptôme d’une crise plus générale de la rencontre, du couple et de la projection dans le temps long.
L’affaiblissement des lieux traditionnels de sociabilité, la généralisation des applications de rencontre, l’individualisation des trajectoires, l’inflation des attentes à l’égard du partenaire et la polarisation croissante entre hommes et femmes compliquent la formation de couples stables.
À cela s’ajoute une culture de l’immédiateté et de la réversibilité qui favorise le report de l’engagement. Or le temps social s’allonge tandis que le temps biologique demeure : certains projets d’enfant sans cesse différés finissent ainsi par devenir impossibles.
Une politique de natalité ne peut donc se limiter aux aides financières. Elle doit aussi recréer les conditions du lien : favoriser les rencontres réelles, mieux réguler les applications, informer sur la fertilité féminine et masculine, compléter l’éducation au consentement par une éducation au désir et à la relation, lever les obstacles matériels à la parentalité et réhabiliter le couple durable et la transmission.
La question n’est finalement pas seulement de savoir comment relancer la natalité, mais comment rendre à nouveau possibles et désirables la rencontre, l’engagement et la transmission.
Hélène Calas,
Consultante en natalité, créatrice du podcast «Grands Enfants».
Le défi de la natalité
Pour une renaissance de la politique familiale : liberté, lisibilité et pérennité
L’utérus artificiel et la reproduction humaine
De la distanciation sociale à la distanciation intime
Porno addiction : nouvel enjeu de société
L’engagement
2011, la jeunesse du monde
Points clés
D’où vient le désir d’enfant ?
La France a compté environ 645.000 naissances en 2025. Il faut remonter à la sortie de la Première Guerre mondiale pour trouver un chiffre aussi bas. L’indicateur conjoncturel de fécondité est descendu à 1,56 enfant par femme et, pour la première fois, le solde naturel est devenu négatif.
Pourtant, le désir d’enfant n’a pas disparu. Le nombre idéal d’enfants que déclarent les Français reste supérieur à deux, et 70% des moins de 35 ans qui n’ont pas d’enfant disent encore vouloir en avoir. Ce qui se creuse, c’est l’écart entre ce que les gens souhaitent et ce qu’ils réalisent.
On invoque d’ordinaire les contraintes matérielles (le logement, la précarité, les modes de garde, le coût des études), et elles pèsent réellement, mais elles n’expliquent pas tout : des pays aux politiques familiales bien plus généreuses que la nôtre voient leur fécondité chuter tout autant. Le parti pris de cette étude est donc de remonter plus haut dans la chaîne, car avant d’avoir un enfant, il faut le plus souvent être en couple. Avant d’être en couple, il faut avoir rencontré quelqu’un, et avoir accepté de s’engager. Vue sous cet angle, la dénatalité est donc le point d’arrivée d’une triple récession : celle du désir d’enfant, celle du couple durable, celle de la sexualité elle-même. Et derrière ces trois reculs, c’est le rapport à l’intimité, à l’engagement et au temps long qui a changé.
Une crise du lien, où le report de l’engagement devient renoncement
Les chiffres sur le désir d’enfant sont sans ambiguïté. Chez les 18-29 ans, le nombre idéal d’enfants est passé de 2,7 à 2,3 entre 1998 et 2024 ; le nombre moyen d’enfants souhaités, de 2,5 à 1,9. Surtout, l’incertitude gagne du terrain : 17% des moins de 25 ans sans enfant et 20% des 25-29 ans disent ne pas savoir s’ils en veulent. L’économie n’y est pas pour rien, mais il y a autre chose : quand on n’arrive pas à se représenter un avenir un tant soit peu lisible, on remet le projet parental à plus tard.
Cette crise de la natalité est d’abord une crise de la conjugalité. Le célibat durable progresse, on se met en couple plus tard, on a son premier enfant plus tard. Les cadres où l’on se rencontrait autrefois (la famille, le voisinage, les associations, la paroisse, les fêtes) se sont érodés et rien n’est venu prendre leur place, sinon les applications. Or celles-ci ont installé une logique qui leur est propre : l’impression d’un choix illimité, le swipe1, la gamification2, tout pousse à chercher mieux plutôt qu’à s’arrêter, à garder la porte ouverte plutôt qu’à s’engager. Le couple reste pourtant très désiré (80% des 18-30 ans en font un idéal), mais il doit désormais composer avec l’autonomie, la carrière, les loisirs, le développement personnel. On veut toujours le couple ; on supporte moins bien les compromis, les renoncements et les imperfections que suppose sa durée.
La crise du lien est aussi sexuelle. En 2023, chez les 18-29 ans, un homme sur quatre et une femme sur cinq n’avaient eu aucun rapport sexuel dans l’année. En 1992, c’était un sur sept et une sur six. Le désir n’a pas disparu pour autant mais c’est sa transformation en relation réelle qui achoppe. Les écrans réduisent la sociabilité en chair et en os, les applications font de la rencontre un marché, la pornographie détache la sexualité de la réciprocité et du sentiment. Sexualité, couple et projet d’enfant, qui allaient ensemble, se sont désynchronisés.
Il faut ajouter à cela une polarisation croissante entre jeunes hommes et jeunes femmes. Les secondes adhèrent de plus en plus largement aux idées égalitaires et féministes ; chez une partie des premiers se développe un sentiment de déclassement, parfois d’hostilité, dont la « manosphère » est la face la plus visible. Quand les attentes divergent à ce point sur les rôles, la sexualité, le partage des tâches ou ce qu’est un couple, construire un projet commun devient compliqué.
Au bout du compte, le temps social du report finit par buter sur le temps biologique. Les études s’allongent, on entre plus tard dans la vie professionnelle, on forme son couple plus tard, et la première maternité recule d’autant. La fertilité, elle, ne suit pas ce calendrier. La procréation médicalement assistée (PMA) et la congélation ovocytaire entretiennent l’idée qu’on pourra toujours rattraper le temps perdu, ce qui n’est vrai que dans une certaine mesure. Une part de la dénatalité est donc un renoncement subi, pas un choix : pour la génération née en 1970, l’écart entre le nombre d’enfants souhaités et la descendance finale atteint un demi-enfant.
Les enseignements : agir en amont de la parentalité
Voir le glossaire p. 13
Le principal enseignement de l’étude tient en une phrase : une politique de natalité ne peut pas se contenter d’aider les gens une fois que l’enfant est envisagé ou déjà là. Le logement, les allocations, les modes de garde restent indispensables, mais ils arrivent en aval. Il faut aussi s’occuper de ce qui rend possibles, en amont, la rencontre, le couple et le désir d’enfant.
Cela dessine trois chantiers :
– Le premier, c’est de recréer les conditions de la rencontre et de l’engagement : redonner de la place aux lieux de sociabilité réelle et non marchande, encadrer sérieusement la gamification et les dark patterns3 des applications de rencontre, travailler les compétences relationnelles, rendre la médiation conjugale plus accessible.
– Le deuxième, c’est d’informer et d’éduquer autrement. L’éducation sexuelle telle qu’elle existe se concentre sur la prévention des risques et le consentement, ce qui est nécessaire mais incomplet. Elle devrait aussi transmettre ce qu’est la fertilité, féminine et masculine, comment elle évolue avec l’âge, ce que la PMA peut et ne peut pas faire ; et, plus largement, dire quelque chose du désir, de la réciprocité, de la relation. Il ne s’agit pas de pousser à faire des enfants, mais de permettre des choix réellement éclairés.
– Le troisième, c’est de rendre la parentalité à la fois possible et désirable. Possible : lever les obstacles du logement, de la garde des enfants, du manque de temps. Désirable : susciter de l’empathie à l’égard de ceux qui ont des enfants jeunes, et redonner une image positive au couple qui dure, aux pères présents, à la maternité, aux familles ordinaires.
La dénatalité, au fond, n’est pas une crise de la fécondité qu’on pourrait traiter isolément. C’est l’une des plus profondes conséquences de la crise du lien et du temps long. Une culture de l’immédiat, de l’optimisation et du réversible rend plus difficiles les trois expériences dont dépend toute parentalité : rencontrer, s’engager, durer. La question n’est donc plus seulement de savoir comment faire remonter les naissances, mais comment permettre à ceux qui veulent un couple et des enfants de transformer ce désir en projet de vie.
Glossaire
Le lecteur remarquera que la plupart des termes de ce glossaire sont anglophones. C’est en soi un symptôme : les phénomènes qu’ils décrivent ont émergé, ont été nommés et se sont diffusés dans un écosystème culturel globalisé, majoritairement produit aux États-Unis.
Aromantisme : absence d’attirance romantique (sens américain du terme) envers autrui, indépendamment de l’attirance sexuelle. Une personne aromantique peut désirer des relations sexuelles sans ressentir le besoin de les inscrire dans un lien affectif.
Asexualité : absence d’attirance sexuelle envers autrui, reconnue depuis peu comme une orientation à part entière (le « A » de LGBTQIA+). À distinguer du célibat choisi ou de l’abstinence, qui relèvent d’un comportement et non d’une absence de désir.
Bail : terme argotique désignant une relation informelle sans définition ni engagement, à mi-chemin entre la rencontre sexuelle et la relation amoureuse. Synonyme approximatif de situationship.
Breadcrumbing : comportement consistant à entretenir l’intérêt de quelqu’un par des signes d’attention sporadiques (messages, likes, invitations ponctuelles) sans intention réelle de s’engager. Littéralement « semer des miettes ».
Chad : dans le vocabulaire masculiniste, homme jugé physiquement et socialement dominant, qui attire naturellement les femmes. Opposé à l’incel, il incarne la hiérarchie masculine fantasmée par la manosphère.
Childless : terme anglais désignant les personnes n’ayant pas eu d’enfants contre leur gré, par opposition aux childfree qui ont fait le choix de ne pas en avoir. Cette distinction, peu présente dans le débat public français, est analytiquement fondamentale : elle sépare le manque du choix.
Childfree : terme anglais désignant les personnes ayant délibérément choisi de ne pas avoir d’enfants, par opposition aux childless. Le suffixe free (libre de) signale l’absence comme affranchissement plutôt que comme privation.
Coolidge effect : phénomène biologique observé chez les mammifères selon lequel l’excitation sexuelle est relancée par la nouveauté du partenaire. La pornographie exploite ce mécanisme via une offre de nouveauté infinie, produisant une hyperstimulation qui déconnecte progressivement le consommateur de son désir réel.
Crush : attirance ou béguin pour quelqu’un, au stade qui précède toute déclaration ou relation constituée. Intense mais pas nécessairement durable.
Dark patterns : pratiques de design délibérément conçues pour manipuler le comportement des utilisateurs à leur insu (notifications anxiogènes, abonnements difficiles à résilier, récompenses aléatoires). Sur les applications de rencontre, ces mécanismes sont utilisés pour maximiser le temps passé sur la plateforme plutôt que pour favoriser les rencontres réelles.
Dark romance : genre littéraire romantique mettant en scène des relations marquées par la domination, la violence et la soumission. Les héros masculins y sont systématiquement morally grey (violents, manipulateurs) tandis que les héroïnes incarnent le syndrome de la sauveuse.
Dating : ensemble de rencontres (dates) entre deux personnes dans un contexte romantique pour apprendre à se connaître. Phase permettant de voir si une relation amoureuse peut se développer.
Demisexualité : orientation sexuelle caractérisée par l’absence d’attirance sexuelle envers quelqu’un tant qu’un lien émotionnel fort n’a pas été établi. La demisexualité se situe sur le spectre de l’asexualité.
EVARS : acronyme désignant l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, dispensée au collège et au lycée. Obligatoire depuis la loi du 4 juillet 2001, à raison d’au moins trois séances annuelles, elle a fait l’objet d’un nouveau programme national mis en oeuvre à la rentrée 2025.
Friendzone : situation dans laquelle une personne maintient avec une autre un lien d’amitié sans intention de répondre à son désir romantique ou sexuel, ni de le clarifier. Produit une relation suspendue qui immobilise affectivement les deux parties.
Friends with benefits : amis qui s’accordent des faveurs sexuelles sans attendre de l’engagement ni des sentiments amoureux.
Gamification : transposition de mécanismes issus du jeu vidéo (récompenses aléatoires, scores, notifications) à des contextes non ludiques pour maximiser l’engagement des utilisateurs. Sur les applications de rencontre, le swipe en est l’exemple le plus emblématique : il transforme la recherche d’un partenaire en expérience addictive calquée sur celle des jeux d’argent.
Gaslighting : manipulation psychologique consistant à amener quelqu’un à douter de sa propre perception de la réalité, de ses souvenirs ou de ses émotions. Terme issu du film Gaslight (1944).
Génération Y (ou Millennials) : désigne les personnes nées approximativement entre 1980 et 1995, premières à avoir grandi avec Internet.
Ghosting : rupture unilatérale et silencieuse d’une relation (amoureuse, amicale ou professionnelle) sans explication ni avertissement. L’autre personne cesse tout contact du jour au lendemain, laissant l’interlocuteur sans réponse ni possibilité de dialogue.
GPA : Gestation pour autrui (voir ci-dessous), pratique par laquelle une femme porte un enfant pour le compte d’un tiers, avec ou sans lien génétique et avec une contrepartie financière. Interdite en France.
Graysexualité : orientation sexuelle caractérisée par une attirance sexuelle rare, faible ou conditionnelle. Se situe sur le spectre entre l’asexualité et la sexualité dite « standard ».
Incels : contraction de involuntary celibates (célibataires involontaires). Désigne des hommes qui vivent leur célibat comme une injustice systémique dont ils seraient victimes.
IRL : acronyme de l’anglais In Real Life (dans la vraie vie). Utilisé pour distinguer les interactions physiques et incarnées des échanges numériques.
Love bombing : technique de séduction consistant à submerger quelqu’un d’attentions, de compliments et de démonstrations d’affection intenses au début d’une relation avant un retrait brutal de l’attention.
Manosphère : écosystème en ligne regroupant diverses communautés masculines partageant un sentiment de victimisation face au féminisme. Regroupe notamment les incels, MGTOW, MRA et PUA (voir ci-dessous).
Match : terme désignant la correspondance mutuelle entre deux utilisateurs d’une application de rencontre ayant tous deux exprimé leur intérêt l’un pour l’autre. Condition préalable à tout échange sur la plateforme.
MGTOW : acronyme de Men Going Their Own Way (hommes suivant leur propre voie). Mouvement masculiniste prônant le retrait délibéré des hommes de toute relation amoureuse ou sexuelle avec les femmes, perçues comme une menace pour leur liberté et leur bien-être.
Morally grey : expression désignant dans la dark romance des personnages masculins violents et manipulateurs présentés comme sexuellement désirables. Leur ambiguïté morale y est un ressort narratif central, non un défaut à surmonter.
MRA : acronyme de Men’s Rights Activists (activistes des droits des hommes). Courant masculiniste convaincu que le féminisme marginalise et discrimine les hommes.
Pet parenting : phénomène par lequel des individus investissent sur leur animal de compagnie les comportements et affects typiquement associés à la parentalité.
PMA : Procréation médicalement assistée, ensemble des techniques médicales permettant de pallier l’infertilité : insémination artificielle, fécondation in vitro, don de gamètes. En France, ouverte aux couples hétérosexuels depuis 1994 et aux femmes seules et couples de femmes depuis la loi de bioéthique de 2021.
PUA : acronyme de Pick-Up Artists (artistes de la drague). Désigne des hommes qui développent et partagent des techniques de séduction codifiées pour multiplier les conquêtes sexuelles. Souvent issus de la manosphère, ils camouflent fréquemment un discours antiféministe derrière le développement personnel.
PQR (plan cul régulier) : relation sexuelle récurrente avec un partenaire fixe, sans engagement affectif ni projet de couple.
Red flags : signaux d’alarme dans une relation, comportements ou traits de caractère perçus comme annonciateurs de toxicité ou de danger.
Replika : application américaine lancée en 2017 simulant une relation affective par intelligence artificielle. L’utilisateur peut choisir le type de relation entretenu avec son interlocuteur artificiel : ami, confident ou partenaire romantique.
Sexfriend : partenaire sexuel régulier avec lequel on n’entretient pas de relation amoureuse constituée. Implique une forme de réciprocité et de régularité, sans engagement affectif.
Situationship : relation dont les contours ne sont ni définis ni assumés par les deux parties, à mi-chemin entre la rencontre sexuelle et la relation amoureuse constituée.
Stacy (diminutif de Anastasie) : mot d’argot désignant une belle femme attirante physiquement mais sans esprit. Équivalent du Chad pour les hommes.
Stealthing : retrait non consenti du préservatif pendant un rapport sexuel. Reconnu comme une violation du consentement dans plusieurs pays, il est documenté comme pratique cautionnée par une fraction significative de jeunes hommes masculinistes.
Swipe : geste sur une application de rencontre consistant à faire glisser un profil vers la droite (intérêt) ou vers la gauche (rejet). Mécanisme central de la gamification des applications de rencontre, il réduit la sélection d’un partenaire à un jugement instantané fondé quasi exclusivement sur l’apparence.
Tocophobie : peur clinique de la grossesse et de l’accouchement, estimée à 14% de prévalence mondiale.
Tradwives : mouvement qui promeut un style de vie traditionnel de femme au foyer.
Les Amoureux par Émile Friant (1888)
Tableau au musée des beaux-arts de Nancy
Introduction
Insee, Bilan démographique 2025, janvier 2026.
Ined, Milan Bouchet-Valat et Laurent Toulemon, « Les Français·es veulent moins d’enfants », Population & Sociétés, n° 635, juillet-août 2025.
OCDE, Base de données de l’OCDE sur la famille, indicateur PF2.1, « Parental leave systems », mise à jour mai 2026. Tableau PF2.1.A (lignes Suède et Danemark) pour les durées et taux ; tableau PF2.1.E (lignes Suède et Danemark) pour le détail du dispositif [Lien direct vers le PDF].
Eurostat, Indicateurs de fécondité par pays, 2024.
En 2025, la France a enregistré environ 645.000 naissances, soit son niveau le plus bas depuis la fin de la Première Guerre mondiale. L’indicateur conjoncturel de fécondité est tombé à 1,56 enfant par femme1, et pour la première fois depuis des décennies, le solde naturel est négatif.
La tendance de fond est commune à toute l’Europe occidentale. Pour notre pays, elle n’est pas sans conséquence, puisque le modèle social français repose sur un équilibre démographique dont la dénatalité ruine les fondements : financement des retraites, dynamisme du marché du travail, soutenabilité des systèmes de protection sociale. Or, une société qui ne se renouvelle pas renonce à son avenir.
Ce qui rend ce constat plus troublant encore, c’est qu’il ne reflète pas une indifférence au désir d’enfant. Le nombre idéal d’enfants déclaré par les Français s’établit à 2,32, soit au-delà du seuil de renouvellement des générations fixé à 2,1. Le désir d’enfant n’a pas disparu, mais sa réalisation échoue.
Cet échec est communément attribué aux contraintes matérielles : coût du logement, précarité professionnelle, insuffisance des modes de garde. Ces facteurs sont réels, et les politiques familiales ont un rôle à jouer. La France en a d’ailleurs longtemps tiré une forme d’exception démographique en Europe, portée par un système d’aides parmi les plus développées (et enviées) au monde. Mais cette exception appartient désormais au passé. Surtout, l’explication matérielle se heurte à un contre-exemple tenace : le Danemark et la Suède, qui offrent des congés parentaux parmi les plus généreux (480 jours de droit familial en Suède, dont 390 indemnisés à 77,6% du salaire sous plafond3), une couverture quasi universelle des modes de garde et des politiques d’égalité professionnelle avancées, enregistrent eux aussi une chute significative de leur fécondité depuis 20104. Le soutien à la parentalité est nécessaire mais n’est pas suffisant.
Il faut donc chercher plus en amont. Avant d’être une question de parentalité, la dénatalité est une question de conjugalité. Avant de vouloir un enfant, encore faut-il vouloir un couple. Or, les couples se forment moins, plus tard, et se défont avec moins d’appréhension et plus de facilité. La conjugalité, vue parfois comme un frein à la « réalisation du soi », angoisse, comme le montrent la montée du célibat durable, la fragilisation des unions et le recul de l’engagement. Ces derniers constituent des facteurs structurels de la dénatalité dont les politiques familiales classiques ne peuvent se saisir.
Dans la même veine, la question de la sexualité s’impose. Les données de l’Inserm (2023) documentent un recul significatif de l’activité sexuelle chez les 18-69 ans : la part des hommes ayant eu un rapport sexuel dans l’année est passée de 92,1% à 81,6% entre 1992 et 2023 ; celle des femmes de 86,4% à 77,2%5. Chez les jeunes générations, ce recul est encore plus marqué. On ne peut dissocier la question de la natalité de celle, plus fondamentale, du désir.
C’est ce triptyque (conjugalité, sexualité, natalité) que cette étude entend examiner dans sa cohérence. La question centrale est la suivante : dans quelle mesure les transformations contemporaines des modes de vie, des relations entre hommes et femmes et des conditions de la rencontre et de l’engagement contribuent-elles à expliquer le recul de la fécondité en France ? L’hypothèse défendue ici est que la dénatalité contemporaine est indissociable d’une triple récession : celle du désir d’enfant, fragilisé sans avoir disparu ; celle du désir de couple, entravé par des mutations culturelles et technologiques profondes ; celle enfin du désir sexuel, en recul mesurable au sein des jeunes générations. C’est cette triple récession que les pages qui suivent entendent documenter et analyser, avant de proposer des pistes d’action.
Le déclin du désir
« Ce n’est pas le moment » : tergiversation ou recul du désir ?
Ined, Milan Bouchet-Valat et Laurent Toulemon, op.cit.
Selon l’Institute for Family Studies, aux États-Unis, la polarisation est plus marquée encore et suit une ligne idéologique : les jeunes femmes progressistes déclarent vouloir moins d’enfants qu’auparavant, tandis que les jeunes hommes conservateurs maintiennent des intentions reproductives stables. Ce clivage genré et politique préfigure la fracture analysée dans la partie II, chapitre III.
Nelly Elmallakh, « Fertility and Labor Supply Responses to Child Allowances: The Introduction of Means-Tested Benefits in France », Demography, 60(5), 2023.
Fondapol et Fondazione Magna Carta, Le défi de la natalité. Une enquête d’opinion franco-italienne, juin 2025 [en ligne].
Ined, Enquête Erfi 2, 2024.
Ibid.
Peter Berger et Hansfried Kellner, « Le mariage et la construction de la réalité », Diogène, n° 46, 1964.
Ined, Enquête Erfi 2, 2024.
1. Deux enfants, un chien : le nouvel idéal ?
La baisse de la fécondité ne traduit pas mécaniquement une désaffection pour la parentalité, mais elle s’inscrit dans un mouvement plus profond de révision à la baisse des intentions reproductives. Selon les données de l’Ined, le nombre idéal d’enfants déclaré par les Français est passé de 2,7 à 2,3 entre 1998 et 2024, tandis que le nombre d’enfants souhaités en moyenne par les 18-29 ans est passé de 2,5 à 1,9 sur la même période6. La norme familiale se déplace : deux enfants constituent désormais un plafond davantage qu’un plancher pour une majorité de répondants (65%), tandis que la part des personnes ne souhaitant pas d’enfant a doublé en vingt ans, passant de 6% à 12%. Chez les jeunes femmes de 18 à 29 ans, 27% envisagent de ne pas avoir d’enfant ou d’en avoir un seul ; chez les jeunes hommes du même âge, cette proportion atteint 35%7. Ce glissement n’est pas spontané. Publicités de voyage à deux ou à quatre maximum, séries sans enfant, wagons no kids, chambres d’hôtels inadaptées aux familles nombreuses : la culture contemporaine a fait de la liberté sans contrainte un horizon désirable et de la parentalité une option parmi d’autres.
2. La crainte de l’avenir : une boule à facettes ?
Ce resserrement des intentions reproductives s’explique en partie par une montée des craintes relatives à l’avenir, dont il convient de distinguer les différentes formes.
a. L’explication par la crainte économique n’est pas suffisante
La crainte économique est la plus fréquemment invoquée. Elle est réelle : le coût du logement, la précarité professionnelle et l’insuffisance des modes de garde pèsent objectivement sur les décisions reproductives. Cependant, son pouvoir explicatif est limité. Une étude publiée en 2023 sur la mise sous condition de ressources de l’allocation de base de la PAJE (2014) montre que la suppression complète de l’aide a réduit la probabilité d’une naissance chez les ménages aisés, mais est sans effet sur l’entrée en parentalité : c’est le passage au deuxième enfant qui est affecté, pas la décision de devenir parent8. L’aide agit donc à la marge d’un désir d’enfant préexistant en ne faisant qu’amortir un coût sans créer ce désir ni la stabilité conjugale nécessaire à sa réalisation.
b. La crainte écologique est à nuancer
Souvent mise en avant dans le débat public, cette angoisse est à relativiser. Selon l’enquête Fondapol et Fondazione Magna Carta, seuls 20% des Français (31% chez les moins de 35 ans) estiment que faire un enfant met en danger la planète9. Les données de l’enquête Erfi 2 de l’Ined confirment que si l’inquiétude face au changement climatique est forte, son effet sur les intentions de fécondité reste modéré : les personnes les plus inquiètes souhaitent en moyenne 0,08 enfant de moins que les autres10. L’éco-anxiété existe et mérite d’être prise au sérieux ; elle n’est pas pour autant le moteur principal de la dénatalité, même si elle constitue parfois le discours dominant dans les médias et sur les réseaux sociaux.
c. La crainte existentielle est paradoxalement la plus déterminante
Les données de l’enquête Erfi 2 montrent que les personnes très inquiètes des « perspectives pour les générations futures » ne sont que 35% à souhaiter un enfant, contre 46% chez celles qui sont les moins inquiètes11. Ce n’est pas tant le coût de l’enfant que la qualité de l’avenir qu’on lui offrirait qui pèse sur les intentions reproductives. C’est cette transformation du rapport à l’avenir (d’un horizon de promesses à un espace d’incertitudes cumulées) qui constitue l’obstacle le plus profond au projet parental en cristallisant l’impossibilité de se projeter dans le temps long qu’il suppose.
3. Avoir ou ne pas avoir d’enfant : telle est la question
Le problème va au-delà du seul désir d’enfant. L’inquiétude face aux « perspectives pour les générations futures » ne mine pas seulement le désir de procréer, elle compromet aussi la capacité à s’engager, et notamment dans un couple durable (qui reste, pour la grande majorité, la condition préalable à la parentalité).
Mais il faut préciser ce qui, dans cette inquiétude, est réellement déterminant. Ce n’est pas le pessimisme en tant que tel : les sociétés humaines ont fait des enfants pendant les guerres, les épidémies, la Grande Dépression. Le baby-boom français, par exemple, atteint son pic en 1946 au sortir de six ans d’Occupation. Ce qui permet de se projeter dans l’avenir, même sombre, c’est qu’il soit lisible et maîtrisable : un ennemi identifiable, une fin possible, un cadre dans lequel agir. L’incertitude contemporaine, elle, est d’une nature différente : diffuse, multiforme, sans objet clairement identifiable. On ne sait pas contre quoi lutter ni quand cela finira. C’est cette illisibilité, plus que le pessimisme lui-même, qui paralyse la projection dans le temps long que suppose tout projet parental.
Comme le souligne la sociologue Dominique Schnapper dans une note pour la Fondapol, le couple constitue l’engagement par excellence car il suppose précisément cette disposition à se projeter dans un avenir commun que la crainte existentielle fragilise12. Les sociologues Peter Berger et Hansfried Kellner l’avaient évoqué dès 1964 : « Se marier signifie s’engager dans un projet de construction d’un ordre du monde partagé13 ». Or, c’est cet ordre partagé qui se dérobe lorsque l’avenir devient illisible.
Il en résulte un cercle vicieux : l’incertitude rend difficile l’engagement dans un couple durable ; l’absence de couple stable prive le désir d’enfant du contexte sécurisant nécessaire à sa réalisation ; et le report ou le renoncement à la parentalité s’installe, même lorsque le désir persiste abstraitement. Car ce désir lui-même est moins stable qu’il n’y paraît : les baromètres qui le mesurent captent une intention déclarée à un temps T, sensible aux humeurs du moment, à l’intensité de la relation en cours, aux angoisses de la semaine. Le désir se déclare plus facilement qu’il ne se réalise, et il s’érode, lui aussi, sous l’effet des mêmes pressions qu’il prétend traverser.
Cette dynamique se traduit concrètement par une montée de l’incertitude comme nouvelle norme reproductive. La même enquête de l’Ined révèle que 17% des jeunes de moins de 25 ans sans enfant se déclarent incertains quant à leur désir d’enfant, tout comme 20% des 25-29 ans14.
Cette indécision n’est pas un état transitoire appelé à se résoudre : elle tend à s’installer dans la durée, transformant le projet parental en horizon perpétuellement différé. Cette érosion du désir d’enfant se double d’une fragilisation du socle même qui le rendait possible : la formation de couples stables et durables.
Vouloir sans oser : l’érosion du lien conjugal
The Economist, « The rise of singlehood is reshaping the world », novembre 2025.
Ibid.
US Census Bureau, Median Age at First Marriage by Sex, 1890 to present, 2023.
Jan Van Bavel, David S. Reher, « The Baby Boom and Its Causes: What We Know and What We Need to Know », Population and Development Review, vol. 39, n° 2, 2013.
1. « Mieux vaut être seul que mal accompagné » : la montée du célibat durable
Le recul de la fécondité ne peut être dissocié d’une transformation structurelle des modes de vie. Selon The Economist, 50% des hommes et 41% des femmes de 25 à 34 ans sont célibataires aux États-Unis, soit un doublement en cinquante ans15. Ce phénomène n’est pas propre au contexte américain : sur 30 pays de l’OCDE, 26 enregistrent une augmentation de la part des personnes vivant seules16. La trajectoire historique est éclairante : les données du Census Bureau (équivalent de l’Insee en France) montrent que l’âge médian au premier mariage est passé, pour les femmes américaines, de 20,1 ans en 1956 à 28,4 ans en 2023 (soit +8,3 ans), et pour les hommes de 22,5 à 30,2 sur la même période (+7,7 ans)17. En effet, les années 1950-1960 sont celles du baby-boom. Ce dernier s’explique d’abord par un « marriage boom » : la mise en couple s’est faite plus précoce et plus universelle, faisant coïncider l’union avec la période de haute fécondité biologique, à une époque où la quasi-totalité des naissances étaient conjugales18. La prospérité de l’après-guerre n’a pas agi directement sur le nombre d’enfants par couple, mais indirectement, en rendant possible cette entrée précoce en union. Le mécanisme se lit aujourd’hui à l’envers, à ceci près que le verrou n’est plus matrimonial : ce n’est pas le mariage qui a reculé, c’est l’entrée en union et la première maternité. La fenêtre de fécondité disponible s’en trouve raccourcie d’autant, et une part croissante des enfants désirés n’y trouve plus place.
L’âge médian au premier mariage : de 1890 à aujourd’hui
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Ibid.
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Contrat civil créé en France en 1999 permettant à deux personnes majeures d’organiser leur vie commune. Moins contraignant que le mariage, il est devenu le symbole juridique d’un engagement réversible : la rupture y est simple et unilatérale, sans les frictions institutionnelles du divorce.
Dominique Schnapper, op.cit.
Cette transformation des trajectoires conjugales a des conséquences démographiques massives et directes. Aux États-Unis, le recul du mariage expliquerait à lui seul environ 75% de la baisse de la fécondité depuis 200719. Or, selon l’Institute for Family Studies, à structure matrimoniale constante depuis 2007, la fécondité américaine serait aujourd’hui supérieure d’environ 12%, soit au niveau de remplacement20. La crise du couple est donc un des principaux moteurs du décrochage nataliste.
Ce resserrement des unions s’accompagne d’une inflation des attentes à l’égard du partenaire. Le spécialiste des relations amoureuses Eli Finkel et ses co-auteurs ont théorisé ce phénomène sous le nom de suffocation model of marriage : on attend désormais du conjoint qu’il satisfasse des besoins d’accomplissement de soi (au sommet de la pyramide de Maslow) qui n’étaient historiquement pas assignés au partenaire amoureux21. Lorsque ces attentes ne sont pas comblées, la déception est proportionnelle à leur hauteur, et la rupture n’est généralement pas loin. Les sociologues allemands Beck et Beck-Gernsheim avaient anticipé cette dynamique dès 1995 : l’individualisation des trajectoires de vie a fait de l’amour romantique à la fois une aspiration centrale et une source structurelle d’instabilité22.
2. La rencontre aux abonnés absents : quand la solitude se déguise en liberté
a. L’évaporation des cadres traditionnels
Avant d’être une crise de l’engagement, la crise du couple est une crise de la rencontre. Les cadres qui organisaient la rencontre amoureuse (cadres religieux, associatifs, familiaux, de voisinage) se sont progressivement dissous sans être remplacés par des structures équivalentes. Les démographes Michel Bozon et François Héran, dans leur étude fondatrice publiée par l’Ined en 1987, avaient cartographié ces espaces de rencontre et identifié leur recomposition progressive : le recul des cadres traditionnels (famille, voisinage, église, bals populaires) au profit de nouveaux espaces (lieu de travail, études, loisirs organisés)23, sans que cette transformation efface pour autant les logiques de classe qui continuaient de structurer silencieusement le choix du conjoint. Ce mouvement s’est depuis considérablement accéléré. La disparition des rites et des temporalités collectives favorisant la rencontre a laissé les individus face à une injonction paradoxale : trouver un partenaire dans un espace relationnel de plus en plus désorganisé.
C’est dans ce contexte que les rencontres en ligne ont pris une place dominante. En 2017, aux États-Unis, les rencontres via Internet étaient devenues le premier mode de rencontre des couples hétérosexuels, dépassant pour la première fois les amis communs24.
b. Les applications, infrastructures de solitude
Cette transition vers la rencontre en ligne a transformé en profondeur les conditions du désir et de l’engagement, sans nécessairement les améliorer. Les applications de rencontre élargissent théoriquement le champ des possibles, mais instaurent dans le même mouvement une logique d’optimisation, de comparaison et de réversibilité permanente. Le psychologue américain Barry Schwartz a théorisé ce mécanisme dans The Paradox of Choice : plus l’offre perçue est grande, plus les individus deviennent exigeants et moins ils s’engagent25.
Ce mécanisme n’est pas propre aux applications : dans tout contexte où il y a plus de femmes que d’hommes, les conditions d’engagement se dégradent, les femmes acceptant des conditions qu’elles n’accepteraient pas dans un marché équilibré26. Ce que les applications introduisent, en revanche, c’est une configuration inédite : hommes et femmes y voient à peu près le même nombre de profils, mais tout le reste diverge. Le taux de match d’abord, structurellement asymétrique puisque les hommes représentent environ 80% des utilisateurs. Ils se trouvent donc en situation de compétition de masse et tendent à abaisser leurs critères de sélection tandis que les femmes, très sollicitées, les rehaussent mécaniquement. S’y ajoutent les biais propres au design des plateformes : effets de contraste amplifiés par le défilement, gamification du swipe, conditionnement par récompense variable. Il en résulte une polarisation asymétrique : les hommes les plus désirables captent une part disproportionnée des messages féminins, tandis que la majorité des hommes reste largement ignorée27.
Sur les applications, les femmes très diplômées se heurtent à un piège structurel que le format amplifie : plus leur statut s’élève, plus leur seuil d’acceptabilité du partenaire se resserre28, sans que leur attractivité aux yeux des hommes s’accroisse pour autant (l’intelligence féminine est valorisée jusqu’à parité, mais cesse de l’être au-delà29). Résultat : un pool de partenaires jugés acceptables qui se rétrécit, sans que le pool de partenaires intéressés s’élargisse. Double frustration symétrique : une masse d’hommes peu sollicités dont le ressentiment alimente le masculinisme, et des femmes à fort statut confrontées à un marché matrimonial de plus en plus étroit.
Ce resserrement est d’autant plus paradoxal que les applications peinent structurellement à produire ce qu’elles promettent. Des études sur la formation des couples montrent que la majorité d’entre eux se construisent à partir d’une amitié préalable, et que les services de rencontre en ligne se révèlent peu adaptés à la construction de liens affectifs durables30. Les applications favorisent la rencontre sexuelle mais échouent à créer les conditions d’un engagement dans le temps long. L’essayiste autrichienne Beatrice Frasl résume cette tension : « Pour beaucoup, il est aujourd’hui plus facile d’obtenir une intimité sexuelle que des câlins non sexuels. Nous recherchons sur les applications de rencontre du sexe alors que nous aspirons en réalité à des câlins31 ». Le décalage entre l’offre (l’immédiateté sexuelle) et le besoin réel (la construction d’un lien) constitue l’un des paradoxes les plus saillants de la rencontre contemporaine.
c. Ghoster, breadcrumber, friendzoner : le nouveau vocabulaire de la lâcheté
L’effacement des cadres traditionnels de la rencontre a également favorisé l’émergence de comportements relationnels défensifs, que le sociologue Anthony Giddens a regroupés sous le concept d’ontological insecurity : dans un monde sans repères stables, les individus développent des stratégies d’évitement pour se protéger de la souffrance liée à l’investissement affectif32. Nous avons peur de l’autre, de la rencontre. Pour éviter la souffrance, nous cherchons à désynchroniser notre cœur de notre corps. Le ghosting en est l’expression la plus documentée33; le breadcrumbing en constitue une variante plus insidieuse. La friendzone, une troisième variante. Elle n’est pas nécessairement consciente ni malveillante, mais elle produit le même résultat : une relation suspendue, ni close ni ouverte, qui immobilise affectivement les deux parties.
Ces pratiques, bien connues des jeunes femmes et des jeunes hommes d’aujourd’hui, entretiennent un climat d’insécurité relationnelle chronique et légitiment une forme d’évitement de l’engagement érigée en posture de vie34 : le «je ne cherche rien de sérieux» devenu formule standard, le situationship normalisé comme mode relationnel, la revendication du célibat épanoui comme identité à part entière. À ces comportements défensifs s’ajoute un effet moins visible mais tout aussi structurant : la perte progressive de ce que la journaliste Gina Cherelus appelle la rejection resilience ou la baisse de la capacité à essuyer un refus en face à face et à recommencer. Les applications ont éliminé l’incitation à approcher quelqu’un en personne et la compétence elle-même s’est atrophiée35. On ne développe plus l’habitude d’ajuster son approche, d’apprendre à lire les signaux non verbaux, d’attendre. On peut rentrer chez soi et swiper pendant une heure en ayant le sentiment d’avoir « fait sa journée de dating ». Le résultat est paradoxal : une génération techniquement connectée à des millions de partenaires potentiels, mais de moins en moins capables d’engager une conversation spontanée avec un inconnu dans la vraie vie et pour qui le non-désir de relation est moins l’expression d’une préférence authentique que le symptôme d’une protection anticipée contre une souffrance jugée inévitable.
Cette insécurité est redoublée par l’essor d’une culture du développement personnel qui valorise la quête du partenaire idéal au détriment de l’engagement concret. Love coachs, podcasts de séduction, thérapies centrées sur « l’amour de soi comme préalable à l’amour de l’autre » : cette psychologie thérapeutique a contribué à transformer la relation amoureuse en objet d’optimisation permanente, repoussant indéfiniment le moment de s’engager au nom d’un travail sur soi toujours inachevé36. Il en résulte une difficulté croissante à accepter l’imperfection inhérente à tout lien durable : la disponibilité apparemment infinie de partenaires potentiels rend plus difficile l’acquisition de la patience et de l’humilité nécessaires pour comprendre l’autre et tolérer ses défauts37. Ce sont précisément ces frustrations accumulées qui alimentent, comme on le verra, les tensions entre hommes et femmes analysées dans la section consacrée à la polarisation masculine.
3. « J’y vais, mais j’ai peur »38 : le vertige de l’engagement
Cette difficulté à se projeter dans le temps long se double d’une transformation du sens même de l’engagement. Pour en comprendre la profondeur, il faut remonter à la rupture culturelle des années 1960.
Coup de foudre à Notting Hill ou Manhattan : le désir comme effraction
Pendant des siècles, l’union conjugale a fonctionné comme une institution : on se mariait pour des raisons économiques, familiales, sociales, et l’on restait uni indépendamment de la qualité des sentiments. La montée des divorces à partir des années 1960 a traduit un profond basculement de valeurs : l’idée d’un « droit au bonheur » individuel est devenue une norme légitime. Mai 68 en est le moment symbolique le plus saillant : en contestant l’autorité des institutions (l’État, l’Église, la Famille), il a également ébranlé le fondement même du mariage comme contrat social obligatoire. Comme l’analyse le sociologue François de Singly, c’est à partir de cette période que le couple cesse d’être une institution pour devenir un espace de réalisation de soi39. L’union institutionnelle (on reste même sans amour) a cédé la place à l’union sentimentale (on part si l’amour disparaît).
Cette évolution transforme en profondeur la finalité même du couple. Il n’est plus une fin en soi, une institution structurante de l’existence, mais un moyen au service de l’épanouissement individuel. Il dure tant qu’il remplit cette fonction ; il se défait dès qu’il y fait obstacle. Cette logique est cohérente avec les valeurs d’autonomie et d’authenticité qui structurent les sociétés contemporaines. Elle est en revanche profondément incompatible avec la construction d’un projet parental, qui suppose précisément la capacité à subordonner l’épanouissement immédiat à un engagement de long terme.
Ce basculement vers l’union sentimentale a produit un paradoxe dont la génération Y a hérité sans le choisir, car leurs parents, qui ont érigé l’authenticité sentimentale en valeur suprême, sont aussi ceux qui ont connu « le plus haut taux de divorces de l’histoire40 ». Et c’est ce même modèle défaillant qu’ils ont transmis, déguisé en sagesse : prendre le temps de « profiter de la vie » et de « se découvrir » pleinement avant de se poser. La génération Y a ainsi non seulement hérité du message (« prends ton temps »), mais aussi de ses conséquences structurelles : des parents souvent séparés, une représentation du couple comme institution fragile et réversible, et une méfiance précoce à l’égard de l’engagement durable. Une nouvelle phase de vie s’est imposée entre 18 et 30 ans, caractérisée par l’exploration identitaire et l’évitement délibéré des engagements durables, ce que le chercheur américain Jeffrey J. Arnett nomme emerging adulthood41. Le non-engagement est devenu une valeur.
Ce que cette logique occulte, c’est la dimension biologique du désir, que l’on ne peut réduire à une décision rationnelle ni indéfiniment différer. Dans La Biologie des passions, Jean-Didier Vincent écrit que le désir amoureux est d’abord un événement corporel et neurochimique, irréductible à la volonté42. Le désir de l’autre n’est pas un choix : c’est une effraction. Or, la culture contemporaine a progressivement substitué à cet abandon biologique une logique de maîtrise : on évalue avant de ressentir, on vérifie la compatibilité avant de s’exposer, on construit un « profil idéal » avant de rencontrer, on réfléchit : « qu’est-ce que cela va vraiment m’apporter ? », on se dit qu’on a le temps, qu’on trouvera peut-être mieux. Ce n’est pas seulement une transformation des mœurs : c’est une défiance structurelle à l’égard du désir lui-même, perçu comme une vulnérabilité à réduire plutôt que comme une force à accueillir.
L’engagement en CDD comme sagesse moderne
Le PACS43 en est un excellent exemple. À sa création, il représentait une avancée : reconnaître juridiquement des unions que le mariage n’incluait pas. Mais il a aussi cristallisé, symboliquement, une transformation du sens de l’engagement. Là où le mariage supposait un projet commun dans la durée (« pour le meilleur et pour le pire »), le PACS témoigne des sentiments du présent : on s’engage parce qu’on s’aime aujourd’hui, sans formuler de promesse sur demain. La rupture est simple, rapide, sans les méandres désagréables du divorce. Le PACS est donc le reflet juridique d’une culture qui a fait de la réversibilité une valeur, et de l’engagement définitif une forme de naïveté ou d’imprudence. Le concubinage en est la forme la plus radicale : selon la sociologue Dominique Schnapper, il « reflète la volonté de l’individu de refuser les institutions, de décider de sa vie et de ses obligations. La volonté de vivre et de vieillir ensemble doit reposer sur la certitude de l’amour et sur la seule morale que dictent les sentiments44 ».
Cette logique produit un piège. Le mariage est désormais perçu comme un « bout de papier » sans conséquences réelles, tandis que l’enfant est vécu comme le seul engagement vraiment définitif. Or, faire un enfant sans avoir construit le couple stable qui le porte, c’est exiger de l’institution familiale ce qu’on a refusé de lui donner. L’enfant est un engagement de vingt ans minimum, qui suppose précisément la durée et la stabilité qu’on a refusé d’inscrire dans le couple. Ce cercle vicieux constitue l’un des ressorts les plus profonds de la dénatalité contemporaine.
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4. « Résoudre à deux les problèmes qu’on n’aurait pas eus tout seuls » : le couple moderne
Le paradoxe de l’engagement se prolonge dans un paradoxe plus large : celui d’une société qui continue de plébisciter le couple comme une aspiration centrale tout en peinant à le faire vivre concrètement.
Selon une enquête réalisée en février 2026 auprès des 18-30 ans, 80% des jeunes Français considèrent la vie de couple comme un idéal de vie45. L’émission Mariés au premier regard, dont le succès durable témoigne que le mariage continue de faire rêver, illustre ce paradoxe avec une acuité involontaire : des candidats qui s’engagent dans l’institution la plus solennelle qui soit, mais s’en retirent en quelques semaines dès que le partenaire ne comble pas immédiatement l’ensemble de leurs attentes. Le mariage y est traité comme une expérience à tester plutôt que comme un engagement à construire, ce qui dit moins quelque chose sur les candidats que sur la culture relationnelle dans laquelle ils baignent.
Car si l’aspiration au couple est massive, elle coexiste avec une hiérarchie de valeurs concrètes qui lui est souvent contradictoire. Les données de l’enquête Fondapol La Jeunesse du monde (2011) le révèlent : seulement 35% des jeunes Français accordent de l’importance au fait « d’être amoureux » pour mener une vie satisfaisante (contre 55% au Royaume-Uni, 46% aux États-Unis)46. La contradiction n’est pourtant qu’apparente, les deux enquêtes ne mesurant pas la même chose. La première capte une aspiration normative (le couple comme horizon souhaitable) ; la seconde révèle une hiérarchie de valeurs concrètes (ce qui compte vraiment pour être heureux au quotidien). Le couple reste un idéal abstrait et socialement valorisé, mais il n’est plus une priorité incarnée : on le veut, mais pas au prix de sa carrière, de sa liberté ou de son développement personnel. Il est devenu un investissement parmi d’autres, en concurrence avec la mobilité professionnelle, les loisirs et la construction de soi.
Cette tension entre l’idéal et la réalité vécue se manifeste concrètement dans la difficulté croissante à maintenir des unions stables. Le couple n’est plus une « valeur refuge » ; c’est un projet dont le coût (en compromis, en renoncements, en ajustements) est de plus en plus difficile à assumer. Une observation structurelle permet d’en comprendre la raison profonde. Pendant la majeure partie de l’histoire humaine, le couple se formait entre deux personnes en devenir : jeunes, encore malléables, construisant ensemble leur identité, leurs habitudes, leur vision du monde. Aujourd’hui, la rencontre intervient après les études, l’insertion professionnelle et une longue phase de construction individuelle. Ce sont deux adultes déjà totalement formés qui se rencontrent (identités cristallisées, trajectoires établies, habitudes ancrées). La difficulté à faire des compromis devient dès lors structurelle : non pas un défaut de caractère, mais la conséquence logique d’une rencontre trop tardive entre deux individus qui n’ont plus l’habitude de se laisser transformer par l’autre.
À cette fragilité structurelle s’ajoute une fragilité psychologique. Tocqueville écrivait : « Ceux-là ne doivent rien à personne, ils n’attendent pour ainsi dire rien de personne, ils s’habituent à se considérer toujours isolément et ils se figurent volontiers que leur destinée tout entière est entre leurs mains47 ». Les jeunes générations sont souvent pointées du doigt pour être individualistes (voire égoïstes) mais la réalité est plus complexe que le cliché. Elles ne se vivent pas comme souveraines de leur destinée : elles se sentent au contraire massivement déterminées par des forces qui les dépassent (précarité, dérèglement climatique, algorithmes, flux d’informations). Ce n’est donc pas l’excès de confiance en soi qui fragilise le couple, c’est l’inverse : un sentiment d’impuissance face à un monde illisible qui rend l’engagement dans la durée à la fois plus nécessaire et plus difficile à assumer. Pendant la majeure partie de l’histoire humaine, le couple répondait à une logique de nécessité : interdépendance économique, division du travail complémentaire, protection mutuelle. On se mettait en couple parce qu’on en avait besoin. Aujourd’hui, l’indépendance économique (surtout féminine) et les injonctions à l’autonomie ont bousculé cette logique : on ne se met en couple que si cela convient, que si les conditions sont réunies, que si l’autre mérite qu’on renonce à une liberté à laquelle on est désormais intimement attaché.
Ce basculement produit un double paradoxe. Le premier : on n’attend officiellement rien (« je n’ai pas besoin d’un homme/d’une femme pour être complet(e) »), mais on attend secrètement tout (sexualité épanouissante, soutien émotionnel total, compréhension parfaite, maintien du désir, sécurité affective et financière, épanouissement personnel). Les attentes sont hyperboliques précisément parce qu’elles ne sont plus avouées comme telles : déguisées en exigences légitimes, elles deviennent impossibles à satisfaire. Le second paradoxe : on valorise culturellement l’indépendance, mais on vit douloureusement la solitude qui en résulte. L’étude annuelle sur les solitudes de la Fondation de France enregistre une progression continue du sentiment de solitude, qui touche désormais près d’un Français sur quatre et culmine chez les jeunes actifs : plus d’un sur trois parmi les 25-39 ans, soit deux fois plus que chez les 60-69 ans48. Plus d’autonomie proclamée, plus de souffrance de solitude vécue.
À cette tension s’ajoute l’émergence d’un vocabulaire de la vigilance relationnelle qui transforme l’autre en menace potentielle avant même la rencontre. « Pervers narcissique », « red flags », « love bombing », « gaslighting » : ces concepts, massivement diffusés sur TikTok et Instagram, ont substitué l’hypervigilance à la confiance comme posture par défaut. À force de consommer des contenus qui apprennent à « repérer les signaux d’alarme », une fraction croissante de jeunes femmes aborde la rencontre avec la certitude implicite que l’homme en face est potentiellement dangereux jusqu’à preuve du contraire. Chaque défaut devient un signal d’alarme, chaque imperfection un motif d’élimination.
Cette méfiance structurelle rend difficile l’ouverture affective que suppose tout lien naissant.
Il en résulte une spirale de l’exigence impossible : parce qu’on n’a pas besoin du couple, on n’accepte que la perfection ; parce qu’on n’accepte que la perfection, personne ne correspond ; parce que personne ne correspond, le célibat se prolonge ; parce que le célibat se prolonge, le projet d’enfant est différé ; et parce qu’il est différé, le projet d’enfant finit par ne plus trouver ni le couple ni le moment pour se réaliser. Pendant ce temps, l’aigreur s’installe : le célibat subi finit par ressembler à une injustice, et le ressentiment prend la place du désir.
5. « Il ne fera jamais la vaisselle » : la charge mentale, repoussoir de la vie de couple
La décision de former un couple s’accompagne, notamment chez les femmes, d’une anticipation rationnelle des coûts que représente la parentalité. Cette anticipation constitue un frein qui opère en amont même du désir d’enfant.
Les données de l’enquête Erfi 2 de l’Ined révèlent que les personnes ayant une conception égalitaire des rôles affichent des intentions de fécondité plus faibles que les autres49. Ce résultat s’explique par le fait que les femmes les plus sensibilisées aux inégalités de charge domestique sont celles qui anticipent le plus lucidement le coût réel de la maternité, et qui conditionnent leur projet parental à des garanties qu’elles peinent à réunir. L’égalitarisme ne produit pas mécaniquement plus d’enfants, en revanche il multiplie les exigences.
Cette anticipation est fondée empiriquement. Les sociologues américaines Michelle Budig et Paula England ont documenté la motherhood penalty : les mères subissent une pénalité salariale significative par enfant, tandis que les pères bénéficient à l’inverse d’un fatherhood bonus50. Les femmes diplômées, dont le coût d’opportunité de la maternité est le plus élevé, intègrent ce calcul avant même de s’engager dans une relation sérieuse. Par ailleurs, il est prouvé que lorsque les deux partenaires adhèrent à des valeurs égalitaires, la répartition effective des tâches parentales reste significativement asymétrique51 (écart entre valeurs déclarées et pratiques réelles qui alimente la désillusion et le renoncement).
Il en résulte une prudence rationnelle qui retarde la formation du couple autant que la parentalité : pourquoi s’engager avec quelqu’un qui ne partagera pas équitablement la charge ? Cette question, posée de plus en plus tôt dans les trajectoires féminines, contribue à allonger le temps de célibat et à durcir les critères de sélection du partenaire.
6. « Si tu veux de la reconnaissance, achète un chien » : le pet parenting
Ce retrait du projet parental ne signifie pas l’extinction du besoin de lien et de soin car ce besoin se déplace. Le pape François avait fait polémique en 2022 avec cette formule provocatrice : « Les chiens et les chats occupent la place des enfants52 », qui pointait du doigt un phénomène bien réel. Une étude publiée dans European Psychologist (2025) montre que certains propriétaires redirigent effectivement vers leurs animaux leurs besoins biologiques de nourrir et de prendre soin53 : les comportements parentaux (soins, attachement, projection affective, anthropomorphisation) se transfèrent sur l’animal de compagnie avec une intensité croissante dans les sociétés occidentales.
Ce tableau mérite cependant d’être nuancé. Une recherche menée conjointement par l’Université nationale de Taïwan et l’Université de Rochester (2025), s’appuyant sur des données administratives liées, établit un résultat contre-intuitif : l’adoption d’un chien augmente de 33% la probabilité d’avoir un enfant par la suite54. Deux hypothèses concurrentes s’offrent pour interpréter ce résultat. La première est celle de l’« entraînement au care » : l’animal familiariserait ses propriétaires avec la responsabilité et l’attention à un être dépendant, les préparant ainsi à la parentalité. La seconde, plus pessimiste, est celle de la substitution : l’animal satisfait suffisamment le besoin de s’occuper d’un être vivant pour lever l’urgence du projet parental, sans pour autant l’éteindre définitivement. L’observation de terrain penche plutôt vers le second : le pet parenting est moins un tremplin vers la parentalité qu’un aménagement du besoin de lien dans un contexte où l’engagement durable est devenu coûteux. L’enfant représente un engagement irréversible, une contrainte, un sacrifice consenti sur le long terme. L’animal offre un compromis : la réversibilité, le contrôle, la chaleur du lien sans le poids de la dépendance humaine. Comme le rappelait Béatrice Frasl plus haut, « on aspire à des câlins » (et l’animal les prodigue sans conditions ni exigences de réciprocité)55.
Mais il y a une dimension que l’animal ne peut pas recevoir : la transmission. On dresse un animal, on ne lui transmet pas une culture, une langue, une mémoire. Ce que le pet parenting comble provisoirement, c’est le besoin d’aimer et d’être aimé. Ce qu’il ne peut pas combler, c’est le désir de se prolonger dans un être humain capable de porter ce qu’on lui a confié. Ce déplacement du besoin de lien vers l’animal s’inscrit dans un mouvement plus large de recul du désir sexuel lui-même, dont l’ampleur va à l’encontre de toutes les injonctions sexuelles dans lesquelles nous semblons vivre.
Le sexe est partout, sauf au lit : la fragmentation du désir sexuel
Chanson de Johnny Hallyday, L’Envie, écrite par Jean-Jacques Goldman en 1986.
Inserm-ANRS-MIE, Contexte des sexualités en France (CSF-2023). Premiers résultats, 13 novembre 2024.
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L’étude Inserm citée ci-dessus relève des tendances analogues au Royaume-Uni, en Allemagne, aux États-Unis, en Finlande et au Japon.
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Eva Illouz, La Fin de l’amour. Enquête sur un désarroi contemporain, Paris, Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2020.
Terme forgé par l’éthologue Frank A. Beach d’après une anecdote apocryphe : visitant séparément une ferme, Grace Coolidge s’étonne de l’ardeur d’un coq et le fait dire au président, qui demande « Toujours la même poule ? ». S’entendant répondre que non, il conclut : « Dites-le à Mme Coolidge. »
Olivier Moyano, « L’accès précoce à la pornographie chez les enfants non pubères », Le Journal des psychologues, n° 407, 2023.
Muriel Fabre-Magnan, Consentir à quoi ? Consentements et relations sexuelles, n° 74, Gallimard Tracts, février 2026.
Eva Illouz, La fin de l’amour, enquête sur un désarroi contemporain, Seuil, février 2020.
Erika Leonard James, Cinquante nuances de Grey, Lattès, octobre 2012.
GFK, Baromètre des ventes de livres, 2023.
Madame Figaro, « L’inquiétant succès de la dark romance plébiscitée par les jeunes lectrices », août 2023.
À titre d’illustration, le roman autoédité Morning Glory Milking Farm (C.M. Nascosta, 2021), mettant en scène des rapports sexuels entre humains et créatures fantastiques, est devenu viral sur BookTok en 2023 avec plusieurs millions de vues, symptôme de l’escalade vers des contenus de plus en plus transgressifs.
Tribune collective, « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », Le Monde, 9 janvier 2018.
Maxence Carsana, op.cit.
Camille Kouchner, La Familia Grande, Éditions du Seuil, 2021.
Vanessa Springora, Le Consentement, Éditions Grasset, 2020.
Sidaction/OpinionWay, Enquête sur les attitudes des 16-34 ans face à la sexualité et au consentement, novembre 2025.
HCFEA, Enquête sur les projections des jeunes adultes en matière de parentalité, juillet 2025; Nichole Fairbrother et al., « Tokophobia », Evolution, Medicine, and Public Health, 2022.
CHU de Lyon, Centre référent TCA (CREATyon), données 2022.
Anthony F. Bogaert, «Asexuality: Prevalence and Associated Factors in a National Probability Sample», Journal of Sex Research, vol. 41, n°3, août 2004.
Gabrielle Richard, sociologue du genre, citée dans Têtu Connect, janvier 2023.
1. L’envie d’avoir envie56, c’est fini : la récession sexuelle
À la crise de la rencontre et de l’engagement s’ajoute une troisième dimension, moins souvent évoquée dans le débat public mais documentée : le recul de l’activité sexuelle elle-même. La sexualité, condition biologique de la reproduction naturelle, connaît une raréfaction (ou une mutation, selon les points de vue) mesurable au sein des jeunes générations. En 2023, chez les 18-29 ans, un homme sur quatre et une femme sur cinq n’avaient eu aucun rapport sexuel dans l’année, contre respectivement un sur sept et un sur six en 199257. Et l’écart se concentre presque entièrement sur ceux qui ne vivent pas en couple : parmi les hommes de cette tranche d’âge n’étant pas en couple, la proportion ayant eu des rapports dans l’année est passée de trois sur quatre à une sur deux. L’entrée dans la vie sexuelle n’est donc pas seulement plus tardive : pour une part croissante de jeunes adultes, elle ne vient pas, et ce qui la retient n’est pas le désir mais l’absence de partenaire.
Ce phénomène n’est pas propre à la France. Malgré la levée des tabous et la multiplication des applications de rencontres, les jeunes font moins l’amour qu’une génération auparavant, un phénomène documenté aux États-Unis sous le nom de sex recession58 et depuis confirmé à l’échelle internationale 59. Moins de rapports sexuels signifie mécaniquement une réduction de l’exposition à la conception, indépendamment de tout recours à la contraception.
Ces données méritent pourtant d’être analysées. Dans La sexualité qui vient60, Marie Bergström montre que la diffusion du célibat produit simultanément une baisse de l’activité sexuelle régulière et une multiplication des partenaires. Ni récession pure, ni explosion : une recomposition. Le couple coexiste désormais avec une constellation de liens aux contours flous (« coup d’un soir », « sexfriend », « PQR », « situationship », « bail », « crush », « friends with benefits ») plus ou moins durables, plus ou moins investis émotionnellement, souvent de façon non réciproque entre partenaires. Le changement est moins quantitatif que qualitatif : ce qui recule, c’est la capacité à loger le désir dans un lien stable.
Les données de l’enquête Envie de l’Ined affinent ce tableau. L’absence de relations physiques concerne une personne sur cinq. 11% des personnes interrogées ne déclarent aucun événement intime au cours de l’année, tandis que presque autant (10%) font part d’une relation envisagée mais non réalisée61. De la peur de gâcher une amitié aux amours impossibles, les raisons de non-réalisation de ces relations sont multiples. Ce que ces données révèlent est fondamental : la récession sexuelle n’est pas une récession du désir. C’est une récession de la capacité à le réaliser. Or, c’est principalement cette capacité qui conditionne le projet d’enfant.
2. Moins de libido, plus de likes
La démographe Anna Rotkirch a formulé un diagnostic synthétique : « Les environnements numériques désorganisent les conditions de réalisation du désir d’enfant. Sexualité, couple et parentalité se désynchronisent62 ». Les données longitudinales portant sur plusieurs millions de répondants américains sur quarante ans le confirment : la génération née après 1995, celle qui a grandi avec le smartphone comme compagnon permanent, est statistiquement moins sexuellement active que les précédentes, sort moins, et se déclare paradoxalement plus seule63. Le lien entre omniprésence des écrans et recul de la vie relationnelle et intime constitue l’un des arguments les plus documentés du débat.
Le mécanisme en jeu est comportemental autant que culturel. Les environnements numériques sont conçus pour capter l’attention par des gratifications immédiates et répétées (notifications, likes, contenus à la demande), et le temps ainsi capté ne s’ajoute pas à la sociabilité ordinaire mais s’y substitue. Les élèves américains de terminale consacraient en 2016 une heure de moins par jour aux interactions en face à face que ceux de la fin des années 1980, sorties, fêtes et rendez-vous amoureux compris, sans que ce recul s’explique par le travail rémunéré ou le travail scolaire64. À cette soustraction de temps s’ajoute une transformation de l’évaluation du partenaire : l’abondance permanente d’alternatives supposées meilleures installe la réversibilité au cœur même de la rencontre65.
Dans ce contexte, la sexualité et le couple ne sont plus des expériences à construire dans le temps long : ils tendent à devenir des biens de consommation disponibles immédiatement et remplaçables facilement66. Ce mouvement atteint son expression la plus radicale dans la pornographie.
3. Jouir en un clic : la pornographie, miroir aux alouettes du désir
Le porno n’est pas un phénomène nouveau, mais son accessibilité numérique lui a conféré une dimension inédite. L’étude de David Reynié pour la Fondapol est très éclairante sur le sujet67.
Le mécanisme fondamental sur lequel repose la pornographie est ce que les biologistes nomment le Coolidge effect68 : dans le règne animal, désir et nouveauté sont intimement liés. La pornographie exploite ce mécanisme via une offre de nouveauté infinie et instantanée, produisant une hyperstimulation permanente qui déconnecte progressivement le consommateur de son désir réel, celui qui s’éprouve dans une relation incarnée avec un autre être humain.
Les conséquences de cette hyperstimulation commencent à se former très tôt. L’âge moyen de la première exposition à la pornographie est aujourd’hui de 11 ans69 : la sexualité se construit donc, pour une fraction croissante de la population masculine, avant toute expérience relationnelle réelle, sur le modèle d’une sexualité désincarnée et performative. Les conséquences physiologiques sont documentées : depuis 2010, les études cliniques enregistrent des niveaux historiquement élevés de dysfonctionnements érectiles et de baisse de libido chez les jeunes consommateurs réguliers. Plus troublant encore que l’addiction : des utilisateurs rapportent ne plus ressentir d’excitation même face à du contenu pornographique, le cerveau saturé de dopamine ayant progressivement éteint sa propre capacité à désirer. Une génération surexposée à la sexualité explicite se révèle de moins en moins capable de la vivre réellement.
Au-delà des effets physiologiques, c’est la vie affective dans son ensemble qui se trouve altérée. La consommation régulière de pornographie détériore l’implication sentimentale du consommateur, l’attachement affectif entre partenaires, et l’estime de soi du conjoint. Le triple impact (sur soi, sur le lien, sur l’autre) rend la pornographie structurellement incompatible avec la construction d’une relation durable. Muriel Fabre-Magnan fait ce constat : « Dans la pornographie contemporaine, l’objectif expressément revendiqué est celui de la démolition des femmes, de leur destruction, de leur étranglement70 ». Cette évolution qualitative du contenu pornographique « grand public » dissocie structurellement le plaisir sexuel du respect de l’autre, de la réciprocité et de l’affect. On est désormais loin de la littérature érotique et du téléphone rose.
Pornographie et applications de rencontres partagent ainsi la même logique fondamentale : l’économie de l’immédiateté et de la nouveauté permanente. La sociologue Eva Illouz a analysé comment cette logique produit ce qu’elle nomme la « sexualité non engagée » : le sexe dissocié de l’affect, disponible comme un bien de consommation, sans obligation de réciprocité ni de continuité71. La pornographie accentue ce mouvement en formatant le désir sur un modèle que la réalité relationnelle ne peut satisfaire. C’est cet écart croissant de représentations entre hommes et femmes que la section suivante examine.
4. « C’est moi le papillon, lui la flamme, et je vais me brûler. Je le sais. »72 : la dark romance
Si la pornographie formate le désir masculin (même si sa consommation progresse chez les jeunes femmes, de même que l’usage des sextoys), un phénomène symétrique et moins étudié opère du côté féminin : l’essor de la dark romance. Le parallèle entre les deux n’est pas fortuit car ce que la pornographie normalise par l’image, la dark romance le normalise par le récit : la soumission féminine comme expression de la liberté.
L’ampleur du phénomène en France est réelle. Selon les données GFK, les ventes de « romans romance » ont progressé de 106% en 202373. La saga Captive de Sarah Rivens, qui met en scène une femme retenue captive et torturée par celui qui deviendra son amant, a détrôné la biographie du prince Harry en se hissant à la première place des ventes au printemps 202374. Le lectorat est à 94,9% féminin et très jeune (la tranche 12-18 ans est majoritaire). Le moteur de cette explosion est BookTok75, la communauté littéraire de TikTok, dont la croissance s’est amorcée pendant le confinement et n’a pas ralenti depuis.
Le contenu de ces ouvrages est tout à fait saisissant. La dark romance se définit par des histoires romantiques explorant la dominance, le pouvoir, la soumission et des pratiques inquiétantes : sexe non consenti, captivité, violence physique. Les héros masculins y sont systématiquement morally grey (violents, manipulateurs, toxiques) tandis que les héroïnes incarnent un « syndrome de la sauveuse » : aimer suffisamment fort pour transformer l’homme dangereux. Une libraire résume : « C’est comme du porno. En livre, plus cru et plus marquant qu’un film. »
Le succès de Cinquante Nuances de Grey (65 millions d’exemplaires vendus dans le monde) avait déjà révélé, dès 2011, l’ampleur de ce paradoxe : dans une société qui érige le refus de toute violence sexuelle en norme absolue, les fantasmes féminins les plus massivement partagés mettent précisément en scène la soumission et la domination. La dark romance n’a fait qu’amplifier et radicaliser ce phénomène. Ce paradoxe n’est pas une contradiction honteuse : il signale une tension anthropologique profonde entre le désir (qui échappe aux normes sociales) et les valeurs (qui les incarnent). Car le consentement est une condition nécessaire mais insuffisante (il ne dit d’ailleurs rien de ce à quoi on consent, ni des représentations qui ont façonné ce consentement). Une adolescente qui a grandi avec la dark romance comme seul imaginaire romantique consent à quoi, et sur quelle base ? Le désir sexuel doit toujours trouver un canal. La question n’est donc pas de juger ces fantasmes, mais de s’interroger sur ce que leur normalisation massive auprès d’un lectorat adolescent produit comme représentation du désir et de la relation amoureuse.
La convergence entre ces deux phénomènes produit une incompatibilité structurelle. D’un côté, des garçons formés par la pornographie (désincarnation, performance, domination) ; de l’autre, des filles formées par la dark romance (soumission, normalisation de la violence, syndrome de la sauveuse, valorisation d’un homme viril et pervers mais sexuellement très désirable). Ces deux formations du désir ne se rencontrent pas : elles se heurtent. Elles rendent plus difficile la construction de relations stables fondées sur la réciprocité et le respect mutuel (et donc, en aval, la formation des couples durables qui conditionnent la parentalité).
5. Draguer après #MeToo : une équation au huitième degré
a. « Puis-je vous embrasser ? » : le désir à l’heure du consentement
La révolution #MeToo a constitué une avancée éthique majeure et nécessaire dans la prise de conscience collective des violences sexuelles. Elle a cependant produit un effet collatéral : la complexification des interactions entre hommes et femmes, et une prudence croissante qui peut, dans certains cas, inhiber l’initiative relationnelle.
En janvier 2018, une tribune collective publiée dans Le Monde et signée notamment par Catherine Deneuve défendait « une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle76 ». Au-delà du débat qu’elle a suscité, cette tribune illustrait une tension réelle : où se situe la frontière entre séduction légitime et harcèlement ? Cette question, légitime et nécessaire, a produit chez une partie des jeunes hommes une forme de paralysie relationnelle. Comme l’observe le psychologue et essayiste Maxence Carsana, « le jeune homme est terrifié à l’idée d’être considéré comme un prédateur pour un faux pas et abandonne la vie réelle77 ». La médiation numérique devient alors un refuge anxieux : passer par une application permet de mesurer l’intérêt féminin avant toute tentative, de s’assurer d’un consentement implicite avant même la rencontre. Ce refuge fonctionne dans les deux sens puisque les jeunes femmes y trouvent aussi une sécurité, celle de ne plus avoir à rencontrer un inconnu dans la vraie vie pour le connaître. La médiation numérique traduit ainsi une prudence relationnelle généralisée, produite en partie par la reconfiguration post #MeToo des normes de la séduction. Le consentement a reconfiguré les codes de la séduction sans les annuler : les femmes continuent de vouloir être désirées, les hommes de prendre des initiatives, mais l’espace entre le désir ressenti et le geste autorisé s’est considérablement rétréci. Ce qui relevait hier de la spontanéité est devenu aujourd’hui suspect, et ce qui était suspect hier est devenu criminel. Entre les deux, la séduction cherche encore sa place.
b. La médiatisation des violences sexuelles : quand le désir devient méfiance
La saturation de l’espace public par les affaires de violences sexuelles a contribué à donner à la sexualité une coloration publique profondément anxiogène. En France, les années 2020 ont été marquées par une succession de révélations (affaires d’inceste et de pédophilie dans les milieux littéraires et religieux ainsi que la sordide affaire Pelicot suivie pendant des semaines par des millions de Français) qui ont placé la sexualité au cœur du débat public, mais presque exclusivement sous le signe de la violence, de la prédation et du traumatisme. La commission Sauvé (2021) a révélé l’ampleur des abus sexuels au sein de l’Église catholique française tandis que les livres de Camille Kouchner78 et de Vanessa Springora79 ont mis l’inceste et la pédophilie sur le devant de la scène littéraire et médiatique. Cette accumulation a produit un effet de saturation : la sexualité est devenue, dans l’espace public, un sujet associé avant tout à la souffrance, à la honte et à la méfiance. La question que cette omniprésence pose implicitement est troublante : peut-on encore associer la sexualité au plaisir, à la légèreté et à la rencontre, quand elle est si massivement représentée sous le signe de la prédation ? Ce glissement de représentation contribue à un climat de retrait et de défiance qui aggrave la récession sexuelle documentée plus haut.
c. La réaction masculine post #MeToo : aux origines d’une contre-révolution
En novembre 2025, une enquête révèle l’ampleur des résistances que #MeToo a générées chez une partie des jeunes hommes. Chez les 16-34 ans, 37% estiment que demander explicitement le consentement « gâche la spontanéité » ; 35% considèrent qu’un homme ne peut être tenu responsable si la femme ne dit pas clairement « non » ; 18% des 25-34 ans affirment « comprendre » le stealthing (retrait non consenti du préservatif pendant un rapport sexuel) ; et 34% de ceux qui se reconnaissent dans le masculinisme cautionnent cette pratique80.
Ces chiffres dessinent ce que l’on peut qualifier de contre-révolution silencieuse : alors que #MeToo a établi une nouvelle éthique relationnelle fondée sur le consentement explicite, une fraction significative des jeunes hommes la rejette comme illégitime ou excessive. Ce rejet ne reste pas sans conséquences : il alimente les tensions entre hommes et femmes, creuse l’écart de représentations, et constitue l’un des terrains sur lesquels se développe la polarisation masculine que nous analyserons dans la deuxième partie.
6. « Avoir un enfant, ça fait grossir ? » : la tocophobie ou la peur du corps qui change
La tocophobie (peur clinique de la grossesse et de l’accouchement) constitue un facteur de la récession sexuelle rarement évoqué dans les analyses démographiques, mais dont la prévalence est significative. À l’échelle mondiale, la prévalence clinique est estimée à 14%. En France, les données du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA) publiées en juillet 2025 sont particulièrement frappantes : 21% des femmes déclarent avoir « tout à fait peur » de la grossesse, et 50% expriment une forme de crainte81. La tocophobie touche ainsi une femme sur deux, c’est donc loin d’être un phénomène marginal.
Les conséquences sur la sexualité et la vie de couple ne sont pas négligeables. La tocophobie engendre fréquemment une stratégie d’évitement sexuel comme rempart contre le risque de grossesse, une obsession contraceptive source d’anxiété permanente, et une dégradation de l’intimité au sein du couple. La peur de la souffrance physique, de la transformation corporelle et de la perte de contrôle sur son propre corps constitue un frein direct à l’exposition à la conception, indépendamment du désir d’enfant déclaré.
La tocophobie ne s’explique pas seulement par la peur de la douleur obstétricale. Elle s’inscrit dans un contexte culturel plus large : celui d’une génération de femmes qui ont grandi avec une représentation de leur corps comme espace de vulnérabilité et de perte de contrôle. Les réseaux sociaux ont imposé un idéal corporel de minceur et de maîtrise (le corps parfait, contrôlé, « instagrammable ») radicalement incompatible avec ce que la grossesse implique : transformation, imprévisibilité, abandon. Les troubles du comportement alimentaire, avec un nombre d’hospitalisations doublé en une génération et les demandes de prise en charge triplées depuis 202182, en sont le symptôme le plus manifeste. Pour une femme déjà fragilisée dans son rapport à son corps, l’idée d’une grossesse (transformation totale, exposition complète, perte de contrôle absolue) concentre toutes ces angoisses à la fois. La tocophobie n’est donc pas seulement un trouble individuel : c’est le produit d’un environnement culturel qui a progressivement chargé le corps féminin d’une dimension anxiogène croissante (et l’affaire Pelicot en est un exemple).
7. « À quoi ça sert ? C’est dangereux. Flemme. » : l’asexualité comme art de vivre
L’histoire de la sexualité occidentale contemporaine dessine un paradoxe intéressant. En 1968, la libération sexuelle érigeait le « jouir sans entraves » en slogan émancipateur : la sexualité comme conquête, comme refus de l’ordre moral établi. En 2026, la récession sexuelle documentée par des enquêtes successives dit l’inverse : une génération surexposée à la sexualité explicite qui en pratique de moins en moins. Le A d’asexualité, désormais intégré à l’acronyme LGBTQIA+, consacre cette évolution : la non-sexualité comme identité revendiquée et légitime. En moins de soixante ans, le rapport normatif à la sexualité a effectué un retournement complet.
L’asexualité se définit comme l’absence d’attirance sexuelle envers autrui. Sa prévalence est estimée entre 1 et 2% de la population dans les études anglo-saxonnes, chiffre probablement sous-estimé83. Son impact démographique direct est mécanique : l’asexualité assumée signifie une exposition à la conception naturelle nulle. Mais l’enjeu analytique dépasse la seule asexualité : c’est toute une constellation d’identités nouvelles (aromantisme, demisexualité, graysexualité…) dont la multiplication, portée par TikTok et les communautés en ligne, témoigne d’une fragmentation croissante du rapport au désir et à l’autre84. Que ces identités soient vécues comme des découvertes libératrices ou comme des protections contre la souffrance relationnelle, elles constituent un révélateur supplémentaire de la récession du désir : non pas sa cause, mais son expression et sa normalisation.
Mais l’enjeu analytique dépasse la seule prévalence. L’asexualité, l’aromantisme et leurs variantes ne sont pas des phénomènes isolés : ils s’inscrivent dans un mouvement plus large de désengagement progressif à l’égard de la sexualité, dont tous les phénomènes analysés dans cette section (pornographie, dark romance, #MeToo, tocophobie, médiatisation des violences) constituent des facteurs contributifs. La baisse généralisée de l’activité sexuelle et la normalisation culturelle de ces identités comme identités légitimes forment un double mouvement convergent : d’un côté, moins de sexualité vécue ; de l’autre, moins de sexualité désirée. Il en résulte un écosystème relationnel dans lequel la sexualité devient progressivement optionnelle, voire repoussante, pour une fraction croissante de la population. Ces deux mouvements forment l’impasse la plus silencieuse de la dénatalité contemporaine : invisible dans les statistiques, imperméable aux politiques familiales classiques, et pourtant structurellement déterminante.
Conclusion de la partie I
Cette triple récession du désir d’enfant, de couple, de sexualité ne se produit pas dans le vide. Elle se heurte à des contraintes structurelles qui transforment les reports en impossibilités définitives. Car si le désir d’enfant persiste, si la majorité des jeunes souhaitent toujours former un couple, et si la sexualité reste valorisée en théorie, pourquoi ces désirs ne se réalisent-ils pas ?
La réponse tient dans un faisceau d’impasses structurelles qui verrouillent les possibilités : le temps biologique ne s’ajuste pas au temps social, l’intimité est marchandisée comme n’importe quel bien de consommation, les normes de genre évoluent à des rythmes désynchronisés. La partie II détaille ces mouvements de blocage.
Il faut cependant s’arrêter un instant sur ce que révèle, au fond, cette triple récession. Quelque chose s’est déplacé dans le rapport contemporain à l’intimité. Aujourd’hui, il est considéré comme plus engageant de dire « je t’aime » que de passer à l’acte sexuel avec quelqu’un. On fait l’amour mais on ne passe pas la nuit. On discute sur des applications de rencontre mais davantage pour parler « logistique » de la rencontre que pour se séduire. L’acte sexuel, vidé de sa charge affective et symbolique, est devenu moins engageant que la parole. Mais quand on ne fait même plus l’amour ?
La dénatalité comme dommage collatéral
Le corps et ses limites : la biologie ne négocie pas
Insee, Bilan démographique, 2024.
Eva Beaujouan et Laurent Toulemon, « Education and Postponement of Births », Population Studies, vol. 75, n° 2, mars 2021.
Eurostat, Fertility Statistics, 2022.
Esther Wainwright, Zoya Ali et al., « Fertility awareness in 97414 women trying to conceive », août 2025.
James Cheshire et al., « The Fertility Education Initiative », Human Fertility, vol. 27, n° 1, octobre 2024.
Tomoko Adachi, Masayuki Endo et Kazutomo Ohashi, « Regret over the Delay in Childbearing Decision Negatively Associates with Life Satisfaction among Japanese women and men seeking fertility treatment: a cross-sectional study », BMC Public Health, juin 2020.
Ined, Milan Bouchet-Valat et Laurent Toulemon, op.cit.
Ined, Charlotte Debest, Magali Mazuy et l’équipe de l’enquête Fecond, « Rester sans enfant : un choix de vie à contre-courant », Population & Sociétés, n° 508, février 2014.
1. « On lancera le premier l’année prochaine » : une maternité toujours plus tardive
La triple récession du désir analysée dans la première partie ne produirait pas nécessairement de dénatalité durable si elle demeurait réversible. Ce qui la transforme en impasse, c’est sa collision avec une contrainte incompressible : la biologie reproductive. Le temps social (l’envie, la carrière, la rencontre de la bonne personne, le « bon moment ») s’est considérablement allongé. Le temps biologique, lui, n’a pas bougé.
Les données de l’Insee documentent ce décalage : l’âge moyen à la première grossesse a reculé de 2,6 ans en une génération85. Ce chiffre agrège plusieurs effets cumulés : allongement de la durée des études, insertion professionnelle différée, formation du couple plus tardive, instabilité accrue des unions. Chacun de ces facteurs repousse individuellement le moment de la maternité et leur combinaison produit un effet de ciseaux entre calendriers sociaux et calendriers biologiques dont les conséquences sont irréversibles.
Les démographes Eva Beaujouan et Laurent Toulemon ont quantifié la contribution spécifique de l’éducation à ce recul : chaque année supplémentaire d’études retarde la première naissance de six à neuf mois. L’écart entre un diplôme de master (bac+5) et une licence (bac+3) représente ainsi un retard à la maternité de un à un an et demi86. Les données Eurostat confirment cette tendance à l’échelle européenne : en 2022, les femmes ayant suivi des études supérieures ont leur premier enfant à 31,2 ans en moyenne (contre 28,4 ans pour celles sans études supérieures), soit un écart de 2,8 ans87. Ce décalage entre temps social et temps biologique nourrit un faux sentiment de maîtrise : la procréation est pensée comme un projet indéfiniment reportable que la technique permettra de réaliser le moment venu. C’est une illusion dont le prix humain (renoncements subis, infertilités non anticipées, regrets) est considérable et largement invisibilisé dans le débat public.
2. « Pas de problème, j’ai congelé mes ovocytes » : l’illusion technologique
Le recul de l’âge à la maternité serait moins problématique si les femmes disposaient d’une connaissance précise de leurs capacités reproductives. Or, les données montrent une méconnaissance généralisée et préoccupante de la biologie de la fertilité.
Une étude britannique portant sur 97.414 femmes en démarche de conception révèle que 13,4% d’entre elles ne connaissaient pas leur fenêtre de fertilité, et que 27,6% étaient incertaines à ce sujet88. Il est démontré que les jeunes femmes ont des connaissances très limitées sur leur santé reproductive : beaucoup croient à tort pouvoir concevoir facilement jusqu’à la ménopause, méconnaissant le déclin significatif de la fertilité qui s’amorce dès la trentaine89. Une étude japonaise publiée dans BMC Public Health documente les conséquences humaines de cette méconnaissance : des femmes découvrent « trop tard » les limites biologiques de leur fertilité avec un sentiment de regret profond (« si j’avais su, j’aurais fait différemment ») qui affecte durablement leur satisfaction de vie90.
Ces lacunes sont entretenues par une représentation erronée des possibilités offertes par la médecine reproductive. La PMA et la congélation ovocytaire constituent des avancées réelles, mais leurs limites sont systématiquement sous-estimées. Par exemple, l’efficacité de la PMA est fortement dépendante de l’âge : les taux de succès chutent significativement après 35 ans et plus encore après 38 ans. Face à ce décalage, la réponse collective a été technologique plutôt que culturelle, avec l’illusion d’une fertilité indéfiniment reportable. La congélation ovocytaire, en particulier, est souvent perçue comme une « garantie bébé » alors qu’elle n’en est pas une. La question que ce procédé laisse entière est pourtant la plus importante : pourquoi reporte-t-on ? Peut-être parce que les causes culturelles, plus diffuses, plus intimes, plus politiquement sensibles, sont aussi plus difficiles à nommer… et donc plus faciles à contourner.
3. « Si j’avais su, j’aurais fait différemment » : le renoncement subi
Le verrouillage biologique ne se manifeste pas seulement dans les statistiques démographiques abstraites : il se traduit concrètement par une augmentation du renoncement subi, c’est-à-dire du nombre de personnes que l’on désigne en anglais par le terme childless (ceux qui n’ont pas pu avoir d’enfants, par opposition aux childfree, qui ont fait le choix de ne pas en avoir). Cette distinction, encore peu présente dans le débat public français, est analytiquement fondamentale : elle permet de distinguer une préférence d’un manque, un choix d’une contrainte. Selon les données de l’Ined, l’écart entre le nombre d’enfants souhaité et la descendance finale atteint 0,5 enfant pour la génération née en 197091. Ce chiffre, apparemment modeste, représente à l’échelle d’une génération entière un volume considérable de maternités non advenues (non pas par choix, mais par décalage entre aspirations et réalités physiologiques).
Ce renoncement subi est d’autant plus douloureux qu’il est souvent invisible. Le débat sur la dénatalité oppose volontiers ceux qui désirent des enfants et ceux qui n’en veulent pas, et cette opposition efface ceux qui en voulaient sans y parvenir. Les dernières données démographiques suggèrent d’ailleurs que la frontière est poreuse : elles montrent que l’infécondité volontaire déclarée était plus de trois fois plus fréquente chez les personnes ne vivant pas en couple, et parmi celles qui n’étaient pas en couple, deux sur trois citaient leur situation conjugale comme l’une de raisons de ne pas vouloir d’enfant92.
Ces données éclairent la nature réelle de la dénatalité française qui étonnamment se nourrit moins d’un rejet de la parentalité que d’un décalage (entre aspirations et calendriers, entre représentations et réalités physiologiques, entre le temps que l’on croit avoir et celui que l’on a effectivement). La biologie, même si elle ne provoque pas la dénatalité, rend ses conséquences irréversibles.
« Le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue »93 : l’intimité comme marché
Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, Maurice Nadeau, 1994.
Données chaîne YouTube et réseaux sociaux Alexandre Cormont — alexandrecormont.com, février 2026.
Compte Instagram @clemencedutheil — février 2026.
Enquête Ifop / Fondation Jean Jaurès, décembre 2020.
Données TikTok citées dans AstroSpirit.fr, analyse de l’étude Ifop 2022.
NuMedia / données sectorielles, 2024.
René Goscinny et Albert Uderzo, réplique récurrente dans la série Astérix, Dargaud, à partir de Le Tour de Gaule d’Astérix, 1965.
Gleeden, données d’audience publiques, site officiel, 2024.
David M. Buss, «Sex Differences in Human Mate Preferences: Evolutionary Hypotheses Tested in 37 Cultures», Behavioral and Brain Sciences, mars 1989.
La désorganisation de la rencontre analysée en Partie I, chapitre II n’est pas seulement le produit d’une transformation culturelle spontanée : elle est activement produite par une économie de l’intimité qui a fait des relations humaines un marché comme un autre. Ce marché ne se contente pas d’occuper le vide laissé par la dissolution des cadres traditionnels : il le creuse, l’entretient et en tire profit.
1. Des love coachs à l’astrologie : l’amour façon puzzle
La difficulté à se mettre en couple a engendré une industrie prospère. Alexandre Cormont, qui se présente comme le « love coach n°1 en Francophonie »94, propose des stratégies pour « récupérer son ex » : sa chaîne YouTube cumule 1,73 million d’abonnés et plus de 252 millions de vues, auxquels s’ajoutent 1,1 million d’abonnés sur Facebook et 680.000 sur TikTok. Clémence Dutheil, coach en relations amoureuses95, commercialise des programmes aux noms évocateurs (« Libérée du Toxique », « Radiance Féminine », « Devenir sa Reine ») et compte 73.000 abonnés sur Instagram. Ces chiffres ne sont pas anecdotiques : ils mesurent l’étendue d’un marché bâti sur la souffrance de ne pas parvenir à s’engager. Cette industrialisation de la séduction (stratégies, techniques, méthodes « éprouvées ») transforme l’amour en problème à « résoudre » avec des outils. Si des millions de personnes ont besoin d’être « coachées » pour se mettre en couple, c’est le signe que quelque chose ne fonctionne plus structurellement dans les conditions de la rencontre.
Ce marché de l’intimité s’étend à une économie de la prédiction amoureuse dont l’essor est lui aussi révélateur. L’usage de l’astrologie dans les relations est massif : selon l’enquête Ifop/Fondation Jean Jaurès96, quatre Français sur dix croient en l’astrologie, et chez les 18-24 ans, cette proportion monte à 70%. Sur TikTok, le #astrology a dépassé les 30 milliards de vues en 202297. Au-delà des réseaux sociaux, c’est tout un marché de la prédiction qui prospère : un Français sur trois consulte un voyant chaque année pour un chiffre d’affaires estimé à 3 milliards d’euros98 et les questions de cœur et de couple figurent en tête des consultations. Ces dernières constituent des tentatives de déléguer à une force extérieure (sorte de boussole sentimentale) une décision que l’on ne se sent plus capable de prendre seul. L’astrologie et la voyance offrent précisément ce que la relation amoureuse réelle ne peut plus garantir : une promesse de lisibilité dans le chaos sentimental, sans les contraintes de la réciprocité ni le risque de la déception. Ainsi, la même génération qui refuse de s’engager parce que l’avenir est incertain est aussi celle qui cherche le plus frénétiquement à le prédire.
2. « Engagez-vous, rengagez-vous, qu’ils disaient ! »99 : le mirage du recommencement perpétuel
Le marché de l’intimité ne prospère pas seulement sur la difficulté à se rencontrer : il prospère aussi sur la fragilité des liens une fois formés. Des plateformes spécialisées dans l’adultère (Gleeden en tête qui revendique plusieurs millions d’utilisateurs en France100) ont fait de la réversibilité permanente un modèle économique délibéré : elles prospèrent précisément sur la fragilisation de l’engagement conjugal en maintenant l’illusion qu’une alternative est toujours accessible.
Tinder opère sur le même principe mais en amont : non pas sur les couples formés, mais sur les célibataires en quête de partenaire. Le brevet déposé par la plateforme ne présente aucune ambiguïté : l’algorithme ne cherche pas à maximiser les chances de former un couple durable, mais à maximiser le temps passé sur la plateforme101. Pour ce faire, il exploite ce que le chercheur David Buss a établi dès 1989 : nos préférences de sélection du partenaire sont biologiquement ancrées et culturellement modulables (attractivité physique, statut social, âge, similarité démographique102). L’algorithme s’en sert non pas pour aider à rencontrer quelqu’un mais pour maintenir l’utilisateur en état de manque : suffisamment stimulé pour rester, insuffisamment satisfait pour partir. Le mécanisme sous-jacent est celui que le fondateur du behaviorisme radical, Burrhus Frederic Skinner, a théorisé sous le nom de « conditionnement à ratio variable » : la possibilité d’obtenir la récompense crée l’addiction (et non la récompense elle-même). Si chaque swipe produisait un match, l’application perdrait son emprise. C’est précisément l’incertitude qui crée le retour, Gleeden vendant la sortie du lien, Tinder l’espoir d’y entrer. L’un comme l’autre prospèrent ainsi sur l’instabilité permanente du désir.
Mars et Vénus103 se font la guerre : la polarisation des genres
John Gray, Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus. Connaître nos différences pour mieux nous comprendre, Paris, Michel Lafon, 1994.
Maxence Carsana, op.cit.
Ibid.
Ined, Enquête Erfi 2, 2024.
Albert Esteve, démographe, Université autonome de Barcelone.
Haut Conseil à l’égalité, Baromètre 2026, janvier 2026.
Ibid.
Sidaction/OpinionWay, novembre 2025.
Université de Belfast, citée dans France24.
Océane Corbin, typologie de la manosphère, UQAM, citée dans diverses publications académiques sur les mouvements masculinistes.
La « pilule noire » est un concept incel qui affirme que certains hommes sont condamnés au célibat par leur génétique, sans espoir de changement. Plus radicale que la « pilule rouge » (éveil masculiniste), elle mène souvent au fatalisme ou à la violence.
Julien Chavanes, Pilule noire, Plon, mars 2026.
Maxence Carsana, op.cit.
Sidaction/OpinionWay, novembre 2025.
Haut Conseil à l’égalité, op.cit.
Vincent Cocquebert, La Guerre de sexcession, Arkhê, octobre 2025.
1. Viril, déconstruit, puissant, doux, admirable : le mouton à cinq pattes
Les transformations analysées dans la section précédente (désorganisation de la rencontre, paradoxe de l’abondance, méfiance relationnelle) ne se produisent pas dans un vide culturel. Elles interviennent au moment précis où les normes de genre connaissent une recomposition profonde et contradictoire qui déstabilise particulièrement les hommes.
D’un côté, le discours dominant valorise la déconstruction de la « virilité toxique » et l’expression émotionnelle masculine. De l’autre, les données empiriques montrent que les attentes concrètes à l’égard des hommes n’ont pas fondamentalement changé. Comme le note Maxence Carsana, « l’ambition, la performance, l’aisance sociale, le courage et les autres qualités traditionnellement masculines sont encore plus attendus des hommes dans les pays occidentaux que dans le reste du monde104 ». Le risque de divorce augmente significativement lorsque le statut social de l’homme est inférieur à celui de sa partenaire105. Et les comportements réels sur les applications de rencontre confirment cet écart entre discours et pratiques : les femmes, y compris les plus diplômées, ciblent systématiquement des partenaires au statut perçu plus élevé que le leur. Cette double injonction (être sensible selon l’injonction culturelle, mais viril selon le désir réel ; égalitaire dans le discours, mais dominant socialement dans les faits) place les hommes dans une position structurellement intenable.
Elle est par ailleurs documentée sur le plan démographique : les données de l’enquête Erfi 2 de l’Ined montrent que les personnes ayant une conception égalitaire des rôles affichent paradoxalement des intentions de fécondité plus faibles106 (résultat qui vaut aussi bien pour les femmes que pour les hommes les plus égalitaires, pris en tenaille entre leurs valeurs déclarées et les attentes concrètes du marché matrimonial).
Le démographe catalan Albert Esteve a résumé cette impasse dans une formule devenue référence : « Les hommes cherchent des femmes qui n’existent plus et les femmes des hommes qui n’existent pas encore107 ». Les hommes chercheraient encore, pour une partie d’entre eux, des partenaires aux rôles plus traditionnels (un profil qui s’est raréfié en France, contrairement aux États-Unis où le phénomène des tradwives a pris une ampleur visible). Les femmes, de leur côté, recherchent une combinaison qui tient du fantasme : un homme à la fois sensible et viril, égalitaire et dominant socialement. Il en résulte une désynchronisation des attentes qui pèse directement sur la formation des couples et, en aval, sur la natalité.
2. D’un cœur tendre à la manosphère : itinéraire d’un ressentiment
Les chiffres du baromètre du Haut Conseil à l’égalité (janvier 2026) révèlent l’ampleur d’un malaise masculin que la double injonction analysée ci-dessus contribue directement à produire. Chez les jeunes hommes de 25 à 34 ans, 52% estiment qu’on « s’acharne sur les hommes » (soit 43 points de plus que chez les 50-64 ans), 58% de l’ensemble des hommes de 16 à 59 ans jugent que les médias caricaturent les hommes depuis #MeToo, et 60% pensent que les féministes cherchent à donner plus de pouvoir aux femmes qu’aux hommes108. Parallèlement, les stéréotypes masculins traditionnels restent massivement intégrés par les jeunes : 67% des moins de 35 ans estiment que pour être respecté il faut être sportif, 53% qu’il faut savoir se battre, 46% qu’il ne faut pas montrer ses émotions109. La déconstruction de la virilité proclamée dans l’espace public ne s’est donc pas traduite par une transformation équivalente des représentations intériorisées.
C’est dans ce terreau que prospère la « manosphère ». Selon une enquête de 2025, 66% des jeunes hommes entre 16 et 34 ans connaissent au moins un influenceur masculiniste, 37% consultent leurs contenus, et 51% des 25-34 ans estiment que ces contenus « disent enfin la vérité »110. Une étude de l’Université de Belfast confirme la rapidité de l’exposition : en moins de vingt minutes de navigation sur TikTok ou YouTube, les jeunes hommes sont exposés à des contenus masculinistes111. La chercheuse Océane Corbin a cartographié cet écosystème : des incels convaincus que leur célibat est une injustice systémique, des MGTOW qui font sécession d’avec les femmes, des PUA qui transforment la séduction en revanche112. Ce qui les relie n’est pas un programme politique mais une blessure commune. Le journaliste Julien Chavanes, dans Pilule noire113 sorti en 2026, nous explique la langue des « mascus » : le monde incel divise les hommes entre Chads (les désirables qui raflent tout) et les autres, tandis que les femmes deviennent des « femoïdes », contraction de female humanoid organism114, pouvant être des Stacys (quand elles sont particulièrement attractives…et inatteignables). Quand l’autre cesse d’être un sujet pour devenir une espèce, la violence n’est plus très loin.
Ce que Maxence Carsana apporte de sensible à l’analyse, c’est la genèse de ce basculement. La trajectoire type n’est pas celle d’un misogyne de naissance : c’est celle d’un homme qui a d’abord cru au discours (soyez sensibles, égalitaires, respectueux), qui a agi en conséquence (vulnérabilité assumée, écoute, patience), qui a été massivement rejeté (par les applications de rencontres, par l’hypergamie persistante, par le paradoxe des attentes analysé plus haut), et qui a finalement conclu que le système était « truqué » ou que les femmes « mentaient » sur ce qu’elles désiraient réellement.
Comme il le formule : « La plupart de ces jeunes sombrant aujourd’hui dans la sphère masculiniste sont d’anciens romantiques déçus qui ont sincèrement cru à la promesse d’un amour désintéressé115 ». Le basculement dans le ressentiment n’est pas le point de départ : c’est l’aboutissement d’une désillusion accumulée. La friendzone occupe une place centrale : ce qui n’est qu’un comportement défensif ordinaire et souvent inconscient devient dans le discours masculiniste la preuve d’une trahison systémique, la démonstration que les femmes « utilisent » les hommes sensibles sans jamais les désirer. Cette réinterprétation transforme une ambivalence humaine banale en injustice fondatrice. Les contenus masculinistes offrent à ces hommes ce que le discours dominant leur refusait : une explication cohérente de leur échec, une communauté, et une identité de substitution. Que 38% de ceux qui les suivent déclarent que ces contenus les « rassurent sur leur manière d’être un homme » dit l’essentiel : ce n’est pas d’abord de la haine, c’est de la détresse cherchant un cadre116.
Les conséquences pour la natalité sont directes. Ces hommes, déçus et radicalisés, se retirent du marché amoureux (logique MGTOW) ou y adoptent des comportements incompatibles avec la formation de couples stables (logique PUA). Dans les deux cas, c’est la même impasse démographique : ni couples, ni enfants. Le romantique déçu qui bascule dans la manosphère ne disparaît pas seulement de la vie affective des femmes ; il disparaît aussi, mécaniquement, des statistiques de natalité.
3. « J’ai raison donc je suis » :
l’individualisme de genre, cimetière du couple
Cette trajectoire individuelle s’inscrit dans un mouvement collectif que le baromètre du Haut Conseil à l’égalité (2026) nomme un « fossé idéologique » inédit au sein de la génération Y : les jeunes femmes adhèrent massivement au féminisme tandis qu’une minorité croissante de jeunes hommes adopte des positions masculinistes, produisant un écart de 30 points entre femmes et hommes de moins de 35 ans sur les questions d’égalité117. Ce fossé idéologique produit une désynchronisation des affects, des valeurs et des représentations, particulièrement marquée chez les plus jeunes cohortes.
Ce qui était « guerre des sexes » dans les années 1970-1980 (un badinage conflictuel mais finalement réconciliable) est devenu une opposition idéologique structurelle : deux visions du monde, deux lectures de l’histoire, deux façons radicalement différentes d’interpréter les mêmes faits relationnels. C’est ce que l’essayiste Vincent Cocquebert qualifie de « sexcession » : une sécession des sexes, chaque camp se retirant dans ses propres représentations, ses propres codes, ses propres communautés en ligne, sans plus chercher à convaincre l’autre118. Or, la question que cette polarisation pose pour la natalité est très concrète : on ne forme pas de couple durable avec quelqu’un dont on ne comprend plus les références, les griefs, ni la vision du monde. Et deux visions du monde qui ne se parlent plus, c’est aussi moins d’enfants.
Conclusion de la partie II
Ces trois impasses (le verrouillage biologique, la marchandisation de l’intimité, la polarisation des genres) ne sont pas des fatalités inscrites dans la nature humaine. Les besoins fondamentaux n’ont pas changé : aimer, transmettre, prendre soin. Mais la société pousse à croire qu’on peut se reposer sur soi seul, que la technique compense tout (l’abolition des distances par le smartphone, la PMA qui autorise à ne jamais s’interroger sur sa fertilité, les applications qui promettent la rencontre à portée de pouce). C’est un leurre. Derrière les chiffres de la dénatalité, derrière les profils Tinder abandonnés et les tirages de tarot consultés à minuit, derrière les chiens promenés le dimanche matin dans les parcs parisiens, il y a des êtres humains qui ont besoin d’aimer et d’être aimés. Ces impasses sont le produit de conditions (culturelles, technologiques, institutionnelles) qui ont été construites et peuvent donc être, au moins partiellement, déconstruites et réorientées. C’est ce que la troisième partie de cette étude entend explorer : les conditions à recréer pour permettre aux couples de se former et de se projeter dans une parentalité apaisée.
Pour une réhabilitation du lien
Christopher Lasch, La Culture du narcissisme, Flammarion, coll. Champs, 1979 (trad. fr. 1981, rééd. 2006).
Noam Shazeer, cité dans The Times Tech podcast, février 2023.
Serge Tisseron, Machines maternelles, l’IA peut-elle prendre soin de nous, PUF, avril 2026. Voir aussi Noam Shazeer, cité dans Le Point, avril 2026.
Analyse de 1.166.592 commentaires publiés sur r/relationship_advice (Reddit) entre 2010 et 2025 et filtrés par qualité, réalisée par l’utilisateur u/GeorgeDaGreat123. Disponible sur Reddit, 2025.
Les politiques natalistes classiques ont longtemps agi en aval, sur le coût de l’enfant. Ce que cette étude a montré, c’est que l’obstacle est en amont : avant de vouloir un enfant, encore faut-il vouloir un couple. Avant de vouloir un couple, encore faut-il se rencontrer.
Tous les mécanismes décrits dans cette étude ont un point commun : l’intolérance au temps long et à l’ennui. Le ghosting plutôt que la conversation difficile, le swipe plutôt que la rencontre incarnée, la pornographie accessible tout de suite plutôt que le désir construit, la dark romance plutôt que la relation négociée, l’astrologie plutôt que l’engagement risqué. À chaque fois, c’est le même mouvement : fuir le processus, exiger l’immédiat, éviter l’exposition. Et à chaque fois, c’est la même conséquence : une extinction douce de la libido, du désir de lien, de la pulsion de transmission. On ne renonce pas brutalement à l’amour ou à l’enfant : on les reporte, on les conditionne, on les délègue, jusqu’à ce que le temps biologique scelle ce que le temps culturel avait différé.
Nous sommes pourtant des assoiffés d’absolu et cela fait notre condition de femmes et d’hommes. Le recul du religieux en est sans doute une cause partielle : pendant des siècles, cette soif trouvait un objet transcendant, un cadre, un récit à investir. Aujourd’hui, elle se retourne vers l’humain avec une exigence décuplée. Mais l’humain est soumis à une condition à laquelle le divin n’était pas soumis : il faut du temps, un processus, la capacité d’accepter l’imperfection, la tension, l’angoisse de la non-réciprocité. L’historien américain Christopher Lasch l’avait théorisé dès 1979 dans La Culture du narcissisme : le Narcisse moderne, terrifié par l’avenir, vit dans le culte de l’instant et soumet son désir à la logique consumériste, non par choix délibéré, mais parce que la société capitaliste avancée a progressivement détruit les cadres qui permettaient de désirer autrement119.
L’intelligence artificielle représente l’aboutissement logique de cette mécanique. Je confie mes chagrins à une application parce qu’elle répond immédiatement, sans me demander de réciprocité, sans me rappeler « un peu plus tard parce qu’elle n’a pas le temps », sans me dire que « j’ai peut-être une responsabilité dans ce qui m’arrive », comme le ferait un ami véritable. En lieu et place de cela, elle m’accueille par quelques mots agréables : « Tu as tout à fait raison. Ce que tu dis est fantastique ». Noam Shazeer, fondateur de Character AI, n’a même pas tergiversé : « Nous n’essayons pas de remplacer Google, nous essayons de remplacer ta maman120 ». Le psychiatre Serge Tisseron parle même d’une « mère toxique », qui prétend s’occuper de nous mais nous enferme en nous dissuadant d’aller voir ailleurs121. Or, ce dont nous avons besoin n’est pas d’une réponse immédiate et parfaite, c’est d’une présence qui dure, qui résiste, qui déçoit parfois, parce que c’est notre condition humaine. Et la question qui se pose avec une urgence croissante est la suivante : que se passera-t-il quand une génération entière, habituée aux interactions avec l’IA, se retrouvera démunie face aux exigences d’une vraie relation humaine impliquant lenteur, ambiguïté, déception, pour le meilleur et pour le pire ?
Ce que cette étude propose dans la section suivante constitue une tentative de restaurer des conditions : pour se rencontrer vraiment, pour s’engager dans la durée, pour désirer l’autre plutôt qu’une représentation de l’autre, pour accepter que la vie (le couple, la séduction, la rencontre, l’éducation d’un enfant) soit un processus lent, incertain, irréductible à une optimisation. En 2011, les foules du printemps arabe criaient « Dégage ! » à leurs dirigeants : finie la transition, plus de négociations, rupture immédiate. Ce slogan a depuis migré de la place publique vers l’intime. Je m’engage. Je me désengage. Je dégage. Une analyse de 1,1 million de commentaires publiés sur le forum Reddit entre 2010 et 2025 indique ainsi que la proportion de conseils recommandant de « rompre, divorcer ou couper le contact » est passée de 30% à près de 50% en quinze ans, tandis que les conseils invitant à « communiquer » ou à « trouver un compromis » chutaient de façon continue 122. La rupture est devenue le premier réflexe collectif face à la difficulté relationnelle. Sauf qu’à fonctionner ainsi, la sphère de l’intime se coupe de ce qu’elle a de plus précieux : le temps long, la construction patiente d’un lien avec un conjoint ou avec un enfant. Les amours les plus profondes, les amitiés les plus durables, les couples les plus solides ne se sont pas construits dans l’immédiateté mais dans le processus, l’apprentissage, la durée. Croire le contraire est peut-être le mensonge le plus coûteux de notre époque.
Les jeux de l’amour et de l’algorithme : recréer les conditions de la rencontre
Jullien Damon, audition à l’Assemblée nationale, 2025.
Émission de télévision sur la chaîne M6 à laquelle participent des agriculteurs à la recherche d’un conjoint téléspectateur.
Ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales du Japon, rapport sur les politiques de soutien au mariage, 2025.
Recruit Bridal Research Institute, Enquête sur la réalité des activités de recherche de partenaire – Édition 2020.
Juraté Zailskienė, ministre lituanienne des Affaires sociales, conférence de presse, Vilnius, 1er avril 2026, citée par Paris Match, avril 2026.
Eventbrite, données de recherche de plateforme, juin 2024.
Ipsos pour Meetic, enquête sur les usages des applications de rencontre en France, septembre 2025, [en ligne].
Whitney Wolfe Herd, Bloomberg Technology Summit, 2023 ; services ROAST, Typly, 2024.
Ce conflit d’intérêts mérite cependant d’être nuancé : les applications ont aussi intérêt à ce que des rencontres se produisent occasionnellement. Un match réel entretient le mythe que le système fonctionne, génère du bouche-à-oreille et justifie l’abonnement.
Yu-Chin Her et Elisabeth Timmermans, « Tinder blue, mental flu? Exploring the associations between Tinder use and well-being », Information, Communication & Society, 2020.
EVARS : acronyme désignant l’Éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, dispensée au collège et au lycée. Obligatoire depuis la loi du 4 juillet 2001, à raison d’au moins trois séances annuelles, elle a fait l’objet d’un nouveau programme national mis en œuvre à la rentrée 2025.
Gabriel Bonilla-Zorita, Mark D. Griffiths et Daria J. Kuss, « Online Dating and Problematic Use: A Systematic Review », International Journal of Mental Health and Addiction, 2021.
Règlement sur les services numériques (UE) 2022/2065 du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques, applicable dans son ensemble depuis le 17 février 2024. Son article 25 interdit les interfaces trompeuses ou manipulatrices, que le Considérant 67 identifie explicitement aux dark patterns.
Raul Navarro, Elisa Larrañaga, Santiago Yubero, Beatriz Villora, « Ghosting and breadcrumbing: Prevalence and relations with online dating behavior among young adults », Escritos de Psicología, vol. 13, n° 2, décembre 2020 ; des mêmes auteurs, « Attachment insecurity and breadcrumbing engagement in young adults », BMC Psychology, octobre 2023.
1. « On se voit en vrai ? » : de l’écran à IRL
La marchandisation de la rencontre analysée en Partie II, chapitre II est le résultat d’un vide. Le succès du « Canon Français », dont les banquets géants rassemblent des milliers de Français affichent complet des mois à l’avance, en est la preuve involontaire. Que ces rassemblements aient suscité des appels à l’interdiction révèle que la rencontre incarnée est devenue suspecte, quand la rencontre algorithmique, elle, ne dérange personne. Quand les espaces de sociabilité non-marchands disparaissent, les applications les remplacent par défaut. La première piste consiste donc non pas à interdire les applications mais à recréer des alternatives.
En France, Julien Damon a porté devant l’Assemblée nationale une proposition qui a d’abord surpris avant de faire sens : rétablir des bals publics123. Loin d’une nostalgie folklorique, l’argument est structurel : le bal est un rituel collectif, un cadre structurant, un espace non-marchand où la rencontre est possible sans être le produit d’un algorithme. L’émission L’Amour est dans le pré124 en offre, à sa manière, une illustration contemporaine : son succès durable tient précisément à ce qu’elle met en scène une rencontre réelle, intentionnelle, déstigmatisée… et imparfaite. Les participants savent pourquoi ils sont là, les téléspectateurs aussi. Ce cadre explicite, loin de tuer le romantisme, semble le faciliter.
Plusieurs pays ont déjà emprunté cette voie, avec des approches aussi diverses que leurs cultures. Le Japon a développé le konkatsu (littéralement « activité de recherche de conjoint ») : des événements organisés par les municipalités et les entreprises avec un objectif explicite de rencontre matrimoniale. Le dispositif a pris une dimension nationale (39 préfectures ont établi des centres de soutien au mariage, le budget dédié a triplé entre 2013 et 2025125) et produit des effets mesurables : selon le Recruit Bridal Research Institute, 16,5% des mariages célébrés au Japon en 2020 résultaient de services konkatsu126. La Lituanie, confrontée à une chute de 1.500 naissances par an depuis cinq ans, vient d’annoncer en avril 2026 une mesure autrement plus surprenante : la rénovation de ses boîtes de nuit, devenues trop vieillissantes pour attirer les jeunes. La ministre des Affaires sociales a explicité la mesure : « Il faut organiser quelque chose pour les jeunes afin qu’ils puissent au moins faire connaissance. Ça a l’air d’une blague comme ça, mais c’est une question très sérieuse127 ». En faisant cela, le gouvernement lituanien reconnaît que la crise de la rencontre est aussi une question de politique publique.
La leçon de ces deux exemples n’est pas transposable telle quelle dans le contexte français, mais leur principe l’est : déstigmatiser la recherche active d’un partenaire, lui donner un cadre collectif et institutionnel, et sortir la rencontre du marché pour la replacer dans la société. En France, cette demande existe déjà spontanément : en juin 2024, Eventbrite recensait 1,5 million de recherches d’événements de rencontre en personne128, et selon une étude Ipsos pour Meetic, 61% des utilisateurs d’applications déclarent ressentir une fatigue face aux échanges numériques129. Mais faute de cadre institutionnel, cette demande est immédiatement récupérée par le marché : les événements se monétisent, les applications de coaching prolifèrent, et certaines startups proposent désormais des « concierges de rencontre » assistés par intelligence artificielle pour préparer ses sorties, analyser ses échanges ou optimiser son « profil de séduction »130. On change d’outil, pas de logique. La réponse doit être institutionnelle.
Ainsi, les politiques familiales ne se réduisent pas à l’enfant : elles commencent bien avant, au moment où deux personnes se cherchent, se trouvent ou ne se trouvent pas. Agir sur les conditions de la rencontre, c’est agir plus en amont sur la natalité, et peut-être plus efficacement que n’importe quelle allocation.
2. La machine à solitude doit rendre des comptes
Pour la première fois dans l’histoire, l’infrastructure de la rencontre amoureuse est entre les mains d’entreprises cotées en bourse dont le modèle économique repose, structurellement, sur la non-rencontre. Tinder, Bumble, Hinge ne sont pas des services publics mais des plateformes publicitaires qui monétisent la solitude. Leurs revenus dépendent du temps passé sur l’application, pas des couples formés131. Or, l’usage de ces applications à haute dose constitue un sujet de santé publique : la littérature associe l’usage compulsif des applications de rencontre à une dégradation de l’humeur et à une anxiété accrue, d’autant plus marquées que l’utilisateur s’y compare aux autres et y mesure son succès132. C’est une génération entière dont le rapport à la rencontre, au désir et à l’engagement a été façonné par des outils conçus non pas pour aider à aimer, mais pour maintenir en état de manque.
Face à ce constat, trois leviers s’imposent.
Le premier levier est éducatif : intégrer dans les modules EVARS133 une formation aux mécanismes psychologiques des applications de rencontre. L’algorithme ne crée pas l’accoutumance, le design de l’interface, si. Le swipe gamifie la séduction via des mécanismes d’usage problématique désormais documentés, que la littérature évalue à l’aune des modèles d’addiction comportementale (modification de l’humeur, tolérance, sevrage, conflit, rechute) et qui associent l’engagement intensif sur ces plateformes à une dégradation de l’estime de soi et de l’humeur134. Comprendre ces mécanismes, c’est se donner les moyens de ne plus les subir passivement. Enseigner le paradoxe du choix en fait aussi partie : la conviction qu’il existe toujours quelqu’un de mieux à un swipe de distance est peut-être le mensonge le plus coûteux de l’ère numérique. Déconstruire ces effets est une condition préalable à toute reconstruction du désir de lien.
Le deuxième levier est réglementaire. Le Digital Services Act135, applicable depuis 2024, offre un cadre : il faudrait l’utiliser pour imposer aux plateformes de rencontres une transparence algorithmique réelle et l’encadrement des dark patterns sur le modèle de ce qui se fait pour les jeux d’argent en ligne. Notifications anxiogènes, récompenses aléatoires, mécaniques d’engagement addictives : ces pratiques ne sont pas des fatalités technologiques, ce sont des choix de design délibérés, motivés par le profit. Qu’une plateforme soit financièrement incitée à empêcher ses utilisateurs de se rencontrer vraiment est une anomalie que le droit peut et doit corriger.
Le troisième levier est culturel et relève lui aussi de l’école. Le ghosting et le breadcrumbing sont des pratiques répandues chez les jeunes, produisant des traumatismes relationnels et une méfiance généralisée. Sur douze mois, environ deux personnes sur dix déclarent avoir subi du ghosting et plus de trois sur dix du breadcrumbing. Subir du breadcrumbing est associé à une moindre satisfaction de vie, à davantage de solitude et à un sentiment d’impuissance accru136. Cette normalisation est le produit d’une culture numérique qui a progressivement effacé l’humanité de l’autre en le réduisant à un profil consultable et jetable. Apprendre à traiter un être humain avec respect même derrière un écran n’est pas de la morale mais la condition minimale pour que la rencontre numérique puisse un jour déboucher sur quelque chose de réel. Sans cela, les applications continueront de produire exactement ce qu’elles ont produit jusqu’ici : de l’engagement sur la plateforme, et de la solitude dans la vie.
De la contrainte au bonheur : se réconcilier avec le couple et l’enfant
Référence à une chanson écrite par Joëlle Kopf en 1984 et composée par le chanteur du groupe Cookie Dingler, Christian Dingler.
Date Psychology, « Top Deal-Breakers on Dating Apps », datepsychology.com, échantillon de convenance recruté sur les réseaux sociaux (N = 438, dont 130 femmes), 2023.
Arnaud Régnier-Loilier, « Nouvelle vie de couple, nouvelle vie commune ? Processus de remise en couple après une séparation », Population, vol. 74, n° 1-2, 2019.
Ibid.
Lyman Stone, «In Georgia, a Religiously-Inspired Baby Boom?», Institute for Family Studies, octobre 2017.
1. Être une femme isolée, « tu sais c’est pas si facile137 » :
permettre les rencontres
Un angle mort des politiques familiales françaises mérite d’être signalé : le sort des parents isolés face à la possibilité d’une nouvelle rencontre. Après une rupture conjugale, il est démontré que la reconstruction amoureuse se heurte à des obstacles pratiques majeurs, et que la contrainte pèse particulièrement sur les femmes. Ne pas pouvoir sortir le soir faute de garde d’enfant, c’est ne pas pouvoir rencontrer quelqu’un. Ne pas rencontrer quelqu’un, c’est rester seul. Rester seul, c’est souvent renoncer à un second enfant. La chaîne causale est simple, mais elle reste invisible dans les politiques publiques. Ce frein à la reconstruction amoureuse se double, pour les mères, d’un obstacle supplémentaire : sur les applications de rencontre, le fait qu’une femme ait déjà des enfants constitue un deal-breaker majeur pour de nombreux hommes. Une étude sur les critères d’élimination des profils révèle que 45% des hommes écarteraient catégoriquement une femme avec des enfants138. Or, l’asymétrie est ici très significative puisque le fait qu’un homme soit père ne figure pas, à l’inverse, parmi les deal-breakers cités par les femmes. La mère isolée qui cherche à se reconstruire ne part donc pas seulement avec le handicap du temps et de la disponibilité : elle part avec celui de son statut même. Comme la résidence des enfants est majoritairement confiée aux mères, les femmes se remettent en couple moins souvent et plus tardivement que les hommes. L’écart ne s’observe pas lorsque la rupture intervient avant 25 ans ou chez des personnes sans enfant, mais il persiste après 45 ans, quand les jeunes enfants au domicile sont devenus rares139.
La réponse la plus efficace n’est pas nécessairement étatique. Sur le terrain pratique, les modes de garde français souffrent d’une rigidité structurelle (horaires fixes, listes d’attente, inadaptation aux soirées et aux week-ends) que l’initiative privée est mieux placée pour résoudre. Des services de babysitting flexibles et abordables, des plateformes de garde de proximité entre parents, des employeurs proposant des solutions de garde ponctuelle à leurs salariés isolés : ces dispositifs existent dans les pays nordiques et pourraient être encouragés en France par des incitations fiscales ciblées. L’objectif est simple à comprendre même s’il est rarement dit explicitement : permettre aux parents isolés de maintenir une vie affective et sociale, condition nécessaire à toute reconstruction amoureuse et, souvent, à tout projet de second enfant.
2. Rendre l’enfant possible et désirable : de la responsabilité de la société
Les leviers matériels ne déterminent pas le désir d’enfant, cette étude l’a montré. Mais ils peuvent en rendre la réalisation impossible.
Le premier levier est le logement. Bertrand Moine l’a montré dans son étude Logement & natalité (2026) : une hausse de 10% des prix du logement correspond à une diminution de 4% du taux de naissance140. En 2023, un couple sans enfant consacrait en moyenne 14% de ses revenus au loyer, avec un enfant, cette part grimpait à 21,5%. Pour le second enfant, la contrainte devient souvent décisive. Selon l’entrepreneur, la crise du logement agit comme « un contraceptif imposé141 ». Faire du projet parental un critère de priorité explicite dans l’accès au logement familial est une mesure de cohérence.
Le deuxième levier est le temps. On ne construit pas un lien dans les interstices d’un agenda surchargé (ni un couple, ni une famille). Un droit garanti au mode de garde et une allocation familiale unique et lisible, en remplacement du millefeuille de dispositifs actuels, seraient des pistes afin de desserrer l’étau sans réformer l’ensemble du système.
Ces deux conditions sont des verrous qui ont en commun d’être des obstacles au processus, non au désir. Lever les verrous ne crée pas l’envie d’un enfant, mais les laisser en place, c’est s’assurer que cette envie ne se réalisera pas. Le démographe Lyman Stone l’a montré à plusieurs reprises : les facteurs culturels et sociaux influencent la fécondité autant, sinon plus, que les incitations financières et bien qu’ils soient moins coûteux à modifier, cela ne signifie pas que le changement est plus facile142. C’est pourquoi les leviers culturels décrits dans la section suivante ne viennent pas en remplacement de ceux-ci : ils opèrent en amont, là où le désir se forme avant même de pouvoir être réalisé.
Désirer, consentir, faire l’amour : d’un triptyque explosif à une trilogie apaisée
Arrêté du 3 février 2025 fixant le programme d’éducation à la sexualité, Journal officiel du 5 février 2025, Bulletin officiel de l’éducation nationale n°6 du 6 février 2025 (NOR MENE2503064A), et son annexe « Un programme ambitieux : éduquer à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité », applicable à la rentrée 2025-2026.
Hagai Levine et al., « Temporal trends in sperm count », Human Reproduction Update, vol. 23, n°6, novembre 2017 et novembre 2022.
D. Daumler, P. Chan et al., « Men’s knowledge of their own fertility », Human Reproduction, vol. 31, 2016 ; L.Bunting et al., enquête internationale auprès de 10.045 personnes au moyen de la Cardiff Fertility Knowledge Scale.
Fertility Education Initiative, Royaume-Uni, 2022.
Ilse Delbaere, Tryfonas Pitsillos et al., « Fertility awareness and parenthood intentions among medical students in three European countries », European Journal of Contraception & Reproductive Health Care, vol. 26, n° 4, avril 2021.
Natural Cycles, données d’efficacité clinique, approbation FDA 2018.
Byung-Chul Han, Le Désir, ou l’enfer de l’identique, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, préface d’Alain Badiou, Paris, Autrement, 2015.
Gouvernement néo-zélandais, campagne de sensibilisation aux dangers d’internet pour les jeunes, 2020.
Campagne « Le porno c’est #paslaref » Région Île-de-France / Crips Île-de-France / e-Enfance, 2022 [disponible sur : instagram.com/pas_la_ref].
IST : Infections sexuellement transmissibles.
Muriel Fabre-Magnan, Consentir à quoi ? Consentement et relations sexuelles, Paris, Gallimard, coll. « Tracts » (n° 74), février 2026.
1. Mon corps, mon savoir : la fertilité comme donnée
L’éducation sexuelle française a accompli un travail réel sur la contraception, la prévention des risques et le consentement. Elle n’a en revanche jamais eu pour objet la fécondité elle-même, et ce n’est pas un oubli : le programme rappelle lui-même qu’il est né de la loi du 4 juillet 2001 relative à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception. Il a été bâti autour de la maîtrise de la fécondité, non de sa connaissance. Le premier programme national, publié en février 2025 et applicable depuis la rentrée de la même année, n’a pas modifié cela : la reproduction n’y est abordée que sous l’angle anatomique, la grossesse n’y apparaît presque jamais qu’assortie de la mention « non prévue et/ou non désirée », et le déclin de la fertilité avec l’âge n’y figure à aucun niveau, de la maternelle au lycée143. On y apprend comment ne pas concevoir, jamais comment l’on conçoit au fil d’une vie. Or, l’autonomie reproductive suppose l’information : on ne peut consentir à un calendrier dont on ignore les contraintes.
En outre, la fertilité n’est pas qu’une affaire de femmes. Entre 1973 et 2011, la concentration spermatique a chuté de 52% dans les pays occidentaux, et la tendance s’est accélérée après 2000144. La fertilité masculine décline aussi avec l’âge : au-delà de 40 ans, la fragmentation de l’ADN spermatique augmente, dégradant la qualité du sperme et augmentant le risque de fausse couche, indépendamment de l’âge maternel. Or, les hommes connaissent mal ces réalités : interrogés sur les facteurs associés à l’infertilité masculine, ils n’en identifient qu’environ la moitié, et leur score de connaissance en matière de fertilité reste nettement inférieur à celui des femmes145. Tous ne pourront pas être pères à 60 ans. Informer les hommes de ces données, c’est leur permettre de faire de vrais choix (et non de les découvrir trop tard).
Le problème de fond est culturel autant que pédagogique. La pilule est prescrite en moyenne entre 15 et 16 ans, souvent sans aucune information sur ce qu’elle supprime temporairement ni sur ce qui se passe après. Le message dominant est celui-ci : la fertilité est un problème à contrôler pendant vingt ans, avant de devenir une équation à résoudre à partir de 35 ans. Cette représentation (la reproduction comme contrainte puis comme urgence, et comme affaire exclusivement féminine) exclut toute réflexion sur la fenêtre reproductive comme donnée biologique partagée, à intégrer librement dans un projet de vie commune.
Plusieurs pays ont montré qu’il est possible de faire autrement. Au Danemark, la campagne nationale « Do you know your fertility? » a introduit dès le lycée une éducation à la fenêtre de fertilité, non pour inciter les jeunes femmes à avoir des enfants tôt, mais pour leur permettre des choix éclairés. Au Royaume-Uni, la Fertility Education Initiative (2022) a développé des modules scolaires intégrant cycles, ovulation et fertilité dans une approche de connaissance du corps146, tout comme l’Allemagne. Les effets de ce type d’intervention sont démontrés : sans remettre en cause la contraception, on observe une amélioration significative des connaissances en fertilité, de l’estime de soi corporelle des adolescentes ainsi qu’un sentiment accru de capacité à planifier sa vie reproductive147.
Du côté des femmes, des outils existent et mériteraient d’être davantage valorisés. Natural Cycles, approuvée par la FDA américaine en 2018 comme méthode contraceptive à part entière, affiche une efficacité de 93% en utilisation typique (contre 91% pour la pilule)148. Son intérêt va au-delà de la contraception : elle rend la fertilité visible, distingue les jours fertiles des jours non fertiles, et reconnecte les utilisatrices à leurs cycles, ce que les méthodes hormonales, en supprimant les signaux du cycle, ne permettent pas. Ces outils numériques de suivi de cycles, déjà remboursés dans certains pays nordiques, mériteraient le même traitement en France.
Du côté des hommes, en revanche, presque rien n’existe. Aucun programme scolaire ne sensibilise les garçons à la qualité du sperme, à l’impact de l’âge paternel, ni aux facteurs qui dégradent la fertilité masculine (tabac, alcool, chaleur, perturbateurs endocriniens, sédentarité). Le spermogramme reste un examen méconnu, souvent perçu comme stigmatisant, que les hommes ne font qu’en dernier recours dans un parcours de PMA. C’est un angle mort majeur : tant que la fertilité reste culturellement assignée aux femmes, les hommes continueront à reporter la paternité sans mesurer le coût biologique de ce report.
La recommandation est donc double : intégrer dans les programmes d’EVARS un module de connaissance de la fertilité féminine et masculine, distinct du module contraception, et déstigmatiser le spermogramme comme outil de connaissance de soi, au même titre que n’importe quel bilan de santé. Informer sur la fertilité des deux côtés, c’est redonner aux femmes et aux hommes les moyens de faire de vrais choix reproductifs, répartir la responsabilité, et surtout remettre au goût du jour le désir d’enfant.
2. Désirer autrui : l’imprévisible comme antidote au malheur
Il y a quelque chose de vertigineux dans ce que les données révèlent en creux : des jeunes gens qui ne savent plus à qui parler de sexualité, ni comment. Mais avant de chercher des outils pédagogiques, il faut nommer ce qui a disparu. Le philosophe slovène Slavoj Žižek parle de l’amour comme d’« un état d’urgence permanent », une déstabilisation radicale qui suppose d’accepter de ne plus être tout à fait maître de soi. C’est honnête plus que pessimiste : l’amour réel dérange, tombe rarement au bon moment, expose à la douleur et à l’unilatéralité, rend dépendant d’un autre que je ne maîtrise pas. Et ce sont précisément ces dimensions que la culture contemporaine a progressivement appris à fuir, tout en nous abreuvant de poncifs tels que « reprends ta vie en main », « c’est toi qui décides ». Le philosophe Byung-Chul Han voit dans la disparition de l’altérité (de l’autre comme être atopique, radicalement différent et imprévisible) le ressort ultime de l’agonie de l’éros : là où tout devient consommable et interchangeable, le désir s’éteint faute d’un autre à désirer149. On ne désire pas le même que soi. On ne désire pas le confortable. Le désir naît de l’écart, de la résistance, de la rencontre avec ce qui nous échappe.
Or, c’est précisément cet écart que la culture numérique contemporaine tend à supprimer. La pornographie est avant tout une école du retrait en soi. Elle apprend à désirer de façon mécanique sans s’exposer, à jouir sans se préoccuper de quelqu’un à côté de soi (à qui il faudra potentiellement parler et montrer son affection après), à consommer le désir sans se préoccuper de son objet. Son effet le plus profond n’est donc pas physiologique mais psychologique. Un homme ou une femme, habitués à jouir sans jamais s’exposer, développent progressivement une intolérance à la vulnérabilité que toute relation réelle suppose. La peur de l’engagement et la peur de l’abandon sont les deux faces d’une même pièce, or on ne peut pas être quitté par ce qu’on consomme seul via un VPN. La pornographie offre ainsi le plaisir sans la gêne, et c’est pour cela qu’elle rend l’engagement réel (et la souffrance potentielle qui en découlerait) de plus en plus difficile à tolérer. L’utilisateur (ou le consommateur) ne sait plus que le risque d’être quitté ou désaimé est le prix normal du désir.
L’enjeu n’est pas une « éducation critique à la pornographie » (formule technocratique qui rate l’essentiel), ni sa suppression (qui restera un vœu pieu), mais la reconstruction d’une culture du lien. Que la réalisation de soi dans l’espace social soit valorisée. Que le repli derrière les écrans soit perçu pour ce qu’il est, à savoir un refus du bonheur et une perte du soi. En Nouvelle-Zélande, une campagne gouvernementale virale mettant en scène deux acteurs pornographiques sonnant à la porte d’une mère pour lui expliquer que leurs vidéos ne constituent pas une éducation sexuelle a généré 11 millions de vues en dix jours150 (et ouvert, selon ses concepteurs, un dialogue entre parents et enfants qui n’existait pas). En France, la campagne « Le porno c’est #paslaref » lancée par la Région Île-de-France en 2022151, a emprunté la même logique : non pas interdire, mais désacraliser, démythifier, restituer au réel sa valeur face au fantasme.
Ces exemples partagent une même intuition : on ne combat pas une représentation par l’interdiction, mais par une représentation plus forte. Par exemple, des campagnes de communication grand public (« Et si on en parlait ? ») qui réhabilitent le lien parent/enfant comme premier espace de parole fiable sur la sexualité. Ou des messages clairs qui disent que le meilleur endroit pour apprendre à désirer, ce n’est pas un écran mais une relation, une vraie. Que vouloir ressentir quelque chose (vraiment) implique de s’exposer à quelqu’un (vraiment), « IRL ». Que vivre replié sur soi n’est pas une liberté, mais un appauvrissement. Réenchantons l’altérité. On ne résout pas sa souffrance, sa psychose, sa névrose par le repli mais par l’immense aventure avec autrui.
3. « J’ai le droit d’avoir envie d’être embrassé » : réconcilier consentement et spontanéité
La question du consentement est l’une des avancées les plus importantes des dernières décennies en matière de culture sexuelle et relationnelle. Mais elle a produit, dans certains de ses effets pédagogiques, un résultat non intentionnel : une sexualité pensée avant tout comme un espace de danger à circonscrire plutôt que comme un espace de désir à habiter. Quand l’éducation sexuelle se réduit à une liste de risques (grossesse non désirée, IST152, violences, harcèlement), elle forme des sujets vigilants mais pas des sujets désirants. Or, le désir ne se décrète pas mais il peut être cultivé ou inhibé par les représentations qu’une société transmet à ses jeunes.
La juriste Muriel Fabre-Magnan apporte sur ce terrain un éclairage décisif. Dans son tract Consentir à quoi ?, elle interroge la centralité croissante du consentement dans le droit pénal sexuel : si celui-ci est nécessaire, il n’est pas suffisant, au risque de voir des horreurs justifiées par « il ou elle était consentante ». L’accord de la victime ne peut pas tout légitimer et, réduire la question des violences sexuelles à celle du consentement risque d’occulter la violence objective des faits. Ainsi, « la liberté sexuelle n’est pas la faculté de torturer et de martyriser les femmes avec leur consentement153 ». Faire du consentement l’alpha et l’oméga de l’éducation sexuelle est un leurre, non seulement parce que cela ne protège pas contre toutes les formes de domination mais aussi parce que cela réduit la sexualité à une procédure de validation tout au long de l’acte sexuel plutôt qu’à une expérience relationnelle.
Il ne s’agit donc pas de relativiser l’importance du consentement, mais de le compléter. Une culture du consentement véritablement émancipatrice doit être aussi une culture du désir : apprendre à dire « non » suppose qu’on ait aussi appris à désirer, à séduire, à s’engager dans la relation avec confiance et sans honte. Sortir de la logique « danger contre plaisir » ne signifie pas nier les dangers mais reconnaître que le désir, la relation et l’engagement méritent eux aussi d’être enseignés, valorisés et protégés. Nous avons construit une éducation à la prudence. Il reste à construire une éducation au désir, pour que le consentement à tout prix n’occulte pas le mystère de la séduction et son incertitude intrinsèque.
« Laisse-la s’imaginer : elles adorent ça !154 » : reconstruire l’imaginaire
Le Splendid, Les Bronzés font du ski, réalisé par Patrice Leconte, 1979.
René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, 1961.
Albert Bandura, Social Learning Theory, Prentice Hall, janvier 1977.
George Gerbner et Larry Gross, « Living with television: The violence profile », Journal of Communication, vol. 26 n° 2, juin 1976, p. 172-199.
Marc Callister et al., « A content analysis of the presence and meaning of physical affection in family-oriented television », Journal of Children and Media, vol. 1, n° 1, 2007.
Alexander Sink et Dana Mastro, « Depictions of gender on primetime television : A quantitative content analysis », Mass Communication and Society, 20(1), juin 2018, p. 3-22.
Série TV américaine diffusée entre 2004 et 2012.
Heriot-Watt University, étude sur l’influence des comédies romantiques sur les croyances amoureuses, 2008, citée dans Slate.fr, 2016.
Ministère de la Santé et des Solidarités, données sur le coût moyen de l’enfant, 2023.
François de Singly, Sociologie des familles contemporaines, Armand Colin, 2023.
Voir « Comment Naomi Campbell a-t-elle pu devenir maman à 50 ans ? », Allo Docteurs, 2021.
Sam Peltzman, «The Happiness Crash of 2020», Working paper, University of Chicago Booth School of Business, mars 2026. Données américaines ; la robustesse de la corrélation mariage/bonheur sur cinquante ans en fait une référence difficile à ignorer malgré la différence de contexte.
Spies Travel (filiale Thomas Cook), campagne «Do it for Denmark», 2014. La mairie de Copenhague a noté une progression des naissances dans les mois suivants, sans pouvoir établir de causalité directe.
Julian de Freitas et al., «How People Come to Love Their AI Companions», PNAS, 2024.
Carl Gustav Jung, Types psychologiques, Gallimard, 1920 (trad. fr. 1950).
1. Dis-moi ce que tu regardes, je te dirai ce que tu désires
René Girard l’a montré : le désir n’est pas spontané, il est mimétique155. Nous ne désirons pas à partir de nous-mêmes, nous désirons ce que nous voyons désirer autour de nous, ce que les autres nous montrent comme désirable. Cette intuition, appliquée à la question de la natalité, est vertigineuse : si la parentalité disparaît des représentations valorisées, si les modèles identificatoires que proposent les médias et les réseaux sociaux sont systématiquement des individus sans enfants, jeunes, mobiles et libres, alors le désir d’enfant ne se heurte pas seulement à des obstacles matériels, il ne se forme plus. Les individus n’apprennent pas seulement le monde par l’expérience directe : ils l’apprennent aussi par l’observation de leurs proches, et des personnages qu’ils voient vivre, aimer et élever des enfants sur leurs écrans. C’est le fondement de la Social Learning Theory de Bandura : les comportements s’acquièrent par l’observation d’autrui, y compris via les médias156. Gerbner et Gross ont prolongé cette intuition avec leur Cultivation Theory : à force d’exposition répétée, la vision du monde que projettent les médias finit par devenir la réalité sociale des téléspectateurs réguliers157. Ce que nous regardons façonne ce que nous croyons possible et désirable.
Les preuves empiriques de cette influence sont documentées. La telenovela mexicaine Ven Conmigo (Televisa, 1975), conçue par le producteur Miguel Sabido à partir des principes de l’apprentissage social théorisés par Bandura, avait conduit à une multiplication par neuf des inscriptions dans les cours d’alphabétisation du pays : 25.000 personnes se présentèrent le lendemain de la diffusion pour récupérer des livrets de lecture, créant un embouteillage à Mexico City. Quatre mécanismes expliquent l’efficacité de ces dispositifs : la mise en scène de modèles contrastés (positifs et négatifs), de modèles transitionnels (personnages qui évoluent vers des comportements bénéfiques), de « motivateurs vicariants » (qui montrent concrètement les bénéfices d’un changement) et le renforcement du sentiment d’auto-efficacité des spectateurs.
Or, les représentations actuelles de la vie familiale dans les fictions françaises et internationales s’éloignent considérablement de ces principes.
Les familles dysfonctionnelles y sont massivement surreprésentées : 83% des familles monoparentales à la télévision sont des mères seules, les femmes y apparaissent compétentes, matures (mais épuisées) tandis que les pères y sont systématiquement dépeints comme immatures, bouffons ou absents158. Le Disneyland dad irresponsable et permissif, le père alcoolique ou le pervers narcissique sont devenus des archétypes narratifs au point que la figure du père investi et compétent relève presque de l’exception. La série animée Les Simpson, devenue un repère culturel mondial, a contribué à fixer dans l’imaginaire collectif le stéréotype du père débile et affectueux (amusant, mais pas sans conséquences sur les représentations que les jeunes hommes se font du rôle paternel). Ce constat dépasse la seule figure paternelle. Une analyse des séries américaines les plus regardées entre 2000 et 2020 montre que les personnages principaux y sont massivement sans enfants, ou que la parentalité y est systématiquement associée à la perte de liberté, au conflit conjugal et au renoncement à soi159. La maternité en particulier y est rarement représentée comme une expérience désirable. Desperate Housewives160, regardée par des dizaines de millions de téléspectateurs dans le monde, en offre l’illustration la plus emblématique : la vie de famille en banlieue pavillonnaire y est construite comme une prison dorée, et le personnage de Lynette (femme brillante, mère débordée, épuisée et souvent au bord de la rupture) incarne la maternité comme renoncement à soi plutôt que comme accomplissement. À l’opposé du spectre, Sex and the City (qui au passage dépeint pendant plusieurs saisons la quête d’un amour unique) a durablement ancré dans l’imaginaire collectif la figure de la femme urbaine désirable, libre et épanouie, la parentalité n’y apparaissant qu’en conclusion grâce au personnage de Charlotte, comme une option tardive et presque accidentelle. Entre la mère sacrifiée et la célibataire rayonnante, les fictions dominantes n’ont guère laissé de place à une troisième figure : celle d’une femme qui désire à la fois l’amour, un projet de couple et des enfants. Cela suppose aussi de réhabiliter la grossesse elle-même comme expérience visible et désirable : la femme enceinte a quasiment disparu des fictions contemporaines, sauf comme accident ou comme épilogue. Or, si le désir est mimétique, il faut d’abord montrer ce qu’on veut rendre désirable.
À ce tableau s’ajoute celui paradoxal du coup de foudre comme seul modèle légitime de l’amour naissant. Une étude de l’université Heriot-Watt (2008) montre que les comédies romantiques renforcent la croyance au destin et à l’âme sœur161 alors que la majorité des amours se construit dans le temps, pas dans l’étincelle. En formatant l’imaginaire sur le modèle de l’immédiateté, les fictions dominantes disqualifient silencieusement tout ce qui se construit autrement.
Face à ce constat, une action auprès du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) s’impose. Il ne s’agit pas de soumettre la création à une injonction idéologique ni d’imposer des familles heureuses de façade, mais d’encourager, via des critères d’aide à la production ou des incitations financières ciblées, des représentations plus diversifiées de la vie familiale : des couples fonctionnels dont les conflits ordinaires ne débouchent pas systématiquement sur la rupture, des femmes enceintes heureuses, des pères investis et compétents, des enfants dépeints comme une source de joie autant que de défis, des familles imparfaites mais satisfaisantes et des amours qui se forment lentement, sans coup de foudre, sans scène de baiser sous la pluie, mais qui tiennent. L’objectif n’est pas de nier la réalité des familles en difficulté ni de produire de la propagande nataliste. C’est d’offrir à une génération qui manque de modèles une possibilité de se projeter dans une vie familiale désirable (et atteignable !).
2. « T’as gâché ta vie » : déstigmatiser la parentalité jeune
Dans la même lignée où l’on retarde la mise en couple pour « profiter de la vie », il existe en France une norme sociale implicite mais puissante : avoir un enfant avant 25 ans, c’est « gâcher sa vie ». La grossesse précoce est spontanément associée à l’accident, à l’imprudence, à une trajectoire de vie compromise. Le désir d’enfant exprimé jeune est perçu comme de la naïveté ou de l’irresponsabilité, en contradiction avec l’injonction contemporaine à « se réaliser d’abord » (pour peu que cela signifie quelque chose) au travers des études, d’un début de carrière, de voyages, avant d’envisager la parentalité. Cette norme n’est pas neutre : elle contribue à repousser le projet d’enfant vers des âges où la fertilité décline, où les trajectoires individuelles sont déjà cristallisées, et où le sentiment d’urgence biologique génère une anxiété que l’on aurait pu éviter.
Or, cette représentation est en grande partie construite, et donc réversible. Des campagnes de communication ciblées pourraient contribuer à modifier progressivement ce regard social. L’enjeu n’est pas d’inciter les jeunes à avoir des enfants plus tôt, mais de déstigmatiser ceux qui font ce choix et de leur montrer qu’il est viable. Valoriser les jeunes parents étudiants, montrer que grossesse et études sont compatibles (à condition que les aides concrètes suivent), diffuser des témoignages positifs de parents jeunes qui n’ont pas « raté leur vie » mais l’ont construite autrement : ce sont des leviers symboliques peu coûteux et potentiellement efficaces.
Cette normalisation passe aussi par les institutions. Une université qui installe une crèche de proximité, qui aménage les examens pour les étudiantes enceintes, qui valorise publiquement les parcours de parents-étudiants envoie un signal bien plus fort qu’une campagne d’affichage. Un État qui ouvrirait le congé parental aux étudiants et étudiantes aussi. La représentation change quand la réalité qu’elle est censée refléter change avec elle.
3. « Et ils vécurent heureux » : réhabiliter le couple durable
Le couple stable constitue l’infrastructure reproductrice des sociétés. Ceci n’est pas un jugement moral : c’est un constat démographique. Sans romantisme naïf ni moralisme, trois réalités s’imposent. Biologiquement, pour l’instant, la reproduction humaine requiert (hors PMA) un homme et une femme. Économiquement, élever un enfant coûte à ses parents en moyenne 9.000 euros par an, soit 180.000 euros de 0 à 20 ans (selon le ministère de la Santé et des Solidarités162), somme difficilement supportable seul. Psychologiquement, l’éducation d’un enfant exige une présence, un soutien et une répartition des tâches que le couple facilite structurellement.
Or, malgré la montée de l’individualisme, la demande d’ancrage social persiste, et le mariage reste le cadre institutionnel qui solennise le plus fortement cet engagement163. Valoriser le couple ne signifie pas stigmatiser les célibataires ou les familles monoparentales. C’est reconnaître une évidence : le couple stable est une condition structurelle du bonheur et de la transmission, que les politiques publiques ont longtemps négligée au profit des seules aides à la parentalité.
La première piste est discursive : réhabiliter le couple dans le discours public. Des campagnes d’information sur les bénéfices du mariage (pas seulement fiscaux, mais psychologiques et démographiques), une valorisation des couples durables comme modèles positifs, des discours politiques qui nomment clairement le lien entre couple stable et natalité. Et sur le terrain des rituels : redonner au passage à l’union, quelle qu’en soit la forme juridique, un caractère de rite de passage collectivement reconnu. Le PACS, aujourd’hui réduit à une formalité administrative, pourrait faire l’objet de cérémonies civiles plus solennelles, non pour singer le mariage, mais pour marquer socialement un engagement qui en a la valeur sans en avoir la forme.
La deuxième piste est pédagogique. L’école française enseigne les mathématiques, la littérature, l’histoire. Elle n’enseigne pas à vivre avec les autres. Introduire dans les programmes du lycée des modules consacrés aux compétences relationnelles (les bienfaits empiriques du couple stable sur la santé et le développement des enfants, les outils de communication et de gestion du conflit, la préparation au projet d’enfant comme décision partagée) n’est pas une ingérence idéologique. C’est une éducation pratique à la vie, qui existe dans plusieurs pays nordiques sans susciter de polémique. Les « cours d’humanités » qui existaient dans l’enseignement secondaire français jusqu’au milieu du XXe siècle avaient précisément cette ambition : former des individus capables de vivre avec les autres, pas seulement de réussir des concours.
La troisième piste est thérapeutique. La thérapie de couple reste en France un luxe réservé aux classes moyennes et supérieures. Développer une offre accessible (consultations remboursées, ateliers de médiation conjugale avant séparation, accompagnement spécifique des couples avec jeunes enfants) enverrait un signal fort : la société considère que le lien conjugal vaut la peine d’être soigné, et qu’une séparation n’est pas une fatalité. Le modèle scandinave où ces dispositifs sont banalisés et remboursés montre qu’une telle politique est à la fois faisable et efficace.
4. Pourquoi réussir sa vie ne serait pas d’abord réussir sa famille ?
Il existe une hiérarchie implicite dans nos sociétés contemporaines que personne ne formule clairement mais que tout le monde intègre : on se réalise d’abord professionnellement, puis on forme un couple, puis on fait des enfants. La médiatisation des maternités tardives de certaines célébrités (souvent fruits d’une GPA ou de dons d’ovocytes), présentées comme des exploits plutôt que comme des exceptions biologiques, en est un révélateur164. Avoir un enfant avant d’avoir « fait sa vie » (avant le CDI, avant le logement stable, avant la carrière lancée, avant la chambre estampillée Tartine et Chocolat et le golden retriever) est encore perçu comme une erreur de calendrier. Cette norme n’est pourtant pas naturelle. Elle est construite, récente, et démographiquement coûteuse.
Or, les données empiriques racontent une tout autre histoire. L’étude de Sam Peltzman sur cinquante ans de bonheur américain montre que l’écart de bonheur entre personnes mariées et non mariées atteint 30 points, et c’est la seule variable socio-démographique qui ait résisté au choc du Covid165. Empiriquement, le couple stable est l’une des conditions les plus robustes du bonheur humain. La parentalité, elle, est une extension de soi vers l’avenir. Ce sont ces représentations qu’il faut reconstruire (dans les médias, dans les institutions, dans le discours politique).
Le Danemark a montré qu’on pouvait le faire avec humour et efficacité, même s’il est difficile d’imaginer la même approche dans un contexte français. La campagne «Do it for Denmark» lancée en 2014 par l’agence de voyages Spies (qui proposait des réductions aux couples réservant pendant la période d’ovulation et offrait une poussette aux bébés conçus en voyage) a coïncidé avec une remontée des naissances danoises après plusieurs années de déclin166. L’argument central était simple : les couples font plus l’amour en vacances, la détente et le temps partagé sont les meilleurs aphrodisiaques. La leçon n’est pas anecdotique : rendre le couple et la parentalité désirables, joyeux, sexuellement assumés, c’est une politique publique à part entière, et sans doute la plus sous-estimée de toutes. Désynchroniser la norme du succès, c’est aussi reconnaître que s’engager tôt, construire ensemble, transmettre peuvent aussi être des voies désirables.
5. « Je m’aime, donc je peux t’aimer » : réconcilier chacun avec lui-même
Ce que cette étude met en évidence, c’est une double détresse symétrique. Des femmes prises dans la course à la performance et à l’autonomie, qui se retrouvent en manque d’amour et confondent, quand l’occasion se présente, désir d’être rassurées et désir de l’autre. Des hommes blessés par des échecs relationnels répétés, qui basculent dans le ressentiment et cherchent dans la manosphère une explication à leur souffrance, sans voir que la posture de conquête dans laquelle ils s’enferment est une prison aussi étouffante que celle dont ils cherchent à s’échapper. Ces deux trajectoires ont en commun de continuer à chercher une forme de validation extérieure, sans accepter la vulnérabilité de la relation.
L’intelligence artificielle est l’aboutissement logique de cette quête : elle offre une validation immédiate, sans réciprocité et sans déception. L’application Replika, qui compte 10 millions d’utilisateurs dont 88% déclarent considérer leur interlocuteur artificiel comme un partenaire à part entière, en est l’illustration la plus documentée167 : une présence qui ne part jamais, ne déçoit jamais, ne demande rien, qui supprime le manque sans le combler, qui simule le lien sans le créer. Or, c’est précisément l’altérité (l’autre, la friction, la déception réparée) qui seule permet de se construire.
Jung l’avait pourtant écrit : nous sommes des êtres nés complets, portant en nous les deux polarités (le fort et le vulnérable, le conquérant et le réceptif, le rationnel et le sensible)168. Un homme qui intègre sa part vulnérable n’en devient pas moins capable de protéger ce qu’il aime : il devient capable d’une relation vraie, ce que la posture de conquête ne permet pas. Une femme qui intègre sa force propre cesse de dépendre d’une validation extérieure qui ne la comblera jamais puisqu’elle peut alors choisir librement de s’engager, plutôt que de s’accrocher. Une relation choisie librement est aussi, mécaniquement, une relation qui peut devenir famille.
Conclusion : « faire que l’amour qu’on aura partagé nous donne l’envie d’aimer »169
Daniel Lévi, L’Envie d’aimer, dans Les Dix Commandements, musique de Pascal Obispo, paroles de Lionel Florence et Patrice Guirao, Sony Music, 2000.
Fondapol et Fondazione Magna Carta, Le défi de la natalité. Une enquête d’opinion franco-italienne, juin 2025 [en ligne].
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II, 1840.
Children’s Hospital of Philadelphia (équipe Alan Flake), système EXTEND, essais sur fœtus d’agneaux publiés dans Nature Communications, 2017 ; start-up AquaWomb (Université d’Eindhoven), prototype en cours de validation préclinique, 2025-2026.
Lily Collins, actrice principale d’Emily in Paris, a annoncé en février 2025 la naissance de sa fille Tove Jane, née par GPA, à 35 ans, sans raison médicale déclarée. Purepeople, février 2025 ; Le Matin, février 2025.
70% des jeunes Français sans enfant déclarent vouloir en avoir170. Le désir existe, mais il se heurte à des obstacles qui n’ont rien à voir avec les modes de garde ou les allocations : la peur de ne pas trouver la bonne personne, l’injonction à se réaliser d’abord, la difficulté à s’engager dans un monde qui a fait de la possibilité du changement une valeur. Avant d’être une question de parentalité, la dénatalité est une question de conjugalité. Et avant d’être une question de conjugalité, c’est une question de désir : désir de l’autre, désir du lien, désir de se projeter dans un avenir partagé.
Ces conditions se sont dégradées silencieusement, progressivement, sans que personne n’ait décidé de les détruire. La rencontre s’est déplacée vers des plateformes conçues non pour former des couples mais pour maximiser l’engagement de leurs utilisateurs. Les imaginaires du désir ont été formatés (chez les garçons par la pornographie, chez les filles par la dark romance) : deux écoles du même malentendu, qui se retrouvent face à face sans pouvoir se rejoindre. La norme du succès a été redéfinie de façon à repousser structurellement le couple et la parentalité vers des âges où la biologie commence à se fermer. Et une culture de l’immédiateté a fait de la rupture un réflexe et de l’engagement une naïveté. On ne répare plus : on remplace. Au nom de la réalisation de soi, des injonctions qui disent « sois libre », « quand on veut on peut », « deviens Toi », la société a progressivement délégitimé tout ce qui suppose de durer, de composer, de rester. Pendant ce temps, elle continue à produire des rapports sur la dénatalité, fondés sur les seules contraintes matérielles, des statistiques de divorce présentées comme des indicateurs de progrès, et des études à grand bruit qui s’alarment que les jeunes ne fassent plus l’amour, sans jamais interroger les conditions culturelles et relationnelles qui ont produit ce résultat. Cela ne revient pas à juger le non-désir d’enfant, qui est un choix légitime, ni les séparations qui sont parfois nécessaires et libératrices. Mais cela ne doit pas occulter le revers de notre liberté : le trop-plein de choix, le tout immédiatement disponible, le « lâcher prise » érigé en sagesse quand ce qui résiste n’est peut-être que la condition normale de tout lien durable. L’enfer est pavé de bonnes intentions.
Les pistes proposées dans cette étude ne constituent pas un programme. Elles revendiquent un sursaut culturel, car on ne peut pas reconstruire le désir de rencontre sans reconstruire le désir de lien, ni reconstruire le désir de lien sans reconstruire le désir de transmettre. Agir sur un seul levier ne suffit pas : c’est l’ensemble des conditions qui doit être restauré simultanément. Recréer des espaces de rencontre sans recréer le désir de s’y engager ne suffit pas. Éduquer au consentement sans éduquer au désir ne suffit pas. Soutenir la parentalité sans soutenir le couple qui la précède ne suffit pas. Et réconcilier hommes et femmes avec eux-mêmes sans réconcilier hommes et femmes entre eux ne suffit pas non plus, car ce que cette étude a aussi souligné, c’est une fracture idéologique inédite entre les sexes, une désynchronisation des affects, des valeurs et des représentations qui font que deux personnes du même âge, vivant dans le même pays, peuvent regarder la même situation relationnelle et en tirer des conclusions radicalement opposées (chacune aidée par son IA, chacune confortée dans sa lecture, chacune dispensée de l’effort de comprendre l’autre). Tant que cette fracture n’est pas nommée et traitée comme telle, les conditions de la rencontre, du couple et de la transmission resteront structurellement compromises. Et le risque qui se profile est plus vertigineux encore : celui de deux individus qui, face à un désaccord ou une incompréhension, se retournent chacun vers leur IA pour interpréter le comportement de l’autre, formuler leur réponse, décider si la relation vaut la peine d’être poursuivie. Non plus une conversation difficile, mais deux monologues parallèles, chacun validé par sa propre machine.
Tocqueville avait pressenti cette limite quand il écrivait que la démocratie « fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui seul, et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur171 ». Nous y sommes. Et un mouvement de fond menace de rendre cette solitude définitive.
Pendant des siècles, la reproduction a supposé un corps, un désir, une rencontre. La contraception a dissocié sexualité et reproduction. La PMA a dissocié reproduction et couple. Les utérus artificiels (dont des prototypes fonctionnels sont en cours d’essais cliniques aux États-Unis et aux Pays-Bas, après avoir été testés avec succès sur des agneaux prématurés172) et la généralisation de la GPA y compris lorsqu’elle n’est pas médicalement nécessaire mais choisie pour préserver son corps173 pourraient bientôt dissocier reproduction et corps, rendant la rencontre elle-même biologiquement facultative. Ce que cette étude a analysé comme une crise du désir pourrait alors se résoudre non par un retour au lien, mais par son contournement : des enfants sans couple, sans sexualité, sans rencontre. Ce serait une façon de régler la question démographique. Ce ne serait plus tout à fait la même humanité.
La question finale n’est donc pas : comment faire remonter la natalité ? Elle est plus profonde et plus urgente : quelle transmission voulons-nous ? Celle d’un nombre, ou celle d’un lien ? Et peut-être, avant même de répondre à cette question, faut-il réhabiliter ce que notre époque a le plus systématiquement discrédité : le compromis, la nuance, l’imparfait assumé. Une société qui a érigé l’optimisation en valeur suprême a perdu de vue que le couple, la famille, la transmission ne sont pas des projets à optimiser mais des processus à habiter (avec leurs tensions, leurs renoncements, leurs ajustements permanents). Le compromis n’est pas une capitulation, mais la forme quotidienne de l’engagement ; la nuance n’est pas une faiblesse mais la condition d’une relation qui dure ; l’imparfait n’est pas un échec mais la matière même de tout ce qui est vivant. Un écosystème qui se dégrade peut se restaurer. Mais cela suppose d’abord de choisir, lucidement, collectivement, ce que nous voulons transmettre.
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